Laboulaye Édouard René Lefebvre de 1811-1883
p. 363-366
Texte intégral
1La renommée d’Édouard René de Laboulaye repose plus sur la pertinence de ses écrits sur le libéralisme et les questions constitutionnelles que sur sa carrière politique. C’est, au vrai, un auteur fécond, Le parti libéral, son programme et son avenir (1863) le consacre théoricien du libéralisme, d’un libéralisme œcuménique qui veut concilier le suffrage universel et les libertés, qui se place au-dessus des formes du gouvernement à condition que celui-ci respecte les libertés et la propriété. Ses Conversations sur la Constitution (1848) et la République Constitutionnelle (1871) ont inspiré les constituants de la Seconde et surtout de la Troisième République. Il acquiert aussi auprès de ses contemporains une notoriété comme auteur de contes tel Abdallah ou le trèfle à quatre feuilles (8 réimp.) ou comme pamphlétaire : Paris en Amérique (21 réimp. entre 1863 et 1887) ou encore le Prince Caniche (15 réimp.), satire antibonapartiste.
2Les ancêtres d’Édouard de Laboulaye, les Lefebvre, exerçaient la profession de marchands en Haute Normandie au XVIème siècle. Une branche s’installe à Paris à la fin du XVIIème siècle. L’arrière-grand-père d’Édouard, un Lefebvre, ajoute à son nom, en 1756, la particule de Laboulaye du nom d’un bois de bouleaux attaché à sa propriété. La noblesse est acquise par son grand-père Jean-Baptiste René. Né en 1743, celui-ci, d’abord négociant puis écuyer, avocat au Parlement, notaire au Châtelet, achète après son mariage avec Agnès Savin de la Guerche, fille d’un avocat au Parlement de Paris, une charge anoblissante, en 1785, de conseiller-secrétaire du Roi. Royaliste fervent, il lègue à ses enfants une fortune amoindrie après la Révolution. Aussi son fils Auguste René, le père d’Édouard, entre-t-il dans la fonction publique. Chef de bureau à l’administration des droits réunis, un des régisseurs de l’octroi de Paris, il meurt à 45 ans alors qu’Édouard n’a que 13 ans.
3Édouard René de Laboulaye est né le 18 janvier 1811, au 17 rue Portefoin, dans le quartier du Marais. Enfant précoce, il poursuit de brillantes études aux lycées Charlemagne, Saint-Louis, et Louis-le-Grand avant d’aborder le droit. Il obtient sa licence en 1833.
4Il entre alors dans la vie active. L’année précédente, il a épousé Virginie Paradis, de 15 ans son aînée, dont il eut un fils, Paul, le futur ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg de 1883 à 1891. Il s’essaye, tour à tour, à l’exploitation d’un domaine rural puis à l’industrie en achetant une fonderie de caractères d’imprimerie. Il persuade son frère, Charles, polytechnicien de quitter la carrière d’officier et de s’associer avec lui ; il le marie à la fille de son vendeur. Mais Édouard se retire de l’affaire en 1841, laissant la gestion à son frère, futur auteur d’un Dictionnaire des arts et manufactures.
5En réalité le droit demeure la passion d’Édouard de Laboulaye. Il poursuit ses études et s’inscrit comme avocat auprès de la cour d’appel de Paris, fonction qu’il n’exerce guère. En 1838, l’Académie des inscriptions et belles-lettres couronne son essai Histoire du droit de propriété foncière en Occident. Il publie en 1842 un essai sur la vie et la doctrine de Frédéric-Charles de Savigny et collabore à la Revue de législation et jurisprudence. Polyglotte (allemand, anglais, espagnol, italien) et grand voyageur, il noue des relations épistolaires avec de nombreux universitaires français et étrangers.
6En 1845 l’Académie des inscriptions et belles-lettres lui ouvre ses portes et le 20 mai 1849, bien qu’il n’ait pas soutenu un doctorat de droit, le ministre de l’Instruction publique lui confie la chaire de législation comparée au Collège de France dont il sera administrateur après 1873.
7Il jouit par ailleurs d’une confortable fortune. Veuf en 1841, il se remarie le 29 mai 1844 avec Valérie Michelin, fille d’un conseiller à la cour des comptes et petite-fille, par sa mère, de Tronçon du Coudray, avocat de Marie-Antoinette, qui lui apporte une dot de 121 000 francs. Les époux se classent parmi les cent ménages disposant à Paris d’une fortune supérieure à 200 000 francs. Édouard de Laboulaye se range parmi les 13,3 % de plus forts censitaires parisiens, d’après Adeline Daumard, mais semble peu attiré par la politique active sous la Monarchie de Juillet.
8En 1848 il se dit "républicain du lendemain et démocrate de la veille" (Considération sur la Constitution). En fait, le ralliement à la République relève d’une certaine indifférence à la forme du régime et découle, en grande partie, de son admiration pour les institutions libérales et démocratiques américaines qu’il analyse dans L’histoire des États-Unis (1855 et 1866) et dans ses traductions de l’unitarien Channing. Toujours américanophile, pendant la guerre de Sécession il préside la Conférence internationale pour l’abolition de l’esclavage et en 1875, l’Union franco-américaine créée en vue de célébrer le centenaire de la République américaine et pour aider, par souscription, Bartholdi à réaliser sa statue “La Liberté”. Selon lui, la France doit "prendre exemple sur l’Amérique où règne la liberté anglaise, dépouillée de l’écorce féodale".
9Opposé aux plébiscites de 1851 et 1852, Édouard de Laboulaye entre en politique active sous l’Empire. Son opposition au régime revêt deux formes : doctrinale et électorale. Ses cours attirent la jeunesse libérale. Ses écrits, ses articles publiés dans le Journal des Débats ou La Revue nationale qu’il fonde avec son éditeur Charpentier en 1860, et les ouvrages précités, véhiculent son hostilité au despotisme et à l’anarchie, son attachement à un libéralisme conservateur, garant de l’ordre mais soucieux de la souveraineté nationale.
10Il échoue aux élections en 1857, 1864 et 1869 à Paris ou Versailles et en 1866 à Strasbourg. Bien que concepteur de l’Union libérale il refuse de se présenter en 1863 sous l’égide de Thiers. Il répond en revanche aux sollicitations des Strasbourgeois en 1866 mais n’arrive pas à battre le candidat officiel. Pour lui faire oublier son échec ses électeurs lui offrent – cadeau symbolique- un encrier en argent ciselé. En 1870, il accepte cependant une mission demandée par Ollivier concernant l’organisation administrative de la ville de Paris et mène campagne en faveur du oui au plébiscite. Ses admirateurs ne comprennent pas ce ralliement à l’Empire même “parlementaire” ; ils manifestent à son cours au cri "rendez l’encrier".
11Après le 4 septembre 1870 il quitte Paris, se retire un temps en Normandie où il organise les soins à donner aux blessés puis rentre à Versailles le 16 mars 1871. Il y possède une maison. Il se présente alors comme un "républicain de raison " qui soutient un Thiers victorieux de la Commune. Élu le 2 juillet 1871 à l’Assemblée, il siège au Centre gauche, groupe qui réunit "des républicains de raison mais ce ne sont pas les moins fidèles", bref des partisans d’une République soucieuse "de l’ordre et de la liberté", des adeptes de la "modernisation" (discours prononcé le 19 mars 1872 en prenant la présidence du groupe).
12Il prend une part active aux débats parlementaires : sur les questions de l’enseignement supérieur, contre la loi sur l’Internationale. Proche de Thiers, il est favorable à une République qui donnerait une réelle autorité au Président de la République et est partisan d’un recours au référendum. Dès mai 1871 il publie La République constitutionnelle, seul régime viable qui implique, la "déclaration des droits individuels, (…) deux chambres, un pouvoir exécutif indépendant et responsable, un pouvoir judiciaire qui soumet au joug de la loi aussi bien ceux qui gouvernent que ceux qui sont gouvernés". Il joue un rôle essentiel à la commission des Trente et dans l’élaboration des lois de 1875. Si l’amendement présenté par lui le 28 janvier 1875 portant "que le gouvernement de la République se compose de deux chambres et d’un Président de la République, chef du pouvoir exécutif est rejeté à quelques voix, il n’empêche qu’il apparaît comme l’un des pères fondateurs des lois de 1875.
13Élu sénateur inamovible en décembre 1875, il demeure le garant des libertés. Il siège au Centre gauche. En 1877 il s’oppose à Mac-Mahon, et met en garde ses collègues sur les dangers "du pouvoir personnel" et ultérieurement, aux républicains anticléricaux. Passionné par les questions d’enseignement (La Liberté religieuse), il plaide pour la liberté de l’enseignement supérieur et s’oppose à l’article 7.
14 Affaibli, il ne participe plus guère aux travaux du Sénat à partir de 1882. La mort survient, subite, le 25 mai 1883, en son domicile professionnel, le Collège de France.
15Il meurt auréolé d’une notoriété (professeur au Collège de France, président de la Société d’économie politique de France, membre de l’Institut, correspondant de nombreuses universités étrangères), couvert de décorations (officier de la Légion d’honneur, de l’Instruction publique, commandeur de la Rose du Brésil, chevalier de l’ordre de Charles III d’Espagne), auteur d’une œuvre immense (on a recensé 418 articles, brochures ou ouvrages), possesseur d’une énorme fortune dont une riche bibliothèque de 4267 ouvrages.
16Ses héritiers, sa veuve qui lui survit jusqu’en 1919, son fils Paul alors ministre de la France à Lisbonne et son autre fils, Victor, (né du second lit) administrateur des postes et télégraphes, se partagent les biens. Il a laissé des legs, en homme généreux, à son domestique, ses concierges et une servante attachée à son service.
17Ses descendants directs font carrière dans la diplomatie, ceux de son frère dans l’armée.
Écrits de l’intéressé :
18Impossible de citer toutes les publications d’Édouard de Laboulaye. Les plus connues l’ont été dans le texte.
Bibliographie
Sources et bibliographie :
Philippe Brenier, Édouard René de Laboulaye (1811-1893), Université de Nanterre-Paris X, maîtrise, 1988, 240 p., dir. Ph. Vigier ; Les papiers d’Édouard Laboulaye sont dispersés entre : Gérard de Laboulaye, auteur d’un mémoire dactylographié Souvenirs de famille, 1940, consulté par Ph. Brenier ; Mme Chalot, Mme la vicomtesse de Lavaissière de Laverne, la Bibliothèque municipale de Versailles, des bibliothèques américaines.
A.N. dossier personnel, LH Légion d’honneur, F 17/21033, Collège de France ; A.D. Paris, DQ 7 11429 et 11435 testament olographe ;
H. Wallon, Notice sur la vie et les travaux d’Édouard de Laboulaye, Paris, Larose et Forcel, 1888, 83 p. ; Jean de Soto, "Édouard de Laboulaye", Revue d’histoire politique et constitutionnelle, avril-juin 1955, p. 114-150 ; P. Legendre, "Méditation sur l’esprit libéral. La leçon d’Édouard Laboulaye", Revue de droit public et de la science politique en France et à l’étranger, janv- fev.1971, p. 83-122.
Auteur
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Rosemonde Sanson
Maître de conférences. Université de Paris I
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