Chapitre II. Le réformisme de la S.F.I.O. l’échec sans le plan
p. 55-105
Texte intégral
« Nous nous trouvons devant des difficultés dont nos plus glorieux ainés n’avaient même pas eu le pressentiment. Mais pourquoi ? Parce que le socialisme a grandi, grandi partout depuis la guerre, parce que sa puissance est devenue telle que rien ne peut plus s’accomplir en dehors de lui ou contre lui, parce qu’il n’est plus possible à aucun de nos partis d’isoler son action propre de l’activité générale de la nation. Crise sans doute, en ce qu’elle nous oblige à des expérimentations, à des réflexions sans cesse renouvelées, mais crise de croissance ce qui n’a rien de décourageant. »
Léon Blum (discours prononcé le 30 juin 1929 à l’occasion de l’inauguration de la « Maison du Parti » – Œuvres 1928-1934 p. 121).
1La situation du socialisme français au lendemain de la guerre était, nous l’avons vu, très différente de celle de la C.G.T. Deux facteurs allaient peser sur son évolution et marquer durablement son destin pendant toute la période de l’entre-deux-guerres.
Les divisions internes de la S.F.I.O.
2Une aile droite en perte de vitesse depuis la fin de la guerre, une gauche en pleine expansion mais qui est, elle-même, divisée sur le problème de l’Internationale. La scission de 1920 s’est faite à l’intérieur de cette gauche et a provoqué la réunion dans la nouvelle SFIO réduite, des ex-minoritaires, « reconstructeurs » du centre gauche, et des ex-majoritaires de l’aile droite rassemblés dans le « Comité de Résistance à la IIIe Internationale ». Entre ces deux tendances existaient cependant des points de désaccords fondamentaux dont le plus grave concernait le pouvoir : les premiers rejetaient la participation politique des socialistes à l’effort de guerre, les seconds étaient au contraire fiers des responsabilités qu’ils avaient assumées et auraient souhaité perpétuer l’Union sacrée. Pour l’essentiel, les « reconstructeurs » (Paul Faure, Longuet) se sentaient plus proches de Cachin ou de Frossard que de Blum, de Sembat ou d’Albert Thomas. S’ils n’ont pas suivi la majorité communiste, c’est bien plutôt parce que Moscou n’a pas voulu d’eux : ils sont scissionnistes malgré eux. Dans ces conditions, une scission en trois, comme elle s’était faite en Italie, était tout à fait envisageable. Si elle ne s’est pas produite, c’est en partie par crainte de l’aile droite de tomber en dessous d’une « masse critique », en partie parce que les « reconstructeurs » qui représentaient plus des deux tiers de la SFIO reconstituée, étaient assurés d’une influence déterminante.
La place de la S.F.I.O. « reconstituée » dans la gauche française
3Le parti socialiste s’est proclamé, après la scission de 1920, héritier de la tradition socialiste, et chargé de reconstruire la « vieille Maison ». Pour éviter la surenchère du parti communiste qui regroupait la majorité de l’ancienne SFIO, et l’attrait que celui-ci pouvait exercer sur les militants, tout le monde, y compris l’aile droite, s’accorda pour apparaître le plus à gauche possible. Cependant, il fallait également sous peine de perdre toute justification, affirmer ses positions réformistes : le parti trouvait alors sur sa droite le parti radical en face duquel il convenait de marquer les différences en affirmant à nouveau les positions révolutionnaires. Comme le note Tony Judt, « en France comme ailleurs la scission du parti diminua la latitude d’action des socialistes. Ils devaient demeurer un parti révolutionnaire tout en justifiant la position réformiste qu’ils occupaient par rapport à leurs voisins révolutionnaires »1.
4Le problème de l’unité et, à partir de 1921, celui de la survie même du parti allaient jouer un rôle déterminant dans l’orientation de la SFIO. Tandis que le syndicalisme forgeait sa nouvelle doctrine économique et concevait un vaste programme de réformes, le parti socialiste redécouvrait au lendemain de la guerre la valeur de sa doctrine révolutionnaire : le programme, après la guerre, et, après la scission, dans la période de « reconstruction » de la SFIO, vaut moins parles mesures précises et les réformes immédiates qu’il contient que par l’exposé doctrinal qui l’accompagne et dont les thèmes centraux sont ceux de la « révolution sociale » et de la lutte des classes. La SFIO renouait avec la dualité du « modèle »– idéal révolutionnaire d’une société caractérisée par la « collectivisation » générale de l’économie – et du programme. La doctrine constituait une sorte de ciment et servait moins de système d’explication ou d’analyse que de trait d’union entre les grandes tendances qui s’affrontaient au sein du parti. Comme avant 1914, le « modèle » n’excluait pas un programme de réformes immédiates mais il allait en limiter l’ampleur et la cohérence.
5C’est cet équilibre « à gauche » qui, tout au long des années 20, fut soumis à l’épreuve des faits. Il apparut en effet de plus en plus inadapté, notamment après 1924, lorsque les succès électoraux poussèrent le parti socialiste vers le pouvoir et vers les responsabilités. Entre les deux termes de la dualité – le « modèle » doctrinal du socialisme et le programme d’action, limité par la perspective maintenue du projet révolutionnaire – une antinomie grandissante apparut entre l’affirmation de la primauté du premier et la nécessité reconnue du second. Comment dans ces conditions la conception initiale du programme évolua-t-elle ? Cette évolution n’allait-elle pas être freinée par les divisions internes du parti dans la mesure où elle remettait en question l’équilibre établi dans la période de la « reconstruction » ?
1 – LE PRIMAT DU « MODELE » SOCIALISTE : Les limites du programme (1918-1924)
6La manière dont le programme a été conçu par les socialistes français dans les années qui suivirent la guerre, refléte très exactement le rapport de forces qui s’est établi au sein du parti. Deux périodes peuvent être distinguées jusqu’en 1924, la victoire du « Cartel des gauches » soulevant ensuite de nouveaux problèmes qui viendront contrarier l’équilibre alors réalisé.
A – Le programme socialiste avant 1920
Les positions de la majorité en 1918 : un « plan » post révolutionnaire
7Le congrès de Paris d’octobre 1918, au cours duquel on constata le renversement de majorité, avait inscrit à l’ordre du jour la question du « Programme économique du parti pour l’après-guerre »2. L’ampleur de la discussion sur l’orientation générale ne permit pas d’en discuter, mais ce programme comprenait une partie intitulée « le régime socialiste » qui portait la marque de la nouvelle majorité. On pouvait y lire notamment : « La socialisation des moyens de production et d’échange sera le premier acte de la transformation sociale. Elle sera suivie immédiatement d’une nouvelle organisation de la production et de la répartition, ayant pour but d’intensifier la première et d’assurer la justice dans la seconde... Cependant, les difficultés qu’on éprouve à faire accepter le socialisme intégral ont amené beaucoup de nos camarades à réduire la transformation socialiste à la reprise par l’Etat des grands monopoles de droit ou de fait : Banque de France, chemins de fer, assurances..., et à une extension du domaine de l’Etat, des départements et des communes dans l’administration des services publics... Ce ne serait pas là du socialisme d’Etat, selon l’expression de nos adversaires, mais du capitalisme d’Etat. De telles mesures n’apporteraient aucune amélioration appréciable aux conditions d’existence de la masse des non-possédants. Elles peuvent trouver place dans notre programme minimum ; mais nous n’avons pas à les envisager ici, le socialisme ne pouvant porter ses fruits que par la socialisation de l’ensemble des moyens de production et d’échange et non par la mainmise de l’Etat – qui resterait un Etat bourgeois – sur une partie de ces moyens ».
8On était très loin des conceptions de la C.G.T. Pour les syndicalistes, des nationalisations partielles pouvaient transformer progressivement, sans rupture, le régime capitaliste, et nous avons vu que, même si le domaine de ces nationalisations était encore mal défini, l’idée d’une planification commençait à poindre dans l’organisation envisagée.
9Le « programme économique » de la S.F.I.O. nie cette possibilité de transformation interne et l’opportunité des « réformes de structure » : la planification qu’elle conçoit ne vaut que pour « l’après-révolution ». Les socialistes en fixent d’ailleurs les principes : « Maîtresse des moyens de production, la nation les fera valoir directement. Elle ne pourra ni les donner à loyer à des associations privées autonomes, ni les leur abandonner gratuitement, ce qui serait faire renaître le régime capitaliste et rétablir les oppositions d’intérêts que le socialisme doit supprimer. »
10Le « programme économique » de la S.F.I.O. contenait ainsi une description détaillée du « modèle » de la société socialiste, comme la concevait la nouvelle majorité pour le lendemain de la révolution3.
11Cependant, cette perspective eschatologique n’excluait pas l’existence d’un « programme minimum » dans lequel figuraient les revendications immédiates du monde ouvrier. Par là, la nouvelle majorité que conduisait Paul Faure et Longuet renouait avec la tradition guesdiste, se distinguant ainsi, à la fois, de l’extrême gauche du parti et des ex-majoritaires de l’Union sacrée.
12Les majoritaires de centre gauche se distinguaient de l’extrême gauche qui était alors représentée par les « kienthaliens ». Ceux-ci niaient toute valeur aux réformes en insistant sur la nécessité d’une révolution4 ; ceux-là reconnaissaient la nécessité d’un programme d’action immédiate. La tradition guesdiste à laquelle le centre gauche se rattachait, était moins celle des « temps héroïques » lorsque – selon le mot de Vandervelde – Guesde et ses amis, vers 1885, « attendaient la Révolution comme les premiers chrétiens attendaient le jour du jugement, la venue du Christ sur les nuées », que celle qui naît aux alentours de 1895 lorsque « le dur galet détaché de la falaise marxiste a été roulé, poli, arrondi par les flots du suffrage universel »5. Recruter des électeurs, remarque Georges Lefranc6 devient alors une tâche urgente : on s’intéresse aux retraites ouvrières, on rassure les petits paysans. C’est à cette tradition – la révolution par les méthodes démocratiques – qui inclut l’idée d’un programme minimum, que les nouveaux majoritaires du centre gauche se rattachent. Ils rejettent l’idée de la révolution violente. Au contraire, « la logique de la position de ces anciens guesdistes, nourris pendant leur jeunesse d’évolutionnisme économique déterministe, les amenait à une croyance, presque quiétiste, en l’inefficacité de toute action brutale »7.
13Les nouveaux majoritaires étaient cependant encore plus profondément opposés aux ex-majoritaires qui formaient maintenant l’aile droite. Ils condamnaient, en effet, catégoriquement la participation ministérielle. La motion présentée par Jean Longuet au congrès d’octobre 1918 – motion dont l’adoption consacra le renversement de la majorité – était formelle : « Le socialisme doit poursuivre sa tâche en pleine souveraineté et en pleine autonomie, sans accepter une collaboration avec les fractions bourgeoises qui veulent affaiblir son prestige et son action en l’associant au pouvoir et en lui assignant de lourdes complicités. Il répudie toute nouvelle expérience de collaboration ». Quelques mois plus tard, au congrès d’avril 1919, la nouvelle majorité adoptait une motion de Paul Faure qui rompait totalement avec la politique d’Union sacrée : « La lutte des classes commande l’irréductible opposition au pouvoir bourgeois, condamne toute participation à l’exercice de ce pouvoir sous quelque forme qu’elle se présente, implique le refus systématique et symbolique des crédits militaires et civils et de l’ensemble du budget. C’est avec la préoccupation de rétablir la véritable unité de doctrine et d’action du prolétariat que le parti déclare à ceux qui ne reconnaîtraient pas ces principes et particulièrement aux élus qui continueraient à accorder des crédits aux gouvernements bourgeois, qu’ils se mettraient d’eux-mêmes en dehors du parti ».
14Par conséquent « programme minimum », oui, mais qui ne signifiait pas définition d’une politique réformiste autonome. Le programme minimum restait conçu dans la perspective du projet révolutionnaire. Conformément à la tradition guesdiste, sa fonction principale était de servir la propagande du parti. On chercherait de nouveaux suffrages mais afin d’accroître la puissance du parti et non point pour exercer le pouvoir. D’ailleurs, à partir du moment où l’on considérait que le socialisme ne pouvait se réaliser que par rupture et par la lutte des classes, la portée de ce programme n’était-elle pas limitée ? Pouvait-on, en effet, sans contradiction envisager des réformes profondes du régime capitaliste et invoquer en permanence la chute de ce régime ? Sur le plan doctrinal, la nouvelle majorité de « centre gauche » apparaissait ainsi beaucoup plus éloignée de l’aile droite que de l’extrême gauche du parti. Pourtant, Léon Blum allait parvenir à réunir les deux tendances, celle du centre et celle de droite, qui paraissaient alors les plus opposées.
La synthèse unitaire de Léon Blum : le programme d’avril 1919
15Tandis que la gauche communiste enregistrait ses premiers succès sur la question de l’adhésion à l’Internationale, un rapprochement inattendu s’opéra lors du congrès d’avril 1919 entre les ex-minoritaires et les ex-majoritaires sur la question du programme. Ce programme rédigé en prévision des élections de l’automne, fut adopté en effet par 1394 voix, soit 72 % des suffrages, deux textes d’extrême gauche, l’un de Verfeuil, l’autre de Loriot n’obtenant que 296 et 245 voix.
16Le programme de 1919, oeuvre personnelle de Léon Blum dont ce fut le premier grand acte politique, tentait en effet de réaliser une « synthèse unitaire » entre les deux grandes tendances qui s’affrontaient – ex-majoritaires et ex-minoritaires – et d’établir entre elles un équilibre « au centre ». Dans la présentation qu’il fit devant le congrès, Léon Blum apparut en effet dominé par un souci majeur, que l’on retrouvera chez lui au moins jusqu’en 1937-1938 : celui de l’unité du mouvement socialiste. « L’unité, déclare-t-il, c’est simplement un équilibre entre des mouvements divergents, c’est la détermination d’une sorte de résultante des forces. C’est la recherche de formules qui, d’après l’état momentané des tendances, de la doctrine, des circonstances ambiantes, pourra fournir ses lignes directrices à l’action du parti, à l’action commune, collective du socialisme »8 Utilisant ses qualités de synthèse, il va lui-même tenter de dégager entre les tendances qui s’affrontent un compromis acceptable. Jauressien d’Union sacrée, Léon Blum opère alors une synthèse que l’on peut comparer à la théorie de « l’évolution révolutionnaire » de Jaurès. Le programme de 1919 contient, en effet, un rappel du but final, « la Révolution sociale », puis définit l’action immédiate qui doit répondre aux nécessités du moment et permettre en même temps de préparer l’avènement de cette révolution.
17Léon Blum insiste d’abord sur le but final du socialisme, la « Révolution sociale » : « La Révolution sociale, dit-il, ne signifie rien de moins et rien de plus que la substitution du régime collectiviste de la production, de l’échange et de la consommation, au régime actuel fondé sur la propriété privée capitaliste qui correspond à une période révolue de l’histoire ».
18Il serait faux cependant de considérer que Léon Blum a voulu conserver intacte la doctrine traditionnelle du socialisme. Certes, il refuse expressément toute « révision » pour ne pas effaroucher ceux qu’il cherche à rallier mais il insiste sur la nécessité d’« actualiser le programme traditionnel du socialisme en fonction de cet événement formidable qui doit tout dominer et qui est la guerre ».
19En distinguant la « Révolution sociale », de la révolution politique violente et en offrant une solution à la contradiction qui existait entre l’affirmation du projet révolutionnaire et les pratiques réformistes, Léon Blum parvient ainsi à souder le parti autour de son programme, à l’exception de l’extrême gauche et de quelques éléments de l’extrême droite.
20Il part de deux « points fixes » : la nécessité d’une transformation révolutionnaire et la croyance qui résulte de l’apport de Marx, que cette transformation est préparée par le développement interne du régime capitaliste : « Voilà les deux choses que nous croyons et ce double acte de foi fait de nous des socialistes ». Mais, ajoute-t-il, « à l’exception de ces deux points fixes, est-ce que vous ne vous rendez pas compte que tout est changeant, variable, en mouvement perpétuel, non seulement dans notre tactique mais dans notre doctrine ? Notre doctrine, en ce qui concerne non seulement la forme précise de la société future que nous n’avons jamais dessinée avec une bien grande rigueur, mais même en ce qui concerne les moyens précis de réaliser la transformation du mode de propriété, notre doctrine est en perpétuel changement, en perpétuel devenir... quant à notre tactique, elle est nécessairement fonction de l’état de la société capitaliste, de cette société d’où le régime socialiste doit sortir, où il est préformé, comme l’enfant est préformé dans sa mère... Ainsi, conclut-il, le parti est en évolution, en travail continuel entre deux points, deux pôles fixes : l’un qui est la société future que nous prévoyons, que nous prédisons, que nous voulons réaliser ; l’autre qui est la société présente des flancs de laquelle nous voulons tirer cette société future. Nous avons, si je puis dire, un pied dans le réel et l’autre dans l’idéal... Ce n’est pas du tout entre les diverses tendances de notre parti une contradiction : c’est une division du travail, pas autre chose ».
21Ces considérations doctrinales qui marqueront durablement l’évolution du parti socialiste, étaient suffisamment larges pour satisfaire l’aile gauche et l’aile droite. Celle-ci pouvait y trouver son compte dans la mesure où elles ouvraient la voie à une action réformiste ambitieuse. Partant du phénomène de la guerre, « pendant laquelle, c’est à des solutions plus ou moins directement inspirées de l’esprit socialiste qu’il a fallu recourir », Léon Blum montre en effet qu’en attestant la vérité de la doctrine, en rendant le but du parti « plus prochain, plus urgent, plus légitime encore », il doit provoquer une accélération du rythme des réformes : « Aujourd’hui encore, aujourd’hui surtout, la société capitaliste étale son impuissance radicale à liquider ses charges, à réparer ses ruines, et l’effroyable situation que la guerre a créée, c’est encore le socialisme seul qui peut la résoudre... Ayant montré que tous les efforts que nous aurons faits pour nous rapprocher de cet objet (la révolution sociale intégrale, c’est-à-dire la transformation intégrale du régime de la production) aménageront en même temps à l’image de la société de demain la société d’aujourd’hui et qu’inversement tout effort pour aménager la société d’aujourd’hui nous rapprochera de la société de demain, nous nous retournons alors vers cette réalité immédiate, et nous disons : ... Après la guerre, le monde social et politique ne se retrouve pas identique à ce qu’il était la veille. Il n’est pas possible qu’une catastrophe de ce genre se soit produite dans l’humanité entière, comme dans la vie de chaque individu, sans qu’il y ait dans l’atmosphère sociale qui nous entoure, un rajeunissement, un renouvellement, une aération formidable. Nous ignorons quand sera la Révolution totale mais ce que nous savons, c’est que, tout de suite, le rythme même de la réforme doit changer, doit s’accélérer... »
22Léon Blum glissait ainsi insensiblement de la « révolution » à la « réforme », du « modèle » au programme immédiat, pour définir tout ce qui, « quelle que soit l’heure de la révolution, est immédiatement possible..., tout ce que nous pouvons exiger et que nous exigeons dès à présent ». Aussi, après le rappel du but final, le programme que présente Léon Blum, offre-t-il un ensemble très vaste de mesures touchant au domaine politique, constitutionnel, social et économique. Tony Judt écrit à son sujet qu’« il fut sans doute le plus constructif des programmes de l’époque »9. Dans cet ensemble, une préoccupation domine cependant : celle de la reprise économique10. Comment cela s’est-il traduit en termes programmatiques ?
23On ne trouve exprimées dans le programme de 1919 ni l’idée de nationalisation ni celle d’une réorganisation d’ensemble de l’économie. Le texte socialiste contient certes de nombreuses mesures d’ordre économique. Citons : « un plan de réfection de l’outillage national », « un plan de réorganisation de la main d’œuvre nationale », « la création de chambres économiques », « l’adaptation des fonctions gouvernementales aux nécessités sociales de production et de répartition des richesses », « la réorganisation de tous les services publics », « la reprise de l’exploitation au compte de la nation des chemins de fer, des mines et de la métallurgie ». Autant de mesures à portée économique mais qui ne s’intégraient pas dans un projet d’ensemble. Tout le programme socialiste restait conçu, tourné vers le but final du socialisme, la « Révolution sociale » ; l’intensification de la production elle-même était présentée comme la condition de ce passage.
24Pourquoi Léon Blum n’a-t-il pas proposé un tel projet, comme tentait de le faire à la même époque la C.G.T., alors qu’il ne considérait pas la « Révolution sociale » comme imminente ? A la lumière de ce que l’on sait de la pensée et de l’action de Léon Blum au lendemain de la guerre, il est possible d’apporter dès à présent quelques éléments de réponse à cette question.
25Léon Blum s’est toujours montré favorable à une intervention accrue de l’Etat dans le domaine économique. Pour preuve cette réflexion que lui suggère l’inflation galopante de l’après-guerre : « Il n’y avait qu’un moyen, écrit-il en mars 1919, de prévenir le problème de la vie chère et il n’y a encore qu’un moyen de le résoudre : ce moyen est l’intervention résolue de l’Etat dans le recensement des denrées de première nécessité, dans leur importation, dans la fixation de leur cours, dans leur répartition, c’est-à-dire la constitution en service public du service de l’alimentation ». Il semble donc bien admettre l’idée d’un contrôle de l’Etat sur l’économie, peut-être même celle d’une « économie dirigée ». Mais en accepte-t-il les moyens ? On sait que pour la C.G.T., (ce fut d’ailleurs la pierre d’achoppement de sa doctrine dans l’immédiat après-guerre) l’un des moyens d’instaurer une économie dirigée était la nationalisation de certaines industries-clés : des nationalisations conçues comme des « réformes de structure » du régime capitaliste et non plus dans l’optique du projet révolutionnaire comme les éléments d’une collectivisation générale de l’économie. Or, sans écarter l’idée, le programme de 1919 ne reprend pas le terme de nationalisation pourtant déjà très largement répandu. L’idée de « nationalisation industrialisée »11 ne suscite d’ailleurs aucun débat de fond. Dans le parti socialiste encore unifié mais traversé par des courants de plus en plus opposés, le silence semble entourer cette idée nouvelle ; on semble s’en méfier, soit qu’elle inquiète effectivement, soit qu’on redoute en l’accueillant de donner prises aux adversaires dans le parti ou hors du parti.
26Ce silence est explicable dans la majorité de tradition guesdiste. Celle-ci s’en tient à l’idée d’une « socialisation » générale, trait dominant de la future société socialiste. Elle s’en tient à la description du « modèle » donnée dans le « programme économique » d’octobre 1918 (« la socialisation des moyens de production et d’échange sera le premier acte de la transformation sociale ») comme si cela suffisait à épuiser le débat sur les nationalisations. Avec Paul Faure, elle insiste sur la révolution russe qui a selon elle « réalisé l’idéal commun des socialistes »12.
27Mais la position de Léon Blum est sensiblement différente. Il n’hésite pas pour sa part à critiquer la révolution russe : si la « Révolution sociale » est bien la substitution d’un mode de propriété à un autre, la « socialisation », comme la prise révolutionnaire du pouvoir, est une condition nécessaire mais non suffisante. Il soulève ainsi des protestations véhémentes lorsque, devant le congrès d’avril 1919, après avoir montré l’importance d’une réforme de l’éducation, il proclame qu’on pourrait accomplir une large part de la Révolution sociale par de seules mesures d’éducation et d’instruction13. C’est une idée qu’il développera tout au long de l’entre-deux-guerres et qui caractérise dès 1919 l’originalité de son socialisme : le socialisme pour lui n’est pas seulement matérialiste, son objectif est avant tout l’épanouissement de l’homme : « Je ne crois pas, dit-il en avril 1919, que ni la révolution sociale ni l’état intermédiaire qui la préparera et en rapprochera le moment, doivent avoir uniquement pour objet de procurer au prolétariat un bien-être matériel. Le prolétariat, qui est la force agissante du monde par son travail, a droit si je puis dire, à toutes les fleurs que ce travail fait naître, à toutes les jouissances de la culture, à toutes les jouissances de l’art, et quand nous avons parlé dans le programme de l’organisation du loisir, nous l’avons fait de propos délibéré : c’est un problème capital... ». Le « modèle » socialiste de Léon Blum était donc très différent de celui de la majorité de tradition guesdiste. La « Révolution sociale » ne pouvait être accomplie du seul fait de la « socialisation » générale de l’économie, elle appelait également une longue préparation des esprits et des choses.
28Dans ces conditions, il ne paraissait y avoir chez Léon Blum aucune objection de principe à ce que, dans « l’état intermédiaire » qu’il jugeait nécessaire avant l’avènement de la « Révolution sociale », des nationalisations viennent modifier la structure du régime. Elles pouvaient même être perçues comme des facteurs du mûrissement nécessaire. Léon Blum déposa d’ailleurs en 1919 plusieurs projets de nationalisation à la Chambre. Tous trouvaient leur justification dans la nécessité reconnue d’accroître la production. Ainsi pour les chemins de fer14 : « Il s’agit de savoir, disait-il15, si le chemin de fer est une industrie ou un service public... Toute mesure qui augmentera l’ensemble de la productivité nationale est bonne même si, pour le moment, elle nous fait supporter une charge ou une dépense temporaire et provisoire... Voilà le point de vue auquel il faut se placer pour examiner la situation de tous les services publics et la façon dont ils vont fonctionner... Gérer un réseau de chemin de fer en se préoccupant uniquement de l’intérêt de son exploitation, l’isoler de l’ensemble de la prospérité nationale, c’est justement l’erreur à laquelle nous sommes trop accoutumés... La guerre et la crise actuelle nous ont prouvé qu’on ne pourrait rétablir le régime des transports d’une façon normale et cohérente dans ce pays qu’en soumettant le régime des transports à des vues d’ensemble, qu’en faisant au régime des transports les avances d’argent nécessaires et qu’en obtenant la collaboration entièrement confiante de ceux qui le gèrent et du personnel ; les compagnies dans l’état actuel des choses ne répondent à aucune de ces trois exigences ». De même pour le monopole des sels industriels : « Ce n’est pas dans l’idée que l’Etat dût retirer un bénéfice en argent de cette fabrication, mais avec l’idée de faire de ce monopole un support, un encouragement pour l’ensemble de l’industrie chimique en France »16.
29Léon Blum réclame donc des nationalisations précises car elles lui paraissent s’imposer si l’on veut assurer une reprise rapide de l’économie. Mais il s’agit de projets isolés, sans liens entre eux. Il ne lance pas dans le programme de 1919 le terme de nationalisations et ne les conçoit pas dans un projet global : il n’y a pas d’autre projet global dans ce programme que le projet révolutionnaire. Si celui-ci n’interdit pas de rechercher ce qui est « immédiatement possible » dans le cadre du régime capitaliste, il empêche de concevoir un projet immédiat de réorganisation globale qui s’appuierait sur des réformes et prétendrait, en transformant de l’intérieur le régime, « réaliser déjà du socialisme », selon la formule d’Albert Thomas. Nous touchons ici les limites de la synthèse opérée par Léon Blum, la contradiction ou l’incompatibilité entre le maintien des principes doctrinaux, exigé par la majorité (la Révolution sociale est définie dans le programme au sens strict comme « la substitution du régime collectiviste de la production, de l’échange et de la consommation au régime économique actuel fondé sur la propriété privée ») et l’inscription de réformes profondes qui constitueraient en elles-mêmes du socialisme réalisé. Vouloir instaurer un équilibre nouveau, par la modification des structures du régime, établir une direction économique à laquelle on assignerait pour but la satisfaction de l’intérêt général, c’était reconnaître que cet équilibre constituait déjà un progrès important sur l’état actuel et que le socialisme pouvait s’instaurer de la sorte par touches successives. Il était difficile à Léon Blum de reconnaître le principe de la discontinuité du socialisme et d’affirmer en même temps la possibilité de sa réalisation continue, de satisfaire à la fois les exigences révolutionnaires et les « possibilités » réformistes. Par souci de l’unité (peut-être également par idéalisme : il invoquera les principes doctrinaux en plusieurs occasions et notamment lorsque l’idée de plan apparaîtra, nous verrons comment et pourquoi), Léon Blum risquait ainsi de faire perdre du « tonus » à son programme de réformes.
30Dans l’immédiat, le problème était de peu d’importance car, par suite d’un glissement continu du parti vers la gauche – glissement qui s’accélère à la fin de 1919 et au cours de 192017 – le programme fut relégué au second plan. Léon Blum avait voulu réaliser en avril 1919 un équilibre « au centre » qui excluait l’extrême gauche. La poussée de celle-ci allait briser ce « centre ». A Tours, la division du parti n’était plus entre réformistes « portés vers le réel » et révolutionnaires « portés vers la société future et idéale », mais « entre deux conceptions révolutionnaires radicalement et essentiellement différentes l’une de l’autre »18. Cependant, malgré l’équilibre rompu, l’aile droite affaiblie proclamait encore la nécessité d’engager le parti dans la voie des réformes et, suivant les conseils d’Albert Thomas, réclamait des formules nouvelles.
L’attitude de l’aile droite
31Il faut certainement distinguer dans l’aile droite entre ce qu’Annie Kriegel appelle le groupe « quasi technocratique d’Albert Thomas »19 et les « Renaudeliens » modérés qui se satisfont d’un programme plus traditionnel de réformes à condition que l’on mette tout en œuvre pour l’appliquer. Cependant, malgré son départ au Bureau International du Travail, Albert Thomas restait pour certains, comme Paul-Boncour, « l’incarnation de ce que le programme du parti aurait dû être »20.
32Sur la « socialisation », la droite se rallie à la résolution que devait adopter à Genève, en avril 1920, le congrès de la IIe Internationale : « la socialisation se réalisera progressivement. Elle s’étendra d’une industrie à une autre, à mesure que les circonstances nationales le permettront »21. Dans la « Vie socialiste » que dirigent Renaudel, Marcel Mauss et Jean Texier, elle insiste surla nécessité d’une organisation économique d’ensemble, proche de celle que conçoit la C.G.T. ; dans un « appel aux militants », elle déclare s’associer à la formule : la politique doit le céder aujourd’hui à l’économique ; elle est également favorable à l’institution de conseils économiques. Mais, celui qui en 1920 fait figure de « penseur » de la droite paraît être Marcel Mauss22. Dans une série de « lettres de Londres » qui parurent dans la Vie socialiste du 23 octobre au 13 novembre 1920 et qui passèrent presque inaperçues dans les préoccupations de l’époque, il expliquait à partir de l’exemple anglais que des voies nouvelles étaient possibles :
33« Sûrement, écrivait-il, l’historien de la pensée socialiste notera un jour que ce fut au congrès de Genève de la IIe Internationale que fut proposé, en réponse à une demande de C. Huysmans, un rapport qui restera fameux sur « une constitution pour la République socialiste de Grande Bretagne » par Sidney et Béatrice Webb... Enfin on se met au travail. Jaurès l’avait commencé avec « l’Armée nouvelle ». Mais on propose des formules juridiques et économiques de la totalité de la vie sociale, et ces formules sont bien socialistes. D’autre part, elles ne concernent que le possible, l’immédiat, les choses qui peuvent entrer dans la loi, qui y entreront demain en Angleterre quand le Labour Party y aura conquis légalement, par la majorité, le pouvoir. Nous ne sommes plus seulement dans le domaine de l’utopie ou dans celui de la révolution destructive. Nous ne sommes plus davantage dans la sphère des réformes simplement bourgeoises. Voici tout un plan de reconstruction de toute la vie sociale anglaise. Noter que ce n’est pas un programme minimum. C’est bien un total changement de la vie anglaise qui est proposé à la réflexion de la société anglaise. Changement politique : deux parlements, l’un politique, l’autre économique ou social. Changement économique : nationalisation avec méthodes nouvelles d’administration et de contrôle... organisation de la propriété. C’est plus qu’un programme : c’est une société nouvelle qu’on projette... Est-ce si impossible en France... Quiconque compte sur le mouvement ouvrier, souhaitera que le Conseil Economique du Travail nous donne, nous publie au plus vite, un plan de ce genre ».
34Il est intéressant de noter, même si ces idées n’eurent provisoirement aucun écho, le type de réplique qu’adressait l’aile droite au défi que les communistes lançaient à la tradition réformiste. Mais, à Tours, le débat n’était plus entre une aile droite modérée et l’aile guesdiste des « reconstructeurs ». L’équilibre au centre qu’avait recherché Léon Blum avait lui-même disparu.
B – Le programme socialiste pendant la période de la « Reconstruction »
35Au lendemain du congrès de Tours, se trouvaient donc réunies dans la SFIO deux tendances opposées sur des principes fondamentaux, tendances opposées mais conscientes de la nécessité de s’unir pour s’affirmer comme les détenteurs de l’héritage du socialisme en face du nouveau parti communiste qui les concurrençait à gauche23. En raison du rapport de forces24 et aussi peut-être parce que la politique des « reconstructeurs » convenait mieux aux problèmes immédiats, le nouvel équilibre du parti allait s’établir nettement à gauche : il fallait montrer que seule la SFIO était l’héritière de la pensée socialiste et faire preuve par conséquent de la plus grande orthodoxie doctrinale. Ce fut l’objet du programme d’affirmer cette intégrité.
36La « Reconstruction » du parti s’est faite sur la base du programme de 1919. Sa structure convenait bien puisqu’il contenait l’exposé du projet révolutionnaire et à sa suite un programme qualifié de « minimum » sans lequel le parti aurait perdu toute spécificité face au communisme. Il était en outre conforme à l’idée « néoguesdiste » de la révolution par les moyens démocratiques. Cependant, l’équilibre qui s’établit entre les deux termes de ce programme, fut très différent de celui que Léon Blum avait conçu. En 1919, Léon Blum avait tenté de concilier un projet révolutionnaire et des réformes immédiates : l’équilibre tendait à s’établir sur le programme de réformes que le projet révolutionnaire, selon lui, appelait. Après 1920, l’aile gauche, majoritaire, renverse le rapport en portant le débat sur le plan de la tactique : l’existence d’un programme minimum ne soulève pas pour elle de problèmes, il doit servir, au même titre que la doctrine, d’instrument de propagande. Le programme, dans la période de « Reconstruction » n’importe donc pas tant par son potentiel de réalisations pratiques que par l’usage tactique qui peut en être fait pour renforcer la puissance du parti et préparer ainsi l’heure de la révolution. « Dans les années 20, écrit Tony Judt25, la mise en avant du programme et la lutte pour les idéaux socialistes n’étaient pas perçues comme un mélange d’aspirations révolutionnaires et de tactique réformiste. Il s’agissait bien pour les socialistes de deux aspects d’un même projet révolutionnaire ».
37Si la fonction du « modèle » était d’asseoir et de renforcer la puissance du parti au lendemain de la scission, la question est de savoir si la dualité du « modèle » et du programme répondait bien aux problèmes qui se posaient au parti dans la première moitié des années vingt alors que le Bloc national dominait depuis 1919 la scène politique et que le problème des séquelles de la guerre subsistait.
L’affirmation du « modèle » socialiste
38Le conseil national qui se réunit après la scission, le 13 février 1921, précisait sa conception du programme en des termes qui témoignaient de son souci de « reconstruire la vieille Maison » : « le parti socialiste, indiquait-il, n’a pas à présenter un nouveau programme et de nouvelles doctrines. Il entend poursuivre son action sur la base, jusqu’ici acceptée de tous, de la résolution d’Amsterdam (août 1904), de la déclaration d’unité du 13 janvier 1905 et de ses statuts, adoptés à Paris le 13 juillet 1913, de son programme d’action d’avril 1919... Nous resterons fidèles à ce passé, à ses enseignements et à ses leçons »26. Il ajoutait cependant : « Cela ne saurait signifier qu’immobiles et figés dans des formules, nous nous refusons à suivre le cours tumultueux des événements nés de la guerre ou conséquence des révolutions qui ont éclaté en divers pays et à ne pas y adapter nos tactiques et nos moyens de combat ». Mais la fidélité au passé l’emportait : « Les doctrines traditionnelles de notre parti suffisent à faire face aux difficultés de la situation... Le parti socialiste demeure un parti de lutte de classes et d’opposition et mènera une lutte acharnée contre tout système économique et politique qui n’aura pas reconnu et proclamé l’affranchissement du monde du travail ».
39Pour comprendre l’orientation dans laquelle s’engage le parti socialiste, il faut se rappeler les deux facteurs qui dominaient alors son action : nécessité de se préserver des attaques de la gauche communiste et d’attirer les hésitants ; réflexe, également, d’autoconservation en cherchant à amalgamer les tendances souvent opposées qui voisinaient en son sein. Sur ces deux points, les résultats ont été positifs : réussite de l’action de propagande autour du « modèle » socialiste ; adhésion, au moins tacite, de l’aile droite sur un fond commun de principes doctrinaux.
40Pour les « guesdistes » dirigés par Paul Faure, l’organisation et la propagande sont les tâches principales du parti, répondant ainsi à leur projet d’une révolution qui se réaliserait par les voies démocratiques. C’est ce qu’énonce le Manifeste de février 1921 : « A nous d’intensifier la propagande, de grossir nos forces matérielles, de développer la culture générale et la conscience de classe de nos adhérents, de renforcer la discipline de nos élus et de nos militants, de rendre en un mot le prolétariat organisé capable de remplir sa mission historique d’affranchissement du travail et d’établissement du régime socialiste. Ni le bloc des gauches, ni le ministérialisme condamné à la fois par nos conceptions doctrinales et par l’expérience, ne trouveront dans nos rangs la moindre chance de succès ».
41La doctrine que l’on propage est une doctrine assez simple, sans originalité, et qui n’est pas toujours uniforme. Le marxisme déterministe de Compère Morel qui constitue « le pain quotidien des militants du parti »27, est différent de la synthèse idéaliste et marxiste de Jaurès que Léon Blum – qui ne joue pas encore dans cette période un rôle prépondérant-cherche à transmettre. Mais cette diversité et les divergences d’interpré tation importent peu : « Le problème, remarque Tony Judt, n’est pas tant de savoir si Marx était compris correctement ou même lu. L’essen tiel est que la croyance en ce que l’on considérait être le dogme marxiste constituât le lien, la clé de voûte de la SFIO en tant que parti politique »28 . Il s’agissait de définir une « doctrine minimale » qui lui permettrait de survivre en face du communisme. Et curieusement les « néoguesdistes » de la majorité invoquèrent la théorie jauressienne de « l’évolution révolutionnaire »29 : elle leur permettait d’insister sur le but final tout en se démarquant de l’idéologie communiste.
42Le problème, en effet, n’était pas seulement pour la SFIO d’éviter la surenchère à gauche du communisme. Il était aussi de marquer les différences qui séparaient les deux partis. Or, sur les questions de doctrine, le divorce était sans doute moins profond qu’on l’aurait souhaité de part et d’autre. L’opposition concernait surtout les méthodes : les communistes croyaient en l’imminence d’une révolution violente, entreprise par une minorité organisée ; la majorité de la SFIO croyait en une révolution lointaine, obtenue par les voies démocratiques c’est-à-dire réalisée par un parti puissant et au moyen du suffrage universel. Le parti se devait donc d’insister sur cette différence de méthodes, c’est-à-dire sur l’utilisation des moyens légaux. Mais ce faisant, en satisfaisant aux exigences démocratiques, la SFIO ne pouvait que porter atteinte à l’intégrité et à la cohérence de son « modèle ». La manière, par exemple, dont la question paysanne était traitée, faisait apparaître un paradoxe auquel il était difficile d’échapper. Il était en effet convenu, pour des raisons politiques évidentes, de rassurer la paysannerie en écartant tout projet d’expropriation foncière. Le problème n’était pas nouveau : Cette exception notable au principe de la socialisation générale du « régime socialiste » existait déjà avant la guerre. Mais le paradoxe s’accentuait maintenant par suite de l’existence à gauche d’un parti concurrentiel. Dans les années 20, Compère Morel développera à souhait les projets agricoles. Sans entrer pour l’instant dans le détail de ces mesures, constatons simplement qu’à côté de la propagande à usage urbain qui s’appuyait sur le « modèle » socialiste, c’est-à-dire sur l’expropriation, voisinait une propagande à usage rural qui utilisait des thèmes contraires. Parce que la révolution par les voies démocratiques nécessitait l’appui des paysans, parce que, comme le note Tony Judt, « la SFIO luttait de toute façon pour obtenir tous les soutiens possibles et s’était inquiétée, lors d’élections récentes, du manque d’audience du parti dans les zones rurales, aucun membre du parti ne releva les contradictions de l’argumentation de Compére Morel »30.
43En fait, le problème de la cohérence du modèle doctrinal importait assez peu car sa fonction n’était pas de fournir un système d’explication : « On vend la vieille doctrine », écrit encore Tony Judt31. Face au parti communiste, la SFIO lutte pour sa propre existence et la méthode qui lui paraît la plus sûre est de revendiquer l’héritage d’une doctrine établie. Peu importe les contradictions, peu importe les divergences d’interprétation : le marxisme sert de référence, de point d’appui en face des communistes mais également à l’intérieur du parti, car le « modèle » socialiste, à fond de marxisme, a également constitué le dénominateur commun à l’intérieur de la SFIO, le point sur lequel, contre toute attente, s’est finalement réalisé l’amalgame de l’aile droite et de l’aile gauche.
44Si la « Reconstruction » s’était opérée à droite, il ne fait aucun doute que l’aile gauche l’aurait refusée et aurait préféré une nouvelle scission ; il lui restait encore suffisamment de forces pour suivre sa voie. Cette possibilité était exclue pour l’aile droite.
45Certes, celle-ci retrouvait dans la conception du programme imposée par les « guesdistes », tous les éléments qu’elle avait combattus. Mais si elle s’en prit aux « vieilles formules » qui, d’après elle, minaient l’action du mouvement socialiste et conduisaient à l’immobilisme, les opinions qu’elle exprime, notamment dans la « Vie Socialiste », ne peuvent être assimilées à une véritable opposition. Ce n’est que plus tard, à la fin des années 20, que se constitueront des courants de pensée et des tendances organisées.
46La pensée de l’aile droite au début de cette décennie apparaît en fait plus réformiste que révisionniste. Renaudel, par exemple, reste sur un plan pratique lorsqu’il demande à la veille du congrès de 1921 que le parti prenne conscience de ses responsabilités politiques. « Si j’employais une formule dont je voudrais qu’elle ne fut point mal comprise, écrit-il, je dirai que notre parti doit, à l’heure actuelle, présenter ses solutions au pays comme s’il était le gouvernement, comme s’il devait être demain le gouvernement c’est-à-dire disposer du pouvoir. Il ne peut plus se contenter de formules doctrinales un peu vagues et générales. La doctrine doit inspirer les solutions qu’il détermine, elle ne doit pas masquer la faiblesse des moyens d’action qu’il proposerait à la nation si celle-ci le portait au pouvoir »32. Les objections de Paul-Boncour sont plus profondes ; il réclame une révision du concept de la lutte des classes33 mais sans dégager, semble-t-il, une véritable théorie révisionniste. Seul Marquet paraît, dès cette époque, réclamer une révision doctrinale annonçant ainsi le débat que suscitera à la fin des années vingt la parution du livre d’Henri de Man « Au delà du marxisme ». Mais, dans l’ensemble, la droite est conformiste, et pour cause : elle se sent en dehors du consensus général du Parti. Selon Tony Judt, il y eut une sorte de conspiration du silence convenue des deux côtés : la droite faisant peu de chose pour s’affirmer et la gauche étant trop contente d’en nier l’existence34.
47D’ailleurs, le bien-fondé de la « Reconstruction » du parti sur la base de son « modèle » paraissait vérifié par son rapide essor. Un bilan positif fut dressé par le secrétaire général Paul Faure lors du congrès de Lille (février 1923). N’était-ce point un encouragement à poursuivre dans la même voie35 ? Pourtant, le repli sur ce qu’il faut bien appeler « les vieilles formules », le rôle également des « vieux », de ceux qui avaient participé ou assisté à l’unité de la SFIO, n’allaient-ils pas empêcher les adaptations nécessaires ? Le refus des deux révisions – la révision communiste et la révision droitière, réformiste – engendra, en effet, un certain immobilisme.
La réponse du programme aux premiers défis
48Le programme, avons-nous dit, constituait la marque spécifique du parti socialiste par rapport au parti communiste ; mais il n’était ni par son contenu ni par le rôle qui lui était imparti, autonome du « modèle ». Si le texte de référence était bien le programme de 1919 (auquel se sont ajoutés quelques éléments nouveaux aux congrès de 1921 et 1923), l’intégration dans le projet révolutionnaire était plus nettement affirmée. On voulait éviter que le parti apparaisse, en abandonnant un instant sa doctrine, un parti comme les autres, c’est-à-dire semblable au parti radical, perdant ainsi à droite, sa raison d’être, et suscitant, à gauche, les critiques communistes.
49Cette conception restreinte du programme, qui se situait en dehors de toute perspective du pouvoir, fut maintenue sans trop de heurts jusqu’en 1924. Jusqu’à cette date, la SFIO pouvait nier l’existence d’un problème spécifique d’exercice du pouvoir : l’existence d’un gouvernement de Bloc national et d’une majorité de droite à la Chambre aidait à masquer ce problème. Pourtant, dès le début des années vingt, la notion d’un programme limité dans son contenu et dans son rôle, fut battue en brèche en deux occasions :
- d’une part, par suite de l’activité parlementaire : « l’opposition constructive » à la Chambre fit très vite apparaître une distorsion entre l’ampleur des contre-projets socialistes et les limites initiales du programme, entre ce que l’on présentait à l’encontre de la politique gouvernementale et ce que l’on proposait de faire soi-même dans le programme ;
- d’autre part, à l’approche des élections de 1924 : s’agissant de préciser le programme électoral et de définir la tactique du parti, il parut difficile d’échapper aux problèmes que poserait une victoire à ces élections.
a) Les propositions parlementaires :
50Il n’est pas exact, à notre avis, d’affirmer, comme le fait Georges Lefranc, que l’activité du parti socialiste a été centrée sur le Parlement36. L’action du groupe parlementaire est restée, au moins dans la première moitié des années 20, subordonnée à la politique générale du parti ; son président, Léon Blum, avait d’ailleurs rappelé cette exigence au congrès de Tours37. Ce qui est vrai, en revanche, c’est que l’activité propre du groupe fut particulièrement riche et que, s’il adopta jusqu’en 1924 une attitude d’opposition systématique, les projets qu’il présenta permettent également de la qualifier de constructive. En deux occasions notamment, le groupe soumit, lors de crises graves, des projets d’ensemble d’une parfaite cohérence. Le premier, rapporté par Léon Blum, s’inscrivait dans le cadre de la crise financière de l’après-guerre et offrait une alternative à la politique gouvernementale (le projet socialiste prévoyait l’instauration d’un système d’impôts directs progressifs, un prélèvement sur le capital, la stabilisation des prix par une organisation de l’approvisionnement et la constitution de monopoles d’Etat). Le second, appelé « plan Auriol » offrait une solution au problème des réparations en replaçant ce problème dans son contexte économique (il prévoyait la création d’un « Office de reconstruction » qui préparerait un programme de travaux financé par un emprunt international ; la S.D.N. se porterait garante de cet emprunt qui serait remboursé par l’Allemagne).
51Dans le livre qu’il a consacré à Léon Blum, Georges Ziebura a objecté que ces « plans » manquaient de réalisme, qu’ils étaient utopiques38, qu’un véritable plan en tant qu’expression d’une volonté politique, doit être capable de susciter l’adhésion, de prendre en compte les facteurs psychologiques et politiques de sa réalisation. Il souligne notamment que les mesures économiques et financières proposées n’étaient réalisables que si les socialistes avaient été en mesure de briser la résistance capitaliste et que leurs projets internationaux se heurtaient au nationalisme méfiant qui régnait en Allemagne et en France. Ces plans, conclut-il, plutôt que de concrétiser des réformes ou des mesures précises, avaient pour objet de lancer une accusation permanente contre les injustices et la guerre ; en d’autres termes ils auraient servi avant tout d’instruments de propagande, de propagation de l’idéal.
52Cette appréciation appellerait bien des remarques. Le propre d’une opposition parlementaire n’est-il pas précisément de faire connaître ses projets alors même qu’elle sait qu’ils ne seront pas appliqués ? Par ailleurs, bien des projets qui apparaissent sur le moment un peu utopiques, s’avèrent par la suite prophétiques. Georges Ziebura l’admet d’ailleurs quand il reconnaît qu’en étant resté imperturbablement fidèle à certains idéaux, Léon Blum a tiré une « traite sur l’avenir »39. Il n’en reste pas moins vrai qu’effectivement le problème que posaient ces projets était celui de leur réalisation et que la condition première de celle-ci était l’accession des socialistes au pouvoir. Or, cette perspective était écartée.
53Cependant, les contre-projets socialistes faisaient ressortir les contradictions qui résultaient du maintien d’une doctrine révolutionnaire. Pouvait-on à la fois soutenir un plan financier qui apportait des remèdes à une crise du régime et en même temps souhaiter la destruction de ce régime ? Pouvait-on ignorer la contradiction entre une action légale qui, qu’on le veuille ou non, appelait l’exercice du pouvoir et une doctrine d’illégalité qui l’excluait ? L’opposition permettait de différer la réponse et la propagande, de masquer temporairement la difficulté, mais l’opposition constructive à la Chambre posait bel et bien le problème du pouvoir, c’est-à-dire celui d’un véritable programme de gouvernement pouvant offrir une alternative à la politique poursuivie. Si la perspective du pouvoir commençait à poindre à l’approche des élections de 1924, les problèmes que soulevait l’existence d’un programme de plus en plus fourni de réformes et de mesures immédiates, n’étaient pas évoqués. On voulait éviter un débat qui pouvait contrarier le difficile équilibre établi en 1921. « Il n’y avait pas, remarque Tony Judt, de contradictions flagrantes entre ce que les socialistes prétendaient être, « des révolutionnaires », et ce qu’ils proposaient (sauf, nous l’avons vu, en matière financière quand il s’agissait de mesures destinées à résoudre les difficultés du régime). S’il y eut un fossé, ce fut entre ce que les socialistes déclaraient vouloir faire et ce qu’ils reconnaissaient plus ou moins discrètement comme pouvant être fait. C’est donc un problème qu’ils se créaient à eux-mêmes et des hommes comme Varenne et Thomas voulurent le réduire en inversant la perspective du projet révolutionnaire, c’est-à-dire en faisant de l’idéal une fonction du possible. Le risque était peut-être, d’une part, de glisser insensiblement sur des positions déjà occupées par la gauche radicale et, d’autre part, de verser dans l’électoralisme »40. La majorité de gauche allait en tout cas tout faire pour réduire ce risque.
b) Le programme électoral de 1924
54La tactique électorale adoptée en 1919 s’inspirait de ce que l’on appelait la « motion Bracke » : au premier tour, le parti devait se présenter seul, partout avec son programme ; au deuxième tour, l’objectif était de battre ce que l’on nommait alors la réaction ; le candidat socialiste se désisterait donc pour ceux qui étaient les mieux placés dans ce combat. Aucune alliance n’avait été envisagée ; aucun programme commun n’avait été signé avec les radicaux.
55En 1924, l’objectif consiste à battre le « poincarisme ». N’ayant pas obtenu la représentation proportionnelle intégrale (celle-ci aurait supprimé le problème des alliances), une coalition de caractère strictement électoral avec les radicaux fut finalement acceptée : c’est ce que l’on nomma le « cartel d’un jour », sans programme minimum commun et donc sans engagement pour le lendemain. Chaque parti se battrait sur son propre programme et ne serait pas ainsi, pensait-on, entraîné par l’alliance électorale vers l’alliance au pouvoir41.
56La SFIO attache donc de l’importance à son programme. Si l’on observe son contenu, on constate une certaine évolution dans les thèmes retenus. Il se dessine notamment un rapprochement avec ceux qui sont inscrits dans le programme de la C.G.T. Pour la première fois figure, en effet, dans un programme socialiste l’idée de la « nationalisation industrialisée ». La conception admise en matière de nationalisation restait cependant inchangée : la majorité du parti continuait à soutenir qu’elle n’avait pas de valeur socialiste en régime capitaliste et les « guesdistes » maintenaient leur hostilité de principe. La référence aux nationalisations s’insérait en fait dans le cadre d’une stratégie globale de rapprochement des éléments non communistes des mouvements socialistes et syndicalistes. Comme l’observe Tony Judt, « l’action des socialistes en faveur des nationalisations était un élément d’une politique générale qui consistait à coordonner le programme social de la SFIO avec celui des syndicats »42. Le programme socialiste ne mentionnait pas cepen dant le conseil économique alors qu’il s’agissait d’une pièce essentielle du programme syndicaliste. La SFIO ne s’intéressait pas en fait aux problèmes d’organisation économique et elle continuera à les ignorer au moins jusqu’en 1927-1928 lorsque, le capitalisme s’organisant lui-même, se « rationalisant », elle devra se prononcer sur cette évolution43.
57Revenons à la tactique suivie par le parti socialiste en 1924. Si la SFIO souhaitait se rapprocher de la C.G.T., elle désirait plus encore marquer les différences qui l’opposaient au parti radical. L’alliance prévue pour l’élection de 1924 était considérée comme un mal nécessaire et devait être réduite au strict minimum. L’élaboration d’un « programme minimum d’alliance » était cependant demandée par l’aile droite qui insistait soit sur la nécessité d’une clarification en cas de victoire des forces de gauche (Renaudel), soit sur la nécessité d’une coalition des classes moyennes et de la classe ouvrière (Paul-Boncour). A gauche, au contraire, on voulait éviter tout ce qui pouvait apparaître comme une compromission (Zyromski, Bracke, P. Faure, Longuet). Léon Blum se maintenait au centre et se prononçait contre toute alliance à droite moins par conviction que par discipline et pour une raison de fait : l’intégration des radicaux jusqu’en 1923 dans la majorité du bloc national.
58L’entrée du parti radical dans l’opposition, à la fin de la législature, modifia les conditions du débat. Mais la latitude d’action du parti socialiste demeurait très étroite. C’était aussi à cause de la présence des communistes que la SFIO montrait tant de réticences à s’allier avec les radicaux. Le parti communiste avait en effet offert au parti socialiste de constituer des listes communes qui excluaient tout autre parti de gauche. Cette alliance qui aurait eu pour conséquence d’assurer à nouveau la victoire du bloc national, était repoussée par la SFIO. Il lui était donc difficile d’accepter à droite ce qu’elle venait de refuser à gauche, et de partir à la bataille, unie avec les radicaux sur un programme commun. Aussi chercha-t-on à montrer que le « cartel d’un jour » était une alliance forcée puisque les communistes avaient imposé avec leur « bloc ouvrier et paysan », des conditions impossibles. A l’extrême gauche du parti, Jean Zyromski qui était favorable à une entente avec le parti communiste parlait quant à lui de « pénible nécessité ».
59Le « cartel d’un jour » ne cessait cependant d’être ambigu. Compère Morel avait beau distinguer entre alliance électorale et alliance au pouvoir, entre cartel et participation, le problème de l’exercice du pouvoir était bel et bien posé. « Finalement, constate Tony Judt, ce que les socialistes avaient maintenu dans ce mouvement d’irrésistible aspiration à droite, c’était le refus de la participation ministérielle »44. C’était le refus d’un programme commun d’alliance qui pût être un programme de gouvernement.
60On reproche souvent aux socialistes de cette époque leur manque de cohérence et leur repli sur les « vieilles formules ». Il faut comprendre « l’effort d’équilibrisme »45 que le contexte politique français les obligeait à accomplir et que la scission rendait encore plus difficile. La doctrine a certes joué un rôle fondamental dans la « reconstruction » du parti socialiste ; mais le maintien de la dualité du « modèle » doctrinal et du programme soulevait un problème de plus en plus pressant, celui de la révision de la notion de programme, de son rééquilibrage par rapport à un idéal révolutionnaire maintenu distinct. L’« opposition constructive » à la Chambre faisait déjà apparaître une distorsion entre l’ampleur des contre-projets proposés et les limites dans lesquelles on maintenait le programme. D’ailleurs n’était-on pas contraint à des adaptations ? On a vu apparaître dans le programme l’idée de la « nationalisation industrialisée ». En procédant à ces adaptations, la SFIO allait-elle reconnaître que sa conception du programme était insuffisante ? La réponse paraissait d’autant plus urgente que la victoire du cartel dans lequel le parti socialiste était partie prenante, lançait un nouveau défi à l’équilibre réalisé depuis 1921.
2 – FACE A DE NOUVELLES REALITES : Les réponses du programme (1924-1931)
61Conformément à la décision qu’il avait prise, le parti socialiste refusa en juin 1924 l’offre de participation qu’Herriot lui fit de façon implicite en lui adressant son programme de gouvernement. En réponse, il l’assura du soutien des socialistes sur les réformes qu’il envisageait de faire : « A tort ou à raison, écrira Léon Blum, nous étions convaincus qu’il nous était plus facile d’appuyer les radicaux luttant sur leur propre programme que de tomber d’accord avec eux sur un programme commun, que nous apporterions plus de force réelle au ministère radical en le soutenant du dehors avec l’unanimité de notre parti qu’en collaborant au nom d’un parti incertain et partagé »46. Le soutien sans participation permettait ainsi d’éviter le risque de confusion que l’on craignait, de conserver son identité et l’équilibre « à gauche » réalisé durant la période de la « reconstruction ». C’était un compromis tactique imposé par les succès électoraux, qui permettait aussi de maintenir l’unité du parti : il y avait encore en 1924, note Tony Judt, suffisamment de militants opposés à tout glissement à droite pour justifier les craintes de Léon Blum mais aussi de Renaudel de voir le parti éclater au cas où une décision favorable à la participation aurait été prise47.
62La politique du soutien se solda par un échec : si les socialistes ne purent infléchir la politique gouvernementale, ils furent surtout incapables de définir une position claire. Le soutien conditionnel conduisait, en effet, la S.F.I.O. à définir sa stratégie non plus sur la base de son propre programme mais en fonction du programme gouvernemental des radicaux. Car, de façon assez paradoxale, les socialistes avaient décidé de soutenir les radicaux tant que ces derniers respecteraient les engagements inscrits dans leur programme48.
63L’échec de l’expérience provoqua une vive réaction au sein du parti. Au congrès d’août 1925, Paul Faure suivi par la majorité lança une offensive en règle contre le parlementarisme en exigeant que l’on se maintienne désormais sur le terrain strict de la lutte des classes. Cependant la question du pouvoir demeurait posée : Le débat glissa même peu à peu du « soutien » à la « participation » et à « l’exercice ». A partir de 1925, deux conceptions opposées – celle de la majorité et celle de l’aile droite – s’affrontèrent à chaque congrès avec de plus en plus de virulence.
64Face à ce problème auquel il n’était plus possible d’échapper, les recherches de solution ont emprunté jusqu’en 1932 (date qui marque la fin de la législature et le début de la crise en France) deux voies différentes :
65– celle des « compromis pratiques » de Léon Blum qui, sans remettre en cause la doctrine, propose des adaptations d’ordre tactique : A côté de la « conquête » révolutionnaire du pouvoir, Léon Blum envisage la possibilité de son « exercice » en régime capitaliste. C’était par là même poser le problème des conditions de « l’exercice » ou de la participation des socialistes au pouvoir, c’est-à-dire la possibilité d’y réaliser un programme de réformes importantes. Dans ce domaine, Léon Blum ne devait-il pas compter avec la résistance de la majorité du parti ?
66– celle de la révision doctrinale dans laquelle s’engagent certains hommes de l’aile droite en invoquant les idées d’Albert Thomas ou en prenant comme nouveau modèle, la pensée d’Henri de Man (« Au delà du marxisme » paraît en France en 1927). Mais en remettant de la sorte en question la place et le rôle du « modèle » socialiste, n’allaient-ils pas susciter une réaction très vive de la majorité de gauche ?
A – Les « compromis pratiques » de Léon Blum
67C’est au congrès de janvier 1926, alors que le débat sur la participation divise profondément le parti49, que Léon Blum présente sa célèbre distinction entre « l’exercice » du pouvoir en régime capitaliste, exercice légal et loyal auquel peuvent être amenés les socialistes dans certaines circonstances, et la « conquête » révolutionnaire du pouvoir qui demeure le but final.
68Cette thèse ne fut pas vraiment discutée au fond – ce n’est que plus tard que s’engagera autour d’elle le débat véritable sur les conditions de l’exercice du pouvoir – mais elle eut un grand retentissement. Tout le monde s’y rallia : l’aile droite minoritaire car elle mettait fin, croyait-elle, aux objections de principe que la gauche invoquait contre le pouvoir ; la gauche majoritaire qui voyait dans « la conquête » la confirmation de ses aspirations révolutionnaires. La distinction de Léon Blum permettait en quelque sorte d’ordonner la confusion sans la dissiper. Pourtant, en distinguant l’« exercice » et la « conquête », « en maintenant la perspective théorique d’une conquête du pouvoir », Léon Blum avait certainement cherché dès 1926 « à se donner en pratique, comme l’écrit Léo Hamon, plus de liberté pour son exercice »50. Mais, parce qu’il était très soucieux de préserver l’unité du parti, les « compromis pratiques » qu’il proposa, ne permirent de clarifier la position de la SFIO ni sur les problèmes politiques ni sur les problèmes économiques qui se posaient aux socialistes .
Les problèmes politiques : l’usage du programme
69Les problèmes politiques se posaient de façon assez complexe. L’importance numérique des socialistes à la Chambre en faisait une composante indispensable d’une majorité de gauche mais cette influence était cependant trop faible pour qu’ils puissent prétendre diriger seuls un gouvernement. La question posée était donc celle d’une « participation » des socialistes au gouvernement. Le retour de Poincaré avait permis de différer la réponse mais pour peu de temps : au congrès de 1927, il fallut se prononcer sur la tactique du parti en vue des élections de 1928, et sur celle que l’on aurait à appliquer ensuite.
70La solution proposée par Léon Blum – soutien conditionnel ou gouvernement à direction socialiste dans des circonstances exceptionnelles – écartait l’idée d’une participation des socialistes à un gouvernement de coalition avec les radicaux. Elle excluait donc dans l’immédiat, étant donné les conditions politiques de l’époque, la perspective d’un exercice du pouvoir. La majorité de gauche s’y rallia donc.
71L’aile droite proposait une alternative, celle de la participation à un gouvernement radical sur la base d’un programme commun d’alliance. En invoquant les « circonstances exceptionnelles », Léon Blum avait voulu dépasser ce difficile débat qui remettait en question l’équilibre établi depuis 1921 entre le programme et le « modèle » socialiste. Pourtant l’idée d’un programme commun d’alliance électorale qui serait en même temps un programme commun de gouvernement, paraissait mieux répondre à la situation politique et même à l’idée d’un gouvernement à direction socialiste que proposait Léon Blum (dans la mesure où le parti ne pouvait prétendre obtenir aux élections la majorité absolue).
a) L’attitude de la majorité : refus du pouvoir et autonomie du programme
72Le débat resurgit au congrès de Lyon (avril 1927) à propos des rapports du parti socialiste avec ses voisins, radicaux et communistes. La majorité du parti se groupa derrière une motion de Paul Faure, qui rappelait l’« incontestable communauté de fins doctrinales » avec le parti communiste et soulignait, en revanche, « l’opposition foncière entre les radicaux et les socialistes. ». Cependant, la motion n’excluait pas que « dans des conjonctures étroites et limitées, il puisse y avoir des actions communes avec les radicaux ».
73A droite, bien sûr, on se prononçait pour une action commune avec les radicaux afin d’appliquer des réformes et sauvegarder les libertés. Déat et Marquet reprennent ces thèmes en les exposant toutefois sous un jour un peu nouveau. Il y a deux sortes de réformes, explique Déat : « il y a celles qu’on accomplit du dehors ;... ces réformes arrachées ne constituent pas un système ; elles sont fragmentaires, tâtonnantes et ne tendent pas à la construction d’un édifice harmonieux ». Les autres réformes sont « les réformes par le dedans ». Il ne faut pas, conclut-il, « attendre sous l’orme indéfiniment que la révolution mûrisse et que les conditions soient toutes rassemblées avant d’être amenés... à assumer la responsabilité totale du pouvoir politique ». De son côté, Marquet pense qu’on ne peut échapper à la nécessité de confronter la doctrine et la réalité : « Il est trop facile, dit-il, d’affirmer que le capitalisme se meurt ; le capitalisme n’est pas mort, il est en pleine évolution, l’ensemble de nos doctrines correspond à un capitalisme qui n’est plus celui d’aujourd’hui ». Il y a là déjà une ébauche de révisionnisme sur lequel nous reviendrons.
74Léon Blum n’esquive pas le débat : il constate que l’évolution du capitalisme tend à atténuer la conscience de classes, que « les partis dits républicains, se réclamant des vieilles traditions politiques de la Révolution... sont menacés autant que le prolétariat par une évolution comme celle-là », et à l’adresse de la gauche, il déclare : « Je ne peux pas adhérer aux conclusions que vous tirez et je ne peux exclure ces coexistences, ces rencontres, ces communautés de luttes contre le même puissant ennemi »51. Cependant, il ne conclut pas à la nécessité d’une stratégie commune avec les radicaux. Dans une série d’articles publiés dans Le Populaire un peu avant le congrès, il avait insisté sur les différences fondamentales de doctrine des deux partis : « La croyance à la seule efficacité d’un progrès continu, d’une part, la croyance à la nécessité d’une transformation révolutionnaire, de l’autre, représentent entre les radicaux et nous, écrivait-il, tout autre chose qu’une différence de tempérament ou de sentiment et cette divergence correspond à une contrariété profonde des doctrines »52. Finalement il se rallie lors du congrès à la motion de la majorité.
75La tactique que l’on adopte en vue des élections de 1928, demeure donc inchangée par rapport à celle de 1919 : au premier tour, on présenterait le programme socialiste ; au second tour, pour battre la « réaction », on se désisterait en faveur des radicaux qui se seraient montrés fidèles, par leurs votes antérieurs ou leurs promesses, au programme du radicalisme. Après avoir posé les termes de l’alternative, « réaction ou révolution », Léon Blum décrivait la tactique socialiste en des termes qui annonçaient une nouvelle expérience de « soutien conditionnel » : « L’unique question, écrivait-il, est de savoir si, en se portant du côté de l’Union nationale, les radicaux manqueraient ou non à leur propre tradition, à leur propre programme. La tradition permanente du parti radical leur interdit toute alliance, toute conjonction électorale ou parlementaire sur leur droite. Elle se traduit par la formule bien connue : pas d’ennemis à gauche... Les radicaux entendent-ils lui rester fidèles ou le renier ? Le programme d’action et de réformes du parti radical repose – c’est entendu – sur d’autres bases doctrinales que le nôtre. Par son contenu positif, il ne coïncide nullement avec le nôtre. Mais ce programme radical, est-ce sur notre aide ou sur celle de l’Union nationale que les radicaux pourraient compter le cas échéant pour le réaliser ? Voilà le problème, le seul qui se pose aujourd’hui. Nous savons que les radicaux ne peuvent pas adhérer à notre programme. Mais notre concours est le seul qu’ils puissent escompter pour faire triompher le leur... Le programme de la salle Wagram, ce programme « réaliste » dont les jeunes radicaux tirent tant d’orgueil, c’est donc de nous, non pas de l’Union nationale, que son exécution dépendrait »53.
76Implicitement Léon Blum reconnaissait la nécessité d’un programme minimum d’alliance mais, pour ne pas hypothéquer l’avenir et lier les deux partis au pouvoir, il se tournait vers le programme radical en espérant que les radicaux rompraient tout lien avec la droite. L’objectif restait donc bien de « battre la réaction » et non de préparer la venue d’un gouvernement de gauche, uni sur un programme de réformes.
77En l’absence d’un véritable programme d’alliance, la grande faiblesse de cette tactique résidait dans le manque total de réciprocité. Comme dans le soutien, le parti socialiste donnait plus qu’il ne recevait : il apportait ses voix mais sans être certain en échange d’infléchir la politique du parti radical dans un sens plus conforme à ses intérêts. Les oscillations du parti radical qui se sentait libre de tout engagement à l’égard des socialistes, constitueront jusqu’en 1935 une des caractéristiques principales de la vie politique française. Par ailleurs, l’idée d’un gouvernement à direction socialiste que Léon Blum conservait pour répondre à la nécessité d’exercer le pouvoir dans certaines circonstances54, comportait également une faiblesse dans la mesure où il ne pouvait s’agir, dans le contexte politique de l’époque, que d’un gouvernement de coalition. Si les socialistes acceptaient de soutenir les radicaux sur la base de leur programme, à l’inverse les radicaux n’accepteraient jamais de soutenir et encore moins de participer à un gouvernement à direction socialiste, chargé d’appliquer le programme socialiste. Léon Blum en était parfaitement conscient : « Nous savons que les radicaux ne peuvent pas adhérer à notre programme », reconnaissait-il. Le seul moyen d’éviter cette absence de réciprocité était d’engager le parti radical sur un programme d’alliance électorale qui aurait également servi de programme de gouvernement. Mais c’était bien sûr reconnaître le principe de la participation, c’est-à-dire de l’exercice du pouvoir conçu en dehors de la perspective de la révolution, ce que la majorité du parti n’acceptait pas.
b) L’alternative offerte par l’aile droite : acceptation du pouvoir et programme commun d’alliance
78Au lendemain des élections de 1928, le problème du pouvoir ne se posa pas immédiatement, la nouvelle majorité parlementaire étant plus à droite que la précédente. Le congrès qui se réunit à Toulouse en mai 1928, décida à l’unanimité que le programme serait utilisé à la Chambre « pour l’application de propositions précises, établies, dans la mesure du possible, en accord avec les organisations syndicales de la C.G.T. » et, dans le pays, « pour une propagande intense ». C’est, ajoutait la motion, « dans le maintien et l’accentuation de sa raison d’être – défendre le monde du travail et l’aider à se préparer à sa mission historique – que le parti socialiste a le plus de chances d’entraîner à sa suite les consciences inquiètes des vrais démocrates... Des deux côtés, nous maintiendrons le socialisme dans sa ligne doctrinale ». Il s’agissait donc d’une confirmation des positions de 1921. Dans son intervention, Léon Blum rappela la nécessité d’une opposition constructive. « Toutes les grandes idées, toutes les grandes réformes, remarquait-il, sont issues de l’initiative socialiste »55. La conjoncture écartait donc momentanément la question de l’exercice du pouvoir. Pour peu de temps : la démission de Poincaré mettait fin six mois plus tard à l’Union nationale qui durait depuis 1926.
79La démission de Poincaré remit à l’ordre du jour le problème du pouvoir. Les radicaux se tournèrent en effet vers le parti socialiste. Quand, en octobre 1929, Daladier proposa la participation, le parti se divisa en deux fractions presque égales56. C’était la première fois depuis le cas « Millerand » que cette question divisait le mouvement. Jusque-là, l’aile droite n’avait jamais constitué une véritable opposition structurée. Son poids remettait à présent en question l’équilibre sur lequel était établie l’idée du programme depuis le début de la « reconstruction ».
80L’aile droite réformiste de la tendance Renaudel, les « participationnistes », ne voulaient pas cependant remettre en cause les principes doctrinaux. Pour eux, il s’agissait d’un problème de tactique et non pas de doctrine ; il fallait simplement définir les conditions d’un « gouvernement de coalition »57. Au congrès extraordinaire de janvier 1930, la droite déposa une motion qui, pour la première fois, proposait l’idée d’un programme de gouvernement liant les partis associés : « La discipline de notre parti, indiquait-elle, le sentiment profond que tous les militants ont de la doctrine et de son unité, l’ardeur que chacun apporte à la bataille politique, économique et syndicale, sont la garantie qu’un gouvernement où serait réalisé l’exercice conjugué du pouvoir entre nos représentants et ceux des partis de démocratie, posséderait l’ascendant suffisant pour mener fièrement la bataille sur un programme nettement défini que les partis associés auraient pris l’engagement formel et sans équivoque de réaliser dans le minimum de temps. Un tel gouvernement, s’il triomphait devant les assemblées parlementaires aux majorités souvent indécises, sujettes à subir l’ascendant d’une minorité résolue et représentant avec vigueur les aspirations populaires, serait capable de réaliser les réformes immédiates qui diminueront les fardeaux d’injustice... C’est pourquoi le congrès tient à affirmer la volonté du Parti d’exercer le pouvoir soit seul, soit même si les circonstances le commandent, en collaboration avec les partis de démocratie sur un pied d’égalité réelle pour accomplir, dans un temps déterminé, un programme de réalisations nettement défini ».
81L’aile droite, en valorisant le programme, fournissait une réponse au problème du pouvoir. Un certain nombre d’idées neuves apparaissaient comme celle d’un programme assorti d’un engagement de réalisation par les parties contractantes en un temps donné, et celle d’une « majorité de réformes ». En libérant l’usage du programme (conçu comme un véritable programme de gouvernement et non plus seulement comme un instrument de propagande), des limites qui lui étaient jusqu’alors assignées par la perspective de la réalisation du « modèle », la droite du parti approfondissait la distinction de Léon Blum dans le sens de « l’exercice » du pouvoir maintenant détaché de la perspective de sa « conquête ».
82La motion de l’aile droite n’obtint que 1500 voix contre plus de 2 000 pour celle des « orthodoxes ». Ces derniers n’étaient pas prêts à faciliter la participation qu’ils n’entrevoyaient qu’avec les plus extrêmes réserves, dans des « circonstances exceptionnelles ». Ils venaient même de refuser un amendement « centriste » présenté par Vincent Auriol qui demandait qu’aussitôt après les élections de 1932 « un congrès extraordinaire examine la situation politique pour dire si l’expression de la volonté populaire est de nature à ouvrir des circonstances exceptionnelles et indiquer les points du programme socialiste qui devraient être en tout cas inscrits dans un programme ministériel ».
83La gauche majoritaire cherchait donc à éviter tout point de contact avec le parti radical. Les « circonstances exceptionnelles » apparaissaient comme le dernier rempart qui lui permettait encore d’éviter une révision tactique qui semblait pourtant de plus en plus s’imposer. Leur définition restait subjective – le parti restant libre de qualifier ou non les circonstances d’« exceptionnelles », tandis qu’un programme négocié liant les partis contractants constituerait une condition objective s’appliquant de façon automatique. Le congrès de janvier 1930 n’avait finalement apporté aucune solution nouvelle au problème du pouvoir : on acceptait l’idée d’un gouvernement à direction socialiste chargé d’appliquer le programme socialiste ; mais dans la conjoncture de l’époque, cette hypothèse était la moins probable58. Quant à l’hypothèse envisageable, celle de la participation, on se retranchait derrière les « circonstances exceptionnelles » pour esquiver le problème du programme d’alliance.
84Cependant, pour Léon Blum, l’évocation des « circonstances exceptionnelles » ne constituait pas un refuge. Elle répondait chez lui à une objection importante qu’il avait souvent faite : la crainte que la participation devenant habituelle, ordinaire, ne vienne confondre les deux partis et ne fasse perdre au parti socialiste sa raison d’être. Il s’agirait alors, écrit-il, de « deux familles d’une même espèce »59 ; les partis peuvent « mener couramment campagne pour les mêmes réformes politiques ou sociales » mais « sans que le programme maximum de l’un coïncide avec le programme minimum de l’autre60. Il craint donc une confusion de partis qui résulterait d’une confusion de programmes, confusion qu’aurait pu éviter précisément un programme à objet déterminé, fixé pour un temps limité et sur lequel se seraient engagés mutuellement les deux partis. Un tel programme, proposé par l’aile droite, était-il, à cette époque, réalisable et politiquement concevable ? Léon Blum a insisté à juste titre sur la situation du parti radical « tiraillé entre deux pôles d’attraction contraire : il se porte alternativement vers l’un ou vers l’autre ; il prend pour chef Clémenceau après Combes ; il entre dans l’Union nationale sortant à peine du cartel »61. D’autre part, la présence du parti communiste continuait d’hypothéquer l’action de la S.F.I.O. « Le fait de son existence, écrivait Blum, le fait qu’une partie de la classe ouvrière reste encore sous son emprise, rendrait plus périlleuses pour nous, les imperfections inévitables de l’action gouvernementale et les déceptions inévitables qu’elle susciterait ». Enfin, il est conscient de l’impact de la doctrine à l’intérieur même du parti, sur les militants et les cadres dirigeants : le socialisme des électeurs était encore condamné à entrer en conflit avec le socialisme des militants62.
85Entre la révision ou la conservation des « vieilles formules », le choix n’était donc pas aussi simple que le pensait Renaudel ; le choix des voies possibles était en fait limité et les contraintes de la période de la « reconstruction » ont continué à peser sur la tactique du parti : le maintien de l’idéal révolutionnaire permettait encore d’affronter la concurrence du parti communiste et de se protéger contre les risques de confusion avec le parti radical. On peut comprendre, dans ces conditions, le besoin d’« expérimentation » ressenti par un homme comme Léon Blum devant la « crise de croissance » de la S.F.I.O. et ses succès électoraux.
86Cependant la distinction entre l’« exercice » et la « conquête » n’avait pas apporté au problème du pouvoir les réponses claires que l’on pouvait attendre. Elle s’est appliquée comme un vernis sur les positions prises en 192163. Le souci de l’unité avait empêché Léon Blum de pousser plus loin l’effort de clarification. La même conclusion doit-elle être tirée s’agissant des réponses qui furent apportées dans le domaine économique ? Si l’usage tactique du programme est resté limité, l’évolution de son contenu a-t-elle également été freinée par le maintien du « modèle » ?
Les problèmes économiques : le contenu du programme
87Le programme élaboré par le parti socialiste en vue des élections de 192864 comprenait un ensemble de mesures qui s’apparentaient à celles que la C.G.T. avait inscrites dans son programme, avec cependant une exception importante : le programme socialiste gardait le silence sur le « conseil économique » institué en 1925, alors que la C.G.T. demandait « son intégration dans le mécanisme constitutionnel afin d’assurer la coopération des organisations professionnelles aux fonctions de l’Etat ». L’idée d’une « organisation économique » au sens où l’entendait alors le syndicalisme, et celle d’une économie dirigée n’apparaissaient pas dans le programme socialiste : les nationalisations étaient conçues essentiellement comme des changements du régime de la propriété (aspect juridique) et non comme des modifications de la structure de la production (aspect économique) ; quant à la réforme de l’Etat, elle était abordée sous un angle politique (la réforme gouvernementale) ; mais s’agissant de préciser son rôle en matière économique, Léon Blum se bornait à opposer le vieil Etat traditionnel centralisé et le nouvel Etat « morcelé », « fractionné » sous l’emprise des « forces organisées »65. Curieusement Léon Blum semblait alors assez proche des idées exprimées par le syndicalisme dans l’immédiate après-guerre.
a) Les nationalisations
88Par principe, les « guesdistes », Paul Faure, Compère Morel, Lebas... ne considéraient pas les nationalisations comme des moyens de transformer « de l’intérieur » les structures du régime. C’était d’ailleurs dans ce refus d’aménager la société actuelle qu’ils pouvaient le mieux marquer leur opposition au parti radical et affirmer, au contraire, leur communauté de buts doctrinaux avec les communistes. La motion Paul Faure que nous avons déjà citée et qui fut adoptée en avril 1927 par le congrès de Lyon, le déclarait sans détour : « Comme nous, les communistes veulent substituer au régime actuel un régime qui laisserait à la société toute entière l’usage de ses richesses ; comme nous, ils estiment que cette substitution ne peut être faite que par une transformation révolutionnaire des rapports sociaux actuels ; comme nous, ils pensent que la lutte des classes fait de la classe ouvrière l’instrument vivant et principal de cette transformation ». Ils ne cherchaient donc pas à définir une voie originale, celle d’un réformisme socialiste dans lequel les nationalisations auraient été considérées comme des réformes de structure. Le régime – et c’était par là qu’ils entendaient se distinguer des communistes – devait suivre le cours de son évolution naturelle d’où sortirait le socialisme66. Tandis que Léon Blum accordait au programme radical une certaine valeur puisqu’il préconisait de soutenir les radicaux fidèles à leur programme, les « guesdistes » dénonçaient ses faiblesses, « l’illusion que la question sociale pouvait être résolue par un entente du capital et du travail et par la lente accumulation des réformes ».
89L’importance que Léon Blum accorde au « modèle » révolutionnaire – pour des raisons tactiques (l’unité du parti, sa spécificité...) plus que de principe – le conduit pour sa part à prendre en considération l’évolution du régime et à constater les contradictions entre le mode de production et le régime de la propriété. Son analyse de la « rationalisation » est à cet égard intéressante. Constatant qu’elle entraîne une amélioration des modes de production, il en déduit qu’elle rapproche le régime capitaliste du régime socialiste. « Les méthodes de rationalisation, écrit-il, représentent un progrès... C’est un progrès de substituer l’ordre, les grands plans d’ensemble, la convergence systématique de tous les efforts à l’incohérence et à l’anarchie qui caractérisent à ce jour la production. Le régime socialiste tendra, sans nul doute, à cet ordre »67. Il observe en même temps qu’« en faisant prévaloir l’idée de l’organisation collective sur les principes libéraux de l’ancienne économie..., la rationalisation accentue le désaccord entre le capitalisme considéré comme système de production, et le capitalisme considéré comme système juridique, entre les formes de l’organisation industrielle et les formes de la propriété ». Seule la « socialisation » générale de l’économie peut mettre fin, à ses yeux, à l’antagonisme ; la rationalisation se présente ainsi comme une force productrice autant que révolutionnaire. Mais, ajoute-t-il, « on ne fait pas les révolutions à demi ». La révolution industrielle est « une opération incomplète et irrationnelle qui, en s’attaquant à l’organisation, laisse subsister les formes de la propriété ». Alors que, dans les autres domaines, il reconnaît la possibilité d’une évolution, d’une maturation, pour ce qui est des structures économiques, il ne semble pas concevoir qu’elles puissent également évoluer et que les nationalisations puissent être le moteur de cette évolution : les antogonismes qu’il signale – et que constate également la C.G.T. – ne peuvent se réduire par de simples réformes de structure.
90Cela ne signifie pas cependant qu’il refuse de reconnaître une quelconque valeur aux nationalisations en régime capitaliste, comme sont enclins à le faire les « guesdistes ». Un certain nombre figure dans le programme (nationalisation des grands services comme les mines, les chemins de fer, les forces hydrauliques, le pétrole). Léon Blum en précise même le mode de gestion en des termes assez modernes : « par ce mot de nationalisation, écrit-il, nous n’entendons rien qui ressemble à la gestion bureaucratique actuelle de nos monopoles ou même des compagnies de chemins de fer. Nous prétendons étudier et mettre au point des modes d’exploitation infiniment plus souples, plus rapprochés des grandes gestions industrielles, et auxquels le personnel ouvrier et technique serait associé comme les consommateurs. Cela nous conduit à un problème qui excède un peu le cadre des réformes ouvrières proprement dites : Le problème de la participation des travailleurs à la gestion des entreprises, qu’il s’agisse des entreprises privées ou publiques »68.
91Après avoir insisté sur les antagonismes entre les effets de la rationalisation et le maintien du régime de la propriété, Léon Blum semble admettre que les nationalisations de certaines « propriétés privées » et les nouveaux modes de gestion qui en découleraient, pourraient apporter une réponse aux problèmes que pose la rationalisation : en modifiant le régime de la propriété, les nationalisations aboutiraient ainsi aux mêmes résultats que si elles étaient reconnues comme des réformes de structure, c’est-à-dire à une adaptation progressive, circonstancielle de ces structures aux modes de production. D’autre part, les entreprises privées elles-mêmes pourraient également subir des transformations par l’introduction de nouveaux modes de gestion : avec l’idée de la participation des travailleurs à la gestion des entreprises privées, Léon Blum semble annoncer cette « socialisation de la puissance » que Déat formulera un peu plus tard en la distinguant de la « socialisation du profit » et de la « socialisation de la propriété ». Cependant, réfléchissant sur le futur programme socialiste, Léon Blum n’en dit pas plus et n’approfondit pas, par des mesures précises, les orientations qu’il vient d’esquisser. Il exprime seulement le désir, avec une prudence bien caractéristique de son souci de l’unité du parti, que les militants se prononcent eux-mêmes sur ces problèmes69.
92Sur le plan économique, le réformisme entrerait de la sorte – nous employons le conditionnel puisque le débat reste encore inachevé – par la petite porte, sur la pointe des pieds et avec timidité dans le langage et dans le contenu des réformes proposées. Une explication paraît s’imposer : Léon Blum ne pouvait pas à la fois invoquer le « modèle » doctrinal (pour les raisons que nous savons : par souci de l’unité – les militants restaient dans leur majorité, fidèles à l’idéal révolutionnaire – ; par souci également de préserver la spécificité du parti face à ses voisins), et ne pas en tenir compte dans la détermination du programme d’action immédiate.
93Il existe dans le programme de 1928 une exception qui semble confirmer cette explication : il s’agit de la question agricole. Le programme prévoyait la création d’un office du blé et le remembrement des terres, autant de réformes des structures agraires qui contrastaient avec la timidité affichée en matière industrielle. Or, nous l’avons signalé, l’agriculture était un domaine qui faisait exception à la « socialisation » générale du « modèle ». Les socialistes pouvaient alors se sentir plus libres pour envisager en régime capitaliste des refontes profondes. Si la doctrine souffrait d’une certaine incohérence du fait de cette exception, par contre il existait une logique parfaite entre elle et le programme.
b) Le rôle de l’Etat dans l’économie
94Comme les nationalisations, l’intervention de l’Etat dans l’économie posait également un problème dès lors que l’on maintenait le « modèle » révolutionnaire. Pouvait-on à la fois reconnaître la nécessité ou les bienfaits d’une économie dirigée et mettre l’accent sur la destruction du régime qui caractérisait la finalité du socialisme ?
95Le mélange d’affirmations des principes révolutionnaires et de volonté réformiste conduisait Léon Blum – commentant cette fois le programme de la C.G.T. de 1928 – à des positions assez voisines de celles que le syndicalisme adoptait au lendemain de la guerre : un Etat démembré « qui ne serait plus un pouvoir d’autorité, de commandement, mais l’organe de coordination et de régulation des groupes professionnels »70. Comme dans la doctrine qu’élaborait le conseil économique du Travail en 1920, Léon Blum oppose « l’Etat nouveau » à l’Etat centralisé : « L’intégration des forces organisées dans l’économie, écrit-il, transformera l’Etat traditionnel dans sa consistance, dans son essence, ne laissera plus rien subsister de son pouvoir de centralisation autoritaire. C’est l’un ou l’autre, on ne peut pas ajuster, il faut choisir entre les institutions politiques de nos pères et l’Etat nouveau. On ne peut à la fois restaurer l’Etat fort du type historique et préparer l’Etat nouveau »71. Entre l’Etat centralisé et le « fédéralisme économique » qui caractérisera l’Etat nouveau, il ne pense pas – et il ne sent pas l’évolution du syndicalisme – qu’il puisse exister un Etat rénové par la représentation des forces économiques et par la fonction nouvelle d’une direction économique qui ne serait ni la centralisation bureaucratique ni une simple coordination d’éléments autonomes.
96La différence apparaît fondamentale entre, d’une part, la pensée de Léon Blum et celle du syndicalisme de l’immédiate après-guerre et, d’autre part, la doctrine syndicale des années vingt qui, au lendemain de la scission, rompt avec toute idée de révolution et tend à définir (sans encore y parvenir) un réformisme conséquent. Au contraire, le « modèle » socialiste, maintenu par Léon Blum, et la finalité révolutionnaire reconnue par la C.G.T. dans les années 1919-1920 ont empêché chez l’un et chez l’autre un approfondissement de la voie des réformes. Ces limites ont cependant été variables – plus profondes chez Léon Blum que chez les syndicalistes de l’immédiate après-guerre – car elles correspondaient à un équilibre des forces différent, le « modèle » demeurant le seul projet global de la doctrine socialiste, tandis que la finalité révolutionnaire des syndicalistes n’était qu’accessoire et ne constituait qu’une concession acceptée ou qu’une commodité devant les faits. La socialisation générale de l’économie, le dépérissement de l’Etat (partie intégrante du modèle marxiste) marquaient beaucoup plus la pensée socialiste. D’où les difficultés plus grandes à reconnaître la valeur des nationalisations et celle d’une intervention accrue de l’Etat dans l’économie. Il est intéressant de noter que la réflexion de Léon Blum portait moins – comme c’était le cas pour la C.G.T. – sur l’économie même, que sur le plan constitutionnel. Ainsi cette réflexion sur le conseil économique : « Il n’est pas organe de décision, encore moins d’exécution. Il est composé d’une façon telle que les courants contraires risqueront toujours de s’y compenser, de s’y neutraliser. Je n’aperçois pas comment une portion de l’autorité publique pourrait lui être transférée, et ce n’est pas autour de lui à ce qu’il me semble que pourraient se constituer les organes neufs d’un Etat nouveau. Ce problème de la reconstitution de l’Etat, j’en entrevois la solution dans le fractionnement, dans le morcellement de l’Etat centralisé du type classique en un certain nombre de petits Etats techniques dont les organisations professionnelles formeraient nécessairement la base et qui fonctionneraient sous l’autorité régulatrice d’un Parlement central, détenteur du pouvoir proprement politique. Mais ces vues, conclut-il, nous entraîneraient loin et la question n’est pas de première urgence. Ce sera pour un prochain programme »72.
97L’intérêt des commentaires de Léon Blum ne tient pas seulement au fait que ce dernier exerce à partir de 1926 une influence croissante, mais parce qu’ils montrent comment les nécessités tactiques peuvent infléchir le contenu même de l’action, comment chez lui, le « modèle » doctrinal réaffirmé pour des raisons tactiques pouvait limiter l’ampleur du programme. Face au communisme, l’attitude pouvait être ambivalente. La « raison d’être » du socialisme par rapport au communisme résidant dans la reconnaissance des réformes, il est significatif que, cherchant à marquer cette différence, à propos des crises du capitalisme, Léon Blum insiste sur les remèdes que le socialisme peut apporter à ces crises : « Vis-à-vis des crises de la société capitaliste, écrit-il, l’attitude divergente du socialisme et du communisme est en effet commandée par leur conception divergente de la révolution. Le socialisme sait et proclame que ces crises, liées au régime même, ne sont actuellement susceptibles d’aucune solution satisfaisante. Il y propose cependant des palliatifs, des remèdes partiels et temporaires, inspirés par sa propre pensée, dirigés vers sa propre solution »73.
98Mais les problèmes tactiques dans cette deuxième moitié des années 20 se situaient « à droite » ; ils se définissaient, par suite des gains électoraux, par rapport au parti radical. Si la doctrine servait encore de « ciment » à l’unité du parti, on pensait qu’elle pouvait également le préserver des « pièges » que des voisins malveillants lui dresseraient.
99Ainsi, il n’y a pas eu dans le domaine économique, comme on l’écrit souvent, ignorance des réalités contemporaines, mais un effort d’adaptation difficile – effort qui en interdisait un autre – entre l’affirmation continue du projet révolutionnaire et la recherche du « possible » dans les cadres de la société présente. Comme nous l’avons déjà dit, c’est un problème que les socialistes français se posaient à eux-mêmes. Et c’est précisément ce problème que certains, vers 1930, veulent supprimer en s’engageant dans la voie d’une révision doctrinale.
B – L’appel des jeunes à une révision doctrinale
100S’il n’y a pas eu, dans les année 20, d’opposition structurée à la politique socialiste et de solutions de rechange, des petits groupes sont cependant apparus à partir de 1925, rassemblant des jeunes gens venus au socialisme après la guerre et qui réclament une rénovation des méthodes d’action sans toujours bien s’entendre sur son contenu. Ils reprochent au parti de se replier sur une doctrine « immuable et intemporelle », et, comme l’écrit Georges Lefranc, « de ne pas demeurer suffisamment en contact avec une réalité mouvante et de ne plus parvenir à intégrer dans sa pensée ce qu’il entre de neuf dans le jaillissement des faits »74. Le programme qu’ils conçoivent, appelle une révision doctrinale. Cependant, s’il y a, à la base de ces réflexions, des aspirations communes, les formules proposées ne sont pas les mêmes pour tous.
101Aspirations à une rénovation des méthodes. Les jeunes qui entrent au parti dans les années vingt, se heurtent à l’influence des « vieux ». Ces jeunes sont pour la plupart des intellectuels75 qui ne comprennent pas les luttes internes du mouvement ouvrier (la scission puis la « reconstruction » se sont faites sans eux) et qui ressentent une profonde déception devant l’activité du Parti qui leur semble, comme le rappelle G. Lefranc, « tragiquement inférieure aux tâches qui l’attendent ». C’est ce qu’exprime le livre publié en 1932 par le petit groupe de la « Révolution constructive »76 : « Seul le socialisme nous indiquait la route à suivre ; seul il nous offrait une doctrine qui répondait à la fois à notre besoin de croire encore et à notre désir d’action. Nous savons tous que nous ne nous sommes pas trompés, mais tous nous avons senti un jour qu’il ne nous satisfaisait pas pleinement »77.
102Aspiration également à un socialisme plus « complet » que réclament des gens comme Claude Levi-Strauss ou comme André Philip qui souhaite concilier socialisme et christianisme, ou encore Marcel Déat qui pose le problème en termes de culture en rejoignant les appels à une « civilisation socialiste » et à un « humanisme travailliste » que lance Charles Andler78. Tous proclament leur volonté d’action et leur désir d’innovation qu’ils opposent aux efforts de conservation du parti.
103Un autre trait caractérise l’état d’esprit de cette jeunesse : son « positivisme » et son réalisme. L’action doit être commandée par l’observation des faits. Il y a là une convergence certaine avec les méthodes du syndicalisme. Ceci explique sans doute que, sans qu’il y ait eu parmi eux de véritables économistes, ces jeunes se soient particulièrement intéressés à l’évolution du capitalisme, et aient fait écho aux quelques voix – non conformistes – qui, délaissant l’analyse doctrinale traditionnelle, insistaient (avec quelque optimisme) sur les bienfaits de cette évolution pour le monde ouvrier : Charles Spinasse qui pose à la Chambre en 1927 le problème de la « production de masse » à la lumière de l’expérience américaine79 ; Jules Moch qui, invité la même année par les étudiants socialistes pour parler du problème de la rationalisation, insiste sur la nécessité de modifier les méthodes d’action pour les adapter à l’évolution sociale (Jules Moch écrira plus tard qu’il avait été surpris par « l’exigence de ces jeunes auditeurs qui ne manquent d’esprit ni critique ni caustique et auxquels il était plus difficile de s’adresser qu’à un congrès préoccupé d’autres questions »80 ; Lucien Laurat qui, démontant les mécanismes de l’économie capitaliste, trace dès 1932 le projet d’une « économie planée » pour mettre fin à « l’économie enchaînée »81. L’ouvrage de Laurat constituait déjà une réflexion sur ce qui allait devenir le problème majeur des années trente : la crise.
104Pour les mêmes raisons, cette jeunesse se montre curieuse des expériences étrangères. Elle s’intéresse aux causes de l’échec des expériences socialistes allemande, autrichienne ou anglaise. Déat demande en 1927 aux jeunes intellectuels du parti (Deixonne, Lefranc, Le Bail...) de se joindre à lui pour constituer un « bureau d’études » afin d’étudier les problèmes posés par ces expériences. L’expérience soviétique du plan quinquennal que le parti avait condamnée sans vraiment l’approfondir, suscite le même intérêt : André Philip et Montagnon demandent que le « Populaire » publie sur le sujet autre chose que les articles assez sommaires de Rosenfeld.
105Il y a dans ces manifestations individuelles ou dans l’expression de ces petits groupes (qui ne sont pas encore véritablement structurés), une volonté affirmée de prise sur le réel qui s’accompagne d’une recherche nouvelle sur le plan doctrinal.
106Pour beaucoup, Albert Thomas demeure l’exemple à suivre. Son idée, proclamée au lendemain de la guerre, de « socialiser la victoire » pour construire « une démocratie pacifique et ordonnée »82 séduit un homme comme Déat. De Genéve, Albert Thomas continue de s’intéresser à la vie du mouvement et, en 1930, il se fait l’interprète de cette jeunesse auprès de Paul Faure en lui adressant une lettre personnelle dans laquelle il constate : « Après un premier éclat, vers 1920-1921, la pensée socialiste n’a peut-être pas été toujours aussi active, aussi vigilante qu’il était souhaitable. Elle n’a, à mon avis, intégré dans sa critique et dans sa construction, ni tous les développements spontanés économiques ou sociaux des dernières années, ni toutes les initiatives nouvelles »83.
107Cependant, plus encore qu’Albert Thomas, c’est Henri de Man qui va exercer le plus d’influence sur ces jeunes. C’est par eux qu’« Au delà du marxisme » pénètre en France ; c’est aussi parmi eux qu’il a le plus de succès : Marcel Déat, Georges Lefranc et André Philip qui publie en 1928 un résumé enthousiaste du livre84, y voient la solution doctrinale des problèmes qui entravent le développement du parti et qui tiennent, selon une expression d’André Philip, au « paradoxe d’une doctrine sans pratique accolée à une pratique sans doctrine ».
108Les idées d’Henri de Man ne s’inscrivent pas exactement dans la lignée du courant révisionniste d’avant guerre. Jaurès et Bernstein ne rompaient pas sur le fond avec la méthode marxiste. Au contraire, de Man met en question la valeur même de cette méthode par laquelle Marx entendait réaliser la synthèse de l’idéal socialiste et de l’intérêt de classe. Il repousse le déterminisme auquel il oppose le volontarisme : « Est-il légitime, demande-t-il, d’affirmer que la transformation des tendances de l’évolution sociale en tendances de la volonté humaine est un simple processus inévitable d’adaptation »85. En dénonçant la « superstition rationaliste », il se propose de réinterpréter l’évolution du mouvement ouvrier à la lumière des méthodes de la psychologie sociale et de chercher d’autres fondements à la « foi socialiste » dans des mobiles d’ordre sentimental et éthique : sentiment de justice, sentiment d’oppression, sentiment d’exploitation... « L’âme socialiste, commente André Philip, est le fruit d’une révolte qui s’inspire de sentiments éthiques transmis par le passé social »86.
109A la base du socialisme se trouve, selon de Man, un sentiment permanent : celui de la dignité humaine. Les racines profondes du socialisme sont ainsi les mêmes que les racines intellectuelles et morales de toute notre civilisation occidentale : « Christianisme, socialisme et démocratie, écrit-il, sont trois formes d’une même idée »87. Aussi convient-il d’en tirer les conséquences : il existe entre les hommes des liens sociaux supérieurs aux intérêts de classe ; le centre de gravité des mobiles doit se déplacer des intérêts de classe vers la conception démocratique qui ne voit « dans les intérêts et programmes particuliers que des éléments dont l’intégration en une formule totale est la fonction de l’Etat parlementaire »88. L’Etat ne doit plus être conçu comme un « Conseil d’Administration pour les intérêts des classes possédantes » mais comme « l’expression d’une démocratie bourgeoise où la puissance du prolétariat grandit »89.
110Sur ces bases, Henri de Man élabore une « doctrine de l’action ». Tout le processus psychologique qui fonde la conviction socialiste y converge : à l’origine, une réaction émotive et un sentiment de valeur avant que puisse se former la représentation d’un état qui satisfasse ce sentiment. Toute formation d’idées procède du sentiment et c’est précisément l’énergie déployée dans ce processus de formation qui distingue l’idée socialiste du simple idéal et explique sa force créatrice. Cette « doctrine de l’action » n’est encore qu’esquissée dans « Au delà du marxisme » – elle sera développée plus tard dans « l’Idée socialiste »– mais déjà elle exerce son attrait sur les jeunes socialistes français même s’ils l’interprètent dans des sens différents.
111Ce n’est qu’aux alentours de 1930 que les aspirations communes à une rénovation des méthodes socialistes se cristallisent en formules d’action plus précises. Les plus marquantes, comme celles que proposent Montagnon dans son livre « Grandeurs et Servitudes socialistes » paru en 1929, ou Déat dans ses « Perspectives socialistes » publiées en 1930, sont centrées sur le problème qui est alors posé au parti, celui du pouvoir : le premier révèle un révisionnisme de technicien, proche de celui d’Albert Thomas ; le second, un projet plus politique qu’économique, plus doctrinal que technique, où l’influence des idées d’Henri de Man se fait plus nettement sentir. Au contraire, la formule que propose, en s’inspirant également des idées d’« Au delà du marxisme », le petit groupe de la « Révolution constructive », se situe délibérément en marge du pouvoir qu’il considère comme la cause de tous les maux du socialisme.
112Entre ces trois ouvrages existe un trait commun : tous occultent le problème majeur de la Grande Crise qui commence à ravager l’Europe. Ils appartiennent de ce fait à une période déjà révolue. Bien qu’ils soient rédigés à la veille de la crise et même à une époque où les premiers symptômes ne laissent plus subsister aucun doute sur le sort de la France, la réflexion de ces auteurs se situent dans le cadre d’un capitalisme relativement prospère où les problèmes de l’après-guerre sont liquidés et où le grand ébranlement des années trente n’est pas perçu. Même le livre de la « Révolution constructive » publié en 1932 alors que la France est déjà plongée dans la crise, reste une réflexion sur les expériences socialistes passées, une réflexion qui n’est pas commandée par les nouveaux problèmes de l’heure. Ces ouvrages apportent en fait des réponses aux problèmes internes du parti – problème de l’« exercice » et de la « conquête » du pouvoir, problème du programme et du « modèle ». La situation économique, politique et sociale n’est perçue qu’à titre accessoire, elle n’est pas au centre du débat. L’effort de clairvoyance semblait donc encore compromis. A défaut, les trois ouvrages apportaient-ils des éléments de clarification dans le débat qui divisait le parti ?
Montagnon : « Grandeurs et Servitudes socialistes »
113Montagnon entreprend dans son livre de redéfinir entièrement l’idée du programme : déjà, sans que le terme soit utilisé, s’esquisse une certaine idée de « plan ». On y voit, en effet, apparaître les deux éléments qui le caractérisent : une certaine forme d’économie dirigée et l’idée d’un rassemblement.
114Son projet initial est d’adapter les idées du syndicalisme (dont il fut l’un des représentants au lendemain de la guerre) au socialisme. Il part ainsi de l’hypothèse du socialisme au pouvoir. « J’ai examiné, écrit-il, les difficultés qu’il y rencontrerait, puis j’ai étudié comment, par quels moyens, par quelles tactiques on pourrait à l’avance diminuer ou supprimer ces difficultés et préparer au régime nouveau les conditions les meilleures de vie et de développement »90. Pour réduire les résistances qui s’opposeront à l’action socialiste et favoriser en même temps une évolution du régime, Montagnon préconise de renforcer l’Etat en le faisant intervenir dans le domaine économique grâce à « la nationalisation des industries-clés »91. Il ne craint pas de revendiquer un « Etat fort » car son caractère démocratique lui paraît assuré par la présence des socialistes au pouvoir : « Il faut, écrit-il, que le gouvernement socialiste ait des armes économiques suffisantes pour vaincre les résistances des puissances économiques et financières. S’il ne les a pas, il est inutile qu’il engage la bataille »92. Quant au caractère démocratique de cet Etat, il résultera de sa « pénétration » par le socialisme. Aussi souhaite-t-il que, dès maintenant, le socialisme place ses hommes et prépare les conditions de sa venue au pouvoir. Il faut, dit-il, « préparer à l’avance les armes économiques », « commencer de suite les cheminements nécessaires ». Que le socialisme s’engage donc sans crainte, dans la voie des responsabilités : « C’est la meilleure méthode pour fortifier l’Etat démocratique et pour préparer l’Etat socialiste »93. C’est aussi le moyen de « faciliter l’évolution économique qui pousse au socialisme » (il pense au mouvement de rationalisation)94.
115Le livre de Montagnon tente ainsi de réaliser une synthèse entre la doctrine économique du syndicalisme (qui à l’époque prenait également conscience du rôle important de l’Etat) et celle du réformisme politique. En ce sens, il n’innove pas par rapport au « révisionnisme de guerre » d’Albert Thomas ; il adapte simplement ses idées à l’évolution économique récente en insistant sur l’urgence d’une intervention : « Comme le syndicalisme, le socialisme doit faciliter (cette évolution) tout en la contrôlant », car entre l’oligarchie capitaliste et lui, « c’est une lutte de vitesse qui s’engage »95.
116La manière dont ces idées sont traduites en termes de programme, est plus originale. Il propose une méthode nouvelle qui doit « non seulement préparer au socialisme les conditions les meilleures pour se servir du pouvoir le jour venu, mais être la plus efficace pour faciliter sa montée au pouvoir »96. Il s’agit en effet d’éviter l’improvisation et la précipitation. « Que serait la vague de réaction qui emporterait le socialisme si, mal préparé au pouvoir, il commettait sous sa responsabilité entière des fautes (...) à propos des problèmes de socialisation ! »97. Pour éviter cela, il préconise une « politique de pas successifs » : « L’élan, la flamme, ce qui reste de romantique dans l’âme ouvrière devront être dirigés, canalisés vers la conquête d’objectifs limités »98. Aussi le programme doit-il prévoir les « étapes de la nationalisation industrielle et commerciale » ; et il précise les « échelons » qui lui paraissent nécessaires : « contrôler les trusts et cartels, imposer aux banques une charte qui donne à l’Etat une participation et un contrôle, nationaliser les industries-clés (mines, chemins de fer...), établir le contrôle et la gestion ouvrière dans ces nationalisations industrialisées, syndicaliser les industries et les commerces non concentrés, créer des comptoirs d’achat et des comptoirs de vente... ». On remarquera l’ordre qui conduit à établir un contrôle de l’Etat sur l’activité du secteur public et du secteur privé, une sorte de direction décentralisée de l’économie (où l’Etat, notons le, n’est plus le simple « administrateur des choses » mais joue un rôle d’arbitre chargé de faire respecter l’intérêt général). « Ce programme, remarque Montagnon, n’aboutit qu’à un genre de socialisme d’Etat à base syndicaliste, mais il suffit à faire réfléchir. Que de problèmes techniques et moraux sont ainsi posés ! Ne voit-on pas l’urgence de s’y atteler ? »99.
117Le programme doit également répondre à des préoccupations tactiques : en effet, « politiquement et économiquement, le socialisme au pouvoir devra s’appuyer sur certaines catégories sociales non spécifiquement ouvrières et avant même la prise du pouvoir cette aide lui sera indispensable »100. Montagnon pense aux « techniciens », aux « classes moyennes et paysannes » et au « parti radical » qui soutiennent le programme syndicaliste. A la différence de Léon Blum, il nie qu’il y ait entre le parti socialiste et le parti radical, des différences profondes : « Si le parti socialiste n’est pas, ne peut pas être un parti révolutionnaire, où est la séparation ?... La direction générale est la même. La préparation de l’avenir peut se faire en commun »101. Existe-t-il un risque de confusion qu’exploiterait le communisme ? Le socialisme, répond-il, n’a pas de pire ennemi que le communisme. « En présentant des thèses carrément réformistes – thèses profondément différentes des thèses bolchévistes –, on force la classe ouvrière à choisir et par conséquent à réfléchir... Partout où cette dernière tactique a été appliquée, le recul communiste a été sensible, malgré la supériorité de sa puissance d’action ». Aussi, « pour mordre sur le communisme, comme pour gagner sur les partis du centre, la même méthode s’impose au socialisme : exalter la noblesse du but final mais indiquer les étapes nécessaires pour y arriver et montrer qu’on ne peut gravir ces étapes qu’en pratiquant une politique réaliste, nette et vigoureuse » 102. Stratégie essentielle pour le parti socialiste et qui constitue encore de nos jours une donnée d’actualité.
118En renversant les termes du débat sur le pouvoir, en le dégageant des considérations doctrinales pour s’arrêter à l’hypothèse du socialisme au pouvoir, Montagnon apportait une réponse globale et cohérente aux problèmes de tactique et de doctrine qui divisaient alors le mouvement socialiste. A travers la méthode qu’il propose, se profile en effet une image originale du programme. En mettant fin à la dualité du programme et du « modèle », il attribue au programme deux fonctions complémentaires : projet conséquent d’un gouvernement socialiste, le programme permettrait, en même temps, par la précision de ses objectifs, de rallier à lui la majorité nécessaire à sa réalisation. La clarté de la réponse proposée contrastait avec l’équilibre fragile constitué de garde-fous et de contrepoids que la majorité du parti se réservait pour freiner l’élan des socialistes vers le pouvoir. Le livre connut cependant un succès moindre que l’ouvrage publié un an plus tard par Marcel Déat.
Déat : « Perspectives socialistes »
119Si les conclusions sont voisines de celles que dégageait Montagnon, la démarche et l’objet des « Perspectives socialistes » de Déat sont sensiblement différents. L’ouvrage est beaucoup plus marqué par le débat sur la participation ; l’occasion en fut, d’ailleurs, la crise d’octobre 1929 provoquée par l’offre de Daladier – offre qui fut acceptée par le groupe parlementaire mais qui fut rejetée par les militants. Après cet échec des « participationnistes », Déat entreprend, en vue des élections de 1932, de rassembler dans un ouvrage quelques idées pouvant servir de fondement théorique à la participation. Tandis que le pouvoir n’est considéré dans l’ouvrage de Montagnon que comme une hypothèse et que l’objet du livre est une tentative renouvelée de révisionnisme qui tend à adapter et à prolonger les idées du syndicalisme dans le socialisme, le dessein central des « Perspectives socialistes » est la constitution d’une nouvelle majorité, d’un rassemblement politique suffisamment large pour permettre l’accès des socialistes au pouvoir. L’ouvrage de Déat commence là où s’achève celui de Montagnon.
120Première idée : celle d’un rassemblement de la classe ouvrière et des classes moyennes. Le ciment de ce rassemblement réside selon Déat dans ce qu’il appelle « l’anticapitalisme », c’est-à-dire une opposition commune aux déviations successives qu’a subies le régime. Reprenant la thèse d’Henri de Man, il explique en effet que « le capitalisme n’est pas limité à un mécanisme économique », mais qu’il est bien plus que cela, « une civilisation nouvelle et complète »103. Déat en appelle du capitalisme dévié au capitalisme pur d’origine. Le rassemblement anticapitaliste devra isoler l’adversaire moralement et si possible jeter le trouble dans sa propre conscience : « Il faut, écrit-il, éblouir l’adversaire par l’éclat des valeurs communes, puisées dans la tradition universelle. L’unité foncière du capitalisme nous garantit pour ainsi dire a priori l’unité de l’anticapitalisme ; les deux fronts sont calqués l’un sur l’autre »104.
121Le programme, base de ce rassemblement anticapitaliste, tendra à libérer le capitalisme en le socialisant. Le « contrôle » remplacera l’appropriation collective des moyens de production car le problème est un problème de gestion, non de propriété : il s’agit de mettre au jour les tendances socialistes que contient déjà le capitalisme cartellisé. Fixant les étapes successives de cette « socialisation » (entendue au sens réformiste de pénétration du socialisme), Déat envisage d’abord la socialisation de la puissance « qui devra s’insérer dans le mécanisme même du contrôle capitaliste »105 : c’est la généralisation de la société anonyme contrôlée en haut par l’Etat, en bas par le syndicat, contrôle qui rendra inutile la nationalisation. Puis, toujours dans la continuité, le profit sera à son tour socialisé afin de faire disparaître la spéculation et « lier le sort de la classe ouvrière à l’équilibre de l’économie ». La dernière étape consistera à socialiser la propriété : ce sera l’œuvre « de la croissance spontanée d’institutions anticapitalistes », des régies coopératives, qui « feront des coopérateurs leurs propres patrons »106.
122Il ne s’agit plus seulement comme dans « Grandeurs et Servitudes socialistes » d’un programme annonçant des étapes et des objectifs précis, mais bien plus d’une « programmation de l’évolution capitaliste contrôlée par l’Etat », ce qui faisait dire à Lebas : « Nous nous trouvons ici non pas devant une tentative renouvelée de révisionnisme, mais devant un bouleversement complet de la tactique et de la doctrine socialiste »107. Il est vrai que le projet de Déat différait en tout point de la doctrine officielle de la S.F.I.O. Cependant, il était parfaitement dans la lignée du réformisme interventionniste qui prévaudra plus tard. « L’économie générale du projet, remarque Alain Bergounioux108 évoque la démarche même de la social-démocratie moderne qui s’est développée après 1945, entendue comme une forme de société où la collaboration des classes assure la paix sociale dans la reconnaissance réciproque de la nécessité de la prospérité pour l’économie nationale et donc pour l’entreprise ; une gestion partagée entre les partenaires sociaux matérialise la coexistence des intérêts, tandis que l’Etat pour sa part raffermit les cadres de l’économie nationale dans lesquels la production s’organise et remplit une fonction d’assurance sociale ».
123La démarche reste cependant différente de celle de Montagnon : Déat ne participe pas au révisionnisme des techniciens ; il ne procède pas à l’analyse des contraintes du socialisme au pouvoir ; l’attrait du modèle américain ne s’exerce pas sur lui109 ; le contenu économique du livre est assez faible ; bref, il ne propose pas un plan précis mais plus largement le plan de ce qu’on appellera plus tard la « social-démocratie ». L’ouvrage de Déat constitue une synthèse politique. Programme général qu’Albert Thomas considérera avec beaucoup d’intérêt : « Votre analyse des tendances anticapitalistes, votre idée si féconde du rassemblement socialiste, votre distinction fondamentale de la puissance, du profit et de la propriété doivent être, écrira-t-il à Déat, à la base de notre action socialiste moderne »110.
124A la fois amorce d’une révision doctrinale et programme politique, esquisse d’un plan d’économie dirigée et d’un plan de rassemblement, les « Perspectives socialistes » constitueront la base du « néo-socialisme » auquel se rallieront plus tard un grand nombre de « participationnistes ».
« Révolution constructive »
125C’est une autre voie que trace en 1932 le groupe de la « Révolution constructive » qu’animent Georges Lefranc, Jean Itard, Pierre Boivin et Maurice Deixonne. Etudiant les expériences socialistes étrangères, ceux-ci concluent que « le pouvoir politique n’est pas le vrai pouvoir ». « Les socialistes au pouvoir, remarquent-ils, n’ont pas réalisé le socialisme »111. L’action parlementaire leur paraît en effet à la fois incomplète et dangereuse, parce qu’elle est limitée, déterminée par le cours de la vie parlementaire et s’ordonne sur les propositions gouvernementales, parce qu’elle conduit le parti au harcèlement parlementaire et à endosser bon gré, mal gré la responsabilité de l’instabilité gouvernementale, parce qu’elle écarte enfin le mouvement socialiste de ses objectifs et contribue au repli du parti sur lui-même, sans liens avec le syndicalisme et la coopération : « Le mouvement socialiste replié sur lui-même, sans contact avec les autres organisations prolétariennes, a perdu en profondeur autant qu’en étendue. Il ne s’est pas présenté à chacun de ses militants comme une doctrine totale qui devait éclairer toute son âme et diriger tous ses actes et toutes ses pensées. Dans l’esprit de chacun, il n’a plus occupé qu’une toute petite place, celle de l’activité politique ; morale, art, science, philosophie, métier n’ont pas été pensés en fonction du socialisme »112. L’exemple agricole leur paraît significatif : « Tout est conçu en fonction des pouvoirs publics qu’il faut occuper ou dominer. Ce programme agricole, indiquent-ils, n’est plus qu’un programme d’action parlementaire. Bien loin de rappeler aux paysans que leur effort direct et personnel demeure la condition première du succès, on leur suggère qu’un bulletin de vote rendra possible toutes ces réformes ».113
126La démarche du groupe de la Révolution constructive apparaît donc symétrique de celle de Montagnon : celui-ci cherchait à adapter les thèses du syndicalisme au réformisme politique, celui-là voudrait réduire le caractère politique du réformisme socialiste en s’inspirant des méthodes syndicalistes. « Révolution constructive » est un ouvrage prosyndical tendant à résoudre les problèmes politiques qui se posaient au socialisme – et qui découlaient de sa nature même de parti – en en niant l’importance : « vanité de la conquête du pouvoir » mais aussi « vanité des résistances du pouvoir » car la base économique du régime s’effondre, une socialisation diffuse est en marche. Telle est l’idée centrale du livre qui cherche à la fois à rapprocher l’action socialiste de celle du syndicalisme et à redéfinir par rapport à celui-ci le rôle spécifique, qui ne serait plus politique, du socialisme. La spécificité du mouvement socialiste n’avait pas à être définie par rapport à des partis politiques voisins et concurrents mais par rapport au mouvement syndical. A partir de l’idée de l’économie dirigée, le groupe de la Révolution constructive montre comment il entend redéfinir son rôle : rôle moteur car de lui seul peuvent venir les principes, de lui seul peut émaner la doctrine.
127Il est impossible, pensent les auteurs du livre, d’imposer le socialisme à une économie qui n’est pas mûre pour lui ; mais les faits peuvent être en retard sur l’action ; il faut alors les changer : « Vérité du plan quinquennal soviétique ! » Mais celui-ci a trahi sa mission : économie dirigée oui, mais par qui ? Ils se penchent alors sur l’expérience de la C.G.T. au lendemain de la guerre : ce fut, disent-ils, un signe d’audace et de maturité, non d’un reniement – la C.G.T. a conservé pour l’essentiel la philosophie de la charte d’Amiens – mais elle a cru qu’elle pouvait se suffire à elle-même. Révolution constructive en tire la conclusion que le syndicalisme a besoin d’un relai : « Les syndicats sont à la base de l’organisation sociale que nous envisageons, mais les principes de cette organisation ne peuvent venir que du socialisme... Le parti socialiste est donc en droit comme en fait, l’organisation fondamentale du prolétariat. De lui seul peut émaner la doctrine »114. Mais, ce rôle moteur, « le socialisme à son tour ne peut l’exercer qu’au prix d’une transformation profonde ».
128Révolution constructive assigne donc au parti socialiste un rôle de guide doctrinal, de garant des principes : ses idées sont à la fois proches de celles du syndicalisme d’après-guerre qui concevait l’économie dirigée comme le résultat d’une organisation de la base – ce sont les principes de cette organisation que le socialisme doit éclairer –, et différentes du « guesdisme » dans la mesure où la fonction doctrinale doit trouver son application dans des réformes de structure. La « tâche immense du parti » pour Révolution constructive, ce qui peut régénérer l’action ouvrière, réside dans son effort permanent d’éducation et de propagande. Celle-ci ne doit plus être tournée vers une hypothétique révolution mais doit servir à former des hommes capables d’assumer des responsabilités immédiates. Le groupe reprend la formule d’Henri de Man : « Socialiser les âmes en même temps que les institutions »115, ainsi que le thème de l’anticapitalisme : « Toutes les réformes immédiates n’ont de sens que par rapport à notre combat anticapitaliste », écrit-il116, en ajoutant cependant : « notre anticapitalisme doit être prolétarien »117, ce qui lui donne une portée plus restreinte que dans les « Perspectives socialistes ». Il est vrai que l’objectif n’est plus le même et que le pouvoir est absent : il s’agit de multiplier et d’animer les syndicats, les coopératives, les municipalités. Quant à l’action des « cadres politiques », deux périls sont signalés : « l’envoûtement corporatif des élus » (le parlementarisme) et « le gaspillage d’énergie autour de réformes prématurées dont la classe ouvrière ne saurait utiliser l’adoption ». Pour les éviter, il faut élaborer un programme d’action réduit à quelques points précis et établi en liaison avec les organisations syndicales.
129Il y a dans les propositions du livre l’attente perceptible d’un programme rénové que les réticences de la SFIO à l’égard du pouvoir ne permettent pas encore de développer. Le « combat sur tous les fronts » que veut mener Révolution constructive, reste une orientation générale assez vague : « Mysticisme rajeuni, évangile remanié ? » Le groupe pose lui-même la question. Ces idées ont été généralement bien accueillies dans les rangs du parti mais on les considère souvent comme utopiques ou romantiques. Il faudra attendre quelques mois pour que le groupe de la Révolution constructive précise sa pensée : la montée de la crise, la menace du fascisme appelleront de sa part une réflexion nouvelle et l’obligeront à réviser son attitude à l’égard du pouvoir. C’est au travers d’un certain type de programme dont les premières lignes sont déjà tracées (précision des objectifs, économie dirigée liée à l’idée d’une socialisation diffuse) que Révolution constructive cherchera à répondre à ces « imprévus ».
130Les trois ouvrages que nous venons de résumer, reflètent une commune aspiration à l’innovation et à la rénovation des méthodes du socialisme en même temps qu’ils soulignent la diversité des formules proposées. D’autres n’ont été que mentionnés, tels ceux de Jules Moch ou d’André Philip : le premier propose une analyse nouvelle des facteurs économiques mais n’en déduit pas une doctrine d’action nouvelle ; le second, par ses commentaires d’« Au delà du marxisme » se rapproche des thèses de la Révolution constructive ; tous deux préciseront leur position avec la crise.
131Mais celui qui, incontestablement, eut le plus d’écho fut les « Perspectives socialistes ». Déat apparaissait alors de plus en plus comme le chef de file des « participationnistes ». L’ouvrage suscita d’ailleurs les plus vives réactions des « néo-guesdistes ». C’est Jean-Baptiste Lebas qui dirigeait la puissante fédération du Nord, soutenu par Paul Faure et Compère Morel, qui mena l’attaque. La brochure qu’il rédigea à cet effet en 1931, « la réfutation d’un néo-socialisme », constitue une véritable mise en accusation : « Déat, écrit-il, a réussi à nous présenter un socialisme tout à fait nouveau, inconnu jusqu’à hier... Du socialisme qui fut à la base de l’unité de notre parti en 1905, qui parvint à le ressusciter des ruines laissées par la division bolcheviste il y a dix ans, il ne reste plus rien »118. Déat répliqua au congrès de 1931 en opposant la lettre qu’Albert Thomas lui avait adressée et dont nous avons cité plus haut un extrait.
132Les divergences s’accentuaient en se cristallisant en tendances qui devenaient de plus en plus irréductibles. Au congrès de 1931, un nouveau motif de division vint s’ajouter avec le problème de la défense nationale. Entre le groupe parlementaire où dominaient les « participationnistes », Déat, Renaudel, Marquet, et le secrétariat permanent qui, avec Paul Faure, demeurait le garant de l’orthodoxie, le conflit paraissait inévitable. Malgré ces divisions, Léon Blum pensait encore pouvoir maintenir l’unité autour d’un fond commun de doctrine. Au même congrès de 1931, il parvenait encore à rallier l’unanimité autour d’une motion qui rappelait que le parti était « unanime sur les principes essentiels mêmes », qu’il était unanime « dans la détermination du but vers lequel son action positive doit tendre ». Mais cette unanimité était factice. Les événements allaient le montrer.
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133L’évolution du mouvement socialiste et celle du mouvement syndical ainsi que leur situation respective à la veille de la Grande Crise apparaissent ainsi très différentes :
- Le syndicalisme s’est enrichi au contact d’expériences nouvelles ; la voie, que la C.G.T. choisit pendant la guerre et qu’elle poursuit ensuite, s’est peu à peu précisée à l’épreuve des difficultés. C’est un mouvement en perpétuelle interrogation sur son devenir mais qui reste uni sur le fond et veut assumer pleinement son réformisme économique et social. La quête d’une voie réformiste conséquente a caractérisé ses efforts pendant toute cette période.
- Le parti socialiste, au contraire, apparaît non point tourné vers l’extérieur mais replié sur lui-même. Le maintien du préalable révolutionnaire, le « modèle », a empêché une réflexion en profondeur sur la solution des problèmes de l’après-guerre. L’équilibre de la « reconstruction » est un équilibre de repli : repli sur les formules anciennes (la conception d’un programme « minimum »), repli par rapport aux voisins, résistance à ce qui peut remettre en question l’équilibre initial. Les faits ont contraint à des aménagements mais ce qui devait au départ garantir l’unité du parti et sa force de rayonnement, est devenu un facteur d’immobilisme et de conflit à l’intérieur du mouvement : autour du problème du pouvoir et bientôt du programme, les clivages se sont approfondis entre les tenants de l’« innovation » et ceux que ces derniers appellent les garants de la « conservation ».
134Les deux branches de mouvement ouvrier abordaient donc les années trente avec un héritage bien différent qui laissait présager que leurs réactions vis-à-vis de la Grande Crise ne seraient pas les mêmes. Qu’allait-il advenir, dans ce contexte, du programme syndicaliste et du programme socialiste ?
Notes de bas de page
1 – Tony judt, La Reconstruction du parti socialiste 1921-1926, p. 79. Le livre de Tony judt constitue à notre connaissance le seul ouvrage présentant une étude complète des conditions dans lesquelles s’est effectuée la reconstruction du parti socialiste, et des contraintes qui pesaient sur lui. Le dessein de l’auteur est de montrer comment « le champ des itinéraires possibles d’une social-démocratie maintenue dans la France des années 20 était en définitive réduit » (p. 203).
2 – Au congrès de Paris, les ex-minoritaires (tendance gauche du parti) obtinrent 1528 mandats, les ex-majoritaires (tendance droite) 1212 ; un texte « centriste » présenté par Léon Blum et Marcel Sembat rassembla 181 mandats. L’extrême gauche communiste était encore numériquement faible. La nouvelle majorité prit place dans les organes dirigeants du parti : d’anciens guesdistes comme Paul Faure, Delepine, Maurin, Saumonneau entrèrent à la commission administrative permanente.
3 – L’initiative n’était pas nouvelle. George Lefranc rapporte qu’en 1899, Jaures se félicitait de ce que plusieurs écrivains parmi lesquels les Français Georges Rénard et Lucien Desliniere (rapporteur du programme économique de 1918), et le théoricien allemand Kautsky « rompant avec certaines étroitesses, avec certaines habitudes négatives du marxisme », essayent de préciser ce que pourra être un ordre socialiste (G. lefranç Histoire des doctrines sociales dans l’Europe contemporaine I, jusqu’en 1914, p. 181).
4 – En avril 1919, Loriot présente au nom des « kienthaliens » un programme qui, comme le souligne Léon Blum, « ne se termine par aucun système de réformes positives ou transitoires » (Léon Blum, Commentaires sur le programme d’action du parti socialiste, Discours prononcé le 21 avril 1919 au congrès national extraordinaire. Œuvres 1914- 1928 p. 107).
5 – Vandervelde, Jaurès, Alcan Paris 1929 (cité par Georges Lefranc, Le mouvement socialiste sous la IIIe République, p. 58).
6 – Georges Lefranc, op. cit., p. 58.
7 – Tony Judt, La Reconstruction du parti socialiste, p. 81.
8 – Ce texte et ceux qui suivent sont extraits du discours que Léon Blum prononça le 21 avril 1919 devant le congrès extraordinaire de la SFIO. Il est intégralement reproduit dans les Œuvres 1914-1928, p. 109 et suivantes.
9 – Tony Judt, op. cit., p. 113.
10 – Si l’on veut, déclare Léon Blum au congrès, empêcher la destruction de cet ensemble de richesses et de moyens de production qui est contenu dans la nation et dont nous sommes les héritiers présomptifs, si nous voulons éviter ce qui serait aujourd’hui la faillite de l’Etat capitaliste mais ce qui serait demain le danger et peut-être la ruine de la révolution elle-même, il est nécessaire de remettre ce pays en état de production intensive et ce qu’il faut pour cela, ce n’est pas seulement une rénovation et une modernisation de l’outillage, c’est un rajeunissement de toutes nos méthodes et de toutes nos institutions en matière de travail, (op. cit. p. 114-115).
11 – Georges Lefranc « Les origines de l’idée de nationalisation industrialisée en France (1919-1920) » in Essais sur les problèmes socialistes et syndicaux, p. 111-112.
12 – Motion rédigée par Paul Faure et adoptée par le congrès d’avril 1919.
13 Les faits sont rapportés par Georges Lefranc in Le mouvement socialiste sous la IIIe République, p. 222-223.
14 – Lorsque la C.G.T. voudra préciser ses projets, elle obtiendra le concours personnel de Léon Blum, notamment pour préciser les modalités de la nationalisation des chemins de fer (G. Lefranc, Essais sur les problèmes socialistes et syndicaux, p. 114).
15 – Léon Blum, Discours à la Chambre le 30 décembre 1919, Œuvres 1914-1928, p. 59-68.
16 – Discours à la chambre, 15 avril 1920, Œuvres 1914-1928, p. 77.
17 – Glissement provoqué par trois facteurs : l’échec électoral de novembre 1919 qui discrédite « la révolution par les moyens démocratiques » que préconisent les ex-minoritaires de la tendance Longuet Paul Faure ; l’afflux de nouvelles recrues qui, comme dans le mouvement syndical, sont attirées par les formules extrémistes ; l’attrait enfin exercé par la révolution russe qui constitue pour beaucoup le modèle de réalisation de l’idéal socialiste en France (voir Tony Judt, La Reconstruction du parti socialiste, p. 5).
18 – Discours de Léon Blum au congrès de Tours, Œuvres 1914-1928, p. 146.
19 – Annie Kriegel, Le congrès de Tours, p. 27. L’aile droite du parti comprend les ex-majoritaires de guerre auxquels s’ajoutent quelques anciens guesdistes comme Bracke. A l’inverse, certains ex-majoritaires se retrouvent au centre comme Severac OU Léon Blum, voire au centre gauche comme LEbas.
20 – T. JUDT, op. cit., p. 67.
21 – La Vie Socialiste, 14 avril 1920.
22 – Marcel MAUSS relate dans la Vie Socialiste du 7 avril 1920 un entretien avec JAurès qu’il situe aux alentours du 12-13 juillet 1914 : « Parlons, lui aurait dit celui-ci, du livre qui fera suite à l’Armée nouvelle... J’ai besoin de vos conseils, de vous, de DurkHEIM, de Simiand... Je voudrais écrire quelque chose d’assez court mais d’assez difficile sur la statistique. Il faut apprendre à nos militants, au peuple, ce que c’est que la statistique, ses procédés, ses méthodes et ses résultats, comment la science économique est possible et comment seule une science économique précise peut asseoir une politique socialiste sûre ».
23 – Après bien des discussions, les deux courants se réunirent dans la même salle de l’Hôtel de Ville, sous la présidence de Pressemane. A la suite des interventions de Paul Faure, Jean Longuet, Léon Blum et Paul-Boncour, ils se déclarèrent unanimement décidés à « poursuivre la politique du Parti socialiste ». Ils adoptèrent une motion qui fut envoyée à toutes les fédérations, dans laquelle il était indiqué : « C’est nous qui sommes le parti socialiste, tel qu’il fut unifié en 1905 par Jaurès, Guesde et Vaillant. C’est nous qui continuerons à organiser les travailleurs, tous les travailleurs en un parti de classe poursuivant la transformation la plus rapide possible de la société capitaliste en société collectiviste ou communiste... »
24 – Le rapport des forces à l’intérieur de la SFIO reconstituée s’établissait à environ 2/3 pour les « reconstructeurs », 1/3 pour l’aile droite. A la nouvelle commission administrative permanente figuraient quinze « reconstructeurs » et neuf « résistants ».
25 – Tony Judt, op. cit., p. 131.
26 – Manifeste adopté par le conseil national le 13 février 1921.
27 – Tony Judt, op. cit., p. 74.
28 – Tony Judt, op. cit., p 93.
29 – Le congrès de novembre 1921 s’y réfère expressément en citant la résolution adoptée au congrès de Toulouse en 1908, qui consacra la théorie de Jaures.
30 – Tony Judt, op. cit., p. 83.
31 – Ibid. p. 94.
32 – Renaudel, « Notre tâche », La Vie Socialiste, 29 octobre 1921.
33 – Paul-Boncour, Entre-deux-guerres, tome II, p. 27.
34 – Tony Judt, op. cit. p. 21. Pour preuve de sa bonne volonté elle accepte de dissoudre le groupe de la Vie Socialiste, le journal continuant cependant de paraître.
35 – Le congrès de Lille adopta une résolution qui rappelait que « le principe essentiel qui dirige la vie et l’action du parti est son attachement inébranlable à la doctrine traditionnelle du socialisme ».
36 – G. Lefranc, Le mouvement socialiste sous la IIIe République, p. 392-393.
37 – « Actuellement, avait déclaré Léon Blum à Tours, le groupe parlementaire est avec la CAP, un organisme permanent du parti relevant non pas de la CAP, mais des conseils nationaux et des congrès. Son action est impérativement définie, délimitée par la résolution d’Amsterdam, par le pacte d’unité, par les statuts même du parti. Le rôle, le devoir du groupe parlementaire, c’est conformément à la doctrine révolutionnaire que je vous ai exposée, d’une part d’aider à la propagande générale révolutionnaire dans le pays, et d’autre part, à l’intérieur du Parlement, de soutenir et de provoquer toutes les réformes qui peuvent améliorer la condition morale et physique des travailleurs ».
38 – Georges Ziebura, Léon Blum et le parti socialiste, p. 220 et 258.
39 – Léon Blum le rappellera en 1933 lorsque, défendant son « plan de rénovation économique » dont il sera question dans la seconde partie, il écrit : « Nous avons retrouvé devant nous l’objection qu’on nous opposait déjà en 1920 et en 1925. Plan très intéressant, nous a-t-on dit, plein de vues ingénieuses, plein d’idées neuves et probablement fécondes, mais qui a un défaut : c’est qu’il ne pare pas à la nécessité immédiate du moment. Cette nécessité à la fois matérielle et psychologique, c’est de combler le déficit... Par conséquent, chimère, utopie !... Et pourtant, on peut considérer aujourd’hui comme historiquement établi, que notre plan de 1920 aurait permis la restauration des régions libérées sans recours à l’emprunt continu et qu’il aurait ainsi prévenu la crise du franc et l’inflation. On peut tenir pour démontré que notre plan de 1925 aurait barré net le développement de la crise et de l’inflation... Ce n’était pas de la chimère, ce n’était pas de l’utopie. Notre vue sur la réalité était étendue et hardie, mais en même temps sage et pratique... » (Le Populaire du 29 novembre 1933, Œuvres 1928-1934, p. 594-595).
40 – Tony Judt, op. cit., p. 131.
41 – « Que le poincarisme soit détruit par l’eau ou par le feu, peu importe pourvu qu’il disparaisse, écrit Léon Blum... C’est cette conviction qui a déterminé le vote unanime de la motion de Marseille motion qui s’abstenait d’engager par un programme commun les lendemains de l’action commune, qui, tout en fixant les règles de l’action présente, réservait pour l’avenir l’entière liberté du parti ». (Léon Blum « M. Poincaré et les cartels », Le Populaire du 29 avril 1924. Œuvres 1914-1928 p. 341).
42 – Tony Judt, op. cit., p. 107.
43 – Cependant, abordant le problème de la réforme constitutionnelle que Léon Blum considérait comme essentielle et qui figurait dans le programme de 1919, Renaudel, au congrès de Lille (1923), réclama la création d’un conseil économique national. (Le Populaire du 31 mai 1923).
44 – Tony Judt op. cit. p. 179.
45 – Tony Judt op. cit. p. 71.
46 – Léon Blum, « Radicalisme et socialisme », Le Populaire du 31 janvier 1927. Œuvres 1914-1928 p. 442. Léon Blum relève qu’il n’y a pas eu d’offre formelle de participation mais « c’est peut-être parce qu’Herriot savait notre parti partagé sur cette question » (p. 441).
47 – Tony Judt op. cit. p. 184.
48 – On comprend que dans ces conditions les socialistes aient assisté au retour de Poincare, en 1926, non sans un « lâche soulagement ». Léon Blum s’en est toutefois défendu. (Œuvres 1914-1928 p. 392-393).
49 – Les faits de cette période sont relatés dans le livre de Tony Judt op. cit. p. 180 et suivantes, et dans L’histoire du mouvement socialiste de G. Lefranc p. 265 et suivantes.
50 – Léo Hamon, Socialisme et Pluralités, p. 223.
51 – Léon Blum. Intervention au congrès de Lyon 19 avril 1927. Œuvres 1914-1928 p. 463-464.
52 – Léon Blum, « Radicalisme et socialisme », Le Populaire 31 janvier – 6 février 1927. Œuvres 1914-1928 p. 445.
53 – Léon Blum « Parlons encore un peu de l’embarras des radicaux », Le Populaire 14 avril 1928. Œuvres 1928-1934 p. 43-44.
54 – Léon Blum regretta au congrès de 1927 qu’après la chute d’Herriot, le parti socialiste n’ait pas décidé de prendre la relève : « Ce n’est plus nous qui suivrons la bataille, déclarait-il, nous n’entrerons plus désormais que dans des batailles que nous inspirerons et que nous dirigerons ». (Œuvres 1914-1928 p. 404).
55 – Léon Blum. Interventions au congrès de Toulouse (27 mai 1928). Œuvres 1928- 1934 p. 62.
56 – Le refus fut voté à une très faible majorité : 1590 voix contre 1450 pour la motion Renaudel.
57 – Cf. la série d’articles publiés par Renaudel dans Le Populaire en décembre 1929 sous le titre « Pour le gouvernement de coalition ».
58 – Sans y insister, Léon Blum avait reconnu avant les élections de 1928 que le programme d’« exercice » de la SFIO contenait des mesures que les radicaux pouvaient difficilement accepter : cessation des occupations militaires, consolidation, contribution progressive sur la fortune acquise, nationalisation de l’enseignement primaire, reprise par la nation des monopoles de fait, suppression du Sénat... C’est pourquoi cherchant un fondement à la tactique de désistement réciproque, hors programme d’alliance, il insistait sur les différences encore plus grandes, selon lui, qui séparaient le programme radical de celui de l’Union nationale. (Léon Blum : « Parlons encore un peu de l’embarras des radicaux », Le Populaire du 14 avril 1928. Œuvres 1928-1934 p. 43-45).
59 Léon Blum : Le Populaire du 6 décembre 1929. Œuvres 1928-1934 p. 125. Léon Blum publie à la veille du congrès une série d’articles dans le Populaire (reproduit dans les Œuvres p. 114-137) sur la participation : « il y a autre chose, écrit-il, dans notre action que la lutte parlementaire contre la réaction et pour la démocratie politique... S’il n’y avait que cela il faudrait fusionner le parti radical et le parti socialiste ». Il dénonce aussi le « piège » que constituent à ses yeux, les offres radicales de participation : certains radicaux, montre-t-il, veulent lancer un défi au parti, ils veulent prouver que le parti socialiste n’est pas différent du leur.
60 – Léon Blum « Les dangers de la confusion » Le Populaire 23 décembre 1929. Œuvres 1928-1934 p. 136.
61 – Léon Blum, Discours prononcé le 30 juin 1929, Œuvres 1928-1934 p. 116.
62 – Cf. également la crainte qu’exprime Léon Blum, que les militants n’attendent de l’« exercice » les résultats de la « conquête » et que « les lenteurs, les insuffisances, les à-coups de l’action gouvernementale » ne viennent alimenter la propagande communiste (Léon Blum, « L’argument communiste », Le Populaire du 19 décembre 1929. Œuvres 1928-1934 p. 132).
63 – « Le parti, écrit Tony Judt, invoquerait ses lettres de créances révolutionnaires, donnerait son appui à des réformes immédiates et maintiendrait son refus d’une révolution avant l’heure » (op cit. p. 81-82).
64 – Le congrès de Lyon avait chargé la C.A.P. de désigner une commission pour élaborer ce programme. La commission composée notamment de V. Auriol, L. Blum, Bracke, Compère Morel, Lebas, P. Faure et Zyromsky présenta un projet qui fut publié dans le Populaire du 25 novembre 1927. Le congrès extraordinaire de Paris (déc. 1927) fut tout entier consacré à la tactique à suivre et – fait significatif – ne se prononça pas sur le fond du programme. Une nouvelle commission fut chargée de sa rédaction définitive.
65 – Léon Blum « La restauration de l’Etat » Le Populaire du 21 janvier 1928. Œuvres 1928-1934 p. 19-20.
66 – La motion condamnait « le vain espoir de faire la révolution sociale par la seule conquête politique du pouvoir et sans que soient réalisées ses conditions économiques et morales ».
67 – Léon Blum « En quoi la rationalisation est-elle un progrès ? » Le Populaire du 5 mai 1927. Œuvres 1914-1928 p. 471.
68 – Léon Blum « Notre futur programme », Le Populaire du 30 novembre 1927, Œuvres 1928-1934 p. 28.
69 – Léon Blum conclut son article en écrivant : « Nous abordons ici sur un terrain plus neuf, moins aplani par l’usage et sur lequel nous ne devrons nous installer qu’en pleine connaissance de cause et après mûre délibération. Il est souhaitable que nos congrès fédéraux s’appliquent à en fournir les éléments au parti », (ibid. p. 28). Le congrès national, tout entier préoccupé par les problèmes de tactique, n’aborda pas la question.
70 – L. Blum « La restauration de l’Etat » 21 janvier 1928. Œuvres 1928-1934 p. 20.
71 – Ibid.
72 – Léon Blum, « Un programme constitutionnel », Le Populaire du 22 novembre 1927. Œuvres 1928-1934 p. 15-16.
73 – « Bolchevisme et socialisme » Le Populaire mars 1927. Œuvres 1914-1928 p. 455- 457.
74 – G. Lefranc, Histoire du mouvement socialiste, p. 280.
75 – Fin 1924, un petit groupe de normaliens crée en dehors de toute influence de parti, un Groupe d’Etudes Socialistes, ouvert aux communistes, aux radicaux, aux jeunes républicains et socialistes ; en font partie Pierre Boivin, M. Deixonne, Georges Lefranc, Claude Levi-strauss... ; parallèlement se reconstitue sur l’initiative de Marcel Deat, le Groupe des Etudiants Socialistes dont Jean Le Bail devient le secrétaire ; il n’adhère pas à la ligue d’Action Universitaire et Socialiste dont Pierre Mendes France est secrétaire mais en 1927 se constitue la Fédération Nationale des Etudiants Socialistes : Deixonne, puis Levi-Strauss, et en 1929 Deat la dirigeront, (cf. Georges Lefranc, Essais sur les problèmes socialistes et syndicaux).
76 – Groupe directement issu du Groupe d’Etudes Socialistes et qui comprend en 1931, onze membres : Pierre Boivin, Suzanne Deixonne-Boully, Maurice Deixonne, Jacques Godard, Max Grignon, Jean Itard, Docteur Ignace Kohen, Emilie Lefranc-Lamare, Georges Lefranc, Claude Levi-Srauss et Robert Marjolin (G. Lefranc, Essais..., p. 169-170).
77 – Révolution constructive, 1932 p.12.
78 – Ch. Andler, L’humanisme travailliste, 1927. « Notre socialisme, écrit-il, vit presque tout entier sur des notions vieillies et qui remontent au 18e siècle ».
79 – Charles Spinasse, La vie Socialiste, 3 mars 1927 et 11 février 1928.
80 – Jules MocH, Socialisme et rationalisation, 1927. Sur cette analyse de l’évolution du capitalisme, Jules moch exprimait une opinion quelque peu différente de celle de Léon Blum. « Je croyais découvrir à mon désespoir, une profonde divergence doctrinale avec Léon Blum, rappelle-t-il dans Rencontres avec Léon Blum (p. 33-46)... J’ajoutai que nos partis servent mieux la mémoire des penseurs disparus en adaptant leurs formules à la vaste transformation actuelle, comme eux-mêmes le feraient sans doute s’ils vivaient parmi nous, plutôt qu’en répétant leurs textes... sans chercher à distinguer ce qui reste exact malgré les années et ce qui est périmé, après avoir été vrai... ».
81 – Lucien Laurat, Economie planée contre économie enchaînée, 1932.
82 – Discours d’Albert Thomas au monument de Champigny le 1er décembre 1918 cité dans le Mouvement social n° 87 avril-juin 1974 « Réformisme et réformistes français ».
83 – Cette lettre a été publiée dans le bulletin trimestriel de l’institut français d’histoire sociale n° 24 juillet-septembre 1958.
84 – André Philip, Henri de Man et la crise doctrinale du socialisme.
85 – H. de Man, Au delà du marxisme, p. 63.
86 – A. Philip, op. cit. p. 142.
87 – H. de Man, op. cit. p. 116.
88 – H. de Man, ibid. p. 122.
89 – H. de Man, ibid. p. 122.
90 – Grandeurs et Servitudes socialistes p. 11. Il dresse un tableau des difficultés qui se présenteront : impatience des troupes socialistes, manque de compétence et de capacité des dirigeants socialistes placés au pouvoir, méconnaissance des besoins et des forces réelles, faiblesse de l’autorité de l’Etat lors de l’arrivée au pouvoir, opposition déterminée des groupements capitalistes, contrecoups internationaux... Dans ces conditions « comment, se demande-t-il, préparer à l’avance l’action du pouvoir socialiste et comment supprimer ou réduire les difficultés qui l’attendent » (op. cit. p. 92-94).
91 – Op. cit. p. 118.
92 – Op. cit. p. 116.
93 – Op. cit. p. 122-123.
94 – Op. cit. p. 124. Il cite ce mot de Lenine prononcé quelques mois après la victoire : « Je donnerai un pot de vin d’un demi milliard au spécialiste qui organiserait notre industrie » op. cit. p. 127.
95 – Op. cit. p. 151-160.
96 – Op. cit. p 93.
97 – Op. cit. p. 100.
98 – Op. cit. p. 103.
99 – Op. cit. p. 92.
100 – Op. cit. p 161.
101 – Op. cit. p 165.
102 – Op. cit. p 174.
103 – Deat, Perspectives Socialistes, p. 18.
104 – Op. cit. p. 68 et s.
105 – Op. cit. p. 186.
106 – Op. cit. p 218.
107 – J. Lebas, Le socialisme : but et moyen, suivi de la réfutation d’un néo-socialisme, 1931.
108 – A. Bergounioux « Le néo-socialisme : Marcel Déat, réformisme traditionnel ou esprit des années trente ». Communication faite au colloque organisé par le Centre d’histoire du socialisme, les 23-24 octobre 1976. Le thème en était « Autour de 1936, le Parti socialiste et l’exercice du pouvoir » (bulletin du Centre d’histoire du socialisme n° 9, 1976).
109 – « Compter sur le fordisme pour résorber le chômage, remettre en marche les usines qui dorment, fouetter les énergies productives et ouvrir une ère merveilleuse de prospérité, c’est, écrit-il, voyager au pays des fées. Se lancer dans cette aventure, c’est organiser le chaos... » (op. cit. p. 103).
110 – Lettre adressée par A. Thomas à Deat et que celui-ci cita au 28e congrès de Tours en 1931.
111 – Révolution Constructive p. 28-29.
112 – Op. cit. p. 171-172.
113 – Op. cit. p 28-29.
114 – Op. cit. p. 135-138.
115 – Op. cit. p. 215.
116 – Op. cit. p. 217.
117 – Op. cit. p. 223.
118 – J. B. Lebas, La réfutation d’un néo-socialisme.
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