Chapitre III. Le retour aux affaires puis le naufrage de la République et de l’un de ses pères fondateurs (1956-59)
p. 453-509
Texte intégral
1Lassée des crises ministérielles, une partie de la classe politique et de l’opinion semble voir en P. Mendès-France l’homme de la situation ; en 1954 il a fait preuve d’un nouveau style de gouvernement et réglé le lancinant « problème indochinois » ; puis les tares du régime ont repris le dessus et PMF a été lâché en février 1955 ; pourtant le mendésisme progresse dans les esprits. Son successeur Edgar Faure se trouve aux prises avec une grogne intérieure qu’utilise un nouveau venu, Pierre Poujade et des « troubles algériens » qui, depuis la Toussaint 1954, ne font que s’aggraver ; l’Algérie après l’Indochine devient un nouveau bourbier, une nouvelle épreuve pour la République. Pour prendre de vitesse poujadisme et mendésisme et poursuivre une politique de centre-droit, E. Faure, après avoir été mis en minorité le 29 novembre 1955 lors d’un vote de politique générale, décide de devancer de six mois les élections législatives en dissolvant l’Assemblée nationale1. La gauche et l’extrême-droite se mobilisent pour le scrutin fixé au 2 janvier 1956 ; Front républicain contre poujadisme. La coalition de gauche triomphe et c’est Guy Mollet qui constitue le gouvernement dont Ramadier, réélu député, sera le ministre de l’Economie et des Finances. On attend la gauche à l’œuvre ; elle n’arrivera pas à se sortir de la guerre d’Algérie. L’impasse politique conduira au recours à De Gaulle et à la fin de la IVe République. De 1956 à 1958, Ramadier joue un rôle national de premier plan mais sans aucun bénéfice pour sa carrière locale : après les derniers feux d’artifice, la chute sera brutale.
La réélection paradoxale de Ramadier le 2 janvier 1956
2Les élections législatives se déroulent selon le même mode de scrutin qu’en 1951 (proportionnel avec apparentements) ; mais l’atmosphère est totalement différente. Deux phénomènes majeurs la caractérisent : l’entrée véritable du mouvement poujadiste dans l’arène politique et le dynamisme de la gauche non communiste.
3A l’origine du poujadisme en 1953, il y a le mécontentement des commerçants face à l’inquisition fiscale et plus profondément face à la transformation inexorable de la distribution : les grandes surfaces menacent la boutique2. P. Poujade, libraire à St Céré (Lot), dans un style nouveau sonne la charge. Au nom de la défense des classes moyennes indépendantes, il multiplie les meetings et les troubles au Palais Bourbon depuis les tribunes réservées au public. Il a fondé en novembre 1953, l’UDCA (Union de Défense des Commerçants et Artisans), en 1955 l’Union pour la Faternité Française (UFF) et dans un langage coloré raille « la politique parisienne pourrie », « les fonctionnaires, les intellectuels fatigués et les polytechniciens abrutis par les mathématiques ». J. Fauvet le juge comme le type même du fasciste populaire, anti-capitaliste et anti-parlementaire3. Son programme est avant tout d’être contre et son slogan fait florès : « Sortez les sortants ». Le malaise des classes moyennes est suffisamment grand pour qu’elles se tournent vers cet homme providentiel qui ne mâche pas ses mots, et qui inquiète les partis du centre et de la droite dont la référence est A. Pinay.
4La gauche, quant à elle, semble trouver un second souffle. Mendès-France, qui a séduit avec son slogan « Gouverner c’est choisir », devient une sorte d’aimant vers lequel les démocrates non communistes sont inexorablement attirés. Depuis 1953, dans la SFIO, un courant auquel appartient Ramadier, nous l’avons vu, est porteur d’un désir d’union, de participation gouvernementale autour d’un programme discuté.
5Devant l’impuissance des gouvernements de centre-droit et le phénomène Poujade, un accord électoral est conclu en décembre 1955 dans l’enthousiasme. Deux autres formations politiques s’engagent mais plus timidement, l’UDSR de F. Mitterrand et les Républicains sociaux de J. Chaban-Delmas. Le symbole commun est le bonnet phrygien républicain, devenu espoir pour les militants et les électeurs de gauche. La campagne mouvementée et souvent houleuse oppose les tenants de Mr Pinay à ceux de Mendès-France tandis qu’un cavalier seul, P. Poujade, caracole sur l’échiquier.
6Dans l’Aveyron, la gauche avait grand besoin d’un puissant levier. La correspondance du secrétaire fédéral René Albouy avec G. Brutelle à Paris révèle l’absence de toute vie politique réelle au sein de la SFIO . De 1951 à 1955, peu d’adhérents, peu de réunions, peu de militants actifs à part lui-même, Ramadier, Grès de Capdenac et Pécourt de Rodez.
7Ramadier souscrit à l’accord national socialo-radical qu’il a appelé maintes fois de ses vœux. Il conduira la liste du Front républicain, l’entente s’étant cette fois réalisée avec les radicaux. Ses colistiers sont Joseph Dignat, radical-socialiste, vétérinaire à Rodez et conseiller municipal d’Asprières, le socialiste Yves Testor, docteur, maire et conseiller général de Sévérac le Château et le républicain radical Ludovic Bonneviale, directeur du centre hospitalier de Rodez, maire de St Sernin sur Rance. C’est une liste de notables locaux.
8Huit listes sont en concurrence :
- La droite classique présente quatre listes apparentées : les Jeunes indépendants (Guibert), les Républicains sociaux et indépendants (De la Malène), les Républicains indépendants et paysans (Temple-Boscary), le MRP (Solinhac)
- Le poujadisme surgit avec deux listes apparentées : Union et fraternité française (Icher), Défense des intérêts agricoles et viticoles (Thribières)
- La gauche est représentée par deux listes non apparentées : celle du Front républicain (Ramadier) et celle du Parti communiste (Ginestet).
9Ramadier reprend sa voiture, son chauffeur et, pèlerin du socialisme, refait les tournées traditionnelles qui sont autant de reconquêtes d’électeurs perdus depuis 19454. La profession de foi courte et simple commence par justifier l’alliance de Front républicain qui s’inscrit dans la tradition5 : ... « Les radicaux et les socialistes présentent à vos suffrages une liste unique comme ils l’ont fait en 1924 sous le vocable du Cartel des gauches » ; liste qui s’inscrit donc dans la continuité des alliances de sauvegarde républicaine. En effet « l’esprit républicain est mis en danger par l’immobilisme des partis conservateurs », la droite s’avérant impuissante à faire face aux grands problèmes nationaux : guerre d’Algérie, injustice sociale, marasme agricole. Cette impuissance provoque des « réactions regrettables », allusion sans doute au poujadisme. Quant au communisme, il reste aux yeux du candidat toujours anti-démocratique. Seul donc le Front républicain permettra de changer de politique en garantissant la liberté et la laïcité. Mais la profession de foi ne s’arrête pas à ces considérations générales qui d’ordinaire suffisent à l’argumentaire, un paragraphe évoque « le problème rouergat ». Les députés défendent aussi les intérêts locaux, or certains sont menacés ; la production laitière du département risque d’être concurrencée par les projets concernant l’aménagement du Bas-Rhône-Languedoc et une récente loi sur les fromages remet en cause le statut de ceux de Roquefort et de Laguiole ; quant à l’industrie, elle traverse une crise sérieuse. Ramadier propose pour sauver le Bassin houiller le doublement et même le triplement de la Centrale thermique de Penchot et la reconnaissance du Bassin d’Aubin-Decazeville comme zone de sous-emploi pour qu’il puisse bénéficier d’une action gouvernementale. Enfin un développement plus accentué du tourisme devrait apporter des compensations aux commerçants et artisans durement touchés. Le candidat conclut : « Le Front républicain est essentiellement rouergat. Il travaillera avec foi au redressement de notre beau pays. Vive le Rouergue, Vive la République ». Force est de constater que le candidat Ramadier n’a jamais été autant axé sur la situation locale, au cours d’une campagne électorale. C’est sans doute qu’elle est davantage préoccupante et que son électorat traditionnel est directement touché : commerçants et artisans inquiets pour leur avenir lorgnent vers le poujadisme ; ouvriers du Bassin, amers, sont sensibles aux accusations portées par les communistes contre la politique énergétique gouvernementale depuis 1947. Ramadier, qui a fort bien perçu ce climat d’incertitudes, remise donc les grands principes au magasin des accessoires, essaie de parler concrètement et de proposer des solutions accessibles. Les électeurs entendront-ils ce langage et sont-ils toujours aussi confiants à l’égard du parlementaire le plus ancien du département, qui fut aussi président du Conseil ?
10Les communistes, à l’évidence, font campagne contre la politique que représente l’ancien chef du gouvernement qui les a mis dehors .
11Les candidats de droite défendent au contraire l’action des gouvernements depuis 1951.
12Alors qu’en réalité le problème algérien est la principale cause du blocage du régime et son règlement l’enjeu essentiel de ces élections anticipées, la campagne électorale se déroule sous le signe du concret, voire du quotidien. C’est que l’agitation entretenue par l’UDCA y est sans doute pour quelque chose !
13L’Aveyron est touché par la fièvre poujadiste ; le mouvement s’est développé comme une traînée de poudre au sud d’une ligne St Malo-Genève et particulièrement dans le Massif central et le Sud-Ouest : ces régions connaissant plus que d’autres, dès les années 50, exode rural, départ des actifs et donc multiplication des faillites commerçantes dans les villages puis les petites villes. L’Aveyron accuse particulièrement le phénomène, d’autant plus que P. Poujade est un voisin ; ses lieutenants les plus proches sont, dès septembre 1954, deux Aveyronnais (Alex Rozières de Capdenac et Martial David de St Affrique). Adhèrent à l’UDCA, fondée officiellement le 7 septembre 1954 à Figeac, de nombreux mécontents puisqu’on y touve pêle-mêle Bessac, ancien conseiller municipal communiste de Decazeville et qui appartient toujours au PC et Robert Fabre le jeune maire radical de Villefranche de Rouergue ! C’est dire l’ambiguïté du mouvement à ses débuts, qui comptera 8 314 adhérents aveyronnais, soit 45 % des commerçants et artisans du département !6. L’UDCA organise des manifestations devant les commerces menacés de contrôles fiscaux pour empêcher ceux-ci (à Decazeville le 21 mai 1954 par exemple, devant la quincaillerie Delagne7) et des meetings comme celui du 20 juin 1954 à Rodez qui réunit 3 000 personnes. Même si la politisation du mouvement a entraîné des démissions (Bessac) dès 1955, la vigueur du poujadisme inquiète les milieux politiques traditionnels ; il dérange l’ordonnance des choses et constitue l’inconnue principale en Aveyron, en même temps que la clé de l’élection. Deux listes poujadistes sollicitent les suffrages des commerçants et artisans, mais aussi des paysans. Qui vont en être les électeurs ? Ramadier, en position de faiblesse depuis 1951, peut-il tirer profit de la dynamique du Front républicain qui fait grand bruit dans le pays, et du trouble-fête poujadiste qui devrait sans doute diviser la droite ?
Elections législatives du 2/1/1956

14Les résultats sont une heureuse surprise pour Ramadier qui profite de l’affaiblissement de la droite, principale victime en effet du poujadisme, sans pour autant opérer un redressement véritable de sa situation personnelle. La participation fut très forte (83 %) comme partout dans le pays. Le parti communiste régresse en Aveyron alors qu’il progresse très légèrement sur le plan national. Ramadier, bien qu’élu, n’a pas fait le plein des voix socialistes et radicales (cf. 1951) alors que le Front républicain triomphe un peu partout. Globalement donc la droite aveyronnaise résiste, mais elle s’est divisée ; les poujadistes ont fait un score surprenant, essentiellement aux dépens du MRP et des Indépendants mais aussi de la gauche. Leur score national est de 11,6 %, en Aveyron de 22. Sont élus : Mrs Temple et Boscary-Monsservin (Indépendants), Mr Icher (UFF) et P. Ramadier. Le score du député socialiste est toujours aussi fragile, sa victoire est due surtout à la faiblesse momentanée de ses adversaires traditionnels. Notons que le résultat de l’élection aveyronnaise est franchement paradoxal car, alors que la gauche dans son ensemble progresse de huit points dans le pays (mais surtout il est vrai dans la moitié nord), elle perd ici dix points mais gagne un siège ! Au sud du pays, le poujadisme a mordu dans l’électorat de gauche. Mais si la mécanique électorale est une chose, le rayonnement personnel en est une autre ; Ramadier a-t-il toujours un fief solide dans l’arrondissement de Villefranche ?
Elections législatives de 1956 Arrondissement de Villefranche

15Ramadier arrive nettement en tête ; il fait presque le plein des voix radicales et socialistes de 1951 ; le PC a reculé mais moins qu’ailleurs, le MRP semble en voie d’extinction. Les Indépendants résistent, le poujadisme a moins pris. Donc à l’évidence, dans sa circonscription Ramadier conserve un électorat fidèle et la stabilité politique y paraît plus grande et favorable à la gauche. Cependant dans le cas éventuel d’un scrutin uninominal à venir, Ramadier a toujours besoin, pour gagner, du report des voix communistes ; ainsi bien qu’élu en 1956, sa situation reste précaire et ne s’est en rien raffermie.
16Malgré la crise économique locale, les Decazevillois lui conservent-ils leur confiance ?
Decazeville – Législatives du 2/1/1956

17Le PC faiblit à peine, Ramadier qui arrive largement en tête perd cependant 5 points (par rapport aux dernières municipales) qui se sont reportés sur l’UDCA avec les 3 points que la droite a perdu également. Il est donc assez clair que, dans sa propre commune, une partie de l’électorat commerçant l’a lâché ; le poujadisme s’installe dans les esprits et risque de s’accentuer si l’activité économique de la cité donne des signes d’inquiétude.
18Les élections législatives de 1956 renvoient donc Ramadier au Parlement malgré un substratum électoral fragile depuis 1947 et qui ne s’est en rien consolidé.
19A Paris ses amis l’attendent et vont lui demander d’accepter des responsabilités nationales. Parviendra-t-il avec le gouvernement à régler les problèmes pressants, utilisera-t-il son pouvoir pour favoriser le Bassin houiller et remédier à son déclin ; bref, tirera-t-il profit de sa participation gouvernementale, condition indispensable à la reconqûete d’un plus large électorat ? C’est la dernière ligne droite, il a 68 ans ; il va jouer son va-tout ; il ne le sait pas vraiment .
Les tâches ingrates du ministre de l’Economie et des Finances (14/2/56,21/5/57)
20Le succès du Front républicain conduisit le 31 janvier 1956 le secrétaire général de la SFIO à la tête du gouvernement. Guy Mollet appellera Ramadier le 14 février pour remplacer Robert Lacoste, nommé ministre-résident en Algérie. Le gouvernement se proposait de mener une politique sociale et de faire la paix en Algérie. Mais cette dernière tâche s’avérant difficile conduit au contraire à l’intensification de la guerre et à un « national-mollétisme » inattendu illustré par l’expédition de Suez. Ainsi des contingences mal maîtrisées auront-elles raison du gouvernement. Ramadier, responsable du « nerf de la guerre », navigue au plus près. Les bénéfices seront nuls pour la SFIO, G. Mollet, Ramadier et sans doute pour le régime.
La nomination de Ramadier : un choix politique et technique
21On sait que la formation du gouvernement fut rendue délicate par le résultat des élections : en effet le succès du Front républicain (28 % des suffrages) ne fut pas toutefois un triomphe permettant de porter Mendès-France au pouvoir, lui qui faisait pourtant figure de leader de la coalition électorale8.
22L’arithmétique parlementaire, parfaitement maîtrisée par le président Coty, désignait à l’évidence la SFIO comme seule force légitime pour constituer le gouvernement, son groupe étant le plus important de la coalition. Un congrès socialiste extraordinaire réuni à Puteaux les 14 et 15 janvier se déclare favorable à la formation d’un gouvernement à direction socialiste dont G. Mollet, populaire dans son parti et rigoureux, doit être le chef. Sa qualité de secrétaire général devrait éviter les démêlés entre ministre et Comité directeur, drame de l’année 1947 ! Ainsi fut fait.
23Cependant, comme la SFIO est loin d’être majoritaire, le gouvernement doit s’appuyer sur une coalition ; un Front populaire étant idéologiquement et parlementairement impossible, la SFIO cherche le soutien des radicaux et du MRP. C’est pourquoi le gouvernement présenté par G. Mollet le 31 janvier est le résultat d’un savant dosage et de tractations difficiles dont le meilleur exemple est le sort réservé à PMF qui se contentera d’un ministère d’Etat9.
24Le gouvernement G. Mollet socialo-radical, est investi par une très forte majorité (420 contre 71), le PCF et le MRP ayant voté la confiance, sans doute pour se neutraliser l’un l’autre ; seuls les poujadistes et la droite la lui ont refusée.
25Mais à peine constitué le gouvernement bute et trébuche sur le problème algérien qui est en fait l’essentiel. On sait que G. Mollet, voulant entrer dans le vif du sujet, se rend à Alger le 6 février pour se faire une opinion personnelle. On connaît le résultat : tomates, désarroi du leader socialiste, infléchissement de sa politique et remplacement du général Catroux, nommé pourtant volontairement ministre-résident pour régler le conflit de manière libérale. Et c’est Robert Lacoste qui accepte de lui succéder. Du coup le ministère de l’ Economie et des Finances devient vacant. G. Mollet songe à Jules Moch qui se récuse, préférant garder sa place de représentant de la France à la Commission du désarmement où il a acquis la réputation de bon diplomate. Il propose alors quatre noms : Pineau (mais il tient au Quai d’Orsay), Leenhardt (mais il est rapporteur de la Commission des Finances et « defferriste »), Mendès-France (qui a déjà refusé le poste) et Ramadier : « Je dis à G. Mollet que par son calme inébranlable, sa puissance de travail sans rivale, sa technique du gouvernement, il s’impose à mes yeux plus que celui qu’il va remplacer... »10. G. Mollet se sent embarrassé, ayant conservé quelques remords à l’égard de l’ancien président du Conseil qu’il a bien malmené en 1947 ! Des intermédiaires tâtent le terrain11. Mais Ramadier sans rancune fait savoir qu’il accepte par devoir, n’ayant aucune raison valable de refuser, et aussi dans le secret espoir d’être utile à Decazeville. Les relations entre les deux hommes s’amélioreront du reste nettement au cours de cette expérience commune. Ils sont cette fois embarqués sur le même esquif !
26Le choix de Ramadier correspond à un souci de politique mais aussi de compétence. R. Verdier estime que Ramadier faisait figure d’expert par ses expériences gouvernementales passées ; de plus il y avait à la SFIO peu de spécialistes de l’économie ; (H. Bonin dans son « Histoire économique de la IVe République » retient seulement A. Philip, J. Moch et R. Lacoste, ce qui abonde dans le même sens). R. Albouy, le secrétaire de la Fédération socialiste aveyronnaise, appelé au cabinet, se souvient encore des entrées du ministre à l’Assemblée où sa placidité apparente et son érudition imposaient le respect et incitaient beaucoup de parlementaires à le consulter.
27Bref, du fait de son expérience et à défaut d’un Mendès-France ou d’un Lacoste, Ramadier hérite d’un énorme ministère que R. Albouy qualifie d’usine. En effet il coiffe huit secrétariats d’Etat. Ramadier prend directement en charge les Travaux Publics, les Finances, l’Economie, le Commerce ; restent l’Agriculture, l’Industrie, la Reconstruction et le Budget. Ce ministère est en fait le poste-clé du gouvernement, puisqu’il doit gérer et donner les moyens de la politique dont G. Mollet a privilégié deux axes : l’Algérie et le Fonds de solidarité. Comme à son habitude, et en outre reposé puisqu’en retrait depuis 1951, Ramadier se met au travail avec acharnement rue de Rivoli ; la lumière brillera des nuits entières dans son bureau. Il s’entoure d’une équipe en partie renouvelée depuis 1949. Son directeur de cabinet est un inspecteur des Finances, Philippe Huet, déjà son collaborateur de 1947 à 1949, entouré de conseillers techniques de valeur, Georges Plescoff et Claude Brossolette (futur directeur de cabinet de Mr Giscard d’Estaing). Son secrétariat particulier regroupe toujours les fidèles qui ont des attaches aveyronnaises : l’inamovible R. Lhez, homme à tout faire, chargé des relations avec l’Aveyron, Louis Pécourt, professeur ruthénois et militant socialiste, compagnon de route du candidat Ramadier, déjà appelé à la Défense nationale, chargé des relations avec le Sénat, Alex Fontanier, un autre habitué depuis 1944 chargé des relations avec l’Assemblée, R. Albouy le secrétaire fédéral de la SFIO aveyronnaise. Ramadier sollicite parfois la participation de ses fils, Jean pour les affaires coloniales, et Claude pour les Travaux publics.
28Ainsi entouré, Ramadier se met au travail, ne jugeant pas sa tâche insurmontable12. Elle ne l’était sans doute pas au départ, mais des surprises viendront singulièrement la compliquer.
L’œuvre : une politique de progrès social totalement éclipsée par les déboires extérieurs
29Intéressons nous à cette œuvre, non pas pour l’étudier en tant que telle, ce qui a déjà été fait par d’autres, mais dans la perspective de notre propos. En quoi est-elle le reflet de la personnalité et des choix politiques profonds de Ramadier ? Dans quelle mesure se révèle-t-il homme d’Etat face aux difficultés ? A-t-elle embelli ou noirci son image et donc pesé sur la fin de sa carrière politique ?
30Comme à son habitude, Ramadier a éprouvé le besoin de porter un jugement sur son action au ministère de l’Economie, en une centaine de pages que nous utiliserons pour comprendre ses motivations et les initiatives qui lui reviennent en propre13.
– Des intentions social-démocrates et européennes
31La déclaration d’investiture du président G. Mollet, le 31 janvier 1956, sert de cadre à l’action gouvernementale et à celle du ministre de l’Economie qui l’approuve totalement. Ramadier souligne deux points forts du discours : la nécessité de régler le problème algérien, ce qui est urgent, et celle de construire l’Europe, indispensable mais à plus long terme. A côté de ces deux objectifs ambitieux figure la conduite d’une politique économique et sociale conforme à l’idéologie socialiste, c’est à dire basée sur l’expansion et la juste répartition des fruits de la croissance. Cette tâche dévolue au ministre ne semblait pas vraiment difficile à réaliser en janvier-février 1956. Quelques principes simples balisaient le terrain d’action : « l’inflation est une duperie pour les salariés et les économiquement faibles. Elle ruine l’épargne et ne bénéficie qu’aux spéculateurs. La dévaluation monétaire, bien que la disparité des prix français et étrangers et les mesures de conversion qui furent prises par les gouvernements précédents créent une situation monétaire artificielle, comporte plus de dangers que d’avantages. Elles conduirait à faire payer moins de produits étrangers par un plus grand nombre d’heures de travail français »14. La politique financière est donc orthodoxe dans ses intentions : juguler l’inflation et défendre le franc. G. Mollet et Ramadier savent que tels sont les ennemis de la gauche dont l’image gestionnaire est négative depuis des lustres. Ces objectifs ne sont réalisables que si l’expansion continue . Les historiens ont rendu justice à l’œuvre économique de la IVe République, œuvre de modernité et de croissance ainsi qu’à la valeur des décideurs en la matière (Jean Monnet et son équipe au Plan, Etienne Hirsch, les ministres successifs, dont Edgar Faure particulièrement15).
32L’ensemble de la classe politique éclairée a lu Keynes et du centre à la gauche, fordisme et keynésianisme constituent les références fondamentales. Nul ne songe, à part les communistes, à remettre en question la propriété privée et le marché, pas plus que le rôle de l’Etat, artisan de la Reconstruction et maintenant gardien vigilant de la prospérité nationale. C’est l’Etat-Providence. D’autre part un nouveau crédo clame que l’expansion n’est possible qu’accompagnée d’une politique sociale. Keynes n’écrivait-il pas en 1935 déjà, dans sa « Théorie générale », que « les deux vices marquants du monde économique où nous vivons sont, le premier que le plein emploi n’y est pas assuré, le second que la répartition de la fortune et du revenu est arbitraire et manque d’équité »16. Ainsi ce qui dans l’idéologie socialiste était avant 1940 impératif de justice au nom de la dignité et de l’égalité est devenu, depuis la crise de 1929, le moteur même de la croissance pour les théoriciens libéraux. Cependant la droite classique française a montré derrière Pinay qu’elle ne faisait pas forcément siennes ces théories nouvelles ; c’est pourquoi la politique sociale reste une conquête.
33Ainsi tradition socialiste et keynésianisme ambiant se conjuguent pour pousser à une politique économique et sociale qui ne paraît pas déraisonnable et qu’attend le monde syndical impatient de se partager les premiers fruits de la croissance (d’où le vote populaire pour le Front républicain)17. Ramadier approuve donc ces orientations, lui qui, avec d’autres, a eu un peu raison avant l’heure sur la nécessité d’un dirigisme souple. Souvenons-nous que social-démocratie des années 20, planisme et néo-socialisme des années 30 avaient déjà posé des jalons dans ce sens. Il n’est donc pas dépaysé par le débat économiste des années 50, « fournaise conceptuelle »18 et en février 1956 quand il entre au ministère, il croit que sa tâche n’est pas une gageure. Le président du Conseil a énuméré les réformes techniques qui doivent être réalisées : « Réduction progressives des zones de salaires, développement des conventions collectives, extension des congés payés, création d’un véritable Fonds national de vieillesse dont l’objectif essentiel doit être d’assurer une retraite minima et décente à tous les Français ».
34En découle une politique financière que Ramadier résume en quatre points :
- aucune dépense nouvelle sans les financements nécessaires,
- réduire le déficit budgétaire
- réserver les capitaux abondant sur le marché à la production,
- réforme fiscale fondée sur des idées de simplification, d’efficacité et de justice.
35Politique d’investissement, rigueur budgétaire et avantages sociaux sont des objectifs familiers au maire de Decazeville. Ses capacités juridiques et gestionnaires devraient lui permettre d’élaborer un arsenal législatif adéquat et même d’imaginer quelques expédients ! On sait que Mendès-France était réticent devant les promesses sociales faites, ainsi Ramadier, moins théoricien et plus conciliateur, était-il sans doute, comme E. Faure auparavant, l’homme de la situation.
36Et les promesses sociales furent tenues. Le gouvernement bénéficie au début d’une conjoncture assez favorable : depuis 1954 l’expansion se développe dans la stabilité des prix ; petit âge d’or de la IVe ! Cependant la balance commerciale reste fragile, le protectionnisme empêche la vérité des prix, et « l’impasse », c’est-à-dire le déficit budgétaire, n’est pas résorbée, en septembre 1955, l’inflation pointe son nez. Mais la situation est globalement encourageante ; Hubert Bonin estime que contrairement aux précédentes expériences gouvernementales de la gauche (1924-26, 1936-38, 1944-47), aucune grave crise financière ou économique ne menaçait (la production industrielle progresse de 10 % en 1956, de 9 % en 1957), aucune peur sociale ne fait trembler le patronat (et ce n’est pas Ramadier, qui osa chasser les communistes en 1947, qui peut inspirer l’effroi) ; les dépenses militaires, les exportations en augmentation élargissent le marché, l’expansion est bien là ; on peut donc mieux se partager le gâteau.
37A. Gazier, ministre du Travail et de la Santé tient les promesses de G. Mollet : troisième semaine de congés payés justifiable par les gains de productivité, réduction d’un tiers des différences entre les salaires selon les zones géographiques par un début d’alignement sur la région parisienne, enfin augmentation du salaire horaire ouvrier (8,3 % en 1956, 8 % en 1957)19. L’honneur sans aucun doute de ce gouvernement et notamment des ministres concernés, Gazier et Ramadier, est la création du Fonds national de solidarité de la vieillesse décidée le 21 mars 1956 et voté le 27 juin. Géré par la Caisse des Dépôts et Consignation, il doit être alimenté par des ressources nouvelles puisque nulle dépense ne pouvait être engagée sans financement approprié. Ce financement est un exemple de justice sociale redistributive ; pour venir en aide aux laissés pour compte, on taxe les nantis : prélèvements sur les spéculations boursières et les ressources foncières, augmentation de 10 % de l’impôt sur le revenu et création d’une taxe sur les automobiles, signe extérieur de richesse ou de relative aisance à l’époque. La fameuse « vignette » promise à une longévité insoupçonnée est la seule mesure de cet arsenal retenue par l’opinion, mais portée à charge de ce gouvernement et de son ministre des Finances20. Le Fonds de solidarité (32 000 F par an) doit porter secours aux vieillards démunis, aux infirmes, aux grands malades et aux invalides. Ce n’est pas une allocation dispendieuse et pourtant la majorité de droite du Conseil de la République entreprend une guérilla qui en retardera l’adoption (plusieurs navettes, sept questions de confiance !). Cette loi est tout un symbole : pour la SFIO, Ramadier et Gazier elle n’est que justice élémentaire, pour la droite, un gaspillage des finances publiques et une atteinte à ses revenus, pour l’opinion qui ne voit que midi à sa porte, un nouvel impôt. Et pourtant en 1956, 77 % des vieillards isolés et 82 % des ménages âgés avaient un revenu inférieur à 200 000 F21, contre à peine un tiers de la population totale ; le Fonds de solidarité aidera 2,7 millions de personnes c’est-à-dire la moitié des retraités (il y avait alors environ autant d’automobiles !). La mesure n’était donc pas un luxe. L’Etat-Providence se devait de prendre en charge « les petits vieux » démunis dont la vie besogneuse pour la plupart d’entre eux était bien mal récompensée, seulement parce qu’en somme ils étaient nés trop tôt, avant la mise en place du système général des retraites. On a vu que Ramadier a toujours été sensible à cette question de la retraite des vieux travailleurs et qu’il a toujours œuvré dans ce sens (voir Ile partie). De plus, une augmentation des revenus les plus faibles accentue le développement « fordien » de l’économie, en élargissant le marché des consommateurs. D’ailleurs en 1956, le calme social règne tandis que l’expansion continue.
38Le gouvernement prend d’autres initiatives non moins justifiées et porteuses d’avenir : loi cadre Chochoy sur le logement (320 000 constructions lancées en 1956), priorité à la construction collective et aux HLM ; projet de la loi-cadre agricole pour surveiller les prix, aider à la modernisation des techniques, mettre en place les CUMA et augmenter les aides sociales ; lancement de la construction de l’usine marémotrice de la Rance, de la centrale nucléaire de Chinon, de celle de Marcoule, du projet de canalisation de la Moselle, politique de décentralisation économique et d’expansion régionale (zones critiques) ; modernisation du système éducatif (allongement de la scolarité, tronc commun, enseignement technique), démarches entreprises pour régler le contentieux avec l’enseignement privé22. La politique économique et sociale du gouvernement qui répond à un souci de justice et d’expansion paraissait réalisable dans la conjoncture porteuse des « Trente glorieuses ».
39Le projet d’avenir auquel tenait aussi le gouvernement Mollet était la relance de la contraction européenne en panne depuis l’affaire de la CED. La négociation du traité de Rome (signé le 25 mars 1957) fut mise en chantier et assez rondement menée. Comme ministre de l’Economie et des Finances, Ramadier eut son mot à dire. Il donne son avis, émet de nombreuses réserves auprès de G. Mollet et C. Pineau principaux négociateurs qu’il juge parfois imprudents. En effet, ardent défenseur de l’idée européenne depuis la Libération, Ramadier reste toujours pragmatique, soucieux d’un fonctionnement démocratique de la future communauté et de la défense des intérêts français. Il se montre donc réservé quant au vent de libéralisme qui semble souffler sur les négociations : il craint la concurrence s’il on ouvre les frontières sans aucune précaution, il voudrait une Europe sociale avant tout, qui pratique un dirigisme souple, qui favorise l’économie collective, la coopération et la solidarité (en opposition aux Belges, Hollandais et Allemands tenants de l’économie de marché). Il insiste aussi pour qu’une politique agricole commune soit définie. Enfin il s’inquiète de l’attitude de la Grande-Bretagne qui élabore son projet de zone de libre-échange, et cherche comment intégrer les deux ensembles dans l’avenir, quand les six auront réalisé un marché commun23. Si Ramadier n’apparaît pas au premier plan dans la naissance de la CEE, il en est pourtant en coulisse une cheville ouvrière importante.
40Mais s’il avait à se soucier de l’avenir, il devait aussi et en priorité réaliser le programme gouvernemental.
41Le gouvernement avait engagé 350 milliards de dépenses civiles nouvelles en 1956-5724. Le ministre des Finances devait donc faire face. Sa tâche fut singulièrment compliquée par des contraintes plus ou moins prévues ; et le bel élan de ce gouvernement de gauche fut brisé dès l’automne 56.
Des contigences mal maîtrisées (Algérie-Suez)
42Dans son bilan personnel25, après avoir exposé les lignes directrices de l’action que son gouvernement se proposait d’engager, Ramadier passe à l’analyse de ce qu’il appelle « les données nouvelles ». Il distingue deux facteurs décisifs : guerre d’Algérie et affaire de Suez, et des éléments secondaires : la vague de froid de l’hiver 1956 et l’opposition politique de la droite classique (CNI surtout).
431) L’incidence du conflit algérien se fit fortement sentir à partir de juin 1956. Suite à l’épisode malheureux du 6 février, G. Mollet avait formulé le 16 une nouvelle ligne de conduite « cessez-le-feu, élections, négociations » ; le 12 mars, par 455 voix contre 76, l’Assemblée nationale avait voté la loi sur les pouvoirs spéciaux pour l’Algérie. Entre janvier et juillet 1956, les forces armées passent de 200 000 à 400 000 hommes en Algérie ; c’est bien une vraie guerre.
44Les dépenses induites sont lourdes (300 milliards environ c’est-à-dire autant que les dépenses civiles nouvelles engagées26). Les frais de l’armée augmentent de 30 % en 1956 et les dépenses militaires représentent 10,1 % du PIB (9,4 % en 1947 et 6 % en 1950). Outre les dépenses proprement militaires, Ramadier note aussi l’inflation des dépenses civiles en Algérie (le 23 mars le Conseil des ministres avait adopté une série de décrets à portée économique et sociale), l’augmentation de la production des équipements militaires et des importations nécessaires, enfin la pénurie de main d’œuvre en France, les jeunes étant retenus plus longtemps sous les drapeaux. H. Bonin a noté que les dépenses globales de l’Etat étaient passées de 29 % du PIB en 1947 à 36 % en 1956. Le conflit algérien devient objectivement une véritable guerre qui nécessiterait donc une économie appropriée. Mais psychologiquement et politiquement, on se refuse à le reconnaître. C’est pourquoi le gouvernement essaiera de fournir du beurre à la population et des canons à l’armée ! De là viendront à l’évidence les déboires du ministre de l’Economie et des Finances.
45Que pense Ramadier de la politique suivie en Algérie ? Il approuve le triptyque mollétiste car il a toujours pensé que l’Algérie devait conserver des liens étroits avec la France et cela avant tout par souci de sécurité du territoire national. Mais l’on sait que cette politique conduira dans l’immédiat à l’intensification de la guerre. Or ni la classe politique, ni l’opinion ne s’attendaient à cette dure réalité en portant la gauche au pouvoir, mais comptaient plutôt sur un coup de baguette magique tel celui de Mendès-France en juin 1954 qui termina la guerre d’Indochine. Malheureusement les données du problème n’étaient pas les mêmes. Notons que paradoxalement, depuis 1945, l’irruption des nationalismes n’est pas appréciée à sa juste importance par les descendants des patriotes de 1789 voire de 1793. Le meilleur exemple de cette cécité est la méprise sur la nature de l’action de Nasser en Egypte qui entraîna « l’expédition de Suez » plutôt rétrograde, et le « national-mollétisme ».
462) L’expédition de Suez, que Ramadier approuva (d’après son bilan écrit) eut selon lui des effets mécaniques relativement peu importants mais des effets psychologiques négatifs pour l’économie. En une trentaine de pages, il donne son point de vue27.
47Il justifie l’intervention militaire de multiples façons. En premier lieu, il juge que l’impérialisme nassérien est de même nature que celui d’Hitler ; en effet dans sa « philosophie de la Révolution », Nasser révèle à ses yeux des aspirations inquiétantes : « A la base se trouve la foi dans le destin supérieur de la race arabe, race élue, consacrée par le Coran et à laquelle revient la maîtrise de tout le monde musulman ». Cette domination nécessite d’abord la lutte contre l’Occident et comme la complicité de l’URSS lui est assurée, l’Europe est encerclée, sa civilisation est en jeu. Malgré tout réaliste, Ramadier remarque qu’à l’instar de l’Allemagne en 1932, l’Egypte n’a pas pour l’instant les moyens de cette politique mais qu’elle peut en tout cas devenir l’instrument de la politique soviétique, ce qui n’est pas mieux ! Une autre raison pousse également à donner une leçon à Nasser : le Caire est le refuge des dirigeants de la rébellion algérienne, « la révolte algérienne entre dans le cadre du programme égyptien » et de sa lutte contre l’Occident. Sans Nasser et son aide matérielle (contrebande des armes), Ramadier estime que la révolte algérienne ne serait pas sans cesse ravivée. Il faut donc frapper au cœur. Du point de vue du droit, le juriste juge que l’expédition est tout à fait légale : le canal de Suez relève du droit international et non pas de celui d’une nation particulière ; de plus les menaces contre Israël bafouent le traité de 1948 ; ce pays peut donc être aidé. Enfin une expédition militaire en novembre bénéficie d’une conjoncture favorable, l’Egypte étant encore faible et l’URSS occupée à se déshonorer en Hongrie ! Ainsi Ramadier, on le voit, ne développe pas d’autres arguments que ceux de son gouvernement, de la direction de son parti, et de l’ensemble de l’opinion qui approuve cet acte de fermeté. Syndrome de Munich, souvenir du génocide et guerre d’Algérie ont conduit en toute bonne foi au national-mollétisme.
48Mais l’attaque militaire du 5 novembre bien que réussie tourne court et se transforme en échec politique cuisant à cause de l’action diplomatique des deux grandes puissances. Ramadier estime que les Etats-Unis, en pleine campagne électorale durant l’été, ont tenu à leurs alliés occidentaux un langage flou, mais qu’au lendemain des élections, le président Eisenhower exerce des pressions sur la Grande-Bretagne dont l’opinion se retourne assez rapidement, d’autant plus que l’URSS fait un chantage à la bombe. Dans ces conditions, le gouvernement français ne pouvait continuer à agir seul et rompre la solidarité occidentale, conclut Ramadier. Le cessez-le-feu intervient donc le 7 novembre et le 22 décembre les troupes franco-britanniques évacuent le territoire ; ainsi cette crise se termine en fait par la. victoire de Nasser. Le témoignage éclaire parfaitement l’état d’esprit des décideurs de l’époque et en particulier des socialistes qui font l’amer constat de leur impuissance sur la scène internationale.
49Cependant ni l’opinion publique ni la classe politique ne tiennent rigueur au gouvernement de cet échec, tant dans cette affaire les uns et les autres étaient d’accord sur la légitimité de l’intervention qui échoua à leurs yeux à cause de l’égoïsme des deux grandes puissances28 ; seules apparaissent quelques tensions à la SFIO, et dans l’armée de nouvelles déceptions militaires29.
50En outre, la crise de Suez eut des répercussions économiques non négligeables que Ramadier a dû subir, gérer, et dont il dresse la liste. Le coût de l’opération elle-même se monte à 100 milliards de francs, ce que le ministre des Finances trouve raisonnable. Ce sont les conséquences indirectes qui furent plus importantes.
51Dès juillet, des perturbations dans l’approvisionnement en pétrole du Moyen-Orient étaient prévisibles ; de novembre au 9 avril, le canal fut obstrué obligeant les bateaux à passer par le Cap ; le pipe-line d’Irak fut saboté en Syrie et au Liban le 5 et 6 octobre. Or le pétrole fournissait alors un tiers de l’énergie et 90 % venait du Moyen-Orient. Les risques de crise éxistaient donc et pouvaient casser l’expansion. Le gouvernement s’efforça d’y parer en trouvant d’autres sources d’approvisionnement. La crise de l’approvisionnement fut évitée mais les conséquences sur les prix se manifestèrent rapidement et durablement. Le pétrole renchérit bien au-delà de la crise elle-même, car le passage par le Cap augmentait les coûts du transport ; de plus le pétrole texan valait plus cher30. L’inflation des prix de gros repartit, les prix de détail furent contenus par détaxation. Mais les effets psychologiques se firent sentir très tôt : on nota un mouvement de panique en novembre sur certaines denrées comme le sucre, et une tendance à constituer des stocks de précaution. Ramadier juge qu’un coup d’accélérateur artificiel fut donné, à ce moment-là, à une inflation qui sommeillait encore.
52Outre ces deux principaux facteurs (Algérie et Suez), d’autres de moindre importance ont toutefois joué un rôle dans la dégradation de la situation financière. Il s’agit d’abord des intempéries : la vague de froid qui s’est abattue le 10 février sur le pays provoqua le gel du blé, de la vigne et des oliviers, elle fut suivie par une période de sécheresse qui « retarda la germination notamment celle des prairies et des pâturages »31, puis des pluies importantes et un temps peu ensoleillé aggravèrent encore la situation. Les récoltes furent donc moins abondantes (56 millions de quintaux de blé contre 130 en 1955). Les effets furent durables : augmentation des prix, réduction des exportations, et au contraire nécessité d’importer davantage d’où relance de l’inflation et aggravation du déficit commercial.
53A cette fatalité climatique incontournable, viendra s’ajouter la guérilla politique conduite assez rapidement par les Indépendants dont Paul Reynaud : « Dès le 24 avril quand l’Assemblée examine le projet sur le Fonds de solidarité, M.P. Reynaud expose sa thèse : les projets sociaux ne doivent venir qu’en troisième ligne après le financement des opérations d’Algérie et après le collectif ». Il préconise la pause sociale. « Au contraire, écrit Ramadier, la continuité du progrès social à travers les vicissitudes politiques et économiques nous apparaît comme une nécessité » car dans une conjoncture inflationniste on sait que ce sont les riches qui s’enrichissent tandis que les pauvres s’appauvrissent. Ainsi, le gouvernement G. Mollet maintient ses choix initiaux, malgré des événements imprévisibles (Suez) ou mal maîtrisés (Algérie) qui déstabilisent dangereusement les équilibres financiers. Aussi peut-on sans doute reprocher à Mollet et Ramadier d’avoir mal apprécié la complexité et le coût du conflit algérien qui devient une véritable guerre et non une simple « opération », comme on s’obstine à le nommer. Cependant Ramadier estime que les gouvernements suivants ne firent pas mieux ; certes, mais la facture laissée était lourde ! Notons que seul le tournant gaulliste de 1958 fut un électrochoc qui transforma le paysage politique et permit de sortir de l’impasse. Mais pour l’heure Ramadier doit faire face à une crise financière qui se développe à partir de l’automne 1956.
Les solutions empiriques du ministre de l’Economie et des Finances32
54La situation économique et financière se dégradera sous l’effet conjugé de la conjoncture que nous venons d’analyser et d’un essoufflement de l’expansion dû à des causes structurelles l’appareil productif ne pouvant répondre à la demande (manque de main d’œuvre, équipements insuffisants) ; immédiatement l’inflation repart ; le déficit du commerce extérieur s’aggrave (importations) et celui de l’Etat aussi qui fait face à de lourdes dépenses (mesures sociales et Algérie). C’est la « surchauffe » ; la dégradation est surtout évidente à partir de 1957. Pour répondre au surcroît des dépenses, Ramadier songeait avant tout à l’augmentation des impôts directs plus justes et à celle des taxes sur le tabac.
55Mais ce sont des solutions impopulaires que MRP et droite désapprouvent. Nous avons déjà vu combien fut difficile l’adoption du financement du Fonds de solidarité. Si bien que pendant l’été 1956, au cours du vote des « collectifs », Ramadier se vit accusé de manquer d’imagination par l’opposition. Et le MRP lança l’idée d’un emprunt auquel le ministre n’était pas favorable. Cependant, après examen en Commission des finances et du fait de la nationalisation du canal de Suez, il se rallia à cette solution. Et le 4 septembre, au cours d’une imposante conférence de presse du président du Conseil et de son ministre de l’Economie, « l’emprunt Ramadier » fut officiellement lancé avec succès, car il s’accompagnait de l’exonération fiscale des intérêts pendant cinq ans, et surtout de l’indexation sur les valeurs mobilières.
56Mais cette solution de facilité n’empêche pas le ministre de s’employer fort justement à stopper le mal à la racine en continuant de favoriser une politique d’investissements et de modernisation de l’appareil productif tant agricole qu’industriel, en maintenant un faible taux de l’escompte et la facilité du crédit.
57En attendant un redressement intérieur, le recours aux importations était inévitable, ce dont Ramadier ne s’effraie pas tant qu’elles n’atteignent pas un caractère spéculatif mais qu’elles correspondent à un réel déficit de production.
58Ainsi donc, en 1956, Ramadier conduit lucidement une stratégie fondée sur le progrès économique et la justice sociale dans une vision keynésienne de l’expansion. Cependant cette politique volontariste est basée sur une appréciation erronée du « problème algérien » dont le coût économique et financier a été sous-évalué. C’est pourquoi la fin de l’année révèle l’ampleur des déficits et la crise de Suez accélère la tendance inflationniste. Ramadier s’efforce donc de corriger le tir. Pour freiner la hausse des prix il utilise plusieurs expédients : on manipule l’indice indicatif de hausse pour retarder l’augmentation du SMIG (certains articles jugés non indispensables sont retirés du panel) ; comme en 1947, on accorde des subventions aux entreprises pour compenser le freinage des prix de vente dont on bloque certains par détaxation des produits (vin, café, ticket de cinéma) ; enfin on importe pour peser sur les cours. Dans une certaine mesure, Ramadier réussit puisque le SMIG ne sera relevé qu’en 1957, que la hausse des prix n’atteint que 4,4 % ; mais en réalité par ces artifices l’inflation est seulement camouflée.
59Le décalage entre l’offre et la demande entraîne un déficit commercial inquiétant : insuffisance de la production des industries mécaniques et électriques, augmentation des prix pétroliers après Suez, mauvaises récoltes gonflent ainsi dangereusement les importations et au contraire réduisent les exportations ; le déficit commercial quintuple de 1955 à 56, la balance des paiements s’inverse : excédentaire de 541 millions de dollars en 1955 ; elle accuse un déficit de 835 millions en 1956 et 1 411 en 1957. La France épuise ses réserves de devises et à partir de 1957 devra entamer son stock d’or. Ramadier reconnaît son échec mais observe que jusqu’en 1958, il n’y aura pas de miracle. Son budget présenté le 10 décembre 1956 réduisait le déficit et s’alimentait à 80 % par l’impôt. Mais l’augmentation des dépenses militaires et civiles laissait prévoir dès mars 1957 un déficit plus important. C’est pourquoi il proposera d’autres mesures : restrictions des importations et du crédit, économies budgétaires et nouveaux impôts, dans le but toujours poursuivi d’éradiquer le mal sans toucher aux revenus les plus bas33. C’est ainsi que parmi les nouvelles mesures, figure la suspension de la décote des stocks des sociétés (qui, selon lui, favorise la spéculation sur les stocks en période d’inflation) mais qui entraîne l’opposition ferme de la Commission des finances. Le gouvernement s’était engagé par ailleurs à procéder à une réforme fiscale à laquelle travaille le ministre des Finances. Les diverses mesures fiscales prises tout au long de l’année 56 s’efforcent de réduire le poids des impôts indirects inégalitaires, et au contraire d’accroître celui des impôts directs plus équitables (vignette, taxe successorale, impôt des réserves des sociétés...).
60Alors que les principales difficultés viennent du conflit algérien dont personne ne veut voir clairement l’issue, le gouvernement G. Mollet va tomber sur les projets financiers dont beaucoup ressentent la douleur ! Le 15 mai, Ramadier soumet au Parlement son nouvel arsenal fiscal qui soulève une vive opposition. Le 21 mai la question de confiance posée est rejetée par 250 voix contre 215. Le gouvernement démissionne ; mais les successeurs de G. Mollet, les radicaux Bourgès-Maunoury et Félix Gaillard seront contraints de reprendre certaines propositions et de mettre au point un programme drastique d’économies.
61En mai 1957,l’impasse politique était totale mais la responsabilité largement partagée : la paix en Algérie est plus difficile à conclure qu’on ne le pensait (du reste la classe politique a approuvé dans son ensemble l’action du gouvernement Mollet, encore 221 voix contre 118, le 28 mars 1957), l’opposition des Indépendants aux projets financiers, celle des communistes, la fragile coalition de centre-gauche ne permettent pas les coudées franches ; enfin l’opinion publique elle-même qui commence à goûter aux délices de la consommation refuse des sacrifices au nom d’un conflit dont elle mesure difficilement l’enjeu. La longévité du ministère G. Mollet s’explique aux yeux d’A. Siegfried parce qu’il représente un équilibre de forces contradictoires et qu’il est difficilement remplaçable34.
62« Je confesse écrit Ramadier que plus d’audace eût été salutaire... J’ai tenté de faire face. J’ai succombé non parce que je m’abandonne mais sous les coups d’adversaires animés par l’esprit de parti »35. Avec le recul, Ramadier n’apparaît pas à nos yeux incompétent dans sa fonction ministérielle36, mais cependant un peu débordé par les procéssus enclenchés37. Il ne laisse pas un bon souvenir dans l’opinion parce que son passage rue de Rivoli correspond à une brusque aggravation de la situation financière et à une impuissance générale de la classe politique à régler les problèmes posés au pays. R. Quilliot écrit : « Les socialistes voulaient la paix mais se sentaient incapables de l’imposer ; les conservateurs veulent la guerre mais se refusent à la payer »38. Sans doute eut-il fallu Mendès-France ou son équivalent, faute de qui, deux ans plus tard, on fera appel à De Gaulle ! Cette image négative pèsera lourd sur l’avenir de la SFIO et de Ramadier lui-même.
Des retombées impopulaires
63« Les chansonniers ont raillé mon avarice et les impôts que j’ai accumulés. Les financiers de droite m’ont reproché mes prodigalités et de n’avoir pas eu une politique fiscale assez énergique. Les uns ont accusé mon ignorance, les autres l’absence d’imagination. Certains ont parlé de mon opportunisme dépourvu de toute idée générale ; j’ai subi les invectives de ceux qui me dénonçaient comme un socialiste poursuivant une politique de socialisation avec l’esprit de système le plus étroit »39. On ne peut dessiner meilleur kaléidoscope d’images contradictoires propagées par les médias concernant le ministre, déjà fortement caricaturé en 1944 et 1947. Celui-ci assure : « J’ai gardé le silence laissant les reproches contradictoires s’épuiser les uns après les autres ». Malheureusement ils sont tenaces et s’additionnent au lieu de se neutraliser. Ramadier n’est pourtant pas resté muet, et a souvent justifié sa politique à l’Assemblée et devant le Comité directeur de la SFIO.
64Le symbole de la politique fiscale sur le moment et pour la postérité est sans conteste la création de la vignette automobile devenue du reste aujourd’hui la grande affaire du mois de novembre de presque tous les Français ! C’est aussi une idée judicieuse puisque d’autres pays l’ont instaurée chez eux ! C’est un phénomène assez curieux somme toute que cette impopularité liée à cet impôt resté modeste dans son montant pendant longtemps, et progressif suivant la valeur du véhicule. Du point de vue technique c’est évidemment un impôt facile à percevoir mais du point de vue psychologique c’est le symbole de l’Etat rapace qui fait feu au signe de la moindre petite aisance ! En 1956 le parc automobile s’accroissait, les 2 CV et 4 CV commençaient à devenir à la portée des salariés qui depuis la guerre avaient plutôt connu les restrictions que l’abondance des biens de consommation ; elles symbolisaient la vie enfin plus facile la modernité, la liberté, un meilleur niveau de vie, et avec l’apparition concomitante des appareils électro-ménagers, le rattrapage possible de l’impudente Amérique. Et voilà qu’au premier signe d’aisance, le ministre des Finances accroît les taxes. L’effet fut désastreux. Son entourage, dès l’annonce du projet, perçoit cette impopularité ; à Decazeville les militants lui déconseillent de recourir à cette mesure ; sa propre secrétaire, proche de la base, qui recueille les rumeurs de la ville lui prédit la faute politique40. Le 17 novembre 1956, un tract poujadiste incitait les usagers de la route à faire grève pour protester contre la taxe sur les véhicules et les bons d’essence envisagés (affaire de Suez) : « Ramadier se moque du peuple de France. Il ménage les trusts apatrides »41. Pourtant le projet de vignette est maintenu pour financer une partie du Fonds de solidarité, noble cause qui devait faire passer la pilule. Mais l’aide aux plus démunis fut oubliée dans les esprits et la vignette prise en grippe. Les manuels d’histoire actuels retiennent du passage de Ramadier aux divers gouvernements le renvoi des ministres communistes et la taxe sur les automobiles, perpétuant ainsi une image à jamais stéréotypée. Mais l’impopularité put encore se mesurer au moment de son décès : la famille reçut en quelques jours environ trois kilos de vignettes qui furent envoyées avec les insultes appropriées. Elles parvenaient de toute la France, peu de Decazeville, et concernaient plutôt de grosses cylindrées. La famille, habituée aux inconvénients de la vie publique et sachant que jamais le défunt ne relevait les actes de bassesse les détruisit42. Il est probable cependant qu’il eût été ulcéré de ce cadeau. L’historien se prend tout de même à regretter la disparition de preuves aussi tangibles d’un phénomène d’impopularité tenace.
65Ainsi Ramadier est-il un des membres les plus critiqués de ce gouvernement parce qu’il occupe le poste le plus sensible pour l’opinion. Mais l’ensemble de l’équipe dirigeante socialiste perd sur tous les tableaux : l’œuvre sociale et modernisatrice (fonds de solidarité, loi-cadre sur le logement, loi-cadre agricole, réforme de l’Education nationale, relance de la construction européenne...) est totalement annihilée par les échecs en Algérie, Suez et leurs conséquences financières. Les salariés ont le sentiment que la progression du pouvoir d’achat enfin amorcée est stoppée, les producteurs sont de nouveaux brimés par les mesures de blocage, les commerçants ont conscience d’un déclin, bref, encore une fois, la gauche déçoit ; au gouvernement elle s’avère incapable de vaincre les difficultés et d’assurer la prospérité promise. De plus elle est en train de damner son âme en Algérie (nous y reviendrons).
66Les gouvernements suivants, de centre-gauche (Bourgès, Maunoury et Gaillard), ne feront pas vraiment mieux. Quand la paralysie devint totale et sous la pression d’Alger il fallut bien se résoudre en mai 1958 à appeler l’homme providentiel qu’on avait pourtant tenu soigneusement à l’écart pendant onze ans !
67Aussi Ramadier, fervent supporter du régime parlementaire, qui avait résisté à son sabordage le 10 juillet 1940, qui avait ensuite sans cesse ferraillé contre ses ennemis extrêmes (PC, RPF) assiste en 1958 à sa faillite. Premier président du Conseil de cette République et ministre de l’ Economie du dernier et long gouvernement à direction socialiste, il a participé à toutes les vicissitudes de ce régime. Il est donc, au même titre que d’autres, responsable de son échec ; mais ce fut un responsable conscient des tares, fustigeant souvent les divisions partisanes suicidaires et l’absence de volonté consensuelle et civique43. Schuman, Queuille, Ramadier et sur un autre registre Mendès-France étaient des serviteurs de l’Etat et des hommes de rassemblement. Les premiers n’eurent pas suffisamment de charisme et n’étaient pas de « grands communicateurs » mais d’honnêtes hommes discrets et besogneux, le dernier voulut avec brio bousculer les méthodes traditionnelles mais c’était trop tôt. PMF aurait pu être l’homme providentiel de la IVe, mais c’est De Gaulle qui sera celui de la Ve.
Le naufrage du régime et la fin brutale d’une longue carrière politique (1958-59)
68La IVe République sut mener à bien la reconstruction du pays et la modernisation économique, conduire une politique de progrès social mais se montra incapable de réussir l’émancipation coloniale (à l’exception de celle de l’Afrique noire), non pas du fait des institutions elles-mêmes mais à cause de l’incapacité du personnel politique à définir un projet réaliste sur la question. Il est vrai que la situation était rendue complexe par le contexte de Guerre froide, en Indochine surtout, et par l’importance des intérêts français en Algérie. L’Angleterre bénéficiant de données différentes put conduire une décolonisation négociée dans la plupart des cas (sauf au Kenya).
69Quand, au printemps 1958, l’impuissance fut à son comble et le putsch militaire menaçant, la classe politique presque unanime fit appel au sauveur de 1944. Mais le général de Gaulle mit encore quatre ans pour régler le problème algérien, alors qu’en trois mois il fit élaborer une nouvelle Constitution. Ainsi avait-il enfin raison de cette République des partis désapprouvée et combattue depuis 1946. C’était l’échec d’une génération d’hommes politiques qui avaient misé sur le régime d’Assemblée soutenu par la Troisième force. Ramadier en était. 1958 représente une rupture dans l’histoire intérieure du pays, que les gaullistes s’appliqueront d’ailleurs à accentuer. Ainsi la IVe République et son personnel politique passent-ils brutalement à la trappe. Et Ramadier âgé de 70 ans termine là sa carrière.
Le calme avant la tempête : les élections cantonales d’avril 1958, ou la permanence du conservatisme en Aveyron
70Ces élections permettent de prendre le pouls de l’électorat avant la tourmente de mai et donc de mieux apprécier le choc que représentent ces évènements ; en effet les élections se déroulent sans surprise. En Aveyron, elles confirment le retour des forces conservatrices déjà amorcé depuis 1951.
71La campagne fut courte et calme ; 16 conseillers généraux sortants sur 22 furent réélus, 2 furent battus dont E. Ginestet, l’unique communiste (au profit d’un socialiste, Oustry), et un candidat RPF fut élu à Salles-Curan ; 4 ballottages occasionnèrent un second tour. Au total les Républicains indépendants détiennent la majorité absolue au Conseil avec 24 sièges. Ramadier est réélu par ses fidèles traditionnels, preuve qu’en avril 1958, l’électorat ne se soucie pas encore de régler les comptes. Il est vrai que l’élection cantonale s’y prête mal. Le PC a perdu le seul siège qu’il détenait et la SFIO en conserve, quatre ; les forces socialistes ont donc bien résisté localement.
Élections cantonales du 20 avril 1958

72Le 30 avril, le nouveau Conseil général reconduit le même bureau, Ramadier en est toujours le président d’honneur et le Dr Bonnefous le président en titre (1948-1976). Le jeune maire radical de Villefranche, Robert Fabre, y fait son entrée. Le préfet dans son allocution de bienvenue signale la défaite d’E. Ginestet, conseiller depuis 1934, l’un des plus anciens et le « piment » de l’assemblée puisqu’il représentait à lui tout seul une opposition « sinon nombreuse du moins véhémente »44.
73En avril 58, l’Aveyron profond se présentait comme un département conservateur. Bien que les reponsables s’y soient renouvelés depuis la guerre, les formations dominantes n’ont pas changé, ni la sociologie ; les turbulences de l’année 56 semblent passagères. Rien ne laisse prévoir en tout cas le tremblement de terre gaulliste, ni dans l’Aveyron, ni dans le reste du pays.
La IVe se meurt mais dignement, Ramadier à son chevet (mai – juin 1958)
74Paul Ramadier a déjà connu le naufrage honteux de la IIIe République le 10 juillet 1940, cet épisode reste à jamais gravé dans la mémoire de tous les parlementaires. C’est pourquoi en 1958, les dirigeants ne démissionneront pas mais s’efforceront de négocier le retour du général de Gaulle, qui paraissait alors le plus capable de sauver la situation, après avoir pris des garanties politiques45. La conduite de Ramadier est à cet égard significative. De nombreux articles publiés ou manuscrits permettent de suivre sa pensée tout au long de l’année 5846.

La confiance obligée en De Gaulle.
75Ramadier justifie longuement son vote du 1er juin en faveur du général dans un article destiné au Bulletin intérieur du parti socialiste ; personnalité de poids au groupe parlementaire, il s’est mobilisé activement dans cette crise et son opinion a compté47.
76Il a interprété le 13 mai algérois comme une menace mortelle pour la République et le signe d’un danger fasciste qu’on croyait révolu. L’histoire donnant des leçons, il fallait encore une fois provoquer un sursaut républicain rapide qui ne pouvait être, selon lui, que l’investiture massive à P. Pflimlin : « Nous avons fait appel aux Républicains de l’ Assemblée, leur montrant que notre premier devoir dans une crise aussi grave était d’assurer le gouvernement du pays »48. Trois jours plus tard, « revenant sur la décision du Conseil national nous avons délégué quatre des nôtres pour assumer dans le cabinet de lourdes responsabilités » ; il s’agit de G. Mollet (vice-président du Conseil), J. Moch (Intérieur), A. Gazier (Information) et M. Lejeune (secrétaire d’Etat). Ainsi par deux fois, au moment de l’investiture de P. Pflimlim et ensuite de la composition du gouvernement, le groupe parlementaire socialiste a pesé de tout son poids, entraînant alors le secrétaire général et le Comité directeur.
77Malgré ce sursaut républicain, dans la grande tradition démocratique, les moyens de résistance de ce gouvernement s’effondrent les uns après les autres et de jour en jour, « la force publique est défaillante », J. Moch estime que l’armée n’est pas sûre car elle regarde vers Alger, que la police parisienne est « flottante », que les CRS et la gendarmerie donnent des signes d’hésitation. Cette constatation est confirmée par les observateurs politiques (A. Siegfried, préface de l’Année Politique). Bref si la résistance morale existe, le gouvernement est en fait dépouillé de tous moyens matériels. C’est l’impasse de la solution parlementaire. Y-a-t-il une autre issue ?
78Le 15 mai, De Gaulle a déclaré qu’il se tenait « prêt à assumer les pouvoirs de la République ». Certes, mais Ramadier et les socialistes sont méfiants car le général n’a pas condamné les événements d’Alger, coup de force contre le gouvernement légal.. On sait qu’il faudra deux semaines, du 15 au 30 mai, pour que démarches, contacts officieux ou avoués entre Paris, Colombey et Alger aboutissent à une issue, dont la SFIO tenait la maîtresse clé49 ; la préoccupation essentielle des socialistes étant d’amener de Gaulle à exprimer clairement ses intentions. Le 26 mai l’ancien président de la République, V. Auriol, s’adressait à De Gaulle par lettre, l’adjurant de respecter la légalité républicaine ; G. Mollet lui avait écrit la veille dans le même sens. Ramadier note que « les réponses du général dans leur brièveté rendaient un son très différent des communications à la presse et invitaient à la réflexion. C’est pourquoi le groupe (parlementaire) décida d’envoyer à Colombey G. Mollet et M. Deixonne »…, le président Coty venant d’appeler officiellement De Gaulle pour former le gouvernement (29 mai). La rencontre a lieu le 30 et les réponses obtenues sont jugées satisfaisantes : les pouvoirs exceptionnels seront limités à six mois et le Parlement sera en congé jusqu’en octobre ; la nouvelle Constitution maintiendra les principes républicains, « souveraineté du suffrage universel, responsabilité du gouvernement devant l’Assemblée nationale, sauvegarde des libertés fondamentales et notamment du droit syndical. Le principe nouveau que veut poser le général est celui de la séparation du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif ». Le 31 mai une nouvelle entrevue eut lieu à l’hôtel La Pérouse entre De Gaulle et la délégation de parlementaires qu’il voulut bien recevoir et dont Ramadier fit partie à la demande du groupe socialiste. Lui-même et F. Mitterrand posèrent au général la délicate question du sort des mutins d’Alger, il répondit sans hésitation : « J’irai en Algérie pour rétablir l’ordre et la discipline. Je remettrai les militaires à leur place dans l’armée. Il ne peut être question de leur conférer une autorité politique, ni de les associer au pouvoir ». Dès lors Ramadier se déclare convaincu et accorde sa confiance à De Gaulle pour deux raisons majeures : 1) il n’y a pas beaucoup d’autres possibilités, « en l’état il ne s’agit pas de préférence mais d’existence. Toutes les voies sont bouchées sauf celle-là ». 2) la parole du général est sûre : « Je tiens sa parole pour un engagement ferme et je sais qu’il tient ses engagements... ». « Cependant il ne peut promettre que son fait », il est évidemment possible qu’il soit débordé, mais c’est un risque à courir. En outre la nouvelle Constitution ne correspondra pas aux principes socialistes et soulèvera des difficultés. C’est pourquoi le vote de l’investiture a posé un cas de conscience. « J’ai trop hésité pour ne pas comprendre que d’autres aient voté autrement. Les raisons qui m’ont décidé n’avaient leur pleine valeur qu’à travers ma connaissance personnelle du général parce que j’avais une confiance totale en sa parole. Un autre m’aurait donné en vain les mêmes assurances : j’aurais voté contre lui ». Il n’est pas nouveau que Ramadier fasse passer la confiance dans un homme avant les considérations strictement idéologiques. Ainsi respecte-t-il en De Gaulle un homme d’honneur qui fut pourtant un ennemi politique. Les deux hommes, tous deux d’âge avancé (70 et 67 ans) se sont surtout rencontrés dans des circonstances difficiles (avril 1947-mai 1958), ils ont pu l’un et l’autre se jauger ; ils défendent deux conceptions également estimables de la démocratie, mais l’un est au bout de son rouleau et observe l’échec de tout un système, tandis que l’autre va sur le tard de sa vie entamer une brillante carrière politique et faire triompher ses vues. La décision de Ramadier de voter l’investiture le 1er juin revêt une certaine importance car elle fit changer d’avis quelques députés socialistes réticents et peut être d’autres parlementaires, qui faisaient ainsi confiance aux vieux républicains insoupçonnables comme lui50. Mais on sait que ce vote de conscience divisa les députés et que la SFIO laissa aux siens la liberté.
79En mai 1958, la IVe République a donc fait naufrage puisqu’il a suffi que l’armée menace pour qu’elle soit paralysée et contrainte d’en appeler à son pire imprécateur, qui pourtant de guerre lasse s’était tu et qu’on avait oublié ! Cependant ni le capitaine, ni l’équipage n’ont quitté le navire comme des rats. La classe politique défaite a su ménager sa sortie dans une certaine légalité, évitant sans doute la guerre civile et contraignant le général de Gaulle à prendre aux yeux de tous des engagements démocratiques. Ainsi la IVe République, à l’encontre de son ainée, ne sombre-t-elle pas dans la honte.
80Mais à quel type de République va-t-elle laisser la place ? C’est la grande affaire de l’été 58.
Une lecture parlementaire de la Constitution
81L’arrivée de De Gaulle au pouvoir n’apparaît pas dans l’immédiat comme une rupture historique aux yeux de l’opinion tenue à l’écart des tractations politiciennes et qui voit surtout en lui le futur artisan d’un règlement du conflit algérien. Il est probable d’ailleurs que la classe politique elle-même ne soit pas loin de partager ce sentiment ; quant à l’intéressé, il n’est pas sûr non plus qu’il ait prévu pour lui-même la longévité politique qu’il connaîtra !
82Le 1er juin De Gaullle, investi, compose un gouvernement d’union comprenant les principaux dirigeants sortants, mais cette apparence de continuité est en fait transition au regard de l’histoire (200 jours). Cohabitent ainsi, l’espace d’un été : De Gaulle, Mollet, Pflimlin, Jacquinot, Pinay, Debré, Malraux et bien d’autres. Le chef de ce gouvernement aurait jugé, ironique, qu’il ne manquait plus que Poujade, Thorez et Ferhat Abbas pour être au complet !51. Le gouvernement entier reçoit l’exercice des pleins pouvoirs temporaires et non De Gaulle seul, 10 juillet oblige... Les travaux constitutionnels commencent dès le 13 juin. Un comité ministériel se réunit régulièrement comprenant : les ministres d’Etat, Mollet, Pflimlin, Jacquinot, Houphouet-Boigny, Malraux ; Debré, Garde des Sceaux, Cassin, vice-président du Conseil d’Etat, Pompidou, directeur de cabinet de la présidence, et Belin, secrétaire général du gouvernement. Ramadier qui s’est intéressé depuis les années 30 à la réforme de l’Etat, véritable serpent de mer de la République, qui a participé à l’élaboration de la Constitution de 1946, réfléchit intensément sur le projet gaulliste, correspond avec son ami R. Cassin et les leaders socialistes dont F. Leenhardt, président du groupe parlementaire52. Il étudie le cœur de la réforme : « la séparation des pouvoirs que le parti n’a jamais acceptée »53 et que De Gaulle prescrit depuis le discours de Bayeux. Cependant force lui est de constater que « la multiplication des crises ministérielles a mis en évidence la nécessité d’une innovation qui ne mette pas la stabilité gouvernementale à la merci d’un seul vote ». Il voit dans la constitution suisse un modèle utile qui sépare Conseil fédéral et Assemblée. Mais les idées de De Gaulle ne sont pas tout à fait identiques : « Nous mettons l’accent sur la durée du gouvernement, élu pour une période déterminée et qui ne peut pratiquement être renversé que dans des circonstances graves. Le général se préocuppe surtout de faire élire le président de la République source du pouvoir exécutif, par un collège électoral différent de l’Assemblée nationale devant laquelle le gouvernement reste responsable ». Ramadier note que De Gaulle a rejeté l’élection directe du président de la République, discréditée par le souvenir de Napoléon III. Toutefois, si les projets socialistes et gaullistes ne sont pas identiques, « ils tendent au même résultat qui est de mettre l’exécutif à l’abri des remous parlementaires ». Les abus de pouvoir sont à craindre, mais comme après le 16 mai 1877, il suffit de faire prévaloir « la prééminence du Parlement et particulièrement de la Chambre des députés sur le président de la République et le gouvernement ». C’est le réflexe républicain fondamental qui n’a pas besoin d’être codifié pour jouer. Ainsi le projet élaboré et présenté par le gouvernement lui paraît acceptable car il repose toujours sur le parlementarisme. Le 30 août 1958, de Decazeville, il écrit à F. Leenhardt, « le régime est nettement parlementaire et chaque fois que la gauche s’unira, elle finira par rester maîtresse et très vite De Gaulle se démettra... Le problème est, union des gauches sans les communistes. Il n’est pas facile à résoudre. Il sera plus simple après une période de majorité réactionnaire. Je prédis une victoire républicaine éblouissante pour 1963. Peut-être encore pourrai-je la voir ».
83Tirons les enseignements de ces propos :
- le régime proposé est parlementaire donc, en cas de conflit et compte tenu de la tradition française, De Gaulle pas plus que Mac-Mahon ne pourra l’emporter.
- les forces politiques traditionnelles peuvent toujours s’inscrire dans ce nouveau contexte institutionnel mais la faiblesse de la gauche non communiste est en fait le problème majeur car elle seule est gardienne de la démocratie ; mais ce n’est pas un problème d’institutions.
- le mouvement de balancier de l’histoire risque dans l’immédiat de jouer en faveur de la droite mais par l’effet boomerang habituel il reviendra forcément à gauche. Ramadier est optimiste quant à ce retour ; un peu trop cependant. Mais son analyse fondamentale est juste puisque la Constitution n’empêchera pas le retour de la gauche mais... en 1981 et quand elle aura fait peau neuve !
84Notons que de 1986 à 1988 la classe politique fut contrainte de faire, comme Ramadier, une lecture avant tout parlementaire de la Constitution permettant ainsi le jeu de l’alternance démocratique et de la « cohabitation ».
85Mais durant l’été 58, Ramadier, pas plus que quiconque d’autre d’ailleurs, ne pouvait prévoir l’ampleur du phénomène gaulliste à venir, qui fut la vraie nouvelle donne de la Ve République et le vrai facteur de stabilité, De Gaulle réunissant autour de lui une large majorité politique et parlementaire qui le poussa sans doute à accentuer l’aspect personnel du pouvoir exécutif. Nul doute que Ramadier eût condamné l’élection du président de la République au suffrage universel, camouflet que De Gaulle sûr de lui et de sa popularité infligea aux parlementaires impuissants en 1962.
86Mais en septembre 1958, s’en tenant à la lettre et à la tradition, Ramadier estime que le projet de Constitution est adoptable et se prononce pour le oui au référendum ; cependant, en toute cohérence, il fait des élections législatives prochaines le véritable enjeu démocratique pour que le régime penche du bon côté !
87Ramadier fut donc un des artisans de la naissance et de la mort de la IVe République ; mais mesurait-il bien, en 1958, l’étendue des ravages dans son parti et dans l’opinion causés depuis 1956 par cette fin de régime, qui ressemble bien à un naufrage même si l’équipage a gardé la tête hors de l’eau ?
La fin d’une époque et l’échec du député
88Le glas de la IVe République sonnera une seconde fois à l’automne, à l’occasion du référendum et des élections législatives qui le suivent. En effet un phénomène nouveau surgit : l’irrésistible popularité du général qui va balayer l’ancien paysage politique et laisser les partis traditionnels désemparés et divisés. La SFIO, cheville ouvrière de la IV depuis 1956 et de la transition institutionnelle connaît une crise sans précédent. Elle paye l’addition de ses choix et de ses contradictions.
Une nouvelle donne politique
1) Crise d’identité à la SFIO
89L’exercice du pouvoir coûta cher à cette formation politique. Le débat ouvert de 1947 à 51 sur son opportunité fut exacerbé en 1956-57 et le gouvernement Mollet engendra de profonds conflits internes qui ébranlèrent définitivement tout l’édifice de la SFIO.
90Les lézardes dataient de l’après-guerre et profondes elles se révélaient, résultat d’une contradiction insurmontable, en tout cas insurmontée : si le secrétaire général Guy Mollet appuie toujours sa doctrine sur la lutte des classes et sur l’anticapitalisme tout en refusant le communisme, la pratique du pouvoir contredit sans cesse ce choix idéologique car, au gouvernement, la SFIO collabore avec le centre et le MRP, fait des concessions, gère le capitalisme et se compromet dans la politique coloniale, la politique algérienne portant à son comble la contradiction. De plus, la base militante et électorale s’était modifiée : le communisme avait depuis 1945 capté la plus grande partie de la classe ouvrière, la SFIO s’était ruralisée et « tertiarisée » ; or le discours idéologique restait fidèle à la grande tradition socialiste ouvrière. Enfin ce discours pêche par inadaptation aux circonstances puisqu’il est démenti par les faits : la SFIO se veut internationaliste, or elle a favorisé la constitution du camp atlantique ; elle se déclare toujours anti-capitaliste, or le système se porte bien et elle s’accommode de ses structures ; elle se veut anticléricale, or elle recherche l’alliance avec le MRP ; elle proclame haut et fort son antimilitarisme, or elle a mené des guerres coloniales. En fait c’est souvent l’anticommunisme qui devient le principal mobile d’action et le seul élément d’unité. Ainsi s’explique la désaffection militante, après 1947, que nous avons analysée en Aveyron et qui est générale.
91Les moments d’extrême contradiction agrandissent chaque fois les fêlures qui deviendront fractures en 1958 : 1947, « l’année terrible » ; 1953-54 avec la querelle de la CED, 1956-57 avec la politique algérienne, 1958 avec le gaullisme. G. Mollet maîtrisant parfaitement son parti, auquel du reste il se dévoue tout entier, arrive à maintenir une unité de façade ; mais des tendances divergentes, non officielles puisqu’interdites par les nouveaux statuts de 1944, s’expriment cependant par la bouche des leaders reconnus : D. Mayer, R. Verdier blumistes, J. Moch très peu marxiste, A. Philip et G. Defferre décentralisateurs, E. Depreux enfin de plus en plus choqué par la politique algérienne. En réalité autant d’hommes, autant de nuances politiques, mais le conflit algérien sera le catalyseur des oppositions de 1956 à 58. La direction mollétiste du parti réagit autoritairement, en éliminant cette « minorité » contestataire des instances dirigeantes et en la privant de tribune dans les publications du parti. Il ne lui reste que les estrades des congrès et bien sûr la discussion dans les sections. Le parti ressemble donc à une marmite qui bout couvercle fermé !
92Les années 1956-57 portent le malaise à son paroxysme :
- Le Conseil national de Puteaux du 3 juin 1957 marque un tournant car la minorité se conforte : le texte d’E. Depreux contre la participation ministérielle remporte 1 071 mandats, 2 464 approuvant le texte de la majorité.
- Au congrès de Toulouse suivant (27-30 juin 1957), deux minorités se détachent pour refuser la politique algérienne préconisée. R. Verdier parle de reconnaître « la vocation nationale de l’Algérie » et d’engager des négociations sans préalable ni exclusive ; ce que propose également G. Defferre pour qui les négociations devraient porter sur un nouveau statut et sur le cessez-le-feu. Les deux oppositions obtiennent un tiers des mandats mais seulement un cinquième des sièges au Comité directeur. Ont été éliminés, Verdier, Mayer, Savary, Julien, Moch, Rosenfeld et quelques autres.
- En octobre 1957, le Bureau national des Jeunesses socialistes est dissous car, sous l’impulsion de l’étudiant Michel Rocard, des contacts avaient été pris avec les étudiants communistes et les JS faisaient campagne contre la politique algérienne.
- Le 27 novembre 1957, Edouard Depreux démissionne du Comité directeur, D. Mayer qui refuse le 15 décembre le soutien au gouvernement Gaillard est suspendu de toute délégation ; la minorité décide de publier une « Tribune du socialisme » ; la rupture n’est pas loin.
93Si la politique gouvernementale menée ou soutenue par les socialistes est condamnée par un certain nombre de militants, elle inquiète aussi les partis frères et l’Internationale qui envoie des enquêteurs sur place, lesquels reconnaissent cependant la difficulté d’engager des négociations en Algérie.
94Les événements de mai 1958 précipitèrent les ruptures. Le congrès national n’eut pas lieu en juillet comme prévu ; le groupe parlementaire avait décidé seul de la participation de G. Mollet au gouvernement De Gaulle. Il se tint en septembre à Issy les Moulineaux et le dialogue y fut difficile bien que la majorité l’ait emporté car la confiance en G. Mollet subsistait ; beaucoup lui furent alors reconnaissants d’avoir évité la guerre civile en contribuant à ramener légalement De Gaulle au pouvoir, peut-être le seul capable d’imposer une solution au problème algérien.
95Mais le 14 septembre, les leaders de la minorité démissionnent : Depreux, Savary, Verdier, Rosenfeld, Julien... formeront le PSA54 qui deviendra le PSU absorbant l’UGS55, des mendésistes et PMF lui-même, les JS de M. Rocard. Ce parti se définira d’abord par son antimollétisme et deviendra par la suite un laboratoire idéologique fécond tandis que la SFIO ne cessera de décliner.
96Ramadier vit très mal les divisions qui affaiblissent le parti et soutient le courant majoritaire. En 1958, comme G. Mollet il symbolise l’échec du socialisme de gouvernement et l’impasse dans laquelle la IVe République s’est fourvoyée. Des forces nouvelles apparaissent.
2) La naissance du gaullisme politique ; le référendum du 28 septembre 1958
97Le gaullisme des résistants pendant la guerre n’avait pas trouvé une véritable expression politique une fois la paix revenue, et le RPF avait fait long feu. L’automne 58 voit renaître une adhésion à De Gaulle et à ses idées et se structurer cette fois un parti gaulliste consistant. Le point de cristallisation est sans conteste le référendum du 28 septembre portant sur l’approbation de la nouvelle Constitution. Observateurs et politologues ont souligné l’enjeu de cette consultation et sa grande ambiguïté56 : les électeurs devaient se prononcer par une seule réponse sur trois grandes questions : la Constitution, la Communauté et le droit éventuel à l’indépendance pour les Territoires d’outre-mer. De plus, il apparut vite qu’il fallait accorder ou non sa confiance au général qui s’engageait personnellement dans la bataille. Ce référendum prenait alors l’allure d’un plébiscite.
98Du coup la cacophonie s’installe dans les partis politiques. La plupart sont divisés, mais les états majors se prononcent pour le oui faute de mieux, avec chacun quelques réticences exprimées mais jugées secondaires. Félix Gaillard au nom du parti radical résume assez bien le sentiment dominant : « Le départ dans les circonstances actuelles du général de Gaulle présenterait un risque d’une telle ampleur qu’il est sans commune mesure avec les inconvénients des imperfections de la Constitution »57. Au congrès d’Issy-les-Moulineaux, Ramadier, dans une longue intervention, justifie sa position : il ne faut pas voir dans la consultation un plébiscite mais avant tout l’approbation de nouvelles institutions, le régime proposé reste parlementaire, le président de la République un arbitre qui ne pourra utiliser l’article 16 que dans des conditions très exceptionnelles ; de plus la Constitution prévoit de donner la parole aux peuples d’outre-mer ce que les socialistes n’ont jamais pu faire ; enfin pour l’Algérie, tout est possible puisque rien n’est décidé. Voici, résumé sans doute, le jugement de bon nombre de parlementaires et d’hommes politiques, tandis qu’une minorité milite pour le non : dissidents de la SFIO hostiles à De Gaulle et à sa personnalité, parti communiste, UDSR de F. Mitterand, et P. Mendès-France qui jugent ce futur régime à jamais porteur de la tare du 13 mai. Les Français vont faire confiance à De Gaulle qui cependant n’avait pas clairement précisé les objectifs de sa politique algérienne ; les opposants parlaient de signature d’un chèque en blanc. Mais on se souvient de l’espoir que représentait ce nom pendant les années noires et on en veut à la IVe République et à son personnel d’avoir failli. Le temps était peut-être venu de faire du neuf.
99Ainsi le 28 septembre, les citoyens se déplacent en masse, battant les records de participation électorale depuis 1945 (85 %). L’enjeu leur était donc apparu capital. Le triomphe du général est total : 80 % des Français approuvent la Constitution issue des principes contenus dans le discours de Bayeux et refusés par la classe politique à la Libération ; revanche d’autant plus éclatante si l’on se souvient que la Constitution de la IVe n’avait été approuvée alors que par un Français sur trois. De plus on constate que les oui bouleversent la géographie électorale traditionnelle et que s’atténuent sur la carte les typologies régionales. La confiance en De Gaulle se révèle massive et générale ; les partisans du non enregistrent un échec cuisant.
100L’Aveyron n’échappe pas à la règle ; la participation fut forte (83 %), un peu moins à Decazeville (79,3 %) ; les consignes du vote négatif ont été suivies dans les bastions communistes comme Aubin et Decazeville seul le parti communiste appelant à voter non ; le député-maire et le MRP soutenaient le oui.
101Cependant, lucides, les socialistes, et Ramadier particulièrment, font des élections législatives prochaines l’enjeu capital pour maintenir le régime sur les rails du parlementarisme et l’éloigner de ceux du pouvoir personnel. Au congrès d’Issy-les-Moulineaux, Ramadier concluait son intervention par l’appel au nécessaire élan républicain après le 28 septembre. En octobre-novembre 1958, il est permis aux observateurs et aux responsables politiques de s’interroger sur l’ampleur réelle de cette vague gaulliste en dehors du fait qu’elle représente le recours à l’homme providentiel dans un moment difficile. Un nouveau parti a vu le jour dès octobre, l’UNR (Union pour la Nouvelle République) fondé par les « barons » du gaullisme historique (Soustelle, Chaban-Delmas, Debré, Guichard) que De Gaulle feint cependant d’ignorer. Les élections législatives, mieux que le référendum, permettront de mesurer en profondeur l’évolution du corps électoral et la santé de la nouvelle bouture gaulliste.
Pour Ramadier, une défaite personnelle dans une conjoncture locale traditionnelle (novembre 1958)
1) Une candidature Ramadier par habitude
102En 1958, il accumule 40 années de responsabilités politiques locales et parfois nationales, il brigue le mandat parlementaire depuis 1924 ; il a 70 ans ; il est en relative bonne santé58 ; c’est un vieux monsieur plus fatigable physiquement mais toujours alerte intellectuellement. En novembre 1958, la question de sa candidature pouvait objectivement se poser ; or il apparaît d’après les sources et les témoignages qu’elle ne le fut pas vraiment au sein du parti lui-même. Au plan personnel Ramadier ne se sent pas fatigué de la vie politique ; il vient en outre de vivre un été riche en événements auxquels il a étroitement participé et l’avenir l’inquiète. Il se juge capable de continuer à remplir correctement son mandat et d’être toujours un gardien vigilant de la République. Les divers témoins interrogés ne se souviennent pas de l’avoir entendu remettre sa candidature en doute une seule fois. De ce fait, il n’a pas formé un véritable dauphin qui aurait pu prendre la relève avec succès. Lui-même pourtant avait porté ce titre de 1913 à 1924 aux côtés du député Jules Cabrol. On peut estimer qu’il a commis là une faute quant à la préparation de sa sortie de la vie politique. Pourquoi donc ce vide en fait autour de lui et dans sa propre famille politique ? Sans doute à cause du rayonnement trop fort de sa personnalité qui le maintient à une certaine distance des autres : sa secrétaire déclare qu’il faisait un peu peur, son ami et colistier le Dr Maynadier le juge simple mais peu familier, les militants le vouvoient et l’entourent d’une grande déférence qui touche même au rite ; les socialistes aveyronnais le soutiennent toujours mais de plus en plus pour lui-même que pour ses idées ou ses actes. Bref c’est une personnalité si omniprésente et compétente qu’on n’imagine pas pouvoir s’en passer ou oser la concurrencer. Si, sur le plan municipal, son adjoint René Rouquette fait figure de dauphin probable mais pas vraiment intronisé, au plan départemental aucune personnalité ne se dégage suffisamment car aucune n’est mise en avant par Ramadier lui-même. Or certains élus socialistes, notables locaux, s’étant illustrés dans la Résistance, ayant déjà figuré sur les listes électorales, étaient des successeurs potentiels (Dr Maynadier à Rodez, Dr Testor à Séverac, Max Briançon à St Affrique). Outre qu’ils n’étaient peut-être pas tentés par la carrière parlementaire, le député à remplacer était aussi sans doute un modèle impressionnant pouvant leur donner des complexes ! Cependant, fief socialiste il y avait, que le parti aurait pu avoir à cœur de conserver, éventuellement au profit d’une personnalité extérieure au département59. Rien de tout cela ne fut à l’évidence étudié puisque Ramadier était toujours bon pour le service !
103En novembre 1958, il est donc pour la neuvième fois le candidat officiel de la SFIO. La Fédération compte alors 550 adhérents environ. L’activité militante se maintient dans l’atonie décrite précédemment (période 1951-55). Les troubles et les divisions qui ont affaibli le parti depuis 1956 sont en Aveyron atténués. La confiance en G. Mollet reste la règle, Ramadier a beaucoup fait pour convaincre ses camarades de la nécessité des choix proposés par le Comité directeur. Les Jeunesses socialistes qui constituent un groupe actif de 36 membres et auxquelles sa propre secrétaire appartient résistent à la tentation de la dissidence grâce à son influence. En effet la politique algérienne secoue fortement les consciences ici comme ailleurs. Beaucoup de militants admiraient Alain Savary ; R. Albouy estime que la Fédération comptait environ un tiers de minoritaires. Pourtant, après le congrès d’Issy-les-Moulineaux, peu suivent Depreux et adhèrent au PSA60. A St Affrique, derrière le secrétaire de section le Dr Granier, les militants démissionnent, dont certains s’inscrivent au nouveau parti ; à Decazeville l’adjoint R. Rouquette est le seul à le faire par admiration pour Mendès-France et rancœur envers G. Mollet auquel il ne pardonne pas la guérilla de 1947 contre Ramadier qui reste son ami et son grand homme ; ainsi la démission de Rouquette est plus une question d’humeur que d’idéologie ; elle reste tout de même un mystère pour beaucoup et pose un problème à la Fédération, car il n’est plus un candidat socialiste sûr mais demeure conseiller municipal ; cependant à Decazeville personne de l’équipe Ramadier ne suivra Rouquette au PSA ; en revanche le fils aîné du député-maire adhère à ce parti, créant une certaine tension familiale.
104En novembre 1958, la SFIO aveyronnaise, diminuée mais plutôt unie, se mobilise derrière son candidat-vedette, convaincue que la République devait encore être défendue et qu’il en était un preux chevalier. Mais l’inquiétude est grande.
2) Un pronostic réservé et de grandes manœuvres
105On revient au scrutin d’arrondissement qui facilite la campagne électorale matériellement, et qui accentue la majorité parlementaire. Au congrès d’Issy, Ramadier avait du reste plaidé en sa faveur. A cause de la baisse démographique, le département sera représenté par trois députés seulement (la population est passée de 425 000 habitants en 1880 à 280 000 en 1958). La circonscription de Villefranche-de-Rouergue se compose des cantons formant l’arrondissement de Villefranche, auxquels ont été adjoints ceux de Conques, Rignac et la Salvetat Peyralès, inclus dans l’arrondissement de Rodez ; ceci pour équilibrer les trois circonscriptions électorales de Rodez, Villefranche et Millau. Notons que les trois nouveaux cantons sont ruraux et que deux d’entre eux accordent traditionnellement leurs suffrages à la droite (La Salvetat-Conques). L’évolution démographique tend à modifier les équilibres anciens : la circonscription de Villefranche devient la moins peuplée, tandis que le poids humain du Bassin houiller y diminue ; la population de Decazeville a baissé tandis que celle des communes rurales du canton s’est stabilisée ; en revanche la population de Villefranche s’accroît sensiblement . Autrement dit, l’évolution démographique se fait aux dépens de l’électorat populaire qui vote socialiste ou communiste. Elle est due à la crise charbonnière qui se développe dans les petits bassins depuis 1950.
106Le scrutin d’arrondissement a toujours été favorable à la gauche aveyronnaise quand elle peut conclure de larges alliances au second tour (cas de figure en 1928, 1932 et 1936). Mais en 1958, un report des voix communistes sur le candidat Ramadier semble peu probable en raison du lourd contentieux entre les deux parties ! Si bien que les observateurs réservent leur pronostic61 et que les socialistes ne sont pas sûrs de la victoire. D’autre part le candidat de la droite Albert Trébosc sème le trouble dans la mesure où, adjoint au maire radical de Villefranche, Robert Fabre, il se présente sous l’étiquette RI et UNR, alors qu’il avait commencé sa carrière aux côtés de R. Fabre. Les Indépendants pour faire trébucher Ramadier auraient gagné cet hésitant à leur cause62. Les radicaux Villefranchois poussaient R. Fabre à se présenter ; mais celui-ci prétend qu’il refusa pour ne pas « être l’homme qui aurait abattu Paul Ramadier »63. En effet R. Fabre et le candidat communiste auraient fractionné les voix de gauche et si, comme certains le pensaient, Ramadier était sur le déclin alors que R. Fabre était une étoile montante, celui-ci aurait pu éventuellement arriver en tête à gauche, au premier tour ; dans ce cas Ramadier aurait dû se désister pour lui, qui aurait en outre bénéficié des voix communistes comme l’avenir le montrera. Mais dans ce cas il aurait été le tombeur de Ramadier. Reste à savoir s’il serait arrivé en tête au premier tour ; rien ne permet vraiment de le parier au vu des résultats. Quoi qu’il en soit, R. Fabre n’alla pas à la bataille, par amitié selon lui pour le candidat sortant ; mais la famille radicale ne comprit pas pourquoi son leader avait laissé échapper une occasion tandis que la SFIO vit en R. Fabre un manœuvrier complice de son adjoint Trébosc, dans la mesure où celui-ci déclara se présenter après s’être assuré que le maire de Villefranche ne le faisait pas lui-même ! Tous ces remous témoignent à l’évidence d’une certaine lassitude dans la mouvance républicaine à l’égard de Ramadier, qu’on cherche à abattre ou à remplacer. Quelques années plus tard le ciel de la gauche redeviendra limpide : « En 1962 écrit R. Fabre, Ramadier ayant disparu, je n’avais plus d’excuses... ». Il sera en effet son successeur adopté par la vox populi. L’historien est ainsi amené à constater qu’en 1958, Ramadier aurait dû ménager sa sortie ; faute d’un dauphin socialiste, il aurait pu appuyer R. Fabre, jeune radical de 43 ans dont on commençait à parler localement ; mais il lui était sans doute un peu douloureux de passer ainsi le flambeau à un radical, lui qui avait su si bien absorber ce courant proche, et plutôt en déclin depuis 1945 ! Cependant, président de la Fédération radicale aveyronnaise, maire et conseiller général, R. Fabre gravissait les échelons de la carrière politique comme l’avait fait Ramadier en son temps. Deux yeux « particulièrement inquisiteurs »64 scrutaient ce jeune élu qui avait peut être l’étoffe d’un homme politique, d’un successeur ou d’un rival ? Mais en fait, on ne pouvait succéder à Ramadier que quand il aurait disparu ; son empreinte politique dans le département reste encore forte même au soir de sa vie. Là est bien la preuve qu’il s’est au fil des ans délimité un fief, un rival non désigné par lui n’ose le défier.
107Cependant le scrutin de novembre 1958 ne se présente pas pour lui sous les meilleurs auspices : il est à jamais brouillé avec les communistes et la candidature Trébosc, plus qu’ambigüe, risque de lui enlever des voix modérées. Sa base électorale est singulièrement rétrécie ; de plus, l’air du temps est un peu vicié pour les responsables de la IVe République qu’en fait les Français s’apprêtent à enterrer.
3) La défaite
108Si l’on en croit les journalistes, la campagne électorale se déroule sans passion chez les électeurs, mais activement chez les candidats65. Peu nombreuses sont les réunions contradictoires et beaucoup de candidats se réclament de De Gaulle ; mais la droite aveyronnaise garde son identité, Trébosc adjoint à son étiquette RI le sigle de l’UNR, et un seul candidat dans le département se réclame véritablement de ce parti (Mr Delmas à Millau) ; les personnalités ne sont pas nouvelles. Donc les élections de novembre 1958 n’apparaissent pas comme une rupture en Aveyron et les Boscary, Temple, Jayr, Dutheil, Ramadier, Ginestet briguent toujours les suffrages.
109Dans la circonscription de Villefranche, la droite se trouve représentée par plusieurs candidats : Trébosc, Indépendant et UNR, Jayr, MRP, Icher et Delmouly, poujadistes66. Deux candidats seulement représentent la gauche, E. Ginestet (PC) et P. Ramadier, les étemels rivaux, définitivement brouillés. La profession de foi du candidat socialiste67 renouvelle sa confiance en De Gaulle et dans les institutions approuvées par le référendum . « Défendre la République, régler le problème algérien dans le sens le plus libéral, lutter pour la justice sociale, développer notre région, tel est le programme qui s’impose et pour lequel je vous demande votre appui » ; thèmes nationaux et régionaux s’entremêlent donc, mais la position du candidat n’est pas très confortable car aux yeux de l’opinion, ayant été à plusieurs reprises responsable gouvernemental, il l’est en partie des difficultés du moment, de l’échec de la IVe et peut être même du déclin charbonnier dû à la politique énergétique nationale. Ramadier a accumulé au fil de ses passages au gouvernement de solides éléments d’impopularité dont nous retenons les trois principaux : la rupture avec les communistes que l’électorat ouvrier ne lui pardonne pas, les impôts de l’année 56 et 57 et en particulier la vignette automobile que les classes moyennes digèrent mal, le problème de la décote des stocks qui a déchaîné l’hostilité de la droite. Ramadier et ses amis répondent aux attaques en mettant en avant les qualités et l’œuvre du candidat : c’est un républicain d’expérience qui a joué un rôle majeur en mai 1958, il est certes « vieux » mais ses amis l’ont persuadé de se représenter en raison des éminents services rendus ; en 1956 sa politique fut avant tout sociale et dirigée contre la droite (politique fiscale, Fonds de solidarité, décote)68. La campagne est ardue, Ramadier reçoit l’aide de ses amis, des militants et des jeunes socialistes69. Les résultats du premier tour sont inquiétants.
En ballottage défavorable

Abstentions : France 22 %, Aveyron 25 %, Villefranche 25 %
110Ramadier conserve un électorat fidèle légèrement effrité (de 2 %), mais alors qu’en 1956 le mode de scrutin et le phénomène poujadiste avaient permis son élection, en 1958, le second tour et la candidature Trébosc le menacent plutôt d’échec. Les électeurs de droite ont en effet massivement plébiscité l’adjoint au maire de Villefranche, qui semble avoir récupéré plus de 3 000 voix poujadistes ; et le MRP opère une remontée spectaculaire ; la droite est devenue majoritaire dans la circonscription. L’adjonction des trois cantons ruraux, la candidature Trébosc et sans doute l’avènement de la Ve République expliquent ce renversement de tendance.
111Les résultats généraux pour l’ensemble du pays accentuent la poussée des modérés et de l’UNR, le fléchissement des radicaux et du MRP et la disparition des poujadistes. En Aveyron, les résultats s’inscrivent davantage dans la tradition que dans la nouvelle perspective gaulliste ; sauf à la rigueur à Millau.
112La gauche recule assez massivement dans le département ainsi que le poujadisme ; le ramadiérisme résiste dans l’arrondissement de Villefranche ; Ramadier obtient un score honorable, le vieux parlementaire fait encore recette ; cependant l’épreuve véritable reste le second tour.
113L’impossible victoire au second tour
114Du 24 au 30 novembre, tractations et communiqués se succèdent. Les élus Indépendants du département lancent un appel en faveur de Trébosc (et de Temple à Millau). Ramadier exhorte au Rassemblement républicain ; le 28 novembre, le Midi libre fait mention d’un appel reçu par sa rédaction émanant d’un groupe de retraités qui incitent les « travailleurs des villes et des campagnes » à voter Ramadier. Le secrétaire fédéral du parti communiste, François Garcia, conseiller municipal à Decazeville, communique à la presse le texte suivant : « Mr Ramadier appelle tous les Républicains y compris les communistes à voter socialiste au 2e tour afin, dit-il, de battre la réaction politique et le conservatisme social représentés par l’indépendant Trébosc. Par ce double aveu il reconnaît :
- les communistes sont des Républicains (et non « de l’Est »)
- les Indépendants sont des réactionnaires ennemis de la République.
115Discipline républicaine ? Les communistes aveyronnais l’ont appliquée aux dernières élections sénatoriales et cantonales en faisant élire 2 SFIO et 2 radicaux au Conseil général70. Mais à la même époque Ramadier et Oustry71 appliquant la discipline réactionnaire et cléricale s’alliaient à toute la droite dans le canton d’Aubin pour faire battre E. Ginestet ». Le communiqué du PC ajoute que si Ramadier avait laissé sa place à son adjoint René Rouquette, les communistes auraient voté pour lui . Leur candidat se maintiendra donc au second tour. A l’évidence la personne même de Ramadier est le principal obstacle à sa réélection ! Les communistes refusent tout geste en sa faveur depuis 1947 et les radicaux en 1958 lorgnent volontiers vers d’autres personnalités (R. Fabre ou A. Trébosc).
116Dans ces conditions le score du 2e tour est sans surprise :

117Ramadier a gagné 3 300 voix supplémentaires, sans doute des voix communistes (Ginestet en a perdu 1 475) et des voix nouvelles (plus de 3 000 suffrages exprimés de plus qu’au 1er tour pour la circonscription). Notons que l’ensemble des voix communistes n’aurait pas non plus donné la victoire à Ramadier car l’avance du vainqueur est considérable.
118Le poids des communes rurales, le relatif dépeuplement du Bassin, la rupture de 1947, la crise de la IVe République et la trop longue carrière de Ramadier expliquent sa défaite. Il ne peut plus rassembler sur son nom toutes les voix de gauche et du centre ; il préserve cependant une position personnelle encore appréciable, mais affaiblie depuis 1945 : son score est bien supérieur au score de la SFIO dans la plupart des circonscriptions du pays (moyenne nationale 15 % au 1er tour), mais son système électoral ne fonctionne plus ; cependant il conserve ses fidèles dans le canton et la commune.
119Au plan national, les résultats du 1er tour ne semblent pas bouleverser le paysage politique puisque les vieux partis de la IVe, SFIO et MRP, restent stables ; cependant le nouveau parti gaulliste fait irruption avec d’emblée 20 % des suffrages et les indépendants progressent sensiblement (24 %). Mais le second tour renouvelle de fond en comble la physionomie de la Chambre des députés à la fois par la mécanique du scrutin majoritaire et aussi par l’attraction du gaullisme ; la gauche fait les frais de la conjonction de ces deux facteurs et l’UNR entre en force au Parlement qui connaît alors une véritable mutation. La IVe République est bien morte. La droite y détient la majorité absolue (si l’on y classe le gaullisme, ce qu’on peut faire globalement) et l’Assemblée fait peau neuve : sur 537 députés élus, 31 seulement sont des « sortants ». Les principaux leaders de la IVe sont battus : E. Faure, G. Defferre, A. Gazier, C. Pineau, E. Daladier, P. Mendès-France, J. Duclos, F. Mitterrand, P. Ramadier... et combien d’autres. C’est bien le naufrage de ce régime touché dans ses institutions et ses hommes. P. Reynaud, symbole de la droite parlementaire, de la tradition libérale, est lui-même écarté de la présidence de l’Assemblée par J. Chaban-Delmas, déjà député mais gaulliste depuis toujours. Ainsi la Ve République naissante s’avère-t-elle comme un nouveau régime en rupture de ban avec les régimes précédents, d’assemblée et de partis constamment dénoncés par De Gaulle. Celui-ci, avec une décennie de retard, réalise donc son rêve politique. La véritable rupture de l’histoire parlementaire française est là, accentuée quatre ans plus tard par l’institution de l’élection du président de la République au suffrage universel.
120En Aveyron, la rupture n’est pas encore véritablement consommée : Ramadier est certes battu, mais il l’a déjà été en 1951 ; le gaullisme ne s’impose pas vraiment, le seul candidat UNR (Delmas à Millau) est battu par le candidat MRP sortant (Dutheil) grâce à l’appui des voix socialistes (troisième force contre gaullisme) et les deux autres élus le sont au titre des Indépendants (un ancien, Boscary-Monsservin, qui fut ministre de l’agriculture de l’éphémère gouvernement Pflimlin en mai 1958, et un nouveau, A. Trébosc, le vainqueur de Ramadier). L’Aveyron retrouve donc sa physionomie politique dominante, une terre conservatrice et chrétienne sinon cléricale. Le gaullisme ne l’atteindra que tardivement par l’élection de Louis Delmas en 1967, et après 1971 les partis issus de la Ve République remplaceront les traditionnels indépendants, mettant ainsi les pendules à l’heure ; la gauche retrouvera en 1962 un leader en la personne de R. Fabre qui récupérera l’héritage de Ramadier accru des suffrages communistes qui n’ont pas de motif pour se détourner de lui Ainsi, la défaite de Ramadier en 1958 apparaît-elle bien comme une sanction personnelle dont il faut chercher les raisons dans l’engagement politique du ministre qu’il fut sous la IVe République. Sa carrière locale fut donc bien déstabilisée par sa carrière nationale et elle débouche sur une impasse comme le régime lui-même. Ramadier ne fut pas très affecté par sa défaite qu’il présageait, habitué aux aléas du verdict des urnes. Il l’attribue essentiellement à une réaction cléricale, en somme dans la tradition de toute sa carrière : « Ma défaite ne s’explique pas par le courant général qui a emporté la France vers l’aventure. C’est tout simplement une victoire réactionnaire plus exactement cléricale »72 ; c’est certes juste, puisque des voix centristes lui ont fait défaut, mais il faut ajouter à cela le contentieux socialo-communiste aveyronnais qui a pesé lourd depuis 1947. Cependant à l’évidence la vague de fond gaulliste qui surprend Ramadier ne touche pas encore l’Aveyron, terre de lenteur et de tradition !
121Ramadier pouvait constater cependant qu’il conservait ses fidèles au cœur de son fief, le Bassin houiller. Mais il ne savait pas qu’il devrait boire bientôt la coupe de la défaite jusqu’à la lie.
Le chêne qu’on abat : les municipales de mars 1959
122Quarante ans après sa première victoire électorale, Ramadier s’apprête à briguer un nouveau mandat municipal, un peu affaibli cependant par les premiers signes de la maladie qui se manifestent alors. En outre, la situation économique précaire depuis longtemps et l’impopularité tenace de l’ancien ministre auprès de certains électeurs provoquent tout à coup un sentiment d’humeur et de rejet à l’égard de cette personnalité omniprésente depuis si longtemps et peut-être d’un autre temps ! Faute d’avoir senti assez tôt le vent tourner et d’avoir pu céder la place, Ramadier va subir l’humiliation la plus profonde de sa carrière et complètement rater sa sortie, lui qui était si bien entré en politique. Sans doute ne méritait-il pas cela, mais le lecteur jugera...
Une action municipale dépréciée au fil des ans
1) Des efforts sous-estimés en faveur du Bassin
123Depuis 1950, l’avenir du Bassin houiller est compté ; spécialiste des questions énergétiques, Ramadier a pris le parti d’une mort lente des activités charbonnière (cf. p 438). Pour assurer une transition en douceur, il n’a cessé d’intervenir auprès des autorités gouvernementales et de celles des Houillères pour les convaincre d’agrandir la centrale thermique de Penchot : il a obtenu son triplement, ce qui permet d’écouler 600 000 t de mauvais charbon, soit l’essentiel de la production locale ; le 20 janvier 1956, les cantons de Decazeville et d’Aubin ont été classés « zones critiques » dans le cadre de la politique d’expansion économique régionale entreprise par le gouvernement G. Mollet. On sait qu’il accepta la charge du ministère de l’Economie et des Finances en partie dans l’intérêt de sa circonscription ; le 11 mars 1956, n’a-t-il pas déclaré au Conseil municipal : « Je reprends le collier avec la possibilité de rendre service à notre région ». Dès le 12 mars, il préside à Decazeville une conférence réunissant les principaux responsables industriels pour faire le point de la situation73. Les « zones critiques » ou « zones de sous-emploi » bénéficient de mesures spéciales, par l’arrêté du 20 janvier 1956 : – prêts consentis à des entreprises désirant reconvertir leur activité – garantie de l’Etat – prime spéciale d’équipement (jusqu’à 20 % du montant des charges d’investissement supportées par une entreprise) – mesures d’ordre fiscal (allègements), que les collectivités locales peuvent également compléter (exonération de la contribution des patentes pendant cinq ans...).
124Mais force est de constater que jusqu’en 1959 et même au-delà, aucun sang neuf n’irriguera l’activité économique. Le 12 mars 1956, l’état des lieux est le suivant : les effectifs des Houillères devront encore être comprimés, 500 à 700 ouvriers devront être reclassés dans les industries locales à créer ; or on n’a réussi qu’à maintenir les anciennes en procédant à des aménagements techniques (UCMD et Vallourec) ce qui n’offre aucune perspective de création massive d’emplois ; le rapport de la conférence estime entre 1 000 et 1 500 le nombre des personnes qui seraient disponibles si une industrie nouvelle s’implantait ; on mesure donc l’ampleur de l’effort à fournir ! Or des handicaps se révèlent dissuasifs74 : coût de l’énergie (bien que le département soit favorisé par son équipement électrique), tarifs des transports (en raison de l’enclavement de la région), exiguïté de l’espace disponible dans la ville même, charge de la main d’œuvre car une équivalence du statut du mineur est coûteuse. Notons sur ce dernier point la position inconfortable car contradictoire de Ramadier : par électoralisme ou engagement social sincère, le député s’est battu pour le statut du mineur et pour son extension en 1951 aux ouvriers des UCMD ; or ce statut se révèle localement à tort ou à raison comme un repoussoir économique. La contradiction est quasi-permanente pour les socialistes qui exercent le pouvoir : les 40 heures en 1938 étaient-elles compatibles avec l’effort de réarmement nécessaire ? L’augmentation des salaires en 1947 au regard de la pénurie générale ? La relance en 1981 ? Revendications sociales et logique productiviste ne font pas bon ménage en période de crise.
125Quoi qu’il en soit, Decazeville a maintenu une activité traditionnelle menacée grâce aux efforts conjugués de Ramadier et de la direction des Houillères. Mais il n’a pu attirer et implanter un nouveau complexe industriel. Des contacts avec Citroën et Renault furent négatifs75. A-t-il été aidé par son entourage et la population elle-même ? Nous avons déjà décrit l’état d’esprit des Decazevillois attachés pour diverses raisons à leur mine. Le Parti communiste et la CGT font du maintien des activités minières et sidérurgiques le fer de lance de leur lutte et le grand défi lancé à Ramadier, jugé responsable des difficultés depuis 1947 avec le plan Marshall puis la CECA. Cette position agressive et corporatiste ne favorise pas la mobilisation des énergies vers de nouveaux horizons et effraie les industriels étrangers au pays car la main d’œuvre decazevilloise apparaît difficile à manier. De plus la désignation d’un coupable, Ramadier, développe peu à peu le sentiment d’une certaine impuissance du maire qui, ajoutée à l’usure qu’entraîne l’exercice du pouvoir pendant 40 ans, va ternir l’image de l’élu jusqu’à rendre obsolète une de ses qualités reconnues, la compétence.
126Si les Decazevillois sentent que l’avenir du Bassin est précaire, certains d’entre eux sous-estiment l’action de Ramadier pour stabiliser la situation depuis 1955, le déclin en effet aurait pu être plus brutal. L’Angleterre et la Belgique n’échappent pas non plus à l’évolution de la conjoncture et à la politique de concentration de la CECA. En 1957-58, les spécialistes prévoient le tournant énergétique, le gaz et le pétrole arrivent sur le marché ; certains entrevoient même l’ère du nucléaire. Conscient de ces transformations futures, Ramadier essaie de ménager le sort de sa commune ; en 1956 il était assez optimiste car la CECA prévoyait un maintien de l’activité charbonnière jusqu’au relais de l’énergie atomique76. Reconnaissons la cohérence de son action en matière énergétique : soutenant à Paris et à Luxembourg les choix d’avenir, il essaye d’en amortir à court terme les conséquences dans sa commune tout en prévoyant lucidement la nécessité d’une reconversion totale. Notons en revanche la position contradictoire de l’homme politique qui, ministre à Paris et dans l’intérêt général du pays, fait des choix qui nuisent au maire qu’il est à Decazeville ; socialiste, il combat pour des avancées sociales dont les répercussions économiques sont perçues comme négatives (statut du mineur aux yeux des patrons, vignette par tous...).
127Cependant jusqu’en 1959, à cause des efforts déployés, l’activité économique locale se poursuit, la population de la ville s’est maintenue autour de 11 500 habitants (12 000 en 1946) ; mais les plus lucides savent que l’avenir est derrière eux ; un sentiment diffus d’inquiétude habite les esprits et il y a encore d’autres motifs de grogne.
2) Un urbanisme jugé insuffisamment moderne
128Le bilan de la gestion ramadiériste peut être dressé grâce aux comptes rendus des séances du Conseil municipal, à certains articles de presse, à divers témoignages, aux professions de foi électorales et aussi grâce à mes propres souvenirs qui sont suffisamment précis pour que je fasse appel à eux.
129. Des réalisations toujours prudentes : la philosophie du maire se résume lapidairement en une phrase qu’il prononça lui-même en Conseil municipal : « Il faut suivre les besoins et non les dépasser »77. Tout le personnage est là, avec la clé de son action passée et peut-être l’explication de son échec final. Cette ligne de conduite, sans nul doute adaptée aux années d’avant-guerre où le progrès social avançait lentement au rythme du développement économique, ne l’est plus après 1954-55, au moment où explose le début de la société de consommation et où s’accélère la croissance. Ramadier ne sera pas de ce temps là. Il conçoit mal l’anticipation des besoins, le recours systématique au crédit, l’amélioration du cadre de vie, la course après la voiture... Bref il conserve les valeurs de la société industrielle du 19e siècle qui se poursuit du reste à Decazeville bien au-delà de la seconde guerre mondiale, dans l’activité industrielle et les mentalités ; la fin des années 50 est une charnière, c’est aussi la fin de la carrière de Ramadier.
130Les axes principaux de la gestion strictement municipale sont depuis 1950 : l’amélioration de l’habitat et, depuis 1919, la politique scolaire et l’assistance sociale sous diverses formes. L’Office HLM crée après la guerre a réalisé 318 logements collectifs (cités de Trépalou, de Fontvergnes, de Combettes), et à peu près autant de logements individuels (à raison de 30 à 50 par an).
131L’effort scolaire s’est poursuivi, d’autant plus accentué que la poussée démographique (baby boom) a augmenté notablement le nombre des élèves dans toutes les écoles ; de nouvelles classes et unités scolaires ont été construites : école primaire E. Herriot, classes supplémentaires au cours complémentaire de garçons et au collège de filles. Les établissements secondaires craquent du fait de la démocratisation amorcée des études secondaires dont Ramadier se félicite, car la poursuite des études permet la promotion sociale de la classe ouvrière et une meilleure qualification de la main d’œuvre dont l’économie a besoin78. La ville compte près de 1 000 élèves dans les deux établissements secondaires dont l’un seulement conduit au baccaulauréat (le collège de filles qui accepte les garçons à partir de la seconde). Le ministère de l’Education nationale a projeté la reconstruction du collège et la création d’un établissement plus complet. En effet les finances de la ville ne peuvent supporter de tels projets ; Ramadier ne verra pas sortir de terre, quelques années plus tard, un grand lycée polyvalent conforme à la politique scolaire de l’Etat dans les années 60. N’oublions pas que la municipalité assurait la gratuité totale de l’enseignement laïque.
132L’équipement médico-social est complété par la construction d’un centre médico-scolaire, d’une « banque du sang », centre de transfusion sanguine, d’un aménagement du service de maternité de l’hôpital où désormais se déroulent tous les accouchements et enfin la création d’un pavillon de chirurgie de 40 lits79. L’aide aux nécessiteux se poursuit comme auparavant ainsi que la gestion de la colonie de vacances.
133L’équipe municipale, autour de Ramadier qui en reste le grand chef, conduit une politique conforme aux choix socialistes traditionnels et dans une grande prudence de gestion. Le maire sollicite des subventions et des emprunts dans la mesure où les intérêts n’entraînent pas des annuités de remboursement trop lourdes (1/10e des dépenses totales en 195 8)80. Il se plaint du manque de moyens financiers des communes et critique la loi d’imposition qui privilégie les « villes bourgeoises » au détriment des villes ouvrières dont les difficultés sont souvent inextricables81. Cette faiblesse des moyens est-elle la seule raison qui explique le manque d’envergure de l’œuvre municipale, que lui reprochent désormais ses adversaires devenus plus nombreux ?
134Une œuvre critiquée : avant 1940, les adversaires étaient peu nombreux et les critiques plus formalistes et électoralistes que consistantes (voir II partie) ; depuis 1945 les communistes, mais aussi parfois les élus MRP, font du harcèlement et mettent en valeur les insuffisances des réalisations. Or après 1955 ces reproches font davantage mouche car le niveau de vie et le style de vie sont en train de changer ; les réalisations municipales sont jugées étriquées : constructions de logements, d’écoles, agrandissement de l’hôpital sont estimés insuffisants82 ; équipement de la voirie, réseau d’égout, distribution de l’eau, éclairage public sont jugés vétustes ou mal entretenus. L’aspect de la cité laisse à désirer : on parle de saleté, de poussière, de grisaille, de laisser-aller dans l’entretien des douches, du jardin public et des rues ; les w.c. sont dans un état lamentable, certaines marches de l’escalier de la place Cabrol sont dangereuses tant elles sont usées ; le terrain de sport ressemble, dit le PC local, à un campement de gitans83. Bref la politique municipale manque d’ambition et de modernisme . Or les Français sont en train d’entrer insensiblement dans la civilisation du confort individuel et collectif, les Decazevillois n’échappent pas à l’évolution ; c’est une notion un peu étrangère à Ramadier qui ne s’occupe pas des apparences. Mais près de la moitié des habitants ne votent pas pour lui depuis 1947 et sont donc réceptifs aux critiques qu’ils amplifient encore au moment des campagnes électorales. L’œuvre de Ramadier ne fait plus totalement recette. Le témoin que je suis ne peut que confirmer ces critiques maintes fois entendues, l’historienne que j’essaie d’être ne peut que noter le décalage entre un homme et son temps. C’est aussi le sentiment a posteriori de Mrs Mennecier et Maynadier. Les proches du maire au Conseil municipal percevaient ces insuffisances, mais Ramadier, dont l’autoritatisme s’était renforcé avec l’âge et les habitudes, n’en voulait tenir compte. Quand on lui parlait w.c. ou escaliers, il haussait les épaules, car là pour lui n’était pas l’essentiel !84. Son adjoint René Rouquette lui tenait tête parfois et de grandes disputes s’ensuivaient85. Souvent, après réflexion, le maire revenait sur certaines décisions ; mais comme R. Rouquette pensait aussi en fin de compte que l’essentiel était le maintien de l’activité économique, il faisait entièrement confiance au maire et les brouilles étaient sans conséquence. Ainsi Ramadier avait-il toujours autour de lui une équipe de fidèles, peut-être trop fidèle ! En mars 1959, la campagne électorale s’engage donc sur un fond de mécontentement latent qui sourd davantage qu’à l’ordinaire.
Complot et échec (8 – 15 mars 1959)
135La campagne électorale se présente d’abord sous ses aspects traditionnels mais les résultats du premier tour révèlent une surprise ; ensuite entre les deux tours se noue une sorte de complot pour en finir avec le maire.
1) Les listes en présence
136Ramadier conduit la « liste d’Union républicaine et socialiste », largement renouvelée ; sur 27 candidats, 5 le sont depuis 1945 et 6 depuis 1953 ; les autres figurent sur la liste pour la première fois. Ramadier en est le patriarche, lui seul témoigne des années d’avant-guerre et d’une longue carrière politique. C’est pourquoi l’opportunité de sa candidature s’est posée à lui-même et à son entourage. Sa famille lui déconseillait de briguer un nouveau mandat municipal en raison de son âge, consciente aussi de l’usure que le pouvoir lui infligeait et des risques que peut-être il encourait86. Lui-même semble avoir envisagé sa retraite politique ; le 1er janvier 1959 en offrant ses vœux à R. Albouy, il lui parle d’atteinte de la limite d’âge, après sa défaite de mars il lui écrira encore : ... « Et oui tout est fini brutalement ce qui pouvait être évité. Mon désir de retraite n’était pas un vœu irréel de repos »87 ; « ... Je peux encore travailler 12 à 15 heures par jour mais je ne peux plus suffire à cette propagande continue que j’ai menée depuis 40 ou 50 ans. Cela conduit à un certain isolement, à des contacts plus rares ». Il était peut-être temps de finir une carrière bien remplie et qui avait déjà buté sur les législatives. A l’inverse de la préparation de ces dernières qui n’avait pas donné lieu, nous l’avons vu, à la remise en cause de sa candidature, la perspective de ces municipales au contraire fait se poser la question aux uns et aux autres. Ramadier se sentait fatigué, sans doute les prémisses de la maladie. Mais l’équipe socialiste decazevilloise s’accroche à lui ; certes il est autoritaire, certes le mécontentement est dans l’air, mais le Bassin a besoin d’un homme de poids88. De plus qui mettre à sa place ? Le dauphin présumé, René Rouquette, compagnon de lutte depuis les années 30 et adjoint depuis 1947, refuse de se représenter, officiellement pour raisons de santé, en réalité parce qu’il a quitté la SFIO pour le PSA, ce qui crée un malaise chez les socialistes qui pourtant lui font confiance. Voulant se démarquer de la SFIO mollétiste, Rouquette veut se tenir en dehors de la course malgré les sollicitations du maire lui-même qui l’estime toujours et qui lui propose la tête de liste. Rien n’y fera ! Mais du coup, sans Ramadier, ni Rouquette, la tête de liste fait cruellement défaut ; le second adjoint H. Vigroux n’est pas populaire et les jeunes espoirs comme l’enseignant P. Thamié manquent encore d’expérience. C’est donc le vide ! Ramadier pressé par ses amis de ne pas abandonner Decazeville et n’étant plus député se laisse convaincre, se disant sans doute qu’il pourra encore remplir sa tâche locale.
137Sa profession de foi commence un peu comme un testament : elle est nostalgique quand il rend hommage à ses anciens compagnons du Conseil disparus ou malades avec qui il a œuvré ; elle est justification politique de toute son action menée depuis 1919 quand il écrit : « Nous sommes républicains, nous sommes laïques, beaucoup d’entre nous sont membres du Parti socialiste. Mais... nous n’entendons tirer de notre foi républicaine et socialiste qu’une inspiration générale qui doit nous entraîner à développer les œuvres sociales, les établissements collectifs, l’école publique... » Ramadier dresse ensuite le bilan des réalisations concrètes depuis 1953 et se propose de les poursuivre dans le même esprit.
138La liste MRP, conduite par des conseillers sortants, Melle Moncet et M. Layrac, est, elle aussi, largement renouvelée puisque sur 27 candidats, 14 sont nouveaux. Il semble donc qu’un phénomène de génération provoque en 1959 un assez large renouvellement des équipes (c’est vrai aussi pour la liste communiste), sauf de leur tête. Les militants du MRP se plaignent du changement de mode de scrutin qui ne leur sera pas favorable, la RP étant plus juste selon eux puisque, depuis 1947, quatre élus ont pu faire entendre leur voix au Conseil municipal. Leur programme porte sur la sauvegarde de toutes les industries locales, « l’embellissement et la coquetterie » de la ville, la voirie, les problèmes de circulation, l’alimentation en eau potable, l’électricité et les logements ; ce qui concrètement signifie : modernisation de l’éclairage public, des w.c., captation des poussières de l’usine à ciment. Sur un plan plus général, le MRP déclare veiller à la liberté de l’enseignement, demande le maintien de la retraite des combattants et le retour à la RP. La profession de foi ne comporte aucune critique ni attaque directes de la municipalité sortante. Le ton choisi n’est pas celui de la polémique ; se souvient-on de la Troisième force ou se ménage-t-on la possibilité d’une place au second tour par entente avec Ramadier ?
139Il en va tout autrement pour « la liste d’Union ouvrière et démocratique » présentée par le PCF qui attaque bille en tête le maire sortant. « Plusieurs dizaines d’années d’administration étroite, de gestion à la petite semaine, sans tenir aucun compte des impératifs de la vie moderne, ont fait de notre ville une cité sclérosée qui peut revendiquer le triste privilège d’être la plus sale et la moins accueillante du département »89. Le ton est donné ! Les réalisations urgentes sont selon le parti communiste : la réfection de l’installation du service de distribution d’eau et de l’éclairage axial, l’accélération des « constructions scolaires en cours qui ont été vues sous un angle réduit », la construction d’un hôpital répondant aux besoins de la population, l’aménagement d’un terrain de sport digne d’une ville de 10 000 habitants, la révision de l’assainissement de la ville (égouts, « w.c. modernes et éclairés »).
140On s’aperçoit donc que les adversaires de Ramadier mettent l’accent sur les mêmes points faibles, hôpital, terrain de sport, et urbanisme en général (propreté, hygiène), c’est-à-dire sur l’aspect de la cité et sur certains services publics, points sensibles à différents titres : le terrain de sport parce que le rugby occupe les dimanches d’un grand nombre d’habitants, l’hôpital parce qu’on y recourt plus volontiers depuis l’établissement de la SS mais aussi parce que s’y trouvent réunis dans un même intérêt professionel le Dr Delpech et le directeur Froment, communistes, et les infirmières, religieuses proches du MRP ! Notons que les deux adversaires de Ramadier parlent peu des logements construits ; sur ce point l’œuvre paraît donc convenable. Le parti communiste accompagne ses reproches de critiques politiques plus générales : les travaux souhaitables coûtent cher, il faut donc trouver l’argent en modifiant la répartition des charges des communes et en leur procurant des ressources. Mais « tout cela est lié à la politique financière, économique et sociale de l’Etat, non seulement actuellement mais aussi dans les années passées. N’oubliez pas la lourde responsabilité de Ramadier dans cette politique ! » ; les communistes jugent donc le maire et l’homme d’Etat ; ils concluent leur profession de foi par un clin d’œil ironique : « Vous voulez défendre votre Bassin houiller, vos usines, votre commerce, aucun homme seul ne peut le faire, il n’est pas de sauveur suprême ! »90. Le PC essaie de balayer le complexe de beaucoup de Decazevillois à l’égard du maire, ceux qui pensent qu’il est le seul à avoir « le bras long » donc le seul capable de les défendre, et qui se disent tant pis pour le reste... Comme en 1953, la liste communiste est conduite par le jeune Dr Delpech, médecin chef de l’hôpital nommé, semble-t-il, à ce poste par Ramadier mais à contre-cœur et sous l’influence de R. Rouquette91. Un contentieux personnel entre les deux hommes perdure depuis la guerre92 ; Delpech juge Ramadier piètre gestionnaire et vieillard despotique ; son animosité reste encore tenace aujourd’hui.
141La campagne électorale débute sans véritable passion mais marquée d’une certaine tension : les critiques furent plus nombreuses qu’à l’accoutumée, les rumeurs se répandent ; des amis du maire lui rapportent celles qui courent dans son propre électorat : H. Vigroux griffonne sur un chiffon de papier les plaintes des commerçants93, sa secrétaire récapitule les critiques. Apparemment deux catégories sociales grognent assez fortement : – les jeunes qui réclament une salle des fêtes ou de gymnastique, des travaux au parc des sports et un meilleur éclairage public – les commerçants qui souhaitent la construction d’un collège (à Millau, dit-on, il en existe un qui dépasse les besoins de la ville), un éclairage public moderne et davantage de marchés sur la place Decazes car les affaires ne sont pas assez prospères.
142Ainsi l’insatisfaction des jeunes soucieux d’équipements collectifs de loisirs et la grogne des commerçants qui n’ont pas oublié P. Poujade risquent de détourner certaines voix de la liste socialiste. Mais Ramadier ne cède pas au pessimisme déclarant à son entourage : « ils » n’oseront pas voter contre moi, « ils » savent ce que j’ai fait pour le Bassin .
2) Le premier tour sonne la première alerte (8 mars)
143Le chercheur doit ici signaler une anomalie : ni les archives départementales, ni les archives municipales n’ont conservé les résultats complets et officiels des élections des 8 et 15 mars 195994. J’ai donc dû battre le rappel de mes connaissances decazevilloises pour me procurer les résultats par bureaux de vote et je ne dispose que de ceux du second tour. Je ne sais comment interpréter ce « trou » dans les archives officielles. Personne n’ayant jamais parlé d’anomalie possible du scrutin ou de fraude, on voit mal l’intérêt d’une disparition volontaire. Est-ce pure coïncidence ? Les archives du ministère de l’Intérieur n’étant pas encore consultables pour cette période, on ne peut y chercher pour l’instant une éventuelle explication. Quoi qu’il en soit, les données recueillies permettent l’analyse.
144Les résultats du 1er tour se traduisent par un ballottage général, le scrutin se déroulant à la majorité.

145L’analyse des résultats ci-dessus et la comparaison avec les précédentes consultations (tableaux ci-après) montrent à l’évidence trois phénomènes majeurs :
- d’abord la résistance du MRP depuis 1953 et la progression du PC qui passe de 27 à 36 % des suffrages, autrement dit le renforcement notable de l’opposition ; 53 % des électeurs condamnent l’équipe municipale qui désormais n’a plus la majorité de l’électorat avec elle ; c’est donc une date historique95.
- ensuite les électeurs ramadiéristes semblent avoir adressé un sérieux avertissement au maire lui-même puisqu’il fait le plus mauvais score de sa carrière ; avec 41 % seulement des suffrages, il arrive au 15e rang de sa liste et perd 600 voix par rapport à 1953 qui semblent s’être reportées sur les communistes. Ce n’est pas la déroute mais l’alarme. Les commerçants surtout auraient été les censeurs, d’après les rumeurs et les témoignages !
- enfin, le Dr Delpech quasiment plébiscité arrive en tête de tous les candidats (2 685 voix), recueille donc plus de voix que Ramadier et se retrouve loin devant ses propres camarades (moyenne de liste : 2 023). Son appartenance à une profession libérale, sa popularité en tant que médecin et son engagement social lui permettent d’attirer la sympathie d’un large éventail d’électeurs y compris non communistes.
146Bien entendu, Ramadier et ses proches font la même analyse des résultats. Ses enfants qui l’entourent comme à chaque élection craignent le pire. Ils n’ont pas tort !

3) Complot entre les deux tours
147Chez les socialistes grande est l’inquiétude ; comment redresser la situation et que faire si Ramadier n’était pas élu au second tour ? La parade semble trouvée en faisant appel à R. Rouquette qui se laisse convaincre cette fois, ulcéré par le camouflet infligé à Ramadier. Il prend sur la liste la place d’Henri Vigroux, arrivé le dernier comme à l’ordinaire. La candidature Rouquette, personnalité populaire, outre qu’elle peut aider à reconquérir quelques électeurs, assure bien sûr la succession de Ramadier en cas d’échec de celui-ci.
148Le PC triomphant n’a qu’à se maintenir en l’état pour le second tour ; c’est donc le MRP minoritaire qui tient en fait la clé de l’élection. D’après les résultats du 1er tour il a peu de chance de gagner des sièges ; le choix lui reste donc de se maintenir quand même ou alors de négocier avec Ramadier quelques places sur sa liste au nom du souvenir de la défunte Troisième force et par anticommunisme. Melle Moncet, tête de liste, rend visite au maire pour lui proposer cette stratégie qu’il repousse fermement96. Le journal le Villefranchois écrira le 21 mars que Ramadier a peut être fait preuve d’intransigeance coupable. Il a, nous semble-t-il, tenu compte de la conjoncture politique locale : son électorat n’aurait probablement pas approuvé cette alliance de sauvegarde, mais contre-nature pour Decazeville. Le remède eût peut-être été pire que le mal ! Pourtant, dans le pays, diverses alliances se sont nouées suivant les cas entre SFIO et PC, ou entre SFIO et MRP, comme à Arras où G. Mollet a accepté 14 candidats MRP à côté des 17 socialistes97.
149Ainsi, le 15 mars, deux listes vont-elles s’affronter sous l’arbitrage éventuel du MRP : la liste ramadériste modifiée d’un nom et la même liste communiste.
150Les communistes partent à l’assaut du ramadiérisme déjà ébranlé. Ils vont être aidés dans cette entreprise par le MRP, qui, semble-t-il, déçu d’être mis hors course au second tour va prendre l’initiative de donner une bonne leçon à Ramadier, personnage jugé sectaire, vieillard despotique et grincheux. Le mode de scrutin étant ce qu’il est, rien n’est plus facile que de l’humilier ou de le battre complètement : il suffit de rayer son nom sur sa liste et de le remplacer par un autre, mais lequel ? Tout simplement celui du Dr Delpech déjà plébiscité ; certes c’est un communiste mais qui n’inspire pas de crainte notamment parce que les religieuses infirmières de l’hôpital le côtoient journellement, travaillent avec lui sans problème, et comme il « tape » sans arrêt sur le maire, l’alliance objective est réalisée ! On peut ainsi voter Delpech contre Ramadier sans pour autant donner la victoire aux communistes. Une sorte de complot prend forme tout au long de la semaine du 8 au 15 mars ; la rumeur se répand comme une traînée de poudre : il faut abattre Ramadier en rayant son nom. Les proches du maire (famille et amis) confirment en avoir été informés, moi-même ai vu à l’œuvre certaines personnes dans mon quartier et senti l’atmosphère lourde et empoisonnée, ainsi que l’émoi suscité dans la population la veille et le matin même de l’élection par ces bruissements de rumeurs : un mauvais coup se préparait mais oserait-on aller jsuqu’au bout ? Ramadier murmurait dans sa barbe : « ils n’oseront pas me faire ça »98 ; mais c’était faire preuve de sentiment plus que de sens politique ! Il est vrai que le 15 mars tout fut affaire de passion et de règlement de compte personnel.
4) Le verdict impitoyable du second tour
151L’enjeu était donc capital, 166 électeurs supplémentaires se rendirent aux urnes pour peser sur l’issue du scrutin (2,5 % de participation en plus).
152Les résultats tombèrent en fin de soirée : la liste Ramadier est entièrement élue sauf lui-même, qui arrive au 28e rang ; le Dr Delpech, seul élu de l’opposition, prend place au 17e rang. La signification est claire : « on » s’est débarrassé du « vieux ». Découvrons les comploteurs en analysant les chiffres. Remarquons tout d’abord que les électeurs MRP se sont déplacés en masse puisque la participation fut forte et qu’ils représentaient plus de 900 personnes au 1er tour.
Municipales de mars 1959 (voix)

153Au vu de ces résultats chiffrés, on peut estimer les « comploteurs » au nombre de 625 environ, c’est-à-dire ceux qui ont voté pour la liste Ramadier mais qui ont rayé son nom (3 218 – 2 573). Ces électeurs ont pour la plupart inscrit le nom de Delpech qui gagne 562 voix (une soixantaine ont donc fait un autre choix).
154Or 866 voix SFIO et 215 voix communistes supplémentaires en moyenne, soit 1081 au total, peuvent s’obtenir par l’addition des 998 votants MRP du 1er tour qui ont à nouveau participé au scrutin et les nouveaux venus du second tour (998 + 166 = 1064), auxquels il faut ajouter 20 exprimés de plus qui cette fois ont fait leur choix. Les comploteurs sont à l’évidence des électeurs du MRP qui ont choisi la liste socialiste sans Ramadier ; la liste communiste, en effet, gagne peu de voix sauf le Dr Delpech qui, lui, fait une moisson généreuse. On peut remarquer cependant que tous les électeurs MRP n’ont pas suivi la consigne ou que certains autres qui avaient censuré le maire au 1er tour, ne l’ont pas fait au second. Ainsi la défaite de Ramadier s’explique par le lâchage dès le 1er tour d’une partie de son électorat et par la stratégie MRP au second tour, que nous pouvons encore mettre en évidence en analysant les résultats par bureaux.

155A l’hôtel de ville et à Fontvergnes, Ramadier mais aussi sa liste font les moins bons scores, mais ce sont les quartiers « rouges » qui votent communiste. En revanche à St Roch, au Collège et à J. Moulin, l’écart est net entre le score personnel du maire et celui de sa liste ; son nom a donc été systématiquement rayé dans ces bureaux.
156Affinons encore l’analyse par rapport à 1953, et en regrettant de ne pas posséder les résultats détaillés du 1er tour qui montreraient déjà sans doute l’effritement de l’électorat dans les quartiers ramadiéristes. A St Roch, traditionnellement fidèle au maire, la perte a été sévère et le complot évident : Ramadier perd 13 points tandis que Delpech en gagne 33, or c’est le quartier qui vote le moins communiste et le plus MRP ! Toutefois des électeurs habituels se sont aussi détournés de lui. La même analyse peut être faite pour les quartiers du centre (collège et J. Moulin) a contrario dans le quartier le moins ramadériste en 1953 ses électeurs lui sont restés fidèles (St Michel).

157Signalons aussi que R. Rouquette n’arrive qu’au 25e rang (il était temps !) et F. Mage au 27e ; ce sont deux personnalités politiques marquantes et particulièrement tatillonnes sur la laïcité99. A l’évidence, les communistes n’ont pas eux-mêmes « comploté » puisqu’ils ont fait plus que le plein de leurs voix mais qu’ils n’ont qu’un seul élu, le Dr Delpech, qui ramasse la mise ; nul doute cependant que l’élimination de Ramadier les comble d’aise.
158Paul Ramadier, plébiscité dans sa ville en 1919, 1925 et largement ensuite est brusquement rejeté sans pitié par le corps électoral : une partie de ses fidèles mais surtout ses opposants devenus plus agressifs depuis 1945. L’originalité de ce naufrage est qu’il est solitaire et que c’est un échec nettement personnel. En tant que maire mais aussi homme d’Etat, il a accumulé à son encontre bien des rancœurs voire des haines dont l’intensité surprend tout de même l’historien et qui s’explique par le microcosme local que nous avons essayé de décrire.
159Ramadier n’a pas su ou pu se dégager à temps ; son équipe trop fidèle vivait dans son ombre, peut-être trop épaisse. Son action municipale est apparue timorée au fil des ans, son engagement politique au gouvernement lui a valu de solides inimitiés ; bref la base électorale s’est rétrécie beaucoup depuis la guerre. Le même phénomène d’usure s’est produit à l’égard d’Antoine Pinay à St Chamond, élu le dernier de sa liste au même scrutin !100.
160Le 15 mars au soir, Ramadier inquiet mais malgré tout confiant assistait au dépouillement ; l’ambiance était électrique. On savait qu’il allait se passer quelque chose ; la grande salle de la mairie était archi-comble101. Enfin le verdict tombe : le maire est battu ; c’est une explosion de joie sauvage chez les uns, la consternation et la paralysie chez les socialistes. Ramadier se retire seul, personne n’ira vers lui (une photo en témoigne), il regagne sa voiture puis sa maison. Ses proches savent quelle souffrance il a ressentie ; être battu aux législatives n’était rien, être « descendu » à Decazeville était insupportable ; il ne s’habituera jamais à cette fin. Il ne reçut aucune visite dans l’immédiat, les socialistes atterrés et désemparés flottèrent pendant deux jours102. Les Jeunesses socialistes préconisèrent par solidarité la démission totale de la liste ce qu’il refusa de conseiller et il demanda à René Rouquette d’être son successeur. A Decazeville, pendant les jours suivants, une atmosphère lourde régnait sur la ville ; on entendait même certains citoyens dire : on voulait juste lui donner une leçon mais pas lui infliger un tel affront. Trop tard ! Aujourd’hui encore peu d’habitants reviennent volontiers sur cette élection, et il n’y a plus d’archives !...
161Le 22 mars 1959, le nouveau Conseil municipal formé de 26 élus ramadiéristes et d’un communiste se réunit pour procéder à l’élection du maire. Ramadier, présent en début de séance, fait ses adieux par une allocution où il déclare avoir tiré de nombreuses satisfactions personnelles de ses 40 ans de mandat et d’une équipe homogène. Comme c’est « le rôle d’un vieillard radoteux » de faire la morale à ceux qui viennent après lui, il conseille à ses auditeurs l’entente et le souci de la collectivité avant celui de la polémique. Il remercie enfin les employés municipaux dont il a vu trois générations se succéder. Il quitte la salle103.
162Le Dr Delpech prend la parole pour faire remarquer qu’il représente seul 40 % de la population et annonce qu’il votera pour R. Rouquette car il apprécie ses qualités d’administrateur, parce qu’il a soutenu le non au référendum en 1958 et qu’il est un ardent défenseur de la laïcité ; autre preuve s’il en fallait encore qu’une alliance socialo-communiste était possible mais sans Ramadier !
163René Rouquette succède donc au candidat battu. Il prononce alors un discours qui rend hommage à l’ancien maire et à son action pour Decazeville, en particulier pour le Bassin houiller ; il propose de le nommer maire honoraire et de le consulter souvent. Il conclut : « Nous ne doutons pas que le corps électoral présentement trompé par une propagande mensongère et démagogique ne lui rende un jour justice » ; 26 voix approuvent contre une abstention (celle de Delpech probablement). Je ne suis pas sûre que ce jour soit arrivé ! Mais espérons que ce travail de recherche fournira aux uns et aux autres des éléments pour un jugement plus serein.
Une retraite brève et mélancolique
164Ramadier ne conserve en mars 1959 que son mandat de conseiller général auquel il va renoncer et qu’en toute logique, R. Rouquette récupèrera. Le nouveau maire, respectant l’ancien, vient le consulter toutes les semaines au sujet des affaires municipales ; mais pour Ramadier le cœur n’y est plus, il pense que Rouquette le consulte pour lui faire plaisir104.
165Le changement de vie est brutal et profond : tous les fils qui tissaient la trame de sa vie sont cassés : plus aucun mandat, plus aucune activité officielle sauf celle au BIT pour quelques mois encore, plus de contact avec le régime et la nouvelle sphère dirigeante, trop différente et qui prospère sur les décombres de la IVe République et de son personnel politique. Il mène donc une vie de reclus, reçoit peu de visites et se consacre à l’étude ; le 20 décembre 1960 il écrivait à R. Albouy : « Nous continuons à vivre reclus, loin de tout. Ma femme prise par la maison et quelques amitiés decazevilloises, moi dans mes livres. Je n’ai guère de contact politique et je travaille un peu trop dans le passé. Je ne sais pas au vrai ce qui se passe sinon par Jean qui va souvent à Paris et par Boulloche auquel j’écris régulièrement105 ». Le 26 août 1960, il a rendu visite à son vieil ami Vincent Auriol, dans le Var.
166Son état de santé se détériore et un cancer est diagnostiqué par son médecin et ami, le Dr Maynadier de Rodez. Une opération s’avère nécessaire, qu’il subira à Paris en 1961 et qui lui vaudra la pose d’un anus artificiel auquel il ne se fera pas.
167Les deux dernières années de sa vie sont consacrées à l’écriture d’un livre, seul ouvrage de cette nature pour un homme qui a tellement noirci de papier et écrit tant de mémoires ponctuels et d’articles de presse ! C’est une réflexion sur le socialisme et son histoire, sa confrontation avec l’exercice du pouvoir en France et en Europe, préfacé par son ami Joseph Paul-Boncour, publié chez R. Laffont en avril 1961 dans la collection « problèmes sociaux de l’âge atomique » dirigée par Jules Moch ; trois amis de longue date, trois socialistes de gouvernement. « Les socialistes et l’exercice du pouvoir » constitue une sorte de testament politique de l’homme d’Etat qu’il fut. C’est aussi une remise en perspective de l’action des socialistes au cours du demi-siècle depuis l’unité et les dogmes établis avant 1914. Selon Ramadier, le choix des socialistes est de promouvoir l’égalité et la liberté dans la démocratie. L’exigence de démocratie s’est imposée avec force, entraînant en 1921 la rupture avec les communistes. Ramadier juge qu’il n’y a pas de recette miracle, de voie unique, mais adaptation aux situations en maintenant le cap essentiel ; intervention de l’Etat, nationalisations, planification tiennent une large place dans l’action socialiste, elles n’excluent pas des évolutions et des remises en cause ; il retrace ainsi le cheminement de la pensée socialiste européenne depuis les pères fondateurs (Marx, Jaurès, Guesde, Kautsky…). Pour la France, il montre, à travers l’expérience du Front populaire et des gouvernements d’après guerre, que les mythes ont faibli au profit de la réalité immédiate. C’est pourquoi les socialistes ont participé à des gouvernements non pas pour révolutionner la société mais pour promouvoir des réformes sociales. Cependant, pour atteindre cet objectif, l’ancien ministre définit trois conditions nécessaires : avoir la direction du gouvernement, établir un programme socialiste ou de coalition, faire accepter ce programme par une grande partie de la classe ouvrière. Ces conditions estime-t-il réalisées en 1936, l’ont été plus difficilement par la suiteˇ ; en 1947 sa propre action gouvernementale fut avant tout défensive vu les circonstances, en 1956 l’action fut plus constructive, « malheureusement le problème algérien s’est imposé et a conduit le gouvernement à s’engager dans une lutte dont il n’avait pas pu prévoir le caractère »106. Notons que Ramadier ne s’est pas interrogé sur l’incapacité apparente des socialistes à maîtriser les événements extérieurs, événements qui souvent les divisent, les paralysent et causent leur chute. Surtout axés sur le domaine socio-économique, les socialistes semblent moins à l’aise dans celui des rapports internationaux ; sans doute à notre sens parce qu’ils sont un champ de forces rivales en contradiction avec la vision idéalisée de l’internationalisme ; le pacifisme de l’entre-deux-guerres se révèlera ensuite coupable et le complexe de Munich ne cessera de les hanter après coup, mais alors il les guidera souvent malencontreusement (Suez).
168Ainsi à la fin de sa vie, Ramadier, dans son livre, met en ordre les idées qui l’ont fait agir ; soulignons la continuité de sa pensée non dogmatique qu’on peut cependant qualifier de social-démocrate.
169La dernière tâche officielle qu’il conserva fut son poste au conseil d’administration du BIT. Mais le 10 mars 1961, il se rend à Genève pour la 148e session et donne alors sa démission, connaissant la gravité de son état de santé. Son discours d’adieu est empreint de tristesse et d’un peu d’amertume, résultat peut-être de sa fatigue ou des désillusions encaissées depuis 195 8107.
170Dès l’automne de 1961, il est hospitalisé à Rodez dans la clinique du Dr Garrigues. Le général de Gaulle, en tournée officielle, traverse l’Aveyron, en passant par Decazeville où la population le boude et Rodez qui l’accueille avec plus d’égards. Apprenant la présence de Ramadier, il se rend à la clinique mais l’ancien président du Conseil est inconscient. Le général prononce quelques mots et le salue d’un « Vive la République »108. Dans l’ascenseur, il déclare au Dr Maynadier qu’il est un des derniers grands commis de l’Etat. Les deux hommes se sont toujours respectés tout en n’étant jamais d’accord sur les institutions ; De Gaulle méprisait cette république qu’incarnait si bien Ramadier, et celui-ci voyait dans le gaullisme un bonapartisme renaissant. Cependant l’histoire montre que c’est bien toutefois la République qui les unissait comme elle rassemble aujourd’hui la majorité des Français ; la démocratie est une, si ses formes sont multiples ; ainsi l’adieu de De Gaulle, chantre d’une république présidentielle, à Ramadier apôtre du parlementarisme se révèle fort pertinent.
171Ramadier s’éteint le 14 octobre 1961.
172Le mercredi 18 octobre Decazeville lui fit des obsèques grandioses où l’hommage national ne fut pas absent. La presse évalue à 10 000 personnes la foule qui suivit le cortège de la mairie au cimetière, le cercueil fut porté par des mineurs en tenue de travail la lampe de leur casque allumée. Ainsi autour de sa dépouille le lien profond qui unit pendant 50 ans Ramadier et la population ouvrière de la ville fut rétabli et matérialisé. Pendant deux heures, au pied de l’hôtel de ville et de la statue du duc Decazes, la foule écouta en silence et sous un ciel menaçant treize discours prononcés devant le cercueil entouré de 200 couronnes de fleurs ; prirent la parole M. Clot, syndicaliste, M. Rouquette, maire, le Dr Bonnefous, président du Conseil général, M. Lévy, grand Maître du Grand Orient, M. Brot, président de la Fédération nationale des coopératives de consommation, M. Waline, membre de l’OIT, M. Jacquinot, ministre d’Etat, G. Mollet, secrétaire général de la SFIO, Mme Gllberte Brossolette au nom de D. Mayer, président de la Ligue des droits de l’homme etc... Ainsi les discours reflétèrent les multiples facettes de l’engagement du défunt. De très nombreuses personnalités civiles et militaires étaient présentes ; citons : V. Auriol, Robert Blum, J. Paul-Boncour, A. Parodi, le général de Guillebon représentant du ministre des Armées, la plupart des maires, conseillers généraux et parlementaires aveyronnais109.
173Pendant que les éloges officiels se multipliaient, les rancœurs se manifestaient ouvertement : à son domicile affluaient les vignettes automobiles accompagnées d’insultes et dans l’Express J.J. Servan Schreiber signait un article accablant et irrévérencieux sur le ministère Ramadier de 1947, qui provoqua la colère de G. Mollet110.
174Ses obsèques furent donc le reflet de sa personnalité et de sa carrière : homme du terroir jouissant pendant longtemps d’un grand prestige dans son électorat et de la dévotion de ses proches collaborateurs, homme d’Etat apprécié de ses pairs y compris de ses adversaires politiques (tels P. Reynaud ou De Gaulle), capable de braver l’impopularité par conviction et nécessité, suscitant ainsi des haines farouches à Decazeville et dans le pays tout entier. Il a provoqué admiration sans bornes et inimitiés profondes, signe peut-être d’une carrière politique beaucoup plus nette que l’opinion commune ne le laisse supposer, elle qui conserve de Ramadier l’image du parlementaire moyen occupé surtout par les intrigues de couloirs à l’Assemblée, image péjorative qui caractérise presque tous les hommes politiques des IIIe et IVe Républiques dans l’esprit des citoyens français.
175Mais au terme de cette étude, nous sommes en mesure de dresser un bilan historique de la carrière politique de Paul Ramadier.
Notes de bas de page
1 La Constitution le lui permettait puisque deux gouvernements venaient d’être renversés en 18 mois, à la majorité absolue.
2 L’Histoire N° 32 (mars 1981) article synthétique de J.P. Rioux. D. Borne : « Petits bourgeois en révolte ? Le mouvement Poujade ». S. Hoffman : « Le Mouvement Poujade ».
3 J. Fauvet : « La IVe République ». R. Rémond à distance assimile le poujadisme au populisme traditionnel plutôt qu’au fascisme ; voir « Notre siècle » p 486
4 Il passe de 10 879 voix en novembre 1946 à 14 414 voix en 1956.
5 AD 52J29.
6 AD étude du 12/5/1962 – sans auteur « Le poujadisme aveyronnais ».
7 AD 52J16.
8 J.P. Rioux : « La France de la IVe République » p 95 ; R. Rémond : « Notre siècle » p 495.
9 Voir J. Lacouture : « Mendès-France » (p 411 à 416) et R. Quilliot : « La SFIO et l’exercice du pouvoir » p 553-554
10 J. Moch : « Une aussi longue vie » p 498-499.
11 Témoignage de ses anciens collaborateurs, notamment Mr Fontanier, et de D. Mayer.
12 Témoignage de R. Verdier.
13 AD 52J190. Texte écrit fin 58 ; en quatre parties : 1) politique économique et financière du gouvernement G. Mollet : origines et éléments – 2) les finances publiques – 3) l’Affaire de Suez – 4) Conclusion.
14 Discours d’investiture de G. Mollet.
15 H. Bonin : « Histoire économique de la IVe République ».
16 Introduction au chapitre 24 de son livre.
17 Cf. la communication de D. Lefeuvre, au colloque Ramadier.
18 D’après H. Bonin : « Histoire économique de la IVe République » p 225. Il analyse les progrès des concepts mais aussi des moyens économétriques autour des Technocrates du Plan, de Mendès, d’E. Faure.
19 Ramadier était d’accord avec les promesses électorales mais s’est opposé à A. Gazier qui dans la foulée aurait voulu aller plus loin encore (témoignage Ph. Huet).
20 Petite histoire de la vignette : Ramadier ne voulait pas d’une taxe supplémentaire qui alimenterait l’inflation ou qui pourrait être répercutée par certains sur d’autres ; il voulait un prélèvement direct, à percevoir par voie de rôle sur les automobilistes ; mais après études des services techniques, ses collaborateurs conseillèrent le système du timbre qu’on achète, comme en Angleterre, ou de la plaque de bicyclette déjà instituée. Et la vignette ronde, collable sur le pare-brise vit le jour (témoignage Ph. Huet).
21 J.P. Rioux : « La France de la IVe République » p 221.
22 Colloque G. Mollet-Lille 1986 ; J.M. Mayeur : « G. Mollet, l’Eglise, l’Ecole ».
23 Colloque Ramadier, J.C. Gégot : « La pensée européenne de P.R. » P. Guillen : « P.R. et l’Europe ».
24 D’après H. Bonin : « Histoire économique de la IVe Rép. » p 261.
25 AD 52J190.
26 H. Bonin : « Histoire économique de la IVe République » p 261.
27 AD 52J190 : « L’Affaire de Suez ».
28 Voir notamment R. Rémond : « Notre siècle « p 502-503.
29 Voir les débats au Comité directeur du 27 novembre 1956. Cahier de l’OURS N° 184.
30 25 dollars/tonne avant la crise
29 dollars/tonne pour le pétrole du Texas
35 dollars/tonne, par le Cap
31 Texte de Ramadier, AD 52J190.
32 Voir : Colloque Ramadier, D. Lefeuvre : « La politique économique du gouvernement de Front républicain » ; H. Bonin : « Histoire économique de la IVe République » ; J.P. Brunet : « La politique économique et sociale du gouverment G. Mollet » ; communication au colloque G. Mollet de Lille – 1989 ; Nous essayons surtout ici de connaître les intentions de Ramadier lui-même.
33 La philosophie de son action est exposée le 16 novembre 1956 devant le Conseil national du Parti socialiste.
34 A. Siegfried : préfaces à l’Année Politique 1956 et 1957.
35 AD 52J190.
36 D’après plusieurs témoins, il a laissé dans les mémoires du personnel des Finances, le souvenir d’un ministre organisé et efficace.
37 Voir J.P. Brunet : « La politique économique et sociale du gouvernement G. Mollet » colloque G. Mollet de Lille 1986.
38 R. Quilliot : « La SFIO et l’exercice du pouvoir » p 639.
39 AD 52J190.
40 Témoignage Mme Rabary.
41 AD 52J16.
42 Témoignage Mme Rabary qui les reçut, les rassembla et les détruisit.
43 Voir ce qu’il écrivait en 1940 sur la crise de la IIIe République p 243..., et les nombreux articles entre 1950 et 58.
44 AD. Compte rendu des séances – 30 avril – 5 et 6 mai 1958.
45 R. Rémond : « Le retour de De Gaulle » (fait le point sur l’événement).
46 ACR dossier 1958.
47 Témoignage de R. Verdier.
48 Texte manuscrit : « La crise de mai 1958 », dossier 1958.
49 R. Rémond : « Le retour de De Gaulle »
50 Témoignage de R. Verdier et R. Quilliot : « La SFIO et l’exercice du pouvoir » p 719.
51 Dans, J.P. Rioux : « La France de la IVe République » p 159.
52 AD 52J29.
53 Texte : « la crise de mai 58 » ACR dossier 1958
54 Cahiers E. Depreux N° 1 avril 1987. Actes du colloque tenu à Paris le 16 novembre 1986. ; Communication de F. Lafon : « E. Depreux et la scission du PSA »
55 UGS : Union de la gauche socialiste, regroupant le Club des Jacobins, l’Union progressiste...
56 C. Leleu : « géographie des élections françaises depuis 1936 » R. Rémond : « Le retour de De Gaulle ».
57 Cité par C. Leleu p 90.
58 Témoignage de son docteur et ami Mr Maynadier : en 1958, il ne présente aucun signe de tumeur cancéreuse ; et continue à vivre avec son diabète ; cependant le mal n’est pas loin.
59 Tel fut le cas du Tarn qui passa de Jaurès à Thomas puis Paul-Boncour.
60 Témoignage P. Thamié et archives de l’OURS (carton : Aveyron).
61 Midi Libre, 22 novembre 1958 par exemple.
62 Lajoie-Mazenc : « Les péchés de l’Aveyron » p 105 et lettre de Ramadier à Albouy du 28/12/58.
63 R. Fabre : « Quelques baies de Genièvre » p 169.
64 D’après R. Fabre : « Quelques baies de Genièvre » p 166 Les yeux étaient ceux de Ramadier.
65 Le Midi Libre, le Villefranchois…
66 Nous classons le MRP à droite, ce qui est discutable ; mais en Aveyron, il est ressenti comme tel par l’opinion, et son électorat reporte ses voix sur les Indépendants. Quant au poujadisme, nous avons vu en 1956, qu’il avait surtout mordu dans l’électorat de droite.
67 AD 52J29.
68 L’Aveyron libre – 19 novembre 1958, numéro spécial.
69 Témoignage de Mme Rabary.
70 Les Dr Tester et Montrozier socialistes.
71 Oustry candidat socialiste à Cransac a battu de quelques voix le candidat sortant communiste, Ginestet.
72 Lettre à Albouy du 28 décembre 1958.
73 Compte-rendu dans une brochure, conservée par Mr Albouy.
74 Le Populaire du dimanche – 21 juillet 1957 – consacre une page entière à Decazeville.
75 AD 52J24.
76 Conseil municipal au 11/3/56.
77 Séance du 27 mai 1956.
78 Profession de foi électorale ; 8 mars 59.
79 Délibération du 27 mai 1956, du conseil municipal.
80 Profession de foi électorale ; 1959.
81 Profession de foi électorale 1959.
82 Délibérations du conseil municipal et témoignages.
83 Professions de foi électorales du PC et du MRP.
84 Témoignage : Mme Rabary et séance du Conseil du 2 septembre 1958.
85 Témoignage R. Rouquette.
86 Témoignage de Claude Ramadier.
87 Lettre à Albouy du 25 mars 1959.
88 Témoignage : Mrs Thamié, Testor.
89 AD 52J17 ; profession de foi communiste.
90 Allusion au discours de Capdenac contre De Gaulle.
91 Témoignage Mme Rabary.
92 Témoignage Dr Delpech : Delpech le maquisard, Ramadier « le planqué ».
93 AD 52J17.
94 J’ai fait faire des recherches avec insistance à la mairie et aux AD, en vain ; or depuis le 19e S, les procès verbaux existent au complet.
95 En 1947, la liste socialiste ne remportait que 46 % des suffrages mais la candidature Boyer compliquait les choses car pas vraiment hostile au maire qui, lui, remportait 52 % des suffrages de toute façon.
96 Témoignage de Mme Rabary : « On veut m’abattre, je tomberai seul » aurait-il déclaré.
97 Midi Libre du 10 mars 1959 et colloque G. Mollet...
98 Témoignage Mme Rabary.
99 R. Rouquette, vieux militant socialiste et 1er adjoint. François Mage, secrétaire de la section SFIO.
100 Midi Libre, 17 mars 1959.
101 Midi Libre, 17 mars et de nombreux témoignages.
102 D’après Mme Rabary.
103 Délibération du 22 mars 1959.
104 Témoignage de P. Thamié.
105 Archives R. Albouy. Jean son fils aîné. Boulloche, son ancien directeur de cabinet, ministre de l’Education de De Gaulle en souvenir de la Résistance à Londres.
106 P. Ramadier : « Les socialistes et l’exercice du pouvoir ».
107 Enregistrement conservé par R. Albouy.
108 Témoignage du Dr Maynadier.
109 Comptes-rendus du Midi Libre, Centre Presse, la Dépêche des 18 et 19 octobre 1961.
110 Express des 19 et 26 octobre 1961.
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