La perception des chefs militaires français en politique par le Foreign Office (1946-1958)
p. 181-190
Texte intégral
1La France de la Quatrième République représente pour la Grande-Bretagne un des partenaires les plus importants : dans le domaine politico-militaire, entre 1946 et 1958, Londres et Paris sont liées par une série d’accords (du Pacte de Dunkerque au Pacte de Bruxelles) ; ils jouent un rôle crucial dans la constitution du Pacte atlantique, puis de l’Union Européenne Occidentale ; agissent conjointement à Suez en 1956. De plus, on ne peut pas oublier la participation des deux pays à des accords et organismes politiques et économiques internationaux (O.E.C.E., Conseil de l’Europe...) et le rôle joué par Londres et Paris au sein du système occidental pendant la guerre froide.
2Néanmoins les relations entre Londres et Paris ne furent pas dénuées d’ambiguïtés, divergences de vues et désaccords. Pour ce qui concerne notamment la Grande-Bretagne, elle percevait la Quatrième République comme un régime faible, conditionné par un cadre institutionnel instable, menacé par un fort Parti communiste et par des tendances réactionnaires, incapable d’exprimer une politique étrangère cohérente et efficace, gêné par une situation économique précaire1. Cette perception négative n’épargnait pas les forces armées françaises et leurs chefs militaires. Dans l’examen des documents britanniques concernant la Quatrième République, il est pourtant difficile de retracer une opinion autonome quant à l’ingérence des chefs militaires français dans les affaires politiques du pays, les jugements à ce propos étant souvent mêlés avec les analyses d’ordre plus général sur le régime des partis et ses contradictions. Pourtant, notamment dans les rapports des attachés militaires britanniques à Paris, les considérations spécifiques ne manquent pas. A leur tour, ces considérations s’insèrent souvent dans un jugement d’ensemble des forces armées. Le cadre résultant de l’examen des documents britanniques est donc net dans ses aspects principaux et d’un intérêt considérable.
3Au lendemain de la fin de la Seconde Guerre mondiale, en dépit du « renouveau » gaulliste et du rôle que les unités françaises avaient joué dans les phases finales du conflit, l’opinion anglaise sur l’armée de Terre restait négative et profondément conditionnée par la défaite de 1940. Dans un rapport adressé au secrétaire d’état Ernest Bevin à la fin mars 1946, l’ambassadeur anglais à Paris, Duff Cooper, affirmait d’une manière péremptoire que « l’Armée2 française, en tant qu’institution nationale, n’avait pas récupéré, auprès du pays, le prestige et la popularité qu’elle avait perdu en 1940 »3. Duff Cooper justifiait ainsi cette opinion : « L’on déclare ouvertement que l’Armée n’a rien appris et rien oublié de la leçon politique et militaire de 1940 ; que ceux mêmes qui, en « naphtaline » en 1940, ont perdu la bataille de France, sont en train de faire sortir leurs uniformes de la naphtaline où ils sont restés pendant la guerre et sont prêts à répéter les mêmes erreurs ; que « Scrognieugnieu » et « l’Adjudant Flick » (l’équivalent français du Colonel Blimp et du traditionnel Sergent-Major) sont à nouveau en selle ; que l’Armée, notamment les Forces françaises en Allemagne, est devenue un refuge assuré pour les hommes de Vichy4 ».
4De plus, de l’avis de l’ambassadeur, cette armée inefficace et conservatrice était une cible facile pour la gauche qui, par le dénigrement du prestige des militaires, comptait miner leur fonction de « support de l’ordre public ». Dans l’esprit des fonctionnaires britanniques, la Seconde Guerre mondiale avait laissé en héritage aux forces armées françaises des habitudes d’ingérence dans les questions politiques qui représentaient un dangereux élément de désunion et d’inefficacité5. En août 1946, dans un des rapports qu’il envoyait périodiquement à Londres, le responsable de la British Military Mission to France, le major-général A.G. Salisbury-Jones, remarquait que « les hommes politiques jouent un rôle important dans la désignation des officiers et qu’ils sont partiellement responsables du nombre disproportionné de hauts officiers, qui est à l’origine d’une déplorable superposition des responsabilités ». Salisbury-Jones allait jusqu’à parler d’un « état de désunion dans l’Armée française sans précédent depuis l’affaire Dreyfus ». L’officier général soulignait qu’il y avait quand même des signes positifs, notamment « la créativité du général de Lattre de Tassigny qui a transmis de l’amour-propre, de l’enthousiasme et de nouvelles idées aux jeunes », et il concluait : « En effet le matériel humain et l’esprit ne manquent pas et avec moins d’intrigues politiques et une organisation plus valable au sommet, l’Armée pourrait prospérer6. »
5Le lien entre l’instabilité politique et les problèmes relatifs à la reconstruction de l’armée française était confirmé au cours de l’année 1946 dans d’autres rapports de Salisbury-Jones, qui allait par la suite être nommé attaché militaire à Paris7.
6Face aux premiers signes de la guerre froide, la Grande-Bretagne et la France étaient d’ailleurs appelées à une étroite collaboration à réaliser sur le plan politique autant que militaire. Au début 1948, les gouvernements de Londres et de Paris soutinrent la création du Pacte de Bruxelles, dont la spécificité résidait dans l’effort pour établir une étroite coopération militaire entre les cinq puissances signataires8. Ainsi, à côté du comité militaire qui siégeait à Londres, un comité des commandants en chef était établi, dont la direction était confiée au field-marshal Montgomery9. Peu avant sa désignation à cette fonction, en juillet 1948, Montgomery – à l’époque Commander of Imperial General Staff – s’était rendu à Paris où il avait pris contact avec les plus hautes personnalités politiques et militaires. Dans un long rapport le général anglais avait exprimé son sentiment à propos de la situation politique en France et de ses forces armées. Il avait soutenu que les gouvernements de la Quatrième République étaient incapables de gouverner, et que le pays était encore psychologiquement conditionné par la défaite de 1940. Tranchante était son opinion sur les chefs militaires : d’après Montgomery il n’y avait pas un véritable chef, en état d’inspirer la confiance ; en conséquence « on gaspille beaucoup de temps en se disputant sur n’importe quoi, petites jalousies et machinations sont bien évidentes »10. Les opinions de Montgomery peuvent paraître peu indulgentes et le caractère difficile du field-marshal peut aider à expliquer la sévérité de son jugement ; d’autres observateurs anglais n’étaient pourtant pas moins critiques à l’égard du système militaire français. On remarquait par exemple une rivalité latente entre le général Revers et le général de Lattre de Tassigny11, On ne manquait pas de relever que l’influence que les chefs militaires pouvaient exercer était étroitement et proportionnellement liée aux relations qu’ils entretenaient avec les milieux politiques. En mai 1948, Salisbury-Jones – qui avait eu l’occasion de voir de Lattre –, communiquait à Londres que celui-ci était « tout naturellement ravi d’accepter sa nouvelle désignation de la main de Monsieur Teitgen, le ministre des Armées » ; et l’attaché continuait : « En effet, au cours de notre entretien, en comparant Monsieur Teitgen avec le précédent Ministre de la Guerre, Monsieur Coste-Floret, il a décrit ce dernier comme un « pauvre type », tandis que Monsieur Teitgen était un « grand Monsieur »12.
7Il est à noter que les critiques anglaises ne concernaient que les chefs de l’armée de Terre : les jugements sur l’armée de l’Air et la Marine étaient par contre positifs. Evoquant la personnalité du chef d’état-major de la seconde, le vice-amiral d’escadre Lemonnier, l’attaché naval britannique à Paris écrivait qu’il « exerce sa charge avec un haut sentiment de probité et d’intérêt. Il est essentiellement un marin qui ne s’intéresse pas à la politique »13. Des portraits positifs d’autres responsables étaient tracés, et un fonctionnaire du Foreign Office pouvait remarquer que, dans la Marine, « le moral est bon et, peut-être pour la première fois dans l’histoire, un sentiment général d’amitié à notre égard est répandu »14. Quant à l’armée de l’Air, elle avait établi des liens d’étroite collaboration avec la R.A.F. depuis la Seconde Guerre mondiale15.
8L’éclatement de l’« affaire des généraux » fin 1949-début 1950 donna aux responsables anglais l’occasion de considérer à nouveau attentivement les relations entre le pouvoir militaire et le pouvoir politique en France16. L’affaire fut décrite minutieusement dans un rapport envoyé par le nouvel attaché militaire à Paris, le brigadier G. MacNab, au War Office. MacNab écrivait, entre autres choses, qu’« un événement, ou une série d’événements, qui en Grande-Bretagne auraient ébranlé la structure même de l’Armée jusque dans ses fondements, seraient passés inaperçus en France si la presse ne les avait pas remarqués »17. L’analyse de l’attaché militaire anglais aboutissait à des conclusions éloquentes : « Il ne faut pas surestimer les effets de cette affaire sur l’Armée. Le talent français pour l’intrigue est presque illimité et ni l’Armée, ni ses généraux ne peuvent être jugés selon les critères anglais. Malheureusement il est très fréquent de voir les officiers généraux se délecter de la politique et s’efforcer de miner la position de leurs rivaux. Il n’est pas d’ailleurs tout à fait étranger à la mentalité française qu’un général, comme Revers, puisse s’ingérer dans des questions bien éloignées du domaine militaire, jusqu’au point de risquer sa propre chute ».
9D’ailleurs MacNab paraissait retrouver les racines de ces épisodes dans l’expérience de la guerre qui, d’un côté, avait fait perdre à l’armée française sa confiance en elle-même, et, de l’autre, avait permis le développement de divided loyalties. Quelques semaines plus tard, MacNab confirmait ces remarques dans son Annual Report on the French Army for 1949. Il y ajoutait des critiques très sévères sur la politique militaire poursuivie par les autorités gouvernementales et sur l’organisation de l’armée de Terre. Entre autres choses, MacNab écrivait : « Le moral d’une armée dépend d’une direction énergique et de la confiance dans l’issue de la lutte. Dans la France d’aujourd’hui l’un et l’autre de ces deux éléments essentiels font défaut. L’Armée est partagée entre des allégeances divergentes. Il n’y a pas un chef en état de susciter allégeance et respect. La confiance en soi est minime ou nulle, et l’on souffre d’un malaise général dû au sentiment que les cinq années de l’après-guerre ont été gaspillées. En France, les fondements d’une armée viable font toujours défaut ».
10MacNab paraissait considérer les chefs militaires comme les responsables de cet état de choses : plusieurs d’entre eux n’avaient qu’une médiocre connaissance des exigences de la guerre moderne et ils devaient leur position plus au hasard qu’à leur mérite. De plus, « entre ceux qui ont joint de Gaulle [...] et ceux qui ont servi Vichy, la rivalité est constante. Chacun des chefs militaires dans les différents théâtres de guerre a maintenu ses propres partisans et entre les factions représentées par les généraux de Gaulle, de Lattre, Juin, et, dernièrement, Revers, des frictions se produisent à tout niveau, mais surtout entre les officiers généraux, dont la plupart sont trop occupés à penser à la politique, aux petites jalousies et à leur propre carrière pour prêter trop d’attention au but primordial représenté par l’établissement d’une armée moderne »18.
11D’après MacNab, d’ailleurs, l’armée française avait perdu une grande partie du prestige dont elle jouissait auprès du pays avant la défaite de 1940. Dans une étude rédigée au début de décembre 1950, il essayait de retracer les origines de cette crise de l’image de F Armée. Quant aux chefs militaires, il estimait que « si l’on faisait une comparaison avec l’entre-deux-guerres, il n’y avait que trois officiers réellement bien connus – les généraux Juin, de Lattre et Kœnig. Le prestige de tous les trois était très haut mais, à s’en tenir à leur habileté, seuls Juin et de Lattre pouvaient être comparés avec les chefs militaires de jadis »19. L’attaché militaire était pourtant convaincu que le pire était passé et que l’armée française était, pour ainsi dire, en période de convalescence. MacNab confirma son prudent optimisme dans son Annual Report on the French Army pour l’année 1950. L’officier anglais restait cependant fort critique quant aux officiers supérieurs de l’Armée puisque, selon lui, « le commandant moyen est daté, n’a pas d’expérience de la guerre moderne, est facilement victime de préjugés, trop soucieux du confort, et souvent physiquement inapte ». Quant aux plus importants chefs militaires, MacNab concentrait son attention sur Kœnig qui, en raison de ses sympathies gaullistes, paraissait pourtant « condamné à une futilité perpétuelle » dans sa charge d’inspecteur des troupes de l’Afrique du Nord, « en tout cas tant qu’un gouvernement de Troisième Force sera au pouvoir »20. A propos de Juin, il exprimait des critiques sur le fait qu’il remplissait, en même temps, la charge d’inspecteur des forces armées ainsi que celle de Résident général au Maroc21. La décision du général Billotte de donner sa démission en signe de protestation contre le règlement manqué des problèmes de l’armée française attirait l’attention de Macnab qui, néanmoins, écrivait que « dans les milieux militaires l’on considère la décision de Billotte comme dictée presque exclusivement par des raisons d’intérêt personnel et de notoriété, et par la volonté d’annoncer son intention d’entrer en politique […]. En pratique, sa démission a été un échec et après quelques jours n’a plus suscité qu’un faible intérêt »22.
12Dans les années suivantes, l’attaché militaire britannique concentra son attention sur le lent progrès accompli par l’Armée en vue de récupérer le prestige et l’efficacité d’autrefois. Mais son opinion des officiers généraux restait mauvaise. Début 1952, MacNab relevait qu’après la mort de Leclerc en 1947, la disparition de de Lattre et l’entrée en politique de Kœnig, Juin restait le seul chef militaire encore en service. En conséquence « la mort des chefs militaires avec beaucoup d’expérience se reflète péniblement dans l’état actuel de l’armée et devient une cause d’inquiétude pour l’avenir prochain »23. Il est à noter que le chargé d’affaires anglais à Paris, Sir William Hayter, dans son commentaire du rapport de l’attaché militaire, remarquait à son tour que « malheureusement, il reste tout à fait certain que la politique intérieure continue à faire obstacle à cette radicale réhabilitation dont l’Armée a besoin »24. Le diplomate paraissait ainsi attribuer la responsabilité de son malaise aux responsables politiques plutôt qu’aux chefs militaires. Quant à MacNab, l’année suivante, dans son rapport annuel pour 1952, il se montra partiellement satisfait de l’état de l’Armée allant jusqu’à affirmer que celle-ci « commençait à retrouver confiance en elle ». Il jugeait favorablement le rôle joué par Juin qui, d’ailleurs, « était apparemment considéré comme tellement loyal que le gouvernement l’a nommé maréchal de France à vie ». MacNab rappelait que Juin avait ouvertement critiqué certains choix gouvernementaux concernant l’Indochine et le Maroc et que ces prises de position lui avaient coûté des reproches officielles. Mais – concluait l’attaché – : « Le Maréchal a l’habitude de dire ce qu’il pense, en public aussi bien qu’en privé, sans se soucier des conséquences. L’on se tromperait si l’on indiquait d’autres raisons pour expliquer ses sorties ». Il est à remarquer que MacNab soulignait le prestige du chef d’état-major de l’armée de Terre le général Blanc, « qui jouit de la confiance du gouvernement et d’une grande estime dans l’Armée », tandis que l’expérience politique de Kœnig lui paraissait un échec25.
13Les opinions de l’attaché militaire étaient en effet en voie d’évolution. Au début de l’été 1954 – et donc au lendemain de Dien Bien Phu – il envoyait à Londres son dernier rapport avant de quitter son poste. Il estimait maintenant que des chefs militaires compétents et capables ne manquaient pas – notamment les généraux Blanc et Ély ; mais c’était surtout le jugement de MacNab sur l’Armée dans son ensemble qui s’était modifiée. Son étude aboutissait aux conclusions suivantes : « Sans aucun doute il y a dans l’Armée des éléments excellents et, notamment chez les jeunes, la passion et l’enthousiasme sont répandus. Considérée dans son ensemble, l’Armée a une grande confiance en elle et, en ce qui concerne le moral et la vie de tous les jours, elle est à l’abri des effets pervers de l’instabilité gouvernementale chronique. Je pense que ce fait n’est pas dû – comme dans le cas de la population civile – à une indifférence cynique ou au manque d’esprit civique mais plutôt aux qualités opposées, notamment un fort esprit de corps, la fierté de leur profession et la conviction d’avoir une supériorité morale sur les hommes politiques et la société civile dans son ensemble.26 »
14Si « les échecs en Indochine avaient été sublimés dans la défense de Dien Bien Phu »27 – comme l’écrivait le brigadier A. Jackson, successeur de MacNab – les événements qui se produisirent en Afrique du Nord en 1954-1955, notamment le début de l’insurrection algérienne, paraissaient porter un nouveau, grand coup au moral de l’armée française28. D’après le nouvel attaché militaire britannique, à ces développements sur le plan militaire s’ajoutait le bilan négatif de l’expérience gouvernementale de Kœnig, ministre de la Défense dans les gouvernements Mendès France et Faure. Quant au général Billotte, qui avait remplacé Kœnig, Jackson, tout en soulignant son habileté, rappelait qu’il était « impopulaire parmi les généraux de l’armée française qui ont mal vécu la promotion politique, à la tête des services, d’un général comparativement plus jeune d’un point de vue professionnel ». Jackson était très sévère à l’égard de Juin ; il stigmatisait ses ingérences à propos de la C.E.D.29 et de la politique à suivre en Afrique du Nord, et affirmait qu’« il fallait se demander si la position particulière d’un maréchal de France moderne, ainsi qu’elle était interprétée par Juin, serait une bonne chose pour n’importe quel pays ». Néanmoins, à Londres, tout en condamnant l’action politique menée par quelques chefs militaires français, l’on attribuait la responsabilité des problèmes de l’Armée dans une large mesure à l’incapacité des gouvernements d’élaborer une politique précise envers l’Afrique du Nord, et l’on estimait que « celle-ci était la véritable cause de tout ce qui se produit dans l’Armée à présent »30. Cette situation devenait de plus en plus grave et, en mars 1956, l’ambassade britannique à Paris, en commentant les démissions des généraux Zeller et Guillaume, écrivait à Londres : « Il y a sans doute, dans l’Armée, le sentiment de fatigue et de frustration qui a trouvé son expression dans nombre d’articles publiés récemment par la presse sous pseudonymes. L’Armée parait avoir le sentiment de ne pas avoir de véritable chef et l’incapacité de s’adapter pour mieux faire face aux tâches nouvelles est considérée comme un échec évident, dont la responsabilité est attribuée aux flottements des hommes politiques31. »
15La tendance britannique à juger favorablement l’armée de Terre française sur le plan de l’efficacité opérationnelle était confirmée même au lendemain de l’expédition de Suez, mais, comme le remarquait l’ambassadeur anglais à Paris, Sir Gladwyn Jebb, il y avait, dans l’Armée « beaucoup de mécontentement quant aux intentions apparentes du gouvernement à l’égard de l’Algérie et beaucoup de crainte que l’Armée ne doive à nouveau se préparer à une évacuation »32. L’aggravation de la crise algérienne et l’incapacité des faibles gouvernements Bourgès-Maunoury et Gaillard à trouver une solution à la question nord-africaine rendaient plus difficile la situation dans certains secteurs des forces armées. Le 11 mars 1958, Sir Gladwyn Jebb adressait au secrétaire d’état Selwyn Lloyd un long rapport concernant l’état de l’armée française. L’ambassadeur était vivement préoccupé par son moral et saisit l’occasion fournie par la sortie récente d’un ouvrage du correspondant militaire du Monde, Jean Planchais, publié sous le titre Le malaise de l’Armée33, pour se livrer à une analyse du phénomène. Tout en admettant que « même dans le passé des officiers haut placés avaient donné des signes d’indiscipline et d’ingérence dans la vie politique », Jebb soulignait que « la mesure de l’ingérence politique parait maintenant excessive et elle représente certainement une cause de frustration pour la nouvelle génération des officiers. Cette ingérence est la plus évidente dans les domaines du contrôle financier et des avancements de carrière ». Par conséquent, il écrivait : « D’un point de vue général, les officiers de l’armée française n’aiment pas trop la politique et n’aiment pas du tout les milieux politiques français. Ce sentiment de désaffection ne se limite pas à l’Armée et, il faut l’admettre, ne plait pas aux hommes politiques. Avant 1940, l’Armée jouissait d’une grande estime auprès du pays. Cet état de grâce a été effacé par l’échec de 1940, les tragiques divisions dans la période de la guerre, la catastrophe en Indochine, la retraite graduelle de certains territoires d’outre-mer et, finalement, la guerre d’Algérie. Derrière l’apparent échec de ces opérations, le soldat français entrevoit la main des milieux politiques. Il s’agit d’une grossière simplification. Pourtant c’est un phénomène qu’il faut tenir en considération34. »
16En s’appuyant sur l’analyse proposée par Planchais, Jebb retraçait des sources de mécontentement dans l’armée, pointant l’insuffisante attention que les milieux politiques prêtaient aux nécessités matérielles des officiers et de leurs familles ainsi que leurs inquiétudes devant l’incertitude de leur avenir professionnel. Il rappelait un inquiétant discours que Jean-Marie Le Pen, à l’époque jeune député, avait tenu au Parlement, où il avait remarqué que la Quatrième République était « terrifiée » par sa propre armée. Et l’ambassadeur concluait : « Je crois qu’un mouvement révolutionnaire contre le régime pourrait être amorcé par certains éléments de l’Armée, mais j’ai personnellement des doutes sur cette éventualité, et des doutes encore plus grands quant aux possibilités de succès d’une pareille initiative. Pourtant il devient de plus en plus évident que, dans certaines circonstances, le gouvernement ne pourrait pas compter sur l’appui de l’Armée dans la répression d’un pareil mouvement et il est très probable qu’au contraire celle-ci lui apporterait son encouragement et son soutien. Dans de pareilles circonstances, je le répète, le régime serait près de sa dislocation35. ».
17Deux semaines plus tard, l’attaché militaire Jackson examinait l’attitude des officiers français à l’égard de la question algérienne. Il les divisait en trois catégories : les junior ojficers, jusqu’au degré de capitaine, les middle pieces et les généraux. En ce qui concerne les premiers, le brigadier Jackson, tout en appréciant leur préparation, leur attachement au devoir et leur esprit patriotique, remarquait leur confiance presque aveugle dans la mission française et craignait qu’ils ne devinssent « les proies de quelques démagogues, probablement de tendance fasciste, et, en ce cas, compte tenu du fait que le courage et l’intelligence ne leur font pas défaut, ils pourraient représenter un véritable danger pour le régime ». Pour ce qui est des middle pièces, Jackson était fort critique à leur égard et estimait que la plupart d’entre eux n’étaient « que des pères de famille absorbés par leurs propres problèmes et sans ambition » ; il y avait pourtant un groupe de commandants et lieutenants-colonels énergiques et compétents, qui exerçaient une grande influence dans des secteurs essentiels de l’Armée : l’hostilité à l’égard du pouvoir politique et l’anti-américanisme caractérisaient leur attitude. Ce groupe était « sans chef, plein d’aigreur, et avait tendance à critiquer toutes les institutions. Sa réaction à la perte de l’Algérie pourrait se manifester d’une manière extrême ». Quant aux généraux, l’attaché anglais les définissait comme « de plus en plus convaincus qu’ils pourraient se débrouiller, si on les laissait décider eux-mêmes ». Jackson aboutissait à la conclusion qu’aucun officier de l’armée française en Algérie n’était disposé à quitter le territoire africain. Il évitait de se prononcer sur l’attitude de l’Armée, notamment sur l’éventualité d’une alliance avec les « pieds noirs », même s’il envisageait qu’ils puissent « être poussés à un mariage de convenance par la force des événements ». Et l’officier britannique concluait : « L’essentiel de l’armée est aujourd’hui stationné en Algérie et elle a toute l’intention d’y rester. Si l’on a vu le panorama grandiose de la ville d’Alger et son port commercial moderne, ou les rues d’Oran débordantes de Français, il peut paraître irréel de songer à consigner toute cette civilisation dans les mains d’un petit nombre de sous-officiers de l’Armée36. »
18Il est probable que ce sentiment, en s’ajoutant à ceux que Sir Gladwyn Jebb avait soulignés, était nourri par les officiers français qui, seulement un mois et demi plus tard, le 13 mai, prendraient le pouvoir à Alger, marquant ainsi indirectement la fin politique de la Quatrième République. En s’appuyant aussi sur l’évolution de l’opinion britannique, il paraît possible de se demander si, entre 1946 et 1958, les chefs militaires français – et, plus généralement, les nombreux officiers de l’armée française – ne furent pas poussés à jouer un rôle politique croissant en raison de leur conviction qu’il leur fallait suppléer aux graves carences et contradictions d’un régime incapable de donner des réponses adéquates aux problèmes intérieurs et internationaux qui se posaient. Ce ne fut peut être pas un hasard si la solution fut le rappel au pouvoir d’un militaire, qui pourtant était avant tout un maître en politique37.
Notes de bas de page
1 Pour l’attitude de la Grande-Bretagne à l’égard de la France voir J.W. Young, Britain, France and the Unity of Europe 1945-1951, Leicester, Leicester University Press, 1984 ; le tout récent R. Woodhouse, British Policy towards France 1945-1951, London, Macmillan, 1995. Quant à l’attitude de la France à l’égard de la Grande-Bretagne dans les années 1944- 1949, voir les remarques de P. Gerbet, Politique étrangère de la France, Le relèvement 1944-1949, Paris, Imprimerie nationale, 1991. Voir aussi P.H. Bell, France and Britain 1940- 1994. The Long Séparation, London/New York, Longman, 1997.
2 Il s’agit de l’Army, c’est-à-dire l’armée de Terre seulement.
3 Public Record Office (désormais P.R.O.), Foreign Office 371 (désormais F.O. 371), Z 3128/5/17 (59949), rapport n° 258, A. Duff Cooper (Paris) à E. Bevin (F.O.), 29 mars 1946.
4 P.R.O., F.O. 371, ibidem.
5 Sur les forces armées françaises pendant la Quatrième République voir P.M. de la Gorce, La République et son armée, Paris, Fayard, 1963, p. 422 s. de l’édition italienne ; R. Girardet, La Crise militaire française 1945-1962, Paris, A. Colin, 1964 ; J. Doise et M. Vaïsse, Diplomatie et outil militaire 1871-1969, Paris, Imprimerie nationale, 1987, p. 383-432 ; J. Bodin, Les Officiers français, Grandeur et misères 1936-1991, Paris, Perrin, 1992 ; J. Delmas, « Reflections on the Notions of Military Power through the French Example (1945-1948) », in J. Becker et F. Knipping (éd.), Power in Europe ? Great Britain, France, Italy and Germany in a Postwar World 1945-1950, Berlin/New York, de Gruyter, 1986, p. 339-352 ; J. Delmas, « Military Power in France 1954-1958 », in Power in Europe ?, t. II, Great Britain, France, Germany and Italy and the Origins of EEC 1952-1957, E. Di Nolfo (éd.), Berlin/New York, de Gruyter, 1992, p. 238-253 ; Histoire militaire de la France, A. Corvisier (dir.), vol. IV ; De 1940 à nos jours, A. Martel (dir.), Paris, PUF, 1994, p. 241-356. D. Chuter, Humanity’s Soldin. France and International Security, 1919-2001, Providence/Oxford, Beryhalu, 1996, p. 214-295.
6 P.R.O., F.O. 371, Z 7104/5/17 (59950), Monthly Report n° 12, BMF/43/G, par A.G. Salisbury-Jones, 1er août 1946, secret. Sur de Lattre de Tassigny voir notamment J. de Lattre de Tassigny, Ne pas subir. Écrits 1914-1952, Paris, Plon, 1984.
7 P.R.O., F.O. 371, Z 9804/5/17 (59950), Monthly Report n° 15, par A.G. Salisbury-Jones, 1er novembre 1946, secret et Z 9804/5/17 (59950), Monthly Report n° 16, par A.G. Salisbury-Jones, 1er décembre 1946, secret.
8 Sur les aspects de collaboration militaire dans le cadre du Pacte de Bruxelles voir M. Vaïsse, « L’échec d’une Europe franco-britannique ou comment le Pacte de Bruxelles fut créé et délaissé », in Histoire des débuts de la construction européenne (mars 1948-avril 1950), Actes du colloque de Strasbourg, 27-30 novembre 1984, R. Poidevin (dir.), Bruxelles, Bruylant, 1986 ; P. Guillen, « La France et la question de la défense occidentale du Pacte de Bruxelles (mars 1948) au plan Pleven (octobre 1950) », Storia delle relazioni intemazionali, II, 2 (1986), p. 305-328 ; A. Varsori, Il Patto di Bruxelles (1948) : tra integrazione europea e alleanza atlantica, Roma, Bonacci, 1988 ; J.W. Young, France, the Cold War and the Western Alliance 1944-1949. French Foreign Policy and Post-War Europe, Leicester/London, Leicester University Press, 1990.
9 Sur Montgomery voir en particulier N. Hamilton, Monty : the Field-Marshall 1944- 1976, London, Hamish Hamilton, 1986.
10 P.R.O., F.O. 800/465, mémorandum n° CIGS/BM/31/2488, Visit to Paris, 10 to 11 July 1948 par B. Montgomery, 14 juillet 1948, top secret.
11 P.R.O., F.O. 371, Z 1121/98/17 (72969), lettre, Sir O. Harvey (Paris) à Sir O.G. Sargent (F.O.), 4 février 1948, personal and top secret. On remarquait les contradictions entre le rôle de de Lattre inspecteur général des Années et Revers, chef d’état major général de l’armée de Terre.
12 P.R.O., F.O. 371, Z 4242/98/17 (72969), lettre n° MA/Paris/109, major général A.G. Salisbury-Jones (Paris) à major-général C.D. Packard (DMI), 11 mai 1948, top secret.
13 P.R.O., F.O. 371, Z 811/1213/17 (79131) mémorandum French Naval Personalities, joint au Report on the French Navy during 1948, 7 janvier 1949, confidential.
14 P.R.O., F.O. 371, Z 811/1213/17 (79131), minute par J.W. Russell, 31 janvier 1949.
15 Voir les considérations de P. Vial, « De l’impuissance à la renaissance : le général Léchères à la tête de l’armée de l’Air (1948-1953) », Revue historique des Années, 3 (1993), p. 43-51 et P. Façon, « L’armée de l’Air dans la Western Union (1948-1950), aux origines de la défense de l’Europe », Revue historique des Armées, 4 (1993), p. 71-79.
16 Sur l’affaire des généraux, voir par exemple G. Elgey, Histoire de la Quatrième République, t. I, « La République des illusions 1945-1951 », Paris, Fayard, 1965, p. 467-506.
17 P.R.O., F.O. 371, WF 1018/2 (89172), mémorandum MA/Paris/501 The Revers-Mast Affair, brigadier G. MacNab (Paris) au WO M.I.4, 19 janvier 1950, secret.
18 P.R.O., FO. 371, WF 1203/1 (89246), mémorandum Annual Report on the French Army for 1949 par le brigadier G. MacNab, 12 mars 1950, secret. MacNab allait jusqu’à affirmer « ... the average General Officer is much older than, and is neither mentally nor phisically the equal of his British counterpart, due to consistent over-indulgence and to a profound distaste for physical activity. Very few would stand the strain of modem war for any length of time ».
19 P.R.O., F.O. 371, WF 1206/2 (89248), mémorandum Lack of public admiration and respect for the French Army par le brigadier G. MacNab, 2 décembre 1950, confidential, joint à une lettre de Hood (Paris) à G.P. Young (F.O.), 12 décembre 1950. Si les opinions sur l’armée de Terre étaient négatives, celles sur l’armée de l’Air et la Marine étaient par contre optimistes ; cfr. P.R.O., F.O. 371, WF 1213/1 (89250) Annual Report on the French Navy, 9 janvier 1950, secret ; WF 1224/1 (89253) Annual Report on the French Air Force, 1er janvier 1950, secret.
20 P.R.O., F.O. 371, WF 1203/1 (96073), Mémorandum Annual Report on the French Army for 1950, secret, joint à la lettre, Sir O. Harvey (Paris) à H. Morrison, 28 mars 1951, secret.
21 Sur Juin voir B. Pujo, Juin Maréchal de France, Paris, Albin Michel, 1988.
22 P.R.O., F.O. 371, document cité, supra, n. 20. Sur Billotte voir Général Billotte, Le passé au futur, Paris, Stock, 1979.
23 P.R.O., F.O. 371, WF 1203/1 (101766), Annual Report on the French Army for 1951, par G. MacNab, secret.
24 P.R.O., F.O. 371, WF 1203/1 (101766), lettre n° 162, Sir W. Hayter (Paris) à A. Eden, 29 mars 1952, secret.
25 P.R.O., F.O. 371, WF 1201/2 (107465) Annual Report on the French Army for 1952, par G. MacNab, secret.
26 P.R.O., F.O. 371, WF 1201/2 (112806), Annual Report on the French Army for 1953 par G. MacNab, secret ; voir également la lettre par Sir G. Jebb à A. Eden, 10 juillet 1954, secret, et la minute par R.W. Selby, 27 juillet 1954.
27 D’après les autorités anglaises, l’échec militaire de la France en Indochine était dû au manque d’une stratégie précise de la part des autorités politiques à Paris ; voir par exemple P.R.O., F.O., 371, DF 1071/19 (112047), tel n° 241, Sir R. Makins (Washington) au F.O., 8 février 1954, priority secret et DF 1071/28 (112047), lettre, D.W. Allen (F.O.) à R.H. Scott (Washington), 24 février 1954, secret. Sur les aspects militaires de la campagne d’Indochine voir Général Y. Gras, Histoire de la guerre d’Indochine, Paris, Plon, 1979 ; sur les aspects politiques voir J. de Folin, Indochine 1940-1955. La fin d’un rêve, Paris, Perrin, 1993 ; J. Valette, La Guerre d’Indochine 1945-1954, Paris, A. Colin, 1994.
28 Sur la crise algérienne voir par exemple B. Droz-E. Lever, Histoire de la guerre d’Algérie 1954-1962, Paris, Seuil, 1982 et J. Planchais, L’empire embrasé 1946-1962, Paris, Denoël, 1990, p. 221-326.
29 Sur l’attitude des militaires français à l’égard de la C.E.D. voir C. d’Abzac-Épezy et P. Vial, « In Search of a European Consciousness : French Military Elites and the Idea of Europe, 1947-1954 », in Building Postwar Europe. National Decision-Makers and European Institutions, 1948-1963, A. Deighton (éd.), London, Macmillan, 1995, p. 1-20.
30 P.R.O., F.O. 371, WF 1201/1 (124465), Annual Report on the French Army for 1955, par C.A. Jackson, secret.
31 P.R.O., F.O. 371, WF 1201/2 (124465), lettre par l’Ambassade britannique, Paris, au F.O., 2 mars 1956, confidential.
32 P.R.O., F.O. 371, WF 1201/2 (130668), lettre, Sir G. Jebb (Paris) à Sir F. Hoyer Millar (F.O.), 2 mars 1957, top secret.
33 J. Planchais, Le malaise de l’Armée, Paris, Plon, 1958.
34 P.R.O., F.O. 371, WF 1202/3 (137300), rapport n° 41, Sir G. Jebb (Paris) à Selwyn Lloyd, 11 mars 1958, confldential.
35 P.R.O., F.O. 371, ibidem.
36 P.R.O., F.O. 371, WF 1202/6 (137300), mémorandum Views of French Army officers on the Algerian question, par C.A. Jackson, 28 mars 1958, confidential.
37 Voir R. Rémond, Le retour de de Gaulle, Bruxelles, Complexe, 1987.
Auteur
-
Antonio Varsori
Est professeur d’histoire des relations internationales (Chaire Jean Monnet d’Histoire de l’intégration européenne) à la Faculté des Sciences Politiques de l’université de Florence. Il est aussi directeur du Master en Études Européennes et membre du Groupe de liaison des historiens de l’histoire contemporaine auprès de la Commission de l’Union Européenne. Il a publié de nombreuses études sur la politique étrangère de l’Italie, sur la construction européenne, sur les origines du système de défense occidentale ainsi que sur la politique étrangère de la Grande-Bretagne pendant la « première détente ».
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