Les entourages militaires d’André Maginot dans les années 19201
p. 143-151
Texte intégral
1Les responsables politiques français sont confrontés, au début des années 1920, à la difficile réorganisation de l’armée de la victoire alors que l’Allemagne ne respecte pas toutes les clauses militaires du traité de Versailles et ne paie pas l’intégralité des réparations ; alors que se met en place la S.D.N. et que les Etats-Unis et la Grande-Bretagne soupçonnent la France de visées hégémoniques. Parallèlement, de nombreux citoyens souhaitent une réduction des charges militaires (et notamment de la durée du service et des périodes d’instruction des réserves) alors que se profile une baisse des effectifs à l’horizon 1935. Ces questions, qu’il est de plus en plus difficile de différer, requièrent des avis techniques de la part des responsables militaires. Une étude des entourages militaires du ministre André Maginot prend, dans cette optique, un relief tout particulier.
2Il prend le portefeuille de la Guerre (tout en conservant celui des Pensions) dans le ministère Poincaré le 15 janvier 1922. Sa tâche n’apparaît pas des plus faciles. Un durcissement vis-à-vis de l’Allemagne peut en effet conduire à une opération militaire (un moment envisagé par le gouvernement d’Aristide Briand) alors qu’on est à la veille de la discussion des nouvelles lois militaires à la Chambre, débat technique assez complexe qui présente un risque politique non négligeable. A défaut de compétences militaires, le nouveau ministre possède une certaine expérience des questions militaires. Député de l’arrondissement de Bar-le-Duc (Meuse) depuis 1910, juriste et administrateur de formation, combattant à l’esprit offensif et membre actif du Comité de guerre en 1917, le sergent Maginot « possède à un haut degré le goût des problèmes militaires et le sens en quelque sorte intuitif des justes solutions », a dit de lui le général de Castelnau2.
3Le chef d’état-major, le général Buat, qui aimait travailler avec Louis Barthou, accueille très mal la nomination d’un homme nouveau au ministère de la Guerre. Dès leur première entrevue, il conseille à André Maginot de choisir pour chef de cabinet « un général libre de toutes attaches politiques, respecté pour son caractère et son intelligence » et lui propose le général Ernest Maximilien Bocquet, « jeune, droit, intelligent, énergique »3, en poste au Centre des hautes Études militaires. Le ministre, qui avait pensé au colonel de cavalerie Blanchard rencontré au début de la guerre, se range à cet avis après s’être renseigné sur les activités du général Bocquet pendant la guerre. Le colonel d’infanterie breveté Beaudenom de Lamaze devient chef adjoint du cabinet militaire, assisté du lieutenant-colonel d’artillerie coloniale Mouchet et du chef de bataillon d’infanterie breveté Laure4.
4Mais plus que la composition de ce cabinet, ce qui retient l’attention de l’historien, c’est la nomination par décret du 18 janvier 1922, du maréchal Pétain (jusqu’alors vice-président du Conseil supérieur de la Guerre) au poste d’inspecteur général de l’Armée. Cette mesure, sans doute préparée par le précédent gouvernement, semble renforcer l’influence du maréchal Pétain dont le général Buat est un fidèle collaborateur. Elle suscite de nombreuses critiques et interrogations de la part des contemporains. Il semble que ce soit l’article 4 qui ait surtout déclenché la polémique : « L’inspecteur général de l’Armée propose la réunion du Conseil supérieur de la Guerre chaque fois qu’il le juge à propos, il provoque et préside les séances préparatoires aux délibérations plénières ». La phrase la plus importante me paraît cependant la dernière phrase de l’article 6 : « Il assure d’une manière générale la continuité des vues dans tout ce qui touche l’organisme militaire avant et après la mobilisation ». Cette nouvelle mesure ne porte-t-elle pas atteinte à la tradition républicaine ? Un éditorial de L’Œuvre résume bien les craintes des opposants : « Jusqu’ici, la doctrine républicaine voulait que tout acte d’un fonctionnaire irresponsable portât la signature d’un ministre qui fût, lui, responsable devant le Parlement. Mais tout est changé. Désormais, c’est le ministre de la Guerre responsable qui ne pourra plus signer certaines décisions s’il n’a pas, au préalable, obtenu le visa de l’inspecteur général »5. De la presse, la polémique gagne la Chambre lors du débat d’investiture. André Lefèvre, ancien ministre de la Guerre, est le plus virulent. Il redoute par exemple que la nomination du maréchal Pétain comme inspecteur général de l’Armée n’introduise une sorte de dualité du pouvoir civil et du pouvoir militaire6. André Maginot lui répond que le décret « régularise un régime existant »7, mais ne convainc par son contradicteur. On peut cependant considérer avec le colonel François André Paoli que « le décret est le point terminus d’une évolution jalonnée par le décret Messimy (1911), les décrets Millerand (1912), l’expérience de la Grande Guerre, le décret Lefèvre (1920). La suprématie du pouvoir civil n’est pas en cause, mais le pouvoir civil s’appuie désormais sur le pouvoir militaire, agissant avec lui en toute confiance au lieu de le tenir comme autrefois en suspicion continue »8. De fait, André Maginot, tout en tenant compte des avis des grands chefs militaires, va se montrer très attaché aux prérogatives du gouvernement et celles du Parlement.
5Il va très bien s’entendre avec le général Buat, lui soumettant par exemple les grandes lignes de ses interventions à la Chambre, mais il semble s’être surtout appuyé sur son ami le colonel Jean Fabry, d’un an son aîné, officier mutilé9 qui a été le chef de cabinet du maréchal Joffre au moment de sa mission aux États-Unis en 191710. Député de la Seine depuis 1919, inscrit au groupe d’Action Républicaine et Sociale (animé par André Maginot), il est rédacteur en chef de L’Intransigeant depuis 1919, vice-président du Conseil supérieur de la Défense nationale et rapporteur de la commission de l’ Armée de la Chambre. Il remplace René Viviani à la commission des armements de la S.D.N. de 1922 à 1924 et participe, sous la direction de Léon Bourgeois, aux travaux qui vont aboutir au projet de traité d’assistance mutuelle. Lucide, il connaît les limites des débats auxquels il assiste à Genève11. Favorable à la S.D.N., il la veut armée12. L’influence du colonel Fabry sur André Maginot ne paraît pas douteuse à un moment où celui-ci doit prendre connaissance de dossiers aux aspects techniques complexes. Les deux hommes ont la même analyse de la menace potentielle de l’Allemagne. Ils sont tous deux attachés à l’armée de conscription au nom de l’égalité des Français devant le service militaire, et soulignent le coût élevé d’une armée de métier comme du service d’un an qui suppose l’emploi plus grand des militaires de carrière et des spécialistes. Le colonel Fabry, rapporteur de la commission de l’Armée présidée par le général de Castelnau, défend à la Chambre « les dix-huit mois de service militaire sans condition, comme étape vers les douze mois »13. Mais alors qu’il souhaite qu’on affirme « le caractère nettement défensif »14 de l’organisation nouvelle et qu’on organise rapidement la défense des frontières15 pour pouvoir faire face à une invasion brusquée, André Maginot veut que l’Armée « soit capable, dès le début des hostilités, de se porter en avant, d’occuper certaines positions stratégiques qui sont nécessaires à la concentration des forces allemandes, de s’emparer au besoin, de certains gages qui, une fois en notre possession, rendraient très difficile, peut-être même impossible, la préparation industrielle de l’ennemi »16. Il n’est donc pas étonnant de constater qu’André Maginot n’intervient pas le 22 mai 1922, lors de la réunion du Conseil supérieur de la Guerre consacrée pour la première fois aux « principes de l’organisation défensive du territoire ». Réunion dont le document préparatoire a été rédigé par le maréchal Pétain et très critiqué par les maréchaux Joffre, Foch et les généraux Berthelot et Guillaumat17. André Maginot et le colonel Fabry sont en revanche également favorables à une occupation de la Ruhr, qui suscite bien des réserves de la part de Raymond Poincaré.
6Il y a donc bien un tandem Maginot-Fabry. Mais c’est André Maginot qui est aux commandes. La conduite des opérations dans la Ruhr révèle par ailleurs la pleine confiance que le ministre va accorder au général Degoutté18, commandant en chef interallié dans les territoires occupés, fin politique au demeurant. Dans un rapport envoyé à Paris le 1er juin 1922, il recommande une « préparation politique et morale » de l’opération, souhaite que le gouvernement invite la presse française à défendre toute entière l’idée d’une intervention et conseille même d’acheter des journaux allemands19. Une commission interministérielle, présidée par le maréchal Foch, et chargée de préparer un nouveau plan de saisie de la Ruhr selon les idées du général Degoutte et d’Émile Coste, directeur du service des mines, remet son rapport le 19 août 1922. Un débat sur la nature de l’opération oppose cependant le maréchal Foch et le général Degoutte pendant plusieurs mois, tandis que Raymond Poincaré continue à hésiter. Finalement, un conseil de cabinet adopte le 5 décembre 1922 la thèse dite de la Ruhr intégrale (l’opération doit porter sur la totalité du bassin et être exécutée en un seul temps). Un choix qui déplaît au général Buat qui, dans ses carnets, regrette, le 3 janvier 1923, le choix du plan Foch « qui nous conduit au milieu des agglomérations au lieu du plan Degoutte qui nous mènerait seulement autour »20. Le même jour, le Conseil des ministres a décidé de déclencher l’occupation de la Ruhr avec des moyens militaires limités. Mais les Allemands refusent de coopérer avec la Mission interalliée de contrôle des usines et des mines ; c’est la « résistance passive » et l’épreuve de force. L’occupation légère ne suffit plus. Jean Fabry voit dans l’opération la confirmation de ses thèses : « La Ruhr éclaire la vanité de la querelle de mots entre défenseurs du matériel et partisans des effectifs. Il faut l’un et les autres sont indispensables »21. Opinion pleinement partagée par André Maginot.
7Les divergences entre les chefs militaires ne cessent pas avec le déclenchement de l’opération. Tandis que les autorités d’occupation mettent en place les instruments pour l’exploitation du gage (frontière intra-allemande, régie des chemins de fer...), Yves Le Trocquer, ministre des Travaux publics, se rend dans la Ruhr accompagné du général Weygand. Dans ses mémoires, ce dernier écrit qu’il a été pressenti pour prendre la direction d’un « Haut-commissariat de la Ruhr, distinct de l’armée française du Rhin, qui permettrait au général Degoutte de se consacrer pleinement au maintien de l’ordre »22. Le général Weygand n’ignore sans doute pas que le maréchal Foch et le général Degoutte (soutenu par le général Buat et André Maginot) sont en désaccord sur la conduite de l’opération. Ce qui ne facilite pas les rapports entre le président du Conseil et son bouillant ministre de la Guerre. « Poincaré voulait consulter Foch sur certains aspects de l’opération », note le général Buat le 11 avril 1923. « Maginot lui a répondu qu’il estimait que ses conseillers valaient bien Foch, qu’ils ont vu plus clair que lui dans l’affaire de la Ruhr [...] et qu’il faut rompre avec cette coutume d’interroger toujours des vieillards »23. Le Président de la République, quant à lui, ne veut pas que le maréchal Pétain, inspecteur général de l’Armée, s’occupe de l’opération. « Craignant toujours le pire, il n’est pas l’homme de l’exécution audacieuse », rapporte le général Buat24. De retour de sa mission dans la Ruhr, le général Weygand recommande le maintien du statu quo. André Maginot propose sa nomination au poste de Haut commissaire au Levant « pour qu’il sorte enfin de la maison Foch où il a beaucoup trop longtemps séjourné »25. Le général « obéit sans enthousiasme », et craint de ne pas « emporter l’estime personnelle du ministre de la Guerre ». Le général Buat le détrompe : « M. Maginot n’a jamais eu qu’une idée, l’unité de direction dans la Ruhr sous l’impulsion de Dégoutté, sur place. » Il lui montre par ailleurs l’intérêt de sa mission et lui prédit qu’à son retour il entrera au Conseil supérieur de la Guerre26.
8L’occupation de la Ruhr tourne finalement à l’avantage des gouvernements français et belge fin septembre 1923. Mais Raymond Poincaré choisit le recours à l’expertise internationale plutôt que la négociation directe avec l’Allemagne, préconisée par le Président de la République et le maréchal Foch, soutenus par André Maginot.
9La victoire du Cartel des gauches fait d’André Maginot un opposant déterminé. Frappé par la diphtérie, il ne peut entrer au gouvernement d’Union nationale conduit par Raymond Poincaré mais garde un œil sur la frontière. Redoutant une évacuation anticipée de la rive gauche du Rhin, il se prononce, dès 1927, pour le renforcement rapide de la défense des frontières et accepte, sous certaines conditions, le service d’un an préparé par Paul Painlevé. Redevenu ministre des Colonies en novembre 1928, il se résigne à l’évacuation anticipée de la Rhénanie et se rapproche alors nettement d’Aristide Briand se déclarant « fier d’être son collaborateur et ami »27.
10La perspective de l’évacuation anticipée de la Rhénanie et de l’arrivée des classes creuses dans les casernes à partir de 1935 préoccupe fortement André Maginot, comme son ami le colonel Fabry28 qui s’inquiète du retard dans le démarrage du programme de fortifications. « Ce n’est pas le moment de discuter des vertus ou des défauts de la formule Painlevé – Debeney puisqu’elle est votée et qu’il est du devoir de tous, partisans et adversaires, d’en faire le meilleur usage », écrit-il dans L’Intransigeant. « Ce système représente d’ailleurs un minimum de sécurité, de puissance défensive, au-dessous duquel nous ne descendrons pas sans danger grave. On sait que j’ai vivement critiqué en son temps le système actuel et si j’avais voulu persister dans ces critiques, peut-être le gouvernement eut-il été battu, mais l’organisation de l’Armée a été bâtie cependant assez souple pour rester perfectible »29. Le lendemain, André Maginot lui fait écho lors de l’inauguration du monument aux morts de Longeville (Meuse), et préconise l’accélération des travaux dans les régions frontalières ainsi que le renforcement de la couverture par un regroupement des divisions et l’utilisation des troupes qui quitteront la Rhénanie30.
11C’est un discours de ministre de la Guerre que prononce, à Longeville, le ministre des Colonies. Il ne faut donc pas s’étonner de le voir revenir rue Saint-Dominique, en novembre 1929, dans le gouvernement d’André Tardieu qui succède à Aristide Briand. Il restera ministre de la Guerre, à quelques semaines près31 jusqu’à sa mort, le 7 janvier 1932. L’influence du colonel Fabry semble avoir été importante au moment de la composition du cabinet militaire du nouveau ministre. André Maginot confie en effet sa direction au général Georges, disciple du maréchal Foch, très lié au colonel Fabry depuis Saint-Cyr32, qui a été le chef d’état-major du maréchal Pétain pendant la guerre du Rif. Le général Réquin succède au général Georges après son départ à la tête du xixe corps à Alger. Ancien collaborateur du général Gamelin, puis du maréchal Foch pendant la Grande guerre, c’est un ami personnel d’André Tardieu et du colonel Fabry33. Il a participé aux travaux de la S.D.N. de 1922 à 1924, et paraît donc tout à fait indiqué à l’heure de la préparation du mémorandum pour la conférence dite du désarmement.
12André Maginot déclare d’emblée qu’il va appliquer sérieusement le nouveau statut de l’Armée, se refusant à toute modification avant son entrée en vigueur. Il active par ailleurs la réalisation du programme de fortifications approuvé le 17 janvier 1929 par le gouvernement Poincaré, sur proposition de Paul Painlevé, après des années de débat. Il fait ainsi voter d’importants crédits en décembre 1929, à l’extrême fin de la session parlementaire, avec l’appui du colonel Fabry qui estime que les députés devraient être unanimes à approuver l’organisation défensive des frontières. Le texte adopté sans vote nominal le matin à la Chambre, l’est par le Sénat l’après-midi même.
13André Maginot prend aussi une importante décision, fort oubliée depuis. Le 2 janvier 1930, le Conseil des ministres nomme, sur sa proposition, le général Weygand chef d’état-major de l’Armée en remplacement du général Debeney, qui a demandé à bénéficier de sa retraite. André Maginot prend la précaution de faire signer une profession de foi républicaine au général Weygand, considéré à gauche comme un « clérical factieux ». Mais sa promotion déclenche une tempête politique, d’autant que Paul Painlevé avait fait adopter en mai 1929, par le gouvernement Poincaré, le principe de la nomination du général Maurin. Pour faire bonne mesure, André Tardieu a exigé la nomination conjointe d’un de ses amis, plutôt classé à gauche, le général Gamelin, collaborateur de prédilection du maréchal Joffre. Sous-chef de l’état-major général, il sera appelé, le moment venu, à succéder au général Weygand. Ces nominations préparent la succession, dans un an, du maréchal Pétain34. Weygand, disciple de Foch, et Gamelin, proche de Joffre prennent en charge un système de défense largement inspiré par le maréchal Pétain dont ils ne peuvent remettre en cause les fondements mais qu’ils peuvent, le cas échéant, réorienter partiellement. Rien n’indique cependant que Pétain soit en désaccord avec la nouvelle équipe. N’a-t-il pas pressenti le général Weygand ? André Maginot s’est-il « méfié du maréchal Pétain ? C’est possible, car celui-ci était devenu souvent réfractaire à une idée neuve »35, écrit le général Gamelin qui note que le ministre, désireux de placer à la tête de l’Armée « une autorité plus active »36, le fait nommer inspecteur général de la Défense aérienne du territoire au début de l’année 1931, afin que Weygand puisse lui succéder à la date initialement prévue.
14André Maginot a-t-il voulu, plus encore que dans la période 1922-1924, faire une synthèse entre les orientations du maréchal Pétain et celle des maréchaux Foch et Joffre ? On peut le penser. Il se déclare en tout cas pleinement satisfait de l’organigramme établi au début de 1930. Il déclare au journaliste Louis Béraud que le maréchal Pétain, les généraux Weygand, Gamelin et Georges « travaillent avec leur ministre dans un esprit d’entente absolue »37. Dans Servir, le général Gamelin souligne ses bons rapports avec le général Réquin38, successeur du général Georges, et évoque ses contacts quotidiens, en début de soirée avec André Maginot39. De son côté, le général Weygand évoque « l’appui aussi compréhensif que ferme et constant » du ministre, dont il a apprécié « la méthode lente mais sûre de travail [...] Ce n’est pas que M. Maginot acceptât sans discussion une proposition qui lui était soumise. Il n’avait nulle disposition à abdiquer et se montrait avec raison jaloux de son autorité. Il avait sur les sujets militaires des idées très arrêtées, dont il n’était pas aisé de le faire revenir »40.
15Après une nuit passée en tête à tête avec le colonel Fabry au ministère, André Maginot « prend le risque de l’évacuation »41 de la Rhénanie, et incite ses amis à voter la ratification des accords de La Haye. Il lui faut désormais aller très vite pour consolider la défense française. Le 26 avril 1930, le général Weygand lui remet une note confidentielle très alarmante : « A suivre les errements en cours, l’Armée française risque de n’être qu’une façade coûteuse et impropre à la guerre ». Pour le chef d’état-major, l’augmentation des crédits de la 3e section et leur stabilité sont pour l’Armée « une question d’être ou de ne pas être »42. Il demande qu’ils échappent aux fluctuations des discussions budgétaires (comme les fortifications et les constructions navales) grâce à un « programme de dotation et de modernisation à réalisation garantie » de 7 à 8 milliards de francs sur 10 ans. André Maginot approuve le 4 juillet 1930 un programme comportant la motorisation de cinq divisions d’infanterie et de cinq brigades de cavalerie ainsi que la transformation d’une division de cavalerie en division légère mécanique. La semaine suivante, le gouvernement demande, la veille de la clôture de la session parlementaire, l’ouverture d’un crédit de 1,125 milliards de francs pour les besoins de l’armée de Terre, de la Marine et de l’Aviation43. Une collaboration étroite s’institue donc entre le ministre et le chef d’état-major qu’il a choisi et imposé.
16André Maginot participe par ailleurs à la préparation de la conférence de Genève au début de l’année 1931, avec sans doute le désir d’écarter des solutions trop idéalistes. Après sa mort, de nombreux journaux le présenteront comme le rédacteur du mémorandum français présenté à la conférence dite du désarmement. Le document porte incontestablement son empreinte, mais il a été rédigé par le secrétariat général de la Défense nationale, organisme interministériel rattaché à la présidence du conseil, au sein duquel des civils comme Joseph Paul-Boncour ont collaboré avec des officiers. Ne tenant pas à ce que « la France plie de plus en plus sous le poids de charges militaires qui ne peuvent aller qu’en augmentant », André Maginot est favorable à la limitation des armements mais tient au respect des traités, et plus particulièrement la limitation des armements imposée à l’Allemagne. Il ne va cependant pas participer à la conférence, pas plus du reste qu’Aristide Briand. Frappé par la typhoïde, il meurt le 7 janvier 1932. C’est son successeur et ami André Tardieu, accompagné du colonel Fabry, qui va se rendre à Genève.
17Patriote soucieux d’éviter un affaiblissement de l’effort de défense et le retour de l’invasion si préjudiciable au Nord-Est de la France qu’il représente à la Chambre, André Maginot, que sa formation ne destinait pas particulièrement au poste de ministre de la Guerre, a été à l’écoute des militaires, et plus particulièrement de son ami le colonel Jean Fabry, député et journaliste influent sans doute plus attaché que lui-même à une stratégie défensive44. Il s’est cependant régulièrement montré très jaloux de ses prérogatives ministérielles. Il a été en accord avec les grands chefs militaires chaque fois qu’ils partageaient ses idées et s’est particulièrement bien entendu avec les généraux Buat et Dégoutté, puis avec les généraux Weygand, Gamelin et Réquin. Il a tenté une synthèse entre les points de vue souvent divergents des grands chefs militaires, comme des officiers devenus parlementaires, tout en luttant pied à pied contre les projets défendus par la gauche. Héritant, à son retour au ministère, d’une organisation militaire bâtie par Paul Painlevé, il s’est attaché prioritairement à la question des financements en profitant de son expérience parlementaire et ministérielle. Il a préféré différer certaines mesures structurelles pour éviter un affaiblissement supplémentaire de l’Armée. Les apports techniques de son entourage militaire ont été, de ce fait, moins déterminants que s’il avait engagé la réorganisation à laquelle il semble avoir songé45.
Notes de bas de page
1 L’absence de papiers personnels d’A. Maginot comme la rareté de sa correspondance dans les papiers privés de ses contemporains n’ont pas facilité cette étude, fondée principalement sur les carnets inédits du général Buat et les éditoriaux du colonel Fabry dans L’Intransigeant.
2 C’est l’hommage qu’il lui rendra après sa mort dans L’Écho de Paris, 8 janvier 1932.
3 Carnets du général Buat, Bibliothèque de l’institut. MS 5292, t. 14, p. 6.
4 Journal Officiel (désormais J.O.), Lois et décrets, 21 janvier 1922, p. 966.
5 L’Œuvre, 20 janvier 1922.
6 Il critique l’article 5 du décret qui stipule que les pièces relatives à l’organisation de l’Armée, l’instruction et la mobilisation (dont la signature est réservée au ministre) porteront désormais le visa de l’inspecteur général de l’Armée.
7 J.O., Chambre des députés, séance du 19 janvier 1922, p. 57.
8 Colonel François André Paoli, L’Armée française de 1919 à 1939, t. II : « La phase de fermeté », Vincennes, Service historique de l’armée de Terre (désormais S.H.A.T.), p. 73.
9 Reçu second à Saint-Cyr en 1895, il siège au Conseil supérieur des Armées. Capitaine en août 1914, il est grièvement blessé en mars 1915 à la tête du 23e bataillon de chasseurs alpins et est amputé d’une jambe.
10 Resté très attaché au maréchal, il regrette souvent qu’on ne lui rende pas suffisamment hommage pour sa victoire sur la Marne.
11 En témoigne cet article : « Même désir généreux chez tous ses membres de satisfaire pleinement partout ce sentiment d’être en sécurité sans lequel il ne peut exister de paix véritable. Même empressement chez tous à signer de solennelles déclarations, par exemple à qualifier de crime la guerre d’agression. Mais des hésitations, des oppositions quand il s’agit d’envisager en face la situation de fait qui résulte des traités de paix et que les articles 8 et 10 du pacte chargent la S.D.N. de sauvegarder », L’Intransigeant, 4 septembre 1923.
12 L’Intransigeant, 9 septembre 1923.
13 Il considère qu’on « ne peut passer à un an avant que l’Allemagne soit vraiment désarmée », L’Intransigeant, 14 mars 1922.
14 L’Intransigeant, 2 février.
15 « C’est pour nous une loi coûteuse, mais une nécessité de nous organiser pour la défense de nos frontières... C’est la porte aux invasions qu’il faut fermer », L’Intransigeant, 7 mars 1922. Notons cependant que le colonel Fabry envisage, en 1923, l’implantation de forces aériennes en Rhénanie, L’Intransigeant, 3 octobre 1923.
16 J.O., Chambre des députés, séance du 16 mars 1922, p. 860.
17 « L’inviolabilité du territoire est un dogme périlleux », estime le maréchal Foch ajoutant : « si on l’impose comme premier devoir aux armées, elles pourront y succomber ». Le maréchal Joffre renchérit alors : « ce serait se vouer à la défaite que de vouloir établir une nouvelle muraille de Chine... Il faut d’abord assurer la victoire et ne pas la compromettre en voulant s’opposer à des pénétrations momentanées », S.H.A.T., dossier 1N25.
18 Il a commandé l’offensive de Champagne de juillet 1918 et libéré le sud de la Belgique.
19 « L’expérience montre qu’on ne trouve dans aucun pays autant qu’en Allemagne des concours dans tous les camps pourvu qu’on les paie ». L’occupation de la Ruhr. Rapport d’ensemble du général Degoutte (personnel et secret). Düsseldorf, juillet 1924. Imprimerie de l’armée du Rhin, 633 pages. S.H.A. T. HG397, p. 40-41.
20 Général Buat, op. cit., t. 17, 3 janvier 1932, p. 3.
21 Ibid., 15 février 1923.
22 Maxime Weygand, Mémoires. Paris, Flammarion, t. I : « Idéal vécu », 1953, p. 199.
23 Général Buat, op. cit, t. 17, 11 avril 1923, p. 205.
24 Ibid., 5 janvier 1923, p. 16.
25 Ibid., 11 avril 1923, p. 204.
26 Général Buat, op. cit., t. 17, 20 avril 1923, p. 221.
27 Le Réveil de la Meuse, 3 octobre 1929.
28 Il parle des classes creuses dès 1923, cf. L’Intransigeant, 17 mars et 18 décembre 1923.
29 L’Intransigeant, 12 octobre 1929.
30 Le Réveil de la Meuse, 17 octobre 1929.
31 Il n’est pas membre du gouvernement Steeg.
32 Colonel Henry Dutailly, in Histoire militaire de la France, André Corvisier (dir.), t. II, Guy Pedroncini (dir.), Paris, PUF, 1992, p. 348.
33 Le colonel Fabry parle de « son ami le colonel Réquin » dans L’Intransigeant, 3 octobre 1923.
34 Le général Weygand deviendra vice-président du Conseil supérieur de la Guerre, inspecteur général de l’ Armée en 1931 et généralissime désigné pour le temps de guerre.
35 Maurice Gamelin, Servir, t. II : « Le prologue du drame (1930-août 1931) », Paris, Plon, 1946, p. 44.
36 Ibid., p. 33.
37 Le Journal, 16 août 1930. Notons que le général Georges est en bons termes avec le général Weygand qui avait envisagé de faire appel à lui en 1923 lors de l’occupation de la Ruhr, dans l’hypothèse de la création du Haut-commissariat de la Ruhr.
38 « D’une vive intelligence, très artiste, de rapports charmants, il était un élément d’entente générale », écrit le général Gamelin, op. cit., p. 37.
39 Maurice Gamelin, op. cit., p. 36.
40 Maxime Weygand, op. cit., p. 347-378.
41 Jean Fabry, De la place de la Concorde au cours de l’intendance (février 1934-juin 1940), Paris, Les Éditions de France, 1942, p. 29-30. Jean Fabry justifie, dans L’Intransigeant, cette prise de risque calculé en soulignant que « nos alliés étaient décidés à quitter le Rhin, avec ou sans nous ». Il insiste sur la nécessité de hâter l’organisation défensive des frontières, récuse la notion de « muraille de France » et insiste sur le rôle que devront jouer les parcs mobiles de fortification. Des arguments repris au Parlement par André Maginot. L’Intransigeant, 18 avril 1930.
42 Maxime Weygand, Mémoires, op. cit., p. 350.
43 Les crédits affectés au ministère de la Guerre sont destinés à la reconstitution de stocks militaires mis à contribution pendant les opérations dans le Rif.
44 Il sera, à son tour, ministre de la Guerre.
45 Cf. Marc Sorlot, André Maginot, l’homme politique et sa légende, Metz, éditions Serpenoise, 1995, p. 224.
Auteur
-
Marc Sorlot
Docteur en histoire, a publié André Maginot, l’homme politique et sa légende (Metz, éd. Serpenoise, 1995, 312 p.), ainsi que plusieurs articles sur la Grande Guerre. En préparation, une biographie de Léon Bourgeois.
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