En relisant la « Mêlée sociale »
(Clemenceau et l’idée socialiste dans les débuts de la Troisième République)
p. 85-92
Texte intégral
1Le choix de l’idée de Justice, pour thème d’un colloque consacré à Clemenceau, est bien naturel. Justice pour un homme ? et l’on pense à Dreyfus réhabilité. – Justice pour un pays ? et l’on pense à l’Alsace-Lorraine reprise. – Mais il existe aussi une Justice pour les groupes sociaux malheureux, une justice sociale ; le nom de Clemenceau vient alors moins rapidement à l’esprit. En cette matière l’idée qui s’impose aujourd’hui est celle de Socialisme, et, par rapport au socialisme, l’image de Clemenceau est celle d’un ennemi.
2En matière sociale, ce que le lecteur cultivé d’aujourd’hui évoque de Clemenceau, c’est le « briseur de grèves » de 1906-19091, l’antagoniste de Jaurès dans de célèbres joutes oratoires autour du socialisme, le chef du gouvernement de 1919 enfin qui déclarait la guerre à une SFIO alors réputée révolutionnaire. C’est ce Clemenceau du XXème siècle qui demeure surtout dans les mémoires. Que si, approfondissant des souvenirs scolaires, notre lecteur cultivé remonte jusqu’au Clemenceau du XIXème siècle finissant, celui des années 80 et 90, les bribes d’images qui surviennent sont celles du « tombeur de ministères » que le scandale de Panama vint réduire pour un temps au silence. Pourtant, dans la haute époque de la République qui va de la victoire politique de 1877-79 au grand tournant de 1898-99 imposé par l’affaire Deryfus, la difficile naissance, au travers de cruelles luttes, d’un courant politique socialiste est un fait historique considérable. Et dans ces luttes initiales le socialisme eut bien souvent Clemenceau à ses côtés. Clemenceau côtoie les socialistes comme député radical de 1881 à 1893, il les soutient ensuite comme journaliste dans la Justice, et c’est « cette merveilleuse série d’articles »2 des années 93, 94, 95 qu’il rassemble en 1895 en un volume au titre significatif de la Mêlée sociale3. Voilà vraiment le document qui s’impose pour saisir la pensée de Clemenceau au moment où elle approcha le socialisme de plus près, d’assez près pour inspirer un engagement quotidien presque toujours commun ou solidaire.
3Proche du socialisme donc, mais distinct. La « mêlée sociale », ce n’est pas exactement la « lutte des classes » ; il y a dans « lutte des classes » quelque chose de simple et de rationnel, dans « mêlée sociale » au contraire l’idée d’un tourbillon confus d’éléments multiples – mais n’anticipons pas sur l’analyse, et ne faisons pas semblant de la voir impliquée tout entière en deux formules !
4Cherchons plutôt dans les textes de la Mêlée sociale toutes les occurrences de « socialisme » et de « socialistes » et voyons comment Clemenceau s’exprime et se définit en ces occasions. Ce sera tout le contenu de cette modeste contribution.
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5Avant d’aborder cette entreprise, il convient cependant de préciser que la Mêlée sociale ne se réduit pas aux articles sur la Justice sociale proprement dite (économie, salaires, grèves, syndicats, etc.). Bien d’autres problèmes humains y sont abordés, et qui évoquent bien des polémiques toujours actuelles : l’horreur de la peine de mort, la rudesse si souvent inefficace de la prison, la justice mal rendue au pauvre gibier des « flagrants délits » ; il n’est pas jusqu’aux drames de l’ « auto-défense » qui n’aient été traités, avec l’histoire du petit soldat qui volait une poignée de cerises et que le propriétaire du verger abattit d’un coup de fusil4. La presse « radicale » d’aujourd’hui (radicale au sens étymologique, ou encore aux sens anglais ou italien du mot, l’ultra-gauche) se prive de bien belles pages en ne les citant pas... Mais c’est qu’on les ignore, ces pages, faute de songer à les rechercher, tant est forte aujourd’hui l’image du Clemenceau de 1919, nationaliste et autoritaire, donc présumé bien-pensant.
6Mais revenons, et pour ne plus le quitter, au Clemenceau des années 1890.
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7La Mêlée sociale comporte deux groupes de passages où sont comprises des occurrences de « socialisme » ou de « socialistes », ceux qui comportent mention d’approbation ou de solidarité, ceux qui comportent au contraire une prise de distance critique, ne serait-ce que par scepticisme. Voyons les premiers.
8Pour défendre les syndicats ouvriers, légaux mais trop souvent en butte à l’arbitraire patronal, il n’y a que deux partis en présence, et le bon parti, celui dont Clemenceau se réclame évidemment, « c’est le parti avancé, allant du simple radical au socialiste révolutionnaire »5.
9Même analyse, dans le microcosme du bassin charbonnier du Nord : « Le Réveil du Nord est un journal socialiste de Lille, mal vu des Compagnies de charbonnage, des magistrats de la République, des préfets, des ministres, des évêques et des journaux modérés. Tout ce qui représente, à un titre quelconque, l’ordre terrestre ou divin est conjuré contre cette déplorable feuille qui, en plein pays minier, tient tête aux rois de la mine.
10En ces pays noirs, il n’y a que deux partis : on est pour ou contre les grands charbonniers »6. Il va de soi – tout l’article le montre – que Clemenceau a pris place dans le camp du Réveil socialiste, contre le parti de l’ordre.
11Les socialistes ? Ils ont raison de dénoncer l’inhumanité des conditions de travail des mineurs. Ils déclament, dit-on ? que ne leur répond-on en réalisant les réformes possibles !7.
12Les socialistes, ici associés avec les anarchistes et... les chrétiens du temps de Jésus – Christ, appartiennent à la grande famille de ceux pour qui le droit à la vie est supérieur au droit de propriété ; ils ont raison8.
13Les socialistes réclament qu’on transgresse les lois naturelles de l’économie politique ? où est le scandale ? tout le progrès de l’humanité ne consiste-t-il pas à transgresser ce qui est naturel, comme la tour qui s’élève ou le pont qui enjambe le fleuve défient la loi naturelle de la pesanteur ?9.
14Plus prosaïquement, les socialistes (avec Jules Guesde) ont raison contre les économistes (Léon Say) lorsqu’ils dénoncent dans la richesse le produit du travail accompli par d’autres10. Ils ont raison lorsqu’ils affirment qu’on peut diminuer la durée du travail sans provoquer de catastrophe économique11.
15On serait bien inspiré en France de prendre modèle sur les excellentes enquêtes ouvrières des socialistes britanniques12, ou sur les recherches des « socialistes de la chaire » allemands13.
16A cette gerbe d’arguments, et d’éloges, Clemenceau en ajoute enfin un dernier qui, de sa part, ne devait pas être le moindre : par leur attention à la défense des pauvres, des humbles, par leur souci de tirer de la démocratie toutes ses conséquences, les socialistes sont dans le prolongement logique de la République14.
17Pourquoi Clemenceau ne se dirait-il donc pas socialiste comme eux ? – Après les motifs d’adhésions, voici les réserves.
18D’abord, le socialisme n’est pas seulement un combat social et un « esprit », c’est aussi un système, et, au système, Clemenceau ne croit guère. Par trois fois il le qualifie de « hardi », et le contexte montre que la hardiesse est ici un défaut.
19Aura-t-on un jour une répartition plus équitable des richesses entre les hommes ? « problème hardi »15. C’est un « beau rêve » que le « socialisme hardi »16. Le socialisme est un volontarisme ambitieux, or l’Humanité ne se laisse pas brusquer, elle résiste à la « hardiesse »17.
20Système trop sûr de lui, le socialisme paraît parfois subordonner le bien du jour à sa complète victoire à venir. Or, pense Clemenceau, devant l’injustice qui crie, il faut agir sans attendre, et faire les réformes partielles peut-être mais possibles18.
21Enfin, système trop complet, le socialisme, à la limite, pourrait inclure un risque d’écrasement de l’individu. Or pour Clemenceau l’individu est la valeur suprême. Ce n’est pas à la société de résoudre le problème du bonheur des gens, elle doit permettre à l’individu de le rechercher à sa manière19.
22Poussé au bout de sa logique, le socialisme, que Clemenceau dans ce cas préfère appeler « socialisme intégral » ou « communisme », deviendrait un danger symétrique de celui que représente l’individualisme absolu des économistes libéraux : danger d’écraser l’individu réel. Pour Clemenceau, pas d’autre solution que de faire toutes les réformes possibles dans le présent, et d’éveiller les esprits par l’éducation pour une meilleure recherche commune et libre de l’avenir20.
23Généralisant la réflexion, Clemenceau avance même que la société se meut nécessairement entre deux pôles, l’aspiration à l’Anarchie (celle des anarchistes ? ou des économistes libéraux ?) et l’aspiration au Communisme (à la « souveraine puissance d’une communauté pourvoyant aux besoins de tous »), et que l’absolu de chaque mouvement est mauvais21.
24Ainsi, autant Clemenceau nous paraissait solidaire du Socialisme (tout court), dans son « esprit », dans ses luttes concrètes et présentes, autant nous paraît-il méfiant à l’égard du socialisme « intégral » ou « communisme » qui prétendrait s’instaurer comme un avenir d’organisation perpétuel.
25On pourrait confirmer ces impressions, et plus précisément ce balancement d’impres sions positives et négatives, en examinant dans la même Mêlée sociale les textes où des socialistes sont cités nominativement.
26Nous avons déjà rencontré Jules Guesde, préféré à Léon Say à propos du problème de la plus-value. Mais en un autre texte, à propos d’une joute théorique sur la difficile question paysanne, Guesde et Jaurès sont renvoyés dos à dos avec les libéraux bourgeois Méline et Jules Roche22. Marx n’est cité qu’une fois, lorsque Clemenceau lui emprunte non pas même la notion mais la formule frappante « d’armée de réserve du travail »23. En revanche sont évoqués en termes d’éloge les députés-mineurs Basly et Lamendin24, Édouard Vaillant, comme auteur d’une proposition de loi sur les huit heures25, et Baudin, comme un bon meneur de grèves, ferme, courageux en même temps que calme et – s’il le faut – capable d’apaiser les colères26.
27En somme, nous retrouvons devant les hommes la même sorte de jugement que Clemenceau formulait devant les mentions plus abstraites : réticent quand les leaders font de la théorie, amical quand ils participent aux luttes concrètes du moment.
28Le « socialisme » qu’ils réclament pour demain, Clemenceau s’en méfie, la « justice sociale » qu’ils tentent d’apporter aujourd’hui, il y adhère, et telle reste sa formule.
29Notre seule contribution personnelle originale à l’érudition Clemenciste consistera précisément ici à faire connaître une lettre familière écrite par Clemenceau, nouvellement élu sénateur du Var, à son collègue Reymonencq27. Il fait état de ses démarches auprès du ministre de la Marine Camille Pelletan pour l’application de la journée de 8 heures au travail dans les arsenaux, et il conclut ainsi :
« ... toutes les fois que vous aurez un acte utile à me signaler dans la bonne direction, n’hésitez pas à m’écrire. C’est pour agir que je suis mandataire du peuple.
En avant pour la justice sociale et la pleine liberté de la pensée ! A vous de tout cœur. G. Clemenceau. »
Justice sociale, oui, mais non socialisme, telle est bien toujours la formule.
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30Il conviendrait maintenant de s’attacher à un problème plus général, et que nous avons seulement entrevu : de quelle pensée, de quelle conception du monde et de la vie dérivaient ces prises de position ? A quel courant philosophique attribuer Clemenceau ?
31La place nous manque ici pour traiter complètement ce problème, et par exemple pour démêler ce que doit Clemenceau au positivisme ou au darwinisme. Nous nous contenterons d’une notation bien partielle mais peut-être suggestive.
32En entrant an Sénat en 1902, Clemenceau – comme on sait – choisit de prendre place dans le fauteuil du premier rang de la travée d’extrême-gauche qui avait été celui de Victor Hugo de 1876 à 1885. Or cette revendication d’héritage nous semble aller plus loin qu’un simple hommage au plus fameux des Pères de la République. On ne peut en effet qu’être frappé par la parenté de la métaphysique implicite de la Mêlée sociale avec celle des Misérables et de la Légende des Siècles.
33Il n’y a pas de Dieu, en tous cas pas le Dieu que reconnaissent les chrétiens28. Il y a un grand Tout, il y a la Vie, en évolution permanente, et dans laquelle l’homme grouille et se bat29. Cela va pourtant vers le Progrès, très lentement30 et mystérieusement31. Mais il faut aider au Progrès, de deux façons : en développant la Pensée, et en cultivant la Bonté. La Pensée, c’est-à-dire la prise de conscience de cette réalité du monde et de cette vocation de l’homme, et cela viendra par l’instruction32. La Bonté, c’est-à-dire l’humanité, la pitié, la volonté de soulager les souffrances et de les alléger par la solidarité33. C’est par là surtout que Clemenceau est social : l’esprit bourgeois est dur, les institutions sont dures, le pauvre au contraire a plus souvent le sens de l’entr’aide :
« Que de fois, visitant des habitations d’ouvriers à Montmartre, n’ai-je pas trouvé dans de pauvres ménages un enfant, deux enfants en supplément, parce que la voisine était en couches, parce que le voisin était à l’hôpital ! Cela ne ressemble guère au cabotinage de certaines charités aristocratiques, et c’est autrement méritoire. »34
Comment ne pas penser ici aux « Pauvres Gens » de Victor Hugo ?
« – Nous avions déjà cinq, cela va faire sept...
– Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voilà ! »
34Cette rencontre nous permet précisément d’indiquer un autre caractère commun à Clemenceau et à Victor Hugo : de l’auteur des Misérables, le rédacteur de la Justice ne partage pas seulement la métaphysique, il a aussi le même genre d’expérience sociale. Il n’y a guère de prolétaires proprement dits dans la Mêlée sociale, à la seule exception – considérable, il est vrai – des mineurs que Clemenceau connaît pour avoir coudoyé Basly sur les bancs radicaux de la Chambre et pour être allé ensuite visiter des bassins charbonniers. A part ceux-ci, Clemenceau, qui fut d’abord médecin et élu de Montmartre, puis en tous temps habitant de la Capitale, a la même connaissance du pauvre que le prodigieux flâneur de Paris qu’avait été Hugo sous Louis-Philippe. Ce qu’on voit souffrir dans la Mêlée sociale, c’est encore le monde des Misérables, celui des petits métiers à la misère cachée, celui des enfants qu’on met à l’assistance publique, celui des prostituées, des voleurs35, celui des orphelins abandonnés, celui des professions qui n’en sont pas et par lesquelles une foule de sous-prolétaires essaie pourtant de survivre (l’évocation la plus poignante est celle du porteur de bagages qui traverse Paris en courant derrière un fiacre dans l’espoir d’être autorisé à monter la malle dans la chambre d’hôtel contre un hypothétique pourboire)36.
35En bref, les misères que dévoile Clemenceau n’entrent pas vraiment dans les rubriques économiques majeures, et pour leur protection n’existe ni loi vraiment spécifique, ni syndicat organisé.
36Est-ce parce qu’il connaît ainsi la rue mieux que l’usine que le Clemenceau des années 90 est plus près de l’humanitarisme quarante-huitard que du socialisme nouveau ? C’est peut-être aussi un aspect de la question. Nous ne pouvons aller ici au-delà de l’hypothèse.
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37De philosophie pure, pourtant – entendons de philosophie envisagée désormais sans considération de ces conditionnements sociaux possibles – il est arrivé à Clemenceau de parler. Nul ne contestera qu’il vaille mieux comme journaliste que comme philosophe, mais le fait est qu’il a tenu à faire précéder les articles recueillis pour la Mêlée sociale par un long exposé systématique de sa pensée abstraite.
38Nous aurions même pu, pour résoudre le problème du rapport entre Clemenceau et le socialisme dans les années 80 et 90, nous en tenir à cette préface, car elle offre déjà le balancement que nous avons trouvé au fil des chapitres.
39L’homme, donc, émerge peu à peu du néant, de la matière, de l’animalité, de la barbarie, il marche vers la civilisation, c’est-à-dire vers un minimum d’altruisme...
« ... le socialisme c’est la bonté sociale en action, c’est l’intervention de tous au profit de la victime de la vitalité meurtrière de quelques-uns. »37
40Après cette définition si haute et si ambitieuse du socialisme, comment peut-on ne pas se dire socialiste ? A cause, pourrait-on dire, de l’après-socialisme...
« ... Qu’en sera-t-il des sociétés futures ? qui peut le dire, ou même l’entrevoir ? (...) Le socialisme, d’ailleurs, n’est sans doute qu’une des phases de l’humanité (...). Le premier besoin de justice sociale satisfait, l’esprit de liberté réclamera sa part. Et tour à tour épris de plus de justice et de plus de liberté, oscillant des prêcheurs de communisme aux prêcheurs d’anarchie, l’homme social toujours rencontrera de nouveaux domaines pour son initiative indépendante ou associée. »38
41Il y aura donc un jour, dans le futur, où le devoir sera de se révolter contre le socialisme même ? Revoilà donc, au niveau de réflexion le plus élevé, le pour et le contre, le bon et le mauvais côté. Et puis, pour Clemenceau, ce n’est pas seulement le socialisme mais l’humanité elle-même qui n’aura qu’un temps, et son destin final est de retourner au néant39.
42Forcerons-nous trop la note en disant que le Socialisme est une formule optimiste et que la philosophie dont se réclame Clemenceau est un pessimisme ? Les admirateurs de Clemenceau feront alors observer qu’il n’en fut que plus méritoire de lutter pour la Justice et la Bonté avec la conviction de cette inutilité finale. D’autres observeront que le pessimisme rend plus vulnérable au malheur, à l’échec ou à la déception, et que Clemenceau a fini précisément par abandonner le camp des malheureux et des réformateurs sociaux lorsqu’il s’est heurté avec eux.
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43Cette constatation – allusion banale à la rupture entre Clemenceau et les leaders du bloc des Gauches vers 1904, puis à son action de chef de gouvernement répressif de 1906 à 1909 – peut nous ramener utilement, pour finir, d’une analyse mineure d’histoire intellectuelle à une analyse plus importante d’histoire à la fois politique et humaine.
44Nous n’avons en somme traité ici que des rapports entre Clemenceau et le socialisme, c’est-à-dire avec un corps de doctrine dont il partageait certaines valeurs tout en le refusant comme ensemble. A cet égard, la doctrine du Clemenceau de 1908, celui des fusillades de Draveil et des polémiques avec Jaurès, n’était peut-être pas, comme doctrine, bien différente de celle du Clemenceau de 1890. En elle-même, une telle attitude d’acceptation d’un humanisme laïque arrêté au seuil de l’option socialiste n’a pas empêché d’autres radicaux, de Camille Pelletan à Edouard Herriot, de rester à gauche jusqu’au bout de leur carrière.
45Si Clemenceau, pour sa part, a changé en 1906, la doctrine y est sans doute pour bien peu de choses. Le problème important, en définitive, n’est pas celui – doctrinal – des rapports entre Clemenceau et le socialisme mais celui – plus « réel » – des rapports entre Clemenceau et le mouvement ouvrier organisé. Ce mouvement ouvrier tel qu’il était en 1895, tâtonnant, faible, non pas sans doute persécuté mais entravé, tracassé, Clemenceau l’a apprécié, l’ai aidé (dirons-nous qu’il l’a protégé ?). Le mouvement ouvrier d’après 1905, au contraire, c’est une force. Quelle idée s’en est faite le nouveau ministre de l’intérieur qui partit pour Courrières en 1906 avec – semble-t-il – une bonne volonté intacte, et qui en est revenu homme d’ordre ? Voilà le problème. Nous le laissons entier.
46Nous avons relu la Mêlée sociale mais – comme on voit – nous n’en majorerons pas la portée. La clef de l’énigme Clemenceau, c’est en 1906, au tournant de sa carrière, et au croisement du politique, du social et du psychologique, qu’il conviendra de la chercher.
Notes de bas de page
1 Tel est le titre du volume consacré aux événements de Draveil, Vigneux, Villeneuve-St-Georges par Jacques Julliard dans la Collection « Archives » (Paris, Julliard, 1965).
2 Nous empruntons cette expression à la notice consacrée à Clemenceau dans le Dictionnaire de biographie française par M. Arthur Krebs.
On se reportera aussi à cette notice pour la bibliographie clemenciste antérieure à 1959.
Depuis cette date, on possède notamment La République de Clemenceau de G. Wormser, les Clemenceau de P. Dominique (1963), G. Monnerville (1968), Ph. Erlanger (1969), D.R. Watson (Londres, 1974), et l’ouvrage collectif de J. Chastenet, J.B. Duroselle et autres auteurs (1974).
3 Chez Charpentier et Fasquelle, éditeurs, un volume in-12 de XLIII + 470 pages.
4 « Pour des cerises », pp. 111-114.
5 « Associations corporatives », p. 102.
6 « Suites de grève », pp. 330-331.
7 « Dans les Mines », p. 280, et « Une enquête sur les mines », p. 283.
8 « La propriété et la vie », p. 123-124.
9 « Les lois naturelles », pp. 266-270.
10 « Midas », p. 101. Voir aussi « Un condamné », p. 1 78.
11 « Encore les trois huit », p. 233. Voir aussi « Expériences municipales », p. 243.
12 « Une enquête sur le travail », pp. 219-220.
13 « Pourquoi ? », p. 258.
14 « La réaction », pp. 379-380. Voir aussi « La bombe », pp. 385-386.
15 « La charité », p. 142.
16 « Paradoxe de grève », p. 344.
17 « L’épidémie », p. 397.
18 Passim et par exemple « Pour des femmes », p. 65.
19 « Les bâtards », p. 56 ; « Le jardin de Candide », pp. 275-276, et surtout « Déclassés », p. 59, avec référence à Jefferson et à la déclaration des droits de 1776.
20 « pour des cerises », p. 115.
21 « L’épidémie », p. 395 ; « Un livre », p. 442 (le livre est La société mourante et l’anarchie de Jean Grave).
22 « Le paysan », pp. 75 et 79. Jules Guesde est cité pour un discours à la Chambre et Jaurès pour des articles de la Dépêche.
23 « L’armée de réserve », p. 173.
24 « Syndicats de mineurs poursuivis », p. 209.
25 « Travailleurs d’État », p. 247 ; et « Pourquoi ? »), p. 255.
26 « A Graissessac », p. 347-348. La fin de l’article est belle et vaut d’être citée :
« ... (Baudin) est peuple, il aime le peuple et s’en fait aimer. Il prêchera, si l’on veut, la réforme sociale à la tribune, mais son vrai champ d’action c’est la foule remuante et vivante qu’il organise, discipline et conduit par la seule confiance qu’il inspire. On le sent droit, sûr et bon. On le suit, on l’écoute. Je l’ai vu à Carmaux (en 1892 dans la grève pour Calvignac) travailler au maintien de la paix sous les injures des feuilles opportunistes de Paris et de province, sans s’émouvoir de rien, sans dévier de la route qu’il s’était tracée. A Carmaux aussi, la paix fut maintenue, et ceux qui avaient contribué à la maintenir en furent récompensés par les outrages. Il en sera de même à Graissessac, et personne ne le sait mieux que Baudin.
Courage, bon travailleur ! Prodigue aux faibles la parole d’espérance, l’aide de tes conseils, l’exemple de ton dévouement. Lentement, mais fatalement, l’oppression décroît, la justice vient. » Eugène Baudin (1853-1918), ouvrier porcelainier de Vierzon, ancien communard, était alors député socialiste du Cher.
27 Nous le tenons de l’amabilité de M. et Mme Serpillon, de La Roquebrussanne (Var), descendants du sénateur Reymonenq. Sur papier à en-tête du Sénat, elle est datée du 1er novembre 1902.
Nous avons pu voir dans cette même famille trois autres lettres de la même époque, relatives aux déplacements de Clemenceau dans le Var, mais brèves et sans intérêt général.
28 La Mêlée sociale, passim et par exemple « Résignation », p. 156.
29 C’est toute la Préface, sur laquelle nous reviendrons plus loin.
30 Cf. ci-dessus, note 17.
31 Le texte cité ci-dessus, note 26. La Justice vient « fatalement ». Pourquoi ?
32 « Autre explosion », pp. 394-395.
33 Passim et par exemple « Fin de grève », p. 325 ; « L’épidémie », pp. 398-399.
34 « Paradoxe de grève », p. 343 (les mots soulignés le sont à l’original).
35 "Un jour, entrant chez Louise Michel, à Montmartre, j’y trouvai, assis devant une écuelle de soupe, un homme dont je connaissais la triste vie. Rien n’est plus facile que d’abuser du grand cœur de Louise. "Savez-vous, lui dis-je tout bas, que cet homme a volé ? – Eh ! bien, fit-elle en ouvrant de grands yeux, il a faim tout de même". Je n’en pus tirer autre chose, et je demeurai fort embarrassé de ma réponse.".
« Les réservistes du travail », pp. 175-176.
36 « L’armée de réserve », pp. 170 à 174.
37 Préface, p. XXIV.
38 Ibid., pp. XXVIII-XXIX.
39 p. XXXIII.
Auteur
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