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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral 1. Jules Grévy ou la République de l’abstention2. Georges Clemenceau ou la République militante3. Léon Gambetta ou la République consentie4. Jules Ferry ou la République constitutionnelle Notes de bas de page

    La république absolue

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre III. 1879-1885 : la fin du provisoire

    p. 65-103

    Texte intégral 1. Jules Grévy ou la République de l’abstention2. Georges Clemenceau ou la République militante3. Léon Gambetta ou la République consentie1. Gambetta président de la Chambre des députés2. Les élections des 22 août et 4 septembre 18813. Léon Gambetta : chef d’un « gouvernement parlementaire »4. Jules Ferry ou la République constitutionnelle1. Janvier 1883 : la République précaire2. La Révision républicaine Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Les années 1879-1885 occupent, quant à la révision, une situation exceptionnelle dans l’histoire de la IIIe République. En effet, ces six années sont les seules où dans la constellation idéologique de l’époque, le thème de la révision sera une idée de gauche, discutée sans arrière-pensée par toutes les fractions du parti républicain tandis que, par un renversement destiné à n’être que temporaire, les conservateurs se feront pendant ces années les plus ardents défenseurs des lois de 18751.

    2A cet état de choses, il y a des raisons de structure – l’investissement par les républicains des trois pouvoirs d’État – et des raisons de conjoncture : le rôle des hommes.

    3Les conservateurs sont, quant à eux, paralysés par les questions dynastiques où ils jouent de malchance. Six ans après la mort de Napoléon III sur une table d’opération2, la mort du prince impérial – tué par les Zoulous en 1879 – divise les bonapartistes en soutiens du prince Jérôme, qui ne pouvait faire jouer ses droits3, et partisans du prince Victor, son fils, en faveur de qui se déclare E. Rouher, l’ancien vice-empereur.

    4Chez les royalistes, au contraire, la question restera gelée jusqu’en 1883, année de la mort du comte de Chambord qui réconcilie enfin les deux branches autour du comte de Paris4.

    5Le champ est donc libre pour les républicains qui veulent réaliser leur programme et revenir sur les concessions de 1875. Les institutions les plus vulnérables seront évidemment la Présidence et le Sénat qui, face à une Chambre élue au suffrage universel, devaient incarner la permanence du pouvoir d’État.

    6Autour de quelques utilités, le jeu se joue chez les républicains entre quatre hommes, tous « républicains de la veille ». Aux deux extrémités, Jules Grévy et Georges Clemenceau qui pour des raisons différentes n’ont ni l’un ni l’autre cautionné les lois de 1875, au centre Léon Gambetta et Jules Ferry qui, chacun à sa place, se sentent au contraire responsables du succès de ce compromis5.

    1. Jules Grévy ou la République de l’abstention

    7L’accession de Jules Grévy à la magistrature suprême avait généralement été ressentie comme celle du Juste, de l’homme qui avait la faculté de dire le droit6. Si son amendement de 1848, hostile à la création de la Présidence de la République, est célèbre, son abstention par fidélité à son personnage, lors du vote de février 1875, est généralement moins connue. Elle est pourtant significative de ce tempérament rigide et économe qui, en politique extérieure comme en politique intérieure, préféra toujours l’action par omission à l’action directe, le statu quo aux réformes7.

    8Dans la famille républicaine, Jules Grévy était un personnage considérable : républicain de 1848, nous avons vu comment, élu président de l’Assemblée Nationale sur les conseils de Thiers, il avait été une des chevilles ouvrières du Pacte de Bordeaux. En 1873, après la chute de Thiers, il avait écrit un opuscule sur « le gouvernement nécessaire »8. Ces quarante pages, dépourvues de lyrisme, ont la forme d’une consultation juridique donnée au sujet d’une question particulièrement difficile : comment organiser le gouvernement d’un pays qui a essuyé tant d’échecs en ce domaine ?

    9Partisan décidé du gouvernement représentatif qui « substitue à l’ignorance du plus grand nombre les lumières de l’élite », il conclut que, puisque la monarchie légitime a échoué en 1830, la seule issue qui permette d’échapper à la tyrannie d’un César demeure la République car, « gouvernement de la Nation par elle-même », elle est le seul gouvernement « durable et définitif ».

    10Cette absence de flamme rassurait ; elle témoignait pour l’honorabilité du gouvernement républicain auprès de tous les notables de province qui, serrés dans leur costume noir et leur sens des convenances, ne voulaient à aucun prix être confondus avec la population ouvrière qui commençait à se presser dans les rares grandes villes de France.

    11Cependant, malgré ces titres, l’élection de Jules Grévy à la magistrature suprême n’est pas entièrement limpide. Plusieurs indices nous portent à croire qu’elle fut l’occasion, sinon d’un marché, du moins d’un certain nombre d’assurances dont la révision était, une fois encore, l’enjeu et dont l’existence permettrait d’expliquer pourquoi les républicains, arrivant enfin au pouvoir après dix ans de patience, seront si lents à réaliser cette révision républicaine sur laquelle, au moins en paroles, l’accord semblait unanime après les élections de 1881.

    12Le premier élément de notre supposition est le commentaire donné par André Daniel – rédacteur scrupuleux et informé de l’ Année Politique9 – de la séance parlementaire du 31 mai 1881. Alors que l’on discutait une proposition de révision déposée par le député Barodet et dont nous reparlerons plus bas10, André Daniel fait état de « l’émotion » de la Chambre devant une réponse maladroite du Garde des Sceaux, Jules Cazot, qui semblait dire « qu’en nommant Jules Grévy, la Chambre avait pris l’engagement de ne pas réviser la Constitution jusqu’à l’expiration légale des pouvoirs du Président de la République »11.

    13Or, d’après le Journal Officiel12, le compte rendu de la séance est assez anodin ; au ministre qui demande l’ajournement de la proposition afin de laisser le temps faire son œuvre, et la possibilité pour chaque pouvoir d’arriver au moins une fois au terme de son mandat, il est fait deux réponses : l’une rassurante (le radical Guillot précise que l’on ne veut pas toucher au Président de la République), l’autre cinglante, par la voie de Clemenceau qui s’exclame : « Alors, c’est la Monarchie ! »

    14Cette émotion au sujet d’une simple apostrophe parlementaire nous a donné à penser que même chez les républicains, la personne et la fonction de Jules Grévy étaient devenues intouchables. Cependant, il nous a été impossible d’en trouver la preuve formelle ailleurs que dans la proclamation électorale du député radical de Chaumont, M. Dutailly, qui est le seul à avoir écrit en clair que toute révision est impossible « tant que le Congrès n’a pas donné un successeur à M. Grévy »13. Les trente et un autres radicaux, proches de Clemenceau et favorables à l’application de « l’amendement Grévy », ne le présentent que comme un optimum républicain à atteindre, encore inaccessible pour le moment ; et il en est de même pour les vingt députés républicains qui, reconnaissant ouvertement que la suppression du Sénat n’est pas immédiatement possible, déclarent se contenter dans un premier temps de la réforme de son mode d’élection.

    15Ce faisceau de présomptions permet, selon le mot de Marc Bloch, non pas d’avancer une affirmation mais au moins d’émettre une hypothèse : Jules Grévy serait l’antithèse exacte de Mac-Mahon, non seulement car il avait solennellement renoncé à user de son droit de dissolution mais aussi car il aurait, en échange de sa soumission à la volonté des députés, été assuré de ne pas faire les frais d’une véritable révision républicaine14.

    16Ainsi, Président de la République, se refusera-t-il toujours à agir ouvertement sans y avoir été formellement invité par un vœu des députés15.

    17Pour Jules Grévy, gouverner c’est s’abstenir et il n’était pas seul à penser ainsi. Dans cette œuvre d’abstention, il était assuré de bénéficier du soutien de toute une génération de républicains qui, formés sous l’Empire et en réaction contre ses excès, croyaient sincèrement qu’être libéral signifiait gouverner le moins possible. Leur âge faisait d’eux soit de vieux députés paralysés par le qu’en dira-t-on du Comité électoral de leur arrondissement et inquiets dès que le ministère voudrait donner un contenu politique à la forme républicaine de gouvernement, soit de récents sénateurs qui, élus lors de chaque renouvellement partiel, transformeront progressivement le Palais du Luxembourg en temple de « l’abstention républicaine ». Et, là, leur méfiance absolue pour tout leader de la Chambre qui, fort de sa majorité parlementaire, voudrait gouverner en s’appuyant sur la majorité du suffrage universel, ne répugnera à aucune alliance comme le montrera la longue série de refus de mesures votées par la Chambre16.

    18Mais il faut dire que cette abstention allait sauver la fonction. Quatrième Président d’une République française, Jules Grévy sera le premier à aller au terme de son mandat. Et cette performance allait donner une forme définitive à la fonction de Chef d’État d’une République parlementaire, fonction inédite dans une Europe encore monarchique. Conçue comme un moyen terme entre la Présidence américaine élue, mais affranchie du contrôle du Congrès, et la Monarchie britannique, héréditaire mais soumise à la tutelle du Parlement, la Présidence de la République française, à la fois élue et contrôlée, ne réussira à se maintenir aux côtés de la souveraineté parlementaire qu’en se réfugiant dans ce mode particulier d’exercice du pouvoir qu’est le pouvoir par abstention.

    19Contrairement au pouvoir responsable et doué d’initiative, constitué par la IIe République et revendiqué par Thiers dans la tradition consulaire, le « pouvoir par abstention », inapte à créer et à mettre en œuvre l’autorité de l’État, est doué de réelles possibilités quand il faut résister. Mais résister à qui ? tout le problème sera là. Chef nominal du Pouvoir Exécutif, héritier de Thiers et de Mac-Mahon qui tous deux avaient été respectés, le titulaire de la Présidence aurait dû mettre son influence au service du Pouvoir Exécutif et être le butoir sur lequel le ministère serait venu chercher appui pour devenir le chef du jeu parlementaire.

    20Élu au suffrage à deux degrés, Jules Grévy préféra résister aux impulsions du suffrage universel direct et en particulier aux innovations constitutionnelles qui auraient permis de lever les ambiguïtés de la « République des trois pouvoirs ». Ainsi, tant qu’il sera à l’Élysée, la révision républicaine qui, après l’échec de la tentative présidentielle de Thiers, aurait dû permettre au président du Conseil d’incarner le pouvoir d’État, sera impossible. Lui parti, il sera trop tard puisque, changeant de bord, la révision sera alors devenue le drapeau de la revanche brandi par les vaincus de la République.

    *
    * *

    21Du point de vue de la révision, l’année 1879 apporte cependant quelque chose de nouveau en achevant de fixer la doctrine républicaine quant à la procédure à suivre. Le prétexte en fut le retour des Chambres à Paris, mesure qui avait le double objet de faciliter la vie quotidienne des députés et de témoigner de la réconciliation du gouvernement républicain et de sa capitale. Une première fois, en mars, la demande du gouvernement est repoussée par le Sénat qui, redoutant le souvenir de la Commune, déclare en outre qu’il est imprudent d’ouvrir un Congrès qui, une fois commencé, peut se laisser aller à toutes sortes d’aventures.

    22Afin de retirer toute chance à ce genre d’interprétation, le gouvernement revient en juin devant le Sénat, cette fois en présentant les termes d’une proposition qui, déjà votée par la Chambre, serait, après le vote des sénateurs, représentée identique devant les élus des deux Chambres réunies en Assemblée Nationale.

    23Malgré les regrets de l’extrême-droite sentimentalement attachée à la ville de Versailles, et les réserves du Centre droit qui, par la bouche du duc d’Audiffret, rappelle que la résidence à Versailles était un des éléments de la transaction de 1875, le vote est acquis par 153 voix contre 133.17

    24Dès lors, la réunion du Congrès n’était plus qu’une formalité ; et le 18 juin, après quelques déclarations de principe, la proposition fut votée sans difficulté. Ainsi fut établi ce qui allait devenir la tradition républicaine en matière de révision : nécessité d’un accord préalable obtenu à l’amiable entre les deux Chambres, afin de fixer les limites de la révision et d’éviter les aléas d’un Congrès. Par la suite, de nombreuses propositions fleuriront pour modifier cette procédure – pleins pouvoirs du Congrès, consultation nationale, assemblée constituante fonctionnant aux côtés des pouvoirs réguliers, référendum, plébiscite, etc. – mais toutes seront rejetées par l’orthodoxie républicaine qui n’a jamais voulu prendre le risque d’une démocratie qui ne serait plus médiatisée par les seuls députés et sénateurs.18

    25Le retour des Chambres à Paris assorti de quelques gestes symboliques comme la proclamation de l’amnistie à l’occasion de la fête nationale du 14 juillet – où, comme l’écrit Seignobos, pour la première fois des citoyens rentreront le soir chez eux en vacillant de « joie républicaine » – donnera à ces années 1879-1880 une sorte d’aura qui en feront dans l’imagerie républicaine l’âge d’or de la République parlementaire, le sommet de l’euphorie républicaine19.

    26Mais, en Histoire, les points d’équilibre sont rares et le bonheur souvent rétrospectif. Au moment où nombre de républicains pensaient toucher le port, d’autres, au contraire, croyaient que tout restait à faire20.

    2. Georges Clemenceau ou la République militante

    27En 1880, âgé de près de quarante ans, G. Clemenceau n’est plus un débutant. Depuis dix ans dans la politique active, il est toujours l’homme des trois blessures : blessure du 2 décembre où, encore enfant, il devait voir et ne plus oublier le spectacle de son père quittant le domicile familial, encadré par les gendarmes de Louis-Napoléon ; blessure de la défaite de Sedan qui, clôturant le règne détesté, allait engendrer la cession de l’Alsace-Lorraine ; blessure enfin, la plus grave de toutes, de la guerre civile qu’il n’avait pu empêcher.

    28Médecin de Vendée21, il monte à Paris le 1er septembre 1870 où il devra à l’amitié d’Étienne Arago d’être nommé maire de Montmartre quelques jours plus tard. Élu député de Paris en février 1871, il avait en vain cherché à établir la communication entre Parisiens et Versaillais : le 10 mars, il tente, avec l’accord tacite de Thiers, de négocier la restitution à l’amiable des canons qui étaient aux mains de la population ; devant son échec, Thiers décide le 17, et sans le prévenir, de les reprendre par la force, ce qui déclenche l’insurrection du 18. Malgré cela, Clemenceau plaide encore le 20 devant l’Assemblée nationale pour convaincre cette dernière de l’urgence de procéder à l’élection régulière d’un Conseil municipal. Mais déjà il est trop tard : le 26, les élections ont lieu sous l’égide du Comité central de l’Hôtel de Ville ; la liste des maires de Paris, donc celle de Clemenceau, est battue. Privé de la confiance de la population parisienne, Clemenceau donne, le 27, sa démission de député d’une Assemblée où il n’a plus rien à faire.

    29Il faut insister là-dessus car le jour du Conseil des ministres, à l’issue duquel sera prise la décision de reprendre les canons par la force, Thiers n’avait trouvé d’appui réel pour sa politique de fermeté que chez Jules Ferry, alors Délégué du Gouvernement à la mairie de Paris22. Ceci veut dire qu’entre Thiers et Jules Ferry d’une part, et Clemenceau d’autre part, il y a désormais la largeur d’un fleuve de sang dont chacun accusera l’autre d’être responsable et dont le souvenir ne s’éteindra jamais.

    30Si Jules Ferry avait été si ferme, c’est que, depuis la journée du 31 octobre, son opinion sur Clemenceau était faite : maire du 18e arrondissement, ce dernier s’était solidarisé avec Emmanuel Arago qui avait cru que l’élection d’une « Commune de Paris » apaiserait les esprits. Pour les membres du Gouvernement de la Défense Nationale, cette prétention était insoutenable. S’ils pouvaient accepter le surplus de légitimité que leur donnerait le plébiscite du 3 novembre, ils ne pouvaient tolérer la concurrence d’une « Commune de Paris » élue dans un climat insurrectionnel. De ce jour, Clemenceau fut considéré par Jules Ferry comme un dangereux opposant, et d’autant plus qu’il le croyait lié aux hommes de mains qu’il avait dû personnellement combattre pour rentrer à l’Hôtel de Ville délivrer le Gouvernement.23 Pour Jules Ferry il était impossible d’avoir confiance en Clemenceau et en 1872, devant la Commission d’enquête de l’Assemblée Nationale, il aura encore des termes très durs pour parler des prétentions de Clemenceau à avoir eu une quelconque influence sur les détenteurs de canons24.

    31Pour Clemenceau, les choses sont évidemment différentes. En 1880 comme en 1870, Jules Ferry est coupable de tromperie envers le peuple et la République, car il accapare le mouvement du 4 septembre, comme plus tard le succès électoral de Gambetta, pour s’installer au pouvoir sans aucune considération pour le peuple. Il est donc l’archétype du politicien sans scrupule qui use du discours républicain pour légitimer une politique conservatrice. Il est donc l’homme à abattre, comme tous ceux qui essayent de faire oublier les origines révolutionnaires de la République.

    32Ainsi s’éclaire l’orientation de la première action politique de Clemenceau. Jusqu’au boulangisme, il considéra comme légitime de peser de toutes ses forces pour faire échouer les tentatives d’apaisement de Gambetta d’abord, de Jules Ferry ensuite. Dans tous ces efforts pour élargir la République aux dimensions du pays, il ne voudra jamais voir autre chose que la revanche des « monarchistes » ou des « Versaillais »25.

    *

    33Réélu député en 1876, Clemenceau ne débouche au premier rang de la scène politique qu’en 1880, année où les républicains ayant enfin investi les trois pouvoirs, il peut croire que le moment est venu de rompre l’unité qui avait fait leur force depuis 1873.

    34L’instrument de son influence sera un journal, La Justice, dont le premier numéro date du 16 janvier 1880, le jour même où Ch. de Freycinet succède à Waddington après une crise ministérielle sans grande signification politique26.

    35Clemenceau, qui est meilleur orateur qu’écrivain, est directeur politique de cette feuille, tandis que Camille Pelletan en est le rédacteur en chef27. Dès la première livraison, les couleurs sont hissées :

    « Notre programme est la République, deux ans ont passé, rien n’est fait. »

    36Le titre est présenté comme la synthèse de la devise républicaine : Liberté, Égalité, Fraternité ; et aussitôt est donné le style d’une campagne qui sera menée sans relâche jusqu’à la fin de la législature. L’existence de ce nouveau ministère, ridiculisé comme le « replâtrage d’un replâtrage », est l’occasion de rappeler vigoureusement que :

    « la règle fondamentale du régime parlementaire est d’obliger le Chef du Pouvoir Exécutif à confier le gouvernement aux mains du chef de la majorité »28.

    37Cette campagne en faveur de Gambetta n’était pas destinée à le servir, lui qui, n’ayant pas encore « coupé sa queue », c’est-à-dire rompu avec les radicaux, n’était déjà que trop embarrassé par ces bruyants amis. Mais elle permettait à Clemenceau d’engager, sous couvert d’une admiration pour le régime britannique, une double campagne contre la Présidence, qui se plaisait à dénoncer les ambitions dictatoriales de Gambetta, et contre le Sénat qui n’était pas mûr pour voter les lois ou budgets présentés par le vainqueur du 16 mai.

    38Cette campagne était si peu destinée à soutenir Gambetta que, devenu président du Conseil, ce dernier n’aura pas de plus grand ennemi que Clemenceau – alors allié avec les amis de la Présidence et du Sénat – pour frapper à mort sa tentative d’asseoir le gouvernement républicain sur une majorité nationale.

    39Être républicain, pour Clemenceau, signifie se déclarer le partisan total du programme de Belleville, élaboré en 1869 par le parti républicain encore dans l’opposition. Clemenceau ne se demande pas si l’ensemble est homogène29, si la cohésion du pays résistera à un tel programme ou même s’il est conciliable avec la tradition historique de la France qui, construite autour de la sauvegarde de l’État, n’a accepté l’aventure républicaine que lorsque celle-ci était devenue synonyme d’ordre et de stabilité.

    40Au contraire, dès la première difficulté, Clemenceau va pulvériser la théorie de la « collaboration des trois pouvoirs » qui, du duc de Broglie à Jules Ferry, avait été la pensée ultime des constituants30.

    41Le prétexte sera le rejet, par le Sénat, du programme laïc de Jules Ferry, ministre de l’instruction publique31. L’irritation de la Chambre sera si vive que le ministère Freycinet se sent obligé d’agir en publiant, le 29 mars, un décret de dissolution pour les congrégations non autorisées. Si l’application de ce décret fut quelque peu tumultueuse32, on pouvait considérer que politiquement l’incident était clos puisque le Cabinet avait fait la preuve que l’obstruction du Sénat ne l’empêchait pas de poursuivre la politique de laïcisation de l’enseignement33.

    42Tel ne fut pas l’avis de Clemenceau qui se saisit du vote du Sénat pour lancer, dès le mois d’avril 188034, une campagne d’une rare violence en faveur de la Révision et de la suppression du Sénat. Et, à la différence de Gambetta qui avait su et saurait encore laisser une issue pour la conciliation, Clemenceau affirme, dans son journal, que « le régime d’assemblée unique est le vrai gouvernement républicain », celui qui fut pratiqué par la Convention dont « le gouvernement fut très bénéfique pour la France »35.

    43Partisan de la révision intégrale par un Congrès pleinement souverain, Clemenceau cherche à faire de la Révision l’enjeu des élections cantonnales d’août 1880, un an avant que le thème ne soit repris par Gambetta pour la campagne des législatives de 1881.

    44Au Parlement, profitant des propositions de résolution déposées par Barodet, toujours disposé à jouer les trouble-fêtes, Clemenceau lancera cinq grandes offensives : la première en juin 1881 contre le premier Cabinet Ferry, dix jours après que Gambetta eut arraché à la Chambre le vote du scrutin de liste36. En 1883 et 1884, il reprend le même argument contre le deuxième Cabinet Ferry37, ayant entretemps mené deux attaques décisives contre le ministère Gambetta sur le même sujet38.

    45La thèse est simple, si simple qu’elle ne variera jamais. La Constitution de 1875 est l’œuvre de monarchistes, œuvre à laquelle les républicains ne se sont ralliés qu’en raison d’un double danger : conspiration monarchique à l’intérieur, pression allemande à l’extérieur et de rappeler l’expression de Gambetta :

    « puisque vous cherchez la raison de l’œuvre du 25 février, de cette politique de concorde et de pacification, je vais vous la donner : regardez la trouée des Vosges »39.

    46Après ces prémisses, la conclusion va de soi :

    « Aujourd’hui que M. le Maréchal de Mac-Mahon, muni personnellement de pouvoirs spéciaux en ce qui concerne la révision, a cédé la place à M. Jules Grévy... que le scrutin d’arrondissement a été remplacé par le scrutin de liste... »

    47il faut en terminer avec la seconde Chambre. Et Clemenceau de reprendre contre le Sénat l’essentiel de l’argumentation de Gambetta contre l’arrondissement : étroitesse de la base électorale, clef de la corruption parlementaire et du conservatisme des élus, raison de l’instabilité gouvernementale. Enfin, comparant la France aux États-Unis – qui, sous l’égide de Washington, votèrent plusieurs amendements à la Constitution de 1788 – il refuse l’argument des présidents du Conseil qui demandent de laisser le temps faire son œuvre, en respectant un pacte constitutionnel qui, après tout, avait offert aux républicains un « abri » solide pendant la tempête du 16 mai.

    48Grand Prêtre de l’Idée républicaine, Clemenceau ne veut pas voir les obstacles. Parlant pour le faubourg de Montmartre où il aime faire des comptes rendus de mandat40, il ignore délibérément la grande masse du suffrage universel paysan qui n’est pas prête à entendre son langage. S’il a beau jeu d’opposer le Gambetta des années 1871-1873, déniant le pouvoir constituant à l’Assemblée Nationale, d’une part au Gambetta président de la Chambre plaidant pour la politique des résultats, et, d’autre part, au Gambetta président du Conseil, arguant en faveur de la collaboration des trois pouvoirs, il n’a pas son génie stratégique : en effet, le tribun de Cahors savait ne s’attaquer aux bien-pensants de la République – en 1873, en 1877 et bientôt en 1881 – que lorsque, sûr de son audience devant le suffrage universel, il voulait refaire l’unité du parti républicain en empêchant la conjonction des centres parlementaires, toujours recherchée par l’ancienne droite au nom des réalités de gouvernement et de l’efficacité de l’État ; sinon, il « manœuvrait », attendait des jours meilleurs, demeurant soucieux que ses initiatives n’aillent pas profiter à ses adversaires, même s’il savait à l’occasion reconnaître leurs mérites ou utiliser leurs votes.

    49Au contraire, aveuglé par sa haine pour l’Ancien Régime qu’il veut détruire et non rallier, Clemenceau, s’il est bon tacticien parlementaire, est piètre stratège national : la seule fois où il réussit à faire triompher la thèse de la révision intégrale – en renversant le ministère Gambetta – il enterre définitivement l’espoir d’une révision limitée, républicaine et capable de doter la République d’un pouvoir d’État à la fois efficace et consenti. Encore ce « succès » sera-t-il obtenu avec des alliés plutôt compromettants : si on laisse de côté les 76 républicains qui ne votent que par haine ou peur de Gambetta, les 268 voix qui font tomber le Cabinet comptent, à côté des 63 radicaux et des 53 députés du centre gauche qui sont la masse de manœuvre de l’Élysée41, 76 députés de droite, presque tous bonapartistes !

    50Ce rapport de forces parmi les partisans de la révision ne devait pas éclairer Clemenceau dont la lucidité sera encore prise en défaut ; poursuivant Jules Ferry d’une haine quasi viscérale dont on a vu l’origine plus haut, il n’hésitera pas à agiter le spectre de la guerre extérieure d’abord, puis de la guerre civile, pour le précipiter au fond d’un gouffre dont il ne devait plus jamais remonter ; enfin, accréditant la thèse d’un Boulanger, général républicain, il sera à l’origine d’une aventure dont l’issue malheureuse fera que, jusqu’à la fin de la IIIe République, l’idée de révision sera aussi tabou que celle de dissolution.

    51N’eût été la revanche que devait lui fournir l’Histoire, Clemenceau aurait laissé le souvenir d’un esprit étincelant mais ravageur. Le paradoxe sera que, participant le 26 janvier 1882 à la mise à mort de l’ancien Délégué du Gouvernement de la Défense Nationale, il ne pouvait imaginer que, quarante ans plus tard, ayant à son tour incarné la Défense Nationale et fait élire une Chambre, il serait, lui aussi, victime de l’ingratitude parlementaire...

    3. Léon Gambetta ou la République consentie

    1. Gambetta président de la Chambre des députés

    52A quarante ans, Gambetta n’est plus l’avocat des années 1869-1870 qui, éblouissant de force et de jeunesse, montait à l’assaut de l’Empire et du ministère de l’intérieur. La silhouette s’est empâtée, la santé altérée et – ajoutent ses ennemis ou ses amis déçus – la volonté s’est usée42.

    53Chef de l’Union Républicaine, il est maître du vote de nombre de ces députés qu’il a fait élire dans la foulée du 16 mai. Inspirateur d’un réseau serré de journaux de province43, il est une puissance que le chef du ministère se croit obligé de consulter avant de proposer une mesure44. Président de la Chambre depuis janvier 1879, il est de plus une puissance fastueuse, inaccessible, « occulte » disent ses adversaires, reprenant contre lui l’accusation qu’il avait inventée contre le duc de Broglie des années 1876-1877.

    54Son accession à la Présidence de la Chambre a posé aux contemporains comme aux historiens un problème : a-t-il voulu ou subi cette Présidence qui l’enfermait dans un rôle d’influence plutôt que d’action ? Pour comprendre cette situation et en saisir les perspectives, il faut rappeler quelques faits. En 1871, le jeu s’était joué entre trois hommes. Deux vétérans : Thiers et Grévy ; un néophyte : Gambetta. Pour donner à la France un Pouvoir Exécutif qui soit républicain, les deux premiers s’allient contre le troisième puis, après les nombreuses péripéties évoquées plus haut, tout le monde se réconcilie au moment de la crise du 16 mai, et alors se dessine un rôle pour chacun : à Thiers, la Présidence de la République ; à Grévy, la Présidence de la Chambre ; à Gambetta, de quarante ans plus jeune, la Présidence du Conseil.

    55Survient la mort de Thiers, le 3 septembre 1877, en pleine campagne électorale. Pour assurer la continuité, Gambetta, taisant ses sentiments et avec une grande sûreté de jugement, fait publiquement allégeance à Grévy en déclarant qu’il n’est candidat à aucun poste45. Ainsi, quand Grévy devient Président de la République, se met-il tout naturellement à sa disposition. C’est alors que Grévy, refusant les bons offices de celui qui avait été son grand électeur, lui conseille de briguer la Présidence de la Chambre où il pourra acquérir une figure moins partisane46.

    56Président de la Chambre des députés, Gambetta prend alors une nouvelle allure : il prononce des paroles de concorde, recommande l’amnistie47, glorifie l’armée nationale48 et la démocratie républicaine.

    57Il y a longtemps qu’il a cessé d’être le révolutionnaire du 4 septembre, refusant des élections jugées prématurées. Depuis juillet 1871, il a confiance en la volonté républicaine du suffrage universel pour lequel il ne cesse de proclamer son respect49. C’est pourquoi il avait fini, en 1874, par accepter le pouvoir constituant de l’Assemblée Nationale à la veille d’organiser la République, puisqu’il croyait profondément qu’avec la forme on aurait le fond50.

    58Et qu’est-ce que le fond pour lui sinon l’accession au pouvoir de ces « nouvelles couches » issues du suffrage universel, qu’il ne cesse d’appeler et d’encourager depuis dix ans ? Pour cette ascension, il n’aura dédaigné ni le secours des radicaux, ni celui des légitimistes, mais, grâce à une connaissance très sûre du corps électoral51, il sut, à la différence de Clemenceau, ne jamais devenir leur jouet.

    59De 1879 à 1881, le fond et la forme s’étant enfin réunis, Gambetta commence à parler des obligations du « Gouvernement de la République », du droit supérieur de « l’État républicain »52 qui doit savoir attendre puisqu’il ne veut rien tenir que de « la persuasion des majorités »53.

    60En 1881, le temps est venu pour « l’État républicain » de prendre la place du « parti républicain » qui doit s’élargir jusqu’à se confondre avec la France. Pendant la campagne électorale de 1881, il se défend même de présenter un « programme ministériel » car, dit-il, il faut apprendre à se « discipliner »« et à ne pas empiéter plus longtemps sur les attributions du pouvoir exécutif »54.

    61Ces paroles nationales, adressées non pas à une circonscription mais « à la France dans sa généralité »55, vont susciter l’appréhension et l’aigreur chez tous les élus du suffrage indirect et de façon plus générale chez tous les partisans de l’abstention républicaine. Alors, ne refusant aucun concours et aucun argument, ces derniers vont retrouver le vieux cri « Gambetta, c’est la guerre », ce qui confirmait une fois de plus l’analyse de Paul Cambon sur la propension des gens sur la défensive à se lancer dans la « campagne de la peur »56.

    62Pour répondre à ces attaques, Gambetta va réutiliser une tactique qui lui avait souvent réussi et qui consistait à déclencher une crise calculée, dont la solution était demandée au suffrage universel, consulté dans sa dimension nationale. Dans cette ultime entreprise, il sera successivement vainqueur devant la Chambre, battu au Sénat, puis vainqueur à nouveau devant le suffrage universel et la Chambre, quelques semaines avant d’être définitivement battu par une coalition fort hétérogène.

    *
    * *

    63Vainqueur devant la Chambre, Gambetta l’avait été le 19 mai 1881 quand la proposition Bardoux sur le scrutin de liste, qui n’avait recueilli que 8 voix de majorité au scrutin secret, sera finalement votée par 267 voix contre 202. Ce succès, qui illustrait le phénomène bien connu de la « majorité faisant des petits », avait été obtenu malgré une triple opposition qui, pour être larvée, n’en était pas moins réelle : celle de Jules Grévy, qui n’était partisan du scrutin de liste qu’à la condition que le vote soit obligatoire57 ; celle de Jules Ferry, président du Conseil, qui avait voulu rester neutre dans un débat qui divisait sa majorité58 ; celle enfin du rapporteur Boysset qui, après s’être abstenu, finira par voter la proposition.

    64Cette abstention, conforme au tempérament de J. Grévy mais non à celui de J. Ferry, trouve son explication dans le fait que, jusqu’en 1877, le scrutin de liste était un des dogmes du credo républicain. Scrutin de 1848 et 1871, il avait permis à Thiers de s’imposer, et à la République de conquérir la France de 1871 à 1875. Mais l’expérience du 16 mai avait définitivement convaincu Jules Ferry de la valeur du scrutin d’arrondissement puisque, le temps de la conquête étant révolu, le parti républicain se trouvait à son tour en position de résistance59.

    65Mais la majorité qui avait voté le scrutin de liste à la Chambre était une majorité de rencontre où se côtoyaient radicaux, républicains et conservateurs60. Elle ne se retrouvera pas au Sénat où tout le monde comprend qu’il s’agit d’un épisode décisif de la lutte que se mènent depuis 1871 partisans du suffrage à deux degrés et partisans du suffrage universel direct.

    66Présenté par Waddington, le rapport sur la réforme électorale de la Chambre des députés est lu au Sénat le 4 juin 1881 et discuté le 9. Après avoir insisté sur le fait que, contrairement aux allégations de certains, le Sénat demeurait tout à fait libre de son vote et cela bien qu’il s’agît d’une mesure affectant uniquement la Chambre, le rapporteur attaque le vif du sujet : le vote du scrutin de liste bouleverse l’ordonnance de la République des trois pouvoirs. D’abord, dit-il, il rompt l’équilibre entre les deux Chambres car le législateur a voulu créer l’égalité entre, d’une part, le sénateur, élu au suffrage indirect par la totalité du département et, d’autre part, le député, élu au suffrage universel par une fraction du département. Ainsi le scrutin menace-t-il la Présidence de la République, qui risque de ne plus disposer de la liberté nécessaire à son rôle de Chef du Pouvoir Exécutif :

    67« Que deviendra son autorité si un chef de parti, un soldat heureux, un prétendant se faisait nommer dans de nombreux départements ? Lui serait-il possible de résister à une pareille pression, aurait-il la moindre liberté pour le choix de ses ministres, ne serait-il pas contraint de s’effacer et de céder la place à celui qu’on appellerait l’élu de la Nation ? »61

    68Cette plaidoirie en faveur du « gouvernement anonyme » et de l’alchimie parlementaire devant présider à la formation du ministère, était bien faite pour plaire aux partisans de « l’abstention républicaine » ; de plus, elle leur fournissait le terrain d’entente idéal pour rencontrer une droite qui avait autrefois bataillé pour le « septennat personnel ». Mais cette entente, un peu honteuse, devait demeurer tacite : ainsi, soixante sénateurs conservateurs se réunissent-ils pour demander un scrutin secret, et vingt autres appuient-ils le duc de Broglie proposant que le vote ait lieu par appel nominal à la tribune : la conjonction de ces deux procédures (vote anonyme mais montée à la tribune pour déposer personnellement la boule blanche ou noire) avait donc la particularité de cumuler les avantages des deux systèmes.

    69Dès lors, le résultat fut sans surprise : 148 sénateurs contre 114 refusaient le vote du scrutin de liste pour l’élection des députés ; de ce scrutin que le parti républicain avait conçu comme un processus réducteur capable d’engendrer une majorité ministérielle dans un pays à la recherche de son unité politique ; mais majorité qui, dans les conditions de l’époque, aurait eu le tort de servir de marchepied à l’autorité de Gambetta.

    70Pour le président de la Chambre des députés, il n’y a plus alors d’autre issue que de porter le débat devant le suffrage universel à qui il sera demandé de modifier les attributions du Sénat. Autant il s’était montré conciliant à Cahors le 28 mai où, dix jours après son succès à la Chambre, il s’était déclaré partisan de la stabilité constitutionnelle, autant il se montrera ferme à Tours le 4 août 1881. Entre-temps, ayant appris, le 30 mai, que la Commission du Sénat était hostile au projet, il avait laissé le 1er juin Jules Ferry batailler seul contre un Clemenceau exigeant la révision intégrale. Et c’est du haut de son fauteuil présidentiel qu’il écoutera le président du Conseil dire que son ministère a été conçu « en vue des élections qui se préparent, et qui doivent être la consécration définitive du régime républicain » ; que l’urgence n’est pas alors de « perfectionner l’édifice mais de le consolider en réduisant les minorités anti-républicaines »62.

    71Neutre devant la Chambre, Gambetta n’acceptera pourtant pas que Jules Ferry fasse de la stabilité constitutionnelle la plate-forme des élections législatives : trois jours après que le président du conseil ait déclaré à Épinal qu’il ne voulait « ni révision, ni division », le président de la Chambre déclarait à Tours le 4 août que, lui, il était partisan de la révision du mode de recrutement et des attributions du Sénat63. Le président du Conseil, obligé de s’incliner devant qui était le véritable chef du parti républicain, répond en écho, le 10 août à Nancy, qu’il accepte lui aussi une révision « tempérée », faite à l’amiable, « de gré à gré ».

    72Entre celui qui faisait appel, devant le suffrage universel d’une décision du Sénat, et celui qui se déclarait décidé à n’œuvrer qu’avec l’accord des deux Chambres, l’avenir allait montrer qu’il y avait plus qu’une différence de vocabulaire.

    *
    * *

    2. Les élections des 22 août et 4 septembre 1881

    73Traditionnellement, les élections de 1881 sont présentées comme des élections « d’apaisement », caractérisées par un fort pourcentage d’abstentions et une victoire facile pour le parti républicain. Ceci est tout à fait exact si on regarde les chiffres globaux :

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    74Les 90 députés conservateurs se partageaient entre bonapartistes et monarchistes. Les 451 républicains se répartissaient quant à eux en quatre groupes : 204 pour l’Union Républicaine de Gambetta, 168 pour la Gauche Républicaine de Jules Ferry, deux grosses masses flanquées à chaque extémité de quarante députés du Centre gauche et de 40 députés d’extrême gauche64.

    75Mais dans leur masse ces chiffres sont trompeurs. D’abord l’abstention des conservateurs ne signifie ni indifférence, ni ralliement. Elle signifie seulement que, faute de candidats, le vote conservateur n’a pu s’exprimer puisque les conservateurs sont absents de 252 des 541 circonscriptions. Les conservateurs sont absents parce qu’une longue suite d’échecs les a découragés, parce qu’il y a une sorte d’usure d’un personnel, qui se renouvelle plus difficilement dans l’opposition qu’au pouvoir65, peut-être aussi parce qu’ils sont intimidés par l’action du ministre de l’intérieur Constans, fort énergique en matière électorale66.

    76Pour s’en convaincre, il n’est que de regarder les résultats dans les seuls douze départements où conservateurs et républicains s’oppo-dans toutes les circonscriptions. Ces départements sont divers ; l’ensemble constituant un échantillon au dixième qui donnera toutefois la majorité aux républicains : Calvados, Gers, Lot, Maine-et-Loire, Haute-Marne, Morbihan, Oise, Hautes-Pyrénées, Haut-Rhin, Haute-Saône, Sarthe, Tarn-et-Garonne.

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    77Sans être absolument significatifs puisqu’il s’agit par définition de départements où les conservateurs sont bien implantés, ces chiffres doivent cependant être pris en considération, car ils s’inscrivent trop naturellement dans la série des résultats de la période 1876-1885, pour être fortuits :

    Inscrits

    Votants

    Républicains

    Conservateurs

    1876 : 9.733.734

    74 %

    41,3 %

    32,8 %

    1877 : 9.948.449

    81,3 %

    43,8 %

    35,9 %

    1881 (12 départements)

    77,5 %

    41,6 %

    33,5 %

    1885 : 10.278.979

    77,0 %

    42,0 %

    34,4 %

    78Sans entrer dans la querelle entre « pays légal » et « pays réel », on peut dire sans risque d’erreurs, qu’en 1881 la représentation parlementaire de la France était incomplète et que ceci était particulièrement grave dans un système qui ne tirait sa légitimité que de sa représentativité.

    79Aussi, dans la longue suite d’erreurs faites par les conservateurs des années 1870-1890, il ne faut pas oublier leur abstention lors du débat électoral d’août 1881. En effet, dans la mesure où ils représentaient dans le pays une masse encore considérable, même si elle n’était souvent que potentielle, leur absence engendrait une grave distorsion. Et cette distorsion sera préjudiciable aussi bien aux députés conservateurs qui, privés de responsabilités, vont avoir tendance à jouer la politique du pire, qu’aux députés républicains qui, faute d’opposition, vont laisser grandir entre eux des germes de division tenus sous le boisseau depuis dix ans.

    80Que se passe-t-il, en effet, dans les 252 circonscriptions où il n’y a pas d’opposition de la part des conservateurs ? Dans 99 d’entre elles, le député républicain (ou radical) est élu sans concurrent, et nous verrons alors que son comportement est proche de celui du député élu contre un conservateur ; mais, dans les 153 autres circonscriptions, le député républicain aura été élu contre un autre candidat républicain, et quelquefois avec un nombre de voix à peine supérieur. Ces 153 circonscriptions vont donc constituer en quelque sorte le « ventre mou » de la majorité républicaine, ce seront celles où le député aura plus tendance à regarder son arrondissement où continuent de s’agiter ses adversaires, qu’à écouter le langage d’un président du Conseil qui n’a pas les moyens de lui procurer des assurances quant à sa réélection.

    81Et là réapparaît le problème de l’étroitesse des circonscriptions électorales : 40.000.000 d’habitants, 10.000.000 d’inscrits puisque seuls les hommes votent et 541 circonscriptions ! Ceci fait une moyenne de 19.000 inscrits par circonscription, chiffre léger pour hisser les élus au niveau des préoccupations nationales. Ainsi, dans la Chambre de 1881, n’y a-t-il pas dix députés pour avoir été élus avec plus de 15.000 voix, et si la moyenne se situe autour de 11.300 voix, il s’en trouve quand même dix (à Marseille, à Paris ou dans les Alpes) à avoir été nommés avec moins de 4.000 voix ! Bien sûr, la candidature multiple permet à certains leaders tels Gambetta ou Clemenceau de se donner une audience nationale, mais elle demeure un phénomène trop marginal pour peser sur la conduite du député moyen, qui vit dominé par la hantise d’être débordé sur sa gauche.

    82La peur de ne pas être réélu devient d’autant plus obsédante qu’elle se joue sur des marges très étroites ; et dans un régime qui, en raison de ses origines « révolutionnaires », demeure prisonnier d’une certaine logomachie, cette peur explique ce curieux jeu de « saute-mouton » auquel se livreront nombre de députés fort modérés qui se retrouveront finalement dans « la gauche radicale » simplement pour n’avoir pas à se solidariser avec la politique ministérielle67.

    83En résumé, on peut dire que les élections de 1881 peuvent se définir d’un mot : trompe-l’œil. Le succès républicain est écrasant, mais l’absence de dilemme clairement exposé devant le corps électoral aura engendré la sous-représentation des conservateurs et la nervosité des républicains.

    84Mais au fond, rien de cela n’était fortuit. Ce résultat n’était que le fruit de la politique de J. Grévy qui, avec l’appui du Sénat et la complicité de J. Ferry68, avait tenu aussi longtemps que possible à l’écart des responsabilités le maître du suffrage universel.

    3. Léon Gambetta : chef d’un « gouvernement parlementaire »

    85L’accession aux affaires de Gambetta marque enfin le triomphe du suffrage universel sur la volonté des notables. Pour retrouver pareille situation, il faut remonter dix ans en arrière avec l’arrivée de Thiers au pouvoir. Encore ce dernier était-il chef d’État en même temps que chef de gouvernement et son régime, conforme à la tradition française, s’apparentait-il plus au Consulat et à la Seconde République qu’au régime parlementaire britannique. Théoriquement, tout le monde s’accorde à admirer ce dernier, déclare vouloir le transposer en France sans pour autant se faire une claire idée de ses conditions d’existence69 : personne ne dit par exemple que ce régime s’est lentement établi avec un suffrage censitaire et que les deux grands partis qui en font la solidité ne se sont constitués que par le jeu d’une suite de dissolutions, opérant chaque fois des cristallisations autour des leaders70.

    86Si bien que l’histoire de l’échec du « gouvernement parlementaire » de Gambetta va illustrer la différence qui existe entre régime parlementaire « à la britannique » et régime parlementaire « à la française » ; dans le premier, un long processus a fini par condenser dans la campagne électorale l’essentiel de la vie politique alors que, dans le second, qui en est encore au stade de l’apprentissage, la crise ministérielle – c’est-à-dire la crise parlementaire – demeure encore le temps fort de la décision politique. Ainsi aboutit-on à ce paradoxe qui fait que c’est dans le pays du suffrage censitaire que le Cabinet peut s’appuyer sur le corps électoral, alors qu’en France où le suffrage est universel, les ministères ne pourront vivre qu’avec la double investiture du corps électoral et des parlementaires.

    *
    * *

    87Dès la rentrée parlementaire, les choses s’annoncent difficiles. La Chambre se réunit pour la première fois le 28 octobre, Jules Ferry étant toujours président du Conseil. Mais lui, qui ayant mené la majorité à la victoire s’était cru comme tel indispensable, il se découvre incapable de faire entendre des nouveaux élus71.

    88Le 9 novembre, après cinq jours d’un débat stérile sur la Tunisie, Gambetta se lève et propose un ordre du jour disant que « la Chambre est résolue à l’exécution intégrale du traité du Bardo ». Littéralement, ce vote ne signifiait rien, car le traité avait été déjà voté le 12 mai ; il permettait seulement de sortir de l’impasse créée par les députés refusant de se solidariser avec une politique ayant des implications militaires72.

    89Congédié de cette façon humiliante, Jules Ferry donne aussitôt sa démission. Le même jour, Gambetta est appelé à l’Élysée. On parle d’un « grand ministère » réunissant autour du nouveau président du Conseil tous les grands ministres républicains : Waddington, Freycinet, L. Say et J. Ferry. La présence des trois premiers, tous sénateurs, aurait eu une valeur symbolique témoignant de la volonté de la Haute Assemblée de s’associer à l’entreprise. On devine pourquoi ce ne fut pas possible et pourquoi, pressé par le temps, Gambetta se rabattra finalement sur un ministère de « camarades », de jeunes qui puiseront dans ce souvenir la volonté de grandes ambitions73.

    90Le 14 novembre paraît au Journal Officiel le décret de nomination de Gambetta comme président du Conseil ; le 15, sa déclaration ministérielle se présente comme un ministère de législature74, désireux de faire aboutir un important ensemble de réformes conformes aux volontés du corps électoral75.

    91Ce ministère ne dura pas cent jours car, à la différence de Jules Ferry qui louvoiera pendant plus de deux ans, Gambetta a voulu tout de suite poser le problème en termes institutionnels : puisque la République nécessitait la collaboration des « trois pouvoirs », les élus du suffrage à deux degrés (en l’occurrence le Sénat et la Présidence) étaient-ils prêts à accorder leur soutien à l’élu du suffrage universel ?

    92Vainqueur, Gambetta aurait eu « les mains libres », selon son expression favorite, pour mener une politique active à l’extérieur76 comme à l’intérieur. Vaincu, il espérait que cela ne serait que provisoire77 et qu’il pourrait revenir, mais cette fois à ses conditions.

    93Du bref passage au pouvoir de Gambetta, nous ne retiendrons donc que les deux discours où, après dix ans de campagne en faveur de la République, il fait le point de ses idées en matière constitutionnelle78 : le plus intéressant est de voir le rôle et la position relative qu’il attribue au Président de la République, Chef du Pouvoir Exécutif, au président du Conseil, chef de la majorité parlementaire, aux députés ministériels, soutien du Cabinet, et au suffrage universel, source de tous les autres pouvoirs et devant qui doivent être soumis les projets majeurs et résolues les crises de dimension nationale.

    94Le 8 décembre, le président du Conseil défend devant la Chambre le droit pour le Chef du Pouvoir Exécutif de créer par décrets de nouveaux ministères – en l’occurrence l’Agriculture détachée du Commerce et les Beaux-Arts détachés de l’instruction publique – ; et le 28 janvier, il tombe, après avoir défendu le droit pour le Gouvernement d’être le maître d’œuvre de la révision. Le fond du débat de ces deux journées est donc le même : au nom de l’autorité du Pouvoir Exécutif, Gambetta revendique le droit pour le Cabinet de rester maître de l’initiative politique en refusant aussi bien « le contrôle préalable » de la Chambre que « la souveraineté absolue du Congrès » ; et dans le cas où les assemblées outrepasseraient leurs droits, c’est au président « d’apprécier » la stiuation, c’est-à-dire d’user de son droit de dissolution afin de demander à la Nation française de donner une issue au conflit entre les deux pouvoirs.

    95Quand on sait la haine que Grévy portait à Gambetta, et l’action de sape menée inlassablement par son gendre Wilson et sa presse79, il est un peu pathétique de voir le président du Conseil plaider pour l’autonomie et le pouvoir d’appréciation du Président de la République :

    96« Je dis que M. le Président de la République, qui nous a fait l’honneur de nous mander près de lui – et on m’accordera qu’il n’y avait de notre part ni suggestion ni impatience, ceux qui me connaissent le savent – a été invité à user de sa prérogative et qu’il a voulu, avec nous, par notre intermédiaire, organiser deux grands nouveaux services publics dans ce pays... (Après avoir justifié la création de ces ministères d’un point de vue technique, il continue : )

    97» Je tiens à poser la question en présence de la Commission dont le langage est hésitant et pour ainsi dire conditionnel. La Commission nous déclare ceci : Nous vous donnons un douzième ; mais nous n’irons pas plus loin...

    98» Messieurs, cessez cette vaine querelle. Si la Constitution de ces ministères vous déplaît, si elle froisse vos sentiments politiques, si les hommes qui sont à la tête de ces départements ne le méritent pas... dites-le, soyez clairs, tout le monde sera d’accord.

    99« Maintenant, je ne veux dire qu’un simple mot sur une réserve que contient le rapport... je ne saurais la laisser passer sans faiblesse : d’abord, parce que j’ai charge de défendre la prérogative du Président de la République, ensuite, parce que l’occasion fait que l’expression de cette réserve est une critique même de l’exercice qu’il a fait de cette prérogative sous notre responsabilité.

    100»... Le rapport dit : M. le Président de la République ne pourra pas à l’avenir créer de nouveaux départements ministériels sans avoir au préalable obtenu une loi.

    101» Oh ! Vous êtes les maîtres – puisque le pouvoir financier de la Chambre dont je suis le jaloux défenseur, est toujours là – vous êtes les maîtres de juger la création nouvelle, et de la frapper de nullité en refusant les voies et les moyens. Mais ce qui ne me paraît pas possible, c’est de faire par une voie oblique ce que vous ne voulez pas faire directement et en face...

    102» Messieurs, je pense que ce n’est pas ainsi qu’il faut poser les questions. Si ce vœu qui prend, à raison même de l’heure où il se produit, une signification et un caractère qui va directement contre l’exercice de la prérogative du pouvoir exécutif, si ce vœu n’est véritablement de votre part, qu’une sorte de manifestation théorique et doctrinale de vos idées sur la constitution du pouvoir ministériel, ne pouvez-vous pas l’ajourner80 ? »

    103Le 8 décembre, vingt-quatre jours après la constitution du Cabinet, il était encore trop tôt pour que la coalition parlementaire, même menée par le talentueux Ribot, pût se montrer au grand jour et les crédits furent votés par 338 voix contre 104. Six semaines plus tard, après que la presse libérale eût exploité les nominations ambiguës de J.-J. Weiss – conseiller d’État révoqué en 1879 – et du général de Miribel, et cela pour les dénoncer comme les prodromes d’un coup d’État, de pareils ménagements ne seront plus de mise81.

    104Le 14 janvier 1882, une semaine après que le renouvellement sénatorial eût accentué la majorité républicaine du Palais du Luxembourg82, Gambetta présente à la Chambre son projet de révision limitée qui, annoncé dès le 14 novembre, sera discuté le 26 janvier. Ramenée à son ossature la plus simple, la révision proposée visait essentiellement à modifier les dispositions électorales des deux Chambres : au Sénat, il s’agissait, d’une part, d’équilibrer la représentation des villes et des campagnes et, d’autre part, de faire élire les inamovibles par un « collège national » composé de la Chambre et du Sénat ; pour la Chambre, Gambetta voulait constitutionnaliser le principe du rétablissement du scrutin de liste voté par la Chambre précédente83, tout en laissant à une loi ultérieure le soin d’organiser dans le détail les modalités de l’élection, afin de ne pas paraître faire de cette mesure un instrument de menace contre la validité de la Chambre nouvellement élue.

    105En fait, devant la Commission comme devant la Chambre, la discussion se circonscrit à deux points : opportunité d’inscrire le scrutin de liste dans la Constitution (et là, la Commission est unanimement hostile), compétence du Congrès où la Commission est divisée84. Refusant la souveraineté illimitée du Congrès, Gambetta développe alors sa thèse d’un pouvoir d’appréciation laissé au Président de la République, devant la Commission d’abord85 – et là, ce sera un scandale – à la Chambre ensuite et c’est ce qui causera sa perte :

    106« Je dis Messieurs, que la souveraineté nationale repose uniquement dans la généralité du peuple français. Cette souveraineté se délègue ; elle se confie passagèrement aux mains des mandataires définis par les lois constitutionnelles. Ces pouvoirs délégataires de la souveraineté nationale sont la Chambre des députés, le Sénat et le Président de la République.

    107» Si un étranger me demande aujourd’hui où repose la souveraineté nationale, il faut lui répondre : dans ces trois pouvoirs...

    108» Lorsque le Sénat et la Chambre, investis de cette délégation de la souveraineté nationale, veulent porter la main... sur les lois constitutionnelles, qu’est-ce qui se passe ? Si les deux pouvoirs ne peuvent se mettre d’accord, rien n’est fait. Une fois d’accord, ils se réunissent, ils délibèrent sur une formule préalablement arrêtée... De telle sorte que le Congrès ne peut délibérer, résoudre, statuer que dans les limites où ceux qui l’ont engendré lui ont donné ses pouvoirs. Et alors, on dit : s’il sort de ces limites, s’il franchit cette borne légale, qu’est-ce qui arrivera...

    109» Il arriverait qu’il aurait fait un acte illégal et que s’il s’y obstinait, il ferait un acte révolutionnaire, et comme il n’a pas le Pouvoir Exécutif, il arriverait que sa décision serait caduque, qu’elle ne serait pas promulguée, qu’elle ne prendrait pas la vie extérieure.

    110»... De telle sorte que ce qu’on a voulu assurer dans la Constitution de 1875, c’est que véritablement il n’y aurait pas de surprise, qu’on irait au Congrès qu’après avoir eu l’assentiment, le concours, l’accord préalable des deux Chambres délibérant par avis séparé »86.

    111L’accord préalable des deux Chambres, le soutien actif du Chef du Pouvoir Exécutif, voilà ce qui malheureusement faisait cruellement défaut au Gambetta de janvier 1882. Il faut imaginer les « c’est la dictature » fusant d’une travée à l’autre87 pour saisir la haine que pouvait alors susciter le président du Conseil, haine qui peut seule faire comprendre comment une Chambre ayant refusé la révision illimitée le 15 novembre 1881 par 345 voix contre 120, le 26 janvier en début de séance, par 298 voix contre 17388, a pu quelques heures plus tard la voter par 268 voix contre 218, uniquement parce qu’elle était alors doublée d’une question de Cabinet89.

    112Soixante-deux députés républicains avaient en effet voté successivement contre le projet de l’extrême-gauche et pour celui de la Commission dont les termes étaient quasi identiques : ce groupe était celui des amis de Grévy qui menés (d’aucuns diraient même achetés) par Wilson, Bernard Lavergne ou Granet, s’étaient jurés de venir à bout de Gambetta en sabotant, en janvier 1882 comme en mai-juin 1881, le vote du scrutin de liste90.

    113Et la comparaison entre le vote des députés et leur situation électorale montre qu’ils avaient vu juste. Sur 410 républicains ayant participé au vote du 26 janvier, 218 seront favorables à Gambetta, soit une proportion de 53,4 %. Mais si l’on divise maintenant ce groupe en trois catégories :

    1. députés élus sans concurrent ;

    2. députés élus contre des conservateurs ;

    3. députés élus contre des républicains.

    114on s’aperçoit que dans les groupes 1 et 2 (qui comptent cependant 16 radicaux) la proportion s’élève à 63,4 % et à 65,5 %, tandis que dans le groupe 3 elle descend à 33,7 %, ce qui revient à dire que dans leur majorité les députés élus contre les républicains auront été hostiles à Gambetta :

    Favorables à Gambetta

    Hostiles à Gambetta

    Groupe 1
    Groupe 2

    87
    175

    57 : 65,5 %
    111 : 63,4 %

    30 : 34,4 %
    64 : 36,9 %

    Total

    262

    168 : 64,1 %

    94 : 35,8 %

    Groupe 3

    148

    50 : 33,7 %

    98 : 66,2 %

    115Gambetta se serait-il contenté de demeurer le chef d’un Cabinet nommé par J. Grévy ou ses ambitions étaient-elles plus hautes ? Il est impossible de le dire, même si l’analyse de ses deux discours nous a montré que pour lui le Chef du Pouvoir Exécutif était bien le Président de la République et non le président du Conseil91.

    116De toute façon, cela est sans importance : l’essentiel est que, fort de son audience devant le suffrage universel, il ait tenté le maximum pour contraindre les élus à soutenir un ministère « parlementaire », c’est-à-dire mené par le leader de la Chambre, et que cette tentative ait échoué devant la volonté conjugée de la présidence et des élus – ceux de l’activisme républicain aussi bien que ceux de l’abstention républicaine – de demeurer libres de soutenir le ministère de leur choix.

    117En ce sens, on peut dire que la journée du 26 janvier 1882 est un « coup d’État parlementaire » analogue à celle du 24 mai 1873 dont elle est le pendant républicain. Ses conséquences seront même plus graves car les vainqueurs du 24 mai, s’ils allaient contre la volonté du suffrage universel, avaient au moins pour eux un chef, un programme et une majorité. Et même une majorité qui, voyant son programme impossible à réaliser, finira par se retourner contre elle-même pour participer à la fondation de la République92.

    118Tel n’est pas le cas du 26 janvier où l’on ne voit que majorité négative, sous-entendus calomnieux et chefs agissant par personnes interposées93.

    119Mais il faut aller plus loin, dépasser une critique de nature morale pour se demander pourquoi la France républicaine a rejeté cette occasion de « gouvernement parlementaire », appuyé sur une majorité de législature. Force est alors de se tourner vers le souvenir de « l’année terrible », celle qui avait vu se succéder défaite militaire, gouvernement insurrectionnel et guerre civile.

    120Alors on comprend que Gambetta, personnalité de « Salut public », charriait dans son sillage encore trop de souvenirs pour pouvoir être accepté par les parlementaires sans que son accession aux responsabilités ait été précédée d’une de ces crises d’émotion collective qui poussent périodiquement les Français à refaire leur unité autour d’un homme.

    121En effet, quelle aurait été la signification de la présence durable de Gambetta au pouvoir ? D’abord, une politique extérieure active, avec des risques d’engagements militaires que ne pouvaient accepter les républicains profondément convaincus de l’équation « la République, c’est la Paix »94. D’autre part, Gambetta au pouvoir, c’était aussi l’ambition d’investir le pouvoir d’État, issu de la tradition historique, de la légitimité et de l’impatience de la démocratie républicaine : ambition insoutenable pour tous les libéraux, notables de l’abstention républicaine. Plus grave encore, Gambetta au pouvoir, c’était la volonté d’élargir le parti républicain à la mesure du pays, l’espoir de réintégrer dans le jeu politique ces forces absentes qui, cessant d’être réactionnaires, seraient devenues simplement conservatrices : voilà ce que ne pouvaient tolérer les radicaux qui s’étaient juré que la République resterait solidaire non seulement du 4 septembre mais aussi des victimes de la Commune95.

    122Tant de craintes, d’inhibitions ou de blessures feront la chance de « l’abstention républicaine » qui, ne s’accomodant que de cabinets issus du suffrage indirect, engendrera des gouvernements suffisamment faibles pour demeurer supportables à une société traversée par de si nombreux clivages.

    123Mais comme toujours, la médaille avait un revers : en achevant de dissocier consultation populaire et formation du ministère, le vote du 26 janvier a peut-être évité une crise nationale analogue à celle du 16 mai ; plus sûrement encore, en instituant la conjonction de l’abstention à la tête de l’État, et de la frustration à la base, il a créé un vide qui périodiquement, sonnera comme un appel vers l’aventure.

    4. Jules Ferry ou la République constitutionnelle

    1. Janvier 1883 : la République précaire

    124Le 31 décembre 1882 mourait Gambetta. Cinq ans après celui de Thiers son enterrement sera l’occasion d’une forte émotion populaire et de l’une de ces manifestations de grande envergure qui seront toujours chères au cœur des républicains96. Mais sa disparition privant le parti républicain97 du seul homme capable de réduire le débat politique à quelques options simples, susceptibles d’être portées avec succès devant le suffrage universel, allait rompre l’élan de la République : désormais, il s’agit moins de conquérir que de consolider. Et telle sera l’œuvre de Jules Ferry.

    125En 1883, la République est encore un état précaire : pour s’en rendre compte, il n’est que d’évoquer l’affolement qui saisit le monde parlementaire lorsque, le 16 janvier, Paris se réveille les murs couverts d’une affiche signée par le prince Jérôme Bonaparte, dénonçant la faillite de « l’expérience » de la République parlementaire menée depuis douze ans par la France ; cette proclamation se terminait par la réaffirmation du « principe » napoléonien qui veut que le peuple ait, sous peine « d’attentat à la souveraineté nationale, le droit de nommer son chef »98.

    126Le prince Jérôme n’était pas un danger pour la République : vieil anti-clérical, membre du groupe des 363 après le 16 mai, il était tout à fait renié par les bonapartistes organisés99, et considéré comme un farfelu par les républicains plébiscitaires ; au demeurant, il n’avait fait qu’utiliser le droit à l’affichage prévu par la loi du 22 juillet 1881 ; arrêté le soir même à la frontière, il sera, le 9 février, l’objet d’un arrêt de non-lieu rendu par la Chambre des mises en accusation de Paris.

    127Mais ce faux pas d’un Bonaparte va être utilisé par l’extrême-gauche pour lancer une manœuvre de grand style contre « les prétendants » et obtenir l’expulsion des princes d’Orléans accusés de chercher à se constituer une clientèle dans l’armée100. Dès le 16 janvier au soir, Charles Floquet101 demandait et obtenait, devant un Gouvernement muet, l’urgence pour une proposition de loi tendant à interdire le séjour en France aux membres de familles ayant régné.

    128Cette proposition, assortie de quelques commentaires tels que celui du député Marcou qui précise que « l’ostracisme est une institution nécessaire aux démocraties »102, va être à l’origine de six semaines d’extrême confusion parlementaire qui coûteront la vie à deux Cabinets – Duclerc et Fallières – sans pour autant arriver à mettre au point un texte capable de rallier l’assentiment des deux Chambres, puisque le Sénat se refuse à voter ce qu’il considère comme une loi d’exception.

    129Après six semaines d’initiative parlementaire, et de séance permanente103, la situation est si tendue, le conflit entre les deux Chambres si aigu que la Chambre écoutera avec joie et soulagement le ton de maître employé par Jules Ferry lors de sa déclaration ministérielle du 22 février.

    130Jules Ferry avait attendu son heure : au mois d’août précédent, après la chute du Cabinet Freycinet, il avait fermement repoussé toutes les avances de Grévy. Dans les lettres qu’il écrit alors à sa femme, il donnait les trois raisons suivantes : l’orientation vers l’abstention extérieure de la majorité104, le silence de Gambetta105, l’insouciance des députés106 : « Je crois que la Chambre qui commence à faire pénitence, n’a pas encore assez souffert (pour qu’il soit) possible de s’occuper de choses sérieuses. »

    131Six mois plus tard, la pénitence ayant plus que duré et l’hypothèque Gambetta étant levée, Jules Ferry peut user de son autorité pour rétablir le calme de quelques mots, assortis de quelques gestes.

    132Que dit-il ? La République n’est pas en péril. Et à condition d’avoir « un gouvernement régulier », ne reculant pas devant l’exercice des responsabilités, la République peut se défendre dans le cadre des lois existantes. Ayant mentionné le « droit supérieur » de la République, il termine en proclamant sa volonté de faire de la République démocratique le gouvernement « définitif et nécessaire »107 et non plus « agité et provisoire » afin que, représentant la paix à l’extérieur et la liberté à l’intérieur, elle puisse enfin « s’enraciner ».

    133Que fait-il ? Selon une suggestion faite la semaine précédente par la Chambre, il fait paraître dès le lendemain un décret mettant les princes d’Orléans appartenant à l’armée en non-activité par retrait d’emploi, en vertu de la loi de 1834 ; le 24, l’interpellation de MM. Jolibois et du prince de Léon sur la situation faite aux princes est suivie d’un ordre du jour de confiance voté massivement par 376 voix contre 101. Comme dans le cas de la dissolution des congrégations non autorisées, l’incident était clos, l’obstacle du refus du Sénat tourné, sans qu’il ait été besoin de faire appel à la révision des institutions.

    134Avec Jules Ferry, la République cesse donc d’être une aventure pour devenir le gouvernement du Droit avec sa prétention à l’éternité. En proclamant que la République est au-dessus du suffrage universel, il clôturera la discussion sans issue entre les partisans du 2 décembre, qui négligent les proscriptions pour se draper dans les plébiscites, et les héritiers du 4 septembre qui oublient volontiers que la République a commencé sa conquête électorale du pays au lendemain du massacre de la Commune. De la même façon, il voudra mettre fin à l’état d’insécurité politique que cause la facilité de la révision et faire obstacle à l’espoir que ne manquera pas de faire naître la mort du comte de Chambord.

    135Aux Français qui envisagent volontiers l’opposition en termes de manifestations sensationnelles plutôt que d’élections, qui parlent vite à propos des difficultés quotidiennes de la vie d’un gouvernement de crise de régime, il voudrait apprendre à inscrire le débat politique à l’intérieur d’un cadre républicain, lui-même hors de discussion.

    136Voilà pourquoi, partisan d’une transition légale avec l’Empire, d’un accomodement avec Thiers d’abord, avec Mac-Mahon ensuite, très désireux de fonder la stabilité constitutionnelle, Jules Ferry avait fini108 par détester Gambetta qui avait le génie de bousculer les règles lorsqu’il se savait soutenu par le suffrage universel109. Maintenant que le tribun capable de mettre en mouvement les masses était mort, ce serait lui, Jules Ferry qui, avec les voix que sa froideur vosgienne l’empêchait de conquérir, allait donner sa forme définitive à une République, que Gambetta n’avait fait que rêver. Avec lui, la République deviendrait un Gouvernement constitutionnel et comme tel un Gouvernement respecté par toutes les monarchies d’Europe.

    137Il n’y a donc pas à s’étonner si, de Gambetta à Jules Ferry, la révision républicaine allait changer de sens.

    *
    * *

    2. La Révision républicaine110

    138Dans la déclaration ministérielle du 22 février 1883, le mot de Révision est absent : parmi les projets d’un « Gouvernement réformateur », il est question de réforme de la magistrature, d’une loi municipale, de lois militaires, de propositions relatives aux Caisses de retraite et aux sociétés de secours mutuel, de négociations à ouvrir avec les compagnies de chemin de fer, etc., mais la Révision, espoir des élections de 1881, raison de la chute de Gambetta et cause de la crise dont naquit le Cabinet Ferry111, n’est pas mentionnée.

    139Ce silence était voulu : Ferry n’accepterait de révision que la sienne. Aussi se déclara-t-il heureux de profiter de la discussion sur la prise en considération de la quatrième proposition Barodet-Andrieux112 pour préciser sa doctrine. Contrairement à Freycinet, qui, le 6 février 1882, avait déclaré que le vote du 26 janvier était ambigu car se doublant d’une question de Cabinet, Jules Ferry affirme que la résolution du 26 janvier est toujours « debout », nullement « périmée », mais qu’une « délibération séparée n’étant pas un projet de loi », il n’y a aucune obligation pour le Gouvernement de porter cette résolution au Sénat. La procédure à suivre serait donc de trouver un Cabinet qui accepterait « de porter une proposition analogue au Sénat », mais qu’en tout état de cause, il ne saurait être le chef d’un tel Cabinet.

    140Pourquoi ? Car en ce moment, après « deux mois d’inter-règne gouvernemental », une telle démarche serait funeste à l’accord des pouvoirs publics. De plus « pour mettre les deux Chambres d’accord sur une question si délicate, il faut un Gouvernement qui possède la confiance de l’une et de l’autre Chambre et qui puisse servir à l’une de porte-parole influent et à l’autre de garant autorisé »113.

    141Toute la politique de Jules Ferry est dans ces quelques lignes : le rôle du Cabinet est de servir d’intermédiaire entre les deux Chambres. Il n’est plus question – comme au temps du 16 mai – de servir d’interprète de la Chambre auprès d’un Président de la République, Chef du Pouvoir Exécutif ; de la même façon, il n’est plus question – comme chez le Gambetta de janvier 1882 – d’avènement de l’État républicain grâce à un élargissement de l’assise du pouvoir, encore moins d’appel au suffrage universel en cas de conflit entre les deux Chambres.

    142Pour Jules Ferry, la période révolutionnaire est close, le temps de la légalité républicaine est arrivée. La Révision se fera dans les formes constitutionnelles ou ne se fera pas.

    143Le moment sera donc choisi par le ministère, de façon à ne pas inquiéter les « populations laborieuses » qui se sont ralliées à la République non pas par un entraînement prophétique, mais par goût pour la stabilité. Dans tous les propos de Jules Ferry, on sent la filiation avec Dufaure, avocat-légiste, formé dans la tradition d’Ancien Régime de la sauvegarde de l’État. On y retrouve à la fois son regret d’une Assemblée Constituante qui, fonctionnant aux côtés des pouvoirs réguliers, n’interromprait pas – à la différence du Congrès – le fonctionnement quotidien des affaires publiques, et la description de la fragilité politique d’un pays, centralisé comme la France, et qui aurait, de ce fait, besoin à la fois d’une forte concentration politique et des soupapes de sûreté que sont la dissolution et la responsabilité ministérielle114.

    144Le moment opportun viendra un an plus tard, le 24 mai 1884, exactement quatre jours après que Jules Ferry ait porté à la connaissance de l’Assemblée les clauses de la convention de Tien-Tsin qui consacrait la paix avec la Chine et l’ouverture de tout le Tonkin à l’influence française115. Notons une fois encore le lien entre la guerre, l’émotion collective qu’elle suscite, et le pacte constitutionnel : de même que la défaite avait engendré la République insurrectionnelle, la guerre civile, la République conservatrice et la crise internationale de 1875, le vote par les monarchistes de la République parlementaire mais provisoire, en 1884, la première victoire militaire de la République allait lui permettre, en se mettant au-dessus du suffrage universel, de se proclamer le Gouvernement définitif de la France.

    *
    * *

    145Le projet de Jules Ferry n’est pas très ambitieux. Il reprend exactement – moins le scrutin de liste – les termes du projet de Gambetta : modification du mode d’élection des sénateurs inamovibles116, réglementation des droits financiers du Sénat117, suppression des prières publiques à l’ouverture des sessions parlementaires118 et affirmation solennelle du droit supérieur de la forme républicaine du Gouvernement déclarée « non susceptible de révision119 ».

    146Le propos manque d’ampleur : il s’agit de vider une querelle, de se déclarer fidèles aux engagements électoraux en exorcisant un mot qui avait voulu signifier le passage définitif de la République des notables à la République du suffrage universel, l’avènement de la Démocratie républicaine. Chez Jules Ferry, il n’y a rien de cela : si dans les faits, il agit de façon que la Révision ne déborde jamais de l’initiative gouvernementale120, il se garde bien de proclamer que la Révision limitée est inscrite dans les lois de 1875, ou qu’elle doive affermir l’autorité du Pouvoir Exécutif.

    147Le résultat sera que la vie politique française continuera à présenter ce caractère très particulier d’un combinat de situations locales et de clientèles parlementaires baignant dans l’acidité propre au milieu parisien, et que par ricochet cela légitimera les prétentions du Sénat à se poser comme le défenseur de la continuité de l’État.

    148L’eût-il voulu – ce qui n’était pas le cas – Jules Ferry ne pouvait en faire plus car à la Chambre, il devait compter avec l’hostilité des amis de J. Grévy qui tentaient de rééditer contre son ministère, la manœuvre qui avait si bien réussi contre Gambetta ; c’est ainsi qu’il dut combattre l’amendement de Bernard Lavergne qui – reprenant les termes mêmes de celui de Pascal Duprat en 1875 – proposait d’élire les sénateurs au suffrage universel121. Ainsi, additionnant de la sorte l’opposition systématique de la droite, la haine de l’extrême-gauche pour la seconde Chambre et les jalousies suscitées par seize mois de stabilité ministérielle, pensait-on venir à bout d’un Cabinet considéré comme « le prisonnier de la camarilla gambettiste »122.

    149L’amendement fut repoussé par 265 voix contre 235, ce qui est beaucoup et en dit long sur la mentalité des 100 républicains partisans de « l’abstention républicaine » qui, le 1er juillet 1884, étaient prêts à s’allier avec 60 députés de droite et 50 radicaux d’extrême-gauche pour voter une mesure dont ils ne voulaient en réalité à aucun prix ; leur seul but était de renverser un Cabinet qui, étant le premier à avoir pu rester aux affaires plus d’un an, avait utilisé ce temps pour mettre en œuvre le programme républicain – (réforme de la magistrature, loi municipale, loi syndicale, etc.) – et faire entendre d’Indochine en Égypte la voix de la République française dans une Europe qui, dominée par l’Empire allemand et la Grande-Bretagne, s’adonnait à la fièvre impériale.

    150Ayant fait la preuve de la fidélité de sa majorité, J. Ferry réussit sans trop de peine à faire accepter sa thèse de la révision limitée123 en écartant les diversions classiques que représentaient les propositions de Barodet en faveur d’une Constituante, de Floquet et Raoul Duval pour la suppression du droit de dissolution124, ou de Goblet sur la révision illimitée125. Et le 3 juillet, 403 voix contre 106 se déclaraient finalement favorables au projet de résolution gouvernemental. Mais cette éclatante majorité était cependant fort ambiguë puisque Clemenceau avait dans son explication de vote, expressément dit que le vrai combat reprendrait devant l’Assemblée Nationale réunie en Congrès ; cette profession de foi contribua à aiguiser les craintes d’un Sénat qui, voyant avec appréhension l’ouverture d’une procédure de révision entièrement orientée contre lui, va manœuvrer avec beaucoup d’habileté et finalement réussir à renverser complètement la situation à son profit.

    *
    * *

    151L’artisan de cette victoire fut Léon Say, successivement ministre des Finances de Thiers, Dufaure, Jules Simon, Waddington et Freycinet, président du Centre gauche depuis 1875 et même président du Sénat de 1880 à 1882.

    152Si tous ces titres le rendaient orfèvre pour juger de la place laissée au Sénat dans le projet ministériel, il n’était pas précisément allié de Jules Ferry, à qui il avait succédé, en 1871, à la préfecture de la Seine ; encore moins de sa majorité « gambettiste » puisqu’il avait refusé de cautionner « le grand ministère » en novembre 1881126.

    153De plus, ayant réussi en 1873 l’ultime négociation de l’emprunt qui avait permis l’évacuation anticipée du territoire, il symbolisait le soutien de la haute finance pour la République du Centre gauche127, République constituée d’une pyramide de collèges électoraux. Ainsi, depuis l’accession de Jules Ferry au Pouvoir, était-il quasiment passé dans l’opposition d’où il critiquait âprement une gestion trop dispendieuse des finances publiques qui avait en particulier voulu lutter contre les effets de la crise économique internationale d’abord en poursuivant la politique des grands travaux128, puis en amorçant un retour au protectionnisme129.

    154La tactique de Léon Say, analogue à celle de ses amis du Centre gauche de la Chambre, consiste à faire un discours de surenchère républicaine dont la fonction est de camoufler les effets d’un vote solidaire de la droite. Ainsi, en plaidant hardiment pour le suffrage universel et l’autorité gouvernementale, pourra-t-il, au niveau de l’action, consolider le régime de suffrage indirect cher à « l’abstention républicaine ».

    155Laissant Wallon à ses exégèses de rédacteur de la Constitution130, de Marcère à la louange de la capacité de ce « corps permanent » qu’était le Sénat131 et Buffet à son goût bien explicable pour l’inamovibilité »132, Léon Say n’a pas peur de parler en héritier spirituel de Gambetta. Et ainsi de critiquer « l’absence de pensée gouvernementale » du projet de J. Ferry, contrairement à celui de Gambetta qui lui « voulait rétablir la force gouvernementale » :

    156« On a beaucoup parlé du Gouvernement autoritaire que Gambetta voulait fonder. A mon sens, ce n’était point un Gouvernement autoritaire dans le mauvais sens du mot : c’eût été un Gouvernement autoritaire dans le sens le plus libéral et le plus parlementaire, s’il avait repris pour le Pouvoir Exécutif ce qui appartient en réalité au Pouvoir Exécutif133.

    157» Il y a eu certainement pendant un certain temps – et cette période n’est malheureusement pas terminée – une confusion dans les idées ; nous ne savons pas cette réalité de séparation des Pouvoirs qui doit exister dans un Gouvernement parlementaire ; il fallait y arriver à tout prix ; il fallait y arriver avec l’avènement au pouvoir de M. Gambetta avec l’assentiment du Sénat ou en faisant appel du Sénat au Congrès si on ne pouvait pas le faire autrement. Voilà pourquoi j’ai le droit de dire que c’était un mouvement purement politique ; que la proposition de révision avait été une arme pour fonder un gouvernement »134.

    158Avec une autorité un peu machiavélique – quand on se souvient des sentiments réels de Gambetta à l’égard des pouvoirs financiers du Sénat135 – Léon Say conclut que puisqu’il n’y a pas de pensée gouvernementale dans le projet de J. Ferry, le Sénat ne saurait accepter que l’on touche à ses attributions financières, car bien plus que le mode d’élection, « ce sont les attributions qui font les assemblées »136.

    159Décidé à faire en sorte que la révision ne sorte pas du cadre parlementaire, J. Ferry dut s’incliner ; et même après cette concession, il n’y aura encore que 161 sénateurs sur 110 à accepter de voter le projet de résolution permettant l’ouverture d’un congrès dont l’essentiel de l’œuvre allait être de « déconstitutionnaliser » le mode d’élection du Sénat afin qu’il n’y ait plus qu’une sorte de sénateurs, étant assuré que les inamovibles le resteraient jusqu’à leur mort137.

    160Le Sénat avait donc gagné : non seulement, on ne touchait pas à ses attributions financières, mais encore en obtenant que ce fût une loi et non le Congrès qui modifierait son mode d’élection, il était assuré que rien ne serait fait sans sa volonté puisque le Pouvoir Législatif était partagé à égalité entre les deux Chambres. Ainsi – comme on l’avait déjà vu au moment de l’article 7 ou de l’expulsion des princes – l’obligation de recourir à une loi deviendra-t-elle, pour le Sénat, le moyen privilégié pour user de son influence et par contrecoup, une des causes de cette invasion de l’action gouvernementale par de petites lois de circonstance qui apparaîtra comme une des caractéristiques de la législation française.

    *
    * *

    161Le 14 août 1884, treize ans après le vote de la Constitution Rivet et après dix jours d’un Congrès où le Cabinet dut affronter à nouveau les partisans de sa pleine souveraineté138, la loi constitutionnelle pût enfin être promulguée et la République se déclarer : « Le Gouvernement définitif de la France ». Mais que de sacrifices ! Que de pertes de substance avant d’arriver à ce résultat, exactement contraire à tout ce qui avait été successivement espéré par ses différents partisans : exigée par les monarchistes en contrepartie de leur ralliement, la Révision va servir à mettre la République au-dessus du suffrage universel ; reprise par l’extrême-gauche chaque fois que le Sénat s’opposait aux désirs de la Chambre, la Révision va confirmer définitivement la place prééminente du Sénat dans la République, et avec d’autant plus de force que son mode d’élection ne sera plus contesté ; demandée enfin par Gambetta dans l’espoir d’asseoir le Gouvernement républicain sur des bases nationales, elle aura finalement – par son résultat, comme par le processus suivi – consacré la subordination du Cabinet qui, loin de pouvoir être « l’interprète et le garant autorisé » de chaque Chambre devant l’autre comme l’avait espéré J. Ferry, sera de plus en plus obligé de faire la preuve qu’il dispose non seulement de la confiance de la Chambre, mais encore de celle du Sénat139 devenue, selon l’expression de M. de Marcère, le « palladium de la République »140.

    162Après avoir été synonyme du mouvement, la République déclare donc qu’elle s’arrête, que la défense de l’acquis va prendre le pas sur la conquête et ceci avant que le parti républicain ait atteint ses ambitions puisque, ayant échoué à s’élargir aux dimensions de la France en dotant le pays d’un Gouvernement directement issu du suffrage universel, la République française se présente désormais comme un collège d’élus du second degré : Sénat, Président, Ministère141.

    163Gouvernement à forte tendance idéologique, avec une orthodoxie dont le Sénat se fait le gardien vigilant, la République va perdre son pouvoir d’unification des différentes composantes d’une communauté française fractionnée selon des modes de pensée et des régimes de production qui relèvent encore pour une large part d’une civilisation pré-industrielle142.

    164Si un siècle plus tard, on est encore frappé de la hardiesse de ces républicains de Gouvernement décidés à se lancer, et à vivre, avec le seul appui de l’école publique143 et du service militaire144, l’aventure du suffrage universel sans craindre la dislocation du pays, il faut quand même remarquer que Jules Ferry a pris un gros risque : pour éviter une crise parlementaire dont le pays aurait été le juge, il a tenté d’apprivoiser la Révision, et a cru l’emprisonner dans les murs de Versailles, sans penser qu’un texte n’a jamais tué une idée145.

    165Ce risque était cependant pesé et s’inscrivait dans une stratégie à long terme. A la différence de Gambetta qui avait essayé d’asseoir l’autorité du président du Conseil sur le suffrage universel, nous avons vu que Jules Ferry était un partisan sincère de cette République, fondée sur trois pouvoirs, dont en fait la collaboration n’avait jamais encore réellement fonctionné, en raison soit de l’activisme de Mac-Mahon, soit de l’abstention de Jules Grévy.

    166Or, l’année 1885 allait être celle du renouvellement de ces trois pouvoirs, l’élection des deux Chambres précédant fort heureusement celle du Président de la République. Gambetta mort, Jules Grévy octogénaire, Jules Ferry qui aime le pouvoir, sent germer chez lui les ambitions les plus légitimes. Ses égards pour le Sénat deviennent alors fort compréhensibles : ils sont ceux sinon d’un candidat à la recherche d’électeurs (ce qui serait faire injure à sa mémoire d’homme d’État) mais au moins d’un homme qui conçoit qu’il pourra un jour avoir besoin de l’appui du « libéralisme » de la haute Assemblée pour résister aux exigences et aux appétits des radicaux dont la férocité l’exaspère.

    167L’histoire des années 1885-1887 va donc être celle de la candidature, longtemps souterraine, de Jules Ferry au poste de Chef du Pouvoir Exécutif. Et l’échec d’une entreprise faisant du Chef de l’État le sommet, doué d’autorité, d’une pyramide de collèges électoraux, ne précédera que de quelques semaines la naissance du boulangisme politique et plébiscitaire.

    Notes de bas de page

    1 Le dépouillement des professions de foi électorales publiées pour la première fois en 1881, sur l’initiative du député Barodet, justement pour recenser le sentiment des députés sur la révision, laisse apparaître que sur 331 demandes de révision, 311 proviennent des députés républicains, 17 de députés bonapartistes, 3 de royalistes.

    2 Malade de la pierre, l’empereur avait tenté l’opération pour pouvoir remonter à cheval.

    3 Vieil anticlérical, le prince Jérôme avait fait partie du groupe des 363 en 1877.

    4 Totalement démoralisé, le parti conservateur n’arrive plus à mobiliser ses troupes : en 1881, faute de candidats, nombre de ses électeurs seront obligés de se réfugier dans l’abstention. Voir plus bas l’analyse des élections de 1881.

    5 A la différence de Naquet qui, ayant voté ces lois, n’a jamais voulu se sentir lié par son vote. Cf. A. Naquet, Autobiographie publiée par E. Pillias, Paris, Sirey, 1939, p. 7.

    6 Adrien Dansette, Histoire des présidents de la République, Paris, 1950, p. 53.

    7 Pour lui, les réformes ne sont « faites que pour donner satisfaction à un besoin irraisonné de changement ». Voir B. Lavergne, op. cit., p. 245.

    8 J. Grévy, Le gouvernement nécessaire, Le Chevalier édit., 1873.

    9 André Daniel est le pseudonyme d’André Lebon, chef de cabinet du président du Sénat avant d’être député.

    10 Le président du Conseil était Jules Ferry qui, absorbé par la campagne de Tunisie et désireux de durer jusqu’aux élections, avait laissé Gambetta, président de la Chambre, arracher aux députés, le 19 mai, le remplacement du scrutin d’arrondissement par le scrutin de liste départemental. Aussitôt, les amis de Clemenceau avait déposé cette proposition de révision intégrale. Voir plus bas : Clemenceau et la République militante et Gambetta et la République consentie.

    11 Op. cit., p. 107.

    12 J.O., 1er juin 1881, p. 1084.

    13 D’après le recueil des professions de foi électorales.

    14 Jules Grévy sera toujours hostile à toute forme de révision : voici ce qu’en écrira son ami B. Lavergne, en 1884, au moment où Jules Ferry, après l’échec de Gambetta, réalisera la révision républicaine : « Grévy est opposé à la révision, mais le vin étant tiré, il voudrait que l’on fît quelque chose afin que la question fut écartée pour longtemps. Il déplore qu’alors qu’on a une Constitution qui donne de bons résultats, un Sénat sage et républicain, qui rend des services, on veuille changer tout cela, poussé par des idées théoriques », op. cit., p. 245.

    15 Cela tournera même à l’absurde lors de son second septennat. Ayant dédaigné la dissolution au moment qui eût été favorable au parti républicain, il sera, en décembre 1887, obligé de quitter l’Elysée de façon honteuse lorsque les manœuvres frauduleuses de son gendre seront utilisées pour ruiner la politique présidentielle d’apaisement républicain. Voir plus bas, 2e partie, 2e chapitre.

    16 Du point de vue institutionnel, les deux plus importants seront le refus de la réforme électorale et le refus de la modification des attributions du Sénat, proposées l’une par Gambetta et l’autre par Jules Ferry. Voir plus bas : la révision républicaine.

    17 « L’article 9 de la loi constitutionnelle du 25 février 1875 est abrogé ; il sera statué par une loi sur le siège du gouvernement et des Chambres et sur les conditions de leur établissement. Jusqu’à la promulgation de cette loi, l’état des choses est maintenu. »

    18 Par la loi du 11 juillet 1880 qui permettra le retour en France de nombreux révolutionnaires. Blanqui meurt le 1er janvier 1881, mais dès juin 1881 Eudes, Granger et Vaillant fondent le « Comité révolutionnaire central » qui sera à la tête de toutes les manifestations jusqu’en 1889. Voir M. Domnanget, Edouard Vaillant. Table ronde, 1956, p. 530.

    19 Op. cit., p. 53.

    20 Cf. l’étude d’Eric Landowski sur L’image du Parlement dans quelques manuels d’histoire de l’enseignement primaire, dans la Table ronde de l’A.F.S.P. [Le rôle des Parlements dans les Démocraties modernes de type libéral : novembre 1970] où il note très justement que, dans ces livres, toute l’histoire antérieure de la France semble culminer dans ces années et s’immobiliser après dans un récit qui, d’explicatif, devient alors purement chronologique.

    21 Clemenceau avait fait ses études à Paris où il s’était lié avec des républicains très engagés dans l’opposition : Etienne Arago à qui il avait été recommandé par le médecin de son village, Mouilleron-en-Pareds ; Blanqui qu’il avait connu lors d’un bref séjour en prison, à Sainte-Pélagie. Après un voyage d’étude en « République américaine », il était revenu en 1868 chez son père : « J’y ai fait ce qu’il faisait lui-même ; j’ai fait de la médecine en me promenant à cheval dans la campagne. » Cité par Georges Wormser, La République de Clemenceau, Presses Universitaires de France, 1961, p. 29, auquel nous empruntons toutes les précisions biographiques.

    22 Voir Odile Rudelle, Clemenceau et le souvenir de la Commune. Colloque du cinquantenaire de la mort de Clemenceau, Société des Amis de Clemenceau, 1979, 24 pages.

    23 L’hostilité de Jules Ferry à Clemenceau a été immédiate et constante : ayant donné sa démission de maire le 1er novembre 1870, Clemenceau est réélu le 5 contre la liste immédiatement suscitée par Jules Ferry (cf. E. Arago, L’hôtel de ville de Paris le 4 septembre et pendant le siège Hetzel, 1874, p. 312 et ss.). De même, en juin 1871, Ferry laissera à E. Picart, ministre de l’intérieur un avis très défavorable sur Clemenceau accusé d’avoir pris langue avec Eudes (Bibliothèque nationale, papier E. Picard, n° 24877).

    24 « Monsieur Clemenceau se vantait d’avoir sur ce quartier une grande influence. Il m’a dit dix fois de suite : prenez patience on va rendre les canons, j’en ai la promesse. C’est tout ce qu’il y a eu en fait de « négociations. » Annales de l’Assemblée Nationale, 1872, t. IX, p. 409.

    25 La famille Ferry aura autant de mémoire puisqu’elle refusera à Clemenceau, président du Conseil d’un pays en guerre, le droit de suivre le convoi mortuaire d’Abel Ferry, député mort au champ d’honneur.

    26 Ch. de Freycinet est donc le deuxième président du Conseil sénateur, choisi par J. Grévy. Ancien polytechnicien, qui participa comme tous les élèves des Écoles aux journées de 1848, il s’est réfugié sous l’Empire dans les tâches techniques d’ingénieur des Ponts et Chaussées. C’est comme tel qu’il offre en 1870 ses services à Gambetta, puis lancera son plan de chemins de fer. Elu sénateur de la Seine en 1876, ami de J. Grévy avec qui il jouait aux échecs le dimanche, celui qu’on appelait « la souris blanche » sera toujours utilisé par le président de la République pour mener la politique « d’abstention républicaine ». Capable de mettre en œuvre la coopération du Sénat et de la Chambre, il deviendra une sorte « d’anti-Gambetta », chaque fois utilisé pour prévenir ou effacer les conséquences du passage au pouvoir des républicains de gouvernement, tels Gambetta ou J. Ferry.

    27 Voir Cl. Bellanger et alias, Histoire générale de la presse française, t. III, p. 367.

    28 La Justice, nos 1 et 2.

    29 A côté des grandes revendications libérales (liberté de presse, de réunion, d’association, municipale) sont exposées des mesures plus radicales comme le service militaire universel, la séparation de l’Église et de l’État et l’élection des magistrats.

    30 Le 11 mai 1879, Clemenceau avait convoqué ses électeurs au cirque Fernando pour un compte rendu de mandat. Voilà comment Jules Ferry raconte les choses : « Cette politique dépasse par l’esprit de vertige tout ce qu’on pouvait redouter... Ce n’est que parti pris pour monter à l’assaut du pouvoir en écartant tout ce qui n’est pas de la secte. Quant à moi, elle ne m’a fait peur ni le 4 septembre où nous lui avons barré la route, ni le 31 octobre à l’Hôtel de ville. Entre la République de Blanqui et celle que j’ai choisie, l’incompatibilité est irréductible » (Lettres, op. cit.).

    31 Le 15 mars 1880, le Sénat, mené par A. Dufaure et J. Simon, repousse, par 148 voix contre 129, l’article 7 d’un projet de loi retirant aux « congrégations non autorisées » (i.e. à la Compagnie de Jésus) le droit d’enseigner. Sur la signification politique du programme laïc de J. Ferry, la mise au point la plus moderne est celle de R. Rémond dans son Histoire de l’anticléricalisme en France, Fayard, 1976, p. 187 et ss. où l’on trouvera en particulier le célèbre discours de Paul Bert sur le « phylloxéra » qui fut prononcé le 25 août 1879.

    32 L’application de ces décrets fournira l’occasion de nombreux recours devant les tribunaux présidés par des magistrats encore hostiles à la République ; ceci fera rebondir le débat sur l’inamovibilité de la magistrature défendue par les conservateurs, contre les radicaux qui demandent leur élection selon le mode américain. En fait, le corps s’épurera de lui-même par une vague d’auto-épuration (cf. J.-P. Machelon, op. cit., p. 287).

    33 L’avenir devait démontrer que le recours à un décret, souvent suivi d’une interpellation, était le meilleur moyen d’esquiver le conflit entre les deux Chambres.

    34 13 avril 1880.

    35 Idem.

    36 Descendant de son fauteuil de président, Gambetta n’avait d’abord obtenu, le 19 mai 1881, que 8 voix de majorité sur ce projet qui lui tenait fort à cœur. Voir plus bas, Gambetta et la République consentie. Le 1er juin 1881, la révision est rejetée par 245 voix contre 182 (92 droite).

    37 Le 6 mars 1883, la révision intégrale est repoussée par 302 voix contre 166 ; il en sera de même en 1884. Voir plus bas la révision républicaine.

    38 Le 16 novembre 1881, deux jours après l’arrivée de Gambetta, une proposition Barodet est repoussée par 345 voix contre 124 (dont 37 voix de droite) et malgré un grand discours de Clemenceau en faveur de la pleine souveraineté du Congrès. Le 26 janvier 1882, après avoir été une fois repoussée, la révision intégrale sera votée par 268 voix contre 218 quand Gambetta posera la question de confiance contre elle. Voir plus bas.

    39 1er juin 1881, J.O., p. 1078. Pour comprendre l’histoire institutionnelle de la IIIe République, il faut toujours avoir présent à l’esprit le poids de la frontière. Gambetta se plaisait à répéter que l’on ne pouvait faire la même politique dans un pays qui avait toutes ses frontières (comme la Grande-Bretagne) et dans un pays qui ne les avait pas. Cf. Revue bleue, février 1883, J. Reinach, Le ministère du 14 novembre.

    40 La campagne pour la Révision d’avril 1880 est justement lancée lors d’une de ces réunions, toujours largement reproduites dans son journal La Justice.

    41 Ce chiffre, proche de celui du centre gauche, a été obtenu en comptant les voix qui, hostiles à Gambetta le 26 janvier 1882 et à Jules Ferry le 30 mars 1885, n’étaient ni des voix radicales ni des voix de droite.

    42 Sur le sujet, voir le témoignage féroce de Juliette Adam, Après l’abandon de la Revanche, éd. Lemerre, 1910, p. 293 et 314.

    43 Voir Cl. Bellanger et alias, Histoire générale de la Presse française, P.U.F., t. III, 1870-1914, p. 207 et ss.

    44 D’après le propre aveu de Freycinet (Mémoires, t. II, op. cit., p. 211 et ss.) qui écrit avoir convenu de consulter Gambetta toutes les semaines.

    45 Dès le 21 mai 1877, Gambetta avait évoqué cette possibilité qui finalement n’avait pas été immédiatement retenue par les républicains (Lettres de Gambetta, éditées par D. Halévy et E. Pillias, 1938).

    46 Cf. J. Reinach, « Le président répondit que le moment de l’appeler aux affaires ne lui semblait pas venu » (Gambetta, Discours, t. IX, p. 1).

    47 21 juin 1880, op. cit., p. 38 et ss.

    48 9 août 1880, à Cherbourg, id., p. 64 et ss.

    49 18 septembre 1880, id., p. 600.

    50 20 mars 1881, à Paris : « Ce n’était pas un vain mot que le mot de nos devanciers quand ils disaient que la question de la forme républicaine était au-dessus de toutes les autres questions, non pas qu’ils fussent pour ainsi dire éblouis par la personnification de la forme républicaine, mais c’est parce qu’ils savaient qu’avec la forme on aurait le fond ; qu’avec cette forme on résoudrait les problèmes compliqués du monde social moderne. Quant à moi, j’aurais toujours dit que par la République et avec la République, on pouvait résoudre toutes les difficultés, à une condition, c’est qu’on fût résolu de ne pas se tromper soi-même. »

    51 Dans la correspondance de Gambetta, éditée par Daniel Halévy, on voit le soin extrême avec lequel Gambetta faisait les cartes successives des élections et « les sourires » que lui causaient alors les prétentions des « petits jeunes gens du ministère de l’Intérieur » (Lettres du 22 octobre 1874, 12 janvier 1875, 20 octobre 1875, 4 septembre 1877, etc.).

    52 21 juin 1880, 20 mai 1881, 21 avril...

    53 20 mars 1881.

    54 4 septembre 1881, op. cit., p. 460 et ss.

    55 Ibid.

    56 La campagne sera lancée après un voyage à Cherbourg en août 1880 où, accompagnant le président de la République venu présider une fête de la marine, Gambetta sera l’objet d’une véritable ovation populaire, ce qui l’obligea à rappeler l’ordre de préséance entre les trois présidents (République, Sénat et Chambre). Sur les incidents qui suivront le voyage, voir J. Reinach, L’opinion publique et la politique extérieure, « Revue politique et littéraire », décembre 1880, p. 502 et ss., ou plus simplement l’apologie de « M. le Président Grévy » faite à chaud par E. de Pressensé pour la « Revue politique et littéraire » du 21 août 1880, pp. 169-171.

    57 Cf. les précisions données à ce sujet à Bardoux et rapportées par B. Lavergne, op. cit., p. 22.

    58 Jules Ferry avait remplacé Freycinet en septembre 1880. Ce dernier avait démissionné pendant les vacances car les rumeurs avaient couru sur d’éventuelles négociations avec le Vatican pour obtenir la soumission des évêques. Sans que les Chambres soient convoquées, Jules Ferry sera nommé par décret et ne fera de déclarations devant la Chambre que le 7 novembre 1880.

    59 J. Ferry ne deviendra explicite sur le sujet qu’après l’essai malheureux des élections d’octobre 1885. Et en août 1886, après le succès des cantonales, il écrira à J. Reinach que « le scrutin uninominal est à lui seul une organisation ». Cf. Lettres, éditées en 1914, chez Calmann-Lévy.

    60 Cinquante-six conservateurs voteront la proposition Bardoux.

    61 Voir J.O. du Sénat, 4 juin, p. 766, et 19 juin, p. 768 et ss. Il faut ajouter l’influence non négligeable de la campagne de la peur dont nous avons le témoignage déjà mentionné dans le journal de B. Lavergne qui écrit, après avoir précisé que Waddington est de son avis, que le scrutin de liste conduira à la démission de Grévy et à la guerre imminente (op. cit., p. 20).

    62 J.O., 1er juin 1881, p. 1088.

    63 Le 4 août 1881. A la fin de juillet, le gouvernement avait décidé la convocation anticipée du corps électoral pour le 22 août, bien que le pouvoir de la Chambre ne vînt à expiration qu’à la fin d’octobre. Ceci est à mettre en relation avec les événements de Tunisie où deux mois après le vote du traité du Bardo, éclatera une insurrection. Clemenceau, qui avait été le seul à voter contre le traité, lance le 26 juillet, à ce sujet, une interpellation repoussée par 214 voix contre 201.

    64 Rappelons que ces chiffres ne sont que des ordres de grandeur car, non prévus par le règlement, les groupes sont informels et non exclusifs.

    65 Ainsi, beaucoup de députés conservateurs élus en 1877 appartenaient-ils aux vieux personnels orléaniste et bonapartiste. Assez âgés, un certain nombre mourront et, lors des élections partielles organisées pour les remplacer, c’est leur concurrent républicain de 1877 qui emporte généralement le siège.

    66 Constans est un personnage un peu trouble de la cohorte républicaine qui réapparaîtra pour liquider le boulangisme. Le 1er juin 1881, J. Ferry lui-même avait dit que le ministère avait été « formé pour donner au pays le sentiment de sécurité et le degré de confiance nécessaire pour aller aux urnes... ». J.O., p. 1088.

    67 Sur le « sinistrisme » de la politique de la IIIe République, voir le développement classique de F. goguel, in La politique en France, Armand Colin, 1965, chap. 1 La « Gauche radicale » avait été formée au lendemain des élections de 1881 par Ch. Floquet et Allain Targé (beau-frère de Jules Ferry).

    68 Complicité au moment du rejet du scrutin de liste, complicité encore en septembre 1881 lorsque, écrivant de Mont-sous-Vaudrey à sa femme, J. Ferry avoue : « Je suis très satisfait de M. Grévy en politique, il voit les choses comme moi-même. Il appellera certainement Gambetta, mais ne le prendra pas sans condition... Il estime que sans moi rien n’est possible. » In Lettres, op. cit., p. 314.

    69 La référence classique est la critique faite par Bagehot en 1869 de l’analyse du régime anglais faite par Prévost-Paradol selon les critères de Montesquieu [traduction française : La Constitution anglaise, Germer Baillière, 1869]. Voir aussi J.-L. Parodi, Le parlementarisme majoritaire, thèse dactylographiée, F.N.S.P., 1973.

    70 Voir Monica Charlot, La vie politique anglaise, Armand Colin, 1967.

    71 Tout le monde attendait Gambetta qui, pour signifier qu’il était prêt, avait refusé d’être réélu président de la Chambre. H. Brisson lui succédera.

    72 A la suite du vote du traité, une insurrection avait éclaté en Tunisie, nécessitant une prolongation des opérations militaires. Déjà inquiets de la campagne conjuguée des radicaux et des conservateurs contre la guerre menée par la République, les nouveaux élus sont en outre peu sensibles aux exigences de la politique extérieure française. Le même phénomène, poussé au paroxysme, se retrouvera en 1885, à propos du Tonkin. Voir plus bas.

    73 Par exemple, Waldeck-Rousseau, Rouvier et, à un moindre degré, Allain-Targé.

    74 J. Reinach, Le ministère Gambetta, Paris, 1883.

    75 « La volonté » du suffrage universel est censée être présente dans les professions de foi des candidats qui, à la différence de celles d’aujourd’hui qui se présentent comme des manifestations individuelles, ont alors l’aspect d’un manifeste rédigé par un comité d’électeurs et soumis à l’approbation du candidat lors d’une réunion publique. Dans l’ensemble, elles demeurent fort modérées : sur les 311 demandes républicaines de révision, 164 se contentent de dire que la « révision doit améliorer la démocratie républicaine », ce qui est toujours la formule minima de L. Say en 1875 ; à côté, 147 demandent la réforme électorale du Sénat, 94 la suppression de l’inamovibilité, 72 la modification des attributions du Sénat, 32 la suppression de ses droits financiers. Notons enfin 85 demandes pour la suppression du Sénat et 31 pour celle de la Présidence.

    76 Sans être assuré même de durer, le ministère Gambetta se lance tout de suite dans une action politique de présence en Egypte, que son successeur Freycinet abandonnera aussitôt.

    77 Sur les idées de Gambetta après sa chute, sur son optimisme quant à son retour, voir L. Halévy, Trois dîners avec Gambetta, Grasset, 1929.

    78 A ce propos voir aussi Gambetta and the making of the Third Republic, London, Longman, 1973, par J. Bury, qui puise largement dans des interviews donnés de 1873 à 1879 à la presse anglo-saxonne. Peu connus en France, ces textes traitent souvent de problèmes institutionnels.

    79 Sur tout cela, voir B. Lavergne, Les deux présidences de J. Grévy, Fischbascher, 1966, p. 45 et ss. ; ou encore Cl. Bellanger et alias, Histoire de la presse française, t. III, 1870-1914, p. 206.

    80 8 décembre 1881. Gambetta, op. cit., t. X, p. 71 et ss.

    81 Deux conservateurs qui seront respectivement nommés aux Affaires étrangères comme directeur des affaires politiques, et à la Guerre, comme chef d’État-Major, ce qui sera l’occasion d’une violente interpellation le 13 décembre. Il faut noter que Gambetta entretenait des liens avec certains milieux conservateurs qu’il avait pu apprécier au moment de la Défense Nationale (par exemple Chaudordy) et qu’il avait l’intention de réintégrer dans le jeu politique, en particulier pour utiliser leurs compétences militaires ou diplomatiques. Sans être au courant du détail de ces tractations, les députés républicains les subodoraient, ce qui contribuera à la chute de Gambetta accusé de renier ses amitiés de jeunesse (sur ce point, voir L. Halévy, Trois dîners avec Gambetta, op. cit.), ou J.-J. Weiss, Combat constitutionnel, Charpentier, 1893, p. 205 et ss.

    82 Sur 80 sièges soumis à renouvellement, 66 reviendront aux républicains contre 14 aux conservateurs.

    83 D’après J. Reinach, qui était secrétaire général de la présidence du Conseil, Gambetta voulait ajouter, à l’image de l’Angleterre, une disposition réservant l’initiative des dépenses au gouvernement : cette mesure aurait été la contrepartie de la limitation des pouvoirs financiers du Sénat. Mais devant l’hostilité du Conseil des ministres, il dut y renoncer. Cf. Gambetta, op. cit., t. IX, p. 176, n° 1.

    84 Elle refusera pourtant la révision illimitée par 17 voix contre 15.

    85 D’après Le Temps du 23 janvier, voici les paroles qui se seraient échangées : Gambetta : « Tout ce qui serait fait en dehors de l’ordre du jour voté par les Chambres serait illégal... Le Congrès se mettrait dans une situation révolutionnaire. » – Le Grand : « Quel serait le pouvoir supérieur capable de faire respecter des limites au Congrès ? » – Gambetta : « Le troisième pouvoir de l’Etat interviendrait ; ce serait au Président de la République, gardien de la Constitution, à aviser. »

    86 Gambetta, op. cit., t. X, p. 221,225.

    87 Voir J.O. du 27 janvier 1882.

    88 La discussion a en effet été ouverte sur la proposition de Barodet : « La Chambre déclare qu’il y a lieu de réviser la Constitution. » Après son rejet, la discussion reprend sur la proposition de la commission qui a la priorité dans l’ordre du jour. Rédigé par Méline, le rapport, lu par Andrieux, se présentait comme un effort de conciliation tout à fait incohérent puisqu’il commençait par énumérer les articles à réviser – ce qui sous-entendait une révision limitée – et se terminait par « il y a lieu à révision » qui sous-entendait une révision illimitée. C’est ce dernier paragraphe que Gambetta, qui avait demandé la division des phrases, refusa comme équivoque. Au moment de voter, Méline soutiendra le Cabinet, et Andrieux votera contre.

    89 C’est l’argumentation que fournira Ch. de Freycinet qui, ayant pris la succession de Gambetta, refusera, le 6 février 1882, d’aller porter cette proposition au Sénat.

    90 Comme de son côté Gambetta avait décidé d’en faire une question de principe : « Nous nous battrons en plein soleil, avait-il écrit la veille à Léonie Léon. En présence de cette explosion de haine et de sottise, il ne s’agit plus de loi constitutionnelle ou de droit public électoral, il s’agit de deux intérêts suprêmes : y aura-t-il ou non un gouvernement digne de ce nom ? Je leur dois donc des remerciements pour avoir restitué à la crise toute sa grandeur » (Correspondance, op. cit.).

    91 Son collaborateur Chaudordy, dans son livre La France en 1889, publié à Paris en 1889, écrit même qu’il a souvent entendu Gambetta dire que la meilleure Constitution pour la France était celle du prince-président, c’est-à-dire du président de la République élu au suffrage universel et responsable devant l’Assemblée (p. 100, cité par Jacques Chastenet, op. cit., t. II, p. 354).

    92 Les 268 voix qui renversent le Cabinet Gambetta se divisent ainsi : 138 Républicains modérés, 75 Droite, 55 Extrême-gauche.

    93 Le nouveau chef du ministère sera un sénateur (Freycinet) qui n’a pas participé au vote. Mais de façon générale les soixante-deux républicains ayant abandonné la majorité dans la journée, n’ont pas d’avenir politique. Dès la mort de Gambetta, avoir été « gambettiste » se révélera comme le meilleur atout pour accéder à des fonctions ministérielles.

    94 Croyance très commune à l’époque, quasi mystique, et qui veut que le gouvernement issu du suffrage universel soit incapable de faire la guerre.

    95 L’élection de Gambetta dans son fief de Belleville avait été difficile en 1881 en raison de l’opposition forcenée que lui firent les opposants d’extrême-gauche que, lors d’une réunion publique, il avait traité « d’esclaves ivres ». Élu au premier tour dans la première circonscription, il est en ballottage dans la seconde dont il se retire. Au deuxième tour, son concurrent radical y sera élu. Certains amis de Gambetta, tels Chaudordy ou P. de Coubertin, écriront plus tard que la campagne en faveur du scrutin de liste s’appuyait sur son expérience de Belleville où il avait finalement été élu avec moins de 5.000 voix. P. De Coubertin, L’évolution française, 1896, Plon, p. 140.

    96 Voir plus bas le rôle de l’enterrement de Eudes en août 1888, au plus fort de la crise boulangiste.

    97 Le terme de « parti républicain » est celui utilisé à l’époque, c’est pourquoi nous l’utilisons. Mais en l’absence d’une loi sur les associations, les partis politiques, compris comme un ensemble organisé pour la conquête du pouvoir n’existent pas. Il n’y a alors rien de plus que des groupes parlementaires officieux et des parlementaires influents en raison de leur influence sur des journaux de province : chez les républicains, il y a la presse de Wilson, la presse gambettiste et la presse radicale, mais tout est encore très atomisé (sur les groupes parlementaires, voir la remarque de F. Goguel à propos d’un foulard imprimé en 1877 et retrouvé chez un antiquaire, dans Le Centenaire de la IIIe République, J.-P. Delarge, Ed. Universitaire, 1975, p. 191). Sur les groupes de presse républicains, voir CI. Bellanger et alias, Histoire Générale de la Presse, t. III, p. 204 et ss.

    98 Cité par L’Année politique, 1883, p. 9 à 13.

    99 Appelé familièrement « Plonplon », le prince Jérôme n’est pris au sérieux par personne, même pas par P. De Cassagnac qui critique, dans Le Pays, l’entreprise de ce « César déclassé ». Cité par l’A.P., 1883, p. 16.

    100 Cette crainte est là encore à mettre en rapport avec la crainte d’une guerre contre l’Allemagne, engendrant la popularité d’un général victorieux.

    101 Ancien président du Conseil municipal de Paris, co-fondateur de la Gauche radicale, Ch. Floquet avait été nommé préfet de la Seine par Gambetta. En octobre 1882, il avait démissionné pour pouvoir se faire réélire député.

    102 Cité par B. Lavergne, op. cit., p. 105.

    103 Après l’interpellation de Cunéo d’Ornano, le 22 janvier, la démission de Duclerc le 28 et la nomination de Fallières le 29, la Chambre se déclarant en permanence le 31 avait réussi à voter le contre-projet Favre « autorisant » (et non obligeant) le gouvernement à expulser les prétendants.

    104 4 août 1882, in J. Ferry, Lettres, éditées en 1914 : « La majorité voulait l’abstention en politique extérieure et avait voté (en juin) la magistrature amovible et élective. » (La réforme de la magistrature, demandée par 364 professions de foi, venait au premier rang des vœux formulés par les professions de foi).

    105 5 août 1882.

    106 5 août 1882.

    107 Selon les termes mêmes de l’opuscule de J. Grévy, op. clt.

    108 L’amitié entre J. Ferry et Gambetta, deux avocats qui s’étaient connus au temps de l’Empire, était ancienne. « Mon cher et tendre ami », lui écrivait-il en 1869. Leurs divergences datent du gouvernement de la Défense Nationale et des pourparlers de paix. « Mon cher et toujours amatissimo », lui écrivait-il encore le 8 février 1871 : « Malgré tout ce que tu as fait pour nous jeter par les fenêtres, tu es un grand patriote », in Lettres de J. Ferry, op. cit. Mais depuis avril 1873, et plus encore après le 16 mai, il se méfiait des initiatives et des ambitions de Gambetta (voir plus haut). A sa mort, J. Ferry s’exprimera en ces termes : « Gambetta n’emporte avec lui ni la République ni la Revanche, mais il avait du génie politique et c’est le plus rare dans notre pays, même s’il n’était pas lui-même très propre à gouverner » (lettre du 8 janvier 1883, op. cit.).

    109 D’où son hostilité au scrutin de liste dont Gambetta voulait faire l’instrument de sa conquête du pouvoir. Cf. P. Cambon, Correspondance, t. I, p. 134.

    110 Comme dans les pages précédentes, nous nous attacherons aux problèmes posés par la Révision chez les républicains. Pour l’étude des remous soulevés dans la Droite, voir G. Caty, La Révision de 1884 (Politique 1966), qui s’est livré à un dépouillement minutieux de la presse d’opposition conservatrice (mai 1966, p. 91 à 155).

    111 Le manifeste du prince Jérôme se terminait par un appel à la Révision.

    112 Déposée en novembre 1882, cette proposition était double : Barodet pousuivant la suppression du Sénat et Andrieux préférant au contraire une sorte de Constitution à l’américaine. Le 22 février 1883, la 9e Commission d’initiative parlementaire s’était déclarée favorable à la prise en considération, et Prax-Paris avait déposé une proposition de résolution pour saisir le Sénat d’une demande de révision.

    113 J.O., séance du 5 mars 1883, cité in J. Ferry, Discours et opinions, op. cit., t. VI, p. 97 et ss.

    114 Ce seront ces deux arguments que Jules Ferry utilisera en 1884 pour repousser tous les amendements qui cherchaient à modifier le régime de la République parlementaire en supprimant soit la dissolution, soit la responsabilité ministérielle pour instaurer un gouvernement d’Assemblée unique, ou un régime présidentiel à l’américaine.

    115 J. Ferry avait laissé présager cela dès décembre 1883, au moment du vote de la loi de finance. D’après G. Caty, il avait utilisé cette promesse comme moyen de pression pour faire voter certains articles sur lesquels la majorité était réticente. Barodet revint à la charge le 27 mars 1884 ; c’est alors que Jules Ferry promet le prochain dépôt.

    116 Articles 1 à 7 de la loi du 24 février 1875 sur l’organisation du Sénat.

    117 Article 8 de la loi du 24 février 1875 sur l’organisation du Sénat.

    118 Paragraphe 3 de l’article 1er de la loi du 16 juillet 1875 sur les rapports entre les pouvoirs publics.

    119 Article 8 de la loi du 25 février 1875 sur l’organisation des pouvoirs publics.

    120 Jules Ferry réussira à obtenir que la révision ne dépasse pas le domaine qu’il s’était fixé, mais échouera à lui faire couvrir la totalité de ce qu’il avait prévu.

    121 Amendement que Jules Ferry avait voté, ce qui l’obligera en séance à des explications confuses sur un principe qu’il admettait en théorie, mais qui lui paraissait inopportun pour le moment.

    122 Sur la haine du centre gauche et de la gauche radicale pour le Cabinet J. Ferry, voir B. Lavergne, op. cit., p. 200 et ss., où dès 1883 il explique son désir de faire tomber J. Ferry sur la question du Tonkin et où il raconte les manœuvres de Freycinet, toujours prêt à assumer la succession.

    123 Révision limitée, non pour des questions de principe comme l’avait fait Gambetta qui voulait en faire l’interprétation officielle des lois de 1875, mais pour des raisons d’opportunité qui faisaient que volontairement la Chambre acceptait de limiter son pouvoir et de s’en tenir aux articles présentés par le ministère.

    124 Par 273 voix contre 201.

    125 Par 283 voix contre 229.

    126 Voir G. Michel, L. Say, Calmann-Lévy, 1899.

    127 Voir aussi Seignobos, op. cit., p. 60.

    128 Politique de constructions scolaires et d’achèvement du réseau de voies ferrées.

    129 La première campagne protectionniste, dont le ministre de l’Agriculture Méline se fait déjà le champion, aboutira en février-mars 1885. Voir plus bas la campagne électorale de 1885.

    130 J.O. du Sénat, séance du 27 juillet, p. 1327 à 1331.

    131 J.O. du Sénat, séance du 27 juillet, p. 1362 à 1366.

    132 J.O. du Sénat, séance du 27 juillet, p. 1332 à 1336.

    133 Quand ce dernier voulait retirer aux députés, à la façon anglaise, le droit à l’initiative des dépenses. Voir plus haut.

    134 J.O. du Sénat, 27 juillet 1884, p. 1333.

    135 Voir plus haut la controverse avec Jules Simon, en décembre 1876.

    136 Poussant son sophisme jusqu’au bout, Léon Say déclara lui-même qu’il n’était pas hostile à l’élection du Sénat par le suffrage universel qu’au demeurant il avait, comme J. Ferry, déjà voté en 1875. La distinction entre « mode d’élection » et « attributions » du Sénat avait été à la base des discussions sur l’organisation du Sénat. Sur ce sujet, voir Julien Feydy, Le Sénat de la IIIe République (Politique mai 1966) où sont analysés les procès-verbaux de la commission des Trente (p. 5 à 69).

    137 La loi sera promulguée le 9 décembre 1884, in extremis, afin de pouvoir jouer pour les élections de janvier 1885, mais il avait fallu vaincre successivement les réticences du Sénat à abandonner le principe de la cooptation interne et la hargne de la Chambre qui avait encore, le 2 décembre 1884, adopté l’amendement Floquct prônant le suffrage universel. L’avocat de la loi devant le Sénat sera Waldeck-Rousseau. Voir G. Caty, op. cit.

    138 Le Congrès ne put aboutir qu’après avoir successivement voté sur de nombreuses questions préalables opposées par le Cabinet aux amendements de : Madier de Montjau (suppression du Sénat), Andrieux (inéligibilité des princes), Laisant et Barodet (Constituante), Pelletan et Floquet (révision illimitée), Cunéo d’Ornano (révision par plébiscite), Rivet (suppression de la dissolution), Desmons (suppression de la présidence), Laguerre (mandat impératif), Cunéo d’Ornano (élection d’un président au suffrage universel). Face à la majorité ministérielle (450) s’opposait la somme des radicaux et des conservateurs variant de 180 à 230 voix. Voir J.O. de l’Assemblée Nationale, 14 août 1884.

    139 Jules Ferry avait dû s’incliner deux fois : une fois devant le Sénat qui voulait que les crédits affectés aux services généraux ne puissent pas être supprimés par voie budgétaire, mais seulement par une loi spéciale, et une fois devant la Chambre qui préféra laisser les choses en l’état plutôt que d’officialiser le pouvoir de contrôle du Sénat.

    140 Le 27 juillet, J.O. Sénat, p. 1362.

    141 Ce qui explique le retard que la France républicaine mettra à voter les lois sociales ou l’impôt sur le revenu adoptés bien plus tôt en Angleterre ou en Allemagne.

    142 Sur le retard pris par la France par rapport à l’Angleterre en ce qui concerne la révolution industrielle et les migrations des populations qu’elle entraîne, voir la bibliographie et la discussion abordée par Marcel Gillet dans la Revue Economique de septembre 1972, p. 723 à 750.

    143 Sur le poids de l’école publique, voir Mona Ozouf, L’École, l’Église et la République, coll. Kiosque, A. Colin, 1963, ou Jacques Ozouf, Nous les maîtres d’école, Julliard, 1967.

    144 Sur l’influence de l’armée et le consensus dont elle est l’objet, voir R. Girardet, La Société militaire dans la France contemporaine, 1815-1939, Plon, 1953, p. 161 et ss.

    145 On peut comparer cette attitude avec celle de Gladstone qui sut utiliser le mécontentement populaire et mettre en jeu sa responsabilité ministérielle, pour obtenir en décembre 1884 une réforme électorale que la Chambre des Lords avait refusée en juillet de la même année. Il faut cependant préciser que la révision ne sollicitait plus guère l’opinion à cette date et que le manifeste de la Ligue révisionniste, siégeant rue Cadet, et signé par Laurent-Pichat ne rencontra aucun écho. De même pour la campagne révisionniste que Clemenceau tenta de mener à travers le pays.

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    1 Le dépouillement des professions de foi électorales publiées pour la première fois en 1881, sur l’initiative du député Barodet, justement pour recenser le sentiment des députés sur la révision, laisse apparaître que sur 331 demandes de révision, 311 proviennent des députés républicains, 17 de députés bonapartistes, 3 de royalistes.

    2 Malade de la pierre, l’empereur avait tenté l’opération pour pouvoir remonter à cheval.

    3 Vieil anticlérical, le prince Jérôme avait fait partie du groupe des 363 en 1877.

    4 Totalement démoralisé, le parti conservateur n’arrive plus à mobiliser ses troupes : en 1881, faute de candidats, nombre de ses électeurs seront obligés de se réfugier dans l’abstention. Voir plus bas l’analyse des élections de 1881.

    5 A la différence de Naquet qui, ayant voté ces lois, n’a jamais voulu se sentir lié par son vote. Cf. A. Naquet, Autobiographie publiée par E. Pillias, Paris, Sirey, 1939, p. 7.

    6 Adrien Dansette, Histoire des présidents de la République, Paris, 1950, p. 53.

    7 Pour lui, les réformes ne sont « faites que pour donner satisfaction à un besoin irraisonné de changement ». Voir B. Lavergne, op. cit., p. 245.

    8 J. Grévy, Le gouvernement nécessaire, Le Chevalier édit., 1873.

    9 André Daniel est le pseudonyme d’André Lebon, chef de cabinet du président du Sénat avant d’être député.

    10 Le président du Conseil était Jules Ferry qui, absorbé par la campagne de Tunisie et désireux de durer jusqu’aux élections, avait laissé Gambetta, président de la Chambre, arracher aux députés, le 19 mai, le remplacement du scrutin d’arrondissement par le scrutin de liste départemental. Aussitôt, les amis de Clemenceau avait déposé cette proposition de révision intégrale. Voir plus bas : Clemenceau et la République militante et Gambetta et la République consentie.

    11 Op. cit., p. 107.

    12 J.O., 1er juin 1881, p. 1084.

    13 D’après le recueil des professions de foi électorales.

    14 Jules Grévy sera toujours hostile à toute forme de révision : voici ce qu’en écrira son ami B. Lavergne, en 1884, au moment où Jules Ferry, après l’échec de Gambetta, réalisera la révision républicaine : « Grévy est opposé à la révision, mais le vin étant tiré, il voudrait que l’on fît quelque chose afin que la question fut écartée pour longtemps. Il déplore qu’alors qu’on a une Constitution qui donne de bons résultats, un Sénat sage et républicain, qui rend des services, on veuille changer tout cela, poussé par des idées théoriques », op. cit., p. 245.

    15 Cela tournera même à l’absurde lors de son second septennat. Ayant dédaigné la dissolution au moment qui eût été favorable au parti républicain, il sera, en décembre 1887, obligé de quitter l’Elysée de façon honteuse lorsque les manœuvres frauduleuses de son gendre seront utilisées pour ruiner la politique présidentielle d’apaisement républicain. Voir plus bas, 2e partie, 2e chapitre.

    16 Du point de vue institutionnel, les deux plus importants seront le refus de la réforme électorale et le refus de la modification des attributions du Sénat, proposées l’une par Gambetta et l’autre par Jules Ferry. Voir plus bas : la révision républicaine.

    17 « L’article 9 de la loi constitutionnelle du 25 février 1875 est abrogé ; il sera statué par une loi sur le siège du gouvernement et des Chambres et sur les conditions de leur établissement. Jusqu’à la promulgation de cette loi, l’état des choses est maintenu. »

    18 Par la loi du 11 juillet 1880 qui permettra le retour en France de nombreux révolutionnaires. Blanqui meurt le 1er janvier 1881, mais dès juin 1881 Eudes, Granger et Vaillant fondent le « Comité révolutionnaire central » qui sera à la tête de toutes les manifestations jusqu’en 1889. Voir M. Domnanget, Edouard Vaillant. Table ronde, 1956, p. 530.

    19 Op. cit., p. 53.

    20 Cf. l’étude d’Eric Landowski sur L’image du Parlement dans quelques manuels d’histoire de l’enseignement primaire, dans la Table ronde de l’A.F.S.P. [Le rôle des Parlements dans les Démocraties modernes de type libéral : novembre 1970] où il note très justement que, dans ces livres, toute l’histoire antérieure de la France semble culminer dans ces années et s’immobiliser après dans un récit qui, d’explicatif, devient alors purement chronologique.

    21 Clemenceau avait fait ses études à Paris où il s’était lié avec des républicains très engagés dans l’opposition : Etienne Arago à qui il avait été recommandé par le médecin de son village, Mouilleron-en-Pareds ; Blanqui qu’il avait connu lors d’un bref séjour en prison, à Sainte-Pélagie. Après un voyage d’étude en « République américaine », il était revenu en 1868 chez son père : « J’y ai fait ce qu’il faisait lui-même ; j’ai fait de la médecine en me promenant à cheval dans la campagne. » Cité par Georges Wormser, La République de Clemenceau, Presses Universitaires de France, 1961, p. 29, auquel nous empruntons toutes les précisions biographiques.

    22 Voir Odile Rudelle, Clemenceau et le souvenir de la Commune. Colloque du cinquantenaire de la mort de Clemenceau, Société des Amis de Clemenceau, 1979, 24 pages.

    23 L’hostilité de Jules Ferry à Clemenceau a été immédiate et constante : ayant donné sa démission de maire le 1er novembre 1870, Clemenceau est réélu le 5 contre la liste immédiatement suscitée par Jules Ferry (cf. E. Arago, L’hôtel de ville de Paris le 4 septembre et pendant le siège Hetzel, 1874, p. 312 et ss.). De même, en juin 1871, Ferry laissera à E. Picart, ministre de l’intérieur un avis très défavorable sur Clemenceau accusé d’avoir pris langue avec Eudes (Bibliothèque nationale, papier E. Picard, n° 24877).

    24 « Monsieur Clemenceau se vantait d’avoir sur ce quartier une grande influence. Il m’a dit dix fois de suite : prenez patience on va rendre les canons, j’en ai la promesse. C’est tout ce qu’il y a eu en fait de « négociations. » Annales de l’Assemblée Nationale, 1872, t. IX, p. 409.

    25 La famille Ferry aura autant de mémoire puisqu’elle refusera à Clemenceau, président du Conseil d’un pays en guerre, le droit de suivre le convoi mortuaire d’Abel Ferry, député mort au champ d’honneur.

    26 Ch. de Freycinet est donc le deuxième président du Conseil sénateur, choisi par J. Grévy. Ancien polytechnicien, qui participa comme tous les élèves des Écoles aux journées de 1848, il s’est réfugié sous l’Empire dans les tâches techniques d’ingénieur des Ponts et Chaussées. C’est comme tel qu’il offre en 1870 ses services à Gambetta, puis lancera son plan de chemins de fer. Elu sénateur de la Seine en 1876, ami de J. Grévy avec qui il jouait aux échecs le dimanche, celui qu’on appelait « la souris blanche » sera toujours utilisé par le président de la République pour mener la politique « d’abstention républicaine ». Capable de mettre en œuvre la coopération du Sénat et de la Chambre, il deviendra une sorte « d’anti-Gambetta », chaque fois utilisé pour prévenir ou effacer les conséquences du passage au pouvoir des républicains de gouvernement, tels Gambetta ou J. Ferry.

    27 Voir Cl. Bellanger et alias, Histoire générale de la presse française, t. III, p. 367.

    28 La Justice, nos 1 et 2.

    29 A côté des grandes revendications libérales (liberté de presse, de réunion, d’association, municipale) sont exposées des mesures plus radicales comme le service militaire universel, la séparation de l’Église et de l’État et l’élection des magistrats.

    30 Le 11 mai 1879, Clemenceau avait convoqué ses électeurs au cirque Fernando pour un compte rendu de mandat. Voilà comment Jules Ferry raconte les choses : « Cette politique dépasse par l’esprit de vertige tout ce qu’on pouvait redouter... Ce n’est que parti pris pour monter à l’assaut du pouvoir en écartant tout ce qui n’est pas de la secte. Quant à moi, elle ne m’a fait peur ni le 4 septembre où nous lui avons barré la route, ni le 31 octobre à l’Hôtel de ville. Entre la République de Blanqui et celle que j’ai choisie, l’incompatibilité est irréductible » (Lettres, op. cit.).

    31 Le 15 mars 1880, le Sénat, mené par A. Dufaure et J. Simon, repousse, par 148 voix contre 129, l’article 7 d’un projet de loi retirant aux « congrégations non autorisées » (i.e. à la Compagnie de Jésus) le droit d’enseigner. Sur la signification politique du programme laïc de J. Ferry, la mise au point la plus moderne est celle de R. Rémond dans son Histoire de l’anticléricalisme en France, Fayard, 1976, p. 187 et ss. où l’on trouvera en particulier le célèbre discours de Paul Bert sur le « phylloxéra » qui fut prononcé le 25 août 1879.

    32 L’application de ces décrets fournira l’occasion de nombreux recours devant les tribunaux présidés par des magistrats encore hostiles à la République ; ceci fera rebondir le débat sur l’inamovibilité de la magistrature défendue par les conservateurs, contre les radicaux qui demandent leur élection selon le mode américain. En fait, le corps s’épurera de lui-même par une vague d’auto-épuration (cf. J.-P. Machelon, op. cit., p. 287).

    33 L’avenir devait démontrer que le recours à un décret, souvent suivi d’une interpellation, était le meilleur moyen d’esquiver le conflit entre les deux Chambres.

    34 13 avril 1880.

    35 Idem.

    36 Descendant de son fauteuil de président, Gambetta n’avait d’abord obtenu, le 19 mai 1881, que 8 voix de majorité sur ce projet qui lui tenait fort à cœur. Voir plus bas, Gambetta et la République consentie. Le 1er juin 1881, la révision est rejetée par 245 voix contre 182 (92 droite).

    37 Le 6 mars 1883, la révision intégrale est repoussée par 302 voix contre 166 ; il en sera de même en 1884. Voir plus bas la révision républicaine.

    38 Le 16 novembre 1881, deux jours après l’arrivée de Gambetta, une proposition Barodet est repoussée par 345 voix contre 124 (dont 37 voix de droite) et malgré un grand discours de Clemenceau en faveur de la pleine souveraineté du Congrès. Le 26 janvier 1882, après avoir été une fois repoussée, la révision intégrale sera votée par 268 voix contre 218 quand Gambetta posera la question de confiance contre elle. Voir plus bas.

    39 1er juin 1881, J.O., p. 1078. Pour comprendre l’histoire institutionnelle de la IIIe République, il faut toujours avoir présent à l’esprit le poids de la frontière. Gambetta se plaisait à répéter que l’on ne pouvait faire la même politique dans un pays qui avait toutes ses frontières (comme la Grande-Bretagne) et dans un pays qui ne les avait pas. Cf. Revue bleue, février 1883, J. Reinach, Le ministère du 14 novembre.

    40 La campagne pour la Révision d’avril 1880 est justement lancée lors d’une de ces réunions, toujours largement reproduites dans son journal La Justice.

    41 Ce chiffre, proche de celui du centre gauche, a été obtenu en comptant les voix qui, hostiles à Gambetta le 26 janvier 1882 et à Jules Ferry le 30 mars 1885, n’étaient ni des voix radicales ni des voix de droite.

    42 Sur le sujet, voir le témoignage féroce de Juliette Adam, Après l’abandon de la Revanche, éd. Lemerre, 1910, p. 293 et 314.

    43 Voir Cl. Bellanger et alias, Histoire générale de la Presse française, P.U.F., t. III, 1870-1914, p. 207 et ss.

    44 D’après le propre aveu de Freycinet (Mémoires, t. II, op. cit., p. 211 et ss.) qui écrit avoir convenu de consulter Gambetta toutes les semaines.

    45 Dès le 21 mai 1877, Gambetta avait évoqué cette possibilité qui finalement n’avait pas été immédiatement retenue par les républicains (Lettres de Gambetta, éditées par D. Halévy et E. Pillias, 1938).

    46 Cf. J. Reinach, « Le président répondit que le moment de l’appeler aux affaires ne lui semblait pas venu » (Gambetta, Discours, t. IX, p. 1).

    47 21 juin 1880, op. cit., p. 38 et ss.

    48 9 août 1880, à Cherbourg, id., p. 64 et ss.

    49 18 septembre 1880, id., p. 600.

    50 20 mars 1881, à Paris : « Ce n’était pas un vain mot que le mot de nos devanciers quand ils disaient que la question de la forme républicaine était au-dessus de toutes les autres questions, non pas qu’ils fussent pour ainsi dire éblouis par la personnification de la forme républicaine, mais c’est parce qu’ils savaient qu’avec la forme on aurait le fond ; qu’avec cette forme on résoudrait les problèmes compliqués du monde social moderne. Quant à moi, j’aurais toujours dit que par la République et avec la République, on pouvait résoudre toutes les difficultés, à une condition, c’est qu’on fût résolu de ne pas se tromper soi-même. »

    51 Dans la correspondance de Gambetta, éditée par Daniel Halévy, on voit le soin extrême avec lequel Gambetta faisait les cartes successives des élections et « les sourires » que lui causaient alors les prétentions des « petits jeunes gens du ministère de l’Intérieur » (Lettres du 22 octobre 1874, 12 janvier 1875, 20 octobre 1875, 4 septembre 1877, etc.).

    52 21 juin 1880, 20 mai 1881, 21 avril...

    53 20 mars 1881.

    54 4 septembre 1881, op. cit., p. 460 et ss.

    55 Ibid.

    56 La campagne sera lancée après un voyage à Cherbourg en août 1880 où, accompagnant le président de la République venu présider une fête de la marine, Gambetta sera l’objet d’une véritable ovation populaire, ce qui l’obligea à rappeler l’ordre de préséance entre les trois présidents (République, Sénat et Chambre). Sur les incidents qui suivront le voyage, voir J. Reinach, L’opinion publique et la politique extérieure, « Revue politique et littéraire », décembre 1880, p. 502 et ss., ou plus simplement l’apologie de « M. le Président Grévy » faite à chaud par E. de Pressensé pour la « Revue politique et littéraire » du 21 août 1880, pp. 169-171.

    57 Cf. les précisions données à ce sujet à Bardoux et rapportées par B. Lavergne, op. cit., p. 22.

    58 Jules Ferry avait remplacé Freycinet en septembre 1880. Ce dernier avait démissionné pendant les vacances car les rumeurs avaient couru sur d’éventuelles négociations avec le Vatican pour obtenir la soumission des évêques. Sans que les Chambres soient convoquées, Jules Ferry sera nommé par décret et ne fera de déclarations devant la Chambre que le 7 novembre 1880.

    59 J. Ferry ne deviendra explicite sur le sujet qu’après l’essai malheureux des élections d’octobre 1885. Et en août 1886, après le succès des cantonales, il écrira à J. Reinach que « le scrutin uninominal est à lui seul une organisation ». Cf. Lettres, éditées en 1914, chez Calmann-Lévy.

    60 Cinquante-six conservateurs voteront la proposition Bardoux.

    61 Voir J.O. du Sénat, 4 juin, p. 766, et 19 juin, p. 768 et ss. Il faut ajouter l’influence non négligeable de la campagne de la peur dont nous avons le témoignage déjà mentionné dans le journal de B. Lavergne qui écrit, après avoir précisé que Waddington est de son avis, que le scrutin de liste conduira à la démission de Grévy et à la guerre imminente (op. cit., p. 20).

    62 J.O., 1er juin 1881, p. 1088.

    63 Le 4 août 1881. A la fin de juillet, le gouvernement avait décidé la convocation anticipée du corps électoral pour le 22 août, bien que le pouvoir de la Chambre ne vînt à expiration qu’à la fin d’octobre. Ceci est à mettre en relation avec les événements de Tunisie où deux mois après le vote du traité du Bardo, éclatera une insurrection. Clemenceau, qui avait été le seul à voter contre le traité, lance le 26 juillet, à ce sujet, une interpellation repoussée par 214 voix contre 201.

    64 Rappelons que ces chiffres ne sont que des ordres de grandeur car, non prévus par le règlement, les groupes sont informels et non exclusifs.

    65 Ainsi, beaucoup de députés conservateurs élus en 1877 appartenaient-ils aux vieux personnels orléaniste et bonapartiste. Assez âgés, un certain nombre mourront et, lors des élections partielles organisées pour les remplacer, c’est leur concurrent républicain de 1877 qui emporte généralement le siège.

    66 Constans est un personnage un peu trouble de la cohorte républicaine qui réapparaîtra pour liquider le boulangisme. Le 1er juin 1881, J. Ferry lui-même avait dit que le ministère avait été « formé pour donner au pays le sentiment de sécurité et le degré de confiance nécessaire pour aller aux urnes... ». J.O., p. 1088.

    67 Sur le « sinistrisme » de la politique de la IIIe République, voir le développement classique de F. goguel, in La politique en France, Armand Colin, 1965, chap. 1 La « Gauche radicale » avait été formée au lendemain des élections de 1881 par Ch. Floquet et Allain Targé (beau-frère de Jules Ferry).

    68 Complicité au moment du rejet du scrutin de liste, complicité encore en septembre 1881 lorsque, écrivant de Mont-sous-Vaudrey à sa femme, J. Ferry avoue : « Je suis très satisfait de M. Grévy en politique, il voit les choses comme moi-même. Il appellera certainement Gambetta, mais ne le prendra pas sans condition... Il estime que sans moi rien n’est possible. » In Lettres, op. cit., p. 314.

    69 La référence classique est la critique faite par Bagehot en 1869 de l’analyse du régime anglais faite par Prévost-Paradol selon les critères de Montesquieu [traduction française : La Constitution anglaise, Germer Baillière, 1869]. Voir aussi J.-L. Parodi, Le parlementarisme majoritaire, thèse dactylographiée, F.N.S.P., 1973.

    70 Voir Monica Charlot, La vie politique anglaise, Armand Colin, 1967.

    71 Tout le monde attendait Gambetta qui, pour signifier qu’il était prêt, avait refusé d’être réélu président de la Chambre. H. Brisson lui succédera.

    72 A la suite du vote du traité, une insurrection avait éclaté en Tunisie, nécessitant une prolongation des opérations militaires. Déjà inquiets de la campagne conjuguée des radicaux et des conservateurs contre la guerre menée par la République, les nouveaux élus sont en outre peu sensibles aux exigences de la politique extérieure française. Le même phénomène, poussé au paroxysme, se retrouvera en 1885, à propos du Tonkin. Voir plus bas.

    73 Par exemple, Waldeck-Rousseau, Rouvier et, à un moindre degré, Allain-Targé.

    74 J. Reinach, Le ministère Gambetta, Paris, 1883.

    75 « La volonté » du suffrage universel est censée être présente dans les professions de foi des candidats qui, à la différence de celles d’aujourd’hui qui se présentent comme des manifestations individuelles, ont alors l’aspect d’un manifeste rédigé par un comité d’électeurs et soumis à l’approbation du candidat lors d’une réunion publique. Dans l’ensemble, elles demeurent fort modérées : sur les 311 demandes républicaines de révision, 164 se contentent de dire que la « révision doit améliorer la démocratie républicaine », ce qui est toujours la formule minima de L. Say en 1875 ; à côté, 147 demandent la réforme électorale du Sénat, 94 la suppression de l’inamovibilité, 72 la modification des attributions du Sénat, 32 la suppression de ses droits financiers. Notons enfin 85 demandes pour la suppression du Sénat et 31 pour celle de la Présidence.

    76 Sans être assuré même de durer, le ministère Gambetta se lance tout de suite dans une action politique de présence en Egypte, que son successeur Freycinet abandonnera aussitôt.

    77 Sur les idées de Gambetta après sa chute, sur son optimisme quant à son retour, voir L. Halévy, Trois dîners avec Gambetta, Grasset, 1929.

    78 A ce propos voir aussi Gambetta and the making of the Third Republic, London, Longman, 1973, par J. Bury, qui puise largement dans des interviews donnés de 1873 à 1879 à la presse anglo-saxonne. Peu connus en France, ces textes traitent souvent de problèmes institutionnels.

    79 Sur tout cela, voir B. Lavergne, Les deux présidences de J. Grévy, Fischbascher, 1966, p. 45 et ss. ; ou encore Cl. Bellanger et alias, Histoire de la presse française, t. III, 1870-1914, p. 206.

    80 8 décembre 1881. Gambetta, op. cit., t. X, p. 71 et ss.

    81 Deux conservateurs qui seront respectivement nommés aux Affaires étrangères comme directeur des affaires politiques, et à la Guerre, comme chef d’État-Major, ce qui sera l’occasion d’une violente interpellation le 13 décembre. Il faut noter que Gambetta entretenait des liens avec certains milieux conservateurs qu’il avait pu apprécier au moment de la Défense Nationale (par exemple Chaudordy) et qu’il avait l’intention de réintégrer dans le jeu politique, en particulier pour utiliser leurs compétences militaires ou diplomatiques. Sans être au courant du détail de ces tractations, les députés républicains les subodoraient, ce qui contribuera à la chute de Gambetta accusé de renier ses amitiés de jeunesse (sur ce point, voir L. Halévy, Trois dîners avec Gambetta, op. cit.), ou J.-J. Weiss, Combat constitutionnel, Charpentier, 1893, p. 205 et ss.

    82 Sur 80 sièges soumis à renouvellement, 66 reviendront aux républicains contre 14 aux conservateurs.

    83 D’après J. Reinach, qui était secrétaire général de la présidence du Conseil, Gambetta voulait ajouter, à l’image de l’Angleterre, une disposition réservant l’initiative des dépenses au gouvernement : cette mesure aurait été la contrepartie de la limitation des pouvoirs financiers du Sénat. Mais devant l’hostilité du Conseil des ministres, il dut y renoncer. Cf. Gambetta, op. cit., t. IX, p. 176, n° 1.

    84 Elle refusera pourtant la révision illimitée par 17 voix contre 15.

    85 D’après Le Temps du 23 janvier, voici les paroles qui se seraient échangées : Gambetta : « Tout ce qui serait fait en dehors de l’ordre du jour voté par les Chambres serait illégal... Le Congrès se mettrait dans une situation révolutionnaire. » – Le Grand : « Quel serait le pouvoir supérieur capable de faire respecter des limites au Congrès ? » – Gambetta : « Le troisième pouvoir de l’Etat interviendrait ; ce serait au Président de la République, gardien de la Constitution, à aviser. »

    86 Gambetta, op. cit., t. X, p. 221,225.

    87 Voir J.O. du 27 janvier 1882.

    88 La discussion a en effet été ouverte sur la proposition de Barodet : « La Chambre déclare qu’il y a lieu de réviser la Constitution. » Après son rejet, la discussion reprend sur la proposition de la commission qui a la priorité dans l’ordre du jour. Rédigé par Méline, le rapport, lu par Andrieux, se présentait comme un effort de conciliation tout à fait incohérent puisqu’il commençait par énumérer les articles à réviser – ce qui sous-entendait une révision limitée – et se terminait par « il y a lieu à révision » qui sous-entendait une révision illimitée. C’est ce dernier paragraphe que Gambetta, qui avait demandé la division des phrases, refusa comme équivoque. Au moment de voter, Méline soutiendra le Cabinet, et Andrieux votera contre.

    89 C’est l’argumentation que fournira Ch. de Freycinet qui, ayant pris la succession de Gambetta, refusera, le 6 février 1882, d’aller porter cette proposition au Sénat.

    90 Comme de son côté Gambetta avait décidé d’en faire une question de principe : « Nous nous battrons en plein soleil, avait-il écrit la veille à Léonie Léon. En présence de cette explosion de haine et de sottise, il ne s’agit plus de loi constitutionnelle ou de droit public électoral, il s’agit de deux intérêts suprêmes : y aura-t-il ou non un gouvernement digne de ce nom ? Je leur dois donc des remerciements pour avoir restitué à la crise toute sa grandeur » (Correspondance, op. cit.).

    91 Son collaborateur Chaudordy, dans son livre La France en 1889, publié à Paris en 1889, écrit même qu’il a souvent entendu Gambetta dire que la meilleure Constitution pour la France était celle du prince-président, c’est-à-dire du président de la République élu au suffrage universel et responsable devant l’Assemblée (p. 100, cité par Jacques Chastenet, op. cit., t. II, p. 354).

    92 Les 268 voix qui renversent le Cabinet Gambetta se divisent ainsi : 138 Républicains modérés, 75 Droite, 55 Extrême-gauche.

    93 Le nouveau chef du ministère sera un sénateur (Freycinet) qui n’a pas participé au vote. Mais de façon générale les soixante-deux républicains ayant abandonné la majorité dans la journée, n’ont pas d’avenir politique. Dès la mort de Gambetta, avoir été « gambettiste » se révélera comme le meilleur atout pour accéder à des fonctions ministérielles.

    94 Croyance très commune à l’époque, quasi mystique, et qui veut que le gouvernement issu du suffrage universel soit incapable de faire la guerre.

    95 L’élection de Gambetta dans son fief de Belleville avait été difficile en 1881 en raison de l’opposition forcenée que lui firent les opposants d’extrême-gauche que, lors d’une réunion publique, il avait traité « d’esclaves ivres ». Élu au premier tour dans la première circonscription, il est en ballottage dans la seconde dont il se retire. Au deuxième tour, son concurrent radical y sera élu. Certains amis de Gambetta, tels Chaudordy ou P. de Coubertin, écriront plus tard que la campagne en faveur du scrutin de liste s’appuyait sur son expérience de Belleville où il avait finalement été élu avec moins de 5.000 voix. P. De Coubertin, L’évolution française, 1896, Plon, p. 140.

    96 Voir plus bas le rôle de l’enterrement de Eudes en août 1888, au plus fort de la crise boulangiste.

    97 Le terme de « parti républicain » est celui utilisé à l’époque, c’est pourquoi nous l’utilisons. Mais en l’absence d’une loi sur les associations, les partis politiques, compris comme un ensemble organisé pour la conquête du pouvoir n’existent pas. Il n’y a alors rien de plus que des groupes parlementaires officieux et des parlementaires influents en raison de leur influence sur des journaux de province : chez les républicains, il y a la presse de Wilson, la presse gambettiste et la presse radicale, mais tout est encore très atomisé (sur les groupes parlementaires, voir la remarque de F. Goguel à propos d’un foulard imprimé en 1877 et retrouvé chez un antiquaire, dans Le Centenaire de la IIIe République, J.-P. Delarge, Ed. Universitaire, 1975, p. 191). Sur les groupes de presse républicains, voir CI. Bellanger et alias, Histoire Générale de la Presse, t. III, p. 204 et ss.

    98 Cité par L’Année politique, 1883, p. 9 à 13.

    99 Appelé familièrement « Plonplon », le prince Jérôme n’est pris au sérieux par personne, même pas par P. De Cassagnac qui critique, dans Le Pays, l’entreprise de ce « César déclassé ». Cité par l’A.P., 1883, p. 16.

    100 Cette crainte est là encore à mettre en rapport avec la crainte d’une guerre contre l’Allemagne, engendrant la popularité d’un général victorieux.

    101 Ancien président du Conseil municipal de Paris, co-fondateur de la Gauche radicale, Ch. Floquet avait été nommé préfet de la Seine par Gambetta. En octobre 1882, il avait démissionné pour pouvoir se faire réélire député.

    102 Cité par B. Lavergne, op. cit., p. 105.

    103 Après l’interpellation de Cunéo d’Ornano, le 22 janvier, la démission de Duclerc le 28 et la nomination de Fallières le 29, la Chambre se déclarant en permanence le 31 avait réussi à voter le contre-projet Favre « autorisant » (et non obligeant) le gouvernement à expulser les prétendants.

    104 4 août 1882, in J. Ferry, Lettres, éditées en 1914 : « La majorité voulait l’abstention en politique extérieure et avait voté (en juin) la magistrature amovible et élective. » (La réforme de la magistrature, demandée par 364 professions de foi, venait au premier rang des vœux formulés par les professions de foi).

    105 5 août 1882.

    106 5 août 1882.

    107 Selon les termes mêmes de l’opuscule de J. Grévy, op. clt.

    108 L’amitié entre J. Ferry et Gambetta, deux avocats qui s’étaient connus au temps de l’Empire, était ancienne. « Mon cher et tendre ami », lui écrivait-il en 1869. Leurs divergences datent du gouvernement de la Défense Nationale et des pourparlers de paix. « Mon cher et toujours amatissimo », lui écrivait-il encore le 8 février 1871 : « Malgré tout ce que tu as fait pour nous jeter par les fenêtres, tu es un grand patriote », in Lettres de J. Ferry, op. cit. Mais depuis avril 1873, et plus encore après le 16 mai, il se méfiait des initiatives et des ambitions de Gambetta (voir plus haut). A sa mort, J. Ferry s’exprimera en ces termes : « Gambetta n’emporte avec lui ni la République ni la Revanche, mais il avait du génie politique et c’est le plus rare dans notre pays, même s’il n’était pas lui-même très propre à gouverner » (lettre du 8 janvier 1883, op. cit.).

    109 D’où son hostilité au scrutin de liste dont Gambetta voulait faire l’instrument de sa conquête du pouvoir. Cf. P. Cambon, Correspondance, t. I, p. 134.

    110 Comme dans les pages précédentes, nous nous attacherons aux problèmes posés par la Révision chez les républicains. Pour l’étude des remous soulevés dans la Droite, voir G. Caty, La Révision de 1884 (Politique 1966), qui s’est livré à un dépouillement minutieux de la presse d’opposition conservatrice (mai 1966, p. 91 à 155).

    111 Le manifeste du prince Jérôme se terminait par un appel à la Révision.

    112 Déposée en novembre 1882, cette proposition était double : Barodet pousuivant la suppression du Sénat et Andrieux préférant au contraire une sorte de Constitution à l’américaine. Le 22 février 1883, la 9e Commission d’initiative parlementaire s’était déclarée favorable à la prise en considération, et Prax-Paris avait déposé une proposition de résolution pour saisir le Sénat d’une demande de révision.

    113 J.O., séance du 5 mars 1883, cité in J. Ferry, Discours et opinions, op. cit., t. VI, p. 97 et ss.

    114 Ce seront ces deux arguments que Jules Ferry utilisera en 1884 pour repousser tous les amendements qui cherchaient à modifier le régime de la République parlementaire en supprimant soit la dissolution, soit la responsabilité ministérielle pour instaurer un gouvernement d’Assemblée unique, ou un régime présidentiel à l’américaine.

    115 J. Ferry avait laissé présager cela dès décembre 1883, au moment du vote de la loi de finance. D’après G. Caty, il avait utilisé cette promesse comme moyen de pression pour faire voter certains articles sur lesquels la majorité était réticente. Barodet revint à la charge le 27 mars 1884 ; c’est alors que Jules Ferry promet le prochain dépôt.

    116 Articles 1 à 7 de la loi du 24 février 1875 sur l’organisation du Sénat.

    117 Article 8 de la loi du 24 février 1875 sur l’organisation du Sénat.

    118 Paragraphe 3 de l’article 1er de la loi du 16 juillet 1875 sur les rapports entre les pouvoirs publics.

    119 Article 8 de la loi du 25 février 1875 sur l’organisation des pouvoirs publics.

    120 Jules Ferry réussira à obtenir que la révision ne dépasse pas le domaine qu’il s’était fixé, mais échouera à lui faire couvrir la totalité de ce qu’il avait prévu.

    121 Amendement que Jules Ferry avait voté, ce qui l’obligera en séance à des explications confuses sur un principe qu’il admettait en théorie, mais qui lui paraissait inopportun pour le moment.

    122 Sur la haine du centre gauche et de la gauche radicale pour le Cabinet J. Ferry, voir B. Lavergne, op. cit., p. 200 et ss., où dès 1883 il explique son désir de faire tomber J. Ferry sur la question du Tonkin et où il raconte les manœuvres de Freycinet, toujours prêt à assumer la succession.

    123 Révision limitée, non pour des questions de principe comme l’avait fait Gambetta qui voulait en faire l’interprétation officielle des lois de 1875, mais pour des raisons d’opportunité qui faisaient que volontairement la Chambre acceptait de limiter son pouvoir et de s’en tenir aux articles présentés par le ministère.

    124 Par 273 voix contre 201.

    125 Par 283 voix contre 229.

    126 Voir G. Michel, L. Say, Calmann-Lévy, 1899.

    127 Voir aussi Seignobos, op. cit., p. 60.

    128 Politique de constructions scolaires et d’achèvement du réseau de voies ferrées.

    129 La première campagne protectionniste, dont le ministre de l’Agriculture Méline se fait déjà le champion, aboutira en février-mars 1885. Voir plus bas la campagne électorale de 1885.

    130 J.O. du Sénat, séance du 27 juillet, p. 1327 à 1331.

    131 J.O. du Sénat, séance du 27 juillet, p. 1362 à 1366.

    132 J.O. du Sénat, séance du 27 juillet, p. 1332 à 1336.

    133 Quand ce dernier voulait retirer aux députés, à la façon anglaise, le droit à l’initiative des dépenses. Voir plus haut.

    134 J.O. du Sénat, 27 juillet 1884, p. 1333.

    135 Voir plus haut la controverse avec Jules Simon, en décembre 1876.

    136 Poussant son sophisme jusqu’au bout, Léon Say déclara lui-même qu’il n’était pas hostile à l’élection du Sénat par le suffrage universel qu’au demeurant il avait, comme J. Ferry, déjà voté en 1875. La distinction entre « mode d’élection » et « attributions » du Sénat avait été à la base des discussions sur l’organisation du Sénat. Sur ce sujet, voir Julien Feydy, Le Sénat de la IIIe République (Politique mai 1966) où sont analysés les procès-verbaux de la commission des Trente (p. 5 à 69).

    137 La loi sera promulguée le 9 décembre 1884, in extremis, afin de pouvoir jouer pour les élections de janvier 1885, mais il avait fallu vaincre successivement les réticences du Sénat à abandonner le principe de la cooptation interne et la hargne de la Chambre qui avait encore, le 2 décembre 1884, adopté l’amendement Floquct prônant le suffrage universel. L’avocat de la loi devant le Sénat sera Waldeck-Rousseau. Voir G. Caty, op. cit.

    138 Le Congrès ne put aboutir qu’après avoir successivement voté sur de nombreuses questions préalables opposées par le Cabinet aux amendements de : Madier de Montjau (suppression du Sénat), Andrieux (inéligibilité des princes), Laisant et Barodet (Constituante), Pelletan et Floquet (révision illimitée), Cunéo d’Ornano (révision par plébiscite), Rivet (suppression de la dissolution), Desmons (suppression de la présidence), Laguerre (mandat impératif), Cunéo d’Ornano (élection d’un président au suffrage universel). Face à la majorité ministérielle (450) s’opposait la somme des radicaux et des conservateurs variant de 180 à 230 voix. Voir J.O. de l’Assemblée Nationale, 14 août 1884.

    139 Jules Ferry avait dû s’incliner deux fois : une fois devant le Sénat qui voulait que les crédits affectés aux services généraux ne puissent pas être supprimés par voie budgétaire, mais seulement par une loi spéciale, et une fois devant la Chambre qui préféra laisser les choses en l’état plutôt que d’officialiser le pouvoir de contrôle du Sénat.

    140 Le 27 juillet, J.O. Sénat, p. 1362.

    141 Ce qui explique le retard que la France républicaine mettra à voter les lois sociales ou l’impôt sur le revenu adoptés bien plus tôt en Angleterre ou en Allemagne.

    142 Sur le retard pris par la France par rapport à l’Angleterre en ce qui concerne la révolution industrielle et les migrations des populations qu’elle entraîne, voir la bibliographie et la discussion abordée par Marcel Gillet dans la Revue Economique de septembre 1972, p. 723 à 750.

    143 Sur le poids de l’école publique, voir Mona Ozouf, L’École, l’Église et la République, coll. Kiosque, A. Colin, 1963, ou Jacques Ozouf, Nous les maîtres d’école, Julliard, 1967.

    144 Sur l’influence de l’armée et le consensus dont elle est l’objet, voir R. Girardet, La Société militaire dans la France contemporaine, 1815-1939, Plon, 1953, p. 161 et ss.

    145 On peut comparer cette attitude avec celle de Gladstone qui sut utiliser le mécontentement populaire et mettre en jeu sa responsabilité ministérielle, pour obtenir en décembre 1884 une réforme électorale que la Chambre des Lords avait refusée en juillet de la même année. Il faut cependant préciser que la révision ne sollicitait plus guère l’opinion à cette date et que le manifeste de la Ligue révisionniste, siégeant rue Cadet, et signé par Laurent-Pichat ne rencontra aucun écho. De même pour la campagne révisionniste que Clemenceau tenta de mener à travers le pays.

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    Rudelle, O. (1982). Chapitre III. 1879-1885 : la fin du provisoire. In La république absolue. Paris: Éditions de la Sorbonne. https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.71617
    Rudelle, Odile. « Chapitre III. 1879-1885 : la fin du provisoire ». In La république absolue. Paris: Éditions de la Sorbonne, 1982. doi:10.4000/books.psorbonne.71617.
    Rudelle, Odile. « Chapitre III. 1879-1885 : la fin du provisoire ». La république absolue, Éditions de la Sorbonne, 1982, https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.71617.

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