Carayon Latour Philippe Marie Joseph de 1824-1886
p. 248-251
Texte intégral
1Considéré à l’Assemblée nationale de 1871 comme un des plus fermes soutien du parti monarchiste légitimiste, ce représentant de la Gironde n’était pas d’ancienne noblesse. Philippe Marie Joseph de Carayon La Tour est né à Bordeaux le 10 avril 1824 d’une famille originaire du Tarn. Son grand-père, Philippe Carayon, né en 1735, dit "sieur de la Tour" épousa Marie Courrech, leur fils Jean Mathieu de Carayon La Tour (1770-1847) fut le véritable fondateur de la puissance sociale et politique de la famille. Une autre branche issue de Jean-Jacques Carayon frère de Philippe, se prolongea aux XVIIIème et XIXème siècles dans le Tarn et à Bordeaux sous le nom de Carayon-Talpayrac. Jean-Mathieu, ancien officier de cavalerie, resta receveur général de la Gironde de 1815 à 1847 et laissa la réputation d’un habile financier. Il possédait des propriétés importantes dans le Tarn, le Tarn-et-Garonne, la Haute-Garonne et la Gironde. En 1831, il était le censitaire le plus imposé de la Gironde ; à sa mort, il laissa un total de 11 700 000 francs à ses enfants dont 4 780 625 de rentes 3 % et 5 % sur l’État. Baron héréditaire par lettres patentes du 10 mai 1819, gentilhomme ordinaire de la Chambre du roi en 1825, il resta jusqu’en 1847 un des chefs du parti légitimiste dans le Sud-Ouest. Il avait épousé en 1809 Marie-Josèphe Pérignon fille du maréchal d’Empire, rallié plus tard aux Bourbons qui lui donnèrent les titres de pair de France et de marquis. De ce mariage naquirent cinq fils et une fille. Ainsi, Joseph de Carayon Latour appartient à une famille de noblesse récente qui a réussi au bout de deux générations à multiplier les alliances avec l’ancienne noblesse (Chateaubriand, les princes d’Hénin, de Lassus) et à augmenter sa fortune dans les propriétés foncières et viticoles du Sud-Ouest ainsi que dans les entreprises industrielles (ainsi la compagnie des Houillères et Fonderies de l’Aveyron avec les Rothschild, Decazes, Pillet-Will, Argout, Bonald, etc.). A la différence de son frère, Léopold, élève de Saint-Cyr, il fut élève de l’École polytechnique (1842) mais n’entreprit pas de carrière militaire et administrative ; il se contenta de gérer les nombreux intérêts de sa famille dont le domaine de Virelade acquis en 1851. Connu pour ses sympathies légitimistes, il se tint à l’écart de la vie politique sous le Second Empire à la différence de son frère Edmond rallié, du moins jusqu’en 1861. Il épousa en 1855 Isabelle, fille du baron de Lassus, mais n’eut pas d’enfant de ce mariage ; son épouse mourut en 1897 lors de l’incendie du bazar de la Charité.
2Le rôle social et politique de Carayon Latour commence en 1870 lorsqu’il commande le 3ème bataillon de mobiles de la Gironde détaché dans l’Est. Nommé lieutenant colonel du 89ème de mobiles il refuse ce grade. Cité à l’ordre du jour de l’armée après les combats devant Belfort, il fut ensuite interné en Suisse. C’est alors qu’il fut élu représentant de la Gironde à l’Assemblée nationale sur la liste conservatrice dirigée par Adolphe Thiers. Désormais, il devient la personnalité la plus marquante du légitimisme girondin avec le marquis Amédée de Lur Saluces alors que le duc Decazes est le chef de file des orléanistes. De 1871 à 1876, il continua à s’intéresser aux problèmes militaires et agronomiques. Nommé colonel d’un régiment territorial d’infanterie, il fut révoqué pour avoir prononcé un discours en l’honneur du comte de Chambord.
3Reconnu comme un des chefs du parti légitimiste sur le plan national, Carayon Latour avait été mandé en 1873 à Salzbourg auprès du comte de Chambord avec Lucien Brun et Cazenove de Pradines. Siégeant à l’extrême droite il fut de la réunion dite des réservoirs, signa la proposition pour le rétablissement de la monarchie le 15 juin 1874 et s’opposa aux lois constitutionnelles de 1875. Il avait, certes, collaboré à la chute de Thiers mais n’avait pas soutenu longtemps le ministère Broglie ; il eut aussi avec Challemel-Lacour une ardente polémique. Aux élections de février 1876, le baron fut battu dès le premier tour dans la 4ème circonscription de Bordeaux par Henri de Lur Saluces, candidat des républicains. Les élections d’octobre 1877 lui furent également défavorables : 5 423 voix se portèrent sur son nom contre 10 091 à Lur Saluces et 3 064 à un candidat bonapartiste. Enfin, il fut élu sénateur en février 1878 élu au 5ème tour de scrutin par 140 voix contre 135 à Victor Lefranc, le républicain des Landes. Il prit place toujours à l’extrême droite, il remplaça le général d’Aurelle de Paladines qui avait été son co-listier en février 1871. Au Sénat, il ne prit la parole que rarement : en 1879 en proposant d’accorder une pension annuelle aux familles des sergents de ville et aux soldats tués pendant la Commune ou morts des suites de leurs blessures, en juillet 1882 en présentant un rapport sur la destruction des loups.
4La vie sociale du baron fut importante aussi bien à Paris qu’à Bordeaux. Membre du comité des courses du Jockey-Club, du comité de la Société hippique de France et du conseil supérieur des Haras, Carayon Latour était reconnu comme un veneur distingué : sa meute avait obtenu en 1863 à Paris le grand prix d’honneur. Pionnier de l’agronomie, il fut également primé en 1867 pour son domaine de Virelade. A Bordeaux les trois principaux clubs royalistes avaient accepté le riche propriétaire foncier en leur rang : le Cercle de l’Union (1836), rendez-vous des légitimistes, le New Club Comédie (1860), de tendance plus orléaniste et le Club bordelais (1841), fréquenté surtout par les hommes d’affaires et les négociants. Avec le marquis de Lur Saluces, il fut un des mécènes les plus généreux des feuilles royalistes de la Gironde : ainsi en 1872, il est à l’origine de la création d’une société anonyme à capital variable pour l’achat et la publication d’un quotidien existant depuis 1831, La Guienne. D’autres feuilles suivirent : L’Électeur (1875), L’Ami du Peuple (1876), L’Ami de l’Ouvrier et du Soldat (1877).
5Carayon Latour cumulait les présidences et les responsabilités : le conseil d’administration de La Guienne, la société civile de Saint-Joseph de Tivoli, la grande école catholique de Bordeaux, le comité des écoles libres de la Gironde. Sous sa direction les légitimistes bordelais ont défendu avec passion l’action de l’Église dans l’éducation en s’appuyant sur les articles et les ouvrages de Pierre-Sébastien Laurentie, le directeur de l’Union et auteur de l’ouvrage Les crimes de l’éducation française.
6Les obsèques du sénateur, mort dans son château de Virelade le 16 septembre 1886, se déroulèrent à Bordeaux le 20 septembre. Elles furent en quelque sorte la dernière grande manifestation du légitimiste girondin avant le royalisme nouveau de l’Action française quelques années plus tard. Une foule nombreuse assistait à la cérémonie dans l’église Notre-Dame, au centre de la ville ; y assistèrent les membres de l’ancien bataillon des mobiles de la Gironde, les députations des Cercles catholiques et de très nombreuses associations dont il avait été fondateur, membre, président et très souvent le soutien moral et financier. Pas moins de huit discours furent prononcés sur sa tombe : le baron de Ravignan au nom de la droite du Sénat, le marquis de Lur Saluces pour le parti royaliste de la Gironde, Léon Colomes porte-parole de la société du 3ème bataillon des mobiles, le vicomte de Pelleport-Burète représentant les légionnaires de la Gironde, Crespy délégué du personnel du journal La Guienne, de Thézan envoyé par les royalistes du Gers, H. Grossard au nom des écoles libres de la Gironde, enfin le baron Lambert de Sainte-Croix chargé d’un message des princes d’Orléans. Ces interventions illustrent bien les activités débordantes du baron Joseph de Carayon Latour pendant les années 1870 à 1886 dans les domaines militaire, politique et philanthropique. Très riche, propriétaire terrien, spécialiste de la viticulture et de la vénerie, il était devenu après la guerre de 1870 grâce à son action patriotique un des chefs incontestés du mouvement légitimiste aussi bien en Gironde que sur le plan national et s’était rallié en 1883 aux princes d’Orléans. Le buste du baron, œuvre du sculpteur Chapus et résultat d’une souscription publique, fut installé après sa mort dans la mairie de Bordeaux à côté du drapeau du 3ème bataillon des mobiles. Sur le plan national, Carayon Latour faisait partie de la haute autorité collégiale qui gouvernait les chevau-légers en compagnie de Blacas, Dreux-Brézé, Cazenove de Pradines et La Bouillerie. Le rôle de ce "bureau politique" fut considérable de 1871 à 1876 comme le montrent les nombreux témoignages et les récentes études sur cette période.
7 Le baron n’eut pas de descendance directe. Ses frères Henri (1818-1847) et Léopold (1822-1890) furent officiers et ne laissèrent pas de postérité mâle, un autre frère, Amédée (1813-1855), fut compositeur, protecteur des lettres et des arts. Sa sœur Mélanie (née en 1815) épousa en 1839 le fils du vicomte de Curzay, le préfet de la Gironde qui, en juillet 1830, avait voulu résister à l’émeute et faillit périr de sa fidélité à Charles X. Un autre frère, Edmond (1811-1887), fut député du Tarn de 1840 à 1861 et défenseur ardent des intérêts catholiques et monarchistes ; il avait épousé Henriette de Chateaubriand (1824-1903), petite-nièce du célèbre vicomte. Leur fils Henri (1850-1916) hérita du titre de baron et des propriétés, spécialement les châteaux de Grenade à Saint-Selve et de Virelade avec d’importants vignobles et de magnifiques garennes. Le baron Henri de Carayon, ancien saint-cyrien, officier jusqu’en octobre 1915, était aussi un des mécènes du Nouvelliste de Bordeaux, le journal catholique. Dernier du nom, il avait épousé Marguerite d’Alsace d’Hénin, quatre de ses filles se marièrent à des aristocrates français (Villeneuve, Goulaine, Bertoulet, Moré-Pontgibaud) la cinquième entra en religion. Ainsi, la famille de Carayon Latour après avoir fourni trois illustres acteurs dans la vie politique et économique du XIXème siècle comme propriétaires terriens, entrepreneurs industriels et défenseurs de la cause catholique s’est fondue dans la noblesse parisienne ou provinciale. De nos jours, une rue au centre de Bordeaux dans le quartier de Mériadec porte le nom de Carayon Latour en mémoire de la campagne de 1870 à la tête du 3ème bataillon des mobiles de la Gironde et comme exemple de la philanthropie du grand notable catholique et monarchiste.
Écrits de l’intéressé :
8Quelques mots sur l’industrie chevaline en France, Bordeaux, imp. Ve J. Dupuy, 1860, 32 p. ; Mémoire sur la propriété de Virelade, Bordeaux, imp. A. Bord, 1866, 44 p.
Bibliographie
Bibliographie :
René de la Croix duc de Castries, Le grand refus du comte de Chambord. La légitimité et les tentatives de restauration de 1830 à 1886, Paris, Hachette, 1970, 383 p. ; Noël Desjoyeaux, La fusion monarchique (1848-1873), Paris, Plon, 1913, 485 p. ; Statistique générale du département de la Gironde, Bordeaux, Féret et fils, 1889, p. 119-120 ; Charles Chesnelong, La campagne monarchique d’octobre 1873, Paris, Plon, 1895, 55 p. ; Jean et Bernard Guérin, Des hommes et des activités autour d’un demi-siècle, Bordeaux, éd. B.E.B., 1957, p. 138-139 ; Philippe Levillain, "Un chevau-léger de 1871 à 1875 : Joseph de la Bouillerie", Revue historique, n° 521, janv-mars 1977, p. 81-119 ; R. Locke, French Légitimas and the Politics of moral Order in the Early Third Républic, Princeton University Press, 1974, 322 p. ; Huguette Souques, Les milieux royalistes à Bordeaux au début de la troisième République, Université de Bordeaux III, maîtrise, 1971 ; Stéphane Bailanger, Joseph Carayon Latour (1824- 1886), Université de Bordeaux III, maîtrise, 1994, 105 p. et annexes, dir. J-C. Drouin.
Auteur
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Jean-Claude Drouin
Maître de conférences. Université de Bordeaux III
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