Les projets d’Oscar Jászi sur la transformation de la Monarchie des Habsbourg en une confédération
p. 393-401
Texte intégral
1Après l’ouverture des hostilités de 1914, la majeure partie de la bourgeoisie des minorités nationales de la Monarchie des Habsbourg était restée loyale. Tout d’abord des intérêts économiques l’avaient poussée à observer cette attitude, elle espérait par ailleurs trouver protection auprès des Habsbourg contre le mouvement ouvrier, et, enfin, cette bourgeoisie espérait la victoire des Puissances centrales. Voilà les causes qui l’ont déterminée à ne pas prendre les risques d’une politique plus conforme à ses intérêts. Le gouvernement, pour sa part, s’efforça dès l’ouverture des hostilités, même par des moyens brutaux, de couper aux mouvements nationaux des peuples de la Monarchie (procès en matière de presse, interdictions de journaux, procès dits de haute trahison, etc.). Aussi, c’est autour d’hommes politiques tchèques (Masaryk, Beneš), croates (Supilo, Trumbič), roumains (Octavian Goga) vivant à l’étranger et espérant obtenir leur indépendance nationale des puissances de l’Entente que se formèrent les noyaux de résistance contre la Monarchie ce qui s’avéra vain – jusqu’à l’été 19181.
2C’est dans ce climat qu’Oscar Jászi présenta ses propositions de confédération visant à conserver la Monarchie et l’intégrité territoriale de la Hongrie, propositions qu’il ne cessa de soutenir jusqu’à la veille de la révolution hongroise bourgeoise-démocratique d’octobre 1918.
3Il avait mûri ses conceptions pendant plusieurs années. Dès 1911 il avait commencé à exposer ses principes dans les colonnes du journal Világ (Le Monde) et, en 1912, il en offrit la synthèse dans un gros volume2. Comme on sait, Herbert Spencer appliquait aussi sa théorie sur l’évolution de l’intégration progressive de la matière au développement de la société humaine. C’est chez Spencer que Jászi avait puisé l’idée que la levée des obstacles aux progrès du commerce et des communications par des accords internationaux constitue les premiers germes d’une fédération européenne, les premiers pas vers une intégration économique de grande envergure3. Spencer et Jászi comprirent avec justesse que l’intégration fut la tendance historique du développement de l’économie du capitalisme florissant. L’intégration économique, elle seule, était considérée par eux comme l’instrument favorisant la fédération de États européens, mais, d’après la conception de Jászi, c’était aussi le moyen conduisant à la création des États-Unis du Monde et contribuant ainsi à la paix universelle, à la cessation des différends entre les classes et les nations. Grande fut sa consternation au moment du déclanchement de la guerre et de l’échec de la IIe Internationale lorsqu’il dut se rendre à l’évidence qu’à cette époque les antagonismes capitalistes ne pouvaient être résolus sans recours à la guerre. Il vit ses espérances s’évanouir, qui voulaient que « la force organisée du prolétariat international soit capable de faire face avec succès aux milieux qui ont toujours profité de la guerre ». « La solidarité internationale n’était que pur rêve et illusion […] Pour le moment, cette solidarité se révélait encore plus faible que les forces morales et surtout matérielles de l’ancien régime. ». De l’étude du passé, surtout du processus de formation des unités nationales allemande et italienne, il tira la conclusion que l’intégration lente et progressive des forces économiques s’achevait par l’intégration politique dont l’instrument était, à peu d’exceptions près, toujours la guerre. Elle éliminait les anciennes sphères d’intérêt économique, politique, militaire, diplomatique, donc les facteurs qui compromettaient la pleine expansion des forces productrices. « Cette guerre atroce créera l’unité économique et culturelle de l’Europe centrale sous l’hégémonie de l’Allemagne sur une échelle supérieure ; la concentration des forces en Europe centrale, lorsqu’elle détruira le dogme stupide de l’équilibre des pouvoirs, constituera le pas décisif vers la création des États-Unis d’Europe qui, créeront à leur tour une unité culturelle sur un territoire immense et élimineront la guerre, fait sans précédent dans l’histoire universelle4. » D’accord avec les conclusions des manifestes pacifistes d’Henri La Fontaine, Jászi, considérait le libre-échange et l’égalité en droit des minorités nationales comme des gages de la paix mondiale, en y ajoutant la nécessité de supprimer les revenus sans travail. Il émit l’opinion que le protectionnisme constitue à l’intérieur la dictature de classe et la domination d’une race sur les autres et que c’est en même temps une politique de guerre à l’extérieur. Il considérait en même temps comme une formule naïve la reconnaissance du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et à former des états indépendants. A son avis, cette reconnaissance ne pouvait donner de solutions satisfaisantes que dans de rares cas (par exemple en Pologne et en Finlande) ; en revanche, dans la plupart des autres cas, elle ne pouvait qu’ajouter aux troubles et déceptions. La solution à apporter au problème des minorités nationales ne pouvait être basée, d’après Jászi, sur la reconnaissance de l’indépendance des minorités nationales organisées en États, mais sur les garanties du développement culturel et ethnique sans entraves de ces minorités5.
4Adversaire convaincu de la guerre et missionaire du pacifisme qu’il était, Jászi parvint pourtant à reconnaître la nécessité de la guerre et, de surcroît, à considérer la guerre comme un moteur du progrès. Il n’avait rien à redire ni contre l’idée de la légitimité de l’hégémonie impérialiste allemande ni même contre les conquêtes impérialistes. Il qualifia de dogme stupide le principe d’équilibre – classique depuis 1815 – des relations internationales des États européens et cela en prétendant que le chemin vers la constitution des États-Unis d’Europe passait par la guerre et par l’hégémonie impérialiste allemande et que la guerre serait éliminée plus tard par ceux-ci. Il n’y a vraiment pas lieu de croire que Jászi ait manqué de bonne foi, et ce d’autant moins qu’à postériori, Jászi admit qu’il avait accepté l’idée de L’hégémonie allemande, parce qu’au moment du déclanchement des hostilités, comme tous les radicaux bourgeois, il avait été persuadé de la victoire des Puissances centrales. Il est donc évident qu’en 1914, Jászi et les autres radicaux bourgeois partageaient encore l’opinion des classes dominantes hongroises sur l’issue de la guerre et, en matière de politique extérieure, Jászi s’associa même à l’orientation classique de celles-ci6.
5Les pensées de Jászi rejoignent sur plusieurs points les vues de Kautsky sur l’impérialisme7 exposées dès l’automne 1914 dans le périodique Die Neue Zeit. Jászi devait connaître ces opinions, car dans le périodique Huszadik század (Le Vingtième Siècle) des articles ayant pour sujet le mouvement social-démocrate se référaient sans cesse à ce périodique. Aussi son opinion selon laquelle ce serait aux États-Unis d’Europe créés par l’Allemagne à la suite d’une guerre victorieuse, et sous la direction de celle-ci, que reviendrait le rôle d’artisan de la paix, s’apparentait-elle à l’opinion de Kautsky émise au mois de septembre 1914. Les opinions de Kautsky se retrouvaient encore dans celles de Jászi, affirmant que ce serait les États-Unis d’Europe qui créeraient la paix sur le continent. Jászi constatait à juste titre que les alliances pacifiques étaient nées des guerres, mais en même temps il perdait de vue que ces mêmes alliances préparaient de nouvelles guerres. Jászi professait des idées qui se rapprochaient de celles des pacifistes bourgeois, des réformistes et même de Kautsky, qui les avait épousées et proclamait que le chemin vers l’intégration et son aboutissement, la paix mondiale, passait par le libre-échange. Kautsky et Jászi faisaient abstraction de la réalité historique lorsqu’ils prétendaient que le libre-échange sans monopoles contribuerait au développement plus rapide du capitalisme et du commerce. L’histoire et les événements ont mis en évidence que le rythme de la concentration du capital et de la production, génératrices des monopoles, marchait de pair avec celui du développement du commerce et du capitalisme.
6Limitées à l’Europe centrale, ces idées reprenaient celles que Jászi avait déjà présentées dans la première moitié de 1914, lorsqu’il avait exposé ses opinions sur les États-Unis d’Europe. Les principes de ses écrits de 1915 et 1916, dans lesquels il approuvait la conception de Mitteleuropa de Friedrich Naumann8, étaient fondées sur ses illusions pacifistes. Se référant à la théorie de Kautsky sur l’ultra-impérialisme, Jászi et ceux de ses amis radicaux bourgeois qui le suivaient sur ce point considéraient le projet de Mitteleuropa comme le premier pas vers la création des États-Unis d’Europe, comme une étape intermédiaire du développement démocratique, social et politique, comme un moyen de promouvoir l’égalité en droits des nations et la constitution d’une confédération démocratique antinationaliste. Ils étaient d’avis que la guerre dont naîtrait l’Europe centrale, serait le levier du progrès. C’est dans la guerre que l’Europe centrale devait prendre corps. En acceptant les opinions de Kautsky et des pacifistes bourgeois, Jászi ne sut pas reconnaître que la dépendance économique va de pair avec la dépendance politique. Jászi et ceux qui partageaient ses idées niaient que l’afflux de capitaux étrangers et l’alliance économique avec les Allemands à cette époque avaient confirmé la domination de la puissance impérialiste la plus forte et que la Double Monarchie était censée accepter ainsi le rôle de débouché pour les articles industriels allemands à la place des marchés perdus et de ravitailleur en matières premières de l’Allemagne. Ils sous-estimaient la supériorité industrielle de l’Allemagne, bien qu’ils aient déjà remarqué ses effets destructeurs sur certaines branches de l’industrie de la Double Monarchie9. Leur conception dogmatique et fétichiste, du principe du libre-échange détaché du contexte de l’évolution historique, contribuait largement à cette illusion d’optique.
7Outre leur orientation réformiste, leur esprit pacifiste et l’erreur de perspective historique inhérente, outre l’excessive naïveté politique, les illusions doctrinaires et la poursuite de chimères caractéristiques des savants de cabinet à la mentalité petite bourgeoise, d’autres facteurs poussaient encore Jászi et ses amis à adopter l’idée d’une Europe centrale unifiée. Tout comme les classes dominantes hongroises, ils vénéraient eux-aussi, quasi aveuglément, le développement du capitalisme en Allemagne. Ils tombaient d’accord avec les classes dominantes de Hongrie pour reconnaître l’importance de l’alliance avec l’Allemagne tout comme de l’attachement à la cause du dualisme. Des visées de conquêtes impérialistes empruntées aux classes dominantes hongroises s’étaient mêlées à leur démocratisme. « L’Europe centrale sous l’hégémonie allemande et les Balkans sous la coupe de la Hongrie : voilà la perspective des temps nouveaux qui se dessine à l’horizon », écrit Jászi10.
8Seule la réalisation de l’Europe centrale pouvait sauver les Hongrois, inférieurs en nombre, et l’intégrité territoriale de la Hongrie, des tendances séparatistes des minorités nationales. Si l’Europe centrale, telle qu’elle était conçue dans leur projet, pouvait prendre corps, cette Mitteleuropa « libérée des menaces du panslavisme et des aspirations daco-roumaines », forte de sa puissance inattaquable, pourrait se permettre non seulement le luxe du libéralisme envers ses minorités nationales, mais, grâce à la nouvelle économie mondiale, elle s’imposerait comme la seule condition d’existence capable de satisfaire à toutes les demandes de tous les peuples de son territoire dans les domaines de la culture, de l’économie et de la langue ». Pour assurer l’hégémonie hongroise et encore ébloui par l’idée de l’expansion économique et culturelle de la Hongrie, Jászi refusait donc le droit aux nationalités balkaniques et aux minorités de la Hongrie de se constituer en États nationaux indépendants. Même le démocratisme sincère de Jászi ne peut justifier toutes ses aspirations ; elles sont une nouvelle preuve de l’éclectisme de ses principes.
9Dès le début de l’été de 1916, Jászi et ses amis changèrent d’avis. La supériorité de la race germanique et l’infériorité des peuples de l’Est, y compris des Hongrois, étaient proclamées plus ouvertement dans la presse allemande. Cela fit à Jászi et ses amis l’effet d’une douche froide et les aida à reconnaître le contenu impérialiste des aspirations allemandes et de la conception de Naumann. Tout en essayant d’en disculper la personne de Naumann, ils ne manquèrent pas de s’éloigner de ses projets. Le changement survenu dans la situation générale en Europe contribua encore à les éloigner des positions de l’impérialisme germanique. Après la révolution bourgeoise russe de février 1917, Jászi fut d’avis que la chute du tsarisme « modifiait […] dans ses fondements […] la conception du rôle de l’Europe. Une Europe centrale organisée comme un rempart contre la Russie démocratique, aux institutions établies selon les principes de liberté de la terre et des minorités nationales serait dépourvue de sens […]. L’alliance économique et militaire de l’Europe centrale avait perdu toute sa raison d’être aux yeux de tous les hommes épris de progrès au moment où, par la naissance inattendue de la démocratie russe, ce n’était plus le tsarisme mais le féodalisme en Europe centrale qui était devenu le principal obstacle à l’extention progressive des droits populaires.11 » Jászi avait reconnu avec justesse le caractère réactionnaire de la Russie des tsars. Il saisit aussi l’idée que l’union démocratique des peuples de l’Europe centrale était capable d’opposer une digue à la propagation du conservatisme et de l’oppression, mais il se méprit sur deux points notamment : d’abord en estimant que le projet allemand de Mitteleuropa y était approprié, ensuite que la Russie, après la révolution de Février, serait capable de remplir un rôle progressiste. Les paix conclues à Bucarest et à Brest-Litovsk lui firent perdre toutes ses illusions. « Il est devenu clair à ce moment – écrivait-il – que l’idée de l’Europe centrale ne peut être réalisée que sous une forme agressive et militariste, comme une fraternité d’armes germano-hongroise exclusivement et non – ainsi que nous l’avions voulu – comme une confédération libre de toutes les nations de cette région12. » L’honnêteté de Jászi et des autres radicaux bourgeois partisans du projet d’Europe centrale est au-dessus de tout soupçon : ils ont reconnu les objectifs impérialistes et antidémocratiques du projet de Mitteleuropa et son dessein d’asservir les peuples faibles, contraire à leur conception humaniste rattachée à ce projet, puis, après 1917, quand la situation européenne connut un changement, ils se détournèrent de ce projet.
10Cependant, Jászi s’obstinait, encore au mois de juillet 1918, dans ses opinions anciennes et désirait résoudre le problème yougoslave sans toucher à l’intégrité territoriale de la Hongrie. Même après le message du président Wilson il s’appliqua longtemps à concilier les revendications concernant l’exécution de la loi 44 de 1868 et la sauvegarde de l’intégrité territoriale du pays, en y ajoutant la garantie du droit des minorités nationales à disposer d’elles-mêmes13.
11Toutefois, son œuvre parue au mois d’octobre 1918 nous revèle qu’après la chute du tsarisme, sa vision de tous les peuples civilisés de l’Europe dans une organisation commune n’appartenait plus au pays des chimères. Il proposait dans cet ouvrage, comme un premier pas vers la réalisation de ce but, voire comme sa condition logique, la création d’un nouvel équilibre entre la Monarchie et les peuples des Balkans. C’est la conception de la confédération des peuples du bassin du Danube élaborée par Kossuth qui servit de base à son plan14. Il se rendait compte que la volonté des peuples de disposer d’eux-mêmes jouissait de l’appui des puissances de l’Entente et que leur revendication d’une Société des Nations trouverait un écho dans l’opinion mondiale. Le destin de l’Europe dépendait avant tout de la solution définitive des problèmes de la Double Monarchie, de la Russie et des pays balkaniques. Ni politiquement, ni socialement la répartition territoriale d’avant-guerre ne pouvait être maintenue plus longtemps. Les populations à majorité slave de la Double Monarchie et des Balkans ne pouvaient supporter plus longtemps que leur développement économique et culturel fût entravé. Le dualisme avait échoué en Autriche (Cisleithanie) où la suprématie allemande ne pouvait être justifiée par des considérations économiques et géographiques. Même en Hongrie, la politique envers les minorités nationales exigeait un changement, car les classes dominantes, la grande propriété et le capital financier s’étaient servi du compromis austro-hongrois, auquel ils devaient leur situation privilégiée, avec une pointe dirigée contre les minorités nationales. Il fit une proposition de principe, notamment de créer de nouveaux États partout où les conditions territoriales, démographiques et ethniques nécessaires étaient réunies, c’est-à-dire là où les populations étaient capables d’exploiter les moyens de production du sol. En ce qui concerne la Double Monarchie, Jászi proposa la création de cinq États nationaux alliés sur l’ancien territoire, tels la Hongrie, sans la Croatie-Slavonie, l’Autriche, la Bohême, la Pologne, l’Illyrie, cette dernière réunissant les peuples yougoslaves de la Monarchie. Toutefois, la Double Monarchie comme institution devait être conservée, car elle ralliait des peuples qui « seuls, étaient incapables de tenir ferme sous la double pression des Allemands et des Slaves orientaux ». Lloyd George et Wilson étaient arrivés – écrivit-il – à la même position. Qu’on tire donc la conclusion que l’existence des États-Unis du bassin du Danube était irréconciliable avec le morcellement des Yougoslaves et avec le démembrement des principales provinces de la Pologne. Il qualifia de rêves romantiques les projets des Tchèques visant à l’annexion et l’incorporation des Slovaques de Hongrie, de même que les revendications des Yougoslaves sur les territoires de Bácska et du Bánát. Seule l’union était capable, selon lui, de donner de la force et de la vitalité aux États nouvellement formés au sein de la Double Monarchie. L’union serait ainsi basée sur une union douanière totale. La défense nationale et la politique étrangère seraient des affaires communes. Les litiges entre les pays-membres seraient tranchés par un tribunal d’arbitrage. La structure dynastique héréditaire de l’État devrait être maintenue ; étant liée depuis des siècles au développement de l’État, elle était un organe de continuité ayant un rôle d’équilibre, car la république bourgeoise – même dans des États nationaux homogènes – recelait incontestablement des dangers et avait permis, plus d’une fois, la naissance de tendances césaristes qui étaient étrangères, par exemple à la monarchie anglaise. Les agitations d’élections présidentielles pouvaient en effet provoquer des troubles parmi les nationalités, aussi la monarchie constitutionnelle devait-elle être préférée. Jászi était d’avis que, dans son projet, il était parvenu à réunir tous les éléments favorables de la Monarchie (marché commun, défense commune, solidarité dans la politique étrangère). Grâce à la constitution des États nouveaux et indépendants, les dissensions seraient éliminées et les agitations irrédentistes en faveur de la réunion des minorités à leur frère de race cesseraient. Si la pression culturelle était réduite, le sentiment séculaire de la communauté de destin, les valeurs économiques et sentimentales pourraient prendre le dessus dans l’esprit des minorités nationales. Tel était le cas en Suisse et en Belgique. Ainsi lorsque les Serbes et les Slovaques auraient obtenu l’autonomie culturelle et administrative et auraient pris part à la direction des affaires publiques, lorsque ces peuples auraient acquis la possibilité d’établir un libre-échange économique et culturel avec leurs frères yougoslaves et tchèques, leur appartenance à l’État hongrois cesserait de les accabler et de les irriter, mais apparaîtrait plutôt comme un élément positif. Cela présupposait naturellement que le processus de démocratisation en Hongrie prît un rythme plus accéléré, car il était devancé par le développement démocratique des Tchèques et des Yougoslaves. Selon Jászi, exception faite de la Croatie-Slavonie, le détachement d’autres territoires de la Hongrie serait un acte de brutalité, car il porterait atteinte à des traditions millénaires et toucherait les Hongrois au point névralgique. Jászi ne croyait pas probable que les masses serbes et slovaques puissent être lancées dans une guerre contre la Hongrie pour satisfaire au désir d’une fraction de leur bourgeoisie de former des États indépendants. C’était un acte insensé, inconcevable, même par celui qui, sous l’influence des expériences de l’actuelle guerre, était porté à juger la nature humaine sous ses aspects les plus pessimistes.
12La confédération danubienne favoriserait la solution des problèmes balkaniques, car elle exercerait une force d’attraction sur la Roumanie, la Bulgarie et la Grèce. Si les puissances de l’Entente prenaient au sérieux les déclarations de Lloyd George et de Wilson et qu’elles n’avaient pas l’intention d’écraser les Puissances centrales, mais aspiraient à la création d’une paix durable dans ces régions, elles ne pouvaient qu’approuver ce projet, lequel donnait une réalité à leurs principes : il appliquait en effet l’autodétermination nationale, démocratisait les institutions sur tout le territoire de l’État confédéré et éliminait les survivances féodales qui étaient de nature à compromettre la paix durable, tout en donnant enfin un fondement solide au développement de petits États. Grâce à ces mesures, les États-Unis d’Europe et plus tard l’Union mondiale des États pourraient être créés. Si, par contre, l’État confédéré sous le sceptre des Habsbourg n’était pas formé, une nouvelle guerre pourrait s’allumer. La confédération des États danubiens pourraient être la première manifestation d’un État de type supranational. Le pas suivant pourrait être la création d’un État confédéré européen, puis d’un État confédéré comprenant tout le globe terrestre15.
13Toutefois au mois d’octobre 1918, non seulement les groupes d’émigrés des minorités nationales tombèrent d’accord sur la nécessité de démembrer la Monarchie des Habsbourg et de créer à sa place des États nationaux indépendants, mais, voyant l’affaiblissement progressif de la Double Monarchie par les mouvements révolutionnaires, les puissances de l’Entente se ralliaient elles-aussi à ce projet. En effet ces puissances perdirent tout espoir de voir la Double Monarchie enrayer la propagation des flots de la révolution. Elles donnèrent donc leur consentement au projet de création des États nouveaux tchécoslovaque et yougoslave et à l’annexion de la Transylvanie à la Roumanie, après avoir reconnu leurs Conseils nationaux fonctionnant à l’étranger en qualité d’organes officiels d’État, car ces puissances attendaient de la bourgeoisie des minorités nationales l’exécution des tâches dont la Monarchie des Habsbourg, à leur avis, n’était plus capable16.
14Jászi, même à la veille de la Révolution, restait fidèle à ses opinions pacifistes d’intégration et n’arrivait pas à comprendre la nécessité de reconnaître le droit de sécession des minorités nationales. Il était incapable de pousser sa pensée jusqu’aux ultimes conclusions nécessaires à la réalisation de ses objectifs, et de comprendre que, dans les conditions données, aucune alliance d’intégration interétatique de longue durée ne pouvait être conclue. Jászi resta donc partisan de la conservation de la Double Monarchie même à une époque où historiquement cela s’avérait impossible, son existence étant devenue après la chute de la Russie des tsars, inutile et vide de sens.
Notes de bas de page
1 Magyarország története 1890–1918 (Histoire de la Hongrie 1890-1918), t. VII/2, Budapest, 1978, p. 1103.
2 Jászi Oszkár, « A nemzeti államok és a nemzeti kérdés » (Les États nationaux et la question nationale), Társadalomtudományi Könyvtár, Uj sorozat (Bibliothèque des sciences sociales, Nouvelle Série), Budapest, 1912.
3 Herbert Spencer, « Alapvetö elvek » (Principes), ibid., 1909, pp. 362 et 377-378.
4 Jászi Oszkár, « Háboru és kultura » (Guerre et culture), Huszadik Század (Le Vingtième Siècle [Périodique des bourgeois radicaux en Hongrie]), 1914, vol. 30, pp. 249-250, 259, 261-262, 377-378.
5 J[ászi], « Egy pacifista memoranduma » (Mémoire d’un pacifiste), ibid., 1914, vol. 30, pp. 298-304.
6 Ibid.
7 Die Neue Zeit, 1914, vol. 2.
8 Irinyi Károly, « A Naumann-féle ’Mitteleurópa’-tervezet és a magyar közvélemény » (Le projet « Mitteleuropa » de Naumann et l’opinion publique en Hongrie), Ertekezések a történettudományok köréböl, Uj sorozat (Discours concernant les sciences historiques. Nouvelle série), n° 31, Budapest, 1963, pp. 83-84, 85 et encore sa monographie parue sous le même titre à Budapest, 1973.
9 Irinyi, op. cit., pp. 65, 66, 71, 76.
10 Jászi Oszkár, « A középeurópai gazdasági közeledés » (Le rapprochement économique entre les pays d’Europe centrale), Huszadik Század, 1915, vol. 31, p. 130, et Irinyi, op. cit., p. 77.
11 Jászi Oszkár, A Monarchia jövöje : a dualizmus bukása és a Dunai Egyesült Államok (L’avenir de la Monarchie : la chute du dualisme et les États-Unis d’Europe danubienne), Budapest, 1918, p. 6. Il exposait déjà les mêmes idées dans son article « Középeurópa és Nyugat Európa » (Europe centrale et Europe de l’Ouest), paru dans le journal des bourgeois radicaux de Hongrie, Világ (Le Monde), 29 juil. 1917. Cf. encore : Mérei Gyula, Polgári radikalizmus Magyarországon 1900–1918 (Le radicalisme bourgeois en Hongrie 1900-1918), Budapest, 1947, p. 66, et Irinyi, op. cit., pp. 94-97.
12 Jászi Oszkár, « Wilson elnök magyar elvtársai » (Les camarades hongrois du président Wilson), Huszadik Század, 1917, vol. 35, p. 540, et dans son autre article : « A délszláv krizis » (La crise sud-slave), ibid., 1918, vol. 38, p. 50.
13 Jászi Oszkár, « A nemzetiségi kérdés a társadalmi és egyéni fejlödés szempontjából » (La question des nationalités au point de vue de l’évolution de la société et de l’individu), ibid., 1918, vol. 38, pp. 106-107.
14 Ibid.
15 Jászi, A Monarchia jövöje…, op. cit., pp. 37, 45, 50, 52, 59-60, 64, 67-68, 72-73, 75, 82-84, 96-98.
16 Ibid.
Auteur
-
Gyula Mérei
(Université József Attila, Szeged)
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