Chapitre XV. Les forges
p. 349-387
Texte intégral
1Comme l’ont maintes fois souligné les Luxembourgeois dans diverses représentations adressées au gouvernement de Bruxelles au cours du XVIIIe siècle, la province de Luxembourg est alors quasiment dépourvue d’industrie. L’une des seules activités peu ou prou « industrielle » – quoiqu’en l’occurrence le terme paraisse anachronique – est la forge. Freinée par la guerre de Trente Ans1, elle reprend un certain dynamisme au début du XVIIIe siècle. Cet élan est couronné par une période de prospérité maximale vers la fin de la première moitié du siècle, mais les problèmes auxquels elle doit alors faire face entraînent un recul progressif, préludant à la « crise » de la métallurgie luxembourgeoise de la fin du siècle.
1) FORGE ET NOBLESSE
2Le problème de la dérogeance ne se pose pas aux XVIIe et XVIIIe siècles2. En effet, tout comme en France3, l’exploitation des forges est un privilège terrien et, bien souvent, ne constitue qu’une annexe de la seigneurie. Plus tard, lorsque certains établissements prendront un caractère plus industriel, les édits de 1694, puis de 17364 auront déjà écarté toute menace de dérogeance pour les maîtres de forges nobles.
3Bien avant le XVIIIe siècle, des octrois ont été accordés à certains nobles pour ériger des forges sur leurs terres : en 1564, Bernard d’Everlange, écuyer, lieutenant-prévôt d’Arlon et seigneur du Châtelet, obtient l’autorisation d’ériger une usine sur la Rulles5. De même, la forge du Prince est érigée en 1547 par Gabriel de Busleiden6, celle de Mellier-Haut en 1617 par François de Gosée7, celle de Grandvoir en 1668 par François de Valfleury, seigneur de Batilly8, etc.
4Cependant, au XVIIIe siècle, la forge devient un véritable monopole de la noblesse9 (tableau N° 71).
5Entre 1701 et 1783, il est très exceptionnel qu’une forge soit détenue par un roturier10 puisque les nobles représentent au minimum 80,5 % (en 1727) des propriétaires. Si nos renseignements sont moins complets pour 1661, le nombre de dix roturiers est cependant très élevé par rapport aux périodes postérieures. Ceci s’explique notamment, d’une part par l’anoblissement à la fin du XVIIe siècle (1676 et 1681) de deux branches de la famille Marchant qui, en 1661, possèdent quatre forges, d’autre part par la disparition des Poschet11 (deux forges), remplacés par les Piret (anoblis en 1648) et de l’Espine, et celle des Roussel (deux forges) également au profit des Piret.
6Autour de 1783 s’amorce une prise en mains de certaines usines, devenues difficiles à gérer pour leurs propriétaires – nous en verrons les causes –, par des individus pourvus des capitaux nécessaires et parfois roturiers (les frères Chapel, négociants, les Collart etc.). Ce phénomène ne fera que s’accentuer entre 1783 et 1795.
2) LES MAÎTRES DE FORGES : CONCENTRATIONS FAMILIALES ET RÉUSSITES INDIVIDUELLES
7Parmi les familles propriétaires de forges, certaines en possèdent plusieurs (tableau N° 72). Mais cette concentration subit des variations au cours du siècle, selon les règlements de successions, les alliances et parfois les achats et ventes. La période de concentration familiale la plus forte recouvre environ la première moitié du XVIIIe siècle, avec un maximum à son début (tableaux N° 73 et 74).
8Les plus fortes concentrations du début du siècle sont réalisées par les familles Piret (sept forges) et Marchant (six forges) (tableau N° 75).
9Les Piret sont alors représentés par les deux branches issues des fils de Jean, descendant de hobereaux d’origine brabançonne, lui-même anobli en 1660, maître de forges de Prelle et Sainte-Ode vers la mi-XVIIe siècle. Celui-ci, entrepreneur dynamique, accroît en outre ses possessions par la fondation, vers 1656, de la forge de Berg et du fourneau de Rollingen12. Son fils aîné, Lambert, hérite de ses usines et épouse en 1678 M.-Albertine-Salomée Poschet, issue d’une famille de grands industriels d’Entre-Sambre-et-Meuse (généalogie p. 488) qui lui apporte l’usine de Saint-Léger.
10Après avoir pris à bail la forge de Montauban-Buzenol dont les propriétaires (Joseph-Louis Jacquesse et Philippe de Nothumb) sont en proie à de nombreux procès, il leur rachète leurs parts entre 1690 et 170013. Parallèlement son frère Thomas, lequel n’a pas reçu de forge en héritage de son père, épouse en 1685 Jeanne-Hyacinthe Poschet, soeur de la femme de Lambert, qui lui apporte dans sa corbeille de noces la forge et le fourneau du Châtelet. Très vite, il agrandit son affaire : en 1693 par échange avec les héritiers de Gérard Roussel, de quelques terres et rentes foncières contre la forge des Epioux-Bas (ou Roussel) et le fourneau de Rubbay (ou Pierrard), à proximité des excellentes minières du Bas-Luxembourg. Puis, vers 1700, il prend à ferme la fenderie de Muno qu’il conservera jusqu’en 171714.
11Ainsi, au début du XVIIIe siècle, la famille Piret se trouve à la tête de sept forges (sans compter les fourneaux), réparties en deux groupes15, grâce à la réunion d’une grande partie de l’héritage des Poschet – dont le dernier descendant mâle luxembourgeois meurt en 1684 – à leurs possessions, par le mariage de deux soeurs Poschet avec deux frères Piret. Nous avons souligné précédemment l’importance des alliances matrimoniales dans le processus de la mobilité sociale16 : les Piret, quoique nouvellement nobles, ne dédaignent pas de s’unir à une famille roturière qui leur assure la première place dans la sidérurgie de la province.
Tableau № 71 : LES PROPRIÉTAIRES DE FORGES NOBLES ET ROTURIERS LAÏCS PAR RAPPORT AU TOTAL DES FORGES (POSSÉDÉES PAR DES LAÏCS) EN ACTIVITÉ AUX DIFFÉRENTES PÉRIODES

I = Total des forges en activité ; II = Total des forges dont le propriétaire nous est connu ; III = Total des propriétaires nobles et % par rapport à I et II ; IV = Total des propriétaires roturiers
a)
a) Liste publiée par le Dr GLAESENER, in Le Grand-Duché de Luxembourg historique et pittoresque, Diekirch, 1885, p. 145. b b) AGL, A IV 34, « plan des feux », 1701.
c) AGL, A XIII 1, « Les taxes des forges », complétées par « l’Etat du dénombrement des feux de la province de Luxembourg », publié par J. FELSENHART in « Relations de la province de Luxembourg avec le Gouvernement général des Pays-Bas autrichiens 1716-1744 » chap II (1723 I , , . 1727), AIAL, t. 19-20, 1888, pp. 309-310.
d) Liste publiée par Joseph WAGNER in La Sidérurgie luxembourgeoise avant la découverte du gisement des minettes, Diekirch 1921, p. 63.
e) Enquête gouvernementale de 1764 publiée par A SPRUNCK in « Quelques pages d l’histoire métallurgique luxembourgeois sous le régime e e e e r . n s s e e e e se , autrichien », Revue technique luxembourgeoise n° 4, 1952, pp. 228-239 ; complétée par E. TANDEL, Les Communes luxembourgeoises, t. 1, 1889, pp. 318 et ss.
f) Liste établie par nos soins, d’après des renseignements recueillis dans les actes notariés, fonds privés et diverses publications.
g)
Tableau statistique des usines à fer du département des forêts du 15 ventôse an XIII publié par M. UNGEHEUER in Die Entwicklungsgeschich , , der luxemburgischen Eisenindustrie im XIX. Jahrhundert, Luxembourg 1910, pp. 106-145.
h) Il y a eu trois créations nouvelles depuis la période précédente : Berbourg (1755), Rabais (1757) et Soliveau (1750).
Non comptées les forges de la Claireau et Berchiwé, reprises par la « Société française » dont nous reparlerons plus loin.
Sont comprises dans cette rubrique les deux forges du Pont d’Oye et du Prince, appartenant alors à l’Etat.
N.B. : Notre documentation n’est pas toujours complète, car certaines forges sont abandonnées peu après leur érection ou leur remise en marche. De plus les listes que nous avons utilisées présentent toujours des lacunes Nous avons exclu de nos statistiques les forges de l’abbaye d’Orval qui . resteront sa propriété jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.
Tableau N° 72 : LES PRINCIPAUX ÉTABLISSEMENTS SIDÉRURGIQUES ET LEURS PROPRIÉTAIRES SUCCESSIFS

Tableau N° 73 : NOMBRE DE FAMILLES PROPRIÉTAIRES PAR RAPPORT AU NOMBRE DE FORGES (DONT LES PROPRIÉTAIRES SONT CONNUS) (en nombres absolus)

a) Ne sont pas comprises les forges du Pont d’Oye et du Prince, appartenant alors à l’Etat.
Tableau N° 74 : NOMBRE MOYEN DE FORGES POSSÉDÉES PAR LES FAMILLES PROPRIÉTAIRES D’UN MINIMUM DE DEUX USINES

a) Nombre de forges possédées par ce nombre restreint de familles.
Tableau N° 75 : LES FAMILLES AYANT POSSÉDÉ AU MOINS DEUX FORGES AUX DIFFÉRENTES PÉRIODES

roturiers
► changement de propriété d’une ou de plusieurs usines par héritage ou vente
12Une autre famille acquiert, entre la fin du XVIIe et le début du XVIIIe siècle, une certaine puissance dans la forge luxembourgeoise : les Marchant qui, eux, constituent leur patrimoine essentiellement par achats de forges (parfois déclinantes et qu’ils remettent en activité, telle Buzenol)17. Pour ces deux familles – Piret et Marchant –, la période comprise entre les dernières années du XVIIe siècle et les premières décennies du XVIIIe siècle marque leur apogée dans l’industrie métallurgique luxembourgeoise. Entrepreneurs dynamiques, ils ont profité du besoin de renaissance de cette industrie après les troubles du XVIIe siècle.
13Même lorsque ces établissements passent à un autre lignage au cours du XVIIIe siècle, ils restent pour la plupart dans un même réseau familial créé par les alliances. L’usine de Berg devient en 1708 la propriété de Jean-Baptiste de Blochausen, par son mariage avec Suzanne-Lambertine Piret, petite-fille de Jean qui avait érigé cette forge en 165518. Elle restera à la famille de Blochausen au-delà de la Révolution Française (tableau N° 72). Ce n’est qu’en 1764, par la vente des forges Roussel et Pierrard par M.-Suzanne Van Buel, veuve Piret, à J.-François Wendel de Longlaville, qu’une partie des usines sort véritablement de la famille19. A cette époque, les trois établissements de Prelle, Sainte-Ode et Montauban-Buzenol sont déjà passés aux Racine d’Ormoy par le mariage de Jean-Philippe avec Suzanne-Françoise de Piret en 1738. Confrontés à des difficultés – dont il sera question plus loin –, ceux-ci les vendront dès 1766 aux Goër-Gilman, banquiers liégeois. Seule une branche Piret se maintiendra aux forges du Châtelet jusqu’en 1776 ; alors victime des mêmes problèmes, elle vendra celles-ci à l’abbaye de Saint-Hubert20. L’oeuvre de concentration de Jean Piret et de ses fils est donc progressivement anéantie entre 1764 et 1776.
14C’est également par le jeu des alliances que la famille Marchant se départit très vite des deux établissements de Bologne et de la Trapperie (1714), au profit de la famille de Baillet21. Le fourneau et la forge de Buzenol (ou Habaye), quoique restés la propriété des Marchant jusqu’en 1743, sont hors de fonctionnement au moins depuis 171422. De même, vers 1750-1760, la forge de Dommeldange, pourtant en pleine prospérité, est vendue au baron d’Arnoult de Soleuvre23. Les Marchant ne possédant plus que les usines d’Ansembourg ont alors largement abandonné la forge qui leur avait permis de s’élever socialement dans la première moitié du siècle24.
15Parallèlement les Baillet, entrés dans la métallurgie grâce à l’héritage d’une part des Marchant échue à Servais-François, non seulement conservent cette part, mais la complètent par des acquisitions entre 1727 et 1776 ; date à laquelle les usines de la Trapperie, Bologne et Neupont sont vendues par la comtesse douairière de Baillet la Tour, la famille s’étant installée à Anvers et se souciant peu de faire face au déclin – alors amorcé – de ces établissements25.
16Même à la plus belle période des concentrations familiales autour des Piret et Marchant au début du siècle, le groupe d’usines le plus puissant est celui du marquis Jacques de Raggy26, propriétaire des forges du Pont d’Oye, du Prince, des Epioux-Hauts et de Mellier-Bas. Celui-ci, issu d’une illustre famille génoise, maître de camp de cavalerie et capitaine des gardes du lieutenant-gouverneur des Pays-Bas, épouse en 1661 Jeanne-Ersille de Montecuculli27 qui lui apporte une dot impressionnante : outre les usines et terres patrimoniales du Pont d’Oye, la grande seigneurie de Thiaumont et les usines des Epioux, Mellier et Châtillon, ce qui place le nouveau maître de forges immédiatement après la riche abbaye d’Orval dans la hiérarchie des fortunes privées28. Grâce à la compétence de ses auxiliaires29 et de son épouse, décédée en 1713, son fils François-Laurent hérite d’usines en pleine activité. Elles le demeureront jusqu’à sa mort en 1742, bien que – à l’inverse des Piret et des Marchant – il s’en soit fort peu occupé personnellement. La décadence progressive des Bost-Moulin, héritiers du Pont d’Oye, les poussera à se défaire de leurs usines, acquises l’une après l’autre par le duc de Corswaren-Looz, seigneur de Sainte-Marie et déjà maître de forges à Mellier-Haut30. Ce dernier se conforme à la tactique que le premier mari de sa femme, Henri Henriquez, avait employée maintes fois avec bonheur pour élargir son patrimoine31 : il se fait créditeur des Bost-Moulin jusqu’au jour où il se substitue à eux dans la propriété de leurs biens. En 1750, il leur rachète la forge et le fourneau de Mellier-Bas, constituant ainsi un ensemble de deux forges et deux fourneaux dans la région de Mellier ; puis, en 1762, la seigneurie de Thiaumont. Son héritier acquiert le 5 mars 1790 tout le reste de la succession des Bost-Moulin, en particulier les forges des Epioux, du Prince et du Pont d’Oye avec les fourneaux du Prince, Châtillon et Luxeroth, ainsi que le château du Pont d’Oye et ses dépendances, pour 60.000 écus dont 40.125 devront être versés aux créditeurs du marquis. Le neveu du duc devient ainsi le plus important des métallurgistes luxembourgeois, avec cinq fourneaux et six forges32.
17Hormis ces grands groupes d’usines, constitués par apports de capitaux souvent grâce aux alliances et héritages, certains maîtres de forges, sans parvenir à la puissance des familles dont nous venons de parler, font preuve de dynamisme et de compétence, facteurs de réussite individuelle, sinon familiale. Lambert Jacques33, mentionné pour la première fois en 1667, est alors « facteur »34 des forges des Epioux ; en 1673, il est intendant général des usines de Jacques de Raggy, marquis du Pont d’Oye, ce dernier ne prenant aucune part à ces affaires. Après la fin de son bail, en 1680, on le retrouve propriétaire du fourneau de Rawé et toujours au service du marquis du Pont d’Oye, en tant que maître de forges aux Epioux. Parallèlement, de 1685 à 1701, il amodie la fenderie de Muno (dont nous ignorons le nom du propriétaire). Par son second mariage35 avec Marie de Valfleury, il lie la destinée des Jacques à celle des usines de Grandvoir, construites en 1668 par le père de sa femme36. Ayant commencé par louer ces établissements au profit de sa belle-mère, pour 100 patacons par an, il abandonne bientôt son bail à Servais-François de Marchant, de la Trapperie, jusqu’en 1707. Son fils, Lambert II, héritera des forges de Grandvoir et du fourneau de Rawé, puis sera anobli en 1727. Ces forges resteront aux mains des Jacques jusqu’à la Révolution. Grâce à la compétence d’un simple facteur de forges – laquelle lui valut probablement son second mariage – s’est constituée une lignée de maîtres de forges qui devait se maintenir pendant plus d’un siècle37.
18Peu de nouvelles usines sont érigées au cours du XVIIIe siècle38, et seulement deux par des nobles. Le 28 août 1755, Jean-Philippe, baron d’Arnoult et de Soleuvre, seigneur de Berbourg, obtient de l’impératrice un octroi pour faire construire dans cette seigneurie
« une forge fourneau et platinerie pour y fondre, battre et fendre le fer et ensuite le convertir en tels ouvrages qu’il trouvera lui être avantageux et au public, surtout en canons de fusils don il n’y auroit point de fabrique dans toute nôtre dite Province »39.
19De même en 1768, le baron de Cassal fait construire un fourneau et une affinerie sur sa seigneurie de Fischbach40.
3) CONDITIONS JURIDIQUES, TAXES ET IMPOSITIONS
20Nous avons déjà signalé que la plupart des établissements prospères dans la première moitié du siècle connaissent ensuite des difficultés. Il est nécessaire pour comprendre ce retournement d’analyser leurs conditions d’exploitation et leur évolution.
21Juridiquement, d’après l’ordonnance du 13 août 1663, en vigueur – théoriquement – jusqu’en 1791, la mine appartient au propriétaire du sol ou à son usufruitier. Le propriétaire peut donc librement exploiter ou faire exploiter ses mines. Il n’existe aucune condition particulière à propos de la propriété minière en profondeur du sol41. Mais dans la pratique, il en est tout autrement. En principe, avant d’ériger une forge, il faut obtenir un octroi du souverain42, stipulant les conditions requises. Généralement, le nouveau maître de forges doit payer une redevance annuelle pour les cours d’eau utilisés ; les bois dans lesquels il peut s’approvisionner sont minutieusement désignés et les quantités fixées, avec en outre une redevance à verser s’il s’agit de bois domaniaux. Pour l’extraction du minerai de fer – d’après les quelques exemples dont nous disposons –, le bénéficiaire obtient le droit d’extraire pendant un nombre d’années limité, dans un rayon précisé, à condition d’indemniser les propriétaires et de verser une redevance à l’Etat43. A la fin du XVIIe siècle, les conditions se font de plus en plus laxistes : le 22 juin 1672, Guillaume Marchant, maître de forges à la Trapperie, obtient le droit d’extraire du minerai de fer partout où il le jugera convenable et sans limitation dans le temps, contre le versement de 840 fl. (une fois) au receveur des Domaines, et la fourniture (une fois) de 600 boulets de canon du calibre six à sept livres et 200 du calibre cinq livres, aux magasins de l’intendance44. Lorsqu’en 1755 le baron d’Arnoult de Soleuvre érige la forge et la platinerie de Berbourg, il obtient des conditions particulièrement avantageuses. Lui aussi peut
« tirer la mine où il pourra la trouver dans notre dite province »,
22contre une redevance annuelle de 18 fl. et pour un temps illimité45 ; en outre, l’article 6 de l’octroi stipule
« qu’il lui soit permis de faire entrer dans notre dite province exempts de droits, les vieux fer et les charbons de terre dont il pourrait avoir besoin pour sa fabrique pour 10 ans ; et finalement qu’eu égard aux grands frais à faire pour l’établissement de ces usines, nous voulussions encore lui accorder l’exemption des aides et subsides pour 10 ans »46.
23Le but de la souveraine était d’encourager la création d’industries de transformation du fer au Luxembourg.
24Les taxes payées par les maîtres de forges varient généralement selon l’importance prise par les usines. Une redevance annuelle, prix de « l’arrentement » pour la place, est versée au seigneur du lieu : ainsi, pour chacune des forges de Mellier-Bas et Mellier-Haut, l’octroi de 1617 prévoit une redevance de 50 fl. par an, en faveur des seigneurs de Neufchâteau. Celle-ci, restée fixe jusqu’en 1739, monte, en 1752, à 55 fl. 14 sols 2 deniers pour la première et 57 fl. 8 sols pour la seconde47. Les usines du Pont d’Oye et du Prince sont, en 1648, globalement soumises à une taxe de 16 fl., et à la fourniture de 400 livres de fer48.
25Les redevances pour l’utilisation des cours d’eau sont ordinairement faibles : l’usine du Châtelet verse à cet effet, à la fin du XVIIe siècle, 16 fl. 16 sols et en 1752, 19 fl. 12 sols. Pour la recherche du minerai, celle de Mellier-Haut doit, jusqu’en 1758, acquitter une redevance annuelle de 31 fl. montée par la suite à 35 fl.49. Celles de la Trapperie, Bologne et Buzenol sont taxées, globalement, à 21 fl. par an50.
26Mais l’impôt le plus lourd pesant sur les usines est sans doute leur part dans les aides et subsides (tableau N° 76).
27Ces indications – bien que trop fragmentaires – révèlent une recrudescence de l’impôt dans les trente premières années du XVIIIe siècle. Ceci s’explique, sans doute, par l’accroissement de la prospérité de ces entreprises pendant cette période faste pour la sidérurgie, de même que par l’augmentation générale des contributions, imposée par le souverain pour les besoins de la monarchie autrichienne.
28On constate la nette prépondérance du groupe du Pont d’Oye51, estimé d’après un document de 172752 à 12 feux53, soit l’équivalent de grosses bourgades telles que Vianden (12½ feux), Saint-Vith (8 feux) ou Virton (14 feux), tandis que les 23 usines mentionnées dans la même liste totalisent 481/2 feux54. Cependant, au moins jusqu’à l’avènement de Marie-Thérèse, les propriétaires du Pont d’Oye n’eurent pas à payer l’impôt. Lors de l’octroi de 1560, le bénéficiaire avait été exonéré de toutes charges, tant ordinaires qu’extraordinaires. Ce principe ayant été contesté en 1668 par le Prince de Chimay alors gouverneur, celui-ci perdit sa cause et Charles II (d’Espagne), par lettres patentes du 18 avril 1668, réaffranchit la seigneurie et les forges du Pont d’Oye55. Plus tard, en 1736, ce privilège ayant été violemment combattu par les Etats, l’archiduchesse Elisabeth, gouvernante générale des Pays-Bas, le réaffirme par un décret d’exception stipulant qu’il serait limité à la vie du marquis56. En 1743, lorsque Charles-Christophe du Bost-Moulin hérite du Pont d’Oye, ces biens sont de nouveau imposés. Mais celui-ci, à force de requêtes, obtient en 1750 une nouvelle exemption, malgré l’opposition des nobles luxembourgeois manifestée dans les remontrances de l’Etat noble57. A nouveau, les Bost-Moulin bénéficient de l’appui de la58 souveraine .
4) DE MAUVAISES CONDITIONS NATURELLES D’EXPLOITATION
29L’exploitation des forges est également liée à des conditions naturelles dont la dégradation, au XVIIIe siècle, conduit progressivement à une véritable crise de la métallurgie luxembourgeoise à la fin de l’Ancien Régime.
A. L’eau : un problème permanent
30La force motrice utilisée étant l’eau, les usines sont érigées à proximité des rivières auprès desquelles on constitue des étangs permettant de faire des réserves. Or, la plupart des usines souffrent du manque d’eau pendant une partie de l’année, surtout lors des années sèches. Même le groupe du Pont d’Oye, alimenté par la Rulles, doit faire face à ce problème, pourtant minimisé par l’augmentation de la superficie des viviers. En 1746 notamment, la forge du Pont d’Oye chôme pendant cinq mois et le fourneau de Luxeroth pendant plus de quatre mois59. Celle du Châtelet chôme régulièrement pendant les trois mois d’été60. Malgré les nombreux aménagements et réparations de leur étang au cours du XVIIIe siècle, les forges de la Trapperie souffrent continuellement de l’insuffisance de leurs réserves61. A la Sauvage, le haut-fourneau peut fonctionner pendant dix mois de l’année, grâce à l’eau du Roerbach recueillie dans un récipient accosté au haut-fourneau : après avoir été utilisée une fois, cette eau doit former un étang destiné à donner la force nécessaire au fonctionnement de la forge. Mais malgré ce système ingénieux, celle-ci ne parvient pas à maintenir son activité plus d’une demi-année62. Problème permanent, celui de l’alimentation en eau n’est pas typique du XVIIIe siècle.
B. Le bois : pénurie progressive
31Par contre, celui de l’approvisionnement en bois connaît une acuité particulière à cette époque. En effet, le bois est le seul combustible utilisé ; or, un certain nombre de maîtres de forges n’en possèdent pas en propre63, et même, dans le cas contraire, ils ne disposent jamais de quantités suffisantes. Aussi les lettres d’octroi précisent-elles les forêts domaniales dans lesquelles chacun doit s’approvisionner. Les bois y sont vendus en hausse et traditionnellement – au moins depuis le XVIIe siècle64 – les maîtres de forges s’entendent entre eux pour en maintenir le prix le plus bas possible. En 1700, pris à leur propre piège, quelques-uns envoient une pétition contre l’abbaye d’Orval qui, par des conventions, s’est faite adjudicataire « à tel prix que ce fut » de tous les bois de la gruerie de Chiny et les a donc obtenus65. En 1744, les maîtres de forges du Pont d’Oye, du Châtelet et de la Trapperie sont dénoncés par un fonctionnaire, mais sans résultat66. Ces ententes se reproduisent en 1753, 1770 et jusqu’à 1775, les receveurs domaniaux ne pouvant que constater les faits67. Mais ces coalitions ne sont pas permanentes et se dénouent en cas d’excédent de la demande sur l’offre68.
Tableau N° 76 : MONTANT DES AIDES ET SUBSIDES (AIDES + SUBSIDES + SUBSIDE POUR LA COUR) PAYÉS PAR CERTAINES USINES (en florins brabants divisés en sols et deniers)

a) D’après M. BOURGUIGNON : « Les Usines du bassin de la Rulles », in AI AL, t. 58, 1827, pp. 67-68.
b) Ibid, pp. 102-103.
c) Ibid, p. 131.
d) J. MERSCH, « Les barons d’Huart », in Biographie Nationale, fasc. 17, t. 9,1969, pp. 230-231.
e) M. BOURGUIGNON, « Les Usines... », op. cit., t. 57, 1926, pp. 70-71.
f) AGL, A XIII 1, taxe des forges (autour de 1725).
g) Evaluation comprenant l’aide sans le subside normal ni celui « pour la Cour ».
h) Evaluation ne comprenant que le subside « pour la Cour ».
N.B. : Pour le Pont d’Oye, il s’agit seulement de ce qui « aurait dû » être payé puisqu’à cette époque les usines sont
32Acquérant leur bois à bas prix, les maîtres de forges n’hésitent pas à dépasser les limites de leurs octrois et à s’approvisionner partout où ils le peuvent, provoquant peu à peu une véritable disette de ce combustible dans la province69. A tel point que le gouvernement commence à s’en inquiéter : par une ordonnance du 20 décembre 1728, défense est faite aux particuliers d’aliéner leur part de bois de chauffage dans les bois communaux. Plus tard, le 5 décembre 1735, un règlement assigne aux usagers des parcelles limitées en-dehors desquelles ils ne peuvent procéder à des coupes. Puis une nouvelle ordonnance du 10 avril 1742 interdit aux communautés de vendre le bois de leurs « virées » en racines avant la recroissance complète. Une dernière ordonnance, en 1754, réduit, certes, la durée des coupes de soixante à trente ans, mais à condition de laisser de quoi assurer le reboisement. Toutes ces mesures s’étant révélées insuffisantes, il fallut même interdire l’exportation du bois de construction70.
33Malgré ces efforts, la situation est loin de s’améliorer et l’on peut lire dans un rapport écrit en 1762 par le baron d’Huart, maître de forges à la Sauvage, louant le développement de l’industrie du fer au Luxembourg :
« Mais en revanche, ces forges ainsi multipliées consomment une grande quantité de bois qui ont été pour la plupart si mal ménagés avant le règlement du 30 décembre 1754 qu’il faudra bien du temps pour les remettre en règle... Entre temps le prix en augmente considérablement et au point même que plusieurs de ces maîtres de forges ne seront pas en état de faire aller leurs usines parceque... ils devroient vendre leurs fers à perte »71.
34C’est ce problème de la rareté et de la cherté du bois qui fait sauter le dernier maillon du groupe Piret en 1776. Dans l’acte de vente de leur seigneurie du Châtelet au profit de l’abbaye de Saint-Hubert, François-Hyacinthe et Maximilien-Louis de Piret évoquent
« [la] difficulté de continuer à soutenir leur forgerie dans l’activité convenable comme ils ont fait jusqu’à ces dernières années, et cela principalement par rapport à la cherté et rareté du bois, qui est la principale cause qui les conduit à se défaire de leur forgerie et considérant qu’ils ne peuvent rencontrer personne qui voulut leur en donner un prix raisonnable à raison que personne peut s’exposer aux mêmes chèreté et rareté des bois... [l’abbé de St-Hubert est] le seul et unique qui dans la disette actuelle des dits bois puisse alimenter en charbons la dite forgerie en fournissant le surplus de ce qu’elle ne pourroit se procurer dans les bois domaniaux »72 ;
35en vertu de quoi ils optent pour la vente au riche abbé. On apprend par le même acte qu’ils ont contracté au moins 16.000 écus de dettes. Les termes de ce document montrent que les difficultés rencontrées par les Piret ne leur sont pas propres.
36Les forges situées à proximité de la frontière lorraine connaissent parfois un autre genre de problème au regard de leur approvisionnement en bois. Ainsi, celle de la Sauvage, érigée alors que la province comprenait encore les bailliages de Villers-la-Montagne et Longuyon (luxembourgeois jusqu’en 1603), devait à l’origine se ravitailler dans les forêts de Saloment, Rimont etc., proches de l’usine73. Par la suite, lorsque ces régions furent détachées du Luxembourg, grâce à des accords de réciprocité luxembourgo-lorrains, le maître de forges jouissait – moyennant l’acquittement de quelques droits – de la faculté de continuer à s’approvisionner dans ces forêts. Mais à la suite de réclamations de la part d’un groupe de maîtres de forges lorrains74, un arrêt est rendu le 4 mars 1758, interdisant la sortie des bois et charbons de Lorraine. Jusqu’en 1763, néanmoins, le baron d’Huart passe outre à cette loi par autorisation spéciale du roi. Mais une reprise de l’offensive des industriels lorrains aboutit à sa révocation le 20 avril 1763 ; ce qui équivaut à une condamnation de ces forges qui, situées trop loin des forêts domaniales de la province,
« n’ont jamais été érigées sans l’espoir et la liberté de se pourvoir dans les forêts de Salomont et autres bois du dit bailliage de Villers-la-Montagne »75.
37Ces revendications sont d’autant moins fondées de la part des Lorrains que,
« La prédite forge de Villerupt et celle d’Ottange [en Lorraine] sont situées à demi-lieue des terres de Luxembourg où elles ont tiré de ma connaissance une quantité prodigieuse de bois et charbons...[et] il n’y a nulle proportion de la quantité de bois et charbons qui sortent de cette Province, d’avec la bagatelle qui sort de Lorraine et de France »76.
38Le baron d’Huart n’est pas seul touché par les arrêts de 1758 et 1763 ; il indique lui-même que les maîtres de forges d’Orval, du Châtelet et M. de Gerlache ont soutenu des procès à cette occasion. Ses démêlés avec les Lorrains se poursuivent les années suivantes ; il semble donc que le problème n’ait pas été résolu77. Aussi doit-il s’approvisionner en charbon de bois à l’intérieur du duché, à une distance de trois à cinq lieues de sa forge78, ce qui – outre les frais de transport occasionnés – le fait contribuer à l’accroissement de la pénurie qui frappe la province.
C. Echec de quelques tentatives pour remédier à la carence en houille
39Le problème du bois revêt alors d’autant plus d’importance que les Luxembourgeois ne disposent que d’infimes quantités de houille. Les documents précédemment mentionnés à propos des difficultés de l’approvisionnement des maîtres de forges en Lorraine, traitent aussi bien de la houille que du bois : les problèmes rencontrés sont donc les mêmes à cet égard.
40Par deux fois, dans la seconde moitié du siècle, des nobles tentent d’obtenir une autorisation gouvernementale, afin de procéder à la recherche systématique de houille. En 1762, le baron d’Huart – dont les motivations sont aisées à comprendre – sollicite un octroi pour ce faire, lui donnant en outre l’exclusivité. Mû par son désir d’obtenir gain de cause, il fait le panégyrique de ce que signifieraient de telles découvertes pour la province :
« La houille metteroit pour ainsi dire chacun de nos maîtres de forges en état de tirer tous les profits de son fer par les fenderies, platinneries et clouteries qu’ils établiroient avec avantage lorsqu’ils pourroient le faire à meilleur compte que par les charbons de bois, ce qui feroit rester dans le pais des sommes considérables qui vont chez l’étranger qui nous renvoit notre propre fer travaillé, mais à un prix bien différent de celui qu’il en a païé d’abord. Cela serviroit à entretenir un plus grand nombre d’ouvriers et leur donnerait l’émulation si nécessaire à la perfection »79.
41En effet – nous le verrons – le défaut de houille constitue un handicap grave pour le développement d’une industrie de transformation dans le duché. Limité dans le temps et dans l’espace, le privilège requis doit être exclusif,
« puisqu’il est connu qu’une entreprise de cette nature exige de très grosses avances et met souvent dans le cas d’essuier de grandes pertes »80.
42Sans doute ces arguments surent-ils être convaincants puisque trois ans plus tard, par lettres patentes du 24 janvier 1765, le baron d’Huart obtient l’octroi demandé81. Il aura le droit de chercher et traiter la houille dans toute l’étendue des prévôtés de Luxembourg, Arlon, Virton, Remich, Grevenmacher, Echternach et des seigneuries, terres et districts y enclavés ; ceci pendant six ans et à l’exclusion de tout autre. Cette concession est énorme – elle recouvre tout le tiers sud du pays –, mais les conditions en sont draconiennes. Ses recherches devront être commencées dans un délai de six mois et, en cas d’interruption pendant trois mois, il sera déchu de l’exclusif : si l’on considère les investissements nécessaires et l’organisation des travaux, ce délai paraît très court. La prospection pourra s’étendre sur quatre lieues carrées, pendant vingt ans, autour du gisement découvert, l’exclusivité cessant au-delà de cette limite. Le prospecteur paiera pour droit d’« écotage », aux propriétaires des fonds dans lesquels il creusera, pendant les cinq premières années d’exploitation, 30 fl. annuels pour chaque fosse ou la vingtième charrée de houille extraite ; redevance montée pour les quinze autres années à 50 fl. annuels ou la quinzième charrée. Après l’expiration de l’octroi, les veines conquises lui resteront en propriété (ou à ses héritiers), moyennant 80 fl. annuels par fosse ou la sixième charrée. A cela s’ajoute une reconnaissance de 10 fl. par an à payer à la recette des Domaines.
43On voit par ce document que, si l’entreprise est lourde pour son instigateur, les seigneurs propriétaires n’ont rien à y perdre ou peuvent même en retirer quelques avantages. C’est pourquoi, ajoute le requérant,
« il seroit donc bien surprenant que la recherche de la houille si interessante pour la généralité de la Province deveroit assuier de la difficulté ou contradiction par l’opposition de quelques seigneurs hauts justiciers qui voudroient s’en attribuer le droit mal à propos et sans se mettre ni se voir à même d’en jouir par eux-mêmes...[en effet] la houille est un fossile bien différent des minéraux et ne peut être regardée que comme faisante partie du fonds de chaque particulier ainsi que seroit une carrière dont les seigneurs ne pourroient empescher l’ouverture au propriétaire du fonds sans un titre particulier et formel ainsi qu’il s’en trouve dans quelques seigneuries du Païs »82.
44De ce fait, aucun seigneur ne devrait avoir la possibilité de refuser au détenteur de l’octroi, d’effectuer librement ses recherches.
45Cette dissertation sur les droits d’un chacun met en relief l’un des problèmes majeurs rencontrés dans ce genre d’entreprise : l’opposition seigneuriale. On présume que les sondages opérés par Henri d’Huart ne donnèrent aucun résultat83. S’est-il heurté à cette difficulté ? Cette hypothèse n’est pas à rejeter.
46Parallèlement, vers la même époque, l’exemple de la comtesse de Chanclos ne laisse aucun doute à ce sujet. Le 3 novembre 1763, elle adresse une requête à Charles de Lorraine afin d’obtenir un octroi exclusif pour rechercher la houille dans la seigneurie de Mont-Saint-Jean dont elle est co-seigneur84, car, dit-elle, « on » lui a donné l’espoir d’en trouver. Un mois plus tard, elle réitère sa demande, tout en requérant le même privilège pour la seigneurie de Differdange. Le problème repose sur l’« exclusivité » réclamée, alors que la comtesse est dame haute, moyenne et basse justicière de Mont-Saint-Jean en indivis (pour la moitié) avec le baron François-Albert de Boland. Il en est de même à Differdange où elle partage la seigneurie avec le baron d’Arnoult de Soleuvre85. Ces deux seigneurs, s’appuyant sur l’ordonnance du 13 août 1663, dénoncent l’atteinte portée à leurs droits seigneuriaux. Le premier offre de s’associer à l’entreprise et de partager ses dépenses et bénéfices. Le second refuse le projet comme « préjudiciable » à ses droits et
« espère par ce motif qu’elle [Mme de Chanclos] en sera éconduite »86.
47La comtesse exige, par ailleurs, que défense soit faite d’approcher de la seigneurie de Mont-Saint-Jean d’une lieue à la ronde pour effectuer de semblables recherches. Le baron de Zievel, seigneur de Bettembourg – seigneurie limitrophe de celle de Mont-Saint-Jean – refuse de se faire
« ravir ce même droit [que les loix, ordonnances et Coutumes lui assurent en sa qualité de Seigneur pour toutes les mines et minéraux] en venant fouiller celles de houilles dont s’agit sous la superficie de la seigneurie du déclarant à cette distance d’une lieue reprise esdites fins »87.
48Même réaction de la part de Théodore-François de Paule de Custine, comte de Wiltz, seigneur de Kayl et Rumelange, qui
« espère que cette Dame sera restreinte dans le district de sa juridiction, afin que la Cour puisse émaner cette grâce sur les possessions des seigneuries circonvoisines qui seroient également en état de pouvoir profiter et faire la recherche des mines ou veines de houille qui seroient en leur territoire »88.
49Peut-être la comtesse était-elle allée un peu trop loin par cette dernière exigence ; il n’en demeure pas moins que les bonnes intentions affichées par les seigneurs dans ces lettres de protestation, de faire à leur compte les recherches préconisées par la dame de Chanclos, ne dépasseront pas ce stade. Aucune demande d’octroi ne fait suite à ces voeux pieux, alors que cette opposition générale a fait échouer un projet qui eût peut-être été bénéfique à l’économie du pays. Cela malgré l’intervention favorable du receveur des Domaines, J.-Baptiste Leonardy qui, passant outre à la loi de 1663, se base sur le fait que la Coutume n’aborde pas le problème des mines dans le cadre des droits seigneuriaux, pour affirmer :
« Il me semble que la traite des minéraux doit appartenir au souverain à l’exclusion de tous autres seigneurs particuliers, d’autant que la nécessité des minéraux pour une infinité de besoins et commodités qui regardent l’intérêt publicque rend ces matières utiles et si nécessaires dans un Etat, qu’il est de l’ordre de la police, que le souverain ait sur les mines et ces matières un droit indépendant de celui des propriétaires du lieu ou elles se trouvent »89.
50C’est là préconiser le modèle lorrain. Ce problème explique en grande partie l’immobilisme de la sidérurgie luxembourgeoise, contrairement à sa voisine lorraine dont le dynamisme est favorisé par la législation.
D. Un minerai de mauvaise qualité
51De moins en moins compétitive, l’industrie du fer verra ses liens de dépendance vis-à-vis de l’extérieur se resserrer jusqu’à l’étouffer. D’autant plus que le minerai luxembourgeois, abondant mais de nature alluviale (minerai de « prairie »), donne une qualité de fer dite « tendre », impropre par exemple à la fabrication d’armes. En fer « fort » (hématite), le duché ne dispose que des mines de Ruette90 et doit compléter son approvisionnement chez son voisin lorrain, beaucoup mieux pourvu à cet égard.
Tableau N° 77 : PRODUCTION ET MARCHÉS D’APRÈS LES ENQUÊTES DE 1764 ET 1805"

* 1 = livres ; t = tonnes
a) M. BOURGUIGNON (« Autour de Berchiwé », op. cit.), indique pour 1780 une production de 2.000.000 livres.
b) M. BOURGUIGNON (« Les Usines... », op. cit.), indique pour 1789, 700.000 livresb)
c) Un seul fourneau marche. Le second travaille rarement et jamais plus de deux à trois mois.
d) Les usines ont perdu beaucoup de valeur depuis qu’elles ne peuvent plus s’approvisionner à St-Pancré (doc. 1805).
Tableau N° 77 (suite) : PRODUCTION ET MARCHÉS D’APRÈS LES ENQUÊTES DE 1764 ET 1805


N.B. : 1 livre de forge = 0,546 kg (G. HANSOTTE « La comptabilité... », op. cit., p. 25).
Sources : Cf. tableau N° 71 : notes e) et g).
52Or, à partir de 1766, après avoir annexé la Lorraine, la France, dans la logique de sa politique expansionniste, interdit toute exportation de bon minerai risquant de permettre à des étrangers la fabrication d’armes susceptibles d’être utilisées contre elle. En conséquence, l’excellent et abondant minerai de Saint-Pancré ne peut plus être importé par les Luxembourgeois qui doivent désormais se contenter de leur unique gisement de Ruette. Or, circonstance aggravante, à la même époque, le comte Nicolas-Louis de l’Espine, procédurier et sans scrupules, détient par octroi le monopole de l’exploitation des minières de Ruette qu’il accapare délibérément, ce qui ne manque pas d’étrangler ses concurrents des usines de Sainte-Ode, Prelle, Mellier et Habay91.
53Les conditions de production, en large mesure tributaires de l’eau, du bois, de la houille et de la qualité du minerai, victimes des aléas naturels et commerciaux, voire politiques, ne cessent donc de se détériorer après la première moitié du XVIIIe siècle.
5) QUANTITÉS PRODUITES
54Il est très difficile de connaître les productions annuelles, surtout pour la première moitié du siècle. Seules les enquêtes de 1764 et de 180592 apportent quelques renseignements précis – quoiqu’incomplets – à ce sujet93. Nous avons recueilli des données concernant uniquement les forges citées dans l’un ou l’autre de ces documents (tableau N° 77). Or, d’une part la comparaison entre les deux périodes est peu significative à cause des troubles considérables provoqués par la Révolution Française ; d’autre part, pour 10 forges seulement – sur 37 retenues –, nous connaissons le chiffre de production pour ces deux dates. La portée des conclusions que nous pourrions énoncer en est donc considérablement limitée ; c’est pourquoi nous nous bornerons ici à donner les quelques exemples sur lesquels nous sommes le mieux renseignés (tableau N° 78).
Tableau N° 78 : DATE D’ACQUISITION ET NATIONALITÉ DES DERNIERS PROPRIÉTAIRES DE DIX FORGES, CLASSÉES SELON L’ÉVOLUTION DE LEUR PRODUCTION ENTRE 1764 et 1805
Evolution de la production | Nom de la forge | Nom du propriétaire en 1805 | Date d’acquition | Nationalité du propriétaire |
Baisse | Dommeldange | Collartc) | 1777 | luxembourgeoise |
Stable | la Sauvage | d’Huart | 1751a) | luxembourgeoise |
Hausse | Epioux-Hautsb) | Corswaren-Looz | 1790 | lux.-liégeoise française française française lux.-tréviroise luxembourgeoise lux.-lorraine luxembourgeoise |
a) Par héritage.
b) Ces deux usines ont eu leur production évaluée conjointement en 1764 et nous les avons également réunies en 1805.
c) Roturiers.
55Si la forge de Dommeldange voit plus de la moitié de sa production s’effondrer entre 1764 et 1805 (tableau N° 77), sa décadence était plus qu’amorcée lorsque le Sr Collart l’a acquise de Jean-Philippe, baron d’Arnoult et de Soleuvre, en 1777 :
« Quant Collart est entré en possession des forges et fourneaux de Dommeldange, il les a trouvés pour ainsi dire en ruines »94.
56Par la suite, l’usine reconstruite connaîtra un grand épanouissement et, à Charles-Joseph Collart, issu d’une famille bourgeoise en pleine ascension à la fin du XVIIIe siècle, succéderont au XIXe siècle plusieurs générations de maîtres de forges.
57Dans les usines dont la production est en hausse à la fin de l’Ancien Régime, on remarque la part prise par la famille Wendel – dont nous reparlerons – qui s’infiltre progressivement dans la métallurgie luxembourgeoise, vers la fin du XVIIIe siècle. Quant aux Luxembourgeois qui, dans la tourmente des dernières années de l’Ancien Régime, réussissent à maintenir ou même accroître leur production95, ils le doivent sans doute à leur compétence, mais parfois aussi aux facilités dont ils ont bénéficié. Ainsi, François-Henri d’Anethan – issu d’une ancienne famille mitréviroise – mi-luxembourgeoise –, haut-forestier de la gruerie d’Arlon, avocat au Conseil, membre et juge de la Commission des charges publiques, acquiert les usines de la Trapperie le 20 juin 1783. Malgré les événements de la fin du siècle, ses forges connaissent une activité sans relâche sous sa propre gestion. Il détient bientôt une fortune évaluée à 21.147 louis « d’or neuf de 25 francs »96. L’un des premiers à se rallier au nouveau régime, à l’inverse de la plupart des autres maîtres de forges, il n’émigre pas en Allemagne et occupe en 1795 une place de juge au tribunal civil de Luxembourg. Parallèlement, il ne cesse de gérer personnellement ses usines dont l’activité est aussi favorisée par les commandes du gouvernement impérial97.
58Quant à la prospérité des forges de la Claireau98, passées par héritage, en 1755, à Louis-Gérard-Nicolas de Briey, seigneur de Ruette, gendre du Sr de l’Espine, elle peut s’expliquer d’abord par le fait qu’il dispose du plus riche minerai luxembourgeois. Par ailleurs, lui-même prévôt de Virton et Saint-Mard, il doit donner ses usines à bail99. Or, peut-être influencé par ses origines, il en confie l’exploitation à la « Société française » – dont nous reparlerons – qui en fera l’une des premières usines luxembourgeoises100.
59Quant aux techniques de production, elles ne semblent pas avoir connu d’évolution marquante au XVIIIe siècle. Certains maîtres de forges améliorent le temps de fonctionnement annuel de leurs usines par l’aménagement de retenues d’eaux grâce à la construction de digues appropriées : en 1764, Lambert-Joseph de Jacques, propriétaire des forges de Grandvoir, maintient cinq feux de forges en activité, sans interruption, grâce à la régularisation du courant de la Vierre101.
60Par ailleurs, le fer produit par le minerai luxembourgeois de mauvaise qualité se brise facilement, en particulier s’il est travaillé à froid. Ce qui, vers la fin du XVIIIe siècle, incite quelques maîtres de forges à tenter des expériences afin de donner plus de consistance à la fonte. Ils essaient en particulier de composer des alliages et combinaisons de minerais : pour diminuer l’aigreur de celui de Sélange, ils le mélangent à celui des bois communaux de Ruette102 ; de même la mine de Halanzy doit être combinée avec celles de Vance, Toernich et Schoppach ; celle de Saint-Vincent, associée à celle de Sapogne près de Villers-devant-Orval, etc.103. Ce procédé est utilisé, par exemple, par le Sr Henco, locataire des usines du Pont d’Oye avant leur rachat par le duc de Corswaren-Looz en 1790. Mais, hormis ces initiatives isolées, il ne semble pas que de très nets progrès aient été réalisés.
6) LA PÉNURIE D’INDUSTRIES DE TRANSFORMATION : LA DÉPENDANCE DES MARCHÉS EXTÉRIEURS
61Un élément ressort clairement des enquêtes de 1764 et 1805 : la pénurie d’industries de transformation en territoire luxembourgeois. La plus grande partie du fer n’est pas traitée sur place. Rares sont les « fenderies » et « platineries »104 : l’enquête de 1764 fait état de trois des premières et huit des secondes105. L’activité industrielle luxembourgeoise se borne en majeure partie à la production de gueuses de fonte et de fer « en barre » ou affiné. Le minerai étant insuffisant, peu d’usines peuvent travailler pour les fournitures d’armes : parmi celles-ci l’usine de la Claireau grâce aux mines de Ruette, et celle de Berchiwé grâce aux mines de Saint-Pancré (à partir de 1755) ; mais elles ne sont plus alors, à proprement parler, luxembourgeoises. Par ailleurs, nous avons vu comment l’octroi accordé au baron d’Arnoult en 1755 spécifie qu’il devra fabriquer des canons de fusils106. Signalons encore que, en 1756, Lambert-Joseph de Marchant, comte d’Ansembourg et maître de forges au même lieu, signe un contrat avec le gouvernement de Bruxelles aux termes duquel il livrera pour la forteresse de Luxembourg 271.000 livres de boulets et des bombes, grenades et balles d’un poids total de 842.800 livres107. Mais ce contrat, unique en son genre dans les archives de la seigneurie d’Ansembourg, semble avoir été exceptionnel108. Ce sont là les seuls cas de ce genre que nous ayons relevés.
62L’une des principales causes du manque d’industries de transformation au Luxembourg réside dans le lien de dépendance commerciale établi entre cette province et le pays de Liège, son principal client, où vit toute une population de marchands ayant à disposition une main d’oeuvre compétente. Celle-ci, attirée par de hauts salaires, se réserve les travaux les mieux rémunérés tandis que les Luxembourgeois doivent se confiner dans ceux du fourneau et de l’affinerie109. Or, les industriels du duché se satisfont de leur rôle de fournisseurs de produits non finis, car « cela apporte de l’argent dans le pays »110. Une partie des produits transformés à Liège est ensuite transportée en Hollande, puis exportée par bateau111.
63Sur quatorze forges dont nous connaissons les débouchés grâce à l’enquête de 1764 (tableau N° 77), sept seulement font traiter une partie de leur production au Luxembourg. Les autres clients sont, par ordre décroissant : Liège, la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Hollande et le duché de Juliers. Mais ce commerce se heurte à de lourdes entraves fiscales.
64Au début du siècle, pour exporter vers les autres provinces des Pays-Bas, le droit de passage par le pays de Liège est taxé de la même façon que l’entrée dans ces provinces, soit 35 sols par 1.000 livres de fer en barre ; puis il passe à 5 liards par barre112. En 1745, dans une requête collective, les maîtres de forges luxembourgeois réclament l’abolition complète de ces droits, déclarant
« qu’ils ne demandent qu’à être traités en égalité avec les autres provinces des Pays-Bas, eu égard aux rentes que les suppliants paient pour leurs forges et la traite des mines, et aux aides et subsides auxquels ils sont assujettis, et dont ceux des autres provinces sont exemptés »113.
65Or, loin de répondre à leur attente, une ordonnance du 8 mai 1765 les fixe à 5 fl. (100 sols) par mille114. Il faudra attendre le règne de Joseph II pour qu’en 1782 ils soient enfin abolis115.
66Hormis ces taxes à l’exportation, les frontières du duché étant extrêmement déchiquetées, les voituriers doivent souvent traverser des parties de territoires étrangers pour se rendre d’une localité luxembourgeoise à une autre et paient à chaque fois des droits de transit. En 1766 seulement, le Conseil des Finances leur accorde de ne déclarer qu’une fois la marchandise transportée116. Le poids des taxes de transit constitue donc, tout au long du XVIIIe siècle, un handicap considérable pour l’industrie luxembourgeoise.
67D’autre part, la dépendance excessive vis-à-vis de l’extérieur met les maîtres de forges luxembourgeois à la merci des acheteurs étrangers. Le 1er janvier 1700, Servais-François et Jean-Mathieu de Marchant, Gesrome de Crosmont, Lambert et Thomas Piret, ainsi que Nicolas le Roy, tous propriétaires ou amodiateurs de forges au Luxembourg, considérant que
« La forgerie étant présentement le seul moyen pour faire entrer l’argent et les subsides... et qu’ils sont obligés par des conventions secrètes qui se font entre marchands étrangers, de vendre leur fer à un prix si vil qu’il leur sera impossible de faire continuer leurs forges à moins qu’une perte considérables »,
68décident d’arrêter le prix de chaque mille de fer à 20 écus et de faire cesser l’activité de leurs forges jusqu’à l’acceptation de cette mesure par les marchands étrangers117 ; ont-ils obtenu gain de cause ? Toujours est-il que leurs usines ont normalement fonctionné.
69Par ailleurs, le commerce du fer luxembourgeois peut être affecté par les événements internationaux : pendant la guerre entre la France et l’Angleterre (1780)118, les industriels de Liège n’achètent plus le fer luxembourgeois dont le prix baisse à tel point que l’exportation n’apporte plus de bénéfices119.
70Non seulement la métallurgie luxembourgeoise est étroitement soumise au marché liégeois, mais elle en subit la concurrence pour la vente du fer fendu à l’électorat de Trêves. En effet, les marchands de fer de Liège et de Hollande possèdent le quasi-monopole du marché trévirois, ce qui leur permet de déprécier le prix d’achat des fers luxembourgeois fournis aux fenderies de Liège et de hausser le prix de vente des fers fendus qu’ils revendent aux portes mêmes du Luxembourg. Les quelques fenderies luxembourgeoises ne peuvent faire front à leurs rivales liégeoises, celles-ci employant systématiquement la houille, plus économique, pour le chauffage de leurs fours120.
7) LES PROBLÈMES DU COÛT DE LA PRODUCTION
71Pénurie et cherté du bois comme de la houille, mauvaise qualité du minerai, entraves fiscales : tous ces éléments concourent à accroître le coût de la production, d’où la restriction des marges bénéficiaires à la fin de l’Ancien Régime121. Faute de séries comptables, nous ne connaissons ce phénomène qu’à partir des doléances des maîtres de forges et de quelques documents isolés. Une étude sur les forges de Sainte-Ode et de Prelle de 1766 à 1783122 indique que, si le prix de la charrée de mines reste à peu près stable (autour de 8 fl. lux. pour le fer fort et 3 fl. pour le fer tendre123), le prix moyen de la benne de charbon augmente considérablement ; celle « rendue aux fourneaux » passe de 18 fl. en 1766-67, à 26 fl. 10 sols en 1780-81, soit une augmentation de 36 %, tandis que celle rendue à Prelle et Sainte-Ode, passant de 11 fl. à 23 fl. 7 sols dans le même temps, augmente de 112 % !124. Or, le charbon constitue la part du lion dans les dépenses d’exploitation : 56 % en moyenne (toujours entre ces deux dates) contre 34 % pour le minerai, dans la fabrication de la fonte125. Pour celle du fer, la part du charbon est de 27 % en moyenne, mais celle de la fonte, de 54 %126.
72Ces augmentations du prix de revient rendent donc les bénéfices incertains127. Citons l’exemple des deux forges de Mellier-Haut appartenant au duc de Corswaren-Looz, en 1765-66 : les dépenses montent à 28.620 fl. 13 sols 6 % deniers pour une recette de 29.071 fl. 7 sols 6 deniers ; le bénéfice est donc de 450 fl. 13 sols 11 ¼ deniers128, somme modique si on la compare, par exemple, aux gages des différents offices129. Or, ces usines sont à cette époque, parmi celles qui connaissent le moins de difficultés.
73La montée des coûts de production – bien antérieure aux années 1760 – a donc poussé un certain nombre de maîtres de forges luxembourgeois à s’endetter pour acquérir les matières premières nécessaires. Leurs principaux créditeurs sont des banquiers liégeois. Les forges de Sainte-Ode et Prelle (avec le fourneau de Buzenol) amodiées vers 1710, auraient dû rapporter aux deux héritières de Lambert Piret, 12.252 fl. par an130. En 1754, le nouveau propriétaire, Jean-Philippe de Racine d’Ormoy, les donne à bail pour 900 écus131, soit 2.520 fl., à sa créancière liégeoise, Mme de Gilman. Il s’agit en réalité d’une vente simulée correspondant à une institution d’hypothèque générale et spéciale, n’impliquant pas le transfert de propriété. A la mort du maître de forges en 1758, le montant de la succession évalué à 20.000 écus ne suffit pas à honorer les dettes envers la dame de Gilman, qui atteignent 24.013 écus132. Le 9 février 1766, le baron liégeois Jean-Louis-François de Goer de Hervé, seigneur de Forêt, époux de Marie-Jeanne-Françoise de Gilman (fille de la banquière), achète la seigneurie de Sainte-Ode et ses dépendances ainsi que tous les autres biens des héritiers Racine d’Ormoy pour 51.000 écus133. C’est ainsi que l’un des plus puissants groupes industriels – héritage des Piret –, composé des forges de Prelle, Sainte-Ode et Montauban-Buzenol (tableau N° 77), passe aux mains de financiers liégeois. A l’origine de cette banqueroute, des affaires de successions épineuses et procédurières pendant toute la première moitié du siècle ont compromis un bon fonctionnement d’autant plus aléatoire que venaient bientôt s’ajouter les difficultés générales de l’industrie métallurgique luxembourgeoise.
8) LA MAINMISE FRANÇAISE VERS LA FIN DU SIÈCLE
74Parallèlement, à peu près à la même époque, la mainmise française commence à s’étendre sur les forges luxembourgeoises. En 1764, Jean-François de Wendel, de Longlaville134, achète le fourneau de Pierrard et la forge de Roussel à Suzanne van Beul, veuve Piret, et ses deux fils ; acquisition complétée en 1766 par celle de la forge Rabais. Bien qu’établi aux Pays-Bas, sa nationalité française lui permet d’utiliser les minerais de fer fort exploités en France, en particulier ceux de Saint-Pancré135.
75En 1765, Jean-Louis de Gerlache vend, au nom de ses trois nièces (filles de son frère), la forge de Berchiwé pour 1/4 à Claude-Bernard de Cotheret, avocat au Parlement de Paris, et pour 3/4 à Georges-Nicolas de Baudard de Vaudesir, baron de Saint-James-sur-Loire, trésorier général des colonies françaises. Ce dernier vient de fonder à Charleville une grande manufacture d’armes et recherche une usine pouvant travailler à plein temps grâce à un bon ruisseau et à des mines de fer fort. Comme de Wendel, ces acquéreurs obtiennent l’autorisation de tirer leurs mines de Saint-Pancré.
76Dix ans plus tard, le 18 septembre 1775, la veuve de Baudard de Vaudesir et M. de Cotheret vendent l’usine à un groupe de quatre propriétaires qui constituent une « Société Française » : Gabriel-Claude Palleau, de Weimeringen, commissaire général des guerres (fournisseur en fer de l’armée française) ; Laurent, comte de Humbepaire ; Charles de Wendel de Hayange et Nicolas Bettingen, receveur des fourrages136.
77A la même époque, à la mort de Nicolas-Louis de l’Espine, son gendre et héritier, Louis-Gérard de Briey, loue ses usines de la Claireau, Neuve-forge et les fourneaux Lackman et Rutelle, pour dix ans, à cette même société137 qui devient alors un ensemble industriel de cinq hauts fourneaux, quatre forges, une fenderie et deux platineries, dont toute la production est orientée vers les manufactures d’armes françaises. Ces établissements sont également tous gérés par un personnel français138.
78A côté de ce véritable « consortium », d’autres usines tombent, à la fin du XVIIIe siècle, aux mains de Français : le 24 septembre 1776, la comtesse douairière de Baillet la Tour vend à une dame nivernaise, Marie-Anne Gouriez de la Motte, veuve de Pierre-Alexis Louvrier, la forge de Neupont et le haut fourneau de Bologne avec ses annexes pour 26.200 fl. (ou 43.666 livres de France)139. Subissant très vite les effets de la concurrence de la forge du Châtelet, achetée à la même date par l’abbaye de Saint-Hubert à la famille Piret, la veuve Louvrier qui manque de capitaux et d’expérience revend ces usines pour le même prix, le 30 décembre 1777, à son frère Jacques Gouriez de la Motte, docteur en médecine de la faculté de Paris. Celui-ci, résidant à Paris, les confie à ses deux soeurs, Marie-Anne et Marie-Jeanne, qui, malgré le concours de facteurs de forges compétents140, s’endettent rapidement et considérablement. Dès 1781, c’est la banqueroute et les créanciers décident de se partager au prorata de leurs créances les biens saisis à la forge dont l’exploitation est alors arrêtée. Finalement, le 11 octobre 1783, les usines sont cédées pour 59.000 livres de France aux deux frères, Jacques-Joseph et Daniel-François Chapel, négociants, le premier à Bruxelles, le second à Charleroi141. Ceux-ci étaient, vers 1779, déjà locataires des trois fourneaux du Prince, Châtillon et Luxeroth et des quatre forges du Pont d’Oye, du Prince et des Epioux, appartenant au marquis du Bost-Moulin et au duc de Corswaren-Looz. Plus tard, le 25 septembre 1792, ils prennent à bail les forges de Grandvoir et les fourneaux de Hailleule et de Rawé, propriétés du Sr de Jacques. Mais, subissant eux-mêmes les contrecoups de la révolution brabançonne avec l’interdiction de transporter et débiter leurs fers, comme de la Révolution Française avec la dépréciation des assignats – ils ont 68.000 fl. de dettes envers les Domaines en 1790 –, ils s’associent en 1791 à une société de capitalistes parisiens. Ce trust ne devait durer qu’une petite décennie n’ayant pu faire face aux difficultés monétaires des dernières années du siècle142.
79Cette déroute montre à quel point les événements politiques de la fin de l’Ancien Régime ont lourdement pesé sur les maîtres de forges luxembourgeois et compromis temporairement ou définitivement le fonctionnement de leurs établissements. Mais ces troubles arrivaient à une époque où le développement de l’industrie du fer était déjà largement compromis et où la noblesse luxembourgeoise avait en grande partie perdu le monopole de cette activité, au profit d’une noblesse étrangère ou même de roturiers, voire d’ecclésiastiques (tableau N° 72).
80Les causes de cette décadence, développées dans ce chapitre – pénurie de bois et de houille avec l’entrave seigneuriale à la recherche de celle-ci, d’où augmentation des prix ; mauvaise qualité du minerai, d’où manque d’industrie de transformation, d’où dépendance des marchés extérieurs, enfin poids des tarifs d’exportation – sont certes essentielles. Mais sans doute peut-on aussi invoquer le manque d’intérêt et de dynamisme de la plupart des maîtres de forge nobles ; désintérêt peut-être dû à l’indolence : par exemple, les derniers Piret, lors de la vente du Châtelet à l’abbaye de Saint-Hubert en 1776, se réservent, par les clauses du contrat, de quoi vivre une vie de loisirs et de désoeuvrement, avec leur cadre de vie, nourriture et logement assurés143. On serait tenté de penser, à propos de cette famille, à une dégénérescence précoce et leur exemple prouve que l’exploitation des forges nécessitait un minimum de compétences et de dynamisme, même chez ceux qui au départ bénéficiaient d’un héritage. C’est également par désintérêt que les Baillet la Tour abandonnent la moitié des forges luxembourgeoises de la famille (Neupont et Bologne) en 1776. Après le décès de son mari, la comtesse douairière et ses enfants quittent le Luxembourg pour Anvers d’où elle est originaire. Après sa mort, son fils Jean-Baptiste-Joseph-Hyacinthe conservera encore quelque temps la Trapperie pour jouir, lors de ses rares passages dans la province, du château construit par son grand-père ; mais il s’en défera dès 1783144.
9) QUELQUES INITIATIVES AVORTÉES
81Si la forge demeure, tout au long du XVIIIe siècle, l’unique activité industrielle d’une partie de la noblesse, force est tout de même de signaler deux tentatives originales. En 1742, le baron de Heyden (futur président du Conseil Provincial) obtient un octroi pour rechercher et extraire toutes sortes de minéraux dans sa terre de Stolzembourg, pendant trente ans145. Il semble qu’il y ait découvert du cuivre, car, dix-huit ans plus tard (1764), un certain Thilman Steyer demande l’autorisation d’exploiter dans toute l’étendue de cette seigneurie, les mines de cuivre « déjà découvertes et à découvrir »146. Ce dernier obtiendra satisfaction, une fois prouvé que les héritiers du Sr de Heyden ont abandonné cette exploitation dès 1755 – date du décès du baron – et ont officiellement renoncé à leur octroi147. A nouveau, l’effort n’a pas été poursuivi par les descendants du protagoniste, signe de l’indifférence d’une partie de la noblesse pour ce genre d’entreprise.
82L’initiative du comte Jean-Baptiste-Alexandre-Antoine de Baillet la Tour (frère du maître de forges de la Trapperie), en 1762, est unique en son genre. Considérant que la province
« ne languit que faut de manufacture quoiqu’elle serait très propre par sa situation à en établir de différentes Espèces pour y attirer le commerce de l’Etranger... il aurait attiré dans notre dite province [une personne] qui possède le Secret de faire le Savon aussi parfait que celui d’Alicante et de Marseille »148.
83Il demande un octroi pour trente ans afin d’établir une fabrique de savon blanc et marbre, à Grevenmacher, avec libre entrée des matières premières et libre sortie du produit fabriqué, de même que l’exemption d’impositions pour lui-même et les quatre ouvriers y travaillant. Cet octroi lui est délivré le 17 février 1762, avec permission d’appeler son établissement « Manufacture Impériale et Roïale » et de le décorer des armes impériales, la souveraine se réservant en outre,
« d’accorder au Suppliant des faveurs ultérieures à proportion des progrès de Sa fabrique »149.
84Sans doute fort de cette assurance, un an plus tard, par une seconde requête, Baillet la Tour demande
« à sadite Majesté de deffendre l’entrée absolue de savons noirs venants de Liège et d’augmenter de quarante à cinquante pour cent les Droits d’Entrée de tout autre savon, en façon de Marseille et d’Alicante »150.
85Cette exigence provoque une levée de boucliers à l’assemblée des Etats :
« Convient-il à un gentilhomme de l’etat noble, si delicat sur ce qui pouroit porter la moindre atteinte à sa noblesse non seulement de faire le marchand de savon, mais meme de s’enrichir en mettant les peuples dans la dure alternative de payer extremement cher les bons savons dont ils ne peuvent se passer ou de se pourvoir de ceux de sa fabrique dont la mauvaise qualité est reconnue ? »151,
86s’indigne le vice-maréchal de Schauwenbourg. Cette accusation était-elle fondée ? Toujours est-il que l’octroi exclusif ne fut pas accordé et Baillet la Tour renonça même à faire usage de sa première patente. De telles réactions de la part de la noblesse des Etats expliquent sans doute que malgré un certain nombre de faveurs qui traduisent l’intérêt et la volonté d’encouragement de la part de Marie-Thérèse pour ce genre d’entreprises, elles ne sont généralement pas le fait des nobles luxembourgeois.
87Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, dès qu’apparaissent les difficultés, la noblesse qui détient la quasi-totalité des forges luxembourgeoises, se caractérise par son manque d’initiative et son immobilisme, voire même sa défection à la fin du siècle. Certes les problèmes étaient réels, aggravés par le manque de capitaux. Mais plutôt que de miser sur des innovations nécessaires, la recherche systématique de la houille en profondeur et la création d’usines de transformation afin de limiter les liens de dépendance vis-à-vis de l’étranger qui étouffaient l’industrie métallurgique luxembourgeoise, les maîtres de forges nobles ont assisté sans broncher à la « colonisation » de leurs établissements par les Français et les Liégeois. Ils se sont révélés incapables de suivre les mutations qui faisaient de la forge, prolongement de l’exploitation foncière, une véritable industrie capitaliste.
Notes de bas de page
1 Il y aurait eu vers 1600 plus de 100 forges ; mais la guerre de Trente Ans, favorable à leur expansion en son début, en a provoqué la ruine du fait des troubles et pillages subis par le pays (J. WAGNER, La Sidérurgie luxembourgeoise avant la découverte du gisement des minettes, Diekirch 1921, p. 61). Il n’y aura au XVIIIe siècle jamais plus d’une trentaine de forges en fonctionnement.
2 Contrairement à l’affirmation de C. HEMMER (L’Economie du Grand-Duché de Luxembourg, Luxembourg 1948, t. 2, p. 28), l’édit de 1736 n’a pas été déterminant dans l’accaparement des forges par la noblesse.
3 G. RICHARD, Noblesse d’affaires au XVIIIe siècle, Paris 1974, p. 121.
4 Voir supra, pp. 18-19.
5 R. EVRARD, Forges anciennes, Liège 1956, p. 71.
6 Ibid., p. 76.
7 Ibid., p. 83.
8 Ibid., p. 61.
9 Sur le rôle social des forges aux XVIIe et XVIIIe siècles, voir supra, pp. 46-47 et 87 et ss.
10 En 1701, le propriétaire de la forge de Grandvoir est Lambert Jacques dont le fils (son successeur) ne sera anobli qu’en 1727. En 1740, la liste publiée par J. WAGNER (cf. note 1) désigne un certain lambert Wattry, propriétaire de la forge de la Roche à Fresnes ; cette donnée reste à vérifier car les noms des propriétaires relevés par l’auteur sont par ailleurs totalement erronés. Mais nous ne disposons pour cette forge que de très peu de renseignements.
11 II subsiste pourtant un doute sur la qualité de la famille Poschet, considérée tantôt comme noble, tantôt comme roturière. D’après J.-C. LOUTSCH (Armorial..., op. cit., p. 649) une branche de cette famille, installée en Brabant, ne sera anoblie qu’en 1749. Par contre, N. van WERVEKE (AGL, Dossiers Familles, Gauthier) cite une lettre patente de noblesse, datée du 30 juillet 1698, destinée à Servais Gauthier, maître de forges, époux de Jeanne-Thérèse Poschet « issue de la maison noble des Poschet en la province de Haynau » ; les documents attestant la roture de cette famille nous paraissant plus dignes de foi, nous avons retenu cette hypothèse.
12 M. BOURGUIGNON, « Les Usines du Bassin de la Rulles », in AIAL, t. 58, 1927, p. 88.
13 M. BOURGUIGNON, « Les Usines de Buzenol-Montauban », in Pays Gaumais, 1958 n° 1 à 4.
14 M. BOURGUIGNON, « Les Usines du Bassin... », op. cit., t. 58, pp. 94-95.
15 En fait, si l’on considère que leurs cousins de l’Espine, qui ont reçu en 1684 l’héritage du dernier Poschet (Jean, mort célibataire), possèdent à la même époque les forges de la Claireau et de Neuveforge, on peut même dire que la famille réunit dix forges, réparties en trois groupes (voir tableau n° 75 et infra, généalogie p. 488).
16 Voir supra, p. 75 et ss.
17 Ils possèdent en 1701, Ansembourg, Bologne, Biourge, Dommeldange, Buzenol et la Trapperie.
18 J. WAGNER, La Sidérurgie..., op. cit., p. 149.
19 M. BOURGUIGNON, « Les Anciennes Forges de Pierrard et de Rabais », in Pays Gaumais, 1961, p. 129, et « La Forge Roussel », in ibid., 1963-64, p. 326.
20 M. BOURGUIGNON, « Les Usines du Bassin... », op. cit., t. 58, p. 95 et ss.
21 Par le mariage, en 1682, de J.-Baptiste de Baillet avec Marie-Thérèse-Alexandrine Marchant qui hérite de la part d’un de ses frères décédé sans héritier, en 1714.
22 R. EVRARD, Forges..., op. cit., p. 98.
23 Ibid., p. 128. Nous ignorons pour quelle raison cette vente a eu lieu.
24 Voir supra, pp. 87-89.
25 M. BOURGUIGNON, « Les Usines du Bassin... », op. cit., t. 58, p. 147.
26 Ibid., t. 57, p. 27 et ss.
27 Elle était fille de André de Montecuculli, gouverneur d’Armentières, et de Jeanne du Moustier. Les forges étaient héritées des du Moustier – famille anoblie en 1655 – qui eux-mêmes les avaient reçues des Petit, roturiers (ibid., p. 38).
28 Ibid.
29 En particulier Lambert Jacques, dont il est question plus loin.
30 Voir supra, pp. 58 et 80.
31 Voir supra, p. 148 et ss.
32 M. BOURGUIGNON, « Les Usines du Bassin... », op. cit., t. 57, p. 50 et ss.
33 L. HECTOR, « Grandvoir, domaine et forges », in AIAL, t. 79, 1948, p. 13 et ss.
34 Il s’agit d’agents qui surveillaient les travaux, recevaient les matières premières, effectuaient les livraisons et tenaient une comptabilité rudimentaire (M. BOURGUIGNON, « Les Usines du Bassin... », op. cit., t. 57, p. 64).
35 Il avait épousé en premières noces Betheline de Hardy de Montplainchamps, soeur du prévôt de Neufchâteau.
36 R. EVRARD, Forges..., op. cit., p. 68.
37 Il était fréquent, au début du XVIIIe siècle, qu’un propriétaire de forge l’exploitant lui-même, prenne aussi à bail un autre établissement : Jean-Mathieu de Marchant, écuyer, maître de forges à Buzenol, prend, de 1683 à 1692, la forge de Grandvoir à bail, pour 175 patacons (à trois livres) par an. Ceci lui permettra d’acheter le domaine de Biourge et d’y ériger les forges de Waillimont en juillet 1693. Son fils, Servais-François, maître de forges à Biourge et à Buzenol, reprendra la même usine à bail, de 1700 à 1707, pour 350 écus (L. HECTOR, « Grandvoir... », op. cit., pp. 12-15).
38 Pour certains établissements signalés dans le dénombrement de 1805, nous ignorons s’il s’agit de fourneaux, platineries ou forges (ex : Merkeshausen en 1778, Weilerbach en 1780). La forge de Grundhof est érigée en 1775 par un roturier liégeois, Pierre Coumont, acquéreur du comté de Beaufort à la même date. D’après l’enquête de 1764, la forge de Soliveau est érigée en 1750, mais nous ignorons par qui. En outre, un certain Henri Maillet dont nous ne connaissons rien, crée la forge de Rabais en 1757, rachetée par de Wendel en 1766 (M. BOURGUIGNON, « Les Anciennes Forges de Pierrard... », op. cit., p. 129 et ss.).
39 AGL, A III 42, reg. n° 10, f° 147 (voir en annexe, p. 551). Le baron d’Arnoult avait déjà acheté la forge de Dommeldange aux Marchant, à peu près à la même époque.
40 R. EVRARD, Forges..., op. cit., p. 118.
41 M. UNGEHEUER, Entwicklungsgeschichte der luxemburgischen Eisenindustrie im XIX. Jahrhundert, Luxembourg 1910, p. 59. A l’inverse, au début du XVIIIe siècle en Lorraine, tous ceux qui possédaient des mines de fer dans le sol de leurs propriétés devaient choisir entre y établir des hauts fourneaux ou se faire exproprier (J. WAGNER, La Sidérurgie..., op. cit., p. 45).
42 Cette règle n’est pas toujours observée.
43 Pour Dommeldange, en 1609, autorisation est donnée d’extraire le minerai pendant 18 ans, dans un rayon d’une lieue autour de Luxembourg, contre une redevance de 100 mille de fer en barre par an ; pour Berchiwé, en 1647 cette autorisation est donnée pour 30 ans, dans toute la province soumise au souverain, partout où le bénéficiaire de l’octroi croit pouvoir en trouver, contre une redevance de 35 fl. br. par an (ibid., p. 168).
44 M. BOURGUIGNON, « Les Usines du Bassin... », op. cit., t. 58, pp. 117-118. Pour ses trois établissements de la Trapperie, Bologne et Buzenol, il se fournissait principalement aux minières de Stockem et Halenzy, dans la juridiction d’Arlon, et dans la région de Bologne.
45 AGL, A III 42, reg. n° 10, f° 147.
46 Ibid. Il est précisé que s’il trouve des mines d’or, argent ou calmine, elles seront réservées au profit de la souveraine.
47 M. BOURGUIGNON, « Les Usines du Bassin... », op. cit., t. 58, pp. 64-70.
48 Ibid., t. 57, p. 68.
49 Ibid., t. 58, p. 117.
50 Ibid., p. 131.
51 La part des forges du marquis du Pont d’Oye est toujours calculée dans la « répartition de l’aide sur la recette de Virton et de Neufchâteau de 1728 à 1730 » (AEA, Fonds Aides et Subsides, Virton), avec la note suivante : « à cause d’exemption ne payent rien et par conséquent ici mémoire » (ibid., t. 57, p. 71).
52 J. FELSENHART, « Dénombrement des feux de la province de Luxembourg en 1727 », in AIAL, t. 18, 1886, pp. 303-307.
53 Les aides et subsides étaient répartis par feux, ceux-ci ne correspondant pas à un ménage, mais à une faculté de paiement (AGL, A XIII 1).
54 A titre de comparaison, la ville de Luxembourg, avec environ 8 000 habitants au XVIIIe siècle (P. WEBER, Histoire de l’économie luxembourgeoise, Luxembourg 1950, p. 81), comptait pour 75 feux en 1701 (AGL, A IV 34, Plan des feux de 1701) et 100 feux en 1727 (çf. note 52).
55 M. BOURGUIGNON, « Les Usines du Bassin... », op. cit., t. 57, p. 69 et ss.
56 AGL, A XIII 1, Dénombrement des feux. En effet, l’acte d’exemption de 1668 aurait été accordé « en considération des services que le cardinal de Raggy aurait rendu et que l’époux de feue la marquise du Pont d’Oye rendait encore » (ibid.).
57 Ibid.
58 Voir supra, p. 51.
59 M. BOURGUIGNON, « Les Usines du Bassin... », op. cit., t. 57, pp. 65-66.
60 Ibid., t. 58, p. 100.
61 Ibid., p. 130. Lors du rapport de 1805, il est signalé que « dans les étés secs, le volume des eaux est insuffisant pour mettre toutes les usines en mouvement » (E. TANDEL, Les Communes..., op. cit., t. I, 1889, p. 384).
62 J. MERSCH, « Les Barons d’Huart », op. cit., p. 231.
63 Par exemple les maîtres de forges du Châtelet et ceux de la Trapperie (M. BOURGUIGNON, « Les Usines du Bassin... », op. cit., t. 58, pp. 101 et 133).
64 Un document de 1656 dénonce la « gaigne qu’ils [les maîtres de forges] font incroiable » et les « achapts à très bon prix et pour rien des bois des communaultez » (publié par J. VANNERUS, « Le dénombrement des maîtres de forges et des francs-hommes de la Prévôté d’Arlon en 1656 », in AI AL, t. 46, 1911, p. 321).
65 Il s’agit de la Dame de Montecuculli, marquise du Pont d’Oye, Servais-François et Jean-Mathieu de Marchant, Phillipe-Charles et Nicolas de l’Espine, Lambert et Thomas Piret et Lambert Jacques. Nous ignorons l’issue de cette requête (publiée par J.-B. SIBENALER, « Quelques pages de l’histoire de la Province de Luxembourg », in AIAL, t. 43, 1908, pp. 14-15). Voir en annexe, p. 550.
66 AEA, Fonds Domaines, Chiny, dossier n° 5 (M. BOURGUIGNON, « Les Usines du Bassin... », op. cit., t. 57, p. 67).
67 AEA, Registre aux recolements des coupes de la gruerie d’Arlon à partir de 1753, ff° 14, 16, 164 et 165 (ibid.).
68 M. BOURGUIGNON, « Les Usines du Bassin... », op. cit., t. 57, p. 67.
69 A titre d’exemple, d’après une estimation de 1769, les deux forges du Prince et du Pont d’Oye, avec leurs deux fourneaux, nécessitent tous les ans la coupe du 1/3 de la forêt d’Anlier, des 2/5 du bois de Bologne et de la moitié d’un bois dépendant de la prévôté de Bastogne, soit plus de 180 arpents, rien que dans les forêts domaniales. Or, leur approvisionnement venait aussi en bonne part des bois communaux et particuliers (ibid., p. 68). Pour sa forge de Mellier-Bas, le marquis de Raggy achète dans la seule forêt de Neufchâteau, de 1740 à 1746, 23.411½ cordes de bois. Dans la même forêt, de 1747 à 1773, le duc de Corswaren tire plus de 56.000 cordes, tandis que, parallèlement, pour les seules années 1752-1753, il achète 5.000 cordes aux communautés des Fossés et de Hamipré, et pour 1763, 5.698 cordes aux seigneurs de Neufchâteau (ibid., t. 58, pp. 69-70).
70 J. WAGNER, La Sidérurgie..., op. cit., p. 62. Ce problème est déjà évoqué dans le titre XVIII (livre II) de la Coutume.
71 Lettre du 23 décembre 1762, adressée par le baron Henri d’Huart aux membres des Etats (publiée par J. MERSCH, « Les barons d’Huart », op. cit., pp. 232-233).
72 AGL, A V 20, Transport de la seigneurie du Châtelet au profit de l’Abbaye de Saint-Hubert, 10 août 1776.
73 Lettre du baron d’Huart, le 29 août 1765, au comte J.-Philippe de Cobenzl, neveu du ministre plénipotentiaire Charles de Cobenzl (publiée par A. SPRUNCK, « Quelques pages de l’histoire de l’industrie métallurgique luxembourgeoise sous le régime autrichien », in Revue de la technique Luxembourgeoise, n° 4, 1952, pp. 228-239).
74 Le Sr Sivry, maître de forges à Longuyon, la dame de Gerbeviller, propriétaire de la forge de Villerupt, le comte de Hunolstein, propriétaire de celle d’Ottange (ibid., p. 234).
75 Cf. note 73.
76 Cf. note 73.
77 J. MERSCH, « Les barons d’Huart », op. cit., p. 235.
78 A. SPRUNCK, « Quelques pages... », op. cit., p. 230.
79 Cf. note 71
80 Cf. note 71
81 AGL, A III 42, reg. n° 11, f° 114.
82 Cf. note 71.
83 C’est ce qu’affirme J. MERSCH (« Les barons d’Huart », op. cit., p. 235), d’après la correspondance du baron d’Huart avec Cobenzl jusqu’en 1766.
84 A. SPRUNCK, « Histoire de la Seigneurie de Mont-Saint-Jean », in Cahiers Luxembourgeois, 1951, numéro de Noël, pp. 89-92.
85 II est alors lui-même propriétaire des forges de Berbourg.
86 Cf. note 82.
87 Ibid.
88 Ibid.
89 Ibid.
90 M. BOURGUIGNON, « Autour de Berchiwé », in Pays Gaumais, 1960, n° 1, p. 1.
91 M. BOURGUIGNON, « Les Anciennes Forges de la Claireau », in Pays Gaumais, 1965, p. 106 et ss.
92 Pour les références, voir tableau N° 71, notes e) et g).
93 Les productions relevées aux deux dates sont un peu plus élevées que celles des forges de Basse-Normandie au XVIIIe siècle, dont la production unitaire tournait autour de 200 à 300 tonnes de fonte par haut fourneau et de 150 à 200 tonnes de fer, par an. Par contre on n’atteint jamais les rendements des grands établissements bretons qui pouvaient s’élever à 1.500 tonnes (duc de Béthune Cherost, en 1771 à la Provotière), ou de l’Est : 600 tonnes (comte d’Artois à Vierzon en 1781). Mais par le biais des concentrations, presqu’inexistantes en Normandie, les maîtres de forges luxembourgeois sont plus proches de leurs voisins lorrains, si l’on excepte les. « rois du fer », tels les Wendel (G. RICHARD, Noblesse..., op. cit., pp. 129, 131, 139, 140 et 163).
94 Cité par J. WAGNER, La Sidérurgie..., op. cit., p. 174.
95 Si certains nobles n’ont pas quitté le pays, ceux qui se sont exilés sont généralement déjà revenus en 1795, bénéficiant d’une amnistie accordée aux Luxembourgeois émigrés.
96 D’après une évaluation faite entre 1795 et 1800, lors de la répartition d’une contribution militaire (cité par E. LIÉGEOIS, « Notice historique sur la seigneurie de Villemont », in AIAL, t. 46, 1911, p. 109, note 1).
97 M. BOURGUIGNON, « Les Usines du Bassin... », op. cit., t. 58. pp. 135-137. La Trapperie ne travaillait cependant pas pour les arsenaux militaires car on n’y produisait que du fer tendre. Le 22 juin 1796, le Sr d’Anethan deviendra conseiller général du département des Forêts, fonction qu’il exercera jusqu’en 1809 (ibid.).
98 Cf. note 89.
99 II y a en effet incompatibilité entre l’exploitation d’établissements industriels et la surveillance des bois devant fournir le combustible (ibid.).
100 Rapport de 1805 (publié par E. TANDEL, Les Communes..., op. cit., t. I, 1889, p. 397).
101 L. HECTOR, « Grandvoir... », op. cit., p. 19.
102 M. BOURGUIGNON, « Les Usines du Bassin... », op. cit., t. 57, p. 66.
103 Cf. note 88.
104 La fenderie est un laminoir où, entre des rouleaux cannelés, on introduit les barres, préalablement chauffées au rouge, pour obtenir des fils du calibre approprié, des verges ou des feuillards. La platinerie part également du fer en barres : un marteau simple, manoeuvré par deux ouvriers, transforme le fer en objets d’utilité courante, tels les platines à tartes, portes de fours, queues de poêles, canons de fusils, objets de quincaillerie, de maréchalerie etc. (ibid.).
105 Les fenderies sont celles de Boulendorff, Orval et Muno ; les platineries celles de Meix, Orval, La Soye, Sainte-Cécile (trois fenderies), Rosche à Fresnes, Barvaux, Bertrix et Chassepierre. Nous avons peu de renseignements sur celles-ci qui n’appartiennent généralement pas à des nobles.
106 Voir supra, p. 361.
107 N. van WERVEKE, « Inventaire analytique... », op. cit., décompte du 24 mai 1761, p. 166.
108 Par le contrat du 3 avril 1756, le prix est fixé pour les bombes, obus et balles, à 33 fl. 36 Kreuzer le mille. Le travail sera effectué à Ansembourg par J.-Bernard Brandenbourg, maître fondeur et formeur à la forge de Mehr Bettenfeld (ibid.). Par le contrat du 22 avril 1756 entre le comte d’Ansembourg et J.-B. Brandenbourg, tout ce qui est nécessaire à ce travail (« Pferdskoth, Leym, Sand und zurecht geschmidtes Eisen ») doit être fourni aux frais du premier. Le second reçoit, pour 1.000 livres de grenades, obus et bombes (à 20 onces la livre), 20 esc. de Luxembourg (à 7 sols pièce) ; pour 1.000 livres de boulets, 18 esc. ; enfin 40 mesures d’huile et 1/2 maldre de froment plus un écu de pourboire par mois (ibid.).
109 M. BOURGUIGNON, « Les Anciennes Forges de Pierrard... », op. cit., p. 129.
110 Rapport de 1764 (cité par A. SPRUNCK, « Quelques pages... », op. cit., p. 231).
111 Ainsi la forge Roussel écoulait son fer, par Barvaux, à Liège ; puis, une fois transformé, il partait à Rotterdam d’où il était exporté par bateau (M. BOURGUIGNON « La Forge Roussel », in Pays Gaumais, 1963-64, p. 326 et ss.).
112 C’est le tarif exigé d’après le Rapport de 1764 (cf. note 108). Les produits devant rester à Liège sont taxés au 60e de leur valeur (ibid.).
113 Cité par J. WAGNER, La Sidérurgie..., op. cit., p. 62.
114 Requête des députés des Etats de Luxembourg au Conseil des Finances, 28 janvier 1782 (publiée par A. SPRUNCK, Etudes sur la vie..., op. cit., t. 1, p. 34).
115 Cf. note 111.
116 A. SPRUNCK, « Quelques pages... », op. cit., p. 238.
117 AGL, not. Adami, 1er janvier 1700.
118 Il s’agit de la guerre franco-anglaise, à l’origine de la « ligue de neutralité armée », en 1780.
119 A. SPRUNCK, « Quelques pages... », op. cit., p. 238. De même : « Depuis que la guerre est allumée entre les puissances maritimes, le fer pour Liège n’a plus de recherche, de sorte que non seulement il est considérablement baissé de prix, mais qu’en outre il n’est guère possible de s’en procurer du débit sans perdre » (cf. note 112, op. cit., p. 36).
120 J. WAGNER, La Sidérurgie..., op. cit., p. 179.
121 Pour un exemple de coûts de production, voir en annexe, pp. 554-557.
122 G. HANSOTTE, « La comptabilité d’une entreprise métallurgique Luxembourgeoise au XVIIIe siècle », in Revue d’Histoire des mines et de la Métallurgie, 1970, pp. 21-48.
123 Ibid., p. 36.
124 Ibid., p. 37.
125 Ibid., p. 35.
126 Ibid., p. 43.
127 Pas dans le cas que nous venons d’analyser où ils représentent environ 30 % du prix de revient du fer fort et 18 % de celui du fer tendre (ibid., p. 30).
128 AEA, Château de Sainte-Marie, dossier n° 91. Ce document ne nous indique pas la production. Les dépenses se répartissent ainsi : paiement des bois (détoquage, façon, arpentage, balisage et vacations de prévôts et contrôleurs) = 54 % ; paiement des bennes de charbon (charbonnages et voitures) = 21 % ; paiement des mines (détoquage, tirage, lavage et voitures) = 17 % ; paiements extraordinaires (arrentement des forges, certains transports, boquage, tailles, gages et entretien) = 8 %.
129 Voir supra, pp. 120-121, 125, 138, 141, 143-144, 151, 158.
130 AEA, Château de Sainte-Ode, dossier n° 9. Les demoiselles de Piret n’ont pas reçu cette somme à cause de sordides problèmes de succession.
131 Ibid., dossier n° 18.
132 AGL, A V 19, f° 229.
133 Ibid.
134 Le cousin du Wendel de Hayange.
135 M. BOURGUIGNON, « Les Anciennes Forges de Pierrard... », op. cit., p. 129, et « La Forge Roussel », op. cit., p. 326 et ss.
136 M. BOURGUIGNON, « Autour du Berchiwé », op. cit., pp. 1-28.
137 M. BOURGUIGNON, « Les Anciennes Forges de la Claireau », op. cit., p. 106 et ss.
138 M. BOURGUIGNON affirme qu’au moment de la Révolution, Berchiwé était devenu l’un des plus grands centres de la métallurgie française avec une production de 1.000 tonnes de fer par an (ibid.).
139 M. BOURGUIGNON, « Les Usines du Bassin... », op. cit., t. 58, pp. 128-129.
140 En particulier les deux frères, Jacques-Melchior et Maximilien Mohimont (ibid., pp. 148-149).
141 Ibid., pp. 150-151.
142 Ibid., t. 57, p. 58 et ss.
143 En effet, le contrat du 10 août 1776 contenait entre autres les clauses suivantes : 1) les vendeurs conserveront, leur vie durant, la moitié de la seigneurie, 2) le Sr Maximilien se réserve pendant sa vie son appartement au château, avec chenil, écurie, cour, jouissance du jardin, d’un petit enclos et de la forêt adjacente, 3) l’abbaye devra verser aux deux seigneurs une rente viagère de 300 écus (AGL, A III 43, reg. n° 12, f° 191).
144 M. BOURGUIGNON, « Les Usines du Bassin... », op. cit., t. 58, pp. 128-129.
145 A. SPRUNCK, « Quelques pages... », op. cit., p. 237.
146 AGL, A XV 14, reg. 1764, f° 154.
147 Cf. note 143.
148 AGL, A III 42, reg. n° 11, f° 32.
149 AGL, A III 42, reg. n° 11, f° 32.
150 AGR, Conseil Privé, dossier n° 223 A.
151 AGR, Conseil Privé, dossier n° 223 A.
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