De l’arbre aux racines : une question à Christiane
p. 105-109
Texte intégral
1À la Villa I Tatti1, il est, je crois, dans les habitudes de donner un bureau à l’étage supérieur aux pensionnaires qui ne résident pas de façon permanente à Florence. C’est peut-être pour cela qu’en 1985, quand j’arrivai dans ce lieu magnifique en tant que boursier, la première personne que je rencontrai fut une dame française qui, comme moi, n’habitait pas habituellement à Florence et qui donc, comme moi, avait pris ses quartiers à l’étage. Cette dame, c’était Christiane Klapisch-Zuber. Elle parlait fort bien l’italien.
2Bien des années ont passé et je ne me souviens plus exactement quand nous commençâmes à discuter de généalogie et d’arbres généalogiques. Ce fut peut-être tout de suite. Personnellement, j’avais reçu cette bourse pour étudier François Pétrarque et les arts figuratifs, ce qui revenait à étudier surtout la relation que Pétrarque entretenait avec Pline l’Ancien d’une part, avec saint Augustin de l’autre. Christiane, elle, se trouvait à la Villa I Tatti pour poursuivre ses recherches sur Florence et la Toscane. Je peux imaginer en tout cas que nos conversations généalogiques ont commencé lors de ces fantastiques moments qui suivaient le déjeuner – aux Tatti on mangeait vraiment une très bonne cuisine toscane traditionnelle –, où l’on s’installait dans la salle de lecture ou dans le jardin, lorsqu’il faisait beau, pour discuter entre nous. Mais peut-être avons-nous entamé nos échanges au premier étage de la villa, dans un de nos bureaux voisins ? Le fait est que nous avons commencé à parler de généalogie.
3Une précision s’impose. Quand je parle de « généalogie », je ne veux pas me référer à des séquences d’hommes et de femmes ayant réellement vécu à un moment historique donné, à des « lignées » de nobles ou de marchands, à des personnages au nom illustre, à d’autres moins célèbres ou totalement inconnus. Quand je parle de généalogie, je pense à leur forme abstraite, à cette façon de penser le monde (ou, pour mieux dire, d’en accrocher une petite partie à un mur) qui peut sembler évidente à beaucoup de gens mais qui, en fait, ne l’est pas du tout. Qu’est-ce qui peut bien avoir poussé notre tradition culturelle à regrouper et ordonner les ancêtres de cette façon ? Christiane est une des rares personnes que j’aie connues qui, au-delà de ses familles toscanes et florentines, de ses sujets historiques « concrets », pour ainsi dire, avait la curiosité de se poser cette question plus générale et plus abstraite : pourquoi les « arbres » ? Pourquoi les arbres faits de cette manière ? Et puis pourquoi des arbres qui parfois grimpent de bas en haut et parfois descendent du haut vers le bas ? Dans notre imaginaire, la famille, la parentèle et l’arbre s’entrelacent étroitement, comme s’ils étaient des concepts spontanément liés entre eux. Durant ces après-midi aux Tatti, nous nous sommes amusés avec Christiane à « dénaturaliser » tout cela et à nous interroger sur le pourquoi de ces images qui ont l’air de tomber tout simplement sous le sens.
4À cette époque, j’avais été moi aussi fasciné par les charmes de l’arbre généalogique2. À ma façon ou, si on préfère, à la façon de mon champ d’étude, l’Antiquité classique. Il faut savoir que l’Antiquité classique, et je dis « il faut savoir » comme ça, par coquetterie stylistique mais assurément le lecteur le sait fort bien, est un monde où on ne parvient jamais à savoir les choses directement. En d’autres termes, il s’agit d’un monde terriblement « herméneutique » en ce sens que, pour arriver à connaître ce que les Allemands appelaient Realien, il faut presque toujours procéder par inductions, inférences, extrapolations, confrontations, argumenta ex silentio, etc. Il m’est arrivé de comparer le philologue classique à un joueur de billard qui, en vertu d’une règle subtilement cruelle, serait obligé à chaque coup de jouer par la bande, et souvent par trois bandes. Naturellement il n’en va pas toujours ainsi : lorsqu’il s’agit, par exemple, de connaître la tactique antique ou les aqueducs romains, on dispose de textes spécifiques d’auteurs antiques qui se sont consacrés à ces sujets ; il en va de même pour la conjuration de Catilina à laquelle Salluste et Cicéron ont consacré des pages très précises. Mais essayez donc un peu de sortir des chemins battus par ces mêmes textes, autrement dit, essayez de vous éloigner des curiosités et des intérêts qui existaient déjà à l’époque où ces textes furent écrits ! Essayez donc un peu, par exemple, de vous demander comment étaient faits les arbres généalogiques des Romains, en admettant qu’ils en aient eu ; interrogez-vous donc sur leur orientation – de bas en haut ou de haut en bas ? –, sur la réalité de leur forme arborescente et ainsi de suite. Inévitablement le mécanisme de l’inférence, l’étude de la préposition, voire du préverbe utilisés par tel ou tel auteur entrent en jeu. À ce billard-là, on joue toujours par la bande.
5Comme j’enviais Christiane qui avait à sa disposition toutes ces belles images d’arbres généalogiques du Moyen Âge et de la Renaissance ! Une richesse inouïe pour moi qui ne pouvais me mettre sous les yeux aucune image (les premières représentations remontaient à l’Antiquité tardive et il s’agissait plutôt de schémas pour enseigner les termes de la parenté que de blasons ou d’arbres généalogiques), pour moi qui devais donc me fonder sur quelques rares lignes de Pline, un ou deux vers de Juvénal, une réprimande de Sénèque. Et fort heureusement, les moralistes s’étaient intéressés aux arbres généalogiques et refusaient avec dédain l’idée que la vertu et la dignité d’une personne pussent se mesurer à l’aune du propre stemma familial et de son ampleur ; sans eux, nous n’aurions même pas ces descriptions indirectes.
6Je relisais récemment le premier chapitre de L’ombre des ancêtres, le livre de Christiane qui, pour des raisons évidentes, est le plus proche de mes intérêts3. Dans ces « prodromes » de l’arbre généalogique, j’ai entendu l’écho de nos conversations à la Villa I Tatti et du séminaire que nous fîmes ensemble ; j’ai également retrouvé la trace de nos distinctions (qui sont toujours essentielles dans les études), de nos réserves. Les Romains n’avaient pas d’arbres généalogiques à proprement parler mais des stemmata, un mot qu’on ne saurait traduire par « arbre », comme de nombreux auteurs le font encore. Il s’agissait plutôt de couronnes ou de faisceaux de lignes qui se déployaient de haut en bas – le point semble à présent assuré – mais qui ne se dessinaient sur aucun contour d’arbre. C’était plutôt les juristes qui, déjà à cette époque, s’orientaient vers des représentations végétales de la famille avec leurs ramusculi, qui n’étaient pourtant pas des arbres. Il n’en reste pas moins vrai que, dans la culture diffuse, l’image végétale de la parenté était déjà très présente et on n’est guère surpris de constater que, dans les siècles suivants, elle a eu une telle fortune. Au fil des chapitres de L’ombre des ancêtres, on en suit l’histoire à travers ce merveilleux croisement d’arbres exégétiques, spéculatifs, moraux, de généalogies bibliques, de résurgences païennes et surtout de splendides miniatures. Les Romains s’étaient limités à donner le la, le grand contrepoint de l’arbre est composé seulement durant le Moyen Âge, comme le montre le livre de Christiane sur les arbres intellectuels. Et personnellement, je suis très heureux d’avoir assisté au moins au prélude.
7 La conclusion de L’ombre des ancêtres représente un des plus beaux éloges qui aient jamais été écrits en l’honneur de l’arbre. Aux Tatti aussi il y avait, et il y a toujours, de très beaux arbres mais je ne sais pas si c’étaient ceux que Christiane avait en tête lorsqu’elle écrivait. Quoi qu’il en soit, je voudrais retourner idéalement dans ce jardin de la Villa I Tatti pour poser une question à Christiane, une autre question encore après toutes celles que je lui posais il y a maintenant plus de quinze ans. Mais au fond, lui poser une question me paraît la meilleure façon de lui rendre honneur. La question est la suivante : que pense-t-elle des racines ? Et aurait-elle éventuellement envie de recommencer à parler des arbres dans cette perspective ? Je vais expliciter ma pensée.
8La culture contemporaine semble avoir puissamment redécouvert la métaphore de l’arbre et l’imaginaire végétal en général. Mais ce n’est plus pour représenter la famille ou la parenté mais plutôt pour représenter certaines institutions sociales auxquelles on aurait difficilement pensé, même il y a dix ans : la nation, la région, la culture (dans le sens d’un ensemble de modèles culturels partagés et dans lesquels un groupe se reconnaît). Si, en effet, en France on évoque de plus en plus fréquemment l’image du Français « de souche », en Italie et plus généralement en Europe on parle beaucoup de « racines » : de racines celtiques ou germaniques, de la prétendue Padania par exemple, ou encore de racines « chrétiennes » dans lesquelles l’Europe entière devrait se reconnaître et qui, selon certains, devraient même être inscrites dans la charte constitutionnelle de l’Union. De nos jours, les « racines » sont devenues un synonyme de tradition et les deux termes sont de plus en plus souvent évoqués pour définir une dimension dont le monde contemporain semble être aussi fier que jaloux : l’identité.
9Dans le cas des racines aussi – nous sommes toujours dans le domaine de l’arbre – l’image part de l’Antiquité. En effet, alors que Pindare qualifiait Cyrène de « racine de villes » à cause des nombreuses colonies dont elle était l’origine4, Cicéron disait de Gaïns Marius qu’il avait « surgi des mêmes racines » dans la mesure où lui aussi était né à Arpino5. Je le dis pour montrer encore une fois que l’Antiquité classique peut revendiquer sa place dans l’imaginaire végétal... Mais à part l’origine, pour ainsi dire, de cette image, ce qui est frappant c’est surtout la fonction qu’elle exerce dans la culture et dans la société contemporaines. À travers cette image vitale, en effet, la tradition culturelle d’un groupe – habituellement définie de façon on ne peut plus sommaire...– est amenée à faire partie de l’ordre végétal. Et de la justification intrinsèque de cet ordre – qui oserait s’opposer à la nature ? – elle reçoit aussi automatiquement sa propre justification. Les racines plongent dans la terre, le lieu de tout commencement et de toute fin ; les racines soutiennent la plante qui autrement s’effondrerait ; et surtout les racines transmettent au tronc, aux branches et aux feuilles la sève vitale dont ils ont besoin. À travers l’image des racines, et donc de l’arbre, même la tradition se transforme en quelque chose de primordial qui s’enfonce dans la terre, quelque chose qui soutient et qui nourrit : mais qui ? « Nous », bien entendu, nous et notre identité. Le rapport de détermination entre tradition et identité prend ainsi l’apparence d’une force qui jaillit directement de la nature organique. Si un arbre est un tel arbre parce qu’il a poussé à partir de ces racines, nous sommes nous parce que nous avons grandi à partir des « racines » de notre tradition culturelle. Dans un certain sens, c’est comme si nous ne pouvions pas être autrement, notre identité finit inéluctablement par être déterminée par nos racines, c’est-à-dire par la tradition à laquelle nous appartenons.
10Quand Christiane et moi discutions des arbres aux Tatti, nous ne pensions certainement pas que, sous peu, les « racines » allaient servir à séparer les chrétiens des musulmans et des juifs ou encore les catholiques des orthodoxes, les Nord-Africains des Français « de souche », et ainsi de suite. Nous ne pensions pas non plus que, parmi tous les éléments dont un arbre se compose – branches, feuilles, fleurs, bourgeons...–, la société contemporaine allait choisir de se concentrer précisément sur la partie la plus noire, la plus sombre, la plus terreuse, la plus invisible. Voici donc la question que je pose à Christiane. Ne croit-elle pas qu’il faudrait recommencer à parler, encore une fois, d’arbres ? En admettant que cela puisse servir à quelque chose.
Notes de bas de page
1 Villa I Tatti, The Harvard University Center for Italian Renaissance Studies, Florence.
2 Mes travaux paraissaient l’année suivante sous le titre Antropologia e cultura romana, Rome, 1986 [rééditions : Rome, 1990 et 1999].
3 L’ombre des ancêtres. Essai sur l’imaginaire médiéval de la parente, Paris, 2000.
4 Pindare, Pythicae, 4,15. Cf. la note ad locum de P. Giannini dans Pindaro. Le Pitiche, B. Gentili, P. Angeli Bernardini, E. Cingani et P. Giannini éd., Milan, 1995, p. 431.
5 Cicéron, Pro Sestio, 50 : ex iisdem quibus nos radicibus natum.
Auteurs
-
Isabelle Chabot
(trad.)
Université de Trieste
-
Muurizio Bettini
université de Sienne
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