L’apothéose de Bibikov : la réduction des polonais d’Ukraine au milieu du xixe siècle
p. 47-57
Texte intégral
1Les histoires nationales écrites par les différents peuples slaves présentent souvent l’inconvénient d’être tournées vers elles-mêmes. Roger Portai est l’un de ceux qui ont le mieux mis en valeur les actions inter-slaves et donné l’élan à des études comparatives. Son grand livre Les Slaves, en 1965, ou son plus modeste, mais combien stimulant, Russes et Ukrainiens, en 1970, ont montré comment il fallait souvent chercher chez un voisin les sources permettant d’éclairer l’histoire d’un peuple. C’est cette leçon cardinale du maître que j’ai retenue en travaillant surtout dans les archives russes pour éclairer l’histoire des Polonais.
2La composante polonaise dans l’histoire de l’Ukraine du XIXe siècle est souvent occultée parce que les Ukrainiens n’évoquent pas volontiers cette présence justement abhorrée, parce que les Russes ont tout fait pour effacer ce colonialisme qui avait précédé le leur et parce que les Polonais eux-mêmes ont très peu écrit – si ce n’est quelques légendes tendancieuses – pour peindre avec exactitude leur vie dans l’Ukraine de la rive droite du Dniepr. La rive gauche, russe depuis le XVIIe siècle, n’entre pas ici en ligne de compte.
3Si les deux derniers partages de la Pologne, en 1793 et 1795, signifiaient le rattachement politique à l’Empire russe de neuf provinces ci-devant polonaises (dont trois ukrainiennes : Kiev, Podolie et Volhynie), l’hégémonie économique et culturelle resta polonaise dans ces territoires au moins jusqu’à 1863.
4C’est même dans l’Empire russe que la polonité connut, jusqu’à la mort d’Alexandre Ier, l’un de ses plus beaux développements. Les Provinces polo naises, comme on continua longtemps à les appeler, furent le champ d’un développement scolaire et universitaire infiniment plus actif que dans le reste de l’Empire ou que dans les autres tronçons de la Pologne. La langue, le livre, les librairies, les bibliothèques, tout prospéra dans une tolérance où il faut voir le plus beau fruit des Lumières. L’économie resta aux mains des anciens propriétaires terriens polonais qui, jusqu’en 1831 et au-delà, purent tranquillement exploiter – avec une brutalité qui, elle, n’était pas plus éclairée que celle des propriétaires russes – leurs serfs ukrainiens.
5Cet esprit changea dès l’avènement de Nicolas Ier, efficacement secondé, dans sa réaction nationaliste, par ses ministres successifs de l’instruction publique : Šiškov, Lieven, Uvarov et surtout par l’institution du Comité des Provinces de l’Ouest, émanation du Conseil des ministres spécialement chargée d’assimiler progressivement ces régions. En trente ans, les illusions qu’avaient pu nourrir les Polonais échus à la Russie allaient fondre progressivement. L’insurrection de 1830-1831 fournit un premier prétexte, puis divers « complots » alimentèrent la réduction des prérogatives laissées aux Polonais. Un homme se distingue particulièrement par l’esprit de système et la persévérance qu’il apporta à satisfaire la volonté impériale de fondre toutes les différences « en un seul corps et une seule âme » : c’est Dmitrij Gavrilovič Bibikov, gouverneur général des trois provinces du Sud-Ouest. L’Ukraine occidentale devint, grâce à cet ancien général qui avait perdu un bras à Borodino et qui s’était illustré dans la répression anti-polonaise de 1831, le laboratoire expérimental de la rétorsion des Polonais ; grâce à la collaboration des gouverneurs civils de chaque province, cette zone, bien plus que la Lituanie ou la Biélorussie, vit, de 1838 à 1852, l’application stricte d’un ensemble de mesures qui conduisirent à l’hégémonie russe presque pleinement réalisée après 1863.
6Nous voudrions présenter ici la dernière phase de cette vaste action de Nicolas Ier, analyser ses ressorts et ses modalités. Étalée sur trois ans : 1849- 1852, elle couronne les trente années du règne et apparaît comme particulièrement représentative du caractère bureaucratique et administratif de la politique assimilatrice.
7A partir de 1831, c’est surtout par le biais de l’attaque sociale et cultu relle que se mène la lutte anti-polonaise en Ukraine, même s’il ne faut pas négliger les répressions politiques et policières, les confiscations, les déportations, etc. Le groupe de 410 000 Polonais recensés ici en 1840 offre, en effet, la particularité, aberrante pour les Russes, d’être entièrement composé d’hommes libres parce que tous issus de la szlachta, cette noblesse polonaise, beaucoup plus nombreuse que le dvoijanstvo russe et pétrie de traditions totalement différentes. Un rapport de D. G. Bibikov à Nicolas Ier du 17 septembre 1849 dresse un bilan des mesures prises depuis vingt ans à l’encontre de cette catégorie1 :
8... Cette noblesse, éduquée et formée dans l’ancienne république de Pologne, n’a pas su apprécier la grâce qui lui était faite, ni de manière générale servir le Trône et sa nouvelle patrie.
9 Au cours du règne de Votre Majesté Impériale les mesures suivantes ont été prises pour amener cette noblesse à son devoir et lui donner les moyens de l’accomplir :
- Afin de débrouiller les droits des nobles et de séparer les vrais des faux, les actes de la noblesse ont été révisés par une Commission centrale instituée à Kiev le 4 janvier 1840. Elle a trouvé 81 000 noms inscrits à tort dans les registres et a versé ces personnes au nombre des sujets imposables.
- Afin que les Polonais admettent la langue russe, celle-ci a été introduite :
- dans l’ensemble des établissements scolaires (8 décembre 1828 et 20 février 1834),
- dans tous les actes de l’administration publique (11 mai, 1er juin 1832),
- dans les débats lors des élections nobiliaires (en mai 1842),
- enfin dans les consistoires catholiques (1842) et dans les séminaires (novembre 1843).
- dans l’ensemble des établissements scolaires (8 décembre 1828 et 20 février 1834),
- Afin de renforcer l’élément russe dans la vie civile, les lois russes ont été introduites (25 juin 1840).
- Afin de changer l’ancienne mentalité,
- l’université Saint-Vladimir a été réformée,
- les professeurs polonais ont été évincés de l’Université et des écoles, ainsi que les surveillants,
- les établissements et pensions ont été transférés des villages et bourgades vers les villes (ordonnance du 23 avril 1839).
- l’université Saint-Vladimir a été réformée,
- Afin d’éviter l’influence polonaise sur la jeune génération, des logements communs ont été créés, des pensionnats fermés ont été établis et les Polonais exclus de l’éducation à domicile (idem).
- Afin d’obliger les nobles à servir, il a été ordonné de ne laisser voter aux assemblées nobles que ceux qui auraient servi 10 ans dans l’armée ou le civil et d’affecter des fonctionnaires de la Couronne aux places vacantes (12 octobre 1835).
- Afin de faciliter l’accès au service, il a été permis de procéder aux affectations d’après le témoignage de la Commission centrale (4 janvier 1840).
- Enfin, pour encourager la noblesse à s’enrôler dans le service, on y a accepté ceux qui n’ont pas servi 10 ans dans l’armée ou le civil (23 mars 1845, 29 octobre 1847) et ceux qui ont été impliqués dans l’insurrection (8 octobre 1848).
10Suite à ces mesures et privilèges ordonnés et octroyés par Votre Majesté et par Sa gracieuse attention pour la noblesse de cette région, pour son bien et son édification, on était en droit d’attendre que les nobles comprendraient cette mansuétude et s’efforceraient, par leur zèle à servir, de prouver, toute la force de leur reconnaissance et de leur attachement à Votre Majesté et à la Russie.
11Je suis très malheureusement contraint de rapporter humblement à Votre Majesté que seule la noblesse pauvre a compris son intérêt, les nobles riches possédant de vastes domaines évitent tant le service militaire que le service civil. Seuls quelques-uns servent dans le cadre des institutions nobiliaires et uniquement pour avoir le droit de vote.
12Quelques mots d’explication s’imposent pour préciser le sens des huit points énumérés ci-dessus. Le premier parle de la Commission centrale de révision des titres de noblesse instituée par Bibikov à Kiev en 1840. Les 81 000 noms, éliminés alors de la noblesse, sont ceux appartenant au sexe masculin. Avec le sexe féminin, on peut estimer les exclusions au double, soit 160 000. Mais Bibikov oublie que ses prédécesseurs, Levašov et Guriev, en ont fait rayer autant des livres de généalogie entre 1831 et 1838. Le total des déclassements atteignit ainsi environ 340 000 en 1853. Ces membres de l’« ancienne szlachta », noblesse sans terre, politiquement très redoutée, furent tous versés dans la catégorie des odnodvorcy, variété de paysans soumis à l’impôt par feu (et non à la capitation, comme il est dit ici par erreur) et exemptés des châtiments corporels. Ce changement de statut leur interdisait l’accès aux écoles, ainsi que toute participation ou tout recours aux institutions relevant de « l’autonomie nobiliaire ». Il s’agit donc d’une opération inouie de déclassement, restée trop longtemps dans l’oubli, qui privait de liberté un énorme groupe humain2. Le point 2 énumère les mesures de russification des écoles et de différentes branches de la vie publique : administration, assemblées nobles, assemblées du clergé catholique. L’introduction du droit russe en 1840, mentionnée au point 3, correspond à l’interdiction du Statut lituanien, droit polonais qui régissait tous les actes depuis la Renaissance. Cette action offrit en outre l’avantage, pour les Russes, de pouvoir se poser en défenseurs des serfs ukrainiens : c’est, en effet, dans le système archaïque de la justice nobiliaire polonaise que les propriétaires puisaient la possibilité d’exploiter abusivement leurs paysans.
13Le point 4 oublie de mentionner que l’université de Kiev fut créée en 1834 des dépouilles de l’« Athènes volhynienne », le célèbre Lycée polonais de Krzemieniec, pour substituer un pôle de russification à un foyer purement polonais. Les parents étaient d’ailleurs empêchés de contourner cette institution en recourant aux pensions privées : celles-ci furent également contrôlées et placées sous la direction de l’État russe (point 5). Les trois derniers points, enfin, citent les mesures prises pour encourager le service (služba) des nobles reconnus pour authentiques. C’est là le dernier souci de l’administration, le point non résolu de la politique russe et la raison de ce mémoire de Bibikov au tsar.
14Les 70 000 Polonais qu’il avait fallu, après toutes les révisions de titres, conserver dans le dvoijanstvo parce qu’ils possédaient une terre, condition sine qua non selon le droit russe, continuaient à scandaliser les nobles russes car, contrairement à eux, ils refusaient de former les cadres administratifs et militaires de l’Empire. Repliées sur elles-mêmes et sur leurs terres, ces 17 500 familles vivaient en marge du système social russe, comme si l’ancienne République polonaise existait encore et n’avait pas été détruite soixante ans plus tôt. Encore tout imbue des anciens préceptes individualistes de la zlota wolność, la « liberté dorée » d’autrefois, la noblesse polonaise trouvait dans la gestion paternaliste traditionnelle de ses domaines terriens l’occasion d’affirmer son refus d’intégration au pays qui l’avait annexée. Ce refus lui était d’autant plus naturel que ses ancêtres avaient toujours ignoré l’embrigadement au service de l’État auquel la noblesse russe avait été amenée successivement par Pierre le Grand, Pierre III et son manifeste du 18 février 1762 et surtout par Catherine II et sa Dvorjanskaja gramota du 21 avril 1785.
15Après vingt ans d’efforts inlassables pour réduire l’influence polonaise, après le rejet dans l’inexistence civique de 340 000 prétendus « faux nobles », l’Empereur voulait maintenant savoir quelle était la nature et la structure du groupe restant des nobles « légitimés », afin d’envisager la manière de l’amener à s’assimiler à son tour. C’est pourquoi Sa Majesté « a daigné ordonner que le Comité des ministres examine quelles mesures il serait possible de prendre pour éliminer cette tendance criminelle de la noblesse de la région ». Le ministre de l’intérieur, Lanskoj, fut chargé, le 21 août 1848, par ledit Conseil d’élaborer un vaste formulaire d’enquête – qui rend aujourd’hui bien service à l’historien – au moyen duquel Bibikov devait se renseigner sur la fortune, en terre et en âmes, la formation (études), les occupations et les raisons qu’avaient les nobles entre dix-huit et trente ans de ne pas servir l’État.
16Les intéressés, sentant bien qu’une telle enquête n’annonçait rien de bon pour eux, se firent beaucoup prier : Lanskoj dut envoyer des rappels pendant toute l’année 18493 et Bibikov dut sommer les gouverneurs civils d’envoyer des estafettes chez tous les maréchaux de la noblesse pour exiger sur le champ des réponses précises4. Celles-ci ne venant toujours pas, Bibikov conçut un projet d’attente qui semblait avoir l’avantage de la simplicité : il s’agissait de soumettre à un très lourd impôt en nature, en faveur des armées, la frange la plus riche de la noblesse polonaise5 :
17C’est pourquoi je me fais un devoir sacré de représenter humblement à Votre Majesté qu’à mon avis cette partie de la noblesse qui, par sa richesse et tous les privilèges dont elle jouit, possède des serfs et des bénéfices, ne saurait rester dans une situation d’inutilité parfaite aussi bien au regard de Votre Majesté que vis-à-vis d’elle-même, sans partager la moindre responsabilité, le moindre travail, ne se livrant qu’au parasitisme, à la débauche et n’utilisant peut-être ses moyens et revenus qu’à des intrigues contre le repos de l’État.
18Convaincu du bien-fondé de ma proposition, je suggère :
- D’obliger tous ceux qui, possédant 1 000 âmes mâles et plus, n’ont pas servi, ni ne servent dans l’armée ou le civil, ou qui ont servi, mais moins de 15 ans, à affecter une partie de leur revenu propre à l’entretien des troupes stationnées ici, par exemple de livrer 3 četveriki de farine par âme possédée et autant d’avoine, à prélever sur la récolte propre des seigneurs, sans en charger les paysans.
- De n’exempter de cette mesure que ceux qui, dans le cadre des institutions nobiliaires, ont atteint la classe V du Rang et ceux qui, bien que n’ayant pas servi 15 ans, ont obtenu une retraite pour blessure.
- Comme beaucoup de grands domaines sont entre les mains de femmes dont les maris ou les enfants ne servent pas non plus, il convient de soumettre ces domaines aux mêmes exigences.
- Si mon humble requête est honorée de l’approbation de Votre Majesté une instruction précise quant au mode de perception et sur sa répartition pourrait être élaborée par le ministre de la Guerre et celui de l’intérieur.
19J’ai l’honneur de joindre la liste nominale des propriétaires établie en vue de la présente requête et une estimation approximative.
20La liste nominale jointe à ce rapport indique le nombre de serfs possédés par environ 200 familles polonaises, les plus riches d’Ukraine. Le total de ces serfs est de 568 827, c’est-à-dire le huitième des 4 300 000 serfs recensés en Ukraine en 1840. Ce document fournit un précieux indice quant à la taille des plus grandes propriétés :
| 113 | Polonais | possédaient de | 1 000 à 2 000 serfs |
| 64 | » | » | 2 000 à 5 000 serfs |
| 10 | » | » | 5 000 à 10 000 serfs |
| 6 | » | » | plus de 10 000 serfs |
21Le ministre de la Guerre trouva cependant plus d’inconvénients que d’avantages à ce projet de taxation en nature et signifia à Bibikov, le 24 février 1851, qu’il l’abandonnait6.
22Une grande fièvre de projets animait à ce moment les instances centrales commes les échelons provinciaux pour trouver un règlement à l’intolérable situation marginale des nobles polonais légitimés. Pour calmer l’impatience de Bibikov, lui-même harcelé par le ministère de l’intérieur qui réclamait toujours son enquête, les gouverneurs civils de chaque province firent assaut d’imagination. Funduklej, celui de Kiev, proposa d’interdire la possession de serfs à tous ceux qui, par manque de dévouement au Gouvernement et de sens de la discipline, ne servaient pas l’État7 :
L’attitude négative des nobles polonais à l’égard de ces deux conditions cache les raisons pour lesquelles ils embrassent très rarement la carrière des armes ou ne franchissent que les premiers grades après quoi ils demandent une retraite […] Pour détruire cet esprit si nuisible de la noblesse des provinces de l’Ouest […] il est indispensable d’instituer une mesure les contraignant à servir. A mon avis, il faut déclarer que si un père et son fils n’ont pas servi, le petit-fils qui n’aura pas embrassé le service à 25 ans sera, comme indigne de son état, privé du droit de disposer de serfs. Son domaine sera mis sous tutelle, laquelle ne sera levée que s’il s’amende par un certain nombre d’années au service de l’État et par son zèle.
23 La mise en tutelle pourrait cesser au cas où les héritiers accepteraient, eux, de servir, sinon, après deux générations, la propriété serait confisquée.
24Le gouverneur civil de Podolie abonda dans le même sens en proposant d’interdire toute participation aux élections nobiliaires à ceux qui n’avaient pas acquis un rang, de leur interdire aussi tout fermage de terre et surtout – suprême avanie – d’inscrire dans leurs papiers d’identité la mention Nedorosl’ après leur nom, de façon à susciter en eux la honte liée à cette appellation des nobles mineurs au XVIIIe siècle8.
25Le prince Vasil’čikov, gouverneur civil de Volhynie (il remplaça Bibikov à Kiev en 1853), pensait également qu’il fallait priver de toute prérogative nobiliaire les nobles polonais riches qui n’avaient pas servi à trente ans et user de coercition, mais il était le seul à se préoccuper des nobles pauvres qu’il savait très nombreux et ignorants de leurs droits parce qu’analphabètes. Des mesures positives étaient ici suggérées pour entraîner ces nobles, reconnus – vaille que vaille – pour authentiques, dans l’orbite russe : il fallait, disait le prince, multiplier les écoles, obliger les riches à constituer un fonds en faveur des pauvres et allouer des bourses à ceux-ci, qui pourraient alors retrouver place dans les tribunaux, devenir arpenteurs, fournir des cadres moyens à l’armée9.
26Une énorme disparité apparut, en effet, entre le nombre des nobles riches et celui des pauvres lorsqu’arrivèrent enfin chez Bibikov les résultats de l’enquête tant réclamée par le ministère de l’intérieur10. Cette enquête ne nous fournit certes pas de chiffre global puisqu’elle ne porte que sur les hommes entre dix-huit et trente ans, mais elle permet d’établir des proportions parfaitement fiables. Sur un échantillon de 5 880 nobles légitimés de cet âge, dans les deux provinces de Podolie et Volhynie rassemblées, 482 seulement possédaient des serfs et encore 318 d’entre eux en possédaient-ils moins de 100. Le pourcentage des nobles légitimés possédant des serfs s’établissait donc à 8,19 % et celui des possesseurs de plus de 100 serfs à 5,40 %.
27Cette prédominance des nobles légitimés pauvres était surtout écrasante en Volhynie, notamment dans le district d’Owrucz. Il avait fallu y admettre le droit à la noblesse de 4 351 jeunes hommes n’ayant qu’un lopin de terre qu’ils cultivaient de leurs mains, et qui possédaient des papiers irréfutables datant de Sigismond le Vieux. Appelée szlachta okoliczna (du mot okolica qui désignait un « village noble » en Volhynie), ce groupe se distinguait peu, par son mode de vie, de la paysannerie, mais puisqu’il avait de la terre, il était noble aux yeux de la loi russe.
28Un autre indice de la « mauvaise qualité » de la noblesse pourtant reconnue officiellement à ce groupe était fourni, dans la même enquête, par le nombre des confirmations par la Heroldia. Cet organe suprême de la noblesse russe auprès du Sénat impérial ne se prononçait que dans les litiges ou bien si l’on sollicitait directement son appui. Le nombre de ceux que la Heroldia reconnaissait constituait donc une légitimation beaucoup plus élitaire que la simple possession d’une terre. Ces confirmations s’établissaient comme suit (toujours pour la même tranche d’âge) :

29Ce qui signifie que 83,60 % des nobles polonais confirmés en Ukraine n’avaient pas obtenu de reconnaissance particulière de la Heroldia.
30Faut-il s’étonner de découvrir une proportion considérable d’êtres incultes parmi cette noblesse ? Les chiffres pour la province de Kiev man – quant, nous ne pouvons comptabiliser que ceux de Podolie et de Volhynie. Pour 6 389 réponses fiables, nous n’avons ici que 1 246 hommes qui déclaraient avoir étudié de manière ou d’autre (205 seulement avaient fréquenté l’université). Tous les autres, soit 5 143 personnes, déclaraient n’avoir fait aucune étude (80,50 %) quoiqu’un cinquième d’entre eux environ sût lire, mais 4 088 étaient analphabètes.
31Loin de suivre les recommandations de Vasil’čikov pour donner au groupe des pauvres la possibilité de sortir de sa médiocrité, Bibikov souhaitait, au contraire, qu’ils prissent la même voie que les 340 000 déclassés privés de tout droit avant 1845. Même s’ils n’étaient pas juridiquement odnodvorcy, ces hommes, espérait-il, finiraient par perdre leur identité au contact des paysans ukrainiens. Il importait donc de ne rien faire pour cette gueuserie nobiliaire :
32Il est plus utile de la laisser dans l’état où elle est, au milieu du peuple russe d’ici [ ! D.B.], avec lequel elle s’identifie par sa mentalité et par son mode de vie et dans la masse duquel elle se perd.
33Les mesures proposées par le gouverneur civil sont à rejeter. Elles ne seraient bonnes « qu’au seul cas où elles ne se rapporteraient pas à des Polonais à la loyauté desquels il est impossible de faire confiance ».
34La vindicte du satrape de Kiev poursuivait en revanche bien plus les riches dont le profil social se dégageait avec netteté de l’enquête du ministère de l’intérieur. Nous savons déjà que les trois provinces du Sud-Ouest comptaient environ 200 familles possédant plus de 1 000 serfs. L’enquête faisait apparaître que la Podolie et la Volhynie réunies comptaient, dans la tranche des 18-30 ans, 164 propriétaires de plus de 100 serfs soit, nous l’avons vu, 5,40 % des nobles légitimés.
35 Si l’on applique ce pourcentage à l’ensemble de la population noble masculine légitimée (70 000 divisé par 2), on obtient une estimation de 1890 propriétaires de plus de 100 serfs. Or, comment se comportait cette frange économiquement et socialement si importante vis-à-vis de l’administration impériale ? Elle évitait au maximum la participation et, souvent, ne se donnait même pas les moyens d’accéder aux plus hauts rangs auxquels elle pouvait cependant prétendre. L’aspect le plus choquant de l’enquête sur les jeunes nobles polonais en âge de servir concernait le niveau d’instruction de leur noyau le plus incontestable quant à la validité du titre, le groupe de ceux que la Heroldia avait confirmés. Il se présentait comme suit :

36Parmi les 707 qui avaient étudié (soit 47,49 % des 1 489 jeunes hommes ici recensés), les niveaux se répartissaient ainsi :

37Mais plus de la moitié de ce qui aurait dû être l’élite de l’Empire (52,51 %) n’avait fréquenté aucune école et c’est cela qui déchaînait l’ire de Bibikov constatant que cette « élite », grâce à sa richesse, voyageait beaucoup :
[…] et ils sont contaminés là-bas par le délire occidental. Tout cela, combiné avec leur influence en baisse et leur prestige toujours réduit auprès du petit peuple, avec leur orgueil blessé, engendre en eux des vices, la haine de l’ordre établi et de la Russie […] Ils ne se consacrent qu’au parasitisme et à la débauche […] et n’utilisent sans doute leurs moyens et revenus qu’à des intrigues contre le Gouvernement.
38Cette fureur et ces soupçons procédaient évidemment de l’adage « Qui veut noyer son chien... » car la noblesse russe n’étudiait pas plus que la polonaise. On sait que l’université de Moscou n’avait que 821 étudiants en 1851 (dont 189 Polonais, soit 23 % !) ; qu’en 1870 encore l’Empire entier ne comptait pas plus de 6 575 étudiants dans les universités ou que 41 700 élèves dans les lycées (dont plus de la moitié de raznočincy !) et qu’à peine 3 % achevaient leurs études11. Mais qu’importaient ces réalités ? Le but visé était de trouver un prétexte pour contrôler ces encombrants Polonais qui, après vingt ans d’efforts, échappaient encore à la définition rigide des soslovija russes.
39Tant de zèle dans le laminage de la société polonaise d’Ukraine valut au gouverneur général de Kiev une récompense de taille : en 1852, Nicolas Ier en fit son ministre de l’intérieur. Il eut alors tous les moyens pour faire appliquer l’ukase obtenu de l’Empereur De l’affectation des nobles des Provinces de l’Ouest au service de l’État du 21 avril / 3 mai 1852.
40Abandonnant l’idée trop timorée de ne frapper que les possesseurs de plus de mille âmes, ce texte s’étendait à la seule catégorie de la noblesse à laquelle les lois russes reconnaissaient le droit de vote dans les Assemblées nobles, les possesseurs d’une « dotation complète », c’est-à-dire la propriété de plus de cent âmes. Nous avons vu leur nombre en Ukraine occidentale. L’introduction de l’ukase blâmait violemment la prétendue oisiveté de ce groupe : « des sentiments si contraires au devoir élémentaire des membres de la noblesse ne sauraient plus être tolérés », disait l’ukase de Nicolas et il ordonnait d’envoyer à l’armée comme simples soldats tous les membres de cette catégorie qui, à dix-huit ans, n’auraient pas satisfait à un examen, organisé au chef-lieu de province. Les jeunes nobles instruits pouvaient, eux, opter pour le service civil dans une province grand-russe ou le service militaire avec grade de sous-officier.
41Un coup si violent, porté au prestige de la classe dominante en Ukraine, fit craindre des mouvements de mécontentement. Le gouverneur civil de Volhynie mandait, le 25 mai 1852 à Bibikov :
J’ai recommandé aux ispravniki [policiers, D.B.] de renforcer de manière très secrète l’observation des rapports mutuels entre nobles ainsi que leurs assemblées, puis de faire rapport de tout à Votre Excellence ainsi qu’à moi, par estafette en cas de besoin. J’ai en outre cru nécessaire de recommander aux policmejstery et aux maires d’observer secrètement les assemblées, d’écouter les commentaires dans les villes et de m’en faire rapport.
42Mais la terreur qu’avait imposée le gouverneur général empêcha toute explosion. Les intéressés cherchèrent surtout à tourner la loi au moyen de pots de vin, puis l’avènement d’Alexandre II desserra l’étau et la « conscription » des Polonais les plus riches cessa.
43Telle est, en quelques documents qui sont loin de rendre la totalité de l’action multiforme de Bibikov, le couronnement d’une carrière entièrement passée à réduire l’influence polonaise en Ukraine. Les dernières mesures n’eurent guère le temps d’être appliquées sérieusement car la tension russo-turque, puis la guerre de Crimée détournèrent l’attention des autorités vers des problèmes autrement urgents. À la mort de Nicolas Ier, Bibikov s’exila à Dresde. Les Polonais purent croire pendant dix ans que le « tsar libérateur » leur rendrait une certaine autonomie. 1863 mit, comme on sait, un point final à ces espoirs. Les gouverneurs successifs de Kiev à la fin du XIXe siècle se souvinrent toujours de l’action modèle de leur prédécesseur : le boulevard Bibikov, principale artère de la ville, ne changea de nom qu’après la révolution de 1917 pour prendre celui de ŠevČenko.
Notes de bas de page
1 D. G. Bibikov, O dvorjanax Kievskoj, Podol’skoj i Volynskoj gubemij, 17 sentjabrja 1849 g., CGMAU, Kyïv, fond 442, opis’ 799, delo 377.
2 Une analyse beaucoup plus affinée de cette question est donnée dans D. Beauvois, Le Noble, le Serf et le Révizor, Paris, éd. Archives contemporaines, 1985. Le processus de déclassement systématique de ces 340 000 Polonais fait l’objet du chap. II.
3 Rappels du ministère de l’intérieur à Bibikov, 4 févr., 12 juin, 21 oct. 1849, CGIAU, Kyïv, f. 442, op. 1, delo 7492.
4 Ibid., Bibikov aux gouverneurs civils, 26 août 1849.
5 Bibikov, O dvoijanax…, op. cit.
6 Ibid.
7 Funduklej à Bibikov, 7 oct. 1849, CGIAU, Kyïv, f. 442, opis’ 1, delo 7492
8 Ibid., lettre du 25 janv. 1850.
9 Ibid., lettre du 6 nov. 1849.
10 Ibid., annexe au dossier.
11 V. R. Lejkina-Svirskaja, Intelligencija v Rossii vo vtoroj pol. XIX v., Moskva, Mysl’, 1971, 366 p. ; Seymour Becker, Nobility and Privilege in late Impérial Russia, Northern Illinois Univ. Press, 1985, pp. 120-129.
Auteur
-
Daniel Beauvois
(Université de Lille III)
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