Avant-propos
p. 5-6
Texte intégral
1« C’est du hault Alemant » soupiraient des français du XVIe siècle pour excuser tant de réticence ou d’incapacité à comprendre les messages d’outre-Rhin transmis en langue vulgaire. Si c’est du « chinois », comme on dit aujourd’hui, il faut un truchement. Lointaines imitatrices des rares traducteurs anonymes du siècle de Luther, trois historiennes et une linguiste ont conjugué leurs talents pour nous donner accès à quatre textes, qui ne furent pas – tant s’en faut ! – rédigés en haut-allemand.
2Il est donc juste de saluer d’emblée l’audace de celles qui, alors étudiantes en Maîtrise, acceptèrent de traduire et de commenter des pages difficiles. Il faut ensuite remercier C. Dejeumont qui accepta de mettre ses compétences au service de traductions dont elle n’était pas l’auteur. Reste enfin à rendre hommage à la ténacité et à la persévérance de M. Ruel-Robins, qui dut mettre et remettre cet ouvrage sur le métier avant de nous offrir ce volume, aussi important pour les échanges de part et d’autre du Rhin qu’original dans sa façon d’aborder l’histoire de la Réformation luthérienne.
3Voilà plus de trente ans en effet que les Flugschriften – les pamphlets – et les littératures de formes voisines font l’objet de multiples travaux, en Allemagne surtout, mais pas seulement : les références accumulées dans les notes de ce volume le montrent. Bibliographes, éditeurs, linguistes, historiens, théologiens, anthropologues... ont appris à s’associer pour les inventorier, les décrire, les analyser, en mesurer les effets dans l’Empire des années 1520-1530. La « libellistique » est devenu un domaine majeur de l’exploration des mentalités politiques et religieuses. Mais, même informés de ces travaux, les lecteurs français restaient privés d’un accès aux textes eux-mêmes. Ce volume veut contribuer à lever l’obstacle linguistique, modestement, puisqu’il extrait quatre pamphlets sur les centaines qui ont été recensés.
4De nombreux textes de Martin Luther ont déjà été traduits en français, et ces éditions permettent de juger de la justesse de la formule reprise récemment par Bernd Moeller, qui fut à Paris le témoin des premiers efforts qui ont conduit à ce livre : « En bref, la réception de Luther, c’est la Réformation ! ». C’est souligner combien l’édition, la diffusion, la lecture de brefs textes de l’auteur du Traité de la liberté du chrétien ont suscité un vaste mouvement d’opinion publique. Mais l’effervescence provoquée par les partisans ou adversaires des propositions de Luther a permis à d’autres voix, discordantes ou surprenantes, de se faire entendre, dans les villes allemandes ou au-delà des berceaux ordinaires du Luthéranisme.
5Les textes traduits et commentés dans ce volume sont les traces de l’étonnant mouvement de prise de parole qui accompagne les premiers éclats de la Réformation. L’un montre comment la rhétorique et les thèmes de la polémique ont aidé à faire prendre parti. Le second est une démonstration de la substitution d’une représentation religieuse à une autre, par voie de pédagogie et de radicalisation de propos luthériens. Le troisième a pour auteur une femme : sa protestation de laïque se nourrit de souvenirs d’autres impulsions que celles qui viennent de Wittenberg. Le dernier pamphlet, plus tardif, déplore les chemins empruntés par les tenants de la « réforme magistérielle » aux lendemains de la « guerre des paysans » et dénonce la confessionalisation qui s’esquisse.
6Chacun des auteurs, à sa manière, met en présence des espoirs, des projets, des rêves, des frustrations et des déceptions expérimentés par une génération de chrétiens du Saint Empire. Tous ont en commun de faire fond sur une autorité, communément connue et reconnue, celle des écrits bibliques. Ils s’y réfèrent comme à la source, la norme ou le code des croyances et des conduites, des argumentations ou des interprétations de la situation qu’ils cherchent à faire partager aux lecteurs. Ces pages s’adressent aussi bien aux historiens de la Bible et de ses usages qu’aux historiens de la société ou de la pensée religieuse.
7Les commentaires joints à ces textes font mieux que guider dans leur lecture. Ils introduisent en effet le chercheur dans un vaste champ de recherches littéraires et historiques, où il y a encore beaucoup à faire. Ils montrent qu’il est trop abrupt de dire que la Réformation fut fille de l’Imprimerie, mais qu’elle n’est intelligible que replacée dans le faisceau des multiples formes et canaux de communication dont quatre beaux exemples sont donnés dans ce livre.
8En mettant à leur disposition de telles sources, les auteurs de ces traductions introduites et annotées, celles qui ont revu et édité ces pamphlets, aident leurs lecteurs francophones à élargir l’horizon européen de leurs études et recherches, donc à mieux réfléchir à des événements constitutifs de la première modernité. Quand « bas ou hault Alemant » font moins obstacle, on souffre moins de la « cécité des taupes », pour emprunter le mot d’un auteur allemand d’alors !
Auteurs
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