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    Plan détaillé Texte intégral L’opposition congrès-colloqueUne lecture longitudinale et synthétique des interviewsProblématique de la production intellectuelle et de la rentabilitéProblématique de type psychosociologique, psycho-analytique ou psycho-institutionnelProblématique de l’action sociale ou de l’action socio-politiqueProblématique de la consommation selon les besoins individuelsNiveaux d’observation et d’interprétation des rencontres et hypothèses sur leurs fonctionsEtude des critères ou variables définissant la forme traditionnelle et la forme modernePrécisions sur les notions de structure, de déroulementApprofondissement des hypothèses sur les fonctions sociales des congrès et colloquesOuvrages consultés Bibliographie Notes de bas de page

    Colloques & sociétés

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre V. Représentations, opinions, attitudes des congressistes et « colloqueurs »

    Approche psychosociologique

    p. 107-139

    Texte intégral L’opposition congrès-colloqueUne lecture longitudinale et synthétique des interviewsProblématique de la production intellectuelle et de la rentabilitéProblématique de type psychosociologique, psycho-analytique ou psycho-institutionnelProblématique de l’action sociale ou de l’action socio-politiqueProblématique de la consommation selon les besoins individuelsNiveaux d’observation et d’interprétation des rencontres et hypothèses sur leurs fonctionsEtude des critères ou variables définissant la forme traditionnelle et la forme modernePrécisions sur les notions de structure, de déroulementApprofondissement des hypothèses sur les fonctions sociales des congrès et colloquesOuvrages consultés Bibliographie Notes de bas de page

    Texte intégral

    1L’une des conclusions à laquelle ont abouti les enquêtes historiques lexicographiques, bibliographiques et documentaires que nous avons menées est que l’intitulé d’une réunion (colloque, congrès, assemblée…) n’est pas sans rapport avec son contenu, ses visées, et surtout avec sa « forme » (définie comme on l’a montré par la structure, la composition du groupe, le degré de créativité interne à la réunion, l’orientation des résultats), notion plus importante que le genre pour l’analyse des fonctions des réunions les plus modernes et les plus adéquates à nos structures sociales. Mais cette conclusion ainsi que quelques autres évoquées plus haut ont été établies en grande partie à partir du traitement d’une information véhiculée par des journalistes spécialisés dans l’observation des congrès, colloques, assemblées, etc…, c’est-à-dire par des professionnels dont le langage, les intérêts sont en général orientés davantage vers le contenu et les résultats formels d’une réunion que vers sa structure, son fonctionnement, ses résultats informels ou différés, l’implication des participants, etc…

    2La question que nous nous posons ici est de savoir si nos conclusions confrontées à l’expérience vécue des congressistes ou « colloqueurs » sortiraient renforcées ou fragilisées de l’épreuve.

    3Une autre question est de connaître les connotations particulièrement attachées à tel ou tel intitulé (colloque, congrès, etc…) afin d’accéder à la compréhension des attitudes des « colloqueurs » et congressistes – chevronnés ou néophytes – à l’égard des réunions auxquelles ils participent, et leur système de préférence.

    4La réponse à ces questions se trouve dans les entretiens de type non directif que nous avons eus avec une population assez diversifiée de congressistes et colloqueurs dont nous avons donné la structure dans l’introduction1.

    5Le matériel recueilli a été soumis à deux analyses différentes. La première – dite transversale et exhaustive – s’attache à dégager les représentations et opinions relatives aux rencontres concrètes « expérimentées » et aux divers intitulés qu’elles pouvaient avoir ; la seconde – dite longitudinale, structurale ou synthétique – tend à mettre en relief les différentes problématiques personnelles des sujets interviewés, c’est-à-dire le cadre de référence à l’aide duquel ceux-ci appréhendent et interprètent leur expérience singulière des congrès et colloques.

    6Ce n’est pas sans étonnement que l’on relève, chez un assez grand nombre de sujets de notre échantillon, un certain embarras, en tout cas une difficulté à définir les divers intitulés de rencontres :

    7– soit qu’ils estiment n’avoir pas assez d’expérience pour opérer des distinctions claires :

    « Je n’ai pas une perception très claire des différences fondamentales entre le colloque, le séminaire, le symposium, le congrès, etc., c’est pour moi assez vague… j’ai l’impression d’avoir dans la tête une sorte de champ où le colloque a sa place, mais le champ déborde le colloque et inclut d’autres types de rencontres… » (éducateur).

    8– soit qu’ils jugent la distinction entre les différents intitulés sans intérêt :

    « Quelle importance cela a-t-il que notre réunion s’appelle séminaire plutôt que colloque ? Il faut éviter les grosses erreurs mais il ne faut pas être esclave des mots… » (médecin).

    9– soit qu’ils considèrent les intitulés eux-mêmes comme imprécis et les règles d’emploi inexistantes :

    « J’ai comme l’impression que n’importe quel thème s’applique à n’importe quoi » (animateur socioculturel).
    « Les dénominations recouvrent mal les réalités… en dépit des progrès réalisés ces dernières années, la terminologie reste assez imprécise… » (psychologue).

    10– soit qu’ils reconnaissent aux seuls organisateurs de rencontres ou aux spécialistes internationaux la capacité de distinguer utilement entre les diverses appellations de rencontres :

    « Les organisateurs de rencontres choisissent un terme en fonction des objectifs qu’ils ont ou par coutume verbale » (médecin).
    « Derrière le choix des mots il y a sans doute une intention, mais alors il faudrait aller chercher du côté des organisateurs de rencontres » (juriste).

    11– soit enfin qu’ils soupçonnent une intention idéologique sous-jacente au choix de l’intitulé donné à une réunion :

    « Il y a bien sûr le sens des mots eux-mêmes… mais il y a aussi le sens caché, les idéologies implicites… par exemple au cours du mois de mai 1968 on pouvait parler de commission de travail, mais pas de comité, car ce dernier terme était considéré comme réactionnaire… La commission c’était la démocratie, le comité c’était la technocratie » (sociologue).

    12On peut ainsi admettre qu’une partie des participants aux congrès et colloques est assez peu sensible aux aspects sémantiques de notre recherche et à l’intérêt d’une classification de réunions selon leurs intitulés. Il se trouve que ces sujets interviewés peuvent être tous rangés parmi les congressistes ou colloqueurs occasionnels, ou sans responsabilité dans les rencontres. A l’inverse, une partie importante de notre échantillon, celle constituée notamment par les organisateurs de réunions ou par les congressistes ou colloqueurs chevronnés, a répondu à notre attente en suggérant des distinctions à faire entre les principaux intitulés ou en justifiant, dans des cas précis évoqués, l’usage de telle ou telle appellation. Notons cependant que cette fraction majoritaire de la population se répartit elle-même en deux sous-ensembles :

    13– celui des sujets qui adoptent une démarche pointilliste, empirique, affective, dont les réponses sont des jugements, des connotations ou des références concrètes à une expérience récente :

    « Le congrès, je trouve cela bidon, sans intérêt au point de vue de la science… » ; « le congrès s’amuse… » ; « la journée d’étude c’est quelque chose de sérieux, plus sérieux que rencontre qui fait un peu léger » ; « la table ronde évoque pour moi la vie syndicale » ; « le congrès me fait surtout penser à des organisations professionnelles ou religieuses qui se réunissent annuellement ».

    14– celui des sujets qui empruntent une démarche plus abstraite, rationnelle, synthétique, détachée de l’expérience immédiate, dont les réponses peuvent être tronçonnées en dénotations ou éléments de définitions précis.

    15D’une manière générale, et quel que soit le type de démarche adopté, les personnes interrogées ont eu tendance à définir les termes désignant les rencontres :

    16– soit les uns par les autres :

    « Le colloque est finalement un petit congrès ».

    « La journée d’étude est une table ronde qui dure un peu plus longtemps… ».

    « Le colloque, c’est quelque chose de souple et de moins formalisé que le congrès »…

    « Le séminaire a une durée et une intensité plus grandes que le colloque »…

    17– soit les uns par opposition aux autres :

    « Le colloque me paraît devoir avoir un impact sur l’opinion, tandis que le séminaire aurait un impact plutôt sur les participants »…

    « Le congrès c’est quelque chose d’institutionnel… il a une base sociologique qui est l’appartenance à une communauté, à un groupe, à un parti… Tandis que le colloque est l’occasion à mon avis d’un brassage sociologique comme d’un brassage d’idées, d’opinions… ».

    « A mon sens, congrès et colloques sont plutôt tournés vers l’extérieur, un peu comme une opération publicitaire, alors que le séminaire et la journée d’étude sont destinés avant tout à la formation et à l’information des participants »…

    L’opposition congrès-colloque

    18Le plus souvent c’est entre les termes colloque et congrès que les sujets de l’enquête établissent spontanément le plus de relations (d’opposition), ce qui va tout à fait dans le sens de l’hypothèse, développée et en partie vérifiée dans le chapitre précédent, consacrant l’opposition, basée sur des données historiques, lexicographiques et documentaires, entre deux formes de rencontres, caractérisées chacune par un certain nombre de traits spécifiques et s’identifiant l’une au congrès et l’autre au colloque. Ces deux termes apparaissent bien comme des « appellations types » ou « appellations pilotes », chacune au centre d’une constellation de termes voisins par le sens ou l’histoire, ne se distinguant entre eux que par des nuances ou des aspects mineurs.

    19La représentation qui revient le plus fréquemment dans le discours des interviewés est celle relative à la durée des rencontres et au volume du groupe réuni. De l’avis général, le congrès apparaît comme un rassemblement plus vaste que le colloque et d’une durée généralement plus longue :

    « J’ai l’impression que le colloque est plus limité que le congrès. Dans un congrès il y a plus de gens rassemblés… je crois aussi que le colloque est quelque chose de plus court que le congrès… mais ce n’est pas sûr enfin… il y a tout de même des colloques qui rassemblent cinq cents personnes et qui durent trois à quatre jours ». (Cette citation empruntée à un économiste est assez représentative de l’opinion de beaucoup de sujets).

    20C’est peut-être du point de vue de la structure, du but et du thème mis en discussion que l’opposition entre congrès et colloque est la mieux perçue et décrite par les sujets enquêtés :

    « Je crois en définitive que le colloque est une réunion où le déroulement est moins formalisé que dans un congrès. Il me semble que c’est plus souple, plus indéterminé dans le colloque » (responsable socioculturel).

    « La conférence ou le congrès sont plus directifs par rapport au colloque. On parle maintenant de colloque ou table ronde, ce qui signifie sans doute que les gens sont invités à participer davantage librement » (syndicaliste).

    « Je pense que les techniques d’animation ou de réflexion mises en œuvre dans les colloques et journées d’études sont plus larges, plus variées que dans le congrès… de façon à laisser une marge de liberté plus grande » (relations publiques).

    « Les questions à traiter sont définies avec moins de précision dans le colloque que dans le congrès… dans le congrès il y a toujours un thème, alors que le colloque souvent n’a pas de thème précis, ou alors il y a un thème mais la discussion se développe selon ce que chacun a à dire sur ce thème, et évidemment selon la manière dont le président de séance guide les débats… dans un colloque il est difficile de prévoir à l’avance ce que sera le déroulement et ce que sera la conclusion » (expert international).

    « La notion de colloque est réservée à des réunions qui étudient des problèmes mais qui n’entraînent pas de décisions… qui n’entraînent pas de prise de décision collective… chacun peut apporter son point de vue et on peut se séparer sur un désaccord… » (psychologue).

    « Le congrès a pour objet de faire le point des connaissances, d’échanger des informations, de marquer des étapes dans l’histoire d’un groupe ou d’un mouvement… je pense que c’est une manifestation de type assez solennel destinée à marquer une date, alors que le colloque est plus prospectif » (médecin).

    21Disons donc, pour résumer ces différentes opinions, que les colloques apparaissent à la majorité des sujets interviewés comme des réunions moins rigides et solennelles que les congrès, moins liées à la vie de groupements, associations ou mouvements particuliers, et donc moins dépendantes, pour ce qui est de leurs résultats, du travail préparatoire réalisé par les instances dirigeantes d’une profession ou d’une organisation. Liberté d’expression, improvisation, spontanéité, confrontation sont assez nettement attachées à l’unité colloque. Ajoutons, pour compléter ce tableau, la différence de recrutement et de composition des groupes réunis dans un congrès et un colloque :

    « Dans un congrès, les participants sont regroupés sur une base sociologique, professionnelle, politique… C’est une réunion de gens qui ont une même raison d’être ensemble. Le colloque s’adresse au contraire à un public moins bien défini de ce point de vue là, moins précis » (chercheur sciences humaines).

    « Les participants à un colloque sont des spécialistes… pas forcément des spécialistes de la recherche ou de la création scientifique et artistique, mais des spécialistes de quelque chose… cependant les participants d’un colloque sont moins spécialisés que ceux d’un séminaire… dans un congrès les participants sont mandatés ou du moins représentatifs, ils ne viennent pas à titre individuel » (ingénieur).

    22L’idée qui se dégage de ces citations et de beaucoup d’autres, que nous ne pouvons donner ici pour ne pas alourdir notre démonstration, est que le colloque, beaucoup plus nettement que le congrès, se trouve lié à la notion de technicité, de rendement, de productivité, et presque tout autant à celle de relations humaines. Une citation, empruntée à l’interview d’un psychosociologue, illustre particulièrement bien cette ambiguïté du colloque, que nous avons déjà relevée dans le chapitre précédent :

    « La notion de colloque, c’est une notion de travail, d’organisation, de production d’idées, de connaissances… et dans un souci d’optimisation de l’organisation on tend ensuite à réinsérer l’existentiel dans l’organisé… réinsertion partielle, jamais totale… optimiser le colloque de manière qu’il soit aussi une rencontre interindividuelle me paraît une démarche méthodologique assez saine, prometteuse, qui n’exclut pas l’authenticité » (psychosociologue).

    23C’est en abordant les jugements, les images et les valeurs connotés par les deux termes colloque et congrès que l’on saisira le rôle du colloque par rapport à l’idéologie dominante de notre société, et que l’on commencera à soupçonner l’importance de ses fonctions sociales.

    24A l’énoncé du terme congrès, les sujets enquêtés évoquent :

    « Une organisation qui a sa routine, son caractère institutionnel très marqué » (pédagogue).

    « Je trouve cela très hiérarchisé… je pense à quelques personnalités qui parlent devant un groupe » (médecin).

    « Un caractère un peu culturel et beaucoup touristique » (responsable socioculturel).

    « Quelque chose de bidon… sans aucun intérêt du point de vue de la science… le congrès s’amuse » (journaliste).

    « Un écho socio-politique rappelant des types d’organisations un peu périmées » (sociologue).

    « Quelque chose de sclérosé… plus vieux » (responsable socioculturel).

    25Au terme colloque les sujets associent :

    « Une certaine souplesse et une certaine liberté, par comparaison avec le congrès » (sociologue).

    « Une image plus dynamique… les problèmes des relations humaines sont indéniablement pris en considération… » (scientifique).

    « La construction de l’évolution sociale » (relations publiques).

    « Un moyen moderne qui a une capacité attractive » (psychologue).

    « Une chose récente… maintenant c’est la mode d’en faire ou d’y participer » (journaliste).

    26Une ou deux fausses notes cependant dans ce concert de jugements et de connotations positives attachées au terme colloque :

    « Le fait que le colloque soit à la mode cache souvent un caractère profondément traditionnel » (pédagogue).

    « Le colloque me fait parfois penser à une grande opération publicitaire » (syndicaliste).

    27Ainsi, d’un côté la routine, la vétusté, la superficialité, la sclérose, et d’un autre côté le dynamisme, la technicité, la plasticité, la modernité… telles sont les représentations, condensées en quelques mots très évocateurs, de la majorité de la population interviewée.

    28Les remarques suivantes résument l’essentiel de la première partie de notre analyse :

    291. Une fraction de l’échantillon – la plus importante – a paru plus à l’aise que l’autre, face à notre question sur l’usage des divers intitulés de rencontres et sur les images qui leur sont associées. Nous n’avons pas eu de peine à rapprocher ce fait de l’inégale expérience des sujets en matière d’organisation des réunions. Il est vrai que nous avons intentionnellement retenu dans notre échantillon, outre quelques experts internationaux (OCDE, UNESCO) spécialisés dans la conception, l’organisation et l’animation de rencontres internationales, des sociologues, des psychosociologues, des pédagogues, des spécialistes de relations publiques ayant compté à leur actif l’organisation de nombreuses réunions. La différence de comportement et de réaction à l’égard de notre enquête ou de certaines de nos questions, entre cette dernière population et une population moins familiarisée avec les problèmes de procédure, de préparation pédagogique, d’aménagement matériel, ne pouvait qu’être manifeste. Cette observation nous paraît importante en ce sens qu’elle annonce ou préfigure une coupure assez nette, dans la société, entre les groupes ou les individus à même de comprendre les rouages sociaux, les mécanismes de décisions, le langage de l’élite technocratique, et d’inscrire leur conduite dans une zone de pertinence par rapport aux finalités centrales de notre société, et les groupes ou individus plus passifs ou marginaux par rapport à ces phénomènes et à ces zones stratégiques de la société.

    302. La plus grande partie de la population interrogée a reconnu, dans les deux intitulés congrès et colloque, deux formes distinctes de recontres, opposées sur plusieurs points. Cette distinction, déjà esquissée au chapitre précédent, gagne en crédibilité après cette enquête psychosociologique. Elle sera fondamentale lors de l’analyse des fonctions sociales des rencontres.

    313. Le profil du colloque, qui résulte des diverses définitions, opinions, représentations des sujets interviewés, correspond assez bien à celui que nous avons ébauché dans le chapitre III (par référence aux travaux de M. Mead) et précisé au chapitre IV (par l’analyse des comptes rendus de presse et par l’enquête auprès d’une centaine d’organismes). Il repose sur les traits suivants : une durée et un volume moyens, une composition assez hétérogène, une structure de travail et une animation plutôt souples, une pédagogie active et « facilitatrice », une progression ouverte reposant sur l’opposition de thèses contradictoires et sur des thèmes intentionnellement mal ou peu définis à l’avance (ce qui laisse au groupe réuni une possibilité d’évasion hors des cadres prévus par les organisateurs), des participants spécialisés de quelque façon et invités à titre personnel (et non représentatifs de groupements ou d’organisations)… Ce sont là les éléments caractéristiques qui se dégagent du discours tenu par les sujets sur leur expérience des rencontres. Ajoutons qu’un lien est assez clairement perçu entre le colloque et certains aspects sociaux ou culturels actuels, ce qui nous conforte dans l’hypothèse – non encore précisée – de la fonctionnalité du colloque par rapport aux structures de notre société. Notons enfin que l’intitulé colloque appelle plus d’hésitation et de perplexité que les intitulés plus univoques de congrès ou d’assemblée dans la famille des réunions traditionnelles, de table ronde, séminaire, journées d’étude dans celle des réunions modernes.

    324. En ce qui concerne les trois derniers intitulés cités, les plus fréquemment évoqués et définis par les sujets interviewés2, ils se trouvent souvent spécifiés par référence au colloque. C’est à propos de séminaire que les sujets s’expriment le plus, insistant sur son caractère plus fermé que le colloque, sa durée plus longue, ses techniques pédagogiques plus sophistiqués (que celles du colloque et de la table ronde) permettant une participation et une implication plus active des participants, ses résultats plus nettement orientés vers l’intérieur, c’est-à-dire vers les personnes, que vers l’extérieur du groupe, comme en témoignent les citations suivantes :

    « Le séminaire, plus que le colloque, a un impact sur les participants », « il est plus fructueux non pas au niveau de la production intellectuelle, collective, mais au niveau des individus ».

    « Le séminaire a un aspect éducatif et formateur… il s’agit bien d’une formation et non pas d’une information, car les gens viennent y apprendre quelque chose ».

    33Les diverses connotations et jugements associés à ce terme :

    « Il y a une idée d’intensité, de profondeur, dans le séminaire qui n’existe pas dans le colloque ».

    « Ce terme me fait penser à quelque chose de très sérieux, de très approfondi ».

    « Il me semble que c’est plus perturbant émotionnellement pour les participants que les autres rencontres ».

    « On sème dans les personnes, on sème une graine réelle ».

    « Ce terme désigne une forme de rencontre à la mode ».

    « Il y a un certain snobisme dans l’emploi de ce terme »

    nous persuadent de la valeur qu’y attachent aussi bien les spécialistes que les participants de base des rencontres. L’image du séminaire paraît généralement plus positive et prestigieuse que celle du colloque, dans la mesure surtout où elle est moins entachée d’ambiguïté ou d’incertitude. C’est dans la mesure où le colloque s’en rapproche qu’il assumerait le mieux sa véritable vocation dans l’esprit de cette population.

    34La table ronde jouit d’une moindre faveur aux yeux des sujets interviewés :

    « La table ronde, c’est très rarement fructueux ».

    « Parfois, c’est un sondage utile, bien que superficiel et anecdotique ».

    « C’est moins studieux que le séminaire, et ça n’aboutit pas à des conclusions ».

    « On peut y faire une première approche d’un sujet avant de le traiter de façon plus systématique dans un colloque ou un séminaire ».

    35Supposé devoir désigner une réunion restreinte, pendant un temps court, de spécialistes aux compétences équivalentes, pour traiter un problème précis, en contact ou non avec le public, cet intitulé est surtout associé à l’idée de confrontation (« la table ronde réunit des personnes aux idées et opinions très différentes »), d’affrontement et même de conflit entre spécialistes de la même discipline ou de disciplines différentes (« voyez-vous, la table ronde est le plus souvent à mon avis l’occasion d’un débat très vif, d’un conflit même »), toutefois dans un climat de liberté et de spontanéité.

    36Avec la journée d’étude ou les journées d’étude, nous retrouvons dans les réponses des sujets une certaine hésitation, incertitude, imprécision, surtout en ce qui concerne le volume, la durée, la structure des manifestations regroupées sous cette appellation. Par contre ils hésitent moins sur la composition, estimée homogène ou assez homogène, du groupe réuni (« la journée d’étude indique pour moi une certaine homogénéité du groupe… Les gens réunis sont à égalité d’information et viennent échanger leurs expériences ou leurs réflexions sur un problème qui leur est professionnellement commun »), sur l’objectif de mise en commun de l’information pour l’étude d’un problème, sur le sérieux des débats (« une journée d’étude c’est plus sérieux qu’une table ronde, elle engage davantage », « les participants sont plus impliqués que dans le colloque »), et sur le caractère concret, tangible, formel des résultats attendus.

    37On peut ajouter que le regroupement des trois derniers intitulés et du colloque dans la liste des réunions modernes, attrayantes parce qu’actives et « impliquantes », sans lien direct avec la vie ou le fonctionnement d’une organisation ou d’un groupe particulier, est tout à fait logique et conforme à nos conclusions antérieures, bien que des nuances séparent parfois le champ sémantique de ces différents termes. Il est intéressant de souligner que, dans l’esprit des sujets interviewés, chacun des intitulés désigne une réunion présentant les mêmes caractéristiques que le colloque, mais s’en distinguant par l’accentuation de l’une ou l’autre de ces caractéristiques : ainsi, par exemple, le séminaire serait un colloque dont les composantes, « formation, perfectionnement et relations humaines », seraient fortement valorisées ; la table ronde retiendrait, en l’accentuant, l’aspect confrontation, affrontement de thèses et d’opinions contradictoires ; tandis que la journée d’étude privilégierait, parmi les objectifs attribués au colloque, celui d’étude multidimensionnelle d’un thème ou d’un problème. Cette dernière observation nous incite à approfondir l’approche des réunions dites modernes, ce qui sera entrepris dans le prochain chapitre.

    385. Les critères, le plus fréquemment utilisés par les sujets pour distinguer entre les réalités désignées par les six ou sept intitulés de réunion cités, sont ceux-mêmes que nous avons retenus pour différencier les réunions nationales des réunions internationales : le volume, la durée, l’aire ou l’échelon de recrutement des participants. A ces critères s’ajoutent deux autres critères : l’envergure des thèmes abordés et surtout la nature des relations internes à la rencontre (particulièrement celles plus ou moins égalitaires existant entre organisateurs ou animateurs et participants) évoqués surtout par les congressistes « amateurs » de notre échantillon et quatre autres critères (traduisant des préoccupations d’ordre fonctionnel, opérationnel ou pédagogique) mentionnés par les congressistes et colloqueurs chevronnés : les objectifs, les procédures adoptées en vue d’une production collective, les résultats et la structure. Ce clivage de la population interrogée est intéressant en ce qu’il est révélateur du lien existant entre les motivations des participants aux réunions et la place – centrale ou périphérique – qu’ils occupent dans « le système colloquant » ou le rôle qu’ils jouent par rapport au foyer permanent d’élaboration de la production collective du système. Nous sommes ainsi conduit à élargir la grille des critères sur laquelle reposera notre typologie des rencontres. Désormais, des critères comme la portée des thèmes traités ou l’étendue du champ de discussion (les thèmes peuvent correspondre à des problèmes intéressant la société globale, une ou plusieurs régions, un domaine disciplinaire ou de savoir, un groupement ou une organisation, etc…), la nature des rapports organisateurs participants (rapports d’égalité, rapports de responsable à adhérents, rapports de prestataires de service à clients, etc.), le degré d’implication dans les activités de la rencontre (forte implication due à l’appartenance à un groupe ou à une organisation délibérant sur son avenir ou au style d’animation et de relation dans la réunion, ou faible implication liée à l’extériorité des participants par rapport aux problèmes traités), la structure de la rencontre (souple ou rigide), la fécondité (émergence ou non d’innovations, d’idées nouvelles par rapport aux schémas préparatoires)… s’ajoutent aux critères ou dimensions déjà retenus dans la phase précédente de notre étude – comme les milieux sociaux ou professionnels concernés par la rencontre, les organismes initiateurs, les objectifs, la composition des réunions, le déroulement, le genre ou les résultats – pour constituer la grille définitive de classement des réunions.

    Une lecture longitudinale et synthétique des interviews

    39La seconde approche du matériel recueilli par interview, plus structurale et longitudinale, négligera, comme on l’a dit, les représentations et perceptions ponctuelles, les connotations et informations anecdotiques, au bénéfice des éléments les plus symptomatiques du cadre de référence individuel, de la logique interne sous-tendant le discours que tient chacun des sujets sur son expérience des congrès et colloques. On ne retrouvera pas, dans les conclusions de cette nouvelle analyse, le clivage souligné plus haut entre congressistes chevronnés et les autres. Par contre s’y révélera un autre clivage, celui entre les sujets appréhendant ou investissant psychologiquement le colloque ou le congrès essentiellement comme un groupe précaire, une petite société éphémère à laquelle les participants peuvent appartenir l’espace de quelques jours, dans laquelle ils peuvent vivre en commun, une sorte d’« aventure » intellectuelle ou affective (des sujets affirment que certains colloques « ont une âme, une personnalité ») – et cette image centrale unifie, organise implicitement toutes les représentations, images, jugements portés sur les rencontres – et ceux appréhendant le colloque ou le congrès comme le reflet d’une réalité sociologique concrète (une organisation sociale ou un groupement par exemple) ou comme un instrument, une institution au service d’une organisation sociale englobante qu’elle tendrait à consolider, à réformer ou à adapter3.

    40Cette dichotomie n’est pas seulement liée à la différence d’expérience des sujets interviewés, elle renvoie aussi à la réalité double du colloque – ce que nous affirmons là est sans doute plus vrai pour le colloque, dont le caractère hétérogène exclut en général qu’il soit l’expression d’un groupe ou d’une organisation, que pour le congrès qui se présente comme un moment privilégié de la vie d’un groupement ou d’une organisation « à distance »4 – à la fois rassemblement humain concret au sein duquel se développent des phénomènes collectifs divers (stratifications, mouvements centrifuges et centripètes, relations de types divers, phénomènes d’autorité, rivalités et stratégies), et institution fonctionnelle par rapport à une organisation englobante (ensemble de groupes ou d’organisations particulières). Du reste, ne peut-on faire l’hypothèse que certaines fonctions, que remplirait éventuellement le colloque par rapport à cette organisation englobante, dépendraient avant tout de son mode de fonctionnement interne en tant que groupe ou petite société apparemment autonome ? C’est en tout cas sous cet angle que nous aborderons ultérieurement l’analyse de certaines fonctions (psycho-sociales) que nous attribuons au colloque.

    41Examinées sous ce nouvel éclairage, les interviews exprimant les perspectives individuelles des sujets nous paraissent pouvoir être regroupées en quatre catégories qui correspondent à quatre grandes problématiques.

    Problématique de la production intellectuelle et de la rentabilité

    42La problématique qui nous a paru la plus facile à isoler et à définir est celle de la production intellectuelle, de l’efficacité technique et de la rentabilité (« il s’agit avant tout de rentabiliser la rencontre à l’intérieur de certaines contraintes qui sont comme des parasites à l’encontre de l’efficacité », expert international). Le colloque ou le congrès est ainsi appréhendé comme une organisation visant des objectifs clairs, précis et disposant d’un ensemble de techniques et de moyens permettant une production d’idées, de connaissances, de solutions, de projets, de documents, bref, une production mesurable à l’aune des résultats formels présentés en fin de réunion (« le congrès est comme une entreprise où tout se prévoit, s’analyse à l’avance, d’où l’importance primordiale donnée à la préparation et à l’organisation », médecin ; « la préparation est le moment privilégié qui détermine le fonctionnement et la rentabilité de la réunion qui est aussi fonction de l’objectif ; elle consiste à délimiter les thèmes, à s’informer des compétences, à négocier le choix des participants, le lieu de la réunion, l’ordre du jour, l’envoi de documents, tout est déterminé à l’avance », expert UNESCO ; « le rôle de l’organisation et de la direction des débats est important pour ce qui va en sortir… Il faut centraliser en permanence les discussions, les canaliser selon les buts ou la solution recherchés… Il faut que la réunion soit directive pour être efficace », expert OCDE).

    43Il faut préciser qu’à l’intérieur de cette première grande perspective deux tendances au moins transparaissent, l’une s’inspirant d’un productivisme et d’un technicisme à peu près intégraux, et l’autre imprégnée de la même philosophie mais sous-tendue par une conception dynamique ou psychosociologique des relations humaines (« pour obtenir une production satisfaisante dans une rencontre, il faut définir les conditions optimales d’échange… Il faut créer une structure de communications… en faisant converger les participants venant d’horizons différents » ; « un bon colloque est celui qui ferait parler les muets »). Ajoutons enfin que, dans cette approche du congrès et du colloque, l’efficacité est à rapporter indifféremment au domaine de la connaissance scientifique, à celui de l’étude pluri-disciplinaire de problèmes techniques, administratifs ou sociaux, ou à celui de l’élaboration de propositions ou de projets exigeant la coopération de groupes ou d’organisations, et que les réunions considérées sont aussi bien des réunions d’intérêt ou d’échelon national que des réunions d’intérêt ou d’échelon international.

    Problématique de type psychosociologique, psycho-analytique ou psycho-institutionnel

    44La seconde problématique est un peu moins aisée à délimiter. Disons d’abord pour simplifier que le point nodal de cette problématique est la référence constante au groupe-colloque. Le colloque est ainsi appréhendé essentiellement comme le siège de phénomènes collectifs d’ordre relationnel ou affectif :

    « Une rencontre est un lieu où les gens échangent des idées, de l’information, un certain potentiel d’énergie, mais les modalités selon lesquelles naît le processus créatif sont déterminées par la structure du groupe : il existe des relations de pouvoir ou d’autorité à l’intérieur du groupe, des échanges affectifs, des conflits » (psychosociologue).

    45Mais, au sein de cette problématique coexistent des nuances tenant à la manière dont sont abordés les problèmes de fonctionnement ou d’évolution de ce groupe-colloque. Une première perspective se caractérise par l’accent mis sur l’interaction groupe-tâche. Selon les tenants de cette approche qu’on peut qualifier de psychosociologique, le travail collectif, motif principal et officiel de la réunion, bute sur des obstacles qui rendent sa réalisation et sa progression impossibles. Ces obstacles seraient reliés d’une part à des phénomènes d’ordre affectif ou relationnel, d’autre part à des phénomènes relevant de l’inconscient des individus ou du groupe : attachement névrotique des personnes à des rôles ou à des statuts, références obsessionnelles à des rites ou à des tabous, résistances collectives à l’expression de la spontanéité, à l’échange interindividuel authentique, etc… :

    « On n’ose pas remettre en question ce qui doit être mis en question… Il y a des problèmes de communication entre des personnes qui savent des choses et qui, pour des raisons à déterminer, n’échangent pas vraiment leurs expériences » (professeur de pédagogie).

    46Le problème posé ici est celui de la libération des communications et de la vie affective du groupe, sans laquelle la tâche que celui-ci s’est fixée deviendrait irréalisable, de même que resterait sans réponse le désir ou le besoin des individus de participer ou de s’impliquer dans la discussion :

    « J’ai toujours éprouvé un sentiment d’insatisfaction dans tous les colloques, une sorte d’attente frustrée, car le niveau d’échange est très bas… et la force d’inertie de l’appareil qui fonctionne comme système bureaucratique est insurmontable » (psychologue).

    47Une seconde perspective, au sein de cette même problématique, se définit plus particulièrement par l’accent mis sur l’interaction individu-groupe dans le colloque. Dans cette approche, qu’on peut dire plutôt psycho-analytique que psychosociologique, la tâche à réaliser serait un prétexte, un biais pour l’élucidation des motivations individuelles et l’auto-observation des comportements, dans une structure de pouvoirs implicite pouvant faire elle-même l’objet d’une analyse collective :

    « Toute rencontre se caractérise par des structures implicites non apparentes, et c’est la connaissance de ces structures et des phénomènes qu’elle engendre qui doit faire l’objet d’analyse » (psychosociologue, formateur d’adultes).

    « Les échanges affectifs peuvent être étudiés selon le modèle de la relation analyste-patient… » (psychosociologue).

    « Tout colloque, toute rencontre a un effet non pas simplement thérapeutique mais plus généralement cathartique, un effet libératoire de communication » (sociologue).

    « Le colloque est un groupe qui a sa dynamique propre. Il est le lieu de phénomènes d’agressivité, de défense, bref, de phénomènes inconscients… il existe un inconscient collectif » (psychologue).

    48Le problème qui se pose est celui du développement des capacités d’analyse au sein du groupe-colloque, analyse des conduites individuelles, des conduites collectives et de leur interaction. L’efficacité éventuelle du colloque serait à rapporter, dans cette représentation, à l’efficacité et à la pertinence de l’analyse, laquelle pourrait être mesurée au degré de maturation et d’expression des participants.

    49Nous ne séparerons pas de cette seconde perspective, pour ne pas multiplier les distinctions et les catégories classificatoires, une tendance psycho-culturelle ou psycho-éducative. L’accent est toujours mis sur l’individu et sa formation ou son perfectionnement dans le colloque, mais cette formation est entendue par des sujets comme plus large que celle définie ci-dessus, englobant divers apprentissages psychologiques, culturels, civiques, idéologiques, stratégiques, etc…

    50Enfin, une troisième perspective, qu’on pourrait dire psycho-institutionnelle, voisine avec la précédente, et même parfois la recouvre partiellement. Elle se caractérise par l’importance accordée à l’interaction organisé-spontané au sein d’une rencontre :

    « Dans toute rencontre il y a tout ce qui est convenu à l’avance, organisé, institué. Il y a des éléments occasionnels, accidentels qui surgissent de manière inattendue… A l’intérieur de l’organisation de la situation institutionnelle il y a des espaces laissés libres pour l’aventure » (psychosociologue).

    51Le problème qui se pose donc ici est celui de la réintroduction de l’imprévu dans l’organisation-colloque :

    « Qui fera éclater les divergences, les incompatibilités, les structures et les pesanteurs multiples » (id.).

    52par le biais d’un dispositif pédagogique permettant l’émergence de la « dialectique instituant-institué » que les animateurs-analystes devraient aider à élucider. Il y a là une référence explicite à la Pédagogie Institutionnelle5, théorie selon laquelle la formation et la maturation des individus, dans le cadre des groupes de formation, passe par la prise en charge, par eux-mêmes, du « pouvoir instituant », c’est-à-dire du pouvoir de créer et de gérer les institutions internes de l’organisation. Appliquée au colloque, cette approche revient à concevoir un système à la fois cogéré par les participants et les organisateurs, et muni d’un dispositif de régulation et d’analyse permanente.

    53On pourrait conclure la présentation de cette seconde problématique par la remarque que l’appréhension du colloque comme groupe conduit parfois à l’occultation de la tâche (c’est-à-dire de sa réalité organisationnelle, matérielle, économique) et à la négation des fonctions internes autres que psychologiques ou psychosociologiques. Dans cette perspective, le concept-clef est celui d’interaction et les zones de focalisation de l’observation concernent exclusivement la trame relationnelle et sociale et le système de motivation des participants au colloque.

    Problématique de l’action sociale ou de l’action socio-politique

    54La troisième problématique, dégagée par l’analyse longitudinale et symptomatique des entretiens, est celle de l’action sociale ou de l’action politique. Dans cette perspective, le colloque n’est pas séparable de la société ou de l’environnement social dans lequel il baigne ; plus précisément encore :

    « Il n’est pas séparable de la réflexion sur la construction et l’évolution de la société industrielle » (fonctionnaire, relations publiques).

    55Le colloque est appréhendé ici comme une institution dont la vocation est de faciliter ou même de provoquer le changement social, avec ou contre les pouvoirs publics ou l’administration traditionnelle représentée comme assez conservatrice :

    « L’objectif du colloque est la modification des structures et des politiques dans différents domaines : pédagogique, administratif, industriel… C’est un instrument privilégié au service des novateurs, des réformateurs, dont le pouvoir est malheureusement réduit compte tenu de la situation sociale » (id).

    56De quelle façon opère-t-il pour favoriser l’innovation sociale ?

    « La rencontre ne peut pas permettre l’innovation immédiate, le changement social instantané… elle se consacre à la définition du modèle de changement souhaité d’une part, et d’autre part à la sensibilisation d’une certaine opinion pouvant aller jusqu’à la création d’un groupe de pression » (id).

    57Cette hypothèse s’appuie sur une représentation de la société, vulgarisée ces dix ou quinze dernières années par certains travaux d’origine sociologique ou technocratique :

    « Le système social est un système cloisonné, où il existe différentes zones de pouvoirs ne pouvant communiquer entre elles : les universitaires, les parlementaires, les industriels »…

    « Ces gens sont généralement enfermés dans leur chapelle et dans leur espace d’intérêt respectif… Ils ne peuvent communiquer du fait des stratifications de carrières, des statuts, des positions sociales, d’une certaine bureaucratie… ».

    58Il en découle que, pour être efficient, le colloque doit mettre en contact d’une part ces différents professionnels ou ces différents milieux, et d’autre part ces derniers avec des novateurs d’origines diverses, déterminés à construire des schémas d’action ouvrant la voie à des réformes de structures ou de mentalités. Il convient donc, pour la réussite de cette stratégie de changement social, de faire participer au colloque des personnes influentes, « susceptibles de contribuer à former l’opinion publique », et situées dans des zones de responsabilité diverses, des personnes qui pourraient « être des relais dans les processus de prise de décision » (id.).

    59Mais comment procéder tactiquement, pédagogiquement pour parvenir au succès de cette démarche ?

    « Cela exige une préparation en profondeur et qui a pour objet de parvenir à une homogénéisation des perspectives, compte tenu des contraintes créées par la diversité des participants, par leurs attentes, leurs besoins… Cette homogénéisation ne doit pas être une réduction au point zéro de convergence, mais elle doit plutôt révéler les lignes d’approche, à la fois de convergence et de divergence… Il s’agit surtout de focaliser les sources d’information les plus pertinentes » (pédagogue, organisateur de colloques nationaux et internationaux).

    « Concrètement, la première démarche devrait aboutir à la constitution d’un premier noyau initial de personnes acquises aux idées de changement, bien qu’ayant des divergences entre elles. Ce noyau devrait d’abord atteindre une certaine homogénéité dans sa démarche, puis pourrait fonctionner en spirale, s’ouvrant par à-coups à des entrées nouvelles, de manière que s’élargisse la base de travail sans compromettre le consensus minimum… Un point fondamental est que ce noyau, au moment de la réalisation du colloque, joue un rôle de régulateur et de coordonnateur entre le colloque et la société globale » (id.).

    60Ainsi, le problème qui se pose dans cette perspective est un problème à la fois pédagogique, organisationnel et politique. Le plus difficile est sans doute d’articuler ces différents niveaux en une structure à même d’unifier des attentes et projets individuels ou collectifs, et d’exploiter, pendant et après la réunion, les ressources visibles ou potentielles de cet amalgame.

    61On pourrait conclure ce troisième point par la remarque qu’au sein du groupe de sujets interviewés, développant cette même problématique, un clivage mineur mais néanmoins perceptible apparaît entre une tendance nettement politique et réformiste et une tendance de même nature mais teintée de « psychologisme » et de « pédagogisme », c’est-à-dire mettant l’accent un peu plus nettement sur le fonctionnement interne du colloque et ses résultats immédiats que sur l’exploitation psychologique et politique ultérieure.

    Problématique de la consommation selon les besoins individuels

    62Nous définirons la quatrième problématique comme celle de la consommation de la « marchandise colloque ». Il est bien évident qu’elle n’est jamais posée en ces termes par les sujets interviewés et que nous en donnons cette définition pour mieux faire ressortir l’élément essentiel pris en considération dans cette perspective, « l’individu colloquant ». Le colloque ou le congrès est ainsi appréhendé comme la rencontre d’un ensemble de besoins individuels, tantôt d’ordre personnel, tantôt d’ordre professionnel, et d’un ensemble de réponses sous la forme d’informations, de connaissances, de contacts, leur jonction s’effectuant dans un espace et dans une durée déterminés et soumis à certaines contraintes organisationnelles :

    « Une rencontre comme cela permet de se mettre au courant des recherches en cours, des centres d’intérêt… Elle se renseigne sur une certaine avant-garde intellectuelle » (juriste).

    « Plus encore que le travail, ce sont les contacts établis hors du cadre formel, dans les couloirs, dans les activités annexes, qui présentent le plus grand intérêt » (psychologue).

    « Le brassage de gens d’horizons et d’opinions différents est plus important que les idées émises, qui sont rarement originales (sociologue).

    « Je trouve stimulant de me plonger dans un bouillon de culture, un échantillon de toutes sortes de choses en une période de temps ramassée » (journaliste).

    « Un colloque ou un congrès c’est faire sa valise et prendre l’avion pour voyager… C’est une récompense… c’est l’occasion de sortir de son entreprise, de son coin pour rencontrer des gens » (ingénieur).

    63Dans cette approche, l’évaluation des résultats se ferait à partir de la considération de la balance satisfaction-frustration enregistrée par les congressistes ou colloqueurs, dont les uns sont principalement soucieux de satisfaire des intérêts ou des goûts personnels et d’autres des attentes plus spécifiquement liées à leurs activités professionnelles. Cependant, on ne peut s’empêcher de relever qu’en dépit de différences ou décalages mineurs, les uns et les autres – c’est-à-dire une fraction non négligeable de notre échantillon – tiennent un discours révélateur de l’exacerbation d’un certain nombre de besoins individuels dans notre société et d’attentes assez pressantes à l’égard de manifestations comme les colloques.

    64Pour conclure, nous résumerons en quelques observations les éléments utiles à une classification exhaustive des réunions ou illustrant des hypothèses déjà énoncées :

    651. On trouve dans cette analyse la confirmation de la distinction faite entre les deux grandes « familles » de réunions, dont congrès et colloques sont les intitulés les plus représentatifs. On constatera que la première et la quatrième problématiques, présentées ci-dessus, ne contiennent aucune référence à cette distinction – colloques et congrès étant appréhendés soit comme des organisations auxquelles une tâche formelle a été dévolue, soit comme des lieux de rencontres et d’échanges interindividuels, interprofessionnels ou interdisciplinaires – tandis que la deuxième et la troisième problématiques tiennent compte de cette opposition des formes, négligeant le congrès ou la forme traditionnelle et attribuant au colloque (forme moderne) une vocation ou une fonction particulière.

    662. Cette analyse a permis de dégager, à travers la définition des quatre grandes problématiques, des niveaux d’observation ou d’interprétation de ce qui se passe dans les réunions, congrès ou colloques :

    • le niveau de la tâche formelle, dans la première,

    • le niveau du groupe (petite société éphémère et autonome), de la relation groupe-tâche, ou de la relation individu-groupe, dans la deuxième,

    • le niveau groupe-tâche, mais dans ses rapports avec la société globale ou certaines de ses organisations privilégiées, dans la troisième,

    • le niveau des individus, ou des individus dans leur relation avec leur groupe d’appartenance professionnelle ou disciplinaire, dans la quatrième.

    67La détermination de ces quatre niveaux nous paraît intéressante à un triple point de vue : elle offre d’abord des repères pour une observation exhaustive des réunions (repères qui nous seront précieux lors de l’observation « sur le terrain » de diverses rencontres) ; elle oriente ensuite vers une réflexion sur les fonctions des rencontres, c’est-à-dire vers un dépassement de la classification basée uniquement sur des critères généraux, morphologiques, démographiques, techniques ou pédagogiques ; elle propose, enfin, l’amorce d’une typologie plus synthétique qu’analytique. Elle nous suggère ainsi une démarche en deux temps, en vue de la constitution d’une typologie des réunions : la définition de modèles ou types, d’une manière synthétique, en s’appuyant sur l’ensemble des données d’observation disponibles (études documentaires, entretiens, observations directes, questionnaires), puis validation de ces types par une approche pluricritériale et statistique.

    Niveaux d’observation et d’interprétation des rencontres et hypothèses sur leurs fonctions

    68La distinction de ces niveaux d’appréhension du colloque et du congrès est concomitante, dans notre démarche, d’une spécification des fonctions que pourraient remplir ces rencontres, fonctions parfois assez bien entrevues par les interviewés eux-mêmes.

    69La focalisation sur le niveau de la tâche, reliée à une représentation du congrès ou du colloque comme organisation de production intellectuelle – se présentant ou non comme prolongement de groupements ou d’organismes sociaux ou de leurs réseaux d’influence – détermine une compréhension de la fonction des réunions en termes d’élargissement de la puissance ou de l’influence de l’organisation invitante par le renforcement de sa cohésion, l’affinement de ses processus de préparation des décisions, ou en termes de développement et de formalisation de revendications spécifiques à des groupements ou milieux sociaux, ou d’idées « à faire passer dans l’opinion publique ».

    70La focalisation sur le niveau du groupe ou sur le niveau de la relation groupe-tâche ou groupe-individu entraîne une interprétation de la fonction du colloque en termes psychosociologiques (création de communications et de relations entre individus et entre groupes), psychologiques (allusions claires des interviewés à la fonction cathartique et thérapeutique de certaines rencontres) ou en termes psychopédagogiques (apprentissage d’attitudes favorables à la coopération, à la discussion collective, à la spontanéité et à l’authenticité dans le dialogue, et surtout à l’analyse introspective ou à l’analyse du vécu collectif dans les petits groupes).

    71La focalisation sur le niveau groupe-tâche, dans sa relation avec la société globale ou certaines de ses instances de direction ou de gestion, incite à examiner la fonction du colloque en termes de stimulation du changement social, en termes de réduction de l’écart entre novateurs et retardataires au sein de certains secteurs de la société, ou plus globalement, de réduction des disparités de développement entre zones différentes du sytème social, préjudiciables à son équilibre général, notamment par transfert d’innovations d’un secteur à un autre.

    72Enfin, la focalisation sur le niveau des individus participants aux rencontres suggère d’étudier la fonction des rencontres en termes de satisfactions apportées à des besoins individuels singuliers ou à des besoins en rapport avec des activités ou intérêts professionnels spécialisés, satisfactions dont la diversité renseigne sur les manques, les difficultés et les problèmes sécrétés par les modalités de développement, de croissance ou de gestion de notre société et sur la relation qu’il pourrait y avoir entre ces avatars et la réponse donnée par une institution comme le colloque.

    73Les individus, les groupements ou organisations, la société globale ou ses instances centrales de décision ou de gestion… nous retrouvons là, dans le discours explicite ou implicite de la population interviewée, la définition de lieux, de zones, d’unités sociales par rapport auxquels les rencontres seraient fonctionnelles, comme nous en avons fait l’hypothèse. S’il est vrai, comme l’écrit H. Mendras6 « qu’il n’y a jamais de fonction relative à la totalité de la société de façon abstraite et générale » et qu’on ne peut éviter d’analyser complémentairement et contradictoirement les fonctions manifestes et les fonctions cachées remplies par un élément ou une institution d’un ensemble social, il nous semble bien, avec cette dernière remarque, être en accord avec les règles de « l’analyse fonctionnelle évoluée » définies par H. Mendras.

    74Enfin, les résultats de cette analyse longitudinale et symptomatique des interviews incitent à considérer la famille des rencontres modernes comme non homogène et monolithique7. Les colloques (et réunions assimilées) pourraient aussi sans doute se scinder en différentes catégories, non seulement selon des dimensions comme l’objectif, la durée ou le volume, les rapports organisateurs-participants, mais encore selon la fonction prédominante assumée et le niveau privilégié de fonctionnement de la rencontre : niveau formel de la tâche, niveau informel des relations et communications internes, niveau stratégique des rapports inter-organisations ou des groupements. On peut déjà, sur cette base, discerner des profils de réunions préfigurant des types distincts : par exemple le colloque-séminaire à vocation psychosociologique ou de perfectionnement personnel, le colloque d’orientation socio-politique à finalité de changement social, de réforme des structures ou d’influence (qui peut aussi bien être un colloque d’étude de problème sous des angles disciplinaires multiples ou un colloque de sondage ou de consultation de l’opinion publique, de groupes ou d’organisations), le colloque ou journées d’étude d’information, de vulgarisation, d’échange d’expériences, le colloque national ou international de coopération (économique, scientifique, culturelle), de revendication ou de pression, interprofessionnel, interorganisationnel ou inter-étatique, etc… Mais l’élaboration d’une typologie reste encore prématurée tant que l’on n’a pas établi, de façon claire et définitive, la grille des critères et catégories utilisables pour une classification opératoire de toutes les rencontres, et la distinction entre l’ensemble des réunions de forme moderne et celui des réunions de forme traditionnelle.

    Etude des critères ou variables définissant la forme traditionnelle et la forme moderne

    75Cette distinction, nous sommes en mesure désormais de l’asseoir solidement sur l’ensemble des résultats de l’étude dont nous venons de rendre compte et sur les données antérieures. Il restera bien sûr à valider cette approche qualitative par une étude statistique. La démarche la plus simple nous paraît être de reprendre les critères ou caractéristiques attachés à chacune des formes. Par souci de clarté et de logique, nous passerons de l’examen des critères définissant le genre (résultats, objectifs, recrutement et implication des participants) à celui des critères définissant la forme (nature du groupe réuni, déroulement, animation, conduite de la réunion, structure, motivations et attentes des participants), et finirons par une réflexion sur les fonctions de chacune des deux familles de réunions.

    76Les résultats sont généralement prêts à l’avance dans les réunions traditionnelles, celles-ci servant surtout à les enregistrer formellement et à diffuser largement le travail de préparation très poussé effectué par les états-majors des groupes ou organisations. Ils peuvent être évalués en principe immédiatement ou à court terme et l’expression de la satisfaction ou de l’insatisfaction des participants est le plus souvent conditionnée par leur « allure générale » et leur fidélité aux objectifs fixés par les organisateurs ou perçus par les participants. A l’inverse, dans les réunions de type moderne, les résultats8 sont l’aboutissement logique du travail des groupes, commissions ou ateliers de réflexion. Ils reflètent plus ou moins ouvertement les opérations de transformation des informations entrant dans le système colloque, au sein des instances diverses de la rencontre. Souvent ils correspondent à une étape dans un processus plus long d’étude d’un problème embrassant plusieurs réunions successives. Enfin, ils ne peuvent être évalués qu’à long terme après que les participants eussent regagné leurs groupes ou organisations respectifs et que l’opinion publique en eût été informée par voie de presse. En conséquence, l’expression de la satisfaction ou de l’insatisfaction collective en fin de réunion n’est pas significative de ce qui s’est réellement passé ; elle est le produit ou le sous-produit de la vie affective et relationnelle du groupe-colloque9.

    77Les objectifs, dans les réunions se rattachant à la forme traditionnelle, apparaissent d’une manière générale comme liés aux buts poursuivis par les organisations ou groupements dont ils sont l’émanation et aux efforts que font les états-majors de ces groupements ou organisations pour sauvegarder ou renforcer leur cohésion et pour s’informer périodiquement des mouvements, aspirations, sentiments de la « base », enfin pour améliorer le fonctionnement de « l’appareil » et rendre crédibles aux yeux de l’opinion, des pouvoirs publics ou d’organisations concurrentes, leur puissance et leur vitalité. On pourrait distinguer parmi les objectifs attachés aux réunions de ce premier ensemble :

    • l’objectif de préparation de décisions ou d’études de décisions prises en comités restreints ;

    • l’objectif de création ou de renforcement d’un consensus au sein d’un groupe autour de certaines orientations générales ;

    • l’objectif statutaire d’établissement du bilan des résultats obtenus par une équipe dirigeante, au cours d’une période déterminée ;

    • l’objectif de préparation de futures rencontres plus importantes ou au contraire d’exploitation, en réunions restreintes, des résultats de réunions plus vastes déjà tenues ;

    • l’objectif de coordination de différentes organisations intéressées à la définition d’une stratégie commune ou de revendications communes à promouvoir.

    78Enfin, s’il s’agit de rencontres scientifiques ou techniques (outre les objectifs déjà cités) :

    • l’objectif d’information réciproque des chercheurs de même discipline ou de disciplines très voisines sur des travaux ou recherches en cours ;

    • l’objectif de regroupement et de critique de travaux et recherches diverses en vue de leur publication ;

    • l’objectif de dépaysement, de détente, de contacts interpersonnels.

    79Les réunions de forme moderne ne peuvent avoir ces objectifs puisqu’une de leurs caractéristiques importantes est d’être hétérogènes, de répondre davantage à des besoins globaux et diffus, c’est-à-dire propres à des publics divers, à des individus dispersés ayant des préoccupations ou intérêts communs ou à différents groupements ou organisations – n’ayant en principe aucun lien organique, ni communication régulière, mais dont les membres sont parfois appelés à collaborer dans le cadre de services publics ou d’intervention sociale – ou à des besoins de « la machine administrative » ou de milieux très proches des lieux de décision ou des lieux de créativité collective de la société, plutôt qu’à des besoins spécifiques à un groupement ou une organisation particulière. Les différents objectifs que l’on peut attribuer à ces réunions sont les suivants :

    • l’objectif d’étude de problèmes, de mise au point de solutions, projets, réponses à des problèmes collectifs ou sociaux par la confrontation d’experts, de spécialistes dont l’approche pourrait être générale, pragmatique ou pluridisciplinaire. L’objectif pourra être plus particulièrement de définir un modèle de gestion, d’action sociale ou d’intervention dans telle ou telle zone de la société, de sensibiliser l’opinion publique à ce modèle et d’exercer des pressions sur les pouvoirs publics pour son adoption ;

    • l’objectif de création de communications, de relations, d’échanges entre membres d’organisations ou de groupements sociaux différents, parfois de création de groupements nouveaux ;

    • l’objectif de sensibilisation, de formation, de perfectionnement d’individus venus essentiellement à titre personnel – même si les motivations professionnelles sont à la base de leur participation – et ayant des attentes comparables à l’égard de techniques, connaissances, informations nouvelles et spécialisées ;

    • l’objectif de consultation, de sondage de publics ou de populations composées de personnes désignées pour leur compétence, leurs responsabilités ou leur statut pour donner leur avis ou leurs critiques sur des projets, des modèles d’interventions ou de réformes élaborées ailleurs par des groupes ou comités d’experts ou d’autres colloques ayant pour objectif l’étude de problèmes ou la mise au point de solutions ou de modèles ;

    • l’objectif d’information générale ou de vulgarisation à l’intention de publics assez larges qui achètent en général leur droit de participation et de réflexion à ces réunions, comme ils achèteraient des « formations spécialisées » ou des séminaires de perfectionnement psychologique ;

    • l’objectif de protestation contre des décisions, des projets administratifs ou politiques ; ou de soutien à des idées ou des actions entreprises auxquelles l’opinion est peu sensibilisée.

    80Il faut noter que les deux derniers objectifs peuvent aussi bien avoir leur place dans le premier ensemble, quand ils ne sont pas associés à d’autres caractéristiques qui font l’originalité des réunions modernes, notamment l’hétérogénéité du groupe réuni. D’ailleurs, aurait-il été possible de caractériser les objectifs de chacune des deux familles de rencontre sans prendre en considération ce dernier point ? Il faut rappeler que les participants des réunions traditionnelles sont, d’une façon générale, membres de l’organisation ou du groupement initiateur de la rencontre. Le fait que ces réunions comptent parfois un certain nombre d’invités extérieurs à l’organisation invitante n’enlève rien au caractère homogène du groupe réuni. L’implication des participants dans la tâche proposée, dans les discussions de commissions ou dans les débats pléniers est variable, souvent assez grande et peut aller croissant en raison de l’attachement des membres à la vie de l’organisation ou au progrès de la discipline ou du domaine professionnel concerné. De ce fait, une réunion de ce type ne constitue pas à proprement parler un groupe temporaire, mais comme l’indique G. Gurvitch10 l’actualisation, la mise en activité d’un groupement à distance. C’est pourquoi, selon de nombreux interviewés, le congrès reflète les structures, les stratifications, les tensions, les rituels de la société et de ses grandes organisations.

    81A l’inverse, les participants des réunions dites modernes ne constituent à peu près jamais de groupes préexistants au colloque. Leur hétérogénéité, la diversité souvent assez grande de leurs origines sociales, professionnelles, disciplinaires, politiques, le fait qu’ils soient fréquemment choisis indépendamment de leur appartenance, mais plutôt en fonction de leur compétence, de leur rôle ou place dans certains processus de décision ou d’information ou de perfectionnement – à moins qu’ils ne se choisissent eux-mêmes, comme dans les réunions à orientation psychosociologique, d’information ou de perfectionnement – rendent d’ailleurs aléatoire la naissance d’un groupe même temporaire. Dans le meilleur des cas, le groupe se crée et fonctionne, pour la durée déterminée à l’avance de la rencontre, comme un microcosme social où se développent divers phénomènes – qui relèvent de l’analyse psychologique ou psychosociologique – dont une tendance à l’autonomisation par rapport à la société globale et par rapport à l’équipe ou l’organisme initiateur (« c’est une réalité sociologique qui peut échapper à ses créateurs et mener une vie autonome ou en réaction contre eux »). Dans ce dernier cas, l’implication peut être grande, mais dans les réunions d’étude de problèmes ou d’information, la nature de la tâche (exogène par rapport à la vie des individus et à leurs groupes d’appartenances) n’incite pas à une grande implication (nous avons vu dans le chapitre III, en évoquant les travaux de John Cohen, que l’hétérogénéité d’un groupe débattant d’un problème abaisse le taux d’implication personnelle et élève a contrario le degré d’objectivité et les chances de réussite de la réunion).

    82Il n’est peut-être pas encore aisé, en considérant simplement les indications regroupées autour de l’examen de ces trois critères : résultats, objectifs, recrutement et composition du groupe réuni, de voir la cohérence ou l’implication mutuelle des caractéristiques de la forme traditionnelle ou ancienne, et celle des éléments caractéristiques de la forme moderne. Ce qui devrait pourtant apparaître clairement, c’est que la fonctionnalité des réunions traditionnelles est à rapporter à la vie et au dynamisme de groupements particuliers ou d’organisations particulières, tandis que celle des réunions de forme moderne est à rechercher au niveau d’espaces sociaux plus vastes (réseaux d’organisations particulières, régions, zones de développement économique et social, constellations de centres de décisions ou de pouvoirs), ou au contraire beaucoup plus restreints (individus, relations interpersonnelles).

    83L’analyse des autres dimensions, selon lesquelles s’opposent encore les deux formes concurrentes de réunions, le déroulement, l’animation, la conduite de la réunion et la structure, confirment ces observations.

    Précisions sur les notions de structure, de déroulement

    84Nous appellerons structure de la rencontre, la réalité définie par les trois aspects suivants : l’agencement des activités d’une rencontre et leur degré d’intégration, l’interaction entre les différents niveaux – formels et informels, relations interindividuelles et relations de sous-groupes – d’une rencontre, les rapports entre le foyer et la périphérie, ou entre l’équipe d’organisation et d’animation et les participants. La notion de déroulement recouvre la succession des activités ou des séquences et désigne le degré de complexité du système de production de la rencontre. En fait, structure et déroulement ne peuvent être vraiment isolés, car ils définissent conjointement la même réalité, même si le déroulement renvoie à une vision plutôt diachronique et la structure à une perspective plutôt synchronique. Par la suite, lors de l’étude statistique, nous serons contraint de simplifier et de schématiser nos définitions des critères, sans quoi l’exploration informatique des fiches des rencontres, établies à partir des comptes rendus de presse ou des comptes rendus d’entretiens, aurait été difficile à réaliser. Nous serons ainsi amené à répertorier quatre types de structures, selon le degré de rigidité de la rencontre ou de conformité des faits aux programmes préétablis, et quatre types de déroulement selon le degré de complexité et d’intégration des activités, se dédoublant eux-mêmes en fonction de l’échelon de la rencontre (nationale ou internationale), ou de l’importance des activités annexes et pratique (ateliers, exercices, manipulations, etc…).

    85Le caractère assez rigide, stéréotypé et codifié de la réunion de forme traditionnelle ne peut être contesté, ce qui a fait dire, à de nombreux interviewés, que celle-ci ne faisait que reproduire la forme organisationnelle de l’entreprise industrielle ou des principaux groupements de notre société, ou la forme ritualisée de l’institution parlementaire : cérémonial solennel d’ouverture ou d’accueil, passage des « vedettes » ou des « ténors » de l’organisation à la tribune, débats et travaux de commissions – parfois en alternance – cérémonial de clôture, un peu moins solennel en général, parfois renforcé par la présence d’une personnalité de haut rang, extérieure à l’organisation invitante…, ce sont là les étapes du déroulement d’une réunion de forme traditionnelle, même de dimension modeste. De ce fait, le niveau formel de la réunion est privilégié aux dépens de la vie souterraine (relationnelle, affective, sociale) qui, non reconnue, est refoulée autant que possible hors du champ de manœuvres de la rencontre, et les rapports organisateurs-participants sont marqués par la prise de distance des uns par rapport aux autres, ou alors parfois par la démagogie. La contestation à l’égard des dirigeants est rendue plus difficile par le formalisme de la réunion, le caractère représentatif de ces dirigeants ; le consensus est recherché par tous les membres du groupe, et l’identification de ces derniers aux « leaders » stimulée par tous les moyens. Dans ce contexte, la contestation ou la critique des organisateurs revient à une remise en cause de l’organisation elle-même, ce qu’aucun de ses membres, surtout si consensus et identification jouent à plein, ne peut tolérer. Enfin, la conduite de ce type de réunion ne peut s’inspirer que du modèle parlementaire, aménagé pour correspondre aux besoins de la tâche à accomplir, et au type de groupement initiateur. Le rôle principal est tenu par le président ou une personnalité prestigieuse indépendante, réglant le déroulement selon le programme préétabli, mais aussi en tenant compte des arbitrages rendus nécessaires par le jeu de multiples influences et pressions, souvent attendues, mais aussi se révélant parfois dans le cours de la réunion. Les rôles de second plan, bien que techniquement fondamentaux, sont les rôles de modérateurs dans les commissions et groupes de travail, les rôles de distributeurs de parole dans les séances plénières, et les rôles de rapporteurs, tous répartis à l’avance par l’équipe dirigeante.

    86Les réunions de forme moderne, en raison de leur composition, de leurs objectifs et des résultats visés, de la nature du groupe réuni (voir ci-dessus) doivent se contenter d’une structure beaucoup plus souple, et faire appel à une animation plus pédagogique et psychologique que parlementaire ou statutaire, ne serait-ce que parce que les aspects informels de la réunion sont reconnus comme lieux où s’originent des processus de blocage ou de stimulation du dynamisme de la réunion, et que le déroulement prend parfois – en raison de la composition et du recrutement – un aspect un peu anarchique. Selon que la tâche d’étude de problème, ou au contraire la formation, le perfectionnement ou la sensibilisation des participants sont l’élément essentiel, l’intégration des activités productives et même sociales sera plutôt poussée, ou au contraire négligée. Mais, dans les deux cas, la recherche d’une élaboration collective, d’une certaine créativité, l’attente de l’inattendu exigent, outre une certaine souplesse d’organisation, des rapports plus égalitaires – au moins durant les phases de confrontation, d’élaboration, de débat général – et une possibilité de contestation des organisateurs et dirigeants de la réunion. Ajoutons que la contestation – devenue d’ailleurs rituelle – est d’autant plus aisée que les organisateurs ou animateurs ne sont jamais, en principe, représentatifs du groupe auquel s’identifient les participants, puisque le groupe réuni est un groupe temporaire non préexistant au colloque, et que l’obtention d’un consensus n’est pas l’objet de la réunion. On peut presque penser que la souplesse, disons la relative non directivité de la conduite du colloque – en rapport avec la recherche de la créativité collective, de participation, d’expression et d’implication individuelle – appelle nécessairement la contestation dans la mesure où elle crée une certaine insécurité, une certaine anxiété qui, en se libérant contre les éléments faisant figure de bouc émissaire, s’inscrivent dans la fonction cathartique reconnue au colloque. N’est-ce pas d’ailleurs l’une des motivations ou attentes des participants de ces réunions que de pouvoir non seulement accroître leurs connaissances générales techniques ou scientifiques, multiplier les relations interpersonnelles même superficielles, apprendre à collaborer et à créer des idées en commun avec d’autres, mais encore et surtout de s’exprimer assez librement en public ?

    Approfondissement des hypothèses sur les fonctions sociales des congrès et colloques

    87Cette dernière observation nous entraîne à reprendre et à développer notre réflexion et nos hypothèses sur les fonctions des rencontres, en nous efforçant d’opérer une dissociation entre les fonctions spécifiques aux réunions traditionnelles, et celles qu’on pourrait attribuer aux réunions de forme moderne. Ainsi que nous l’ont suggéré diverses données regroupées dans ce chapitre, les fonctions des réunions traditionnelles sont à considérer dans le cadre des unités sociales que sont certains groupements particuliers, certaines organisations dont le statut social et les statuts juridiques impliquent qu’ils aient recours aux assemblées délibératives pour vivre et se donner des institutions internes indispensables à leur fonctionnement et à leur évolution. Ce qui ne les empêche pas d’organiser des réunions non statutaires11 quoique souvent sur le même modèle que les précédents, mais pas toujours. Ainsi nous avons maints exemples de colloques, journées d’étude, séminaires de forme assez moderne, tenus par des partis politiques, des syndicats, des groupements professionnels, des institutions religieuses, c’est-à-dire des groupes ou organisations ayant naturellement vocation à tenir des réunions de type traditionnel. Mais alors la fonctionnalité de ces réunions exceptionnelles n’est pas à rechercher dans le cadre interne de ces groupements ou organisations. Elle est à situer dans l’ensemble social défini par les milieux ou organismes impliqués dans les réunions ou concernés par leurs résultats, même si, dans cet ensemble, l’organisation invitante occupe la place centrale. Nous sommes, dans ce dernier cas, ramené à l’espace social (espace interprofessionnel, interdisciplinaire, interorganisationnel, espace géographique, économique ou politique déterminé) par rapport auquel peuvent être examinées les fonctions des réunions de forme moderne.

    88Mais comment entendre le concept de fonction ? Faut-il le comprendre comme l’école fonctionnaliste du début du siècle (cf. travaux de Malinowski) qui définissait la fonction d’un élément de civilisation comme sa contribution à la perpétuation d’une configuration socio-culturelle déterminée, ou comme une réponse à un besoin bien défini émergeant au sein de cette configuration ? Faut-il l’entendre comme A.R. Radcliffe Brown12 c’est-à-dire comme « la contribution qu’une activité partielle apporte à l’activité totale dont elle fait partie » ou, plus précisément encore, comme le rôle de certaines institutions ou certains systèmes subsidiaires, au sein d’une structure sociale globale, pour maintenir la stabilité de cette structure ? Ou faut-il l’entendre comme R.K. Merton13 c’est-à-dire « comme certaines conséquences d’un groupe de phénomènes qui contribuent par leur action à l’adaptation ou l’ajustement d’un système » ?

    89C’est plutôt dans ce dernier sens que nous avons envisagé les fonctions des réunions. En effet, quel est le rôle des réunions de forme traditionnelle sinon, en facilitant la gestion, le fonctionnement, l’entretien, voire le renforcement des systèmes sociaux limités (ou de systèmes de connaissances et de savoirs déterminés, gérés par des communautés scientifiques), d’en permettre l’adaptation ? De quelle façon ? Il nous suffira de rappeler, en les regroupant, les éléments déjà énoncés dans le chapitre précédent ou dans ce chapitre, notamment lorsque nous avons étudié les objectifs des réunions – qui peuvent être, dans la plupart des cas, quand ils sont réalisés, assimilés aux fonctions manifestes des réunions – ou lorsque nous avons fait les hypothèses sur leurs fonctions latentes à l’occasion de la définition des niveaux selon lesquels pourrait être appréhendé le congrès ou le colloque.

    90Les fonctions manifestes des réunions traditionnelles nous paraissent pouvoir se résumer dans les deux ou trois points suivants :

    • permettre à un groupement à distance de se rassembler et de se compter ;

    • permettre à l’équipe dirigeante d’évaluer la force des tendances et des sous-groupes en son sein, de repérer les stratégies fractionnistes et de mettre sur pied des compromis sauvegardant l’unité et la cohésion du groupe ;

    • permettre au groupement de trouver des consensus ou de prendre des décisions qui soient l’expression de la volonté collective ;

    • permettre un renouvellement périodique de l’équipe dirigeante, par cooptation ou élection de jeunes cadres ;

    • permettre au groupe ou à l’organisation d’apparaître sur la scène de la vie sociale et politique et de faire connaître ses buts, son action, ses exigences, ses résultats. D’autres fonctions sont moins visibles et agissent de manière latente sur la vie ou le dynamisme du groupement ou de l’organisation dont la rencontre est l’émanation ou l’expression :

    • tout d’abord les deux fonctions complémentaires :

      1. de rejet des positions extrêmes ou des tendances extrêmes dans le groupe, au profit d’une position ou d’une tendance « centriste », c’est-à-dire moyenne14,

      2. de récupération des membres ou sous-groupes marginaux de l’organisation, par l’attribution du statut reconnu de « minorité » et d’un temps de parole à la tribune ;

    • ensuite une fonction de « dé-bureaucratisation », de dé-rigidification de l’appareil central du groupement ou de l’organisation, par injection d’informel, d’effervescence, de licence même, l’espace d’un congrès (fonction à rapprocher de la fonction des fêtes dans les sociétés dites archaïques, qui est une fonction de re-création du monde ou de régénération de la société)15 ; on peut aussi parler, dans certains cas, de rajeunissement par la crise non pas des valeurs ou des finalités, mais des objectifs et des procédures16 ;

    • enfin la fonction de colmatage et de renforcement idéologique, par stimulation des tendances à l’identification de la « base » ou de la périphérie au foyer central actif du groupement ou de l’organisation17, et la fonction concomitante de contrôle du discours que l’organisation tient sur elle-même et qui la caractérise ou l’identifie aux yeux du pouvoir ou de l’opinion publique.

    91Mais ces diverses fonctions latentes que remplissent à notre avis les rencontres, congrès, assemblées…, ne peuvent-elles se ramener, en dernier ressort, à la fonction qui les subsumerait toutes, une fonction qui viserait le rééquilibrage des forces, la réduction des tensions venant des profondeurs du groupement et de l’organisation, la résistance aux pressions externes, sans fermeture du système aux changements, c’est-à-dire la fonction d’adaptation ?

    92Il ne semble pas que les fonctions attribuées aux réunions de forme moderne soient de nature radicalement différente ; sauf que s’appliquant, opérant dans des ensembles sociaux plus vastes, de nature plutôt interactionnelle (champ inter-organisationnel, interprofessionnel, intergroupal, interindividuel), elles apparaissent comme davantage liées au dynamisme social global. Quelles sont-elles ?

    93Les fonctions manifestes de ces réunions, comme celles que remplissent les réunions traditionnelles, sont identifiables aux objectifs que nous avons définis un peu plus haut. Elles tiennent dans les trois ou quatre propositions synthétiques suivantes :

    • la fonction de communication interindividus, inter-groupes, inter-organisations, ou fonction d’établissement de circuits transversaux entre milieux, secteurs, zones de savoirs, de techniques, de compétences, d’idéologies ou d’informations ou de circuits verticaux entre novateurs et retardataires au sein de complexes organisationnels ;

    • la fonction de formation et de perfectionnement des individus participant aux réunions en tant que personnes désirant accroître leur potentiel de connaissances, d’informations ou d’aptitudes à réagir ou à s’exprimer dans des structures sociales diverses, ou en tant que professionnels souhaitant acquérir des techniques, des informations d’ordre stratégique, de l’expérience ;

    • la fonction de création d’idées nouvelles, de modèles nouveaux d’intervention ou d’action sociale, de projets, de groupes nouveaux, ou fonction peut-on dire de facilitation du surgissement de l’innovation sociale ou du transfert de l’innovation d’un secteur à un autre ;

    • la fonction d’auscultation du système social ou de certains de ses sous-systèmes composants et de diagnostic sur des situations ou problèmes sociaux ou sur l’état des relations au sein du système social.

    94L’appréhension des fonctions latentes des réunions nouvelles exige semble-t-il un élargissement de la perspective et du champ d’observation des effets éventuels de ces réunions. En bref, la considération des fonctions latentes des colloques renvoie à une analyse de la structure sociale globale, ce que nous entreprendrons dans un chapitre ultérieur pour une interprétation plus large et plus profonde des fonctions sociales des colloques. Pour l’instant nous nous contenterons d’avancer les hypothèses suivantes :

    1. Dans la mesure où les fonctions manifestes des réunions de forme moderne, ci-dessus spécifiées, se réalisent effectivement, elles contribuent ensemble vraisemblablement à soutenir les tendances profondes du système social. Sans anticiper ici sur les analyses des prochains chapitres, on peut d’ores et déjà définir ces tendances profondes comme des tendances au développement économique, à la croissance industrielle, à la planification centralisée des activités productives, au resserrement des lieux de décision et à leur éloignement de la base. L’épanouissement de ces tendances reposerait, au moins partiellement à notre avis, sur des facteurs comme la mise en communication des systèmes d’informations et de savoirs des milieux économiques et sociaux, des organisations de production et de gestion, comme la stimulation de la créativité collective (au moins la créativité d’une certaine élite sociale et intellectuelle) et l’accélération du changement social (notamment du changement dans le domaine institutionnel et dans le domaine des mentalités), comme l’aménagement de processus de décision et d’influence, enfin, comme l’amélioration des capacités et aptitudes individuelles au dialogue, à la discussion selon les normes et modèles du système central de coordination. Ces facteurs correspondent aux fonctions latentes des réunions nouvelles.

    2. Mais l’épanouissement de ces tendances fondamentales ne peut se réaliser sans à-coups, sans traumatismes dans certaines zones du système social, en un mot sans dégâts au niveau des individus et des petits groupes, groupes primaires et communautaires notamment. La crise d’identité de certains groupes ou institutions traditionnels, l’angoisse existentielle et le sentiment d’isolement d’une fraction importante des individus de notre société, certaines disparités ou déséquilibres, notamment entre les rythmes d’évolution des différents secteurs ou sous-systèmes de la société, appellent des correctifs susceptibles d’atténuer les effets trop négatifs de la croissance et du développement économique. Parmi ces correctifs nous pensons que les colloques jouent un rôle, surtout quand les fonctions de mise en relation inter-personnelles, de dépassement de certains cloisonnements rigides, de catharsis et de libération de la spontanéité individuelle et collective, et même de l’agressivité (traduite sous forme de « prise de parole sauvage ») se trouvent remplies.

    95Renforcement des tendances « dures » du système d’une part, compensation des effets négatifs de ce renforcement d’autre part, ne retrouvons-nous pas ici l’action de rééquilibrage et de réduction des tensions que nous avons évoquée ci-dessus à propos des fonctions remplies par les réunions traditionnelles dans le cadre des groupements et organisations ? Ces derniers traits ne définissent-ils pas, dans ce qu’elle a d’essentiel, la fonction d’adaptation rapportée ici à des ensembles sociaux englobants par rapport aux groupements et organisations, au sein desquels opèrent les fonctions des réunions de forme traditionnelle ?

    96On aimerait achever cette réflexion sur les fonctions sociales des rencontres par deux observations qui pourraient éclairer d’abord les rapports entre les fonctions attachées aux réunions de forme traditionnelle et celles liées aux réunions de forme moderne, ensuite l’ambiguïté qu’il peut y avoir dans notre définition des deux ensembles de fonctions répondant aux besoins contradictoires de consolidation des structures dans lesquelles elles opèrent, et d’innovation ou de compensation, qui ne va pas sans érosion de ces structures. A propos de ce dernier point, il convient de rappeler que réunions traditionnelles et réunions modernes ont été appréhendées globalement dans leurs effets aux échelons qui leur correspondent respectivement. S’il ne fait pas de doute qu’une même réunion peut remplir diverses fonctions complémentaires ou même antagonistes, selon le niveau auquel on se place (niveau formel de la tâche, niveau informel des relations, échanges, communications, vie sociale ; niveau stratégique qui participe, comme on l’a vu, des deux niveaux précédents), il est non moins clair que certains congrès, assemblées ou assises remplissent plus ou mieux certaines fonctions que d’autres, et il en va de même pour les colloques, séminaires ou journées d’étude, ce qui nous renvoie, pour une discussion plus fine des fonctions, à une typologie des réunions. Il est bien évident que ce sont les réunions de forme moderne, définissant une institution nouvelle dans notre société, qui nous intéressent ici, et auxquelles nous consacrerons les chapitres portant sur l’analyse plus approfondie des fonctions sociales.

    97Sur le second point, on peut déjà souligner la conclusion qui se dévoilait à mesure que progressait notre réflexion, à savoir la symétrie – relative mais réelle – des deux ensembles de fonctions latentes étudiées, tendant à l’actualisation de la même finalité, dans des champs ou des cadres sociaux différents ; mais il faut bien admettre que le changement de dimension du champ d’effection d’une activité peut quelquefois en changer la nature ou la signification. En l’occurrence, le fait que les fonctions, dans l’un et l’autre cas, tendent à l’adaptation du système dans lequel elles opèrent ne signifie pas que la notion d’adaptation ait le même sens dans les deux cas. A l’échelon de l’organisation ou du groupement particulier, l’adaptation signifie acquérir le minimum possible de conduites nouvelles ou tolérer le minimum possible de changements structurels pour persister dans son être, sa nature, ses structures, sa trajectoire d’évolution. A l’échelon inter-organisationnel, inter-groupal, interprofessionnel ou inter-disciplinaire, bref, à un échelon plus vaste et plus complexe, l’adaptation signifie des transformations plus notables (particulièrement des structures, des unités sociales partielles), des acquisitions nouvelles plus importantes pour parvenir à un équilibre qui ne compromette pas, à long terme, les finalités du système. Ainsi, même si le couple consolidation-innovation, ou renforcement-assouplissement des structures est inhérent aux deux types de fonctions, il ne nous paraît pas pertinent de conclure que ces derniers jouent dans le même sens, au sein du contexte social global, puisque l’adaptation que réalise le second passe nécessairement pas une érosion des structures d’unités partielles, que le premier contribue à consolider. Enfin, il n’est pas dit, à considérer les choses de plus haut, que les deux ensembles de fonctions ne soient pas, par quelque côté, solidaires dans leur antagonisme, et incompatibles dans leur complémentarité : ils dessinent un vaste jeu, une large combinaison de forces qui agissent dans des sens tantôt opposés, tantôt convergents, et contribuent au dynamisme du système social global.

    Ouvrages consultés

    Bibliographie

    GURVITCH (G.) – Vocation actuelle de la sociologie, Paris, P.U.F., 1957.

    TAPIA (C.) – Dynamique de groupe et pédagogie. Dictionnaire du savoir moderne, C.E.P. L. 1972.

    MENDRAS (H.) – Eléments de sociologie, Paris, Armand-Colin, 1972.

    RADCLIFFE-BROWN (A.R.) – Structures et fonctions dans la société primitive, Paris, Ed. de Minuit, 1968.

    MERTON (R.K.) – Eléments de théorie et de méthode sociologique, Paris, Plon, 1965.

    CAILLOIS (R.) – L’homme et le sacré, Paris, Gallimard, 1950.

    COSER (L.) – La fonction des conflits sociaux, in A. LEVY. Textes fondamentaux anglais et américains, Paris, Dunod, 1968.

    Notes de bas de page

    1 La consigne générale de ces entretiens était : « Voulez-vous que nous parlions de votre expérience personnelle des rencontres, congrès, colloques, etc…? ».

    2 Les indications fournies sur d’autres intitulés nous paraissent trop fragmentaires, imprécises, approximatives pour pouvoir être rapportées et utilisées.

    3 En fait aucun interviewé ne conteste la double réalité du colloque ; simplement, certains ont tendance plus que d’autres à occulter les phénomènes collectifs inhérents au rassemblement d’individus pour ne considérer que l’objectif ou la tâche formelle confiée au groupe.

    4 Voir la classification des groupes dans « La vocation actuelle de la sociologie », Georges GURVITCH (ouvrage déjà cité).
    Un groupe à distance est, selon G. GURVITCH, un groupe dont les membres ne sont réunis que périodiquement ou même jamais réunis (comme par exemple une classe sociale). La cohésion du groupement repose sur les attitudes collectives communes des membres.

    5 Voir un bref résumé des positions de ce courant pedagogique dans mon article « Dynamique de groupe et pédagogie ». Dictionnaire du savoir moderne. La pédagogie CEPL 1972.
    Voir aussi les travaux et ouvrages de J. ARDOINE, M. LOBROT, G. LAPASSADE et M. LOUREAU.

    6 H. MENDRAS. « Eléments de sociologie ». Armand Collin, Paris 1972, p. 122.

    7 Les rencontres traditionnelles se distinguent, nous l’avons vu, selon le genre : professionnel, politique, syndical, confessionnel, technique, scientifique.

    8 Dans de nombreuses réunions de type moderne, il n’existe pas nécessairement de résultats formels. La conclusion des réunions peut consister en une évaluation de la réflexion menée en groupe ou dans une synthèse générale des travaux qui n’est pas l’essentiel de ce qui a été produit par le colloque, celui-ci pouvant être appréhendé au niveau des acquits des participants ou des conclusions informelles du « staff organisateur ».

    9 Nous développerons ce point dans un chapitre ultérieur, lorsque nous étudierons certains aspects du déroulement d’un colloque choisi comme cas d’observation.

    10 G. GURVITCH. « La vocation actuelle de la sociologie ». Paris, Puf 1957, voir notamment chapitre sur les groupements.

    11 Il est non moins vrai que certains milieux et certains groupements ont tendance à s’en tenir plutôt à une forme de rencontre qu’à une autre ; par exemple, certains organismes, associations, instituts, centres d’étude créés spécialement par la coopération de plusieurs organisations particulières ou par l’Etat et l’administration, ou par la coopération de l’Etat, de l’Université et l’industrie pour organiser des colloques interprofessionnels, intersectoriels, interdisciplinaires, réunissant l’élite des différents milieux pour l’étude d’un problème ou d’une réforme sociale. De même, on le verra plus abondamment dans l’un des prochains chapitres, certaines professions nouvellement créées (en rapport avec les besoins d’éducation, d’animation sociale ou socio-culturelle, psychothérapeutiques, de conseils, d’aménagement régional ou de développement économique, etc.) ne conçoivent de se réunir, en raison de la nature de leurs besoins et des caractéristiques de leurs activités, que dans le cadre de rencontres de forme moderne. Cependant cette correspondance, d’ailleurs relative, ne doit pas incliner à substituer aux différents critères délimitant la forme, que nous avons eu beaucoup de mal à déterminer, la structure de l’organisme initiateur de la réunion ou son statut juridique, son expérience historique ou l’ancienneté de ses traditions, encore que ce dernier facteur soit précieux comme repère de la nature des réunions.

    12 A. R. RADCLIFFE BROWN. Structure et fonction dans la société primitive. Edition de Minuit. Paris 1968.

    13 R. K. MERTON. Eléments de théorie et de méthode sociologique. Plon. Paris 1965.

    14 Voir les résultats de notre étude sur le colloque de Pont-à-Mousson dans l’un des prochains chapitres. Dans l’analyse du processus préparatoire du colloque (notamment dans le pré-colloque ou réunion préparatoire) nous avons vu comment, progressivement, de séance en séance, les compromis ont été trouvés et ont permis la progression du travail, grâce au renforcement de la tendance idéologique dite moyenne ou « centriste » et la marginalisation des tendances extrémistes.

    15 R. CAILLOIS. « L’homme et le Sacré ». Paris. Gallimard 1950.

    16 Voir à cet égard, l’étude de L. COSER, sur la fonction des conflits dans les groupes. L’une de ces fonctions, selon COSER, serait le réajustement des objectifs, des procédures, des conduites aux finalités.

    17 Définissant la Convention, équivalent de Congrès politique ou de congrès préparatoire à un Congrès politique, MORGAN, HOLMES et BUNDY (« Méthode dans l’éducation des adultes ») écrivent : « Un des principaux avantages de la convention est qu’elle donne au participant individuel l’occasion de voir l’organisation comme un corps important auquel il s’identifie. Si la convention est bien menée, sa fidélité est stimulée, son ego rehaussé, et sa consécration au mouvement renforcée. Il retourne chez lui en ressentant de la fierté à faire partie du mouvement ».

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    1 La consigne générale de ces entretiens était : « Voulez-vous que nous parlions de votre expérience personnelle des rencontres, congrès, colloques, etc…? ».

    2 Les indications fournies sur d’autres intitulés nous paraissent trop fragmentaires, imprécises, approximatives pour pouvoir être rapportées et utilisées.

    3 En fait aucun interviewé ne conteste la double réalité du colloque ; simplement, certains ont tendance plus que d’autres à occulter les phénomènes collectifs inhérents au rassemblement d’individus pour ne considérer que l’objectif ou la tâche formelle confiée au groupe.

    4 Voir la classification des groupes dans « La vocation actuelle de la sociologie », Georges GURVITCH (ouvrage déjà cité).
    Un groupe à distance est, selon G. GURVITCH, un groupe dont les membres ne sont réunis que périodiquement ou même jamais réunis (comme par exemple une classe sociale). La cohésion du groupement repose sur les attitudes collectives communes des membres.

    5 Voir un bref résumé des positions de ce courant pedagogique dans mon article « Dynamique de groupe et pédagogie ». Dictionnaire du savoir moderne. La pédagogie CEPL 1972.
    Voir aussi les travaux et ouvrages de J. ARDOINE, M. LOBROT, G. LAPASSADE et M. LOUREAU.

    6 H. MENDRAS. « Eléments de sociologie ». Armand Collin, Paris 1972, p. 122.

    7 Les rencontres traditionnelles se distinguent, nous l’avons vu, selon le genre : professionnel, politique, syndical, confessionnel, technique, scientifique.

    8 Dans de nombreuses réunions de type moderne, il n’existe pas nécessairement de résultats formels. La conclusion des réunions peut consister en une évaluation de la réflexion menée en groupe ou dans une synthèse générale des travaux qui n’est pas l’essentiel de ce qui a été produit par le colloque, celui-ci pouvant être appréhendé au niveau des acquits des participants ou des conclusions informelles du « staff organisateur ».

    9 Nous développerons ce point dans un chapitre ultérieur, lorsque nous étudierons certains aspects du déroulement d’un colloque choisi comme cas d’observation.

    10 G. GURVITCH. « La vocation actuelle de la sociologie ». Paris, Puf 1957, voir notamment chapitre sur les groupements.

    11 Il est non moins vrai que certains milieux et certains groupements ont tendance à s’en tenir plutôt à une forme de rencontre qu’à une autre ; par exemple, certains organismes, associations, instituts, centres d’étude créés spécialement par la coopération de plusieurs organisations particulières ou par l’Etat et l’administration, ou par la coopération de l’Etat, de l’Université et l’industrie pour organiser des colloques interprofessionnels, intersectoriels, interdisciplinaires, réunissant l’élite des différents milieux pour l’étude d’un problème ou d’une réforme sociale. De même, on le verra plus abondamment dans l’un des prochains chapitres, certaines professions nouvellement créées (en rapport avec les besoins d’éducation, d’animation sociale ou socio-culturelle, psychothérapeutiques, de conseils, d’aménagement régional ou de développement économique, etc.) ne conçoivent de se réunir, en raison de la nature de leurs besoins et des caractéristiques de leurs activités, que dans le cadre de rencontres de forme moderne. Cependant cette correspondance, d’ailleurs relative, ne doit pas incliner à substituer aux différents critères délimitant la forme, que nous avons eu beaucoup de mal à déterminer, la structure de l’organisme initiateur de la réunion ou son statut juridique, son expérience historique ou l’ancienneté de ses traditions, encore que ce dernier facteur soit précieux comme repère de la nature des réunions.

    12 A. R. RADCLIFFE BROWN. Structure et fonction dans la société primitive. Edition de Minuit. Paris 1968.

    13 R. K. MERTON. Eléments de théorie et de méthode sociologique. Plon. Paris 1965.

    14 Voir les résultats de notre étude sur le colloque de Pont-à-Mousson dans l’un des prochains chapitres. Dans l’analyse du processus préparatoire du colloque (notamment dans le pré-colloque ou réunion préparatoire) nous avons vu comment, progressivement, de séance en séance, les compromis ont été trouvés et ont permis la progression du travail, grâce au renforcement de la tendance idéologique dite moyenne ou « centriste » et la marginalisation des tendances extrémistes.

    15 R. CAILLOIS. « L’homme et le Sacré ». Paris. Gallimard 1950.

    16 Voir à cet égard, l’étude de L. COSER, sur la fonction des conflits dans les groupes. L’une de ces fonctions, selon COSER, serait le réajustement des objectifs, des procédures, des conduites aux finalités.

    17 Définissant la Convention, équivalent de Congrès politique ou de congrès préparatoire à un Congrès politique, MORGAN, HOLMES et BUNDY (« Méthode dans l’éducation des adultes ») écrivent : « Un des principaux avantages de la convention est qu’elle donne au participant individuel l’occasion de voir l’organisation comme un corps important auquel il s’identifie. Si la convention est bien menée, sa fidélité est stimulée, son ego rehaussé, et sa consécration au mouvement renforcée. Il retourne chez lui en ressentant de la fierté à faire partie du mouvement ».

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    Tapia, C. (1980). Chapitre V. Représentations, opinions, attitudes des congressistes et « colloqueurs ». In Colloques & sociétés. Paris: Éditions de la Sorbonne. https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.77809
    Tapia, Claude. « Chapitre V. Représentations, opinions, attitudes des congressistes et “colloqueurs” ». In Colloques & sociétés. Paris: Éditions de la Sorbonne, 1980. doi:10.4000/books.psorbonne.77809.
    Tapia, Claude. « Chapitre V. Représentations, opinions, attitudes des congressistes et “colloqueurs” ». Colloques & sociétés, Éditions de la Sorbonne, 1980, https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.77809.

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