Introduction
p. 1-3
Texte intégral
1La relecture, en vue d’édition, d’une thèse de troisième cycle soutenue il y a quatre ans peut être une épreuve difficile pour son auteur. Il y découvre les imperfections propres au genre, il y voit l’écho des critiques qui ont pu lui être faites. Il est, alors, tenté de réécrire son texte, de développer sa problématique, de s’appuyer sur les travaux effectués ces dernières années par d’autres ou par lui-même. Mais les impératifs de l’édition exigent de lui, bien au contraire, d’être plus court, plus concis !
2Aussi avons-nous choisi de ne développer en ces quelques pages d’introduction que deux points essentiels : la place où nous situons ce travail dans l’historiographie du mouvement ouvrier, l’épineux problème de l’histoire dite quantitative.
3A l’origine de cette thèse il faut certainement indiquer le travail autrement vaste d’Annie Kriegel. Sa thèse sur les origines du communisme français recoupait une série de questions qui nous passionnaient et aboutissait à des conclusions d’importance qui ont fait l’objet d’abondantes discussions. Cependant, il nous semblait que deux dimensions essentielles à l’analyse et à la compréhension de ces origines devaient faire l’objet d’une exploration nouvelle. D’abord, nous pensions qu’il fallait inscrire les origines du communisme français autant dans le syndicalisme que dans le Parti socialiste et que l’étude de la scission de 1921 devait être le pendant de celle de 1920. Ensuite, nous pensions qu’au-delà de l’histoire politique et idéologique des scissions, il fallait en faire l’histoire sociale où l’accent serait mis sur la classe ouvrière, et plus profondément sur l’ensemble de la formation sociale et, notamment, les mutations ou transformations liées à la Première guerre mondiale dont l’importance a été mise en valeur par nombre de travaux récents.
4De tels projets, bien sûr trop ambitieux pour une thèse de troisième cycle, pouvaient amener à une étude monographique féconde sur une branche ou une région. Tel ne fut pas notre choix, car nous voulions poser, pour un travail à plus long terme, des fondements plus généraux. D’autre part, la lecture de l’ouvrage d’Antoine Prost sur la C.G.T. à l’époque du Front populaire nous ouvrait la perspective d’une étude comparative sur une plus longue durée, les données qu’il avait utilisées se rapprochant des notres.
5 Le collationnement des données statistiques, leur établissement de façon la plus rigoureuse possible, leur codification sont tâches longues et souvent fastidieuses. Pour traiter un vaste tableau final d’environ 120 unités (Fédérations et Unions départementales de la C.G.T.) caractérisées chacune par plus de 60 variables, nous avons décidé d’employer la méthode de l’analyse factorielle des correspondances. Nous indiquons dans une des parties de ce livre les raisons de ce choix. L’emploi de cette méthode nous amène à poser le problème de l’usage de la quantification en histoire. En 1975, nous avions écrit que cette histoire « quantitative » se développait impétueusement, mais dans un malaise général des historiens. Nous ne croyons pas devoir changer quoique ce soit à cette affirmation, malgré un apparent consensus sur « l’intérêt » et les « limites » de ces méthodes. Des chercheurs s’engagent dans des recherches d’envergure où la quantification prend une place prépondérante et où le traitement de ces données quantifiées est de plus en plus complexe, élaboré, mathématisé (sophistiqué ?). D’autres chercheurs continuent de les ignorer avec superbe. Au fond, le fossé ne se creuserait-il pas ?
6Soyons clair, pour nous les termes d’« intérêt » et de « limites » posent très mal le problème qui ne se résoudra que par un effort épistémologique, une étude des rapports de la quantité à la qualité. Lorsque l’on nous pose la question s’il n’était pas possible d’arriver à des résultats proches des nôtres sans l’utilisation du vaste appareillage statistique ici utilisé, nous répondons volontiers positivement, mais dans la mesure où nous pensons qu’il n’existe pas de travail – dit qualitatif – érudit qui ne comporte dans la masse de la documentation étudiée un quantitativisme implicite.
7On n’isolera ainsi décidément pas du qualitatif brillant douteux et du quantitatif triste assuré. Et si le quantitatif envahit, avec bonheur, des domaines qu’on lui croyait interdit – on pense ici aux travaux de MM. Vovelle, Prost et bien d’autres –, on ne saurait négliger ni tout ce que ces études supposent comme travail d’élucidation conceptuelle, ni croire à l’innocence du résultat statistique. L’étude des différences de méthodes statistiques des écoles historiques américaines et françaises serait par exemple significative des pratiques hypothétiques et régressives de l’une, positives et analytiques de l’autre.
8Le volume que nous présentons ici commence par une analyse approfondie des sources, de leur validité et surtout de leur signification. Ainsi les données – suffisamment cohérentes pour être exploitées – constituent d’abord un descriptif sociologique différencié du groupe salarial selon les branches et les départements. Elles ne peuvent rendre compte d’aspects importants comme les rapports de force, l’évolution des prix, des salaires... Dans cette direction, une vaste et difficile étude resterait à mener pour compléter nos conclusions.
9Les données concernant la syndicalisation et les orientations syndicales sont plus diversifiées. Nous pensons avoir bien élucidé les rapports existant entre les diverses mesures de la syndicalisation qui doivent être, dans la mesure du possible, toutes utilisées mais avec une grande rigueur. Si la mesure des orientations majoritaires et minoritaires était aisée, celle des composantes de la minorité était impossible à appréhender au travers des Congrès confédéraux de la C.G.T. de 1918 à 1921. Il nous a fallu avoir recours, avec prudence, aux premiers Congrès de la C.G.T.U. pour différencier anarcho-syndicalistes et majorité communisante, à travers des critères comme l’adhésion de la C.G.T.U. à l’Internationale syndicale rouge. Le courant syndicaliste-révolutionnaire est le plus difficile à évaluer car il ne se dissocie guère de la majorité de la Confédération unitaire. Nous avons, cependant, utilisé un vote en 1923 dont la portée est limitée. Il aurait ainsi fallu user de votes de Congrès unitaires ultérieurs à 1925, mais aurait-on pu encore parler de composante de la minorité de 1921 ?
10Nous avons considéré comme utile de laisser dans ce volume la courte présentation – aussi claire que possible – de l’analyse factorielle des correspondances. Les quelques problèmes que nous avions soulignés quant à son utilisation nous semblent toujours actuels et notamment la nécessité de revenir sans cesse d’une classification abstraite sur des axes à des présentations de corrélats basés directement sur les données initiales.
11Nous n’avons par contre conservé que quatre des dix chapitres qui traitaient des analyses factorielles effectuées. Ces études sont certainement ardues et répétitives, mais elles sont indispensables, car il est fondamental d’approfondir très rigoureusement le sens de chacun des axes et des nuages de points obtenus par l’analyse factorielle. Ainsi la lecture de notre conclusion développée peut être rendue difficile par l’absence des chapitres auxquels nous renvoyions en notes dans le texte intégral de notre thèse. Le lecteur courageux pourra s’y référer !1
Notes de bas de page
1 Jean-Louis Robert, La scission syndicale de 1914-1921, essai de reconnaissance des formes, Thèse de 3e cycle, Université Paris I, 1975, 660 p.
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