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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral Le football soviétique de 1945 à 1960 L’optimisme à l’épreuve du réel (années 1960 et 1970) La vente de la génération dorée des années 1980 La fin de l’Union soviétique et l’Euro 1992 La Russie, successeur de l’Union soviétique Bibliographie Notes de bas de page Auteur

    Le football des nations

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    La Sbornaya, de l’URSS à la Russie de Poutine

    Manuel Veth

    p. 201-213

    Note de l’éditeur

    Traduit de l’anglais par Fabien Archambault.

    Texte intégral Bibliographie Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1En 2016 aura lieu le quinzième Championnat d’Europe des nations, accueilli pour la troisième fois en France, à l’histoire duquel l’URSS puis la Fédération de Russie ont largement contribué. En 1960 en effet, l’Union soviétique remportait l’édition inaugurale, avant d’obtenir des résultats plus mitigés : si elle parvint à se qualifier pour la finale en 1964, 1972 et 1988, elle ne se qualifia pas de 1976 à 1984 ; par la suite, la Russie participa à tous les tournois à l’exception de celui de 2000. Pour l’Union soviétique, puis la Fédération de Russie, ces déboires et succès à l’Euro vont souvent de pair avec les événements politiques majeurs du pays. L’épreuve de 1960 coïncidait par exemple avec le pic de la guerre froide, l’Espagne de Franco refusant même de se rendre en Union soviétique. Lors du tournoi de 1988 en Allemagne, l’accession à la finale correspondit à la réorganisation politique de l’Union soviétique, reflétant ainsi le bref optimisme apporté au pays par les réformes de Mikhail Gorbatchev. En revanche, les éditions de 1992 et de 1996 illustrèrent le chaos causé par l’effondrement de l’URSS. En 2008, la Russie, entraînée par Guus Hiddink et emmenée par Andrei Arshavin, se hissa jusqu’en demi-finale, où elle fut battue par le futur vainqueur espagnol. Comme par le passé, cette performance fut interprétée comme le baromètre de l’état de santé du pays, déterminé à jouer de nouveau un rôle majeur sur la scène internationale. Quatre ans plus tard, une équipe vieillissante échoua lors de la phase de poules, ce qui marqua le début de la grande débâcle du football russe, à l’unisson de la crise économique qui sévissait en Russie. Nous allons donc retracer ici l’histoire de la Sbornaya, qui est le nom de l’équipe nationale, dont la participation aux grands tournois internationaux revêtit toujours une grande importance pour la société russe et/ou soviétique.

    Le football soviétique de 1945 à 1960

    2En 1945, les autorités soviétiques envoyèrent le Dinamo Moscou en tournée en Grande-Bretagne, ce qui mit fin à l’isolement sportif de l’URSS (Downing, 1999). Cette tournée constitua un succès relatif pour le Dinamo, qui en quatre rencontres remporta deux victoires et obtint deux matchs nuls. Pour les dirigeants de l’URSS, cela constituait la preuve que les joueurs de football pouvaient démontrer la supériorité de la société dont ils étaient issus en plus d’être des symboles de paix et d’amitié (Edelman, 1993, p. 91). Dans la foulée, l’URSS rejoignit la FIFA, avant d’adhérer à l’UEFA dès sa fondation en 1954. Parallèlement, le Comité central du Parti communiste fixa pour l’Union soviétique l’objectif de parvenir à exercer une domination mondiale dans le domaine sportif. En ce qui concerne le football, la victoire remportée par l’URSS contre l’Allemagne, championne du monde en titre, à Moscou en 1955 leva les derniers doutes sur la capacité de l’équipe soviétique à faire bonne figure face à des adversaires de valeur. Cette dernière était désormais assez performante pour non seulement résister à des formations occidentales mais aussi les battre à leur propre jeu. En 1956, la Sbornaya remporta la médaille d’or aux Jeux olympiques de Melbourne avant de se qualifier pour la première fois, en 1958, pour une Coupe du monde. En Suède, le jeu pratiqué fut décrit comme « élégant et entreprenant » (Glanville, 2010, p. 88), ce qui ne permit pas d’éviter l’élimination face au pays hôte de la compétition.

    3La défaite n’entama cependant pas le soutien des dirigeants soviétiques à la sélection nationale. Au contraire, on chercha à tirer les leçons de l’échec afin d’améliorer le niveau de jeu. L’entraîneur Gavriil Kachalin et son adjoint Mikhail Iakushin, qui avaient participé tous les deux à la tournée du Dinamo en 1945, jugèrent par exemple que l’effectif de l’équipe devait être renouvelé en s’ouvrant à des joueurs provenant de tout le territoire de l’URSS et dotés d’une bonne technique individuelle. Furent ainsi sélectionnés Viktor Ponedelnik, qui jouait à Rostov en deuxième division, et le Géorgien du Dinamo Tbilisi Mikhail Meskhi (Edelman, 1993, p. 132-133). Il s’agissait en effet de modifier le style de jeu de la Sbornaya en s’inspirant du Brésil, pays en voie de développement qui avait réussi à vaincre l’Ouest capitaliste avec un football très offensif. S’ouvrit alors un débat sur la place à accorder au talent individuel dans un sport collectif. Le principal quotidien sportif du pays, Sovetskii Sport, jugea ainsi que, lors de la Coupe du monde suédoise, l’équipe nationale soviétique avait pratiqué un football fondé sur la puissance physique au lieu de miser sur des joueurs dont l’habileté technique aurait permis de remporter la victoire1. Gavriil Kachalin répondit que si « les Brésiliens adoraient la technique individuelle, celle-ci restait subordonnée au collectif2 ». Selon l’historien allemand Jörg Ganzenmüller, ce débat s’inscrivait dans le contexte de la déstalinisation engagée par Nikita Krouchtchev. Dorénavant, les sports d’équipe ne devaient plus favoriser le primat du collectif sur les individualités, mais au contraire assurer l’équilibre entre les deux aspects, métaphore d’un changement politique et social plus général en Union soviétique. Ainsi, entre 1958 et 1960, le football soviétique adopta un style de jeu qui faisait la part belle aux qualités techniques individuelles de joueurs talentueux (Ganzenmüller, 2011).

    4En 1960, la première Coupe européenne des nations ne mobilisa pas les grandes puissances footballistiques occidentales. La RFA refusa ainsi de participer aux qualifications pour la phase finale (demi-finales et finales) et fut imitée par l’Angleterre et l’Italie. Les fédérations de ces trois pays avaient en effet renoncé à s’inscrire sous la pression de leurs clubs professionnels, peu désireux de libérer leurs joueurs pour une nouvelle compétition entre équipes nationales dont on ne voyait pas l’intérêt. L’UEFA craignit même de ne pas pouvoir trouver seize pays acceptant de participer. L’URSS commença par affronter des nations d’Europe de l’Est, avant que le tirage au sort ne lui attribue l’Espagne en quart de finale. La sélection ibérique était alors considérée comme une des meilleures d’Europe, car elle s’appuyait sur l’ossature du Real Madrid, vainqueur des cinq premières éditions de la Coupe des clubs champions européens depuis 1956, et comptait dans ses rangs des joueurs naturalisés espagnols de la trempe du Hongrois Ferenc Puskás ou de l’Argentin Alfredo Di Stéfano. Le général Franco refusa que la Roja se rende à Moscou, ce qui entraîna la disqualification de l’équipe espagnole et permit à l’URSS de se qualifier sans jouer pour la phase finale prévue en France3. En demi-finale à Marseille, l’URSS battit la Tchécoslovaquie grâce à une démonstration offensive concrétisée par deux buts de Valentin Ivanov et de Viktor Ponedelnik, avant de se défaire en finale de la Yougoslavie grâce au talent de son gardien de but, Lev Yachine, et des deux attaquants géorgiens Mikhail Meskhi – passeur décisif sur le premier but de Ponedelnik – et Slava Metreveli, auteur du second but soviétique en prolongations. L’adoption d’une stratégie offensive reposant sur les qualités techniques de joueurs issus de toutes les républiques soviétiques avait donc fonctionné. L’URSS se considérait désormais comme une grande puissance footballistique mondiale, bien que les observateurs occidentaux mettent en doute le niveau réel de la Sbornaya qui n’avait affronté ni l’Espagne, ni l’Allemagne, l’Angleterre et l’Italie. Ces commentaires dubitatifs n’entamèrent toutefois pas la confiance soviétique, qui sembla confirmée un an plus tard par la victoire 2-0 du Dinamo Moscou sur l’équipe anglaise d’Aston Villa, Sovetskii Sport saluant la supériorité technique et tactique des footballeurs moscovites4. Plus généralement, ces victoires étaient considérées comme le reflet de l’accession de l’URSS au statut de superpuissance mondiale, devenue un modèle à suivre et qui n’avait rien à envier aux pays occidentaux.

    L’optimisme à l’épreuve du réel (années 1960 et 1970)

    5Après sa victoire à Paris, c’était en nourrissant de grands espoirs que l’équipe nationale soviétique se rendit en 1962 au Chili pour y disputer la Coupe du monde. De nouveau cependant, l’URSS fut battue en quart de finale par le pays organisateur. L’entraîneur Gavriil Kachalin fut critiqué pour ne pas avoir réussi à mettre au service d’un collectif huilé les qualités techniques individuelles des joueurs (Edelman, 1993, p. 133). Il fut limogé et remplacé par l’ancien joueur du Dinamo Moscou, Konstantin Beskov. Ce dernier parvint à qualifier la Sbornaya pour la phase finale de la Coupe européenne des nations organisée deux ans plus tard en Espagne. Après avoir battu 3-0 les joueurs amateurs du Danemark en demi-finale, l’URSS affronta l’Espagne en finale, en présence du général Franco. Le match fut serré – les Espagnols ouvrirent le score dès la sixième minute, avant que les visiteurs n’égalisent deux minutes plus tard – jusqu’au but victorieux de l’Espagne à la 86e minute. Les dirigeants soviétiques, et au premier chef Nikita Krouchtchev, étaient furieux et manifestèrent leur mécontentement en obtenant le remplacement de Beskov par Nikolai Morozov (Edelman, 1993, p. 134). L’équipe soviétique continua à obtenir de bons résultats dans les compétitions internationales, sans toutefois remporter de nouveau un titre. En 1966, elle atteignit la demi-finale de la Coupe du monde anglaise, où elle fut battue par la RFA (2-1) à l’issue d’un match marqué par l’arbitrage tendancieux de l’Italien Concetto Lo Bello. Ce dernier, connu en Italie pour son anticommunisme et son attachement à la Démocratie chrétienne au pouvoir, n’hésita pas à exclure un joueur soviétique dès la première mi-temps. Deux ans plus tard, lors de la Coupe européenne des nations, l’URSS ne fut éliminée à Naples par l’équipe italienne qu’à l’issue du tirage au sort5. Cette défaite marqua la fin de la génération de joueurs emmenée par Lev Yachine, ballon d’or en 1963. Un nouvel entraîneur, Gavriil Kachaline, fut nommé pour régénérer l’équipe.

    6En 1970, lors de la Coupe du monde mexicaine, l’Union soviétique fut éliminée en quart de finale par l’Uruguay, ce qui suscita de nombreuses critiques dans le pays. On estimait généralement que les joueurs n’avaient pas été à la hauteur. Le quotidien officiel du gouvernement, Izvestiia, déclara avoir reçu quelque 300 000 lettres à propos des performances de l’équipe. Pendant des mois, Sovetskii sport publia des articles analysant les raisons de la défaite. Le quotidien sportif organisa des tables rondes avec d’anciens joueurs, des entraîneurs et même de simples citoyens, afin de proposer des solutions pour remédier aux maux de la Sbornaya. Les joueurs, pour leur part, se plaignirent de la chaleur mexicaine qui les aurait empêchés de développer le jeu d’attaque caractéristique de l’équipe depuis 1960. La Fédération de football soviétique finit par organiser un congrès extraordinaire de tous les acteurs du monde du football en URSS afin de proposer des solutions pour améliorer les résultats de l’équipe nationale (Edelman, 1993, p. 135).

    7Ce volontarisme sembla commencer à porter ses fruits, lorsque la Sbornaya se qualifia pour la finale de l’Euro 1972 organisé en Belgique. Malheureusement pour elle, elle y affronta une très forte équipe de RFA, qui gagnerait la Coupe du monde chez elle deux ans plus tard. Elle perdit sur le score de 3 à 0, défaite qui déclencha une vague de pessimisme dans le monde du football soviétique reflétant, dans un certain sens, les années de stagnation du régime de Brejnev. Le journaliste soviétique Pavel Aleshin se souvint plus tard que le public était particulièrement dévasté par le résultat du match contre l’Allemagne : « Ils nous ont détruits sur le terrain ! Nous devrions avoir honte. » Selon l’historien allemand Manfred Zeller, la déroute face à l’Allemagne de l’Ouest fut également durement ressentie dans la société soviétique en raison de l’insistance mise par le pouvoir soviétique au début des années Brejnev à glorifier les exploits de l’Armée rouge pendant la Seconde Guerre mondiale, la « Grande Guerre patriotique » (Zeller, 2005, p. 99). Quoi qu’il en soit, l’échec de 1972 constituait le début d’une décennie de stagnation pour le football soviétique, qui ne réussit pas à se qualifier pour une Coupe du monde avant 1982 et pour un Championnat d’Europe avant 1988.

    La vente de la génération dorée des années 1980

    8Face à la stagnation du football d’élite soviétique durant les années 1970, les dirigeants sportifs avaient tenté de réagir en mettant l’accent sur la pratique des jeunes dans le cadre du plan quinquennal 1979-1983. Ce plan de réforme avait été mis au point par le président de la Fédération ukrainienne de football, Mykola Fominykh, qui veilla particulièrement à sa mise en œuvre dans la république d’Ukraine. En 1983, il rédigea un rapport complémentaire qui faisait le bilan des cinq années qui venaient de s’écouler et émettait des préconisations pour le futur. Selon lui, les premiers effets de la réforme de 1979 commençaient à se faire sentir puisque la Sbornaya s’était qualifiée pour la Coupe du monde espagnole de 1982. Il fallait toutefois amplifier les efforts puisque les résultats n’étaient pas encore exceptionnels – l’URSS fut éliminée en phase de poule par la Pologne, qui finit troisième du tournoi. Le plan de Fominykh n’avait rien de révolutionnaire et consistait principalement à continuer de former à la pratique du football encore davantage de jeunes.

    9Parallèlement, les réformes économiques impulsées à partir de 1985 par le nouveau secrétaire général du Parti communiste d’Union soviétique, Mikhail Gorbatchev, trouvèrent leur traduction dans le domaine du football. Par exemple en 1987, le Dnipro Dnipropetrovsk fut le premier club à être privatisé. Sans aller jusque-là, tous les clubs furent forcés de modifier leur structure économique. Dès 1987, les orientations principales des réformes dans ce domaine étaient définies en deux mots : khozraschet (comptabilité analytique) et samofinasirovanie (autofinancement). Ces deux concepts s’inscrivaient dans un plan plus vaste qui cherchait à faire évoluer les entreprises soviétiques vers une gestion selon la méthode des coûts complets. Ainsi, les entreprises devaient désormais trouver assez de fonds pour couvrir leurs propres coûts de main-d’œuvre et de production. En ce qui concernait les clubs sportifs, cela impliquait que ces derniers ne devaient plus se focaliser sur l’amélioration des résultats sur le terrain, mais plutôt sur l’arrêt progressif de l’appui financier de la part de l’État et leur transformation en entreprises commerciales engendrant des profits pour l’État.

    10Entre 1987 et la disparition de l’Union soviétique en 1991 s’engagea une lutte entre les clubs et la Fédération soviétique pour prendre le contrôle des actifs produits par le football. Alors que les clubs commençaient à gagner leur indépendance financière, ils supportaient de moins en moins la tutelle fédérale. En témoigne par exemple le conflit entre le président du Dinamo Kiev, Valerii Lobanovskii, et le président de la Fédération soviétique de football, Viacheslav Koloskov, à propos de la réorganisation du championnat d’URSS. En substance, les dirigeants des clubs pensaient être plus à même de contrôler le championnat que de vieux cadres d’un Parti communiste en pleine décrépitude (Edelman, 1993, p. 231-238).

    11La participation de l’URSS à l’Euro 1988 organisé en Allemagne de l’Ouest était due à l’éclosion d’une génération de jeunes joueurs exceptionnels repérés et formés grâce au plan quinquennal lancé à la fin des années 1970, plus particulièrement en Ukraine. Après avoir éliminé l’Angleterre, l’Irlande et l’Italie, l’URSS ne s’inclina en finale que face au génie de l’attaquant hollandais Marco Van Basten. Dans la foulée, l’équipe soviétique s’adjugea la médaille d’or aux Jeux olympiques de Séoul. Les dirigeants des clubs soviétiques ayant obtenu l’autorisation de transférer leurs joueurs cette année-là, ils se retrouvèrent soudainement propriétaires de véritables mines d’or, toute l’Europe s’arrachant les talents mis en valeur par les succès de la Sbornaya (Veth, 2015).

    12Afin de faciliter ces transferts, le Comité d’État aux sports (Goskom­sport) créa une société d’import-export qui gérait la majorité des opérations de transferts de joueurs d’Union soviétique vers les clubs de l’Ouest. Cette organisation, connue sous le nom de Sovintersport, devint entre 1988 et 1991 la principale agence de transfert des stars du football soviétique. Par exemple, le gardien de but de l’équipe nationale soviétique, Rinat Dasaev, fut vendu par le Spartak Moscou au FC Séville pour deux millions de dollars. Le Goskomsport préleva 55 % du montant de la transaction, le Spartak Moscou 40 %, tandis que 5 % revinrent à l’agence sportive Dorna (Riordan, 1990). L’argent rapporté par la vente de Dasaev fut directement transféré de la Dorna Management Ltd. sur le compte du Sovintersport par la Vnesheconombank, la banque publique russe de développement6. Il semble même qu’une grande partie du salaire que percevait Dasaev à Séville revenait également à l’organisme soviétique.

    13Une autre transaction notoire fut la signature d’Aleksandr Zavarov à la Juventus de Turin. Le Sovintersport négocia l’opération avec le club italien : Zavarov gagnerait annuellement 250 millions de lires (soit environ 190 000 dollars de l’époque), on lui offrirait un appartement, une voiture et des soins médicaux gratuits, il percevrait mensuellement 16 800 lires par mois, le reste du salaire étant transféré en URSS au titre d’impôt sur le revenu et de contributions sociales7. Par ailleurs, plus de la moitié de l’indemnité de transfert qui, selon les standards occidentaux, aurait dû être versée en totalité au Dinamo Kiev, revint en fait au Sovintersport et au Goskomsport – sur cinq millions de dollars, deux seulement échurent à Kiev (Riordan, 1990).

    14Dasaev et Zavarov ne constituent que deux exemples parmi d’autres de joueurs vendus à l’Ouest par l’URSS. La fin de la guerre froide approchant, le sport perdait son statut d’outil de propagande et la démonstration de la supériorité idéologique et physique de l’homo sovieticus à travers le sport n’était plus une priorité. Le football joua ainsi un rôle important dans la liquidation des actifs publics de l’Union soviétique.

    La fin de l’Union soviétique et l’Euro 1992

    15Un mois après la qualification de la Sbornaya pour l’Euro 1992 organisé en Suède, l’Union soviétique disparut. Immédiatement fut constituée la Communauté des États indépendants (CEI), qui se voulait l’héritière de l’URSS. Néanmoins, l’UEFA avertit que la place qualificative au Championnat d’Europe des nations de 1992 ne pourrait revenir qu’à une équipe représentant l’ex-Union soviétique dans son ensemble, en remplacement de l’équipe nationale d’URSS qui s’était qualifiée auparavant. Étant donné que l’équipe de la CEI serait composée de nombreux joueurs venant de républiques désormais indépendantes, la question était de savoir à quelle institution cette équipe serait affiliée8. Un des principaux points de discorde entre les nouvelles fédérations avait trait à la question du championnat soviétique. Alors que les Russes voulaient organiser une compétition dépendant de la nouvelle Fédération russe de football et donc strictement limitée au territoire de la nouvelle république de Russie, les fédérations d’Asie centrale exigeaient le maintien d’un championnat commun, qui serait celui de la nouvelle CEI. Le 4 février 1992, un compromis fut finalement trouvé, selon lequel les différentes fédérations désormais indépendantes de l’ex-URSS joueraient ensemble une dernière fois sous l’égide d’un organisme indépendant, l’Association de football de la CEI9. Toutefois, certaines nouvelles fédérations, comme celles des Pays Baltes, refusèrent de laisser leurs ressortissants jouer pour la CEI. Au bout du compte, l’équipe de cette dernière fut constituée de quinze Russes, trois Ukrainiens, un Géorgien et un Biélorusse. Elle finit dernière de sa poule et joua son dernier match contre l’Écosse (défaite 3-0), triste conclusion d’une histoire glorieuse qui l’avait vue devenir le premier champion d’Europe en 1960. Andrei Petrov, du journal Izvestiia, trouva une métaphore appropriée en assimilant ces performances à un enterrement de troisième catégorie. Il nota que l’équipe, composée de joueurs qui avaient gagné le tournoi olympique de Séoul en 1988 et terminé deuxième au Championnat d’Europe de 1988, aurait dû faire bien mieux. L’état de l’équipe de la CEI ressemblait à celui de l’ex-Union soviétique, avec des individus jouant pour eux-mêmes au lieu de penser au collectif. Petrov pensait en outre que la dissolution de l’équipe nationale d’URSS nuirait au football aussi bien de Géorgie, d’Arménie et d’Azerbaïdjan, que d’Ukraine et de Russie10. De fait, aucune des équipes nationales des États devenus indépendants ne parviendrait à égaler les succès de l’équipe d’URSS. Les petits pays, comme la Géorgie et l’Arménie en particulier, obtinrent de piètres résultats lors des compétitions internationales. Après les Championnats d’Europe, l’équipe de la CEI (par conséquent, l’équipe nationale soviétique) fut dissoute. La Russie joua son premier match international en tant que nation souveraine le 16 août 1992 (victoire 2-0 sur le Mexique à Moscou).

    La Russie, successeur de l’Union soviétique

    16La Fédération russe de football fut créée en février 1992 – même si elle avait en réalité déjà brièvement existé entre 1912 et 1917. Elle fut dirigée par Viacheslav Koloskov, l’ancien président de la Fédération soviétique de football. Grâce à son influence à la FIFA, Koloskov réussit à faire en sorte que la Russie fût considérée comme le seul successeur légitime de l’Union soviétique. Cela impliquait que la nouvelle Fédération russe pouvait conserver les coefficients accumulés auparavant11. La vente en gros d’athlètes à l’Ouest ne faiblit pas. La Russie obtint des résultats désastreux à la Coupe du monde de 1994, son premier tournoi en tant que nation indépendante, puis au Championnat d’Europe de 1996 en Angleterre. Que de nombreux joueurs fussent désormais dispersés à travers le monde, rendait de plus en plus difficile la formation d’une équipe nationale cohérente. Une autre difficulté était constituée par le choc des cultures entre les joueurs partis à l’étranger et les entraîneurs qui avaient grandi dans le système soviétique et utilisaient des méthodes que certains considéraient comme vieux jeu (Edelman, 1999). Les piètres performances de la fin des années 1990 – non-qualification à la Coupe du monde 1998 et au Championnat d’Europe 2000 – constituaient le pendant footballistique de la débâcle financière et économique du pays, ravagé par un capitalisme sans aucune entrave.

    17Après la démission de Boris Eltsine en décembre 1999 et son remplacement par Vladimir Poutine, la situation économique de la Russie se stabilisa grâce à l’envolée des prix des matières premières. L’afflux de liquidités finit par profiter au football russe, dont les clubs purent concurrencer les grandes équipes européennes sur le marché des transferts. Ainsi, en 2005, le Portugais devint quasiment la langue officielle du Dinamo Moscou, avec neuf joueurs lusophones dans son effectif. La même année, le Spartak Moscou remporta les enchères face aux clubs d’Europe du Sud et s’attacha pour 8 millions de livres sterling les services de Fernando Cavenaghi, un des meilleurs joueurs argentins. En 2006, le Lokomotiv Moscou fit signer son premier joueur britannique en finalisant le transfert de l’international écossais Garry O’Conner. À partir de 2005, n’importe quel club moyen du championnat russe de première division possédait plus de joueurs étrangers sous contrat (de onze à douze) que n’importe quel club anglais, français, italien, espagnol ou allemand (Riordan, 2007).

    18Il fallut un certain temps pour que ces investissements atteignent l’équipe nationale russe et se matérialisent en résultats. En 2005, la Russie ne parvint pas à se qualifier pour la Coupe du monde de 2006 en Allemagne en perdant 7-1 face au Portugal. Ce n’était pas le premier échec de la Russie depuis son indépendance, mais ce résultat eut un impact national. À l’issue de la défaite, le président de la République, Vladimir Poutine, contacta le président de la Fédération russe de football, Vitali Mutko, et lui ordonna d’effectuer des changements structurels au sein de l’équipe nationale. Cet échec n’était en effet pas en phase avec la nouvelle image de la Russie comme puissance économique renaissante. Par ailleurs, Poutine poussait alors les oligarques à investir non seulement dans le football à l’étranger, mais aussi dans le football intérieur. Vitali Mutko, en coopération avec Roman Abramovich, décida de faire appel à l’entraîneur néerlandais Guus Hiddink (Bennetts, 2009, p. 47-48). Abramovich finirait par devoir régler lui-même le salaire du nouvel entraîneur de l’équipe de Russie, un salaire annuel estimé à 1,3 million de dollars (Riordan, 2010). Guus Hiddink modifia les méthodes d’entraînement, imprima sa patte et la Russie se qualifia pour l’Euro 2008 en s’assurant la deuxième place de son groupe, devant l’Angleterre. Lors du tournoi, l’équipe joua un football incroyable et termina à une remarquable troisième place. C’était son meilleur résultat depuis la chute de l’Union soviétique.

    19Une fois de plus, une bonne prestation aux Championnats d’Europe fut suivie d’un échec en Coupe du monde, l’équipe de Hiddink étant incapable de se qualifier pour celle de 2010. Arriva un nouvel entraîneur hollandais, Dick Advocaat, qui avait obtenu de bons résultats avec le Zénith Saint-Pétersbourg. Advocaat emmena la Russie à l’Euro 2012, mais le tournoi décevant en Pologne et Ukraine aboutit à son remplacement par l’entraîneur italien Fabio Capello, ancien sélectionneur de l’Angleterre. La Russie se qualifia pour la Coupe du monde brésilienne, mais ne parvint pas à sortir de sa poule. En dépit d’un énorme investissement économique, la Russie avait atteint son apogée lors de l’Euro 2008 en Autriche et en Suisse. Cela reflétait une nouvelle fois l’état général de la société russe, qui commençait à rencontrer des difficultés économiques liées à l’effondrement des prix du pétrole et du gaz à la fin 2013. À cela s’ajoutaient les sanctions économiques imposées à la Russie par les États-Unis et l’Union européenne en raison de son engagement militaire en Ukraine. L’effondrement consécutif du rouble causa des dommages significatifs au football russe, la Fédération ne parvenant par exemple plus à satisfaire les exigences financières de Fabio Capello. L’équipe nationale entama péniblement sa route vers l’Euro 2016 en France, ce qui entraîna le licenciement de Capello en juillet 2014 (avec une indemnité de seize millions de dollars). L’entraîneur du CSKA Moscou, Leonid Slutsky, le remplaça.

    20Depuis la Libération, les succès de la Sbornaya aux Championnats d’Europe, dont elle remporta la première édition en 1960, ont en général été suivis de résultats médiocres en Coupe du monde, phénomène qui peut aisément s’expliquer par le fait que l’Euro était considéré jusqu’aux années 1980 comme un tournoi mineur par rapport aux championnats du monde. Quoi qu’il en soit, les bonnes performances furent en général interprétées comme le reflet de la situation du pays, manifestant dans le champ du football un optimisme et une confiance en l’avenir largement partagés par ailleurs, que ce soit dans les années 1960 ou dans une certaine mesure à la fin des années 1980. A contrario, les échecs étaient vus comme la métaphore des problèmes internes à la société soviétique puis russe. Reste à voir comment se comportera la Russie en France au printemps 2016.

    Bibliographie

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    Format

    BARKER, A. M. (Ed.). (1999). Consuming Russia. Duke University Press. https://doi.org/10.2307/j.ctv113164m
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    BARKER, ADELE MARIE, editor. Consuming Russia. [], Duke University Press, 1 July 1999. Crossref, https://doi.org/10.2307/j.ctv113164m.
    Riordan, Jim. “Playing to New Rules: Soviet Sport Andperestroika”. Soviet Studies, vols. 42, no. 1, Informa UK Limited, Jan. 1990, pp. 133-45. Crossref, https://doi.org/10.1080/09668139008411856.

    Cette bibliographie a été enrichie de toutes les références bibliographiques automatiquement générées par Bilbo en utilisant Crossref.

    Marc Bennetts, Football Dynamo. Modern Russia and the People’s Game, Londres, Virgin Books, 2009.

    David Downing, Passovotchka. Moscow Dynamo in Britain, Londres, Bloomsbury, 1999.

    Robert Edelman, Serious Fun. A History of Spectator Sport in the USSR, New York/Oxford, Oxford University Press, 1993.

    Robert Edelman, « There Are no Rules on Planet Russia: Post Soviet Spectator Sport », dans Adele Marie Baker (dir.), Consuming Russia. Popular Culture, Sex, and Society since Gorbachev, Durham, Duke University Press, 1999, p. 231-243.

    10.2307/j.ctv113164m :

    Jörg Ganzenmüller, « Fußball unter Chruščev: Sportberichterstattung als Entstalinisierungsdiskurs in der Sowjetunion der 1950er und 1960er Jahre », dans Dittmar Dahlmann, Anke Hilbrenner, Britta Lenz (dir.), Überall ist der Ball rund. Geschichte und Gegenwart des Fußballs in Ost- und Südosteuropa – Nachspielzeit, Essen, Klartext Verlag, 2011, p. 140-152.

    James Riordan, « Playing to New Rules: Soviet Sport and Perestroika », Soviet Studies, 42/1, 1990, p. 133-145.

    10.1080/09668139008411856 :

    James Riordan, « Football: Nation, City and the Dream. Playing the Game for Russia, Money and Power », Soccer & Society, 8/4, 2007, p. 548-562.

    James Riordan, « Sport and Politics in Russia and the Former Soviet Union », dans Philip Dine, Seán Crosson (dir.), Sport, Representation and Evolving Identities in Europe, Berne, Peter Lang, 2010, p. 317-332.

    Manuel Veth, Selling the People’s Game: Football’s Transition from Communism to Capitalism in the Soviet Union and its Successor States, thèse de doctorat en histoire, King’s College, Londres, 2015.

    Manfred Zeller, Das sowjetische Fieber: Fußbalfans im poststalinistischen Vielvölkerreich, Stuttgart, Ibidem Verlag, 2015.

    Notes de bas de page

    1 Sovetskii Sport, 17 août 1958.

    2 Ibid., 25 septembre 1958.

    3 Voir la contribution de Juan Antonio Simón dans ce volume.

    4 Sovetskii Sport, 13 mai 1961.

    5 Voir la contribution de Fabien Archambault dans ce volume.

    6 Le Sovintersport perçut des versements de 300 000 dollars les 15 février, 15 juin et 15 décembre 1989, les 15 juin et 15 décembre 1990, puis un dernier de 500 000 dollars le 15 juin 1991. Cependant, les archives ne détaillent pas comment ces sommes furent redistribuées par la suite. Selon certaines sources, Dasaev percevait au FC Séville un salaire mensuel de 1 300 dollars, ainsi qu’une voiture et un appartement, ce qui est bien en dessous de ce que gagnait un joueur moyen dans le football européen de cette époque (Chicago Tribune, 18 décembre 1989).

    7 Archives d’État de la Fédération de Russie (GARF), f. 10029, op. 2, d. 178, l. 48-49, « Sovintersport : Contrat de Zavarov avec la Juventus de Turin ».

    8 Sovetskii Sport, 27 décembre 1992.

    9 Sovetskii Sport, 14 février 1992.

    10 Izvestiia, 19 juin 1992.

    11 Sovetskii Sport, 11 février 1992.

    Auteur

    • Manuel Veth

      Manuel Veth est docteur en histoire du King’s College de Londres où il a soutenu en 2015 une thèse intitulée Selling the People’s Game: Football’s Transition from Communism to Capitalism in the Soviet Union and Its Successor States. Il est également le rédacteur en chef du blog consacré au football russe www.futbolgrad.com.

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    1 Sovetskii Sport, 17 août 1958.

    2 Ibid., 25 septembre 1958.

    3 Voir la contribution de Juan Antonio Simón dans ce volume.

    4 Sovetskii Sport, 13 mai 1961.

    5 Voir la contribution de Fabien Archambault dans ce volume.

    6 Le Sovintersport perçut des versements de 300 000 dollars les 15 février, 15 juin et 15 décembre 1989, les 15 juin et 15 décembre 1990, puis un dernier de 500 000 dollars le 15 juin 1991. Cependant, les archives ne détaillent pas comment ces sommes furent redistribuées par la suite. Selon certaines sources, Dasaev percevait au FC Séville un salaire mensuel de 1 300 dollars, ainsi qu’une voiture et un appartement, ce qui est bien en dessous de ce que gagnait un joueur moyen dans le football européen de cette époque (Chicago Tribune, 18 décembre 1989).

    7 Archives d’État de la Fédération de Russie (GARF), f. 10029, op. 2, d. 178, l. 48-49, « Sovintersport : Contrat de Zavarov avec la Juventus de Turin ».

    8 Sovetskii Sport, 27 décembre 1992.

    9 Sovetskii Sport, 14 février 1992.

    10 Izvestiia, 19 juin 1992.

    11 Sovetskii Sport, 11 février 1992.

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    Archambault, Fabien, et al., éditeurs. Le football des nations. Éditions de la Sorbonne, 2018, https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.78089.
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