Caillaux et Clemenceau
p. 121-130
Texte intégral
1La majeure partie de l’auditoire, réuni par la Société des amis de Clemenceau, est certainement convaincue de l’inimitié réciproque entre Caillaux et Clemenceau et a de bonnes raisons de le croire : le président du conseil de 1917 n’a-t-il pas traduit en Haute Cour un adversaire politique, présumé défaitiste et qui ne le lui a pas pardonné ? En 25 pages du premier tome de ses Mémoires, Caillaux exécute le personnage de Clemenceau, après avoir annoncé qu’il s’efforcerait d’être aussi juste envers lui que Clemenceau avait été injuste à son égard ! De cette fin de la Grande Guerre, subsistent deux générations, deux appréciations politiques : les caillautistes et les clemencistes, ces derniers plus nombreux parce que le « Père de la Victoire » de 1918 a plus profondément marqué la mémoire collective que la contre-image de « Perd la victoire » répandue ensuite par ses adversaires. De ce rapport de combat, on tire aisément deux portraits antagonistes qu’il est tentant de considérer comme immuables. Or, la réalité de cette mutuelle hostilité ne doit pas faire oublier qu’elle n’a surgi avec cette acuité définitive que dans la conjoncture exceptionnelle de la guerre et au terme de près de deux décennies de compagnonnage politique, sur lesquelles il serait tout à fait erroné de la projeter rétrospectivement. L’évocation de ce cheminement, la comparaison des deux tempéraments et des deux carrières montrent en effet que les deux hommes sont beaucoup plus semblables qu’il n’y paraît et ce n’est pas un paradoxe rhétorique de dire que cette similitude rend compte autant de leur longue proximité que de leur affrontement final, la principale différence étant toujours restée celle de la génération qui les séparait : Clemenceau est né en 1841, Caillaux en 1863.
LEURS TEMPÉRAMENTS
2Quand en 1906 Clemenceau est pour la première fois appelé à une fonction ministérielle et aussitôt après à la présidence du conseil et qu’il confie à Caillaux le portefeuille des Finances comme l’en avait naguère chargé Waldeck-Rousseau entre 1899 et 1902, l’un et l’autre, qui ont respectivement 65 ans et 43 ans, se sont forgés déjà un personnage original et popularisé en un stéréotype familier dans la classe politique et dans la presse d’opinion. Celui de Clemenceau est alors bien arrêté, celui de Caillaux est en voie de l’être. Tous deux se sont affirmés par une volonté de se différencier de leur milieu familial et politique par un choix de comportements qui les distinguent mais les mettent en relief, qui les individualisent mais les isolent, qui les rendent vulnérables mais aussi redoutables.
3Chacun a sa manière de tenir à distance la foule des « autres » ou l’interlocuteur solitaire : accueil rude et bourru, sans précautions oratoires, bref et volontiers expéditif, même sur un ton cordial pour les grands amis, chez Clemenceau ; allure cérémonieuse du geste et du langage, cassante et également expéditive, capable de souplesse sans se renier avec les intimes, chez Caillaux. Ni l’un, ni l’autre ne savent guère écouter beaucoup, ni longtemps un interlocuteur qu’ils préfèrent décontenancer en lui coupant la parole, en l’intimidant par des formules péremptoires, à l’emporte-pièce, en le congédiant sur une image d’autorité et d’excellence qui ne se discutent pas. On finit par dire que leur intelligence est si rapide qu’elle saisit la fin du raisonnement à peine ébauché, ce qui est parfois vrai, mais l’interruption du partenaire est aussi souvent un procédé de relations qui, manié habilement, concourt à édifier d’utiles réputations de leaders. Chacun à leur manière, Clemenceau et Caillaux ont habitué leurs contemporains à une attitude de respect et de crainte préventive qui les préservent des familiarités et instituent d’emblée une relation hiérarchique de subordination. Ils ne connaissent et ne se reconnaissent guère de pairs dans leur entourage social et politique et même, dans le cercle amical des intimes, s’il existe, c’est parce que cette relation de primauté n’a plus à s’imposer artificiellement mais parce qu’elle est assumée instinctivement par ses membres. Les proches collaborateurs sont d’abord des talents dévoués dont la fidélité a su vaincre la répulsion du premier contact rébarbatif, exubérant ou bougon, pour gagner la confiance et mériter une bienveillante amitié ; au demeurant sont-ils toujours des cadets auprès du « patron », qu’ils en soient les continuateurs plus tard dans la politique, comme Georges Mandel ou Émile Roche, ou en demeurent les admirateurs inconditionnels comme Georges Wormser ou Georges Jacquemin.
4Personnages d’autorité, prompts à la répartie et portés à la critique décisive quand ils sont hors du pouvoir, ils sont animés d’une même assurance, d’une même confiance en soi, d’un même orgueil qui guide leur existence et leur carrière sous des dehors apparemment différents. Cette similitude de fond les rapproche puis les séparera, parce qu’ils se reconnaissent d’une même nature et que l’écart de génération en permet la manifestation en 1906.
5Clemenceau n’est pas sans éprouver une certaine sympathie pour ce cadet qui aime faire cavalier seul dans l’opposition proche du gouvernement depuis quatre ans et, dont les manières distinguées et provocantes de « dandy »1 lui rappellent celles qu’il pratiquait au même âge, la quarantaine, dans les années 1880. Au surplus n’a-t-il pas la réputation d’être un bon technicien des finances publiques, ce qui l’a fait découvrir par Waldeck-Rousseau, lequel n’a pas eu à se plaindre de ses insolences, ni de son indiscipline ? C’est ce « collaborateur précieux et dévoué » dont il attend (suivant les termes de Waldeck-Rousseau à son égard rapportés par Caillaux), « l’admirable concours », que Clemenceau choisit pour les Finances, en remplacement de Poincaré. Or Caillaux est encore d’âge et de surface politique à le lui apporter d’emblée sans réserves. Clemenceau, l’aîné, relaye le parrainage dans la vie, successivement donné par Eugène Caillaux, puis par Waldeck-Rousseau. Il est accepté comme tel, avec autant d’affectueuse déférence que d’opportunisme parlementaire. Pourtant Eugène Caillaux, républicain conservateur et catholique, n’avait guère dû entretenir chez son fils Joseph une bien grande sympathie pour Clemenceau, radical et laïque, qui avait attaqué l’ancien ministre des Finances du 16 mai 18772 pour un dépassement de crédits autorisés. Waldeck-Rousseau, paraît-il, se méfiait de Clemenceau, mais, pendant son premier ministère sous sa direction, Caillaux avait su rendre en 1900 un service au directeur de L’Aurore : il en avait conservé la lettre de remerciements, dans laquelle Clemenceau lui promettait de lui « garder une vive reconnaissance »3. La politique générale ne les séparait pas ; Caillaux ne contestera pas à son chef de gouvernement d’en assurer la responsabilité et il voit bien que cette autorité lui est encore nécessaire : pour enlever le vote décisif sur le rachat par l’État de la Compagnie du Chemin de Fer de l’Ouest (25 juin 1908) ou celui sur les taux cédulaires d’imposition dans le projet d’impôt sur le revenu (2 mars 1909). Il s’y soumet en conscience et en en pesant les termes qui qualifieront le mieux son sentiment envers Clemenceau, comme le montre la correspondance du 31 janvier 1909 sur le budget de la Marine4.
6Mais ce compagnonnage consenti de bon gré en 1906 subit l’érosion du temps ; la tutelle paraît de plus en plus lourde à supporter au fur et à mesure que le ministre des Finances s’affirme au parlement et prend une importance personnelle qui lui souffle l’espoir d’être à même de diriger lui-même un gouvernement. C’est chose faite après le vote par la Chambre de l’impôt sur le revenu (mars 1909). Mais, en fait, Clemenceau et Caillaux s’épaulaient mutuellement et maintenaient le cabinet, le premier en trouvant à droite le soutien de sa politique d’ordre, le second rassemblant les gauches, jusqu’aux socialistes, sur sa politique de progrès fiscal : or l’une et l’autre politiques étaient celles de tout le gouvernement. Si le temps de la protection bienveillante et un brin amusée de Clemenceau sur Caillaux est terminé pour celui-ci, il ne s’ensuit pas pour autant une rivalité hostile, si grande fût l’ambition de Caillaux qui n’avait rien à envier sur ce point à Clemenceau.
LEURS CARRIERES
7Ils ont tous deux la même passion du pouvoir ; les années et les épreuves l’ont durcie même si, en leurs débuts, ils éprouvaient une certaine timidité à la manifester, au moment même où les circonstances locales les trouvaient là pour jouer un rôle et prendre une responsabilité. Le Clemenceau de 1870 n’est pas accouru à Paris pour accomplir un destin historique mais il y était quand même en disponibilité politique et, si la rencontre inopinée d’un ami l’amène à envahir avec d’autres le Corps législatif5, à y prendre la parole sans intention préméditée, il saisit l’occasion d’entrer dans la politique, et de transformer en action ce qui pour lui n’était encore que discours et conversation d’opposant à l’Empire : concours de circonstances mais aussi relations de famille sans lesquelles Arago n’eût sans doute pas songé à nommer ce jeune homme de 30 ans maire de Montmartre. Le Caillaux de 1898, une bonne génération plus tard, n’aurait fait que répondre à un appel républicain de l’arrondissement de Mamers pour gagner à la République progressiste de Méline un siège détenu par un inamovible légitimiste. Mais lui aussi était en disponibilité politique et s’il est vrai qu’il esquisse des refus aux sollicitations de candidature, on sait aussi qu’il a tout fait pour qu’on les lui présente et qu’il refuse pour mieux engager ses nouveaux amis dans l’union qui le soutiendra : concours de circonstances locales, mais aussi influence d’un nom connu dans le milieu politique parisien et dans la Sarthe en dépit des ambiguïtés que son évocation pouvait avoir6.
8Deux points de départ différents donc pour une même passion : un opposant, médecin sans véritable clientèle, un gouvernemental, inspecteur des finances en service, mais l’un et l’autre issus d’un même groupe social : la bourgeoisie montante et conquérant l’appareil public de l’État. Clemenceau père, médecin, avait les ressources suffisantes pour entretenir les études médicales de son fils, puis ses séjours peu lucratifs aux États-Unis, comme Caillaux père, ingénieur puis administrateur du PLM, le put pour faire de son fils un haut fonctionnaire. On aperçoit la même tutelle morale, politique et financière des pères, inégalement satisfaite, puisque Caillaux aurait souhaité un fils polytechnicien comme lui, alors que Clemenceau a un fils médecin en mesure de lui succéder. La politique soustrait finalement les héritiers à ces destins professionnels.
9La famille Caillaux paraît plus fortunée que la famille Clemenceau mais si elles ont possédé un château, le châtelain au début du siècle n’est pas Caillaux mais Clemenceau. Le Château d’Yvré-l’Évêque est sorti de la famille et la maison de Mamers est d’aspect nettement moins cossu que la résidence de L’Aubraie. La situation immobilière reflète peut-être deux degrés d’un comportement envers l’argent dans un milieu semblable, où, sans jamais abonder, il n’a jamais vraiment manqué. On est plus modeste, plus économe, plus comptable chez Caillaux que chez Clemenceau ; on tient à son indépendance financière tandis que Clemenceau est constamment à la limite, fréquemment au-dessous, de ses moyens, mais non à cause d’une existence prodigue et frivole. Leur vie matérielle ordinaire sacrifie peu au luxe et au modernisme du confort, Clemenceau se fait installer une baignoire rue Franklin vingt ans avant que Caillaux n’admette le chauffage central à Mamers, où, dans les chambres, on trouve cuvette et broc à eau comme à Saint-Vincent-sur-Jard. Un fond d’éducation bourgeoise et classique leur est commun, même si des préférences personnelles distinguent les sensibilités : Clemenceau est helléniste, Caillaux, latiniste ; Clemenceau est proche des artistes, des peintres, Caillaux préfère la lecture des nouvellistes, classiques ou réalistes, et des poètes : il aime et cite, non sans coquetterie culturelle. Voltaire et Verlaine dans des discours où on les attend le moins ; ses relations avec Anatole France n’ont rien de semblable à l’amitié prolongée de Clemenceau avec Monet. Entre Rome et Athènes, France et Monet, sinon même entre la collection de Tanagras et de figurines levantines et celle des Kogo, il y aurait matière à essai de psychopolitologie comparée...
10Mais si l’on embrasse l’ensemble des deux itinéraires politiques, les parallélismes à une génération d’écart ne laissent pas d’étonner. Après une entrée facile dans la politique, on se fait un nom au parlement et une réputation dans la classe politique ; vingt ans après, un accident politico-judiciaire brise la carrière, croit-on, l’interrompt en fait pendant une décennie, entre la cinquantaine et la soixantaine. La passion et la volonté sont trop fortes pour accepter une nouvelle existence, une reconversion professionnelle hors des cercles gouvernementaux : on en reste tangent en se consacrant au journalisme et à la littérature politique d’actualité et, le temps aidant, on retrouve le pouvoir et le prestige officiels dans l’État. Les dernières années sont celles d’un censeur du temps présent au critère de ce qu’il aurait fallu faire dans le sillage de son œuvre passée, dont on exécute les comparses et les concurrents. Dans le déroulement détaillé, chaque trajectoire personnelle accuse des amplitudes différentes, en fonction de la conjoncture générale et de la nature particulière de l’événement qui les causent : Clemenceau subit un discrédit moins grand après Panama que Caillaux après l’affaire du Figaro et plus encore celle de la Haute-Cour ; il a plus d’entrées dans le milieu de la presse que Caillaux dans la même situation et peut même avoir son propre journal parisien, ce que Caillaux, pourtant plus fortuné, n’aura jamais. Ecarté du parlement sans avoir exercé de fonctions ministérielles, Clemenceau y rentre et accède à la direction du gouvernement à deux reprises ; Caillaux en 1920 était ancien président du conseil et, amnistié, réintégré dans la vie publique, n’y retrouvera qu’un ministère, fût-il même paré du titre inventé pour lui en 1926 de vice-président du conseil. La retraite de Clemenceau en 1920, à 79 ans, lui est imposée différemment de celle qu’en 1940 doit prendre Caillaux à 77 ans, l’un et l’autre pleins de regrets amers sur l’ingratitude du monde. Les différences ne manquent assurément pas qui individualisent les carrières des deux hommes, mais sur un profil d’ensemble très semblable. Au-delà de cet aspect qu’on pourrait juger accessoire, Caillaux et Clemenceau ont-ils une idéologie antagoniste ?
LEURS PROJETS ET LEURS ACTES POLITIQUES
11Clemenceau et Caillaux sont tous deux éloignés des extrêmes politiques, du socialisme à gauche, de la nostalgie monarchique à droite. Le cheminement de Clemenceau a peut-être été parfois aussi sinueux que celui de Caillaux à ses débuts ; il a en tout cas précédé de longtemps l’évolution de la majorité électorale vers le radicalisme, tandis que Caillaux en a épousé le mouvement progressif et l’a personnellement consacré, avec l’éclat conforme à ses ambitions, en entrant – et pour le présider – au parti radical en 1913. De cette idéologie radicale, tous deux partagent le sentiment laïque, mais sans se laisser entraîner au laïcisme militant : au moment de la Séparation qu’ils approuvent et qu’ils votent en 1905, ils ont pris leurs distances envers le combisme et on connaît le choix de Clemenceau dans l’épisode des « inventaires ». Il défend l’ordre contre le désordre, car il est homme d’autorité, pour lui-même comme pour l’État, quand il a la charge de le représenter. Caillaux qui ne l’est pas moins, pense et agit comme lui en ce domaine. Clemenceau fait arrêter les leaders de la CGT en 1908, Caillaux fait emprisonner les anarchistes (Hervé) et les militants socialistes trop exubérants (tel Gustave Delory) en 1911. Il s’estime moins « policier » que le « premier flic de France » et se défend de recourir aux informations des agents de basse police ou à leur manipulation, mais il a, – et il sait qu’on sait ou suppose qu’il a –, lui aussi, son stock de petites histoires compromettantes recueillies tant dans l’héritage de Waldeck-Rousseau qu’à son passage place Beau veau en 1911.
12Tous deux désirent corriger les inégalités sociales et faire œuvre de progrès et de réformisme, Clemenceau par la voie des rapports du travail (création du ministère du Travail, institution d’une première forme de repos hebdomadaire, loi des 8 heures en 1919), Caillaux par la voie de la fiscalité (impôt général sur le revenu).
13Ils se sentent et sont des hommes de Gauche qui combattent à leur manière une forme de conservatisme et se rassemblent sous la bannière imprécise mais mobilisatrice de la « majorité républicaine ». Clemenceau y met plus de fougue et de chaleur peut-être que Caillaux, plus abstrait et plus conceptuel, mais c’est affaire de tempérament. Ils aperçoivent et dénoncent dans l’inculpation de Dreyfus une conspiration des « forces réactionnaires » agissant sous le couvert du haut commandement, de la magistrature et du clergé catholique et consacrant une intolérance et une injustice auxquelles ils sont tous deux « réfractaires »7. S’ils deviennent dreyfusards au terme d’une démarche différente, dans laquelle le calcul politique a sa place, ils se rejoignent bien sur une conception semblable de la justice partagée par ceux qui se reconnaissent dans la « majorité républicaine ». C’est en son nom que Clemenceau dirige la délégation qui presse Poincaré de renoncer à sa candidature à l’Élysée, en janvier 1913 ; Caillaux en est, goguenard il est vrai, si on en croit Poincaré. Ainsi, transcendant le clivage des générations, la politique intérieure rapproche plus qu’elle ne sépare Caillaux et Clemenceau de 1906 à 1914. Leur divergence concerne-t-elle alors la politique extérieure ?
14Sans cultiver le paradoxe, on peut même affirmer qu’elle n’est pas la raison principale du premier heurt entre les deux hommes en janvier 1912. Certes Clemenceau désapprouve autant le style des négociations conduites par Caillaux pendant la crise d’Agadir que son choix de négocier avec une Allemagne présumée, à tort, agresseur de la France dans la question marocaine, mais sa grogne, propagée dans les milieux politiques, ne va pas jusqu’à vouloir renverser le cabinet Caillaux et désavouer le traité du 4 novembre 1911 avec l’Allemagne. S’il provoque la dislocation du cabinet Caillaux, c’est, de l’aveu même de Caillaux, parce qu’il lui a été lancé un défi inconsidéré et qu’il ne pouvait pas ne pas le relever, dès lors que toute son attitude en commission ne l’avait nullement sollicité. La divergence s’extériorise par un conflit de personnalités, son mobile profond demeure mais on ne le voit pas susciter de nouveau conflit avant la guerre, bien que le clivage entre deux politiques extérieures soit perçu dans le monde politique à travers leurs deux personnalités, pourtant toutes deux de la majorité radicale.
15Le vote de la loi de trois ans (août 1913) ne met pas en pleine lumière leurs conceptions différentes, tant leurs plans d’attaque sont ambigus. Clemenceau la vote, après avoir en vain demandé son renvoi en commission pour révision de ses modalités militaires. Caillaux qui ne l’a pas votée n’a pas attaqué le principe du renforcement de la défense nationale, mais les moyens choisis et surtout les incidences financières de son application. La nuance est de degré dans la perception du danger international et dans la nature de la riposte préventive à lui opposer. C’est à ce niveau que le mythe s’est emparé du terrain et a obscurci la réalité des personnalités.
16Il est aussi absurde de faire de Clemenceau un partisan de la revanche en recourant à la violence internationale que de faire de Caillaux un partisan d’une politique d’abandon et de soumission à la puissance allemande. Si Clemenceau voit bien que l’expansion coloniale puis impérialiste faisait le jeu de Bismarck, en détournant hors d’Europe les énergies, les fonds et les soldats français, ce n’était pas pour préparer l’offensive, mais se maintenir en état de vigilance contre un voisin suspecté de vouloir renouer le combat. Quand, près de deux décennies après la démission de Bismarck, il est président du conseil, la diplomatie qu’il laisse faire (plutôt qu’il ne l’inspire) est toute de détente avec l’Allemagne : l’incident – modeste – des « déserteurs de Casablanca » est soumis à la Cour Permanente d’Arbitrage ; l’accord franco-allemand de février 1909 qui laisse le Maroc politique aux Français, partage le Maroc économique entre Français et Allemands. Ce ne sont pas là les signes d’une politique agressive ou même aventureuse qui sera le fait du gouvernement Monis-Cruppi (Affaires Étrangères) – Caillaux (Finances) au printemps 1911 et conduira à Agadir.
17Mais Caillaux qui en juillet 1911 est devenu chef du gouvernement sait trouver rapidement et habilement les voies d’une issue pacifique, négociée et lucrative pour l’expansion impériale française8. Il analyse en termes de puissance économique et financière la crise marocaine avec l’Allemagne que d’autres sont enclins à n’apprécier essentiellement qu’en termes de rhétorique psychologique et de forces armées respectives. Caillaux considère que la paix européenne passe nécessairement par l’entretien de relations ordinaires avec l’Allemagne, nonobstant l’existence d’un litige irréductible autrement que par une rétrocession, celui de l’Alsace-Lorraine. Ce litige ne doit cependant pas paralyser toute la vie diplomatique, dès lors qu’on le sait insoluble sans une guerre. Le dénouement de la crise d’Agadir n’est obtenu que par la réanimation du dialogue économique et financier avec l’Allemagne, pratiqué tout au long du ministère Clemenceau de 1906 à 1909.
18Malgré ces convergences de fond, l’anecdote, au besoin développée en calomnie à grand tirage, a prévalu : Clemenceau est anglophile, parce qu’il n’aime pas les Allemands depuis 1870, s’en fait une idée bien arrêtée pendant ses cures à Carlsbad et a eu Cornelius Herz pour commanditaire ; Caillaux est germanophile parce qu’il a traité en 1911 et qu’il a eu des mots violents sinon maladroits avec l’ambassadeur de Grande-Bretagne. Il faut peu de choses pour en faire des agents tenus l’un par l’Angleterre, l’autre par l’Allemagne ; Caillaux franchira ce pas à l’égard de Clemenceau qui ne paraît pas l’avoir fait pour Caillaux, même après le procès. En tout cas, Londres et Berlin ne sont pas insensibles à ces réputations, rétrospectivement absurdes.
19Après l’élection de Poincaré en janvier 1913, l’ambassade allemande à Paris compte les points dans la lutte entre les cabinets que constitue le Président de la République et la majorité radicale de la Chambre. Dès le 23 mai, elle prévoit la chute de Barthou et envisage l’alternative possible pour sa succession : Caillaux ou Clemenceau. Comme on entrevoit une certaine détente entre Poincaré et Clemenceau, on pense que ce sera lui que choisira Poincaré, parce qu’il partage son « chauvinisme ». Caillaux, jugé trop anglophobe, donc trop favorable à l’Allemagne, sera écarté. Mais on ne prévoit pas qu’en octobre il deviendra président du parti radical, formant avec Combes et Clemenceau « la Trinité radicale » que le dessinateur Abel Faivre caricature pour le Figaro9. Néanmoins, quand Caillaux renverse Barthou en décembre, il ne lui succèdera pas plus que Clemenceau. L’option ne se représentera qu’en 1917.
L’AFFRONTEMENT DÉCISIF
20La guerre et sa durée libèrent des contraintes que la paix imposaient à l’appréciation des mobiles et de la conduite de la diplomatie envers l’Allemagne. Clemenceau peut renouer avec son passé de 1870-1871, son souvenir de la défaite militaire à laquelle il n’a pourtant aucune part de responsabilité et l’espoir de redresser une faute historique commise envers la France et d’en châtier l’auteur. L’intensité du passé est moins grande chez Caillaux qui avait 7 ans en 1870. Ici joue à nouveau l’écart de génération, qu’accentue celui des cultures et des formations, déjà révélé par l’analyse et le traitement de la crise d’Agadir.
21Clemenceau pas plus que Caillaux n’est appelé à entrer dans les gouvernements d’Union sacrée qu’il ne se prive pas de critiquer dans L’homme enchaîné, ni de harceler comme président de la commission sénatoriale de l’armée. C’est un opposant beaucoup plus remuant et plus véhément que Caillaux, isolé et confiné dans une réserve qui lui pèse. Il n’en brûle pas moins du même désir d’être appelé au gouvernement que son aîné Clemenceau, mais son approche du problème ne privilégie pas les mêmes données, ni surtout leurs incidences lointaines : il se préoccupe plus que Clemenceau du coût démographique, matériel et financier de la guerre et de la meilleure manière de le limiter par un arrêt des combats qui soit aussi une victoire française. Sa vision est en 1917 beaucoup plus globale et prospective que celle de Clemenceau : il n’est que de comparer son discours prononcé à Mamers le 22 juillet 1917, à celui de Clemenceau, du même jour, au Sénat et dans lequel il attaque la gestion ministérielle de Malvy, trop laxiste pour conduire à la victoire10.
22Grâce aux campagnes de presse nationaliste et royaliste contre les « traîtres » ayant eu des relations avec Caillaux et contre une paix négociée qui ne pourrait être, de ce fait, qu’allemande et donc de défaite ou de trahison pour la France, à la faveur surtout du procès de Caillaux en Haute Cour, on a fini par croire que son projet gouvernemental était antagoniste de celui de Clemenceau et que l’option était entre la défaite avec Caillaux et la victoire avec Clemenceau : Poincaré avait eu le sens patriotique de choisir la voie de la victoire, le bon choix puisque les événements immédiats l’avaient consacré. Or c’est une légende que n’accrédite même pas le Journal publié par Poincaré. Il n’a pas eu à exercer un choix entre deux stratégies militaires, entre deux méthodes de conduite de la guerre, parce que Caillaux ne réclame rien moins que ce que fera Clemenceau : un durcissement jacobin de l’autorité publique, un puissant effort offensif pour remporter sur le terrain un avantage et, dans cette position, « marier la solution diplomatique et la solution militaire ». A ce dernier stade, s’esquisse la différence entre la stratégie de Clemenceau, parce qu’elle conditionne les conséquences de la victoire recherchée de la même manière. Poincaré se détermine en fait pour Clemenceau parce qu’il est assuré d’une plus large majorité parlementaire que n’en aurait Caillaux, du fait que toutes les droites en ordre compact le soutiendront pour empêcher un déplacement de la majorité à gauche et que Caillaux, réputé rassembler derrière lui les socialistes et les révolutionnaires en sus d’un gros bataillon radical, n’est en fait pas sûr de cette coalition qui le lierait à l’extrême-gauche. Le péril qu’il paraît faire courir à l’ordre intérieur, sans commune mesure avec l’image « défaitiste » ou « pacifiste » qu’une partie de la presse polémique diffuse de lui, le fait écarter du pouvoir et même des consultations politiques que Poincaré, qui le considère pourtant comme un chef de gouvernement possible, mène après la chute du cabinet Painlevé.
23Aussitôt constitué le gouvernement de Clemenceau, l’échec de Caillaux suit une logique de temps de guerre... Il n’est plus qu’un facteur de désordre qu’il convient de neutraliser, fût-ce pour dissuader qu’on le suive. L’inculpation, l’arrestation en janvier 1918 sont cohérentes ; Caillaux est empêtré dans l’étoupe d’une procédure qui se nourrit d’elle-même. Clemenceau s’en prend non à l’homme, mais à sa politique, même si, derrière lui, d’autres se précipitent pour atteindre l’homme autant et plus que sa politique passée. « Il brise, s’il est le plus fort », dira Caillaux, reconnaissant qu’à la raison d’État ne se mêlait pas de haine et admettant même, mais beaucoup plus tard, qu’à la place de Clemenceau, il en eût fait sans doute autant...11.
24Cet affrontement de personnalités, résolu par l’écrasement de celle qui jouissait alors de la moins bonne équation parlementaire, a figé dans la mémoire collective un état ultime de leurs rapports personnels et politiques, porté à un degré d’acuité à l’unisson d’une conjoncture exceptionnelle. Pourtant peu rancunier, Caillaux ne l’a jamais pardonné à Clemenceau et aucune reconciliation même superficielle n’eut jamais lieu entre eux, non plus du reste qu’avec Poincaré et pour des raisons analogues. Le privilège de l’âge, dernier effet de l’écart de génération, a permis à Caillaux, survivant à Clemenceau, de se poser dans ses Mémoires, jusque dans les dernières pages qu’il écrit en 1940, comme l’antidote, potentiel car inemployé, de Clemenceau. Comme le souvenir arrêté à 1917, cette contre-légende éclipse tout ce que le passé commun recelait de convergences et de ressemblances, en définitive plus importantes que la divergence finale. Peut-être Caillaux et Clemenceau se ressemblaient-ils trop par leurs tempéraments et par leurs vies publiques pour ne pas se heurter quelque jour. Il n’est point lieu de rendre justice ni à l’un ni à l’autre, mais de faire justice des fâcheuses traditions sur leurs rapports mutuels dans l’histoire politique française et Clemenceau n’était pas si loin de la vérité quand il disait en décembre 1917 devant la Commission de la Chambre que Caillaux était sans doute le seul homme avec lequel il n’avait jamais eu jusque-là de polémique : « C’est rare, mais c’est comme cela »12.
Notes de bas de page
1 Le terme vient naturellement sous la plume des biographes qui évoquent les recherches d’élégance et de distinction extérieure du Clemenceau et du Caillaux de la quarantaine : Ph. Erlanger parle du « dandy républicain » (1974) et G. Suarez évoquait la similitude de comportement des deux hommes dans son Clemenceau (1930), p. 409 ; la formule est des plus répandues pour le Caillaux des années 1900.
2 Citations de J. Caillaux, Mes Mémoires, t. I, successivement p. 212, 183, 213 sur les mots et opinions de Waldeck-Rousseau. Clemenceau avait après le 16 mai 1877 poursuivi Eugène Caillaux pour avoir engagé plus de crédits qu’il n’était autorisé à le faire en vue d’acquérir le pavillon de Marsan, alors qu’il était ministre des Travaux publics en 1975. Ce harcèlement fut épisodiquement repris par d’autres jusqu’en 1892. P. Vergnet, en retrace une chronologie, Caillaux (1918), p. 18- 24.
Sur le parrainage moral de Clemenceau, cf. notre interprétation : J.C. Allain, J. Caillaux, le défi victorieux, (Imprimerie Nationale, 1978), p. 93. L’importance rétrospective de Clemenceau, fût-ce pour se définir contre lui, transparaît dans l’occurrence de son nom dans le texte des Mémoires : l’index le montre presque autant cité que Poincaré qui est le premier à l’être quantitativement. Le chapitre X du tome ! a été écrit avant 1930 ; les évocations des pages 257 et 263 du tome III datent de 1940. Caillaux avait apprécié la rétrospective cinglante et méthodique de la vie de Clemenceau, publiée par G. Michon en juin 1930 dans Évolution.
3 « J’ai hâte de vous remercier, cordialement, mon cher ministre, de la décision que vous venez de prendre en faveur de mon ancien collègue Paul Cotte. Je vous en garderai une vive reconnaissance. Croyez-moi tout à vous. G. Clemenceau », 10 avril 1900.
Paul Cotte avait été député du Var de 1876 à 1881. Nous ne connaissons pas la nature du service rendu.
4 Nous avons commenté la minute conservée par Caillaux de cette lettre, particulièrement travaillée nuitamment, dans la biographie citée note 2, p. 94. L’original adressé à Clemenceau avait été racheté par M. Wormser ; le colloque a permis de relier l’existence de ces deux documents. Le texte envoyé et conservé dans le fonds Clemenceau est le suivant :
« Dimanche matin 5 heures, 31.1.09. Mon cher Président. Après notre entretien dont je ne saurai jamais vous dire quel souvenir je garde, je suis rentré me plonger dans mes réflexions et dans mes chiffres. J’ai travaillé, j’ai médité, j’ai interrogé ma conscience pendant toute une nuit d’insomnie et je viens vous dire très simplement je ne peux pas... Je ne peux pas abîmer ou courir le risque d’abîmer les finances de mon pays. Je dois d’autant plus soigneusement les préserver que, à mon sens, une nation ne vaut et surtout ne vaudra dans l’avenir que dans la mesure où elle sera forte économiquement et financièrement. Je serai, cela va de soi, à votre disposition dès lundi pour commenter ces quelques phrases. Croyez, mon cher Président, à ma bien vive et profonde affection. J. Caillaux ».
Réponse de Clemenceau : le 31 janvier :
« Mon cher ami. Je ne peux pas vous dire quel chagrin m’a causé votre lettre, quand je devais croire que tout était arrangé ! Comme vous l’avez bien compris, il faut que nous ayons un entretien demain matin. Je vous attendrai, si vous le voulez bien à 10 h. moins 1/4. Affectueuse poignée de main ».
5 Voir la correspondance publiée sur ce point par G. Wormser dans son dernier livre Clemenceau vu de près, p. 55, sqq.
6 J.C. Allain, o.c., chapitre VII.
7 Nous étendrons à Caillaux le qualificatif appliqué à Clemenceau par G. Monnerville dans sa contribution au Clemenceau (1974), p. 139.
8 Sur la politique allemande des gouvernements français de 1906 à 1911 et sur les réponses de Caillaux en juillet 1911, cf. J.C. Allain, Agadir 1911. (Publications de la Sorbonne, 1976).
9 Archives diplomatiques allemandes de Bonn : Frankreich 87, vol. 92, Frankreich 105 – 1 (vol. 30), 107 (vol. 20), 116 (vol. 26) aux dates évoquées et Grosse Politik..., t. 37 et 39.
Le dessin de Faivre occupe la première page du supplément illustré et en couleurs du Figaro du 31 décembre 1913.
10 Le discours de Clemenceau est repris dans Discours de guerre (1968), p. 65-129, sous le titre significatif « le défaitisme » ; celui de Caillaux n’a jamais été republié depuis sa diffusion contemporaine en brochure.
11 Nous analysons et réévaluons en détail cette conjoncture politique de 1917 et l’option « Caillaux ou Clemenceau » dans le second volume de la biographie de J. Caillaux. L’orade, chapitre 7 et 8, (Imprimerie Nationale, 1981).
12 Rapport Faisant de la Commission de la Chambre des députés, chargée d’examiner la demande de levée d’immunité parlementaire de Caillaux, décembre 1917. Propos repris (comme tenu « un jour »...) dans J. Martet, Le silence de M. Clemenceau, p. 128, en note d’un dialogue du 28 janvier 1928 qui montre les sentiments sarcastiques de Clemenceau envers Caillaux et peu propices à une réconciliation ; les propos rapportés par R. Benjamin, Clemenceau dans sa retraite (1930), ne les démentent pas.
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