Préface
p. 9-13
Texte intégral
1 Cet ouvrage révèle au public qui l’ignore, l’importance des bibliothèques universitaires dans la vie des États- Unis et dans le développement scientifique, économique et technique du pays. La démonstration est neuve pour la France et le public français. EIle retiendra l’attention et suscitera de nombreuses remarques.
2 Conservateur à la Bibliothèquede la Sorbonne après avoir dirigé pendant plusieurs années la Section Médecine de la Bibliothèqueinter-universitaire de Rennes, Jacquette Reboul connaît parfaitement le sujet qu’elle traite. A la suite de la publication d’un premier ouvrage spécialisé – Du Bon usage des bibliographies – qui a connu un succès mérité lors de sa parution en 7973, elle est devenue un spécialiste de la question. A l’automne de 7978, un voyage d’études de trois mois lui a permis de visiter les principales bibliothèques universitaires américaines et de saisir rapidement les problèmes posés par l’incomparable développement de ces dernières. Tout en étant d’une richesse extrême, la démonstration est simple et l’auteur l’illustre par des exemples muItiples.
3 Fidèles à la tradition du livre et à l’esprit de libre examen qui a permis le prodigieux essor des civilisations anglo-saxonnes, les États-Unis ont compris de bonne heure l’importance des bibliothèques et de la documentation scientifique dans le développement économique, social et culturel. A peine sortis de la guerre de Sécession, ils consentirent des investissements importants dans ces différents domaines. Les bibliothèques universitaires bénéficièrent en premier lieu de cette politique ouverte sur l’avenir. Pour être à long terme, les résultats n’en ont pas moins été spectaculaires au cours des dernières décennies. Les bibliothèques des universités américaines, qui étaient largement distancées par leurs homologues du continent européen et spécialement des pays germaniques au siècle dernier, sont devenues les premières du monde par la richesse de leurs fonds et le rôle qu’elles jouent dans l’enseignement supérieur, la recherche scientifique et la vie intellectuelle et cuIturelle de la nation. Mais, fait significatif, ce développement n’a pas été sans incidence sur le prodigieux essor économique et technique des Etats-Unis dans leur ensemble.
4 Le phénomène mérite une mention particulière. L’hégémonie scientifique et économique des Etats-Unis n’est pas seulement due à l’étendue du pays et aux circonstances exceptionnelles, qui ont permis à celui-ci de bénéficier opportunément des guerres européennes et des conflits mondiaux du XXe siècle. EIle dépend également des décisions politiques et du climat socialqui ont favorisé des investissements rentables dans les différents secteurs d’activité de la nation. Jacquette Rebol le signale avec insistance. Parmi ces investissements, ceux qui intéressaient le capital intellectuel et les ressources humaines ont été placés au premier rang des préoccupations des dirigeants. Telle est la leçon qui ressort du prodigieux essor du secteur documentaire et des bibliothèques de recherche aux Etats-Unis. Les résultats sont inconstestables aujourd’hui. La recherche scientifique et le développement économique et culturel du continent américain ont atteint un niveau inégalé dans le monde.
5 Les résultats sont d’autant plus spectaculaires que l’importance scientifique, économique et politique du secteur documentaire ne cesse de croître. A l’heure de l’informatique et de ses développements sous les formes les plusdiverses, ce secteur commande à plusou moins longue échéance l’avenir d’une nation dans son ensemble. Certes, le probIème n’a pas échappé aux pouvoirs publics français. Mais les cercles dirigeants de notre pays ont eu des préoccupations utilitaires à cet égard et ils ont trop souvent exclu de leurs perspectives à terme les bibliothèques et la documentation scientifique. Le phénomène est significatif de la mentalité française traditionnelle. Faute d’une remise en question de certaines habitudes de pensée, on n’a pas encore compris dans notre hexagone que, d’ici quelques années, la recherche scientifique elle-même dépendra de plusen plusdu secteur documentaire, de ses structures et de son organisation. Comme cette recherche est indispensable à l’essor économique et socialdu pays, il est sûr que la documentation et ses applications informatiques revêtent une importance de plusen plus grande dans le monde actuel.
6 A vrai dire, la question commence à retenir l’attention des responsables de notre politique scientifique et ceux-ci se préoccupent à juste titre de la constitution des banques de données françaises, qui sont encore peu nombreuses dans la compétition internationale. On sait en effet que les Etats-Unis ont pris une avance considérable à ce sujet et, pour tardive qu’elle soit, la sensibilisation de notre opinion publique au problème apparaît comme un phénomène positif Cependant, celui-ci ne saurait avoir son plein effet sans un effort soutenu en faveur du secteur documentaire dans son ensemble. II est heureux d’évoquer les « médiathèques » qui doubleront dans quelques années nos bibliothèques de recherche. Mais en dépit des découvertes techniques dont nous devons tirer le parti le plusjudicieux, ces bibliothèques n’en continueront pas moins d’exister et de répondre à des besoins accrus dans la plupart des domaines scientifiques.
7 Le progrès technique n’est jamais uniforme. Même si le support de l’écriture et de la documentation est appelé à de profondes modifications dans un proche avenir, le livre et le périodique se maintiendront dans l’usage courant pendant longtemps encore. II est faux de croire qu’ils seront systématiquement remplacés par les moyens informatiques et audio-visuels au cours des prochaines décennies. Ceux-ci prendront assurément de plusen plusd’importance dans l’organisation et la documentation scientifique. Mais il est également certain que leur essor provoquera un afflux de besoins dans le secteur documentaire traditionnel. Jacquette Reboul met sagement en garde contre les rêves futuristes à ce sujet.
8 Pour constituer des banques de données exhaustives ou sélectives, c’est-à-dire fournir une documentation élaborée au niveau informatique, il faut très souvent partir du livre et du périodique – ou du paper – auxquels ces banques feront nécessairement référence. Par ailleurs, le chercheur auquel s’adresse cette documentation secondaire voudra fréquemment revenir aux sources dans un mouvement inverse. C’est dire que l’automatisation de l’information scientifique conduit à porter une attention accrue au document primaire sous sa forme traditionnelle. Les Etats- Unis ont compris pour leur part que le phénomène informatique suscitait à cet égard des mouvements complexes qui exigeaient le développement des bibliothèques et de leur système de gestion. C’est à partir de ces dernières qu’on doit établir le réseau documentaire informatisé qui doit être mis en place au service de la recherche scientifique dans les prochaines années et, en dépit de la crise actuelle, les Etats-Unis – pouvoirs publics, universités et institutions diverses – accordent des moyens considérables à leurs bibliothèques générales et spécialisées dans cette perspective à terme. L’ouvrage de Jacquette Reboul est suggestif en ce domaine comme en d’autres.
9 Enfin, le présent livre atteste également que les bibliothèques américaines ont justement uni les problèmes de gestion aux perspectives documentaires dans leurs programmes informatiques. Les deux phénomènes sont liés. Une bibliothèque est à la fois une institution scientifique et un service gestionnaire de fonds et de prestations variés. II est impossible de séparer ces deux aspects dans les structures de l’établissement, qui impliquent une liaison étroite entre les deux activités dans le développement informatique.
10 Mais les programmes informatiques des bibliothèques de recherche américaines ont profité de la souplesse des institutions nationales. Pays de la libre entreprise, les Etats- Unis favorisent les initiatives dans l’enseignement supérieur, comme dans tous les secteurs d’activité publics ou privés. Dans ces conditions spécifiques, les programmes informatiques des différentes bibliothèques sont élaborés au niveau de l’établissement et ils impliquent au départ la participation effective du personnel. La méthode a ses avantages dans la mesure où elle utilise les compétences sur le terrain. Par la même occasion, elle valorise l’initiative individuelle en permettant de surmonter les résistances de tous ordres – psychologiques, professionnelles ou autres – que suscite nécessairement l’adaptation du personnel aux méthodes informatiques.
11 Dans la mesure où elle présente un caractère ponctuel, l’automatisation à l’échelon local évite également l’élaboration de plans d’ensemble qui exigent des investissements coûteux, des délais prolongés de mise en œuvre et des applications perpétuellement différées du fait même de leur inaptitude à répondre à des établissements nombreux et divers. Le phénomène a sa propre dynamique. Dans les structures américaines, un programme informatique établi et pratiqué par une bibliothèque universitaire peut être étendu à une autre, par convention entre les établissements, sans nécessairement exiger l’intervention des pouvoirs publics.
12 Si elle favorise indiscutablement les initiatives et les compétences, la libre concurrence peut également avoir ses inconvénients puisqu’elle laisse une large place aux échecs éventuels et qu’elle permet en fait la création de plusieurs réseaux documentaire rivaux. Mais les pouvoirs publics – instances fédérales ou États – interviennent pour coordonner les opérations dispersées et ces interventions prennent des formes muItiples, comme le révèle le présent ouvrage. Cette coordination, respectueuse de l’initiative locale et de l’autonomie de gestion des établissements, assure l’efficacité du système documentaire à tous les échelons. EIle garantit la coopération entre les bibliothèques dans les meilleures conditions possibles.
13 Le chapitre sur la coopération entre les grandes bibliothèques de recherche et les réseaux qu’elle constituent à travers le continent américain n’est pas le moins intéressant du livre. Mais celui-ci retiendra l’attention à plusd’un titre et il est impossible d’en exprimer en quelques lignes les richesses.
14 Les bibliothèques universitaires de recherche constituent assurément un sujet neuf pour le public français. II est naturellement impossible de transposer en Europe l’expérience américaine. Mais celle-ci doit susciter en France des réflexions, des initiatives et des adaptations susceptibles de répondre à nos structures administratives et à nos besoins. C’est pourquoi nous souhaitons vivement que l’ouvrage de Jacquette Reboul, précis et bien écrit, provoque une prise de conscience indispensable dans l’intérêt de la recherche et du développement scientifique, économique et technique de notre pays.
Auteur
-
André Tuilier
Directeur de la Bibliothèque de la Sorbonne
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