Le front populaire et la presse émigrée russe
p. 415-430
Texte intégral
1Entre les deux guerres mondiales le centre intellectuel et politique de la « Grande Émigration » russe, dispersée par le monde entier, se trouvait incontestablement en France, c’est-à-dire à Paris. « La Russie hors frontières1 », comme les émigrés se plaisaient à appeler leur communauté, recevait son sentiment d’identité et d’appartenance à une « société en exil » grâce à un dense réseau de communication en langue russe ; ou, en d’autres termes, grâce à la production d’un très large éventail de publications imprimées : périodiques, brochures, livres. La Grande Émigration russe (comme d’ailleurs l’émigration polonaise qui l’avait précédée au XIXe siècle) exprimait sa vitalité créatrice sous forme d’une abondante production littéraire – avant tout belles-lettres, mais pas exclusivement, comme l’illustrent d’innombrables commentaires et essais philosophiques, politiques et religieux. Les autres formes de créativité, qui ne dépendaient pas directement d’une expression verbale – tels les arts plastiques, la musique, l’érudition et la science –, tendaient à s’assimiler aux activités et institutions des pays d’asile et à être, à la longue, absorbées par elles.
2II ne faut pas oublier, non plus, que l’émigration russe ne constituait pas un groupe homogène ; le seul trait commun était son refus catégorique du régime bolchevique. Parmi les émigrés russes on trouvait non seulement des représentants des anciennes « classes dirigeantes » (bureaucratie, cour), mais aussi les membres de la moyenne et petite bourgeoisie, les professions libérales, voire même un certain nombre d’ouvriers et de paysans. Du point de vue religieux ou ethnique il n’existait pas non plus d’homogénéité, quoique tous se considéraient russes de culture et de langue, même quand ils appartenaient aussi à une nationalité et à une culture non russes. En ce qui concerne les opinions politiques, toute la gamme des partis et idéologies existant avant 1917 – à l’exclusion, bien entendu, du communisme bolchevique – s’est retrouvée dans la Grande Émigration. Et chaque parti, groupe ou orientation se faisait connaître par d’innombrables publications. Il n’est donc pas sans intérêt d’examiner ces publications – certaines d’entre elles tout au moins – afin de mieux connaître et comprendre cette « Russie hors frontières » qui a non seulement contribué à la vie européenne durant les vingt années de son existence active, mais dont l’héritage littéraire, artistique et culturel suscite un intérêt croissant en Russie soviétique, aussi bien que parmi les historiens et critiques occidentaux.
3Tout groupe vivant en exil, dans un milieu étranger, a tendance à s’isoler et à se replier sur lui-même. C’est pourquoi les études qui ont pour sujet les personnalités, les mouvements intellectuels ou littéraires et les activités culturelles et politiques de l’émigration souffrent d’une perspective très étroite, tournée vers l’intérieur ; on y respire un relent de ghetto, comme si le pays et la société d’asile n’existaient pour ainsi dire pas. Mais les journaux d’information, ainsi que les revues d’intérêt général, s’adressant à un large public cultivé, ne pouvaient pas, quant à eux, ignorer les événements politiques, sociaux et culturels du pays de refuge. La manière et la perspective dans laquelle ces événements étaient présentés et discutés dans la presse émigrée russe éclairent les réactions de la diaspora russe, ainsi que ses valeurs sociales et politiques plus ou moins conscientes.
4La courte étude que j’ai l’honneur de présenter à Roger Portai en hommage reconnaissant ne peut être qu’une première tentative ; elle se limite à un seul événement d’importance dans la vie de la France entre les deux guerres, à savoir le Front populaire et le premier gouvernement de Léon Blum. De même, il ne saurait être question d’examiner toutes les publications périodiques de l’émigration en France2. Aussi ai-je choisi deux quotidiens – Les Dernières Nouvelles, publiées par les libéraux modérés et la Renaissance, porte-parole des monarchistes et conservateurs – et deux revues générales de tendance progressiste modérée – Les Annales contemporaines (et leur alter ego entre 1937 et 1939, les Annales russes) et La Cité nouvelle3. En France il n’existait pas d’autres quotidiens russes dans la première moitié des années trente (d’ailleurs la Renaissance s’est transformée en hebdomadaire à la suite d’une longue grève sur le tas au cours de l’été 1936) ; quant aux revues générales, seules les deux mentionnées ont publié des commentaires sur les événements politiques sans être le porte-parole d’un parti ou groupement politique spécifique.
5Deux mots pour caractériser ces sources. Les Dernières Nouvelles, sous la direction de Paul N. Miljukov, furent fondées en 1920 au moment de l’enracinement de la Grande Émigration russe en France, à la fin de la guerre civile ; et elles ont paru quotidiennement jusqu’à l’entrée des Allemands à Paris en juin 1940. C’était le meilleur et le plus lu des journaux russes, non seulement à Paris et en France, mais dans toutes les agglomérations de la diaspora russe – même en Amérique et en Extrême-Orient. La haute tenue de ce journal en faisait une lecture obligatoire, même dans les milieux monarchistes, conservateurs ou socialistes. Son tirage atteignait le chiffre d’environ 25 000 exemplaires dans les années trente4. C’était un quotidien sérieux qui donnait non seulement la meilleure information sur tous les événements importants en France, dans le monde et dans l’émigration (évitant ce qui était de mauvais goût, scabreux et scandaleux), mais aussi des commentaires éditoriaux intelligents et bien pesés, ainsi qu’une chronique complète de la vie littéraire, artistique et culturelle russe, en U.R.S.S. comme en émigration. La popularité du journal attirait les annonces et assurait sa solidité et son indépendance financière.
6 La Renaissance, par contre, était nettement inférieure par sa qualité littéraire et intellectuelle5. Son information n’était ni détaillée, ni judicieusement sélectionnée ; sensations, scandales et descriptions enthousiastes des manifestations fascistes et nazies (en France comme à l’étranger) tenaient une place importante. La chronique littéraire, par contre, était au niveau de celle des Dernières Nouvelles (elle était tenue par le poète Vladislav Xodasevič) ; mais ni les essais critiques, ni les éditoriaux politiques ne pouvaient satisfaire les lecteurs cultivés et curieux d’information. Après 1936 le journal devint de plus en plus tapageur et ouvertement pro-nazi et pro-fasciste. Bien que la majorité des émigrés moyens fût monarchiste, elle donnait sa préférence aux libérales Dernières Nouvelles.
7On peut dire que Les Annales contemporaines (tout comme les Annales russes) étaient la revue complémentaire du quotidien les Dernières Nouvelles. Elles aussi représentaient le point de vue libéral, mais assaisonné d’une pincée de social-démocratie populiste (socialistes-révolutionnaires de droite et mencheviques). La qualité littéraire et intellectuelle de leurs articles était d’un niveau particulièrement élevé, mais rappelant l’orthodoxie esthétique et philosophique du Siècle d’argent ; le modernisme en art et en littérature n’y était reçu qu’avec beaucoup d’hésitation. Par ailleurs, la plupart des essais philosophiques (de Šestov, Berdjaev, Weidlé) et parfois aussi les articles politiques (de St. Ivanovič, G. Gurvič) se distinguaient par leur fraîcheur d’esprit et leur ouverture intellectuelle. Les Annales contemporaines se modelaient sur les « revues épaisses » (tolstye žurnaly) d’antan. Elles connurent aussi la vie la plus longue parmi les publications périodiques émigrées d’entre les deux guerres – vingt ans exactement, le dernier volume (n° 70) ayant paru en avril 1940 ; leur concurrent immédiat, Volja Rossii (Liberté russe) publié à Prague, ne vécut que dix ans, de 1922 à 1932, et son existence prit fin à la veille de la période qui nous intéresse ici6.
8 La Cité nouvelle, fondée en 1931, et paraissant irrégulièrement jusqu’à l’hiver 1939, ne publiait pas d’articles littéraires, et se limitait à la discussion de questions sociales, politiques et religieuses7. Comme nous le verrons ci-dessous, les rédacteurs et collaborateurs de La Cité nouvelle se définissaient, en premier lieu, comme socialistes chrétiens dont le souci principal était un renouveau spirituel – religieux et moral – de l’émigration, surtout de ses jeunes et de ses membres besogneux. Les auteurs de La Cité nouvelle étaient en contact avec les intellectuels européens qui partageaient leurs aspirations, même quand ils suivaient une tactique différente, tels les cercles autour d’Esprit et d’Ordre nouveau en France et Die Tat en Allemagne. Il est malheureusement impossible d’établir maintenant le tirage et la diffusion de ces deux revues périodiques. La Cité nouvelle avait un cercle de lecteurs plutôt restreint, en dépit de l’accueil favorable dont elle jouissait dans certains milieux littéraires et artistiques de la jeunesse émigrée, c’est-à-dire de ceux qui se sont trouvés en exil vers l’âge de dix-huit à vingt ans8.
9La crise politique, qui aboutit au gouvernement du Front populaire en été 1936, commença en janvier 1934 avec le scandale Stavisky et du mont-de-piété de Bayonne. À mesure que les événements se déroulaient, Les Dernières Nouvelles en rendaient compte sur la base des informations distribuées par les agences de presse et les quotidiens français ; mais en général elles s’abstenaient de commentaires tant soit peu substantiels. Le scandale ne concernait que la France, semblait sous-entendre le journal russe, et les réfugiés politiques, jouissant du droit d’asile, n’avaient pas à émettre d’opinion là-dessus. La situation changea brusquement avec l’émeute du 6 février 1934 et l’agitation violente des jours suivants qui précipitèrent une crise ministérielle et la démission du cabinet Daladier le 8 février.
10 Les Dernières Nouvelles rendent compte de ces événements sous grande manchette, mais de nouveau elles s’abstiennent de les commenter, même lorsque le président de la République fait appel à Gaston Doumergue qui forme un nouveau gouvernement d’unité nationale. Dans un éditorial du 8 février le quotidien russe déclare :
11Il n’appartient pas à un journal russe d’examiner de plus près toutes les possibilités [relatives à un cabinet Doumergue – M.R.]. Il ne peut qu’exprimer sa sympathie au pays qui a donné asile à l’émigration russe et qui maintenant vit des moments douloureux, et former le vœu que soit trouvée une solution digne du système républicain et capable de le préserver de la joie mauvaise de ses ennemis extérieurs.9
12Il convient de souligner que ce double vœu pour la France constitue la caractéristique principale des positions que Les Dernières Nouvelles prennent vis-à-vis des événements qui se déroulent en France par la suite. D’autre part, estiment Les Dernières Nouvelles, il est essentiel que le régime démocratique et républicain soit préservé, à la fois du danger de la droite anti-républicaine (Croix de Feu et les Ligues) et de la gauche anti-démocratique (communistes). D’autre part – et c’est là leur conviction la plus profonde – la France doit être en état de faire face au danger extérieur provenant de la politique allemande nazie comme des intrigues soviétiques. Que la France succombe à l’une ou l’autre de ces menaces et la situation des réfugiés politiques russes (et ceux d’autres pays) serait catastrophique ; et au-delà des émigrés, tous les amis de la liberté et de la démocratie seraient aussi directement menacěs. Fidèles à leur obligation de non-ingérence dans la politique intérieure de la France, Les Dernières Nouvelles concentrent leur attention sur l’étranger – la situation diplomatique mondiale, l’évolution interne de l’U.R.S.S., de l’Allemagne, de l’Autriche et les conflits armés en Ethiopie et en Espagne. C’est sous cet aspect international que le quotidien russe analyse la situation parlementaire et sociale en France au cours des deux années suivantes.
13L’apaisement et la stabilisation politiques réalisés par le ministère Doumergue provoquent un soupir de soulagement de la part des Dernières Nouvelles. Le « front commun » qui se forme lentement à la suite de négociations ardues entre socialistes et communistes, estiment Les Dernières Nouvelles, est une manœuvre de la part des deux partis de gauche, non pas pour formuler une tactique commune, mais plutôt pour assurer la mainmise sur le mouvement ouvrier de l’un ou l’autre de ces deux partis. Par conséquent, le front ne peut être un facteur essentiel dans la politique intérieure, aussi bien qu’extérieure, d’aucun gouvernement démocratique et parlementaire. Mais Les Dernières Nouvelles se rendent parfaitement compte que la menace que représentent les Ligues de la droite pour le régime républicain fera de la tactique de la S.F.I.O. et du parti radical-socialiste vis-à-vis du parti communiste et de la formation d’un front commun le facteur déterminant de l’évolution politique française dans les mois et les années à venir. Le journal note avec intérêt, et non sans sympathie, chaque pas dans la direction d’un front commun centre-gauche contre la droite et les Ligues, car la survie du système est en jeu. Mais, comme il fallait s’y attendre, les libéraux russes gardent leur méfiance invétérée vis-à-vis de toute action communiste ; car chaque pas fait par les communistes, le journal en est persuadé, est dicté et constamment contrôlé par Moscou. Avec une satisfaction à peine déguisée, Les Dernières Nouvelles font mention de toutes les hésitations de la S.F.I.O. à former un front commun avec le parti communiste ; et elles mettent en vedette le scepticisme de certains chefs socialistes quant à la possibilité d’un tel accord, tout en doutant de la sincérité des communistes. La longue durée du cabinet Doumergue est une source de satisfaction et d’espoir pour Miljukov et ses collaborateurs.
14La création du « front commun » en juillet 1934 est signalée par Les Dernières Nouvelles comme fait accompli sans commentaire, exception faite de la polémique entre Le Populaire et L’Humanité à propos du télégramme en faveur du front envoyé par trois mencheviques exilés en province en U.R.S.S. – nous reviendrons sur cet incident plus bas10. Par contre, les élections cantonales d’octobre 1934, et plus encore la proposition de réforme du système parlementaire, préconisée par Doumergue, sont le sujet de fréquents commentaires éditoriaux. Un court article n’est pas la place pour analyser en détail ces éditoriaux, et il suffit de noter que Les Dernières Nouvelles, par la voix de leur commentateur politique M. Aleksandrov, prennent nettement position en faveur du plan de Doumergue11. Cette réforme avait pour but de réduire l’instabilité ministérielle en France par l’introduction d’une pratique anglaise modifiée qui permettrait la dissolution de la Chambre des députés et de nouvelles élections sur la recommandation d’un gouvernement mis en minorité. Nous n’avons pas à nous prononcer ici sur les mérites du plan et les commentaires des Dernières Nouvelles. Son rejet par la Chambre et le Sénat précipita la démission du cabinet Doumergue.
15En 1935 les questions économiques et sociales passent au premier plan et, de pair, la menace allemande conduisent à l’accord franco-soviétique négocié par Laval et la formation du Front populaire en été 1935. Les Dernières Nouvelles notent le « renversement de rôles » de la part des deux partis de gauche : les socialistes deviennent plus rigides et doctrinaires dans les questions sociales, tandis que les communistes se font plus accommodants. La raison de la nouvelle position communiste est à chercher, estime le journal, dans la diplomatie de Moscou qui exige une politique plus agressive dans la défense des intérêts nationaux, diplomatiques et militaires, de la France. Afin de tranquilliser ses lecteurs, le journal exprime aussi la conviction que le droit d’asile ne sera pas mis en question par un gouvernement de Front populaire ; car attenter au droit d’asile politique serait aller contre la tradition des radicaux et des socialistes, et n’apporterait aucun bénéfice immédiat aux communistes. L’éditorial se termine par la déclaration que les émigrés politiques – en raison de leurs sacrifices passés durant la Grande Guerre et la lutte anti-bolchevique – s’attendent seulement à ce que soit préservé leur droit à l’asile et au travail qui leur permettra de vivre loyalement et de gagner honnêtement leur vie en France12.
16Au demeurant, jusqu’à la formation du premier gouvernement Blum en juin 1936, Les Dernières Nouvelles prennent acte de la consolidation du Front populaire dans l’opinion publique et la vie politique françaises ; le Front populaire est en fait le principal pilier du gouvernement Laval, et un ministère virtuellement de caractère Front populaire est constitué dès janvier 1936. Il ne reste plus à ce journal qu’à attendre les élections législatives en mai 1936, non sans souligner le manque d’enthousiasme, de la part des masses populaires, pour une révolution véritable. Le conservatisme foncier du peuple français, sa préférence pour les solutions de compromis dans le cadre du système existant, sont le leitmotiv des éditoriaux des Dernières Nouvelles afin de calmer les émigrés effrayés par une participation au pouvoir du parti communiste13. Le discours de Léon Blum, le 11 mai, à la veille des élections, est cité in extenso, et commenté favorablement le 12 mai dans ce sens que le nouveau gouvernement de Front populaire s’engagera dans la voie de réformes, et non pas d’une transformation révolutionnaire14. Il n’est pas superflu de noter que le dogmatisme idéologique de la S.F.I.O. (et des déclarations de Blum) était un élément essentiel dans la politique modérée de compromis préconisée par Blum et ses collaborateurs immédiats.
17En vérité, Les Dernières Nouvelles ont non seulement accepté l’inéluctabilité d’un gouvernement Front populaire, mais elles se sont persuadées qu’un tel gouvernement n’offrait aucune menace ni pour les émigrés, ni pour la stabilité internationale. En outre, toujours selon le quotidien russe, le programme intérieur de Blum était souhaitable, afin de créer de meilleures conditions économiques et sociales pour tous les travailleurs, y compris les émigrés russes. C’est dans ce sens que Les Dernières Nouvelles commentent la législation sociale du cabinet Blum après son entrée en fonctions en juin 1936.
18Il serait superflu de donner ici un résumé de la législation du premier gouvernement de Front populaire – qui, ne pourrait, dans le cadre d’un court article, en donner qu’une image superficielle au point d’en être méconnaissable. Rappelons seulement pour mémoire que Blum introduisit la semaine de quarante heures, les congés payés, l’assurance contre le chômage, des accords collectifs et une hausse appréciable des salaires ouvriers. Ces mesures, élaborées avec la participation active des syndicats, donnent un rôle nouveau à la C.G.T. dont le nombre de membres passe en quelques semaines de moins d’un million à cinq millions. Du jour au lendemain la condition des ouvriers industriels est transformée, comme le notent les Dernières Nou velles ; le travailleur français peut enfin jouir de droits et avantages acquis depuis longtemps par ses camarades étrangers. Ces droits et avantages, acquis avec la participation directe des ouvriers eux-mêmes, sans secousse révolutionnaire, ne pouvaient qu’être compromis par la vague de grèves. Mais, comme une forte proportion d’émigrés russes était occupée dans des entreprises industrielles, le journal était aussi tenu de défendre l’amélioration de leur situation économique et sociale. Une « enquête » conduite par un journaliste des Dernières Nouvelles, et publiée les 25 octobre et 3 novembre, confirme que, dans son ensemble, l’émigration russe – ouvriers et petits commerçants dans les grandes villes et travailleurs agricoles en province – estime que le Front populaire lui a apporté une nette amélioration15.
19En conclusion, on peut remarquer que, tout au long des années 1935- 1936, les Dernières Nouvelles se préoccupaient avant toute chose des conséquences politiques – et non pas des effets économiques et sociaux – de la participation des communistes au Front populaire. Mais, dès lors que le système républicain et démocratique n’était plus menacé (et c’était aussi le postulat de Blum), les réformes sociales et économiques étaient reçues favorablement. Le ton des éditoriaux et des articles d’information ne laisse aucun doute sur le fait que Miljukov et ses collaborateurs ne tenaient guère à la préservation du statut et du rôle de la bourgeoisie française ; bien au contraire, à leur avis, la politique étroitement égoïste et rétrograde de la bourgeoisie française après 1918 était la cause véritable de la maladie critique du corps social de la France à la veille de l’avènement du Front populaire. Le capitalisme style XIXe siècle devait être réformé de fond en comble afin de préserver le système politique républicain et libéral. En 1936 la France n’avait plus le choix qu’entre une révolution (qu’elle soit de droite ou de gauche, également néfastes toutes les deux) ou suivre l’exemple de Franklin D. Roosevelt aux États-Unis. Une économie partiellement planifiée et dirigée par l’État était le seul moyen d’empêcher la France de tomber dans les griffes communistes et fascistes.
20À partir de la seconde moitié de l’été 1936 l’attention du quotidien se concentre de plus en plus sur les événements en U.R.S.S. (Constitution de Staline et procès de Moscou) et les remous de la politique internationale par suite de la guerre civile en Espagne. Mais on note aussi un intérêt croissant pour les hommes nouveaux du parti communiste (tels Maurice Thorez, Jacques Duclos, Gabriel Péri), ainsi que pour les propagandistes radicaux en faveur d’une reconstruction sociale et politique sur le modèle corporatiste, comme par exemple Jacques Doriot, Marcel Déat et Henri de Man.
21Les commentaires du quotidien émigré de droite, La Renaissance, étaient moins sophistiqués que ceux de son confrère libéral, mais en un certain sens plus inattendus. D’une façon générale, La Renaissance manifestait moins d’intérêt pour les affaires intérieures françaises que Les Dernières Nouvelles consacrait ses colonnes plutôt aux événements internationaux dans l’optique d’un anti-bolchevisme démagogique et passionné. La Renaissance voyait un peu partout la main conspiratrice du Komintern et elle applaudissait à toutes les actions et velléités anti-communistes, de quelque côté qu’elles vinssent. Aussi, contrairement à la position nettement négative des Dernières Nouvelles, La Renaissance chantait les louanges d’abord de Mussolini, puis de Hitler (en dépit de l’antirussisme de son Drang nach Osten) et, finalement, celles de Franco16.
22Les commentaires de La Renaissance sur les événements en France étaient très réservés. Cependant il ne fait aucun doute que La Renaissance était ouvertement anti-parlementaire, en quoi elle s’identifiait avec les Croix de Feu, l’Action française et les Ligues. Le scandale Stavisky lui fournit une belle occasion de proclamer sa foi anti-démocratique et anti-libérale, en l’assaisonnant d’une forte dose d’antisémitisme. Paradoxalement peut-être, cela n’empêchait pas des diatribes violentes contre la bourgeoisie capitaliste (sous-entendu financière, et dominée par la judéo-maçonnerie). Comme beaucoup de ses lecteurs à Paris étaient des chauffeurs de taxi qui s’étaient mis en grève en 1934, La Renaissance ne pouvait pas ignorer leur situation. Bien entendu, le journal favorisait leurs revendications économiques ; mais il exprimait la crainte qu’un syndicat communiste n’établisse sa domination sur cette profession. Ainsi le journal lançait des appels vigoureux pour venir en aide aux chômeurs et à leurs familles afin d’éviter leur syndicalisation.
23La même ambivalence caractérisera la position de La Renaissance par rapport à l’évolution de la crise socio-économique et politique en France au cours des années 1935-1936. La menace d’une pénétration communiste au sein du gouvernement, qui aurait des conséquences désastreuses pour les émigrés russes, est le sujet de tous les commentaires éditoriaux. Il s’y ajoute aussi la crainte d’un conflit violent et ouvert entre la droite et la gauche, qui aboutirait à une lutte de classes orchestrée par Moscou (comme ce fut le cas en Espagne, selon La Renaissance). Un autre sujet de crainte en 1935-1936 est que la France, entraînée par les socialistes et les communistes, agents du Komintern, ne poursuive une politique d’alliance avec Staline (ce qui peut présenter aussi un danger physique pour les émigrés russes) au lieu de rechercher un accommodement avec Hitler pour maintenir la paix à l’Ouest et de participer à sa croisade anti-bolchevique à l’Est. À l’inverse, la conspiration judéo-maçonnique pourrait entraîner la France dans une guerre contre Hitler, qui ne bénéficierait qu’à Staline, et dans laquelle les émigrés russes, ainsi que les Français, serviraient de chair à canon.
24En fin de compte, il ne restait rien d’autre à La Renaissance qu’à faire contre mauvaise fortune bon cœur à la nouvelle des résultats des élections de mai 1936. Le journal se console dans l’assurance que le gouvernement du Front populaire ne touchera pas au droit d’asile. Les commentaires du quotidien sont très mesurés à propos de la formation et des premiers actes du cabinet Blum. Un long article, daté du 4 juin et signé par Lev Ljubimov, le commentateur politique régulier du journal, note l’intelligence, la culture et les goûts esthétiques « bourgeois » de Léon Blum. Ljubimov relève le contraste qui existe entre la critique marxiste que Blum fait des conditions sociales et la politique modérée de réformes nécessaires qu’il met en œuvre17. Le 6 juin, La Renaissance estime que la durée du gouvernement du Front populaire ne dépassera pas deux ans et dépendra de l’entente entre socialistes et communistes (plutôt que de l’entente entre socialistes et radicaux-socialistes, comme le pensent Les Dernières Nouvelles)18. La Renaissance prévoit la possibilité que les socialistes, pour éviter révolution et anarchie, seront amenés à trouver leur « Noske » afin de prévenir la guerre de classes préconisée par les communistes et de restaurer la tranquillité sociale et politique.
25Par contre, les décrets introduisant la semaine de quarante heures et les autres lois sociales, reçoivent l’approbation de La Renaissance (dont, ne l’oublions pas, la majorité des lecteurs travaille dans l’industrie). Le journal note qu’il était grand temps que la France suive l’exemple des pays étrangers, notamment celui de l’Italie où Mussolini avait introduit la semaine de quarante heures en 1932, après avoir proposé au Bureau international du travail de la décréter à l’échelle mondiale. Le 11 juin, La Renaissance publie un éditorial favorable au départ pris par la France sur la voie des réformes sociales sans porter atteinte pour l’essentiel à une économie libre. La Renais sance approuve aussi la pratique des accords collectifs, qui sont de rigueur en Angleterre depuis longtemps, mais se prononce contre l’arbitrage obligatoire.
26Bref, sur le plan social, le gouvernement Blum ne fait que suivre les bons préceptes du corporatisme anti-capitaliste ; La Renaissance s’en accomode très bien, et même l’acclame. D’autre part, les grèves sur le tas constituent une manifestation porteuse d’anarchie. Elles ont, d’ailleurs, un effet désastreux pour le journal, forcé de devenir un hebdomadaire après une longue grève de son imprimerie ; il subit alors une baisse visible de son niveau et de sa qualité et perd beaucoup de lecteurs. À partir de l’automne 1936 La Renaissance prend de plus en plus l’aspect d’un organe de la yellow press, chantant des dithyrambes à Hitler et à Franco et dénonçant Staline et ses comparses socialistes, juifs, francs-maçons et libéraux. Les commentaires sur les événements français deviennent de plus en plus rares et, quand ils existent, ce ne sont que des vitupérations empruntées à l’extrême-droite.
27Les deux revues émigrées que nous allons considérer maintenant ne se contentaient pas de commenter les événements du jour, publiant des analyses philosophiques et politiques d’ordre plus général. C’est ainsi qu’on y trouve des articles théoriques portant sur les questions philosophiques, juridiques ou religieuses soulevées par les conditions économiques, sociales et politiques du monde contemporain.
28Il n’est pas surprenant que, dans les années vingt et trente, l’attention des intellectuels émigrés ait été concentrée sur l’expérience de la Révolution russe entre 1917 et 1921, la guerre civile faisant partie intégrante de la révolution politique de 1917. Comme beaucoup de ces intellectuels avaient des affinités ou des convictions d’ordre socialiste (quel que fût le parti auquel ils donnaient leur adhésion), l’avenir du socialisme et le caractère que devait avoir une réorganisation fondamentale du monde industriel moderne les intéressaient au premier chef.
29Dès le milieu des années 1920, Les Annales contemporaines avaient publié des discussions sur l’avenir politique du socialisme européen à la lumière de l’évolution politique en Allemagne, en France et en Angleterre. Le juriste (qui deviendra professeur de sociologie à la Sorbonne) G.D. Gurvič publiait des analyses subtiles et profondes sur la structure des rapports de propriété en régime d’économie socialiste19 ; d’autre part le philosophe S.I. Gessen poursuivait une longue discussion sur les relations existant entre libéralisme politique et socialisme économique du point de vue de la problématique du droit social. Le plan d’Henri de Man d’une réforme de la société, qui éviterait le double écueil de la dictature bolchevique et de la carence de distribution du libéralisme bourgeois, attirait l’attention de plusieurs collaborateurs des Annales contemporaines (ainsi que de La Cité nouvelle) ; et la discussion de ces problèmes servait de point de départ à de vigoureux débats.
30L’expérience fondamentale du système soviétique constituait, sans aucun doute, la toile de fond de tous ces débats : ni la dictature permanente et la terreur, ni les plans quinquennaux et la collectivisation n’avaient assuré au citoyen soviétique le niveau de vie, la sécurité personnelle et l’autonomie créatrice préconisés par la Révolution. D’autre part, la crise économique mondiale, ainsi que l’effondrement de la démocratie en Italie, en Allemagne et dans les pays d’Europe centrale et les Balkans, prouvaient que le système capitaliste n’avait pas tenu, lui non plus, ses promesses – ou ses illusions – d’un progrès matériel constant. Le libéralisme capitaliste et bourgeois avait fait preuve de son incapacité à empêcher le chômage, la misère et la dictature. Pourtant, à tout prendre, le régime démocratique capitaliste permettait non seulement la discussion, mais il était aussi capable de réforme ; l’expérience du New Deal et la législation social-démocrate dans les pays Scandinaves démontraient même sa capacité à s’incorporer une économie planifiée et dirigée. Cette orientation de la pensée sociale et politique des intellectuels émigrés servait de point de départ aux commentaires sur les événements français publiés dans Les Annales contemporaines et La Cité nouvelle.
31C’est l’aspect moral politique du « front commun » de 1934 (précurseur du Front populaire de 1935) qui a immédiatement attiré l’attention de St. Ivanovič, un socialiste de droite et collaborateur régulier des Annales contemporaines (du moins jusqu’en 1935). L’assentiment que les leaders mencheviques russes ont donné à l’entente socialiste-communiste est non seulement une cause de consternation pour Ivanovič (comme aussi pour la IIe Internationale) ; mais aussi, à son avis, toute l’entreprise de l’alliance de la gauche est ainsi moralement grevée dès le début20. En effet, selon l’avis de ce critique, il n’y a pas de parité possible entre le silence des socialistes sur les poursuites auxquelles sont exposés mencheviques et autres critiques du régime en Russie soviétique et la promesse en retour des communistes de ne pas vitupérer les socialistes français ; les communistes se dédisent du mensonge tandis que les socialistes se dédisent de la vérité. Dans de telles conditions le front commun porte la marque d’un péché originel, d’une faute morale qui l’empêchera d’assumer la conduite du renouvellement de la société. Aussi Les Annales contemporaines garderont-elles la réserve vis-à-vis du Front populaire qui, selon le secrétaire de la rédaction, Marc Višnjak, porte aussi la tare d’un accommodement tacite avec la terreur soviétique et ses complices communistes en France21.
32Par contre Les Annales contemporaines n’hésitent pas à donner leur adhésion sans réserve aux mesures législatives de Léon Blum. Cette législation, qui a été précédée de mesures analogues prises par le président Roosevelt aux États-Unis et le premier ministre Van Zeeland en Belgique, vient juste à temps pour sauver la démocratie et la liberté en France sans secousse anarchique. Le gouvernement de Blum a démontré qu’un peuple libre est capable d’éviter la dictature terroriste – que ce soit de la gauche ou de la droite – tout en réformant paisiblement ses structures sociales et économiques, et sans porter atteinte aux droits de l’homme et du citoyen. C’est ainsi que la France a montré le chemin de l’avenir d’une façon encore plus dramatique, et avec plus de succès, que les États-Unis sous Franklin D. Roosevelt.
33En effet, conclut St. Ivanovič dans un article de 1937 dans Les Annales russes (« succursale » des Annales contemporaines), « l’expérience Blum » a eu deux effets quasi-révolutionnaires : d’un côté, la participation des masses (par l’intermédiaire de la C.G.T. et des syndicats) à l’élaboration pratique du programme du Front populaire a rendu au travailleur français sa dignité d’homme et de citoyen et, en améliorant sa condition matérielle, elle a contribué à créer un « homme nouveau » ; de l’autre, par rapport à l’idéologie socialiste, Blum a démontré la priorité de la politique, et d’une politique démocratique, dans une transformation non violente de la société. En d’autre termes, d’après St. Ivanovič, l’expérience Blum doit mettre fin à l’illusion socialiste (qui prend sa source dans un marxisme vulgaire) que l’économie a priorité dans tout changement social, et que seule une révolution (c’est-à-dire une dictature) peut mettre l’humanité sur la voie du progrès matériel et spirituel dans la dignité de l’homme. La tradition de liberté et des droits de l’homme a de nouveau placé la France à la tête du mouvement socialiste démocratique22.
34En fin de compte, c’est la condition présente et future de l’individu, de la personnalité humaine, qui seule doit servir d’échelle à laquelle mesurer toute politique. Défense et explicitation de ce point de vue sont la tâche principale que s’est imposée le comité de rédaction de La Cité nouvelle. La revue se propose d’élaborer les questions de justice sociale et de la place qu’y doit tenir l’individu en termes chrétiens (sous-entendu : russes orthodoxes). En tant qu’émigrés ils placent la destinée de la Russie et de sa culture au centre de leurs réflexions.
35Dès son premier numéro, La Cité nouvelle publie un article, dû à la plume de S.P. Žaba, sur les tendances nouvelles dans le socialisme français, et dans lequel il fait état en particulier des idées d’André Philip et de Marcel Déat23. La revue suit attentivement l’évolution des idées socialistes et chrétiennes en France, notamment celles propagées par Esprit. Cependant la Cité nouvelle note avec regret le maximalisme d’Esprit et son parti pris pour la révolution ; et de rappeler que l’expérience russe a démontré qu’une révolution politique est fatalement sanglante et « sale »24.
36Les années de crise 1932-1936 produisent une recrudescence de sentiments anti-parlementaires et anti-démocratiques, surtout parmi les jeunes. La source de ces sentiments, d’après G.P. Fedotov, provient du signe d’égalité que l’on met par erreur entre capitalisme et démocratie. Les termes ne sont pas nécessairement conjoints : le premier, le capitalisme, est à rejeter, tandis que le deuxième, la démocratie, représente une des plus hautes valeurs à défendre à tout prix. La solution doit être cherchée dans la voie d’une démocratie corporative et sociale25.
37Dans cette perspective, le gouvernement du Front populaire a placé la France dans l’avant-garde d’une politique sociale à l’échelle mondiale. Mais, comme c’est le cas pour le monde occidental tout entier, le vrai problème en France est d’ordre spirituel : elle doit retrouver son âme. C’est la tâche que poursuivent les jeunes intellectuels français ; on assiste à un renouveau de spiritualité, le catholicisme renaît dans la conscience des problèmes sociaux et un combat s’engage pour mettre la libre personnalité humaine au centre des préoccupations économiques, sociales et intellectuelles. Et La Cité nou – velle d’y applaudir avec enthousiasme26.
38Ainsi en 1937, dans son éditorial du numéro XII, Fedotov estime qu’on ne peut pas parler d’une « expérience Blum ». En vérité il a introduit beaucoup de réformes sociales utiles, voire même nécessaires ; mais, ce faisant, il a dû s’appuyer sur le capital de la Finance qui, en fin de compte, lui dicte ses conditions. Et, comme en France même les petites gens vivent des intérêts de leur capital, il ne peut être question d’expropriation. Le gouvernement du Front populaire n’est donc pas un véritable gouvernement d’expérimentation sociale, mais plutôt celui d’un armistice social qui a heureusement empêché la guerre civile27.
39Le régime capitaliste et démocratique reste fermement en place et la lutte pour un socialisme chrétien, la seule solution valable pour La Cité nou velle, doit se concentrer sur deux « fronts » : d’une part améliorer les conditions de vie et aider les pauvres matériellement et spirituellement – et ce fut l’affaire de « l’action orthodoxe », fondée et dirigée par Mère Marie Skobtsov28. D’autre part, il faut élaborer et répandre la philosophie personnaliste chrétienne parmi la jeune génération, les enfants de l’émigration, destinés à entrer bientôt dans la vie active, soit en France soit en Russie. C’était la tâche que se proposait le « Cercle » (Krug) de La Cité nouvelle dont les efforts furent brusquement arrêtés par la Seconde Guerre mondiale29.
40Quelles conclusions pouvons-nous tirer de ce trop hâtif résumé des attitudes sociales et politiques qui se sont fait jour dans la presse émigrée russe en France face à l’avènement du Front populaire ? Tout d’abord il faut répéter que la presse émigrée, c’est-à-dire l’intelligentsia en exil (et ses lecteurs), ne s’intéressait aux événements politiques et sociaux français que secondairement ; son attention était absorbée en premier lieu par ce qui se passait en U.R.S.S. et par les répercussions internationales qui en découlaient. Certes, la presse émigrée rendait fidèlement compte, avec le détail nécessaire, des origines et de la formation du Front populaire ; et les intellectuels émigrés commentaient la législation du gouvernement Blum avec attention et beaucoup d’intelligence.
41 L’historien d’aujourd’hui est frappé par l’orientation foncièrement anti-capitaliste qui se fait jour dans les journaux et revues que nous avons examinés. Quelles que soient ses préférences politiques – monarchiste, conservatrice, libérale ou socialiste chrétienne – l’émigration est unanime à penser que le capitalisme bourgeois est une tare ; bien plus, il a prouvé son incapacité à résoudre les crises économiques et sociales qu’il a lui-même provoquées. Cette attitude n’a rien d’étonnant quand on se rappelle le climat intellectuel à la veille de 1914 et les traditions de la pensée sociale russe. À part un cercle très restreint d’industriels et de commerçants qui ont commencé à prendre conscience de leur situation et de leur rôle politique à la veille de 1917 seulement, personne ne défendait le système capitaliste et la culture bourgeoise. Au contraire, le système faisait universellement l’objet de condamnations morales, et, quels que fussent leurs arguments, slavophiles, conservateurs, religieux, socialistes, libéraux, positivistes – tous arrivaient à la même conclusion.
42Ainsi la législation sociale du Front populaire était bien reçue et approuvée par toute l’élite émigrée, d’autant plus qu’elle allait dans la direction d’une amélioration nette de la condition matérielle de tous ses compatriotes travaillant dans l’industrie et l’agriculture. Par contre, le Front populaire était suspect en raison du soutien qu’il recevait du Parti communiste français qui, de l’avis unanime des réfugiés russes, n’était qu’un instrument docile entre les mains de Staline.
43En dernier lieu, les sources que nous avons examinées montrent que, si la plupart des émigrés n’avaient pas oublié le passé, ils avaient du moins appris à estimer la liberté politique et la garantie des droits civils et sociaux. Même leur qualité d’étrangers, et de réfugiés politiques jouissant du droit d’asile, ne les empêchait pas d’exprimer leurs opinions librement et de se sentir en sécurité. De surcroît, le Front populaire leur a donné, tout autant qu’aux citoyens français, un minimum de sécurité matérielle. Ils auraient eu mauvaise grâce à ne pas en être reconnaissants ; et, de fait, la plupart l’étaient effectivement, à preuve leur conduite durant la guerre et l’occupation.
44 détail nécessaire, des origines et de la formation du Front populaire ; et les intellectuels émigrés commentaient la législation du gouvernement Blum avec attention et beaucoup d’intelligence.
45L’historien d’aujourd’hui est frappé par l’orientation foncièrement anti-capitaliste qui se fait jour dans les journaux et revues que nous avons examinés. Quelles que soient ses préférences politiques – monarchiste, conservatrice, libérale ou socialiste chrétienne – l’émigration est unanime à penser que le capitalisme bourgeois est une tare ; bien plus, il a prouvé son incapacité à résoudre les crises économiques et sociales qu’il a lui-même provoquées. Cette attitude n’a rien d’étonnant quand on se rappelle le climat intellectuel à la veille de 1914 et les traditions de la pensée sociale russe. À part un cercle très restreint d’industriels et de commerçants qui ont commencé à prendre conscience de leur situation et de leur rôle politique à la veille de 1917 seulement, personne ne défendait le système capitaliste et la culture bourgeoise. Au contraire, le système faisait universellement l’objet de condamnations morales, et, quels que fussent leurs arguments, slavophiles, conservateurs, religieux, socialistes, libéraux, positivistes – tous arrivaient à la même conclusion.
46Ainsi la législation sociale du Front populaire était bien reçue et approuvée par toute l’élite émigrée, d’autant plus qu’elle allait dans la direction d’une amélioration nette de la condition matérielle de tous ses compatriotes travaillant dans l’industrie et l’agriculture. Par contre, le Front populaire était suspect en raison du soutien qu’il recevait du Parti communiste français qui, de l’avis unanime des réfugiés russes, n’était qu’un instrument docile entre les mains de Staline.
47En dernier lieu, les sources que nous avons examinées montrent que, si la plupart des émigrés n’avaient pas oublié le passé, ils avaient du moins appris à estimer la liberté politique et la garantie des droits civils et sociaux. Même leur qualité d’étrangers, et de réfugiés politiques jouissant du droit d’asile, ne les empêchait pas d’exprimer leurs opinions librement et de se sentir en sécurité. De surcroît, le Front populaire leur a donné, tout autant qu’aux citoyens français, un minimum de sécurité matérielle. Ils auraient eu mauvaise grâce à ne pas en être reconnaissants ; et, de fait, la plupart l’étaient effectivement, à preuve leur conduite durant la guerre et l’occupation.
48 (Columbia University, New York)
Notes de bas de page
1 Rossija za rubežom – Zarubežnaja Rossija.
2 L’Émigration russe en Europe : Catalogue collectif des périodiques en langue russe, 1855 – 1940, établi par Tatiana Ossorguine-Bakounine, Paris, Institut d’études slaves, 1976 (Bibliothèque russe de l’institut d’études slaves, t. XL/1), 2e éd. rev. et augm., 1988.
3 Poslednija novosti : Ežednevnaja gazeta, 27 avr. 1920 – 11 juin 1940 ; Vozrož – denie : Organ russkoj nacional’noj mysli, 3 juin 1925 – 7 juin 1940. Le premier rédacteur fut P.B. Struve, mais après une querelle avec le principal financier du journal, A. Gukasov, il fut remplacé par Ju. F. Semenov. – Sovremennyja zapiski : Obščestvenno–političeskij i literatumyj žurnal, vol. 1-70, Paris, 1920- 1940. – Russkija zapiski : Obščestvenno–političeskij i literaturnyj žurnal, Paris, 1937 – sept. 1939, nos 1-20/21. – Novyj grad, Paris, 1931-1939, nos 1-14.
4 Julij Fed. Semenov, Kratkaja istorija zarubežnoj Rossii, 1919 – 1940, manuscrit, Nicolaevsky Collection, 19-1, Hoover Institution on War, Revolution and Peace.
5 Le premier rédacteur, P.B. Struve, a essayé de mettre le journal sur un haut niveau intellectuel. Son désaccord avec le financier eut pour conséquence sa démission et la transformation du journal en quotidien « populaire ».
6 Les rédacteurs des Annales contemporaines étaient N.D. Aksent’ev, I. I. Bunakov (Fondaminskij, M. V. Višnjak, V. V. Rudnev. A. I. Gukovskij, membre de la rédaction originelle décéda dans le milieu des années vingt. A vrai dire, le périodique le plus durable de l’émigration a été le Socialističeskij vestnik (Courrier socialiste) publié sans interruption du 1er février 1921 jusqu’en décembre 1963 à Berlin, Paris, New York. Mais c’était un organe de parti (RSDRP – menchevique) et non une revue littéraire et socio-politique d’intérêt général.
7 Les rédacteurs étaient I. Bunakov (Fondaminskij), F.A. Stepun, G.P. Fedotov. Après la prise de pouvoir d’Hitler le nom de Stepun disparaît du comité de rédaction, quoiqu’il continue à contribuer à la revue tout en résidant en Allemagne.
8 Carte postale de I. Fondaminskij à Paul B. Anderson, 29 mars 1932 et lettre du même au même du 19 décembre 1933 (Paul B. Anderson Papers, University Archives, University of Illinois at Urbana-Champaign, Box 3).
9 N° 4708, 8 févr. 1934, éditorial « Tragičeskie dni ».
10 N° 4891, 14 août 1934, éditorial « Edinyj front ». Trois mencheviques exilés à Kazan (Ber-Gurevič, Ežov-Cederbaum et Zaxarova) avaient envoyé un télégramme se solidarisant avec le front commun.. Le Populaire, en reproduisant le télégramme, a rappelé le sort fait aux socialistes en Russie soviétique. L’Humanité protesta que ce commentaire allait contre l’esprit de l’alliance nouvelle et exigea que toute critique de l’U.R.S.S. cesse.
11 M. Aleksandrov, « Gosudarstvennaja reforma Dumerga », dans n° 4953, 15 oct. 1934, p. 2.
12 N° 5083, 22 févr. 1935, éditorial « Pravo ubežišča i pravo truda ».
13 Par exemple, n° 5507, 21 avr. 1936, n° 5514, 28 avr. 1936, et A. Stupnickij, « Novoe pravitel’stvo i russkie èmigranty », n° 5542, 26 mai 1936, p. 2.
14 N° 5528, 12 mai 1936 : « Reč’ Bljuma ».
15 A. S.-x, « "Opyt Bljuma" i èmigracija », nos 5693, 25 oct. 1936, p. 4, et 5702, 3 nov. 1936, p. 5. A. S.-x c’est Andrej Sedyx, journaliste et écrivain qui sera plus tard le rédacteur en chef du quotidien russe de New York, Novoe Russkoe Slovo.
16 Le journal télégraphie ses félicitations à Franco lors de la prise de Madrid.
17 N° 4019,4 juin 1936, p. 2.
18 N° 4020, 6 juin 1936, éditorial « Kabinet narodnogo fronta ».
19 Par exemple, G.D. Gurvič, « Gosudarstvo i socializm », n° XXV ; « Socializm i sobstvennost’ », n° XXXVI ; « Sobstvennost’ i socializm », n° XXXVIII. S.I. Gessen, « Problema pravovogo socializma », nos XXVII, XXVIII, XXIX, XXX, XXXI ; « Ideja social’nogo prava », n° XLIX.
20 St Ivanovič, « Edinyj front », Sovremennyja zapiski, n° LVI, 1934, pp. 334, 338.
21 M. Višnjak, « Narodnyj front », ibid., n° LIX, 1935, pp. 346, 353.
22 St Ivanovič, « CGT i francuzskaja demokracija », Russija zapiski, n° 1, 1937, pp. 205-225.
23 S. Zaba, « Novye idei vo francuzskom socializme », Novyj Grad, n° 1, 1931, pp. 85-90.
24 A.M.I., « Probuždenie molodoj Francii : Esprit », ibid., n° 7, 1933, pp. 89-91.
25 G.P. Fedotov, « God bor’by », Russkija zapiski, n° 1, 1937, p. 265.
26 N. Berdjaev, « Iskanija social’noj pravdy molodoj Francii », Novyj Grad, n° 9, 1934, pp. 56-65. E. Izvol’skaja, « Duxovnyi put’ francuzskoi intelligencii », ibid., n° 11, 1936, pp. 120-127.
27 Ot redakcii [G. Fedotov], ibid., n° 12, 1937, p. 10 sq.
28 Mon. Marija [Skobcova], « Pravoslavnoe delo », ibid., 10, 1935, pp. 111-116. Sur la mère Marija voir O. S. Gakkel’, Mat’Marija, Paris, YMCA Press, 1980.
29 « Duxovnyj front », Novyj Grad, 10, 1935, pp. 132-138 ; « Krug », ibid., 11, 1936. Voir aussi V. S. Janovskij, Polja Elisejskie, New York, Serebrjannyj vek, 1983 (trad. angl. : V. S. Yanovsky, Elysian fields, De Kalb, III., 1987).
Auteur
-
Marc Raeff
(Columbia University, New York)
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