Chapitre 2. Les cathédrales du savoir
p. 37-52
Texte intégral
« Il faut se garder de croire que la notion d’un enseignement livresque constituât par elle-même une sorte de scandale... qu’est-ce qu’enseigner sinon transmettre d’une génération à la génération qui suit, une civilisation, un ensemble d’idées et de connaissances qui sont alors considérées comme la partie essentielle de la civilisation. Or c’est dans le livre que se trouve condensée et conservée la civilisation intellectuelle des peuples. Il était donc naturel que l’on vît dans les livres les instruments par excellence de l’enseignement. L’idée contraire, l’idée qu’il y avait lieu de substituer, en partie tout au moins, aux livres, les choses mêmes, le contact direct avec la réalité ne pouvait pas être une idée primitive. Elle suppose déjà une culture scientifique relativement avancée. Ainsi ne la verrons-nous s’affirmer qu’au XVIle siècle et ne prendre son essor que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. »1
Emile Durkheim.
1Au centre, au cœur même du campus américain, s’élève le plus beau et le plus majestueux bâtiment : il contient la bibliothèque universitaire centrale, entourée de ses nombreuses bibliothèques annexes, également à la place d’honneur dans chaque bâtiment spécialisé. Le symbole est frappant, particulièrement à Yale University où l’architecte, Gordon Bunshaft, a réellement construit autour des livres, comme s’il voulait entourer ce trésor d’un écrin de marbre translucide. Par leurs dimension, leur solennité, les bibliothèques universitaires qui détiennent le plus précieux de notre civilisation, évoquent les cathédrales européennes du Moyen Age, dépositaires des valeurs spirituelles et culturelles de l’époque. Et cette évocation est si frappante, à la fois dans leur apparence et dans leur mission, qu’on les a souvent appelées les « cathédrales du Savoir », nos modernes sanctuaires.
2Le terme utilisé en français de « bibliothèques universitaires » mérite cependant quelques considérations, car il n’a pas son équivalent en américain et recouvre des réalités qui peuvent être différentes. En général, on appelle université l’établissement d’enseignement supérieur qui regroupe le College of Liberal Arts and Sciences, les écoles professionnelles et le Graduate College ou école, ce qu’on désigne en France par deuxième et troisième cycles universitaires, à la fois enseignement et recherche, après le niveau de la licence ou d’un diplôme professionnel. On peut appeler bibliothèque universitaire l’institution qui répond aux besoins pédagogiques et documentaires de ces différents niveaux. Cependant, le terme university est beaucoup plus large que cette première définition le laisserait croire, et il est utilisé dans maints autres cas, pour désigner des institutions diverses qui ne remplissent pas toutes ces conditions. On peut appeler ainsi officiellement university un petit college en vertu de sa charte. En revanche, des institutions qui offrent un enseignement de deuxième et de troisième cycle et délivre des diplômes de doctorat peuvent conserver le titre d’institute, de school, de seminary ou même de coIlege. Nombreux en sont les exemples : le Massachusetts Institute of Technology, la Colorado School of Mines, ou l’lowa State College sont en fait des universités. Il est donc naturel de faire rentrer leurs bibliothèques dans la catégorie des bibliothèques universitaires et de les étudier de la même façon.
3Comme les établissements d’enseignement supérieur, les bibliothèques universitaires aux Etats-Unis étaient encore peu nombreuses et restreintes à la fin du siècle dernier. En 1870, on comptait 209 bibliothécaires de toutes catégories pour tout le pays. En 1876, la bibliothèque la mieux fournie – celle de Harvard University – ne contenait que 227 650 volumes. La plupart des bibliothèques existantes étaient rassemblées sur la côte Nord Est, dans les vieux Etats. Les collections de ces 312 colleges pourvus de bibliothèque, incluant les bibliothèques de société, ne dépassaient pas 2 423 747 volumes, pour la plupart religieux, littéraires, juridiques2. L’essentiel de ces livres venait d’Europe. Les bibliothèques publiques étaient alors relativement plus développées. Toujours la même année, les budgets de Harvard University et de Cornell University dépassèrent $ 5 000 pour livres, périodiques et reliure, tandis que la Library of Congress disposait d’un budget de $ 30 000 dont la moitié pour les salaires et la moitié pour le matériel, et que la Boston Public Library annonçait une dépense de $ 141 300.
4Si l’on prend l’exemple de l’University of California, campus de Berkeley, on voit que pour l’année fiscale 1899/1900, pour le budget global universitaire de $ 387 000, le budget de la bibliothèque fut de $ 12 940 et ses dépenses de $ 10 890 ; pour l’année 1919/1920, on passe à un budget universitaire de $ 1 184 195, celui de la bibliothèque étant de $ 100 482 et, en 1939/1940, le budget de l’université était de $ 4 986 688, celui de la bibliothèque de $ 311 225, et ses dépenses atteignaient $ 299 5583.
5A la fin du dix-neuvième siècle et encore au début du vingtième, les bibliothèques universitaires européennes, surtout en Allemagne, brillaient d’un éclat tout particulier et étaient les premières du monde. En 1875, les meilleurs universités allemandes possédaient des bibliothèques bien supérieures aux bibliothèques des Etats-Unis par l’étendue et la qualité de leurs collections. On peut citer quelques chiffres parmi les plus importants : Göttingen 400 000 volumes, Heidelberg 370 000, Leipzig 346 000, Breslau 337 100, Strasbourg 300 000, Munich 283 500, Tübingen 278 000, Freiburg 250 000, Königsberg 220 000, alors qu’aux Etats-Unis, Harvard possédait 277 650 titres, Yale 114 000, Brown 45 000, Princeton 41 500, Virginia 40 000, Cornell 39 000, Columbia 34 790 et Northwestern 30 000. L’University of California ne disposait que de 12 000 titres et l’University of Illinois de 10 600.
6Cependant, les bibliothèques américaines connurent le même développement rapide et considérable que les universités. Elles dépassèrent leurs sœurs européennes par la taille de leurs collections et, en 1920, aucune bibliothèque allemande n’atteignait les chiffres des bibliothèques de Harvard University, 2 028 000, ou de Yale University, 1 157 000, alors que les plus importantes bibliothèques d’Allemagne, Munich ne possédait que 789 000 volumes et Leipzig 700 0004. Dès que Melvil Dewey fut nommé bibliothécaire de Columbia University, à New York, il organisa son établissement selon des méthodes modernes, recruta du personnel et créa la première école de bibliothéconomie en 1887 à Columbia. Il organisa en 1876 la première conférence de l’American Library Association, qui devait jouer un rôle considérable dans le développement de la profession en insistant sur la nécessité d’un bagage universitaire accompagné d’une formation spédifique pour les futurs bibliothécaires. Au cours des années suivantes, les Etats-Unis furent à l’origine de la plupart des créations technologiques dans le champ de la bibliothéconomie : catalogues collectifs, classifications, prêt interbibliothèques, méthodes de gestion. Cette avance technologique s’est maintenue au cours du siècle, avec l’introduction dans les bibliothèques de la microcopie, de l’audiovisuel et de l’informatique. Ce souci de définir la spécificité de la profession lié à un intérêt constant pour la technologie a profondément marqué le développement des bibliothèques qui échappèrent très vite aux amateurs, érudits ou protégés, pour être gérées par des professionnels qualifiés et bien formés, éclairés, qui comprirent tot les objectifs à atteindre et surent pratiquer la politique nécessaire pour réaliser leurs ambitions. La croissance des bibliothèques suivit une courbe spectaculaire qui n’a d’égal dans aucun autre pays.
Tableau 1 Accroissement des collections5

7A l’heure actuelle, les bibliothèques universitaires américaines sont celles qui possèdent les collections les plus vastes du monde et, pour quelques unes, de la meilleure qualité. Les bibliothèques européennes, faute de moyens, négligées par les gouvernements, ont perdu de leur éclat. Si leurs collections anciennes restent prestigieuses et inégalées, leurs collections modernes sont incomplètes, leur fonctionnement désuet. A plusieurs reprises, des universitaires ont dressé, à titre d’exemple, la liste des quelques dizaines d’ouvrages d’études essentiels dans leur discipline et pas une bibliothèque européenne ne les contenait tous. Selon l’avis de nombreux savants consultés, les bibliothèques universitaires qui sont ou restent des outils de travail de premier ordre sont peu nombreuses, et pour la plupart américaines. On peut citer : aux Etats-Unis les bibliothèques de Harvard, Yale, Columbia, Michigan, Illinois, California à Berkeley ; en Europe celles d’Oxford, Cambridge, la Sorbonne, Göttingen, Hambourg et Dublin6.
8L’essor prodigieux des bibliothèques universitaires américaines peut être expliqué par différents facteurs qui se sont conjugués au cours de l’histoire et qui sont pour la plupart des faits de civilisation. Tout d’abord, la civilisation américaine a reçu une empreinte profonde du protestantisme, qui l’a marquée dans de nombreux traits, en particulier dans l’importance accordée au livre et à l’écrit. L’obligation de lire la Bible et le libre examen des écritures dans les familles protestantes a entraîné le développement de la lecture et bientôt le besoin de bibliothèques. Comme l’a très bien montré Jean Hassenforder dans sa thèse de doctorat, La Bibliothèque, institution éducative : recherche et développement 7, les civilisations de la Réforme, contrairement aux civilisations catholiques, ont réservé au livre une place privilégiée, base des institutions éducatives et culturelles. Dans cette perspective, les bibliothèques scolaires et publiques connurent également un développement spectaculaire. La bibliothèque a été reconnue très tôt comme une institution sociale indispensable non seulement à des buts lointains, mais à la vie de tous les jours. Elle a été conçue comme une institution d’information, d’enseignement, de culture et de loisir. Fondement de la liberté de pensée et de la vie civique, elle est l’une des plus célèbres expressions du libéralisme américain et elle illustre bien sa foi dans la démocratie et dans la puissance de l’éducation comme facteur de progrès et de bien-être. L’écrit, le livre y apparaissent encore maintenant comme la base de la civilisation et du développement individuel et collectif.
9Les Etats-Unis sont passés très rapidement d’une société agricole à une société industrielle développée. Ils ont éprouvé un besoin urgent de spécialistes qualifiés, l’instruction a connu un essor considérable, la culture s’est épanouie et a gagné des couches nouvelles de la société. Une masse considérable est apparue, avide de savoir. La multiplication des bibliothèques, qui seules pouvaient offrir les instruments de travail nécessaires, est venue répondre à un besoin économique et social de culture et de formation professionnelle.
10Une législation favorable a encouragé les donations et les fondations. De nombreuses bibliothèques ont pu en bénéficier. Maints industriels, dont la liste serait longue (Carnegie, par exemple, Rockefeller, Ford, Mellon), pour bénéficier des exemptions d’impôts, pour lier leur nom à une institution intellectuelle et, certainement aussi, dans un but social, ont accordé aux bibliothèques d’importants moyens financiers. Cette tradition est encore bien vivante de nos jours où, par exemple, le Council on Library Resources a bénéficié de subventions des industries Ford dans le cadre de ses programmes spécifiques. Il est certain qu’au cours de l’histoire, nombre de ces hommes d’affaires, self-made men, issus de la classe populaire, durent éprouver un orgueil légitime à utiliser une partie de leurs gains pour subventionner quelques unes des institutions culturelles les plus prestigieuses du pays. Mais les donations universitaires viennent aussi de particuliers, intéressés pour une raison ou pour une autre au développement de la science, et qui furent nombreux à donner de petites sommes. Beaucoup d’entre eux sont recrutés parmi les anciens étudiants reconnaissants.
11Les Gouvernements des Etats et le Gouvernement Fédéral, depuis la fin du dix-neuvième siècle, mais surtout à partir de la seconde guerre mondiale, pratiquèrent une véritable politique documentaire. L’idée se fit jour, de plus en plus nette, que disposer de l’information était un élément décisif dans le développement du pays : besoin social pour intégrer les migrants dans une culture et une langue nouvelle ; nécessité pour assurer le progrès des sciences et des techniques. La tradition européenne du secret administratif n’existe pas aux Etat-Unis. Tout ce qui n’est pas du ressort militaire, et qui forme une énorme masse documentaire, circule librement, est publié, diffusé, accessible. Cette information disponible a fertilisé la recherche. Les échanges se sont multipliés, stimulant les initiatives. Des moyens importants furent accordés pour rassembler, conserver et gérer cette documentation. Le résultat fut double : d’une part le développement rapide des bibliothèques d’étude et de recherche dans une optique moderne, d’autre part le développement de l’informatique. On pourrait y ajouter la suprématie de la langue anglaise, véhicule de cette documentation, et qui s’est peu à peu implantée partout dans le monde. Dès les années soixante, les Etats-Unis prirent de l’avance dans la création des banques de données et, à l’heure actuelle, tous les pays, quels qu’ils soient, sont tributaires de la documentation scientifique et technique américaine. A ce titre, les Etats-Unis possèdent une puissance économique et stratégique considérable.
12Mais le facteur le plus décisif du développement des bibliothèques universitaires a été, pour une grande part, la forme même de l’enseignement et ses méthodes. L’enseignement américain implique une véritable pédagogie de la lecture et une initiation à l’usage de la bibliothèque. Maints éducateurs et bibliothécaires ont défini cet idéal :
« Cet enseignement ne porterait ni sur l’histoire de la littérature, ni sur aucune littérature ou un secteur de celle-ci, ni sur la grammaire d’une langue, ni sur la langue elle-même, ni sur aucune modalité de son emploi, ni même sur une forme particulière de la pensée... Voici un thème plus grand que tout cela. Ce n’est pas un sujet, ni un champ de recherche, mais c’est une méthode pour éclairer n’importe quel sujet à partir des archives imprimées de la pensée humaine. C’est la science et l’art de lire en fonction d’un but...8
13C’est l’idée que le livre, bien utilisé, porte en lui-même sa propre vertu éducative, à la fois comme dépositaire du savoir et comme instrument d’auto-éducation. Contrairement aux pays latins d’Europe, où l’enseignement fut d’abord le privilège des clercs et conserva à travers l’histoire le caractère sacré de la Parole, du message oral, dans les pays de la Réforme, ce caractère sacré s’attache à l’écrit, au Livre en tant que tel.
14Dès l’école maternelle, l’enfant est mis en contact avec le livre illustré, aidé par de nombreuses activités d’animation, heure du conte, jeux, dessins illustrant les histoires, concours, etc. A l’école primaire, l’enfant est conduit régulièrement à la bibliothèque, où l’instituteur et le bibliothécaire l’initient à la recherche en catalogue et au maniement des fichiers divers, par exemple en lui posant une série de questions bibliographiques simples : recherche d’un titre, identification d’un auteur, inventaire des publications disponibles sur un sujet. L’élève doit également lire des livres, puis en donner de brefs comptes rendus qui sont discutés en classe ; des devoirs l’obligent à se reporter à différents ouvrages de référence et à se servir de dictionnaires, d’encyclopédies, etc. La bibliothèque devient un lieu familier, qui fait partie du cadre de vie de l’adolescent ; il ne s’y sent ni intimidé, ni étranger. Il la connaît bien. Au niveau universitaire, l’étudiant reçoit également une initiation des professeurs et des bibliothécaires. Du fait que tous les documents sont en accès libre dans la bibliothèque universitaire, et que la règle est de se servir soi-même, l’étudiant doit acquérir, dès le début de ses études supérieures, les méthodes essentielles de recherche, sinon il serait perdu. Il est aidé par des visites organisées et des cours, des brochures diffusées par la bibliothèque et une pédagogie active : pour acquérie ses diplômes, dans de nombreuses universités, il doit fournir un travail de recherche bibliographique sur un sujet choisi dans le cadre de sa discipline. Le service d’orientation et de renseignements bibliographiques de la bibliothèque, très développé, l’aide dans cette tâche ; mais ses professeurs également, tout au long de sa scolarité, l’incitent, l’entraînent, l’initient par des exercices, des questionnaires à remplir, des devoirs. Au niveau de la maîtrise et du doctorat, l’étudiant trouve encore l’aide de la bibliothèque et de nombreux manuels sur le sujet. Ce genre de littérature, qui s’adresse aux professeurs et aux étudiants, depuis l’école secondaire jusqu’à la fin des études supérieures, est extrêmement nombreux, de qualité inégale, mais à peu près toujours utile. On y trouve des manuels de bibliographie de différents niveaux, généraux et spécialisés, et des recueils de conseils et d’exercices méthodiques à l’usage des classes9.
15Il faut ajouter que le cour magistral et l’enseignement oral qui ont si fortement marqué l’université napoléonienne, n’ont pas la même importance aux Etats-Unis. Très tot dans l’histoire de l’éducation, les pédagogues ont cherché à faire appel à l’initiative de l’enfant et de l’adolescent, à développer son sens de la responsabilité, sa curiosité et son goût de recherche personnelle. L’enseignement a été et est encore moins directif qu’en Europe. Le temps réservé aux lectures dirigées ou libres et à la réflexion sur les documents est plus grand.
16Les théories de John Dewey, expérimentées de 1896 à 1904 à Chicago, dans « l’école laboratoire », une école primaire annexée à l’université, puis plus tard celle de Carl Rogers, ont profondément marqué l’enseignement américain dans son contenu et ses méthodes. C’est ce que montre bien Olivier Reboul, dans un article sur la pédagogie de la continuité de John Dewey, et sur sa spécificité par rapport à la pédagogie autoritaire et contraignante traditionnelle, ainsi que par rapport aux méthodes nouvelles fondées sur l’amusement et le plaisir :
« Dans la pédagogie de la continuité, il n’y a pas d’opposition entre l’intérêt et l’effort : l’effort est le sursaut du sujet devant l’obstacle qui s’oppose à son intérêt, la mobilisation de ses propres pouvoirs pour mener à bien la tâche qui le concerne. Et l’intérêt est le signe d’une fonction qui demande à s’exercer, d’une énergie qui exige qu’on l’utilise... Pas d’opposition non plus entre le travail et le jeu... Mais le travail n’a de valeur que si l’intérêt de la fin se transfère sur les moyens, si la continuité est rétablie. Alors il s’agit d’un libre travail. Et l’éducateur devrait toujours susciter chez l’enfant ce libre travail, cette recherche personnelle de moyens pour une fin qu’on s’est soi-même donnée, de réponses à des questions qu’on s’est soi-même posées. Telle est la véritable « motivation » en pédagogie : l’appel aux ressources intimes de l’enfant, à son expérience propre, à son besoin d’agir et de s’affirmer, besoins dont les intérêts sont les signes et dont l’effort est la manifestation. »10
17Les méthodes utilisées dans ce cadre diffèrent des méthodes traditionnelles. Elles incitent l’enfant à trouver par lui-même la solution à un problème qu’il se pose, en tant qu’exercice, et à chercher les éléments de ce savoir surtout dans les livres. Le livre devient pour l’enfant un outil indispensable à la méthode expérimentale qu’il est conduit à utiliser, car seul il lui permet de formuler ou de confirmer son hypothèse. Il prend donc une valeur active, une efficacité très différente et beaucoup plus grande que celles de lectures imposées par un programme. Au niveau universitaire, un certain nombre d’institutions accordent une telle importance à cette idée qu’elles organisent de véritables cours de lecture pour les étudiants, à l’intérieur du cursus universitaire. Ces lectures sont tantôt des lectures libres, tantôt des lectures orientées par un thème. Dans certains cas même, les cours sont suspendus pendant une semaine ou deux durant le semestre universitaire pour que les étudiants puissent se consacrer à des lectures intensives dans un champ spécifique. On enseigne ainsi aux étudiants à la fois le goût et l’amour de la lecture, et les techniques d’une lecture rapide et profitable (prendre connaissance de la structure du livre par la table des matières, utiliser un index, une bibliographie, etc.). Même si de tels enseignements n’ont pas lieu partout, l’état d’esprit qui les inspire est très répandu et il marque profondément l’enseignement supérieur aux États-Unis.
18Le bibliothécaire est celui qui apprend à apprendre, celui qui, à la différence de l’enseignant traditionnel, éveille l’esprit critique et le jugement de l’homme en lui offrant une documentation contradictoire. La bibliothèque est le cœur de l’université, l’université même et le bibliothécaire l’un de ses maîtres. Le livre qu’on prendra, laissera, reprendra, annotera, commentera, discutera, assimilera lentement et dépassera, reste le meilleur pédagogue. L’histoire et la fonction de la bibliothèque universitaire américaine, ses rapports avec l’université, son organisation interne ne peuvent se comprendre si l’on n’insiste pas sur ce caractère spécifique de l’enseignement américain. Même si de nombreuses enquêtes ont montré que les États-Unis sont loin d’être le pays où l’homme adulte lit le plus, il n’en reste pas moins que l’enfant et le jeune sont formés à la lecture, que les éducateurs essaient sincèrement de les motiver à lire, de leur faire sentir la valeur de l’écrit dans la civilisation. Ce fait explique l’importance accordée très tôt à la bibliothèque comme institution pédagogique et son insertion étroite dans l’université, dont elle fait partie au même titre qu’une faculté ou une école professionnelle.
19Rogers et Weber, dans leur ouvrage, University Library Administration, en donnent une image frappante :
« L’atmosphère intellectuelle dans une université est formée de nombreuses conditions et de facteurs intangibles. Ce sont la réputation d’un savant distingué, les programmes d’internat de l’étudiant, les normes d’admission et de cursus universitaire, les projets de recherche, les conférences et les représentations publiques, les publications de l’université et ses presses. De nombreux autres éléments peuvent être cités, mais l’un des plus significatifs est la bibliothèque. Les collections de la bibliothèque sont la base de la vie intellectuelle de l’université. Non moins importants sont les collections spéciales, l’exposition des documents inédits, les lieux réservés au travail des étudiants, la politique d’ensemble et, par dessus tout, la qualité du personnel de la bibliothèque et son efficacité pour la communauté...
« Avec un programme bien conçu pour encourager et faciliter la lecture, la bibliothèque suscitera la sympathie de ses usagers et sera reconnue comme un foyer pour les étudiants d’aujourd’hui et de demain. Son utilisation par les étudiants est, en fait, l’un des bénéfices les plus frappants que ces derniers peuvent tirer de l’expérience de l’enseignement supérieur. »11
20La mission de la bibliothèque au sein de l’université et de la société est éclairée plus justement par cette perspective historique, qui permet d’en souligner les grands traits. Le but principal de la bibliothèque universitaire est non seulement de fournir tous les documents requis sur différents supports nécessaires aux programmes d’enseignement académique, mais aussi d’encourager, de susciter, de promouvoir l’habitude de lire beaucoup et bien. Elle est donc à la fois l’outil de l’enseignement et une partie essentielle de celui-ci. Au second niveau, elle doit pouvoir fournir à la recherche toute la documentation qui lui est nécessaire et la lui rendre aussi accessible que possible, à la fois dans son contenu et dans sa forme. Elle est un intermédiaire non pas passif, mais dynamique entre l’usager et l’information. Elle joue un rôle intellectuel qui ne peut être réussi que si elle suit de près les orientations de la politique de recherche de l’université, en comprend les besoins et sait se montrer un interlocuteur valable pour les chercheurs.
21L’Association of College and Research Libraries, qui devait exercer une influence importante sur le développement des bibliothèques universitaires, a cherché à plusieurs reprises à définir les buts et la mission de ces établissements.
« La bibliothèque universitaire devrait représenter les ressources intellectuelles les plus importantes de la communauté universitaire. Ses services, rendus par un personnel compétent et en un nombre suffisant, devraient être développés pour remplir les buts du programme général de l’université et pour répondre aux objectifs éducatifs spécifiques de l’institution. Ses collections devraient viser à présenter l’héritage de la pensée occidentale et orientale dans toute sa richesse, mais en insistant sur les domaines particuliers du cursus de l’institution. Aucune barrière artificielle ne devrait séparer la bibliothèque de la salle de cours ou le personnel de la bibliothèque du personnel enseignant. Outre un support au programme d’enseignement dans sa pleine extension, la bibliothèque devrait s’efforcer de répondre aux besoins légitimes de tous ses usagers, depuis le professeur engagé dans des recherches avancées, jusqu’à l’étudiant débutant au seuil de l’enseignement supérieur, stimuler et encourager les étudiants à acquérir une longue habitude de bonne lecture et jouer son propre rôle dans la communauté et dans le royaume plus vaste de la science au-delà du campus. »12
22Le rôle de la bibliothèque universitaire se joue à plusieurs niveaux. Elle sert d’abord de lieu d’accueil pour le travail personnel des étudiants qui utilisent leurs propres documents, manuels, notes de cours, etc. Elle leur offre une place suffisante et des locaux d’un confort favorable à l’étude et à la réflexion. Elle est appelée à procurer aux étudiants les titres de livres essentiels choisis par les professeurs, en nombre assez grand ou selon une organisation telle que ces publications leur soient largement accessibles ; c’est à ce niveau que se place le matériel audiovisuel, laboratoires de langue, cours enregistrés sur vidéo-cassettes, films éducatifs, enseignement-dialogue sur terminal d’ordinateur programmé, spéciaux pour les étudiants salariés, ou les étudiants handicapés qui doivent rattraper un retard. Elle doit répondre à l’étudiant avancé qui utilisera les services de la bibliothèque comme il utilise le matériel de son laboratoire : de la même façon qu’il observe et intervient dans le processus de ses expériences, l’étudiant va délaisser son rôle de lecteur passif pour devenir un collaborateur dynamique de sa propre formation, le professeur ne lui servant plus que de guide et de conseiller. A ce niveau, l’étudiant est capable de rassembler, de choisir, d’organiser et d’évaluer la documentation dont il a besoin. Il acquerra peu à peu le pouvoir de discussion et le critère de pertinence pour atteindre le niveau de la recherche. A ce dernier niveau, celui du professeur et du chercheur, l’usager a une idée relativement claire de ce dont il a besoin, peut choisir et apprécier sa propre documentation, la bibliothèque n’intervenant que pour lui apporter une aide complémentaire et spécialisée dans sa tâche : par exemple, le bibliothécaire expliquera au chercheur le maniement d’un index ou sera son interprète pour interroger sur un terminal d’ordinateur la ou les banques de données destinées à lui fournir l’information dont il a besoin dans le cadre de ses travaux. D’après les experts interrogés dans différentes disciplines, il ne semble pas que l’on puisse jamais se passer de ces spécialistes de la documentation, étant donné surtout la complexité et le coût croissant de cette dernière. La documentation à son tour offre elle-même plusieurs niveaux : le document, les bibliographies, répertoires et inventaires, les abstracts et les index. Il n’est pas impossible que dans l’avenir, ce système devienne encore plus complexe, eu égard à l’expansion de la documentation primaire qui rend plus difficile la connaissance exhaustive de la littérature sur un sujet et, également, le critère de sélection de cette littérature. On peut supposer que la technologie ou l’esprit humain trouvera des solutions à ce problème, mais il paraît souhaitable de continuer à spécifier la fonction documentaire de la bibliothèque par rapport à la recherche proprement dite, cette dernière étant évidemment tributaire de celle-là, dans la mesure où chaque nouvelle découverte doit s’appuyer sur l’acquis antérieur.
23A titre d’exemple, on peut citer les quatre points de base pour un programme à long terme de la bibliothèque, défini par le Groupe de Travail sur la Politique de la Bibliothèque, nommé en 1974 à cet effet à l’University of California par le Président Hitch.
« 1. Les documents de bibliothèque de tous les campus devraient être considérés comme une unique collection de l’université plutôt que comme neuf collections séparées.
« 2. La collection de la bibliothèque universitaire devrait être développée et maintenue en étroite relation avec les projets académiques de l’université et des campus.
« 3. Les politiques d’acquisition et d’opération devraient être conçues pour rendre la plus efficace possible l’utilisation des fonds disponibles.
« 4. Chaque campus devrait avoir une collection qui, en conjonction avec d’autres éléments du système de bibliothèque de l’université, serait pleinement adéquate pour soutenir les programmes d’enseignement et de recherche approuvés pour les campus. »
24Et définissant la fonction générale d’une bibliothèque comme une institution destinée à procurer à ses usagers un accès à l’information, il distingue cette fonction de base des activités proprement dites de la bibliothèque, activités scientifiques et techniques, dont le seul but est de permettre à cette dernière de remplir intégralement sa mission. Ces activités peuvent être résumées comme suit :
« Sélection et acquisition des documents de bibliothèque.
« Catalogage, reliure, étiquetage et autres types de préparation des documents pour leur utilisation.
« Prêt des documents aux usagers.
« Aide aux usagers par l’intermédiaire des services de renseignements bibliographiques, de la formation individuelle et de groupe, et préparation de bibliographies.
« Préservation et protection des collections.
« Relations avec les autres bibliothèques et les institutions similaires pour satisfaire plus pleinement les usagers.
« Administration de la bibliothèque comme une institution et une organisation. »13
25L’essentiel pour le succès de la bibliothèque universitaire dans sa mission est qu’elle soit insérée de très près dans la vie de l’université, qu’elle suive les orientations essentielles de l’enseignement et de la recherche, qu’elle soutienne ses programmes spécifiques dans les différents champs disciplinaires. Elle doit être comme une plaque sensible, à l’écoute des besoins qu’elle n’attend pas, mais qu’elle devine et devance. Elle nécessite donc des moyens financiers suffisants, un personnel compétent, une organisation efficace, mais aussi une intégration étroite dans les structures administratives de l’université et également dans les réseaux locaux de l’Etat, de la région, de la nation et dans des réseaux internationaux. L’essentiel cependant est encore la politique même menée par la bibliothèque, sa propre définition de la mission qu’elle a à remplir et les objectifs qu’elle s’est fixés en conséquence. C’est cette politique lucidement et consciemment définie, efficacement menée, qui fera la qualité de l’établissement : choix des priorités, équilibre des différents secteurs d’activité, large vision des idéaux alliée à une attention constante à leur réalisation jusque dans le détail, car c’est parfois l’organisation seule d’un service particulier et son programme qui peut assurer le succès de tout un secteur d’activité. Cette condition apparaîtra avec plus d’évidence dans les chapitres suivants qui étudieront successivement les différents rouages de l’organisation de la bibliothèque universitaire.
Notes de bas de page
1 DURKHEIM (Emile). – L’Evolution pédagogique en France ; introd. de Maurice Halb wachs. – 2e ed. – Paris : Presses Universitaires de France, 1969, p. 179. – (Bibliothèque Scientifique Internationale : Section Pédagogique.)
2 HOLLEY (Edward G.). – « Academic Libraries in 1876 », Librairies for Teaching, Libraries for Research : Essays for à Century ; ed. by Richard D. Johnson. – Chicago : American Library Association, 1977. pp. 9 et 21. – (ACRL Publications in Librarianship ; 39.)
3 PETERSON (Kenneth Gerard). – The History of the University of California Library at Berkeley, 7900-7945. – 1968. p. 243. – (Thesis : Library Science : Berkeley : University of California : 1968.)
4 DANTON (J. Periam). – Book Selection and Collections : A Comparison of Germon and American University Librairies. – New York ; London : Columbia University Press, 1963, p. 32 et pp. 90-91.
5 Comparaisons de chiffres d’après diverses sources, en particulier : PETERSEN (Kenneth Gerard). – The History of the University of California Library at Berkeley, 1900-1945, ouv. cité p. 15. et ARL Statistics 7976-7977. – Washington, DC : Association of Research Libraries, 1977. – 46 pp.
6 D’après les informations recueillies auprès du Professeur J. Periam Danton, de l’Ecole de Bibliothéconomie de l’University of California, Campus de Berkeley.
7 HASSENFORDER (Jean). – La Bibliothèque, institution éducative : recherche et développement. – Paris : 1971. – 433 f. dactylogr. – (Thèse : Lettres : Paris V : 1971.)
8 PEKKINS (F.P.). – « On Professorship of Books and Reading », Public Libraries in the United States of America : History, Conditions and Management. – Part 1. – Washington, DC : United States Departments of the Interior, Bureau of Education ; US Govememnt Printing Office, 1876, p. 231.
9 On peut citer quelques uns de ces guides en exemple :
NORDLING (Jo Anne). – Dear Faculty : A Discovery Method Guidebook to the High School Library. – Westwood [Mass.] : F.W. Faxon, 1976. – 163 pp. : ill.
C’est un manuel à l’intention des élèves de l’enseignement secondaire qui vise à les initiera l’utilisation des ressources que leur offre la bibliothèque scolaire. Par des explications concises et des exercices, il entraîne les jeunes gens à conduire une recherche bibliographique à travers les différents services et les divers documents de la bibliothèque. Il n’enseigne pas à proprement parler une discipline à l’élève, mais comment identifier, localiser, rassembler les documents et acquérir les connaissances exigées par la maîtrise d’une discipline.
Introduction to Library Research and Bibliography ; ed. by Carol A. Rominger. – Davis : Shielde Library, University of California, s.d.. – 129 pp. : ill. – (Handbook for English ; 28.)
Ce guide s’adresse aux étudiants de l’University of California. Il vise à les familiariser avec leurs bibliothèques. Il s’agit d’un manuel essentiellement pratique qui veut éduquer l’usager, depuis le respect des livres que tout lecteur doit aquérir, jusqu’à la consultation des catalogues et des bibliographies. Il retrace l’historique et décrit l’organisation de la bibliothèque, donne le plan des principaux locaux, les horaires, puis passe à un enseignement bibliographique plus général, progressif et raisonné, qui étudie les grands types de documents, les bibliographies spécialisées. Ce guide est d’une qualité pédagogique qui pourrait servir de modèle à des publications françaises du même ordre.
SEARS (Donald A). – Harbrace Guide to the Library and the Research Paper. – 3rd ed.
– New York : H.B. Jovanovich, 1977. – IX-129 p.
Ce guide se propose de familiariser l’étudiant avec les ressources que lui offre la bibliothèque, et de lui enseigner la méthode de préparer et de rédiger un travail de recherche, mémoire, article etc. Cette méthode se veut progressive et pratique. Ainsi, chaque chapitre, après une explication théorique, offre une série d’exercices d’application et de contrôle. L’ouvrage se termine par deux exemples de rédaction sur des sujets littéraires et par quelques conseils portant surtout sur la rédaction scientifique.
10 REBOUL (Olivier). – « John Dewey : pédagogue de l’homme unidimensionnel ? », Critique, 279-290, août-sept. 7970, pp. 767-762.
11 ROGERS (Rutherford D.), WEBER (David C.). – University Library Administration. – New York : the H.W. Wilson Co., 1971, pp. 201-202.
12 « Standards for College Libraires », College and Research Libraries, 20, N° 4, July 1959, p. 274.
13 UNIVERSITY OF CALIFORNIA Systemwide Administration. Office of the Executive Director of Universitywide Library Planning. Berkeley. – The University of California Libraries : A Plan for Development, 7978-7988. – Berkeley : 1977, p. 21 et p. 27.
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