Stepan Chahoumian et l’autonomie nationale culturelle
p. 291-312
Texte intégral
1Les manifestations arméniennes de masse en février-mars 1988, à Erevan et à Stepanakert, suivies des violences antiarméniennes d’Azerbaïdjan ont révélé le caractère explosif de la question nationale dans l’U.R.S.S. de Gorbatchev. En exigeant le rattachement du Haut-Karabagh à l’Arménie soviétique, en obtenant par un véritable « vote d’initiative populaire » l’aval des soviets locaux et du Parti communiste de la région, la majorité arménienne de la population du Haut-Karabagh1 a montré qu’elle préférait le « lien national » qui l’unit aux Arméniens d’Arménie soviétique au « lien de classe » qui est censé l’unir à l’ouvrier azéri ou russe de Kirovabad ou de Baku2. Par ce comportement les Arméniens de Stepanakert, une ville dont le nom perpétue le souvenir de Stepan Chahoumian, ont redonné un deuxième souffle au débat qui opposait ce dernier à David Ananoun lorsqu’il affirmait en 1913 :
Nous pensons que le marxiste doit avant tout se préoccuper du lien de classe entre les ouvriers. Si la réalisation et le maintien de ce lien menacent le lien national, menacent de rompre ce dernier, il ne doit pas s’y opposer. Il faut constater que très souvent le lien de classe nuit au lien national, que le développement de la conscience de classe porte des coups mortels à la conscience nationale3.
2 Quelques années auparavant, si la Révolution de 1905 avait noué « l’alliance entre classe ouvrière et social-démocratie » au sein des Soviets4, elle avait aussi démontré le rôle des nationalités et l’importance du facteur national dans la lutte contre l’autocratie, dans les régions périphériques de l’Empire russe5. En Transcaucasie où la colonisation russe et le développement du capitalisme avaient engendré de nouveaux clivages sociaux dans la mosaïque ethnique et religieuse, la solidarité ouvrière fut mise à rude épreuve. Connue sous le nom de « guerre arméno-tatare » (1905-1906), la lutte féroce qui opposa, de Baku à Tiflis, Arméniens et Musulmans, consterna tous les révolutionnaires et dressa tous les sociaux-démocrates caucasiens (mencheviks, bolcheviks, spécifistes, hümmetistes) contre le parti dachnak accusé d’attiser les haines raciales et d’étouffer la conscience de la classe ouvrière caucasienne en organisant « l’autodéfense » des villages et des quartiers arméniens contre les Tatars6.
3À partir de 1907, avec le retour à l’ordre et l’échec de la Révolution libérale, avec la « réaction stolypinienne » qui signifie en Transcaucasie la fin des expropriations et du terrorisme révolutionnaire, l’arrestation, l’exil ou l’exode des militants, commence pour l’intelligentsia arménienne le temps de la réflexion.
4Confrontée à la question arménienne, celle d’une minorité partagée entre les Empires ottoman, russe et perse, l’intelligentsia arménienne a assisté ou a pris une part active à la révolution russe de 1905, à la révolution jeune-turque de 1908, au mouvement constitutionnel persan (1906-1912) qui ont modifié le paysage politique des trois empires multinationaux, mais n’ont abouti qu’à dresser une façade pseudo-constitutionnelle.
5Les socialistes arméniens du Caucase connaissent les termes du grand débat autour de la question nationale et du marxisme instauré au début du siècle à l’intérieur de la social-démocratie d’Allemagne, d’Autriche-Hongrie et de Russie7. À la nécessité rationnelle de trouver une théorie générale et une tactique pour résoudre la question nationale se mêle, chez eux, la charge émotionnelle provoquée par les massacres arméniens en Turquie (1894-1896, 1909) et par les luttes interethniques en Transcaucasie8. La question nationale est aussi au centre des débats des socialistes géorgiens. Se séparant de la social-démocratie, les socialistes fédéralistes géorgiens ont clairement opté pour une Géorgie autonome au sein d’un État russe fédéral et démocratique9. Les mencheviks qui en 1903 avaient fait front avec les bolcheviks contre le Bund et qui avaient sévèrement condamné le fédéralisme et les fédéralistes ont évolué. Sous l’influence des austro-marxistes Bauer et Renner, dont les ouvrages circulent au Caucase vers 1910, les mencheviks géorgiens se sont ralliés à l’autonomie nationale culturelle préconisée par le Bund10. En août 1912, au cours d’une conférence que les bolcheviks ne désigneront plus que sous le nom de « Conférence des liquidateurs », les mencheviks optent à leur tour pour l’autonomie culturelle extra-territoriale11.
6On le sait, c’est sous la pression des circonstances – développement des aspirations nationales des allogènes de l’Empire russe, poussée de nationalisme russe et de panslavisme durant les guerres balkaniques, influence croissante des austro-marxistes auprès des minorités « avancées » (Juifs, Géorgiens, Arméniens), rupture avec les mencheviks – que Lénine est amené à partir de 1912 à préciser l’attitude des bolcheviks devant la question nationale12. Certes, l’article 9 du programme du P.O.S.D.R. en 1903 avait reconnu aux nations de l’Empire russe le droit à l’autodétermination, mais ce droit n’avait reçu aucun contenu précis. Ce contenu est si peu précis que Michaël Varandian13, le représentant de la Fédération révolutionnaire arménienne (Parti dachnak) à la IIe Internationale espère, en 1910, que « l’avenir mettra fin au caractère métaphysique de l’autodétermination nationale14 ».
7Au cours de l’année 1912-1913 Lénine contre-attaque sur deux fronts. À l’intérieur du parti bolchevique, contre les thèses strictement inter nationalistes de ceux qui ne reconnaissent pas la force explosive de la question nationale. À l’extérieur du parti bolchevique contre le fédéralisme et l’autonomie nationale culturelle prônés par les bundistes et les austro-marxistes et contre « l’ultra-internationalisme » de Rosa Luxemburg et de Pannekoek qui refusent l’autodétermination et l’autonomie15.
8En septembre 1913, au cours de la Conférence des bolcheviks à l’étranger, Lénine fait adopter une résolution dont le point 4 reconnaît le droit de libre détermination et de séparation des nations, mais dont le point 5 réclame le rassemblement des ouvriers de toutes les nations dans des organi sations prolétariennes unies sur le plan international16.
9Depuis près d’un an Lénine réclame de ses fidèles la « collecte de documentation sur l’expérience de la Russie » et exige d’eux qu’ils prennent la plume pour répondre aux bundistes juifs et aux mencheviks géorgiens. Il recevra quatre réponses. Celle du « merveilleux Géorgien », Le Marxisme et la Question nationale et coloniale (1913), de loin la meilleure, vaudra à son auteur, Joseph Staline, une durable réputation d’expert et la direction du commissariat aux Nationalités en 1917. Pour Staline, l’État doit avoir une structure centralisée – donc non fédérale – mais le droit de sécession est reconnu à chaque nationalité. Celles du Letton, Vétéran (P. I. Stouchka), de l’Ukrainien, O.N. Lola (Stepaniouk), et de l’Arménien, Ajax (Stepan Chahoumian) sont de moindre valeur17. Enfin, on le sait, Lénine intervient lui-même dans le débat et précise sa position en publiant les Notes critiques sur la question nationale (1913), puis Du droit des nations à disposer d’elles – mêmes (1914).
10L’objet de notre présente publication est constitué par la contribution de S. Chahoumian De l’autonomie nationale culturelle dont nous donnons de larges extraits traduits du texte arménien18. En effet, de Boronino où il réside alors, Lénine écrit en août 1913 à S. Chahoumian, lui-même exilé à Astrakhan, de réunir et de lui envoyer des matériaux concernant la question nationale.
11Stepan Chahoumian (1878-1918)19 est un des plus célèbres bolcheviks arméniens. Étudiant, il est chassé de l’institut polytechnique de Riga pour activités révolutionnaires. Exilé en Transcaucasie il fonde en 1902 une éphémère « Union des sociaux-démocrates arméniens » qui disparaît en 1903 au profit d’une organisation unitaire de sociaux-démocrates caucasiens, l’Union caucasienne de P.O.S.D.R. Dès cette époque Lénine le remarque « pour sa façon correcte de poser la question nationale ». En automne 1902 on le retrouve étudiant à l’université de Berlin. Au printemps de l’année suivante, a lieu, à Genève, sa première rencontre avec Lénine à qui le lie désormais une indéfectible fidélité. Auteur de la première traduction arménienne intégrale du Manifeste du Parti communiste (1904), il est de retour à Tiflis en 1905. De 1905 à 1907, il déploie une inlassable activité de propagandiste en Transcaucasie. Cofondateur de Kaïtz20 (L’Étincelle), premier organe légal de la social-démocratie arménienne, il y publie un essai, La Question nationale et la Social – Démocratie (1906)21. Condamnant sans appel le fédéralisme (« ... les États nationaux ou même les formes les plus réduites de l’indépendance nationale – fédération, autonomie – dressent des barrières entre les prolétariats des diverses nations, les divisent... »), S. Chahoumian préconise la transformation de l’Empire russe en un État démocratique combinant le centralisme politique et l’autonomie administrative. L’influence de K. Kautsky, pour qui en Transcaucasie comme en Russie la question nationale ne peut être résolue que par une solution radicale de la question sociale, est évidente22.
12En 1907, il installe à Baku, le premier centre ouvrier caucasien où il contribue à maintenir l’influence bolchevique auprès du prolétariat multinational de la ville. Arrêté en 1911, exilé à Astrakhan de 1912 à 1914, il est élu membre suppléant du Comité central du P.O.S.D.R. (b) à la conférence de Prague. Parallèlement, sous les pseudonymes de Souren, Sourénine, Ajax, il collabore activement à la presse social-démocrate russe et arménienne en tant que chroniqueur politique, social, ou littéraire. La révolution de février 1917 met fin à un nouvel exil à Saratov. Dès son retour il développe l’organisation bolchevique au Caucase. Membre du Comité central du Parti bolchevique (1917), il devient président du Conseil des commissaires du Peuple de Baku (avril 1918). Opposé à l’indépendance des républiques transcaucasiennes, il dirige d’avril à juillet 1918 la Commune de Baku, une coalition de bolcheviks, de S.R. et de dachnaks soudée par la nécessité de faire front au danger turc. Sa fin tragique – il est fusillé avec les vingt-cinq autres commissaires de Baku le 20 septembre 1918 – l’a fait entrer dans la légende soviétique.
13Répondant à la demande pressante de Lénine, S. Chahoumian lui a annoncé (15 novembre 1913) qu’il a achevé De l’autonomie nationale culturelle23. Connue sous le nom de « lettre à Chahoumian24 », la réponse de Lénine (6 décembre 1913) est un impitoyable relevé des erreurs de son épigone accusé de n’avoir rien compris à la résolution bolchevique sur la question nationale.
14 À l’inverse de Chahoumian, Lénine refuse l’établissement d’une « langue officielle » en Russie même si « la langue russe a une portée progressiste pour une foule de petites nations ». Non seulement parce que la contrainte aurait des conséquences psychologiques désastreuses, mais parce qu’elle n’est pas nécessaire : la centralisation politique et l’économie capitaliste ont déjà « rendu la langue russe indispensable ». En rejetant l’autonomie Chahoumian se montre réactionnaire, car nous « sommes pour l’autonomie pour toutes les parties » de l’Empire russe. Enfin, assénant à son disciple une leçon de méthode de raisonnement dialectique, Lénine conclut : « ... Dans l’ensemble nous sommes contre la séparation. Mais nous sommes pour le droit à la séparation à cause du nationalisme grand-russe réactionnaire... car parfois il y aura davantage de lien après une libre séparation... Le droit à la libre disposition est une exception à notre prémisse générale, le centralisme... Mais il ne faut pas interpréter l’exception dans un sens élargi. Il n’y a pas là, et il ne doit y avoir rien d’autre, absolument rien d’autre que le droit à la séparation.25 » S. Chahoumian ne semble pas avoir tenu compte des critiques de Lénine. La version définitive de son texte montre qu’il reste un internationaliste rigide. Fidèle au « vieux » programme marxiste, fidèle au primat de la classe sur toute autre catégorie historique, il est plus apte à comprendre la théorie « des deux nations » de N. Liebknecht26 qu’à assimiler les subtilités dialectiques de l’autodétermination léniniste. De l’autonomie nationale culturelle fut publiée à Tiflis27, sous forme de brochure, le 10 juin 1914, quelques jours avant l’attentat de Sarajevo dont les conséquences devaient bouleverser le destin des nations d’Europe centrale et orientale et marquer la conscience du peuple arménien pour le long XXe siècle28. Émaillé de citations, proverbes et versets à la manière des textes polémiques de Lénine, le texte de Chahoumian n’est pas l’œuvre d’un théoricien. Dirigé contre David Ananoun et contre les intellectuels spécifistes arméniens qui osent se dire marxistes, c’est un pamphlet agressif dont l’intêret tient surtout au fait qu’il révèle l’existence du débat, aujourd’hui oublié, mené par les socialistes arméniens autour de la question nationale.
15Depuis 1905, l’intelligentsia dachnak du Caucase pour qui la nation est une catégorie sociale « éternelle » s’essaye à un travail de réflexion. Karékine Khajak dans Qu’est – ce que la Nation ?29, Simon Zavarian dans La Décentrali sation30, Chakhatounian dans Fédéralisme et démocratie 31 ne font pas œuvre originale, mais ils contribuent à initier les lecteurs arméniens aux thèmes discutés en Occident. Dans La Patrie renaissante et notre rôle (1910)32, M. Varandian, que S. Chahoumian qualifie de « perroquet universel33 », ne se contente pas de présenter un catalogue d’idées glanées chez les libéraux et les socialistes européens, il cherche à résoudre la « douloureuse question nationale » en proposant une solution valable à la fois pour la Russie, la Turquie et la Perse. Dans les limites de chaque empire, les nations devront être dotées d’une personnalité juridique. Elles seront libres, souveraines et, seulement ensuite, liées à l’État, car la question nationale n’est pas seulement la question de la langue et des fonctionnaires mais une question politique et constitutionnelle. Varandian confirme la préférence des dachnaks pour la décentralisation (« ... le plus sûr garant de la démocratie ») et le fédéralisme considéré comme la forme d’organisation « la plus rationnelle » dans l’espace eurasiatique34. Mais il admet que, dans les empires multinationaux où les nationalités sont étroitement imbriquées, l’autonomie culturelle extra-territoriale puisse être la meilleure solution dès lors que sont garantis les droits de la minorité contre les empiètements de la majorité35.
16De leur côté, les spécifistes,36 cette poignée de marxistes arméniens qui se sont séparés du P.O.S.D.R. pour créer l’Organisation arménienne ouvrière social – démocrate (octobre 1903) ont toujours accordé, comme le Bund dont ils sont proches, une attention particulière à la question nationale. Entre 1910 et 1914, les spécifistes dont l’organisation a disparu, se cantonnent dans des activités culturelles (études sociologiques, critique littéraire, réflexion sur l’art et sur la culture populaire). C’est alors que se serait créé le clivage entre « spécifisme de gauche », préfigurant le passage de ses représentants (Al. Roubéni, Al. Mardouni) au bolchevisme, et « spécifisme de droite » incarné par D. Ananoun et B. Ichkhanian qui se rallieront quant à eux à la République d’Arménie indépendante (1918-1920). Ce clivage se vérifie dans la manière dont les uns et les autres ont analysé la question nationale37.
17Dans Deux mots sur l’autonomie nationale culturelle, Al. Roubéni38 s’en prend à D. Ananoun à qui il reproche, tout comme aux marxistes juifs, d’être incapable de donner un contenu concret à cette revendication. Contestant que l’on puisse parler de « culture nationale » à propos des Arméniens et des Juifs, Al. Roubéni affirme qu’il ne peut être question d’autonomie culturelle pour un petit peuple vivant à l’intérieur « d’un État de haute culture » où il est assuré de progresser rapidement. Si le problème de l’autonomie se posait en Russie, cela ne pourrait l’être que sous la forme de l’autonomie territoriale – que ce territoire soit ou non habité par une population homogène. Elle suffirait à garantir l’autonomie culturelle ramenée au seul problème scolaire. La solution de la question nationale passe pour Al. Roubéni par la transformation des formes politiques de l’État et par l’établissement de la « démocratie radicale ».
18L’article publié en 1913 par Al. Mardouni39 dans le quotidien libéral arménien de Tiflis Mschak40 est beaucoup plus mordant et révèle le talent de polémiste du futur fondateur de la Biélorussie. Lui aussi s’en prend à David Ananoun, aux bundistes, aux « liquidateurs », aux Géorgiens, et, parmi eux, à Noé Jordania « le fameux marxiste géorgien », ralliés à l’autonomie nationale culturelle dont il déplore qu’elle soit devenue le symbole d’une « certaine gauche » en Russie. Passant en revue les diverses solutions de la question nationale, Al. Mardouni rejette le fédéralisme (la fédération divise les forces productives et contrarie les relations politiques et sociales des classes populaires), rejette l’autonomie sous sa triple forme territoriale, nationale et nationale-culturelle comme il rejette l’idée que ces systèmes soient synonymes de décentralisation. Al. Mardouni nie que l’autonomie nationale-culturelle réponde à des besoins psychologiques et culturels (« aujourd’hui il n’existe pas une psychologie nationale mais une psychologie de classe41 »), mais il reconnaît que la langue est un facteur culturel important qui ne doit pas être opprimé. Le droit d’être éduqué dans sa langue maternelle, l’usage de la langue maternelle dans les institutions locales doivent être garantis mais au même titre que la langue officielle, une langue « forte » devant laquelle les langues « moins évoluées » finiront par céder. L’autodétermination inscrite dans le programme du P.O.S.D.R. est une des solutions possibles de la question nationale, mais seule la démocratie radicale solidement établie dans un État unitaire est capable de mettre fin à l’oppression nationale42.
19 Publiée en 1913, dans la revue Nor Hossank (Cours nouveau)43, l’article de David Ananoun qui a motivé le factum de S. Chahoumian a pour titre « La question nationale et la démocratie »44. David Ananoun (1875-1935 ?), né dans le Karabagh, émigré à Baku où il mène parallèlement une carrière d’employé dans une firme pétrolière et une carrière d’intellectuel arménien. Il est d’abord dachnak, mais ses contacts avec le milieu ouvrier de Baku, ses observations sur les grèves de 1901 à 1903 sont à l’origine de son passage au marxisme. Toutefois il n’adhère pas au P.O.S.D.R. mais à l’Organisation arménienne ouvrière social-démocrate qui revendique une organisation nationale de la classe ouvrière arménienne en invoquant les aspects « spécifiques » de la question arménienne. De 1905 à 1917, il collabore à la presse arménienne et russe du Caucase et acquiert une notoriété justifiée comme sociologue, historien et théoricien marxiste. Après les massacres de Baku (septembre 1918), et l’indépendance de l’Azerbaïdjan, il rallie Erevan, collabore avec le gouvernement dachnak et lance un mouvement coopérativiste. Il n’émigre pas après la soviétisation de l’Arménie. Arrêté en 1927, exilé à Arkhangelsk, il disparaît vers 1935.
20 La Question nationale et la Démocratie de D. Ananoun traite de la relation entre « classe » et « nation » comme l’atteste le syllogisme placé en exergue :
Toute classe ouvrière qui s’accommode de sa situation de race inférieure ne s’insurge pas contre sa situation de classe inférieure45.
21D’emblée, David Ananoun déclare qu’on ne peut ignorer la nation, même si l’idée’ que le nationalisme est « le haschich des masses » est devenu un postulat de la « démocratie ». Au cours de leur évolution historique, les nations modernes ont été dotées de traits spécifiques « devenus de véritables instincts », qui les distinguent les unes des autres. Le principal en est la langue, « cet outil étonnant et merveilleux » – une définition qu’approuverait Claude Hagège46.
22Considérant les rapports existant entre les nations dans l’Etat multinational où, par leur poids démographique et par leur niveau culturel, les nations sont inégales, David Ananoun affirme que la classe dirigeante de la nation qui contrôle l’État joue un « rôle révolutionnaire » en obligeant les petites nations à abandonner leurs particularités pour adopter le modèle culturel dominant47.
23Cette révolution culturelle ne résulte pas de la simple diffusion du modèle culturel mais plutôt d’une tentative d’assimilation. Contre celle-ci vont se créer des mouvements de résistance dont la forme change en fonction de la complexité de la structure des sociétés agressées. Reprenant la théorie de Medem48 pour qui la bourgeoisie capitaliste ne se contente pas de lutter pour la conquête des marchés mais, à l’intérieur de ce marché, met fin aux différences linguistiques comme à autant d’obstacles à la libre circulation des marchandises, David Ananoun conclut que la lutte pour le marché se transforme en lutte nationale49. Dès lors il analyse les aspirations nationales de chaque classe de la société arménienne en fonction de son degré d’attachement à la langue.
24Numériquement insignifiante, la bourgeoisie marchande et industrielle arménienne à la recherche d’un vaste marché est concentrée dans des régions où elle n’est pas en contact direct avec les masses populaires arméniennes. Libérale, cosmopolite, la bourgeoisie arménienne n’est pas une classe rebelle. Elle cherche « la conciliation » et évite tout ce qui peut mener à la persécution50. Elle n’a pas « besoin » de la langue arménienne et quand elle s’engage dans les « affaires arméniennes » c’est sous la pression des « patriotes » dont elle se débarrasse en faisant des dons en argent, car la nation arménienne ne représente pas pour elle une organisation sociale où elle puisse développer ses formes de production.
25Tout autre est le cas de la petite bourgeoisie – artisans, petits commerçants, ’ citadins – dont la doctrine économique se résume à la possibilité d’acheter et de vendre à des compatriotes. Pour elle la nation est indispensable. Mais en voie de prolétarisation, perdant sa « mythique indépendance », ne comprenant pas que ses difficultés sont dues au grand capital, elle les attribue à l’étranger et devient xénophobe et nationaliste. Le nationalisme de la paysannerie est d’une autre nature. Attaché à sa terre et à ses coutumes, autosuffisant, parlant la langue – une langue pauvre mais authentique – transmise par ses ancêtres, le paysan serait, dans son immobilisme, le gardien exemplaire du nationalisme si la question agraire n’arrachait ses enfants au foyer familial et ne les obligeait à émigrer51.
26 Quant au prolétariat qui, dans la société capitaliste, est l’aile permanente de la démocratie et représente l’espoir de tous les opprimés, il doit avoir un programme national pour empêcher que la bourgeoisie n’entraîne à sa suite les couches inférieures de la société, un programme dont le contenu ne gênera pas l’internationalisme de la démocratie. Bien plus, le prolétariat doit chercher dans la nation les éléments nécessaires au développement de la démocratie. Tel sera le rôle de la langue. Le peuple ne parle que sa langue maternelle. S’il veut participer à la culture moderne, s’initier aux techniques et aux sciences, s’il veut « apprendre à diriger », l’usage de cette langue lui est indispensable. Outre la difficulté pratique que représente l’apprentissage, en masse, d’une langue étrangère, une éducation dispensée en langue étrangère « érode l’âme de l’élève », « paralyse son cerveau », pourvoit le gouvernement « en esclaves » dociles52. Ainsi, pour Ananoun, la revendication de l’égalité linguistique est une revendication à la fois primordiale et commune à la petite bourgeoisie, aux paysans et aux ouvriers arméniens. Envisageant les solutions possibles du problème des nationalités dans les empires multinationaux, D. Ananoun rejette comme « impossible et absurde » l’indépendance :
Sans hésitation on peut affirmer qu’aucun Arménien, qu’aucune couche de la société arménienne de Russie ne songe à l’indépendance53.
27De même les Arméniens ne peuvent songer au fédéralisme car il « équivaut à l’indépendance54 ». Certes on pourrait envisager le fédéralisme pour la Transcaucasie, mais cela équivaudrait simplement à régler les rapports de cette région périphérique avec la Russie, sans résoudre pour autant le problème des rapports entre les nationalités transcaucasiennes55.
28Véritablement obsédé par la question arménienne, D. Ananoun démontre, statistiques et recensement à l’appui56, que la dispersion de la population arménienne, que le fait que chaque nationalité caucasienne ait d’importantes minorités hors de « son territoire » rend impossible l’autonomie territoriale. Seule l’autonomie culturelle extra-territoriale diminuera les tensions nationales en Transcaucasie. Concrètement, elle sera réalisée grâce à la création d’Unions nationales établies selon le principe de nationalité. Ces Unions émargeront au budget de l’État et prendront en charge les institutions culturelles liées au développement de la langue, « car c’est dans la langue que nous observons la spécificité de la culture nationale57 ». Pour les Arméniens l’autonomie culturelle ne sera pas une nouveauté : ils en ont l’expérience grâce à l’Église et au Položenie de 183658. Ce qui sera nouveau c’est qu’ils devront la pratiquer de façon plus consciente et dans un cadre totalement laïcisé.
29D. Ananoun est persuadé que ces institutions nationales et culturelles ne gêneront pas la lutte de classe et s’il repousse l’accusation selon laquelle « la démocratie rejette la nation », il déplore que les marxistes arméniens, sauf S. Chahoumian qui propose l’autodétermination nationale et l’autonomie territoriale59, aient accordé si peu d’importance à la question nationale. Comme M. Varandian, D. Ananoun déplore que les marxistes russes n’aient pas expliqué ce qu’ils entendaient par autodétermination. Est-ce le séparatisme ? Dans ce cas, les Arméniens songent si peu à l’indépendance qu’ils la refuseraient si elle leur était proposée. S’interrogeant sur les raisons qui poussent les marxistes arméniens, contrairement aux marxistes géorgiens, à rester fidèles à leurs anciennes options60, D. Ananoun conclut qu’il « est impossible d’ignorer la question nationale. Toujours, elle se fera sentir. Dans l’ordre capitaliste, sa solution passe par l’autonomie nationale culturelle61 ».
30Cette brève analyse de l’étude de D. Ananoun était nécessaire pour juger de l’argumentation utilisée contre elle par S. Chahoumian. Elle témoigne par ailleurs, tant sur le plan de la méthode, des thèses – en particulier du rôle primordial attribué à la langue – et des conclusions, de l’immense influence exercée par Otto Bauer sur David Ananoun. Comme O. Bauer, et contrairement à K. Kautsky et à S. Chahoumian, qui pensent que la culture tend à « s’internationaliser », David Ananoun est persuadé que le réveil des nationalités est le début d’un processus de différenciation et de développement culturel des nations62.
31 (Université de Paris I – Panthéon – Sorbonne)
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32 […] Nos sociaux-nationalistes exigent, pour les nations, l’autonomie dans les seules affaires culturelles, ainsi qu’ils le font croire ordinairement par leurs paroles.
33Nous avons déjà vu que le mot « culture » n’est qu’un prétexte, une couverture. En parlant de leurs conceptions théoriques nationalistes, ils cherchent à élargir la compétence des unions nationales.
34Mais pourquoi un tel amour pour le mot « culture » ? Parce que – répondent-ils – toute culture est nationale. Elle a pour origine les particularités nationales63
35Cette géniale pensée de l’opportuniste autrichien, a été reprise ces derniers temps par un « célèbre marxiste » géorgien (dont l’apparition, disons-le, a eu une signification si déterminante pour Dfavid] A[nanoun] et a ouvert si soudainement ses livres et son âme jusqu’alors scellés). Désormais cette pensée enthousiasme D.A. Dans l’enseignement, dans la littérature et en général « dans les affaires culturelles », ce qui domine c’est la langue nationale. Par conséquent – pense D.A. – il est clair que la culture est toujours nationale.
36Quelle légèreté d’esprit faut-il avoir ou, au mieux, combien faut-il être aveuglé par la phraséologie nationaliste pour soutenir d’aussi géniales absurdités ?
37Et ces individus s’imaginent que le marxisme s’exprime par leur bouche. Cette vérité élémentaire, à savoir que la culture se définit par son contenu de classe et non par sa forme nationale, est une vérité demeurée totalement incompréhensible à nos « marxistes ».
38« Culture féodale », « culture bourgeoise », « culture prolétarienne » – toutes ces expressions sont vides pour eux ! Ils ne connaissent que la culture nationale, et encore, celle qui « a pour origine les particularités ( !) nationales ».
39Une autre perle de même acabit, c’est l’expression de D.A. relevée par nous au début de l’article : « Appartenir à la nation, est une individualité consciente. » Que d’absurdités dans ces mots ! Jusqu’ici nous avions cru, conformément au marxisme, que, par exemple, un ouvrier devenait un « être conscient » lorsqu’il se libérait de l’influence des sermons nationalistes, lorsqu’il comprenait qu’il appartenait à la classe appelée prolétariat, et commençait à vivre selon les idéaux de cette classe.
40Il s’avère que pour l’ouvrier « l’individualité consciente n’est rien d’autre que l’appartenance à une nation » (c’est-à-dire probablement la conscience d’appartenir à la nation ou la conscience nationale).
41Malheur à l’ouvrier arménien que D.A. rendra un « être conscient » et à qui il donnera des leçons de marxisme !
42Continuons cependant ! Parmi les exigences concrètes de l’autonomie nationale culturelle, on mentionne toujours, en premier lieu, la nationalisation de l’enseignement Il n’est peut-être pas d’« affaire nationale » plus importante parmi celles mentionnées par les nationaux-socialistes et dévolues aux unions nationales – en partie parce qu’ils ne se représentent pas eux-mêmes les choses clairement, en partie parce qu’ils craignent de manifester trop ouvertement leur nationalisme.
43Quant au problème scolaire ?… Mais les tenants du marxisme ne reconnaissent-ils pas que la langue maternelle est indispensable à l’école ? […]
44Nous exigeons dans l’enseignement une totale liberté linguistique, nous exigeons que l’enseignement, et surtout l’enseignement primaire, soit donné dans la langue maternelle, c’est-à-dire dans la langue parlée par les enfants dans leurs familles, dans une langue qui leur permette d’apprendre mieux et plus vite. Mais cela n’est pas suffisant. Nous nous préoccupons non seulement de la langue dans laquelle les enfants sont éduqués mais aussi de ce qui leur est enseigné, de l’esprit, de l’optique dans lesquels nos enfants sont éduqués.
45Les sociaux-nationalistes n’ont en vue que la forme, nous, nous avons aussi en vue le contenu. Et encore cela n’est pas tout : ils sacrifient le contenu à cette forme. Voilà pourquoi nous leur sommes tellement opposés.
46Lorsque D.A. parle des affaires scolaires actuelles, ce qui le fait seulement frémir, c’est que la langue étrangère y est souvent dominante. Et voyez quel morne tableau nous peint D.A. : « L’école en langue étrangère – rapporte-t-il – ne peut pas être sans conséquences. Elle ne dispense pas la connaissance et les sciences positives, mais, à la place, elle érode l’âme de l’élève, elle lui atrophie l’esprit. » Quelle horreur ! Mais écoutez encore D.A. : « Si un quelconque système de gouvernement a besoin de paralytiques intellectuels, de citoyens chlorotiques et sans caractère, d’une foule d’esclaves qui puissent lui servir d’objets d’expérience, alors il va pousser au développement de telles écoles. »
47Il est bien connu que l’immense majorité de l’intelligentsia arménienne du Caucase a été éduquée dans les écoles gouvernementales « en langue étrangère ». Prenez les directeurs de Mschak, depuis Ardzrouni jusqu’à Kalantar, et prenez les autres, prenez les « dachnaktzagans » en passant par les Zavarian, les Christapor Mikaélian64, prenez notre jeune intelligentsia marxiste – vous constaterez que la majorité d’entre eux a été formée dans les écoles « en langue étrangère ». Si l’on ajoutait foi à l’atroce histoire racontée par D.A., nous devrions les mettre tous au rang des âmes érodées, des esprits atrophiés, des paralytiques de la pensée, des citoyens chlorotiques, des esclaves...
48Il nous semble qu’il est possible de dire ici : Ne tak strašen čert, kak ego maljujut (Le diable n’est pas aussi terrible qu’on le peint).
49Nous ne voulons pas, bien entendu, dire par là que D.A. a tout à fait tort, et que nos écoles « en langue étrangère » atteignent le niveau souhaitable. À Dieu ne plaise ! Au contraire, elles sont si mauvaises, qu’il semble impossible qu’elles puissent l’être davantage. Mais lorsque nous évoquons l’amertume ressentie par tous ceux d’entre nous qui ont connu l’expérience de ces écoles, ce qui nous épouvante tout d’abord, ce n’est pas la langue étrangère mais c’est l’esprit, l’orientation, le programme qui régissent ces écoles. L’influence de la langue étrangère ne se fait sentir qu’au début des études, mais, du début jusqu’à la fin, le plus dangereux, le plus étouffant, le plus asservissant, c’est l’esprit des Pobedonostev et des Ilovaïski qui règne dans ces écoles, cet esprit si nécessaire à la classe dominante. Ici aussi dans l’enseignement dans cet « antre de la culture », ce qui importe le plus c’est la pulpe de classe et non l’écorce nationale, c’est la substance et non la forme.
50Quelle que soit l’importance du problème linguistique, celui-ci, tout compte fait, n’est qu’un aspect et, comparativement, un aspect secondaire de la politique générale de classe qui oppresse les écoles.
51Dans nos écoles arméniennes écclésiastiques la langue arménienne domine. Non seulement la « langue étrangère » n’opprime pas ces écoles, mais encore elle y est tout à fait dédaignée. Mais D.A. croit-il, par hasard, que ces écoles « érodent » moins l’âme de leurs élèves et « estropient » moins leurs cerveaux ? L’esprit clérical, nationaliste, qui domine ces écoles est-il moins écœurant que l’esprit des Pourichkevitch qui domine les écoles « en langue étrangère ».
52[…] Quant à nous, nous répondrons ceci. Lorsque la démocratie triomphera tout à fait en Russie, lorsque les ouvriers arméniens la main dans la main avec les ouvriers russes, géorgiens, polonais, juifs, etc., s’appuyant sur toute la démocratie, opposeront, dans le Parlement d’État et dans les administrations autonomes régionales et locales, leurs revendications de classe et leur force unie de classe aux empiétements des classes dominantes et lutteront au nom de la meilleure école pour les classes populaires.
53Ainsi que nous le constatons, deux réponses totalement différentes et, pourrait-on même dire, diamétralement opposées.
54Dans notre réponse, nous disons entre autres choses, « opposeront leurs revendications de classe ». Mais qu’est ce que les revendications de classe ont à voir ici, s’exclament les sociaux-nationalistes ?
55Oui, nous acceptons – dit D.A. – la lutte dans les « problèmes politiques et économiques », mais la culture n’est-elle pas toujours nationale ?
56La langue arménienne n’est-elle pas le « bien » commun de l’ouvrier, du bourgeois et du prêtre arméniens ? Ne souhaitons-nous pas, et ne promettons-nous pas d’extirper de la sphère de la lutte des classes sociales la langue, la culture et, en général, la question nationale ?
57Hélas, oui, pour votre malheur, vous le souhaitez, M. A-noun. Et, par là, vous montrez votre sotte conception du marxisme et votre puérile compréhension de la lutte des classes. L’enseignement, en général, et le problème linguistique, en particulier, sont des armes importantes dont disposent les classes antagonistes et aucune classe n’est assez stupide pour se dessaisir volontairement de cette arme.
58La bourgeoisie russe, poussée par ses intérêts de classe, peut opprimer la langue arménienne. La bourgeoisie arménienne, poussée par ces mêmes instincts de classe, peut mépriser la langue arménienne, mais, ensemble, l’ouvrier russe et l’ouvrier arménien, dans leur union fraternelle, ne permettront pas l’oppression de la langue arménienne, si c’est en cette langue que l’ouvrier arménien doit recevoir un enseignement de classe, si c’est en cette langue que doit être éduqué l’enfant de l’ouvrier arménien et du paysan arménien.
59[…] Et D.A. suivant en cela l’enseignement de ses maîtres juifs et autrichiens, exige de nous des garanties pour les petites nations et pour les minorités nationales. Selon lui pour qu’il n’y ait point oppression linguistique et que s’achèvent les luttes nationales, il est indispensable de « délimiter » les nations « par des frontières », de créer des « organismes nationaux » qui assument des « fonctions étatiques ».
60« L’autonomie nationale culturelle, ajoute-t-il, est le remède adéquat qui résout également la question des revendications des minorités nationales, et met fin à leurs plaintes justifiées contre une majorité qui, volontairement ou involontairement, opprime leur nationalité. »
61La caractéristique essentielle d’une nationalité, c’est la langue. Créer la garantie de l’égalité des langues, cela signifie – du point de vue de D.A. – résoudre la question nationale.
62Quand le problème linguistique, c’est-à-dire, en d’autres termes, le problème de l’enseignement et de la culture, leur sera confié, à elles, aux nations, il est évident – pense D.A. – qu’il faut tenir pour assuré que les langues ne seront pas opprimées, et, dès lors, la question nationale « sortira de la sphère de la lutte de classes » et les antagonismes nationaux disparaîtront.
63Que d’erreur et que de naïveté dans ce jugement ! Tout d’abord il est fondamentalement faux que le problème national ne soit que le problème de l’égalité des langues. Si D.A. méditait un peu sur l’exemple qu’il prend chez Medem, il comprendrait que la lutte nationale est une des expressions de la lutte des classes, qu’elle est de nature économique et politique par ses origines et par ses objectifs. Prenons l’exemple des Juifs de Russie. Les persécutions dont ils sont l’objet ne portent-elles que contre la seule langue ? Le fait de les avoir enfermés dans la prison appelée čerta osedlosti (zone de résidence), de leur interdire la propriété de la terre, ou la pratique de tel ou tel métier, de les priver de divers droits politiques et civiques, tout cela n’est-il que le seul problème de l’inégalité linguistique et rien d’autre ? Si l’on en croit D.A., on doit estimer que toutes ces mesures ne sont dirigées que contre le jargon juif et n’ont pour but que d’« éroder » les âmes juives, grâce aux écoles « en langue étrangère ».
64Mais nous voyons, au contraire, que les Juifs ont le droit d’avoir leurs écoles nationales, leur littérature nationale (de même que les Arméniens), tandis qu’ils sont chassés des écoles en « langue étrangère », et que, par le numerus clausus et par d’autres méthodes, on ferme aux Juifs la porte de ces écoles.
65Ces preuves ne sont-elles pas universellement connues ? Comment expliquer que ces preuves connues de tous, ces preuves éclatantes, échappent à l’attention de D.A. ?
66Mais, si les persécutions nationales et les conflits nationaux ont des origines si profondes et des expressions si complexes et si diverses, quelle garantie nous donne de son côté D.A. qu’au lendemain du jour où se réalisera cette large autonomie nationale culturelle arménienne préconisée par lui, la « nation russe » ne mettra pas les Arméniens au rang des Juifs ? D.A. ne vient-il pas de « sortir de la sphère de la lutte de classes » les oppressions économiques et politiques ? D.A. aurait-il une quelconque garantie d’existence et de durée au sujet de l’autonomie nationale culturelle ?
67 Imaginez que l’idéal de nos sociaux-nationalistes se soit réalisé. Chaque nation s’est assuré son marécage national et les vicaires de toutes les nations, satisfaits et heureux, s’engraissent dans ces marécages. La langue arménienne, cet « étonnant et merveilleux outil », se développe librement. Mais soudain, les Russes qui sont la majorité et forment, en tant que nation, une grande puissance, décident de priver, par la force, les Arméniens de leur autonomie nationale culturelle et décident de nouveau « d’éroder » leurs âmes dans les écoles « en langue étrangère ». Quelle garantie a D.A. contre un tel affront ?
68À notre avis, il peut imaginer deux sortes de garantie. Premièrement, la nation arménienne – avec ses bourgeois et ses prêtres – se dresse, comme un seul homme, pour défendre ses droits contre la nation russe. Mais cela est une bien faible garantie. Avouez que, si vous dressez nation contre nation, deux millions sont un bien petit nombre contre cent millions !
69La deuxième garantie que D.A. pourrait invoquer c’est à notre avis la Constitution du pays.
70[…] Mais, s’il revient à ces forces de classes panrusses de créer d’abord la Russie libre et de veiller ensuite sur elle, si ce sont elles qui doivent défendre, au nom de la liberté linguistique et culturelle, l’autonomie nationale culturelle à créer, si ce sont elles qui doivent lutter contre toutes les oppressions nationales et contre toutes les contraintes, alors pourquoi leur enlever les affaires scolaires et culturelles pour les confier à des « unions nationales » spécialisées ?
71Comment se fait-il qu’on ne puisse confier les affaire scolaires et culturelles qu’aux seules « unions nationales », créées par les forces de classes, protégées par ces seules forces, mais non à ces forces elles-mêmes ?
72Quelle logique est-ce cela ? Une logique de nationaliste aveugle. […]
73Jusqu’ici nous avons cherché à prouver que l’autonomie nationale culturelle n’apportait rien de positif et qu’elle était parfaitement inutile.
74Mais cela n’était pas suffisant, car cette autonomie est par-dessus le marché nuisible.
75Elle est nuisible, en ce sens qu’elle fait pénétrer dans l’enseignement l’esprit bourgeois – nationaliste, l’esprit national-clérical.
76La liberté linguistique et culturelle dans les « institutions locales et centralisées » nationales, ne profite pas au rapprochement des nations, ne profite pas à la fraternité internationale, mais profite au contraire à l’isolement des nations, à leur solitude, à leur hostilité. Et ce n’est pas tout. Nous avons rappelé par deux fois que les socialistes-nationaux souhaitent partager entre les nations non seulement la direction des affaires scolaires et culturelles, mais que leur idéal est de créer des formes de gouvernement telles que chaque nation puisse, si possible, diriger toutes ses affaires collectives, « avec toute la nation ».
77Ils souhaitent étendre, dans la mesure du possible, les droits des organismes représentatifs nationaux. Cela D.A. ne le cache pas, comme nous l’avons vu plus haut dans les « critiques et les jugements » portés par lui. Cela est encore plus clair lorsqu’il dit que nous autres, Arméniens, bénéficions actuellement de l’autonomie nationale culturelle – depuis le Položenie de 1836 en Russie, depuis la Constitution nationale en Turquie. « Mais ils [les Arméniens] ne doivent pas – dit D.A. – se contenter de ce qui est. Ce qui existe, se trouve au stade embryonnaire. » Cependant, quoique au « stade embryonnaire », nos organismes nationaux ne se contentent pas des affaires culturelles, mais cherchent à se mêler des affaires politiques : cela est évident pour nous tous.
78Non seulement l’Assemblée nationale de Constantinople, mais encore notre Etchmiadzin65 s’imaginent sans cesse qu’ils sont les porte-parole de la volonté collective de la nation arménienne. Et ils le manifestent par des déclarations politiques à leurs gouvernements respectifs, et au monde entier.
79Ce comportement prétentieux, mais non exceptionnel, nous l’avons constaté ces dernières années, au moment des événements consécutifs à la Guerre balkanique, lorsque, de nouveau, a resurgi la question arménienne […]
80Mais, jusqu’à maintenant, que nous a apporté l’autonomie arménienne ?
81 Nous avons souvent relevé, chez des Arméniens isolés, des expressions désespérées : « Quel peuple clérical nous sommes, nous autres Arméniens ! » Et cela est d’une vérité criante. Le clergé nous étouffe. Prenons notre instituteur populaire, nos hommes d’action, nos poètes. Prenons notre école, notre presse. Partout règne un épouvantable cléricalisme. Toute notre vie collective, collée aux soutanes des prêtres, tourne autour d’Etchmiadzin.
82« Aucun intérêt pour les problèmes politiques, pour la vie de l’État, pas même pour les organes d’autonomie locale. »
83Feuilletez nos périodiques (surtout jusqu’en 1905, car cette date changea beaucoup de choses dans notre vie) et vous verrez que l’on n’y trouve, en dehors des questions paroissiales et des problèmes de curateurs, aucune interrogation, aucune curiosité.
84Comment expliquer ce cléricalisme et cet apolitisme ? Avouez que si tout cela n’est pas le fruit de l’autonomie nationale culturelle, du moins est-ce très lié à elle. Nos voisins géorgiens n’ont pas eu leur Etchmiadzin et ont été plus liés à la vie politique de l’État tout entier. Ont-ils beaucoup perdu pour autant ? Si l’on compare l’instituteur populaire géorgien au « maître d’école » arménien, le conférencier géorgien au conférencier arménien, etc., on constate que les Géorgiens, par leur culture générale et par leur maturité sociale et politique, ont un niveau plus élevé que les Arméniens. Considérons, en général, la vie sociale géorgienne et la vie sociale arménienne. Chaque Arménien, malgré la vanité et la grandiloquence arménienne traditionnelles, devrait avouer que les Géorgiens sont beaucoup plus avancés que les Arméniens. Il suffit de rappeler quel fut le rôle respectif des Arméniens et des Géorgiens, en 1904-1905, au moment des luttes d’émancipation.
85Bien sûr notre comparaison est très limitée et n’a qu’une valeur circonstantielle. Les différences qui existent entre la vie arménienne et géorgienne sont les résultats de rapports économiques et sociaux précis, d’événements politiques précis.
86Il est difficile de dire quel rôle jouent dans l’arriération et l’apolitisme, le cléricalisme arménien, les écoles, la presse, les différentes formes d’organisation nationale culturelle, mais Etchmiadzin et notre autonomie nationale culturelle au « stade embryonnaire » ont certainement joué un grand rôle.
87Que D.A. et ses partisans rêvent d’élargir, de développer l’autonomie nationale culturelle, c’est bien la preuve qu’ils sont eux-mêmes victimes d’Etchmiadzin et qu’ils sont marqués au front du sceau du cléricalisme.
88Si donc l’autonomie nationale culturelle a été si néfaste jusqu’à ce jour, elle le sera encore plus à l’avenir pour les Arméniens et pour la Russie libre en général.
89Et cela, parce que dans notre vie est apparue une nouvelle classe, la classe ouvrière et que pour celle-ci, surtout dans les premières phases de son développement, il n’existe pas de plus grands ennemis que le nationalisme, les divisions nationales et les formes sociales et nationales qui consolident ces divisions.
90D.A. proclame que l’autonomie nationale culturelle apporte au marxisme la « Nouvelle Parole », et s’oppose aux « anciennes » revendications, défendues jusqu’ici par les marxistes.
91Ce que nous avons écrit a déjà révélé au lecteur ce qu’étaient ces « anciennes » revendications. Mais nous pensons qu’il n’est pas inutile de donner ici un bref aperçu de ces revendications. Contrairement aux convictions des sociaux-nationalistes qui promettent, avec leur « remède » national-culturel, de résoudre d’un seul coup la question nationale dans l’ordre social capitaliste, les marxistes proclamant l’impossibilité de mettre fin aux luttes et aux oppressions nationales, aussi longtemps qu’existera l’ordre social actuel, fondé sur l’exploitation et l’oppression des masses.
92Quiconque promet plus aux nations persécutées commet une supercherie ou cherche à se tromper soi-même. La classe ouvrière, par sa lutte de classe, par ses exigences politiques, ne peut seulement que s’opposer aux oppressions nationales, qu’atténuer les haines et les conflits nationaux. C’est pourquoi son meilleur gage, c’est la victoire totale de la démocratie.
93Dans un État démocratique, la classe ouvrière exige, avant tout, l’introduction dans la Constitution de cet article fondamental : l’égalité totale devant la loi de tous les citoyens, indépendamment de leur nationalité, de leur religion ou de leur sexe.
94 Il faudra, du point de vue constitutionnel, décréter illégale et inapplicable toute mesure susceptible d’ébranler le principe de l’égalité des nations ou d’être utilisée contre telle ou telle minorité nationale dans les institutions législatives et administratives. Chaque citoyen doit avoir le droit d’assigner en justice quiconque violera la Constitution.
95Dans la future Russie libre, il faudra un nouveau découpage administratif. Les frontières des petites régions locales, des provinces, des gouvernements doivent changer et tenir compte, outre les facteurs économiques et les conditions d’existence, de l’organisation nationale de la population. Tout ceci sera fait en accord avec les décisions des populations autochtones.
96En même temps que la centralisation politique, nous exigeons la décentralisation administrative et judiciaire. Cela signifie, entre autres choses, que tous les fonctionnaires et tous les juges seront élus par le peuple et seront responsables devant la loi et devant leurs électeurs. Nous exigeons une large autonomie locale et, en plus, une autonomie régionale (oblastnoe samoupravlenie) pour tous les endroits, que différencient les conditions économiques, les conditions de vie et l’organisation nationale.
97En rapprochant les fonctionnaires, les juges, les services de l’État de la population indigène, on contribuera à diminuer sensiblement les dangers du bureaucratisme et du nationalisme de la nation dominante.
98La Constitution doit reconnaître une totale liberté linguistique en littérature, dans les réunions publiques, dans les écoles, dans les tribunaux et dans les autres institutions gouvernementales. Les organes de l’autonomie locale, qui contrôlent surtout les affaires scolaires, ouvriront, selon la nécessité des besoins, des écoles mixtes et des écoles nationales, les unes et les autres bénéficiant des mêmes conditions du point de vue du budget de l’État.
99Toute mesure ou toute opération, tendant à ébranler le principe de l’égalité et de la liberté linguistiques ou nuisant aux intérêts des minorités nationales en matière scolaire, sera dès lors décrétée illégale et les coupables devront en rendre compte devant la justice.
100En outre nous exigeons la garantie du droit à l’autodétermination nationale par la Constitution de l’État.
101Cela signifie d’abord que, si une nation, tant pour des raisons objectives et économiques que pour des raisons subjectives et psychologiques, ne peut ou ne désire former un seul peuple avec la nation russe ou avec d’autres nations, la Constitution doit lui donner le droit de faire sécession et de se constituer en État autonome.
102Nous ne prêchons pas la sécession et nous ne la conseillons, à l’heure actuelle, à aucune nation de la Russie, mais nous reconnaissons le droit à l’autodétermination, de même que nous reconnaissons, par exemple, le droit à la liberté d’expression ou à la liberté de conscience.
103Il peut arriver qu’une région ou une nation ne se satisfassent pas de l’autonomie régionale et réclament pour elles-mêmes l’autonomie politique. La revendication de l’autodétermination doit être un droit garanti par la Constitution. Tel est ce programme que D.A. qualifie de « vieilli », d’« inadéquat », de « stérile », et à la place duquel il nous propose d’accepter l’autonomie nationale culturelle « neuve », « fructueuse »...
104Non, M. A-noun, nous préférons garder notre foi en notre programme « vieux », « stérile », mais marxiste, et nous vous abandonnons la libre jouissance de ces « fructueux » fragments du nationalisme […]
105[…] Il faut le dire, ici aussi, la division des ouvriers par nationalité est le principe, premier et fondamental, des sociaux-nationalistes.
106Chaque nationalité se caractérise par un milieu « particulier », « spécifique66 » – disent-ils – avec une division de la société en classes différentes. C’est pourquoi il est indispensable que dans chaque nation, l’organisation ouvrière de cette nation agisse librement et de façon autonome. Elle peut et elle doit être liée par des liens fédératifs aux organisations ouvrières des autres nations, mais ici aussi, elle doit, « quoiqu’il arrive, rester inébranlable » sur ce principe ; si l’on prend l’exemple de la classe ouvrière arménienne, elle doit être dirigée par « une organisation arménienne » et cette organisation est « seule représentative » du prolétariat arménien.
107Mais les ouvriers ont aussi des organisations professionnelles. Ici aussi les sociaux-nationalistes préconisent leurs divisions nationales. La classe ouvrière de chaque nation doit mener séparément sa lutte économique quotidienne dans des organisations professionnelles séparées. Bien.sûr ils ne sont pas hostiles à une solidarité d’action et à la création de liens entre les unions professionnelles de chaque nation, mais ici aussi « quoiqu’il arrive », le principe national « doit rester inébranlable ».
108Ainsi, si nous prenons le cas d’une ville dont la population est multinationale, par exemple, Baku, nous devons y trouver des organisations politiques nationales particulières, russes, arméniennes, turques, géorgiennes, juives et aussi (pourquoi pas ?) lezghines, ossètes, tchétchènes, etc., et tout autant d’unions professionnelles nationales qui doivent « diriger », isolément, sur une base nationale, la lutte politique et économique des ouvriers vivant dans la même ville, voire attachés à la même usine.
109Selon les canons bien connus des sociaux-nationalistes les nombreux comités nationaux particuliers doivent être liés les uns aux autres par des liens fédératifs, chaque comité élisant, par exemple, un ou deux représentants.
110Dès lors, les décisions de cet organisme fédératif, ainsi constitué, sont obligatoires pour les comités nationaux particuliers dans la mesure où elles sont acceptées par ces comités. Si un comité national n’est pas d’accord avec une décision de l’organisme central, il peut rappeler ou changer ses représentants.
111En d’autres termes, le centre de gravité est situé dans les organisations nationales et ces organisations sont souveraines. Et, chose intéressante, lorsque, par exemple, l’organisation russe de Baku a 2 000 ouvriers, l’organisation arménienne 200, la turque seulement 20, elles doivent avoir toutes le même nombre de représentants auprès du centre fédératif. Les voix des 2 000 ouvriers russes valent celles des 200 ouvriers arméniens et des 20 ouvriers turcs. Il en sera de même dans le Centre pan-russe – où, par exemple, les voix de 200 000 ouvriers russes organisés doivent valoir celle des 300 ouvriers arméniens ou celles des 40 à 50 ouvriers turcs…
112La formule générale de la démocratie c’est « un homme, une voix », mais la démocratie « spécifique » n’en tient pas compte et a sa logique « spécifique », ses formules « spécifiques ».
113Et ces programmes et ces règles, scandaleux et dégénérés, sont proposés au nom du marxisme ! Ils se développent non seulement dans l’imagination maladive de ceux qui se disent marxistes, mais grâce à l’effort de ces derniers, ici et là, ils se concrétisent dans la vie de la classe ouvrière des régions non encore libérées des préjugés nationaux arriérés.
114Ainsi, par exemple, dans le rayon du Bund juif et, ici et là, en Autriche.
115Nos « spécifistes » aussi firent de misérables et similaires tentatives à Baku avec leur ténébreuse « Organisation arménienne » et avec leur « Union professionnelle arménienne » (1906-1907).
116Si Marx était vivant, il aurait eu mille fois raison de s’exclamer, vexé : « J’ai semé des dragons et j’ai récolté des puces !67 ».
117Pour montrer à quel point nos « nationaux » sont loin du marxisme, il suffit de rappeler un passage du Manifeste de Marx et d’Engels, qui n’a jamais cessé jusqu’à ce jour d’être l’Evangile de chaque marxiste :
118« Les communistes [c’est-à-dire les marxistes] – disent les grands maîtres du socialisme scientifique – se différencient des autres partis ouvriers seulement par le fait que, d’une part, dans le mouvement des prolétaires appartenant à différentes nations, ils distinguent et défendent, pour tout le prolétariat, les intérêts généraux indépendants de la nationalité, et que, d’autre part, dans le développement des diverses phases par lesquelles passe la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie, ils défendent toujours dans leur totalité les intérêts généraux du mouvement. » (Les termes sont soulignés par nous – A.)
119Est-ce que nos marxistes de malheur (gore) qui sont en train de protester bruyamment à propos des conditions, toujours « spécifiques », qui parlent toujours des « particularités nationales » ont jamais réfléchi à ces lignes ? Soit ils n’y ont jamais songé, soit ils n’y ont rien compris !
120Les marxistes – disent nos maîtres – se différencient des autres partis ouvriers seulement (de nouveau nous soulignons le mot seulement) par le fait qu’ils constituent un parti ouvrier international et non national, par conséquent ils sont fort loin du nationalisme.
121En outre, ils ont toujours en vue les intérêts généraux du mouvement et non l’intérêt du moment. Par conséquent ils sont fort loin de l’opportunisme.
122Le nationalisme et l’opportunisme – voilà les ennemis les plus implaccables du marxisme. Et rien d’étonnant qu’ils soient comme deux sœurs, toujours liées et enlacées l’une avec l’autre. Rien d’étonnant que la revendication de l’autonomie nationale culturelle soit exprimée aujourd’hui par l’armée de nos liquidateurs opportunistes. Il n’est pas même étonnant que notre honorable D.A. lui-même – et cela est évident pour nous – appartienne à cette armée de liquidateurs.
*
123Le lecteur a déjà constaté que nos autonomistes avec leur « politique nationale » et leur « politique de classe » restent des nationalistes et qu’ici et là, nous trouvons les mêmes principes, les mêmes familles spirituelles. Mais il y a des « spécifistes » qui, tout en restant fidèles à leur « spécifisme », en matière d’organisation de classe, s’insurgent aujourd’hui contre le programme national de D.A. (par exemple, dans notre article, nous avons déjà cité A. Mardouni).
124À ceux-ci, nous pouvons dire, qu’ils ne sont pas logiques. Nous nous permettons de leur faire remarquer que le vrai « spécifiste » c’est D.A. S’ils réfléchissent, sérieusement et jusqu’au bout sur leurs intrigues, il leur faut, soit être d’accord en tout avec D.A., soit se détourner complètement des « spécifistes ».
125Il n’existe pas pour eux d’autres issues ni d’autre choix.
126Nous voyons qu’il ne serait pas inutile de rappeler ici, brièvement, ce qui oppose les marxistes aux sociaux-nationalistes en matière d’organisation de classe. Eux aussi sont, comme D.A., fidèles à leurs principes fondamentaux.
127Au principe organisationnel national de D.A., ils opposent leur principe territorial international.
128Dans toute ville il devra exister une organisation ouvrière unique, un seul organisme dirigeant autour duquel seront réunis tous les ouvriers marxistes de la ville, indépendamment de leur nationalité. Ici aussi, bien sûr, nous acceptons la liberté et l’égalité linguistiques. Mais, ici aussi, comme pour le problème de l’organisation de l’État, les organismes indispensables de propagande et d’agitation en langues diverses, créés auprès des organismes généraux, devront avoir dans le parti un caractère de droit privé et non de droit public.
129Ici aussi, nous sommes contre la centralisation nationale rêvée par les sociaux-nationalistes, parce que les centres de nos organisations sont les organes locaux, régionaux et territoriaux panrusses.
130À leur organisation fédéraliste qui, selon leurs vœux, doit tout couvrir de haut en bas, nous opposons notre centralisme démocratique.
131Nous avons exactement les mêmes principes quant aux unions professionnelles, aux coopératives ouvrières de consommation, aux institutions culturelles (les foyers), etc. Le lecteur comprend quelles distances séparent D.A., et ceux qui pensent comme lui, des vrais marxistes.
132 Nous aurions voulu encore parler des quelques autres « perles » qui émaillent l’article de D.A., mais notre article est déjà trop long.
133Par exemple, cette déclaration de D.A., selon laquelle la fédération serait plus rentable pour notre pays, plus favorable sur le plan du développement économique, est intéressante. Mais, comme nous l’avons déjà dit, nous ne pouvons nous arrêter sur cette question et sur quelques autres.
134Cependant nous ne pouvons passer sous silence l’exergue placé en tête de son article :
« Toute classe ouvrière qui s’accommode de sa situation de race inférieure ne s’insurge pas contre sa situation de classe inférieure. »
135Ces lignes D.A. les a empruntées à une volumineuse publication nationaliste petite-bourgeoise, Formy national’nogo dviženija v sovremennyx gosudarstvax (Formes de mouvements nationaux dans les États contemporains).
136Dans cet exergue D.A. dit à l’ouvrier arménien la même chose que ce qu’il développe dans son article et de ce point de vue là son choix est excellent. Il dit à l’ouvrier arménien : si tu veux être un bon socialiste, tu dois commencer par être un bon patriote. Sois d’abord bon Arménien, tu seras ensuite bon ouvrier. Défends d’abord ta nation, ensuite tu défendras ta classe. Cela, c’est exactement ce que, pendant des dizaines d’années, les dachnaktzagans nous ont prêché. Que D.A. désigne, aujourd’hui, un seul dachnaktzagan qui ne soit pas prêt à signer des deux mains cet exergue. L’ouvrier arménien, plus ou moins parvenu à la conscience de classe, comprendra très bien l’esprit borné et dangereux, contenu dans ces lignes.
137L’ouvrier arménien sait qu’il doit lutter contre les oppressions nationales, mais il sait aussi que ce n’est pas une lutte isolée contre la situation faite à une « race inférieure », lutte après laquelle seulement il devra s’insurger contre sa situation de « classe inférieure » – alors que c’est cela justement, sa lutte de classe quotidienne.
138Par exemple, il est exact que, tout comme D.A., le féminisme bourgeois prêche aux femmes : si vous voulez être des citoyennes conscientes, luttez d’abord contre la souveraineté des mâles, protestez contre la situation faite au « sexe inférieur ». Mais les ouvrières conscientes se détournent de cette propagande de dames bourgeoises. Pourquoi ? Est-ce parce qu’, elles acceptent la situation du « sexe inférieur » ? Jamais. Mais elles savent que le problème des femmes est aussi un problème général de classe et qu’il a les mêmes racines sociales. Elles savent que c’est seulement la main dans la main avec leurs maris et leurs frères, dans les organisations générales de classe et par la lutte générale de classes qu’elles atteindront leurs objectifs.
139Tout cela – il semble que cela soit pour D.A. « kniga za sem’ju pečatjami ».
140Si nous voulons choisir un exergue à notre article, nous opposerions à ces lignes les belles paroles du marxiste allemand, le vétéran Wilhelm Liebknecht :
Pour nous socialistes, il n’y a pas de question nationale ! Nous ne connaissons que deux nations : d’un côté la nation des capitalistes, des bourgeois, de la classe dominante, de l’autre, la nation de la classe ouvrière. […] Les ouvriers de tous les pays constituent la nation de la classe ouvrière. Les ouvriers de tous les pays forment une nation opposée à l’autre nation, qui est la même pour tous les pays.
141Autant l’exergue de D.A. met l’accent sur l’idée étroite et réactionnaire de nationalisme, autant les lignes de ce splendide combattant du prolétariat allemand mettent l’accent sur l’idée, généreuse et éclatante de lumière, de l’internationalisme !
142Pour les D.A., vrais fils de notre réalité arriérée et pourrie, il est difficile de comprendre le sens profond et réel de ces lignes. Dans la meilleure des hypothèses, ils considèrent sûrement ces paroles de Liebknecht comme certainement exagérées et emphatiques.
143Dans notre vie, c’est très récemment que se sont développés ces rapports sociaux internationalistes, qui rendront intelligibles – même pour les esprits les plus obtus – les idéaux élevés de l’internationalisme.
144 Mais d’un homme qui a la prétention de se dire marxiste il est possible d’exiger qu’il ne soit pas à ce point aveuglé par le quotidien, et surtout par un quotidien purement arménien, et qu’il soit capable de déchiffrer dans ce quotidien les éléments du futur.
145Notre talentueux poète (mais, disons le entre parenthèses, mauvais orateur) Hovhannès Toumanian68, parlait dans un passage de ces « gens chics » :
Ceux qui, ignorant la première lueur,
Ne se réjouissent pas de la voir
Mais seulement, à midi, le visage hébété,
Se lèvent soudain et voient au-dessus de leurs têtes
Ensommeillées éclater le soleil.
146Nous autres les vrais marxistes, nous sommes fiers d’être conscients que lorsque le soleil de l’Internationalisme illuminera notre globe, il ne nous trouvera pas dans l’état peu enviable de ceux que le poète appelle les « gens chics » et « les imbéciles ».
Notes de bas de page
1 Le Dossier Karabagh, publié par l’institut Zoryan pour la Recherche et la Documentation arméniennes contemporaines, Paris, 1988.
2 S. Chahoumian préconise en 1913 « que les ouvriers arméniens “se lient” à leurs camarades russes, géorgiens, turcs etc. ». Il prône le « lien international », le lien de classe entre les ouvriers. In De l’autonomie nationale culturelle, voir infra.
3 Ibid.
4 François-Xavier Coquin, 1905 : la Révolution russe manquée, Paris, Complexe, p. 143.
5 En particulier en Pologne et en Transcaucasie.
6 A. Ter Minassian, « Particularités de la Révolution de 1905 en Transcaucasie », in 1905 : la Première Révolution russe, éd. Fr.-X. Coquin et C. Gervais-Francelle, Paris, Publications de la Sorbonne – Institut d’études slaves, 1984, p. 323 et sq.
7 Pour l’ensemble de ces problèmes nous renvoyons à l’excellent ouvrage de G. Haupt, M. Lowy et Cl. Weill, Les Marxistes et la Question nationale, 1848 – 1914, Paris, 1974. En particulier au chapitre introductif (pp. 10-61) rédigé par Georges Haupt. C’est lui qui nous encouragea à traduire le texte de S. Chahoumian que nous présentons.
8 Pour les massacres de 1894-1896 et ceux d’Adana en 1909, voir The Armenian Genocide, München, Institut für armenische Fragen, 1987, vol. 1.
9 H. Carrère d’Encausse, Le Grand Défi : bolcheviks et nations, 1917 – 1930, Paris, 1987, p. 34.
10 Uratadzé, Vospominanija gruzinskogo social–demokrata, préf. de Haimson, Stanford, 1968, pp. 98, 224, etc.
11 H. Carrère d’Encausse, op. cit, p. 47.
12 Ibid., pp. 41-59 ; G. Haupt, M. Lowy, Cl. Weill, op. cit., pp. 53, 325.
13 Michaël Varandian (1874-1934) de son vrai nom Hovhannisian. Autre pseudonyme Ego. Né au Karabagh, étudie à Genève. Militant daschnak, membre du Bureau occidental de la F.R.A., rédacteur au Droschak (périodique officiel de ce Bureau, publié à Genève de 1892 à 1915). Représentant de la F.R.A. auprès de la IIe Internationale à partir de 1907. Journaliste, essayiste, historien, a laissé une œuvre monumentale.
14 M. Varandian, Vératzenokh hayrénike yèv mer dère (La patrie renaissante et notre rôle) : à l’occasion du 20e anniversaire de la F. R.A., Genève, 1910, p. 228.
15 G. Haupt, op. cit., p. 19.
16 Ibid., p. 351 ; H. Carrère d’Encausse, « Unité prolétarienne et diversité nationale : Lénine et la théorie de l’autodétermination », Revue française de science politique, XXI, n° 2, avr. 1971.
17 G. Haupt, op. cit, p. 60. Voir aussi l’excellent article de Mary K. Matossian, « Two marxist Approaches to Nationalism », The American Slavic and East European Review, 1957, n° 4. Étude comparative des idées de Staline et de Chahoumian.
18 « Azkayin koultouragan avdonomiayi massin » (De l’autonomie nationale culturelle), in : S. Chahoumian, Yerker (Œuvres), Erevan, 1957, t. II, pp. 272-327.
19 De très nombreux travaux, en arménien et en russe, ont été consacrés à la biographie et à l’œuvre de S. Chahoumian, nous ne citerons que quelques titres : Kh. H. Barséghian, S. Chahoumian, Erevan, 1968 ; M. V. Arzoumanian, S. Chahoumian, Erevan, 1978, etc. L’Encyclopédie arménienne soviétique, Erevan, 1982, t. 8, lui consacre 4 pages, pp. 431-434.
20 Kaïtz (L’Étincelle), premier journal social-démocrate légal de langue arménienne publié à Tiflis d’avril à août 1906 (47 numéros). On trouve dans le Comité de rédaction Chahoumian, Spandarian, Kassian, Yerzinkian, etc.
21 Article publié dans les nos 34 à 40 (du 5 au 21 juil. 1906) de Kaïtz – in : S. Chahoumian, op. cit, t. I, pp. 193-228.
22 K. Kautsky, « Die Nationalitätenfrage in Russland », Leipziger Volkszeitung, n° 98, 29 avr. 1905. Traduction française et présentation de Claudie Weill in Pluriel, Paris, n° 10, juin 1977. L’article de Kautsky aurait été « commandité » par trois jeunes étudiants arméniens marxistes (S. Chahoumian, M. Manoutcharian, B. Ichkhanian).
23 S. Chahoumian, Endir Yerker (Œuvres choisies), Erevan, 1948, p. 714.
24 Traduction française des principaux passages de cette lettre in G. Haupt, op. cit., pp. 351-353.
25 Ibid., p. 353.
26 Voir infra. Selon W. Liebknecht il n’existe que deux nations : celle des exploités et celle des exploiteurs.
27 Pour désorienter les censeurs, la brochure porte la mention Téhéran au lieu de Tiflis.
28 R. Girault et R. Frank, Turbulente Europe et nouveaux mondes (1914–1941), Paris, 1988, p. 31.
29 K. Khajak, Intch é azkoutioune (Qu’est-ce que la nation ?), Tiflis, 1912 ; Intch é dassakarke (Qu’est-ce que la classe ?), Tiflis, 1913.
30 S. Zavarian, Abakétronatzoume (La décentralisation), Constantinople, 1908.
31 A. Chakhatounian, Federalizm yév Demokratizm (Fédéralisme et démocratie), Tiflis, 1907.
32 Voir supra, p.
33 S. Chahoumian, « Diezérakan toutake » (Le perroquet universel), Nor Khosk (Parole nouvelle), nos 1-2, 1911.
34 M. Varandian, op. cit., p. 235.
35 Ibid., p. 245.
36 A. Ter Minassian, « Aux origines du marxisme arménien : les spécifistes », Cahiers du monde russe et soviétique, XIX (1-2), janv.-juin 1978, pp. 67-117.
37 Ibid., p. 105.
38 Al. Roubéni [Alexandre Tsadourian] (18 ? – 1920). Un des fondateurs de l’O.A.O.S.D. (voir supra) est un des brillants théoriciens du « spécifisme ». Rédacteur de Sozialist (Le Socialiste) à Genève. Devenu bolchevik après la Révolution, est tué à Chouchi en luttant contre les Azeris mussavatistes. Al. Roubéni, « Deux mots sur l’autonomie culturelle nationale », Nor Kiank, nos 3-4, 1912 (en arménien).
39 Al. Mardouni [Alexandre Miasnikian] (1886-1925). Étudiant daschnak, puis militant « spécifiste » à Rostov-sur-le-Don et à Baku (1906-1908). Journaliste, la Révolution russe le surprend sur le front occidental en 1917. Devient bolchevik et président du C.C. du P. C. de Biélorussie. Fonde l’université de Smolensk. Assure la deuxième soviétisation de l’Arménie en 1921. Importantes fonctions en Transcaucasie jusqu’à sa mort accidentelle. Al. Mardouni publie en 1913, dans Mschak, « À propos de la solution de la question nationale » (en arménien), reproduit dans Al. Miasnikian, Endir Yerkèr (Œuvres choisies), Erevan, 1957, pp. 85 et sq.
40 Mschak (Le Cultivateur). Périodique arménien publié à Tiflis de 1872 à 1921. C’est l’organe des libéraux arméniens du Caucase, mais il a servi de tribune à l’intelligentsia arménienne, toutes tendances confondues, et son influence a largement dépassé les limites de l’Empire russe.
41 Al. Mardouni, « À propos de la solution de la question nationale » (en arménien), Mschak, 1913, n° 73.
42 Ibid., « Sans démocratie toute autonomie est illusoire ». Pour Al. Mardouni, cependant, il faut prendre aussi des mesures particulières contre les diverses formes de discrimination nationale. Al. Mardouni rejette le self–government comme une solution possible de la question nationale : l’autonomie n’a aucun lien immédiat avec la question nationale, elle n’a qu’une signification locale et administrative.
43 Nor Hossank (Cours nouveau), mensuel littéraire, scientifique et politique arménien publié à Tiflis de 1913 à 1915. L’article de D. Ananoun a été publié dans les nos 1 et 2, 1913.
44 Pour la biographie et l’œuvre de David Ananoun [David Ter Daniélian], voir A. Ter Minassian, « Le mouvement révolutionnaire arménien, 1890-1903 », Cahiers du monde russe et soviétique, XIV, oct.-déc. 1973, pp. 536-607. Il signe aussi Norek.
45 Extrait d’une volumineuse publication en russe : Formy nacional’nogo dviženija v sovremennyx gosudarstvax (Formes des mouvements nationaux dans les Etats contemporains », s.l.n.d., p. 772.
46 Claude Hagège, L’Homme de paroles, Paris, 1985.
47 D. Ananoun, « Azkayin hartze yév demokratian » (La question nationale et la démocratie), Nor Hossank, 1913, n° 1, pp. 143-144.
48 Vladimir Medem un des plus importants théoriciens de la social-démocratie juive de Russie, le Bund. L’influence de VI. Medem sur D. Ananoun fut très forte. Le titre de l’article de D. Ananoun (voir note précédente) s’inspire de celui de la brochure de Medem « La social-démocratie et la question nationale » (en russe), SPb., 1906, qui comporte en annexe l’article de K. Kautsky (voir p. 4, n. 5).
49 D. Ananoun, op. cit., p. 146.
50 Ibid., p. 147.
51 Ibid., p. 148.
52 Ibid., p. 150.
53 Ibid., p. 358.
54 Ibid., p. 358.
55 Ibid., p. 358.
56 Ibid., pp. 359-364.
57 Ibid., p. 366. D. Ananoun avait déjà consacré un article important au problème de la langue, « Lézvi hartze » (La question de la langue), Bakvi Tzaïn (La voix de Baku), n° 33, 1913, quotidien arménien publié à Baku.
58 Le Položenie de 1836, accordait au clergé arménien de l’Empire russe l’autorisation de fonder des écoles confessionnelles. La Constitution arménienne (1860-1863) accordée par le Sultan dote aussi la communauté arménienne de l’Empire ottoman d’une véritable autonomie culturelle.
59 S. Chahoumian, La Question nationale et la Social – Démocratie, 1906.
60 C’est la cas du chef de file du menchevisme géorgien Noé Jordania, qui publie sous le pseudonyme de An, une série d’études (en russe) sur la question nationale entre 1910 et 1916. Le Congrès de mencheviks (août 1912) et les députés S.-D. géorgiens de la Douma dont Tchenkéli optent pour l’autonomie culturelle.
61 D. Ananoun, op. cit., p. 372.
62 Ibid., p. 358. La vision de D. Ananoun de la nation comme une entité historique en perpétuel devenir, sa conception d’une différenciation progressive des nations et non de leur disparition sont nettement inspirées des écrits de O. Bauer, en particulier de La Question des nationalités et la Social – Démocratie (trad. fr.), Paris, 1987, 2 vol.
63 Pernerstorfer, « La question nationale et la S.-D. » (trad. arménienne, p. 12).
64 Krikor Ardzrouni (1845-1892) et Alexandre Kalantar ont été, le premier, le fondateur, et, le second, le directeur de Mschak. Simon Zavarian (1866-1913) et Christapor Mikaélian (1859-1905), deux des fondateurs de la F.R.A.
65 À proximité de Erevan, siège du catholicos de l’Église arménienne.
66 Ceux qui pensent comme D.A. utilisent si souvent le terme de « spécifique » qu’ils ont été appelés « spécifistes ». Ce terme leur convient tellement bien et il est tellement révélateur que tous ensemble ils l’effacèrent de leur lexique et qu’ils se considèrent comme profondément blessés, lorsque leurs adversaires les qualifient de « spécifistes ».
67 En français dans le texte.
68 Hovhannès Toumanian (1869-1923), le plus populaire des poètes arméniens.
Auteurs
-
Anahide Ter Minassian
(Traduction d’A. Ter Minassian)
-
Stepan Chahoumian
(Traduction d’A. Ter Minassian)
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