La mairie, le parti et la carrière. Implantation municipale, cumul et notabilisation des élus socialistes (1892-1940)
p. 143-165
Texte intégral
1L’une des garanties du succès d’un programme politique repose sur la longévité des carrières électorales des élites qui s’en réclament. Il est ainsi possible d’évaluer l’implantation du socialisme en France à partir des parcours des élus du parti. L’idéologie est en effet portée et véhiculée par les représentants mandatés au sein de l’organisation. Le Parti socialiste ne déroge pas à la règle. On sait que l’organisation s’est principalement appuyée sur ses élus pour se reconstruire après le congrès de Tours1. Plus qu’un véritable mouvement de masse, la SFIO est alors parfois considérée comme un parti d’élus locaux reposant sur de « médiocres notabilités de province »2.
2La réussite des élus socialistes sous la IIIe République repose sur les capacités de ces derniers à s’adapter aux codes d’une compétition, elle-même en train de se structurer. Elle témoigne également de l’importance des changements produits par leur arrivée sur le marché électoral3. Marqués par leur profil de militant, les maires socialistes deviennent très tôt d’importants notables locaux. Ils imposent un modèle de réussite complexe, reposant tant sur les ressources collectives du parti nécessaires au début de la carrière, que sur les ressources individuelles acquises au cours des expériences électorales accumulées et cumulées. Ils concourent ainsi à renforcer le processus de professionnalisation des activités politiques, réservant l’exercice de la représentation à un groupe de mieux en mieux délimité et aux caractéristiques de plus en plus homogènes.
3L’étude porte sur les parcours politiques des maires des grandes villes de France, reconnus comme socialistes ou proches de la « nébuleuse socialiste »4. Les critères de sélection permettent de prendre en compte dix-sept agglomérations urbaines sur le temps long, de 1892 (élection des premiers maires urbains socialistes5 : Siméon Flaissière à Marseille et Henri Carrette à Roubaix) à la chute du régime qui met fin en 1940 aux fonctions des maires hostiles à l’État français6. Cette période voit se structurer, se rassembler puis se séparer les différentes familles socialistes. Parmi la population recensée de manière volontairement élargie, on compte ainsi trois socialistes indépendants, trois participants à la scission néo-socialiste et deux cas limites de républicains socialistes7.
4Le cumul des mandats est l’un des phénomènes concourant à l’émergence de la figure du professionnel de la politique. Il constitue une ressource individuelle et collective de premier ordre pour la réussite des élus socialistes et l’essor du parti sous la IIIe République. Fréquemment étudié dans le cadre de l’organisation du système de pouvoir sous la Ve République, le cumul des mandats est considéré comme un élément structurant du rapport entre le centre et la périphérie8. Tremplin politique pour les notables traditionnels ou base de repli des nouveaux professionnels à la recherche d’une légitimité électorale, le cumul favorise également les réélections et renforce les chances de « durer en politique »9. Le phénomène s’impose depuis 1945 comme une règle du jeu et un des éléments principaux des stratégies électorales10. Il a cependant contribué à structurer la vie politique française dès le début de la IIIe République11, sans pourtant avoir été réellement comptabilisé12. Dès le début du régime, les « filières » politiques se dessinent et le cursus honorum apparaît du conseil municipal au ministère, en passant par le conseil général et le parlement.
5Le cumul des mandats structure les rapports d’interdépendance entre l’élu et son parti13. Il renforce les chances du contrôle durable d’un territoire politique par l’organisation collective. Mais, il procure en retour une certaine marge de manœuvre aux individus et leur garantit parfois une grande autonomie dans la gestion des carrières.
La carrière municipale comme ressource collective. Implantation du socialisme urbain en France
Grandes villes socialistes et maires cumulards
La carte des grandes villes socialistes sous la IIIe République
6La cartographie historique des grandes villes administrées par des socialistes sous la IIIe République montre combien la stabilité des carrières individuelles détermine la solidité de l’implantation partisane sur un territoire donné. L’installation durable du socialisme urbain réussit remarquablement autour de quelques figures. Elle fait montre d’une exceptionnelle continuité dans les fiefs des grands cumulards.
7L’implantation du socialisme dans les grands centres urbains est marquée par l’histoire du parti et le rythme des élections. On distingue deux grands moments : les premières conquêtes (1892-1908) d’une part, puis les succès durables et les revers (1912-1940) d’autre part. Dans la première phase de conquête, avant 1905, huit grandes villes passent, pour des durées variables, sous le contrôle de représentants des différents courants socialistes (Bordeaux, Brest, Lille, Lyon, Marseille, Roubaix, Saint-Étienne et Toulon). L’éclatement des étiquettes traduit l’absence d’unité du mouvement. Cinq maires sont adhérents au Parti ouvrier français et élus sous cette bannière. Mais Camille Cousteau à Bordeaux, Victor Augagneur à Lyon et Marius Escartefigue à Toulon, tous trois élus entre 1892 et 1905, appartiennent à des groupes autonomes ou indépendants. Après des mandats relativement longs (à Lille, Marseille et Roubaix), les premières conquêtes socialistes sont généralement interrompues par de longues périodes d’alternance dans les premières années du xxe siècle. Seul à se maintenir au renouvellement de 1908, Escartefigue démissionne en 1909. Une transition s’opère dans la première décennie du siècle. Mis à part à Nîmes et à Toulouse, le mouvement socialiste unifié ne parvient pas à s’installer de manière significative dans les vingt-cinq premières villes de France14.
8La deuxième phase du processus d’implantation du socialisme dans les grands centres urbains se caractérise par des succès durables dans un nombre plus important de villes. Elle est également marquée par des revers significatifs. À la faveur des élections de 1912, 1919 et 1925, quinze grandes villes passent aux mains des socialistes parmi les agglomérations étudiées. Le scrutin de 1912 installe Jean-Baptiste Lebas à Roubaix et Léon Betoulle à Limoges jusqu’en 1940. Jules Masson emporte Brest et Louis Nardon lui succède en 1919. À Nîmes, Marius Valette cède la place à Élie Castan en 1914. Jean Rieux retrouve la magistrature à Toulouse. Aux élections de 1919, Grenoble et Strasbourg passent aux mains de la SFIO. Lille redevient socialiste. Le secrétaire général de la section socialiste locale, Émile Claude reprend Toulon, alors que Marseille retrouve l’indépendant Siméon Flaissières. Avec d’importantes figures locales, le parti parvient également à s’installer durablement en 1925 à Amiens (L. Lecointe), Mulhouse (A. Wicky), Nîmes (H. Rouger). La même année, Étienne Billières reprend Toulouse et Carle Bahon gagne provisoirement la tête du conseil de Rennes. Enfin, isolé au sein de la SFIO, Adrien Marquet est élu à Bordeaux.
9Une rupture se dessine aux élections de 1929 lors desquelles Brest, Rennes et Strasbourg sont perdues. Toulon repasse aux mains du député indépendant Marius Escartefigue. Après la mort de Flaissières en 1931, le conservateur Georges Ribot administre Marseille jusqu’à l’élection du socialiste Henri Tasso en 1935. Lors du dernier scrutin municipal de la IIIe République, Léon Martin, successeur de Paul Mistral, échoue à Grenoble, mais Auguste Pageot maintient l’influence socialiste à Nantes et Ellen-Prévost succède à Étienne Billières à Toulouse. À Lille, Charles Saint-Venant remplace Roger Salengro en 1936.
10Entre 1925 et 1929, quinze grandes villes sur les vingt-cinq étudiées sont ainsi dirigées par des maires socialistes, dont douze membres de la SFIO, un républicain socialiste (P. Bellamy) et un indépendant (S. Flaissières). Après les premières expériences municipales urbaines, le courant socialiste se structure. Il gagne progressivement les grandes mairies à la veille puis surtout au lendemain de la Grande Guerre. Mais l’installation durable du socialisme aux conseils ne correspond qu’à un nombre relativement limité de métropole régionale. Il faut d’ailleurs différencier les villes contrôlées par les représentants d’un mouvement socialiste éclaté jusqu’en 1905 et celles acquises à la SFIO par l’intermédiaire de ses élus entre 1912 et 1940. Dans cette seconde période, on doit également distinguer les grandes villes administrées par des personnalités indépendantes de la structure partisane nationale.
11On peut ainsi isoler quatre groupes de villes :
Les brefs épisodes socialistes et socialistes indépendants
| Villes | Dates | Nombre d’années de mairie socialiste | Nombre de maires différents |
| Rennes | 1925-1929 | 4 | 1 |
| Lyon | 1900-1905 | 5 | 1 |
| Saint-Étienne | 1900-1906 | 6 | 1 |
Les mairies socialistes stables mais indépendantes

12Dans trois agglomérations, le socialisme ne parvient pas à s’implanter pour plus d’un mandat continu, que ce soit au début du siècle, sous le visage de l’indépendant Victor Augagneur à Lyon et sous les traits du fondateur de la fédération autonome puis indépendante de la Loire Jules Ledin à Saint-Étienne ou bien dans l’entre-deux-guerres avec le candidat SFIO, Carie Bahon à Rennes.
13Quatre grandes villes sont précocement et durablement administrées par quelques figures généralement extérieures aux principales organisations socialistes (POF, SFIO). A Bordeaux, Camille Cousteau se présente comme républicain socialiste. Siméon Flaissières est classé indépendant à Marseille. À Toulon, Marins Escartefigue est issu de la fédération socialiste révolutionnaire15 et se déclare lui aussi indépendant. Adrien Marquet, candidat SFIO en 1925 et 1929, participe à la fondation du Parti socialiste de France en 1933 et gère les affaires communales sous l’étiquette néo-socialiste jusqu’en 1940. À Nantes, Paul Bellamy dirige le conseil de 1910 à 1928 sous l’étiquette de républicain socialiste. Ces personnalités indépendantes alternent avec des maires issus du parti, comme A. Pageot à Nantes en 1935, E. Claude à Toulon en 191916 et H. Tasso à Marseille en 1935.
Les fidélités tardives
| Villes | Dates | Nombre d’années de mairie socialiste | Nombre de maires différents |
| Strasbourg | 1919-1929 | 10 | 1 |
| Amiens | 1925-1940 | 15 | 1 |
| Mulhouse | 1925-1940 | 15 | 1 |
| Grenoble | 1919-1935 | 16 | 2 |
Les bastions précoces et durables

14Dans quatre villes encore, le Parti socialiste parvient à s’implanter plus tardivement mais relativement durablement. Les mandats sont alors interrompus par des défaites électorales (Grenoble, Strasbourg) ou par les révocations qui suivent l’installation du régime de Vichy (Amiens et Mulhouse).
15On relève enfin six grandes villes considérées comme les bastions d’une implantation stable et continue pour le Parti socialiste. Quelles que soient les alternances entre diverses personnalités du parti, le nombre d’années d’administration municipale socialiste dépasse nettement la moitié de la durée de la période étudiée à Roubaix, Lille et Limoges.
De longues carrières politiques : accumulation et cumul des mandats
16La stabilité des renouvellements autour d’une seule figure locale favorise le contrôle du territoire politique par le parti. Elle évite les risques de défaite et d’alternance qui, dans une certaine mesure, fragilisent l’implantation partisane, comme à Toulouse, Brest et Nîmes. Il existe une prime collective à la stabilité des fonctions individuelles. Le cumul des mandats contribue à pérenniser l’influence du parti sur un territoire par l’intermédiaire de grands notables locaux.
17L’implantation des maires socialistes au niveau municipal est généralement accompagnée d’autres mandats dont la succession et la superposition forment d’importantes carrières. Seuls cinq maires urbains limitent leur parcours à la succession des fonctions de conseiller municipal et de maire. La plupart des autres édiles jonglent tout au long de leur vie politique avec différents mandats locaux et nationaux. Tous mandats confondus, la durée moyenne des carrières politiques des maires socialistes est de 30 ans, avec des écarts très importants entre l’unique mandat de maire recensé de Victor Aubert à Brest (de 1904 à 1908) et l’impressionnante longévité du cumulard Léon Betoulle à Limoges (de 1900 à 1956).
18L’étude des positions occupées tout au long des carrières montre à quel point les situations de cumul, tous mandats confondus, sont fréquentes dans les cursus des maires urbains élus sous les diverses étiquettes socialistes tout au long de la IIIe République. Le phénomène concerne plus des trois-quarts des individus recensés. Parmi les trente-et-un élus retenus, vingt-six ont connu au moins une situation de cumul dans leur vie. Ils sont douze à n’avoir cumulé que deux mandats et quinze à avoir associé jusqu’à trois fonctions électives17.
19En s’en tenant à la mesure des situations de cumul les plus importantes atteintes par chaque individu, on compte sept maires urbains socialistes en cumul simple18 sans mandat national. Cinq individus parviennent à occuper simultanément un mandat parlementaire et un mandat local19. Au plus fort des carrières, le cumul renforcé est plus fréquent : il concerne treize socialistes soit plus des deux-cinquièmes de la population20. Les véritables carrières de cumul concernent en définitive les trois-cinquièmes (21 cas) des maires urbains acquis au socialisme sous la IIIe République21. En revanche, sept maires, soit un cinquième de la population, ne sont jamais confrontés à la moindre situation de cumul durant leur carrière22 et six individus ne s’adonnent qu’à un cumul local sans envergure. La figure du parlementaire-maire23 est récurrente dans plus de la moitié des cas des maires urbains socialistes cumulards. Elle est deux fois sur trois accompagnée d’un mandat de conseiller général.
20Mis à part Brest, Toulouse et Mulhouse, les bastions socialistes précoces et durables ainsi que les villes acquises plus tardivement sont tous administrés par de très grands cumulards du Parti.
Le cumul des mandats dans les stratégies partisanes. Une ressource collective ?
Intérêt collectif et cumul individuel
21Le cumul n’est pas nécessairement le fait d’un calcul individuel. Il procède souvent des logiques du système politique et de l’intérêt collectif du parti mis à l’épreuve au moment des investitures. Au-delà de sa définition juridique, l’éligibilité24 des candidats détermine logiquement les choix du collectif pour la personnalité la plus à même de remporter le scrutin25. En échange de leur loyauté, le parti accorde ainsi à certains de ses membres le droit d’user du capital collectif accumulé26. Le cumul des mandats procède alors des décisions communes prises au sein des instances locales du parti. Les investitures favorisent les personnalités solidement implantées. Les expériences électorales se renforcent mutuellement et augmentent les chances d’être choisi comme le candidat du parti dans les différents scrutins locaux. L’exercice des mandats de conseiller municipal et d’adjoint permet de prendre la tête de la liste socialiste aux municipales suivantes. La connaissance des électeurs du canton comme conseiller général favorise l’investiture pour les législatives dans la circonscription correspondante. La confiance et la notoriété acquises dans la circonscription encouragent les candidatures sur la municipalité et le canton.
22Les logiques d’interdépendance entre les hommes et les partis politiques sont aujourd’hui bien connues. Mais les relations entre les ressources individuelles et le capital collectif le sont moins pour la période qui va de la fin du xixe siècle aux années 1930, phase de constitution des groupes partisans et de construction des machines politiques. Le champ politique est alors moins différencié et moins spécialisé27, et si les groupes contribuent déjà à faire et défaire les carrières, les entrepreneurs indépendants, grands cumulards acquièrent et conservent souvent le contrôle des sections et des fédérations locales.
23Divers éléments valident l’hypothèse selon laquelle l’organisation fait la carrière des grands maires. Sur le plan doctrinal, la conception socialiste de la représentation politique cantonne l’élu dans son rôle de mandataire. Elle va à l’encontre de l’appropriation personnelle des mandats et implique un strict contrôle des élus. Le rôle de l’organisation dans la formation politique des représentants est aussi déterminant. La quasi-totalité des maires étudiés est issue de la filière partisane. L’entrée en politique et la socialisation s’effectuent par les voies du militantisme ouvriériste et du syndicalisme à la fin du xixe siècle, et dans les rangs de la SFIO par la suite. Dans le cours de la carrière, le parti tend à maintenir son contrôle sur les individus qui lui doivent leur réussite individuelle. Le poids des logiques collectives ralentit ou entrave en effet le processus de notabilisation, comme en témoignent parfois l’impact des exclusions sur le cours des carrières ou encore les échecs électoraux consécutifs aux démissions volontaires.
24Mais on constate, dans un second temps, que bien souvent, les grands maires fondent et contrôlent les sections et les fédérations locales. Le discours doctrinaire sur le contrôle des élus est battu en brèche par la tendance à l’appropriation individuelle des mandats. Les maires fondateurs ou dirigeants de sections ou de fédérations locales sont nombreux28. Le cumul des mandats et des fonctions partisanes permet aux élus de contrôler l’appareil de mobilisation local et d’encourager à la confusion des intérêts du groupe avec ceux du leader local. Lorsqu’elles sont emmenées par une figure autonome ou indépendante, les sections deviennent de véritables équipes militantes au service d’un chef de file29. Mais les recompositions consécutives aux scissions sont parfois très aléatoires et les carrières des notables locaux indépendants souffrent parfois des stratégies dissidentes30.
25Contrôle ou influence réciproques ? Entre le parti et la tête de liste locale, c’est surtout d’interdépendance qu’il s’agit. Celle-ci croît avec la structuration et la nationalisation progressive de l’organisation. Les groupes autonomes fondés avant la fusion et dirigés par des personnalités locales sont progressivement intégrés à la SFIO. En 1935, la gestion d’une section ou d’une fédération détermine pourtant encore l’accès libre aux ressources collectives. L’institutionnalisation des structures partisanes ne semble pas freiner le processus de notabilisation des élus socialistes. D’ailleurs, la nationalisation de la compétition électorale permet progressivement à certains maires urbains de se positionner au sein de l’appareil central du parti, tout en restant la plupart du temps d’importantes personnalités politiques locales31.
Refus individuel du cumul et silence partisan
26L’absence du cumul dans les carrières nationales de certains élus provient parfois d’un choix délibéré et d’une démission. Alors que le cumul des mandats ne semble pas véritablement faire question avant les évolutions de la fin de la IIIe République32, on relève quatre cas de démission par refus du cumul déclaré. Jules Ledin démissionne de son mandat de maire de Saint-Étienne le 29 juillet 1906 après avoir été élu député de la Loire le 20 mai. Marius Valette sacrifie ses fonctions à la mairie de Nîmes en mai 1914 suite à son élection comme député du Gard33. Parmi les grands cumulards, Hubert Rouger, maire de Nîmes, abandonne son mandat de maire en août 1910, suite à son élection comme député le 24 avril 1910 et Henri Tasso renonce au conseil municipal et au conseil général en 1925 afin d’éviter le cumul des mandats avec les fonctions de député des Bouches-du-Rhône qu’il occupe depuis 1924. Mais, chez ces deux derniers grands cumulards, l’attention portée à éviter l’exercice simultané des mandats locaux avec le mandat de député est vite remplacée par d’autres stratégies. Le premier redevient député-maire de Nîmes en 1925 alors qu’il est conseiller général depuis 1919. Après avoir siégé dix ans à la Chambre sans aucun autre mandat, H. Tasso est élu maire en 1935 et conseiller général en 1937. Il finit sa carrière comme sénateur-maire et conseiller général en 1940. Mis à part Jules Ledin, aucun démissionnaire n’entrave véritablement sa carrière personnelle en refusant le cumul.
27Ces quelques cas de démission semblent attester de l’existence d’une discipline partisane concernant le cumul des mandats du moins dans les premières années du socialisme parlementaire. Or, l’étude des comptes rendus des congrès socialistes de 1884 à 1936 reste muette sur la question. Seule une proposition apparaît dans les dispositions réglementaires à la fin du IVe congrès national de la SFIO de Nancy, du 11 au 14 août 1907, sous la forme d’une question posée par un délégué de la fédération de la Somme. Elle porte pour titre « Du cumul des fonctions électives »34. Le passage à la discussion n’est pas adopté et la question est ajournée. On n’en retrouve aucune trace dans les comptes rendus des congrès suivants. Si la question du cumul ne parasite donc pas les débats sur la tactique électorale du Parti socialiste, le groupe parlementaire produit de son côté un certain nombre de propositions de loi allant dans le sens d’une limitation ou d’une interdiction du cumul des mandats, comme les propositions Chassaing de 1892 et 1894 « tendant à interdire le cumul des fonctions électives »35 et les rapports Aubriot du 30 mars et du 19 juin 191436. L’absence de position claire sur le cumul au sein des mouvements socialistes témoigne des difficultés concrètes de ces organisations à gérer l’implantation électorale du socialisme. Le comportement de la majeure partie des élus atteste, pour sa part, d’un choix évident pour l’occupation du terrain politique local et national et l’usage notabilier du cumul, comme relais des ressources partisanes.
La notabilisation des maires socialistes. Le cumul comme ressource
28Ressource collective, parfois encouragé par le parti, le cumul des mandats favorise l’implantation durable du socialisme dans une dizaine de grandes villes sous la IIIe République. Mais le phénomène est aussi le fait de stratégies individuelles et profite plus encore aux personnalités monopolisant durablement les principales fonctions politiques d’un territoire donné.
Maires de carrière et maires éphémères. L’appropriation individuelle des mandats
Des maires de carrières
29Jusqu’en 1940, l’implantation durable du socialisme dans les grands centres urbains repose en partie sur la longévité des carrières municipales et sur le phénomène d’appropriation individuelle du mandat de maire. Elle s’effectue ainsi à la faveur d’intérêts croisés entre les figures locales incontournables à la recherche d’une autonomie d’action, d’une part et l’appareil partisan qui se nourrit des ressources que lui procure l’administration municipale, d’autre part37. La mairie devient dès le début du siècle un échelon de gouvernement très convoité. À la tête d’importantes machines municipales, les maires urbains peuvent transformer leurs administrations en véritables entreprises politiques. La réussite municipale permet de fidéliser un électorat par identification successive à la personne du maire, à sa fonction et à sa formation politique.
30Les carrières municipales des maires socialistes sont longues. Elles dépassent les dix ans en moyenne. Les maires urbains socialistes sont quinze à n’effectuer qu’un seul mandat continu. Les seize autres administrent en revanche leurs communes pendant au moins huit ans. On compte parmi eux des figures indéboulonnables et des récidivistes qui accaparent la fonction durant plus de vingt-cinq ans comme Léon Betoulle à Limoges et Jean-Baptiste Lebas à Roubaix, quatre fois réélus pendant vingt-huit ans de 1912 à 1940. Les successions de mandats sans accident électoral contribuent à allonger les carrières municipales. Malgré des revers électoraux, certaines personnalités comme Siméon Flaissière ou Gustave Delory, parviennent également à occuper l’hôtel de ville pendant près d’un quart de siècle. Les maires élus plus tardivement, en 1925, puis réélus au moins une fois font, eux aussi, preuve d’une grande longévité, due notamment à l’allongement de la durée du mandat de maire en 192938. Mis à part Roger Salengro, tragiquement disparu, la longévité des mandats atteint alors quinze ans.
Les seize maires ayant effectué au moins deux mandats (1892-195939)

31La longévité des carrières municipales repose sur des stratégies d’appropriations des mandats plus individuelles que collectives. Les conditions d’achèvement des mandats témoignent d’une certaine personnalisation des fonctions. Rares sont celles qui reposent sur des choix délibérés. Mises à part les dix révocations de l’année 1940, on ne compte que quatre cas de démissions ou de retraits volontaires. Les mandats prennent fin à la suite du décès de l’individu pour cinq maires et après un échec électoral dans tous les autres cas. Les mandats les plus longs se terminent systématiquement sous le poids des contraintes. Le mandat de maire seul ou en cumul avec le conseil général ou le Parlement est la dernière fonction élective abandonnée dans plus de deux cas sur trois.
32Les cas de successions collectivement préparées sont également relativement rares. Ils manifestent cependant des capacités de l’entreprise collective à maintenir le contact avec un électorat et la légitimité du parti à représenter la collectivité locale. Le passage d’un maire socialiste à un autre se fait en partie au bénéfice d’une occupation du terrain électoral municipal comme conseiller municipal ou adjoint, notamment à Grenoble en 1932, à Toulouse en 1935 et à Lille en 1925 et 1936. Les carrières urbaines se préparent. Le passage à la fonction de maire intervient dans près d’un cas sur deux dans la continuité d’un ou plusieurs mandats de conseiller municipal ou d’adjoint, et après onze ans d’exercice en moyenne. Mais l’accès aux mandats départementaux et nationaux précède souvent l’élection à la mairie d’une grande ville. L’activité déployée au sein des conseils municipaux ne suffit pas pour gravir les marches de l’hôtel de ville.
33Dans la diversité micro-historique des parcours individuels, il s’agit maintenant de dégager les profils types des carrières municipales à partir de quelques cas emblématiques.
Les maires sans carrière ou le cumul inaccessible
34Sur l’ensemble de la population, seuls cinq maires urbains socialistes n’exercent aucune fonction départementale ou parlementaire avant, pendant ou après leur mandat de maire. Ils constituent le groupe des élus locaux non-cumulards40. Leurs carrières municipales sont plus courtes que celles des élus aux multiples mandats. Des échecs électoraux leur ferment parfois l’accès au cumul des mandats. D’origine modeste et représentants des classes moyennes41, ces maires ne disposent pas des ressources sociales des notables. Sur le plan de l’activité militante, ils sont peu impliqués dans la gestion des structures locales ou nationales et s’en tiennent deux fois sur trois au statut de membre d’une section socialiste. Leurs profils sociaux prédisposent ces élus locaux à des carrières sans grande clientèle, mal relayées par des ressources partisanes insuffisantes.
35Étienne Billières fait partie des maires privés de cumul, sans véritable carrière politique. Militant sans grande responsabilité, il reste longtemps professeur et ne se consacre véritablement au métier politique qu’en 1925, après son élection comme maire de Toulouse. Plusieurs échecs électoraux entravent semble-t-il ses ambitions locales. Plus qu’un véritable professionnel de la politique, Billières s’identifie au maire gestionnaire, petit notable issu des nouvelles couches, pragmatique acquis aux principes socialistes, plus instrumentalisé par son parti, que véritablement enclin aux batailles électorales.
Étienne Billières
36Fils de charpentier, Étienne Billières est né à Toulouse le 23 mars 1876. Diplômé de sténographie, il se fait embaucher par l’entreprise Sirven où travaille Albert Bedouce et se familiarise avec l’idéal socialiste. Guesdiste, il adhère au POF dès 1892. En 1898, il fonde avec son épouse une école de sténo-dactylo qu’il dirige jusqu’en 1925. Militant discret, il échoue aux municipales de 1904. Il est en revanche élu avec l’intégralité de la liste socialiste au renouvellement partiel de 1906 et devient adjoint à l’état civil. En 1907, la section le nomme délégué au congrès national de Limoges. Candidat aux cantonales de 1907, il est battu et perd son mandat de conseiller municipal en 1908, mais retrouve son poste d’adjoint en 1912. Pédagogue, il assure en 1914 le cours sur la Commune à l’École socialiste de Toulouse. Pendant la guerre, il est incorporé comme officier d’administration et perd encore une fois son mandat municipal lors du renversement de la liste socialiste en 1919. Réélu en 1925, il accède aux fonctions de maire et, administrateur consciencieux, il cesse toute activité professionnelle pour se consacrer à sa charge. Il est reconduit en 1929 et meurt en fin de mandat, à Alger le 3 février 1935.
37Parmi les vingt-six maires élus par ailleurs à un autre niveau de l’appareil politico-administratif, on distingue deux groupes principaux : les petits notables locaux dont les carrières sont parfois rythmées de cumuls simples locaux, mais procèdent généralement d’une logique d’accumulation, notamment chez les parlementaires sans cumul ; et les grandes figures locales ou nationales rompues au cumul prolongé, simple ou renforcé, des mandats et des fonctions politiques.
Les carrières par accumulation : les petits notables locaux
Les carrières en cumul local
38Une minorité des quatre maires s’en tiennent au cumul de maire-conseiller général. Le Parlement leur est inaccessible, mais ils jonglent volontiers avec les institutions territoriales et certains parviennent à se constituer d’importantes carrières de notables locaux. Les conseillers municipaux, Henri Carrette, Auguste Wicky et Émile Claude, consolident leur implantation électorale par un mandat de conseiller général pendant au moins la durée d’un mandat avant de réussir à remporter la mairie. Le mandat départemental constitue un facteur de stabilisation des carrières des élus locaux. Il est parfois abandonné lorsque d’autres éléments viennent assurer la continuité de la carrière municipale. Les parcours locaux sont rarement le fait d’un choix délibéré puisque les quatre maires retenus échouent tous au moins une fois lors de scrutins nationaux.
39Ces carrières locales sont basées sur les modestes ressources sociales des classes moyennes salariées42. Elles semblent également favorisées par des ressources partisanes et une légitimité acquise dans l’activité militante. Les cumulards locaux s’investissent intensément dans les structures de mobilisation locales du parti. Les ressources collectives ne leur permettent cependant pas de dépasser l’espace politique local. Les élus locaux parviennent à se maintenir durablement en s’appuyant sur de longs cumuls locaux, qui entretiennent et renouvellent leurs ressources sociales et partisanes.
40Le parcours du socialiste Émile Claude à Toulon est marqué par son localisme électoral. Fonctionnaire sans clientèle, actif militant, il ne parvient pas à monopoliser durablement les ressources collectives et les mandats politiques. Il demeure un petit cumulard local, échoue à plusieurs reprises aux scrutins nationaux et termine sa carrière sur deux défaites. Les divisions partisanes et la concurrence de fortes personnalités comme Marius Escartefigue semblent avoir eu raison de ses ambitions.
Émile Claude
41Né en Algérie le 7 juin 1861, Émile Claude exerce d’abord la profession de professeur agrégé de mathématiques. Nommé à Toulon en 1897, il adhère au groupe socialiste varois lié au POF puis au PSF à partir de 1900. En 1902, il prend la tête de la fédération départementale autonome. Élu conseiller municipal depuis 1903, il est l’un des instigateurs locaux de la fusion consommée en 1905. Mais l’unité est vite rompue entre les socialistes toulonnais et au sein du conseil municipal où Claude s’oppose au maire Escartefigue. Le premier est d’abord exclu de la section. Mais la sympathie d’Escartefigue à l’égard de Clemenceau permet à Émile Claude de reprendre la tête des socialistes toulonnais en 1910. Toujours conseiller municipal, il entre au conseil général en 1913 pour le 3e canton de Toulon, mais échoue aux législatives de 1914. Présidant la fédération de la Ligue des Droits de l’homme, il devient secrétaire général de la section SFIO de Toulon en 1919 et gagne le siège de maire. Principal animateur des campagnes électorales au sein du parti, il est également président de l’Amicale des professeurs du Lycée de Toulon et donne des cours de mathématiques à la Bourse du travail. Il est élu vice-président du conseil général en 1920. Retraité, il est réélu maire en 1925 sous l’étiquette du Cartel des gauches. Victime des divisions partisanes dans le Var, il échoue comme candidat socialiste aux sénatoriales de 1927. Au renouvellement municipal de 1929, il est battu par l’indépendant Escartefigue, après une longue campagne de dénigrement. Il disparaît définitivement de l’échiquier politique local en 1931 en perdant son siège de conseiller général. Il suit alors son ami Renaudel au Parti socialiste de France en 1933 et meurt en avril 1936.
Les parlementaires sans cumul
42Les deux-tiers des maires des grandes villes accèdent à un mandat parlementaire. Vingt maires urbains sur trente-et-un sont élus conseillers généraux et parlementaires, au moins une fois dans leur parcours43. Le cursus ascendant classique, des arènes locales vers la sphère parlementaire, est strictement respecté dans dix cas de figure44. Mais, la plupart du temps, les législatives et les sénatoriales ne sont favorables qu’aux socialistes déjà solidement implantés sur le territoire électoral du canton. Le mandat de conseiller général précède en effet six fois sur dix le mandat de maire. Le mandat national vient parfois renforcer l’ancrage municipal ou départemental des socialistes45. Certains types de cursus descendants sont également relativement fréquents. Pour six élus, la mairie n’est accessible qu’après une élection départementale et une élection nationale. Mais seulement deux socialistes sont députés avant de devenir conseillers généraux ou maires.
43Parmi les parlementaires, quatre maires accèdent aux arènes parlementaires sans cumul de mandats. Caractérisés par la logique d’accumulation, ils capitalisent les expériences électorales successives au conseil municipal, au conseil général et parfois au conseil d’arrondissement. Seul le syndicaliste et socialiste indépendant Jules Ledin passe directement de la mairie à la Chambre des députés sans passer par le conseil général. Les carrières locales des trois autres maires sont longues et denses46. L’élection législative intervient relativement tôt, soit moins de sept ans après la première élection comme conseiller municipal et parfois avant l’élection comme maire ou comme conseiller général. Ces parcours sans cumul reposent sur d’importantes expériences militantes. Le parcours ascendant de Léon Martin à Grenoble combine, par exemple, implantation partisane et mandats locaux jusqu’à l’élection législative, sans cumul important.
44À Toulouse, l’élection du publiciste Ellen-Prévost comme député a vraisemblablement renouvelé et amplifié ses ressources partisanes. La légitimité nationale acquise par ce militant socialiste a favorisé son élection comme conseiller général puis comme maire de la préfecture de Haute-Garonne. Ses échecs électoraux ne lui ont cependant pas permis de cumuler différents mandats. La mobilisation partisane semble ici compenser la modestie des ressources propres. Elle détermine un profil de carrière électorale locale et militante, fondée sur une logique d’accumulation des mandats successifs contrainte par des échecs plus que par des choix de non-cumul.
Gabriel Ellen-Prévost
45Fils d’un chef de brigade d’Auch, Gabriel Ellen-Prévost adhère au Groupe dreyfusard de la Sorbonne pendant ses études parisiennes. Il devient professeur de lettres à Aurillac puis à Cahors et adhère au groupe Unité socialiste du Ve arrondissement de Paris et à la section du PSF de Toulouse en 1901. Il siège au comité fédéral et collabore comme rédacteur à La Dépêche de Toulouse et à La Cité ainsi qu’à l’Humanité de 1903 à 1905. Il entre alors à la SFIO et reste délégué permanent de sa fédération de 1905 à 1908. Il fonde et dirige Le Midi Socialiste avec Albert Bedouce. Il échoue aux législatives de 1905, se retire au deuxième tour en 1906 et se fait élire la même année conseiller municipal de Toulouse, mais démissionne en 1908. Fort de son expérience militante et soutenu par la section locale, il est élu député de Haute-Garonne dans la 2e circonscription de Toulouse de 1910 à 1919 et adjoint au Travail et à la Prévoyance sociale de 1912 à 1919. Conseiller général en 1920, il retrouve son mandat d’adjoint en 1925 jusqu’en 1928 et devient maire de la Ville rose en 1935. Aux législatives de 1928 et 1932, il ne parvient pas à retrouver son mandat de député. Révoqué en 1940, il meurt en 1952.
Grands notables locaux et figures nationales. Cumul simple et renforcé
Les grands notables locaux
46Malgré leurs mandats parlementaires, certains grands notables n’atteignent pas l’envergure des élites socialistes nationales. Ils cumulent les mandats locaux et s’imposent durablement au Parlement comme les représentants de leurs territoires électoraux. Sur le plan partisan, ils apparaissent comme des militants et dirigeants locaux. Ils se répartissent dans trois groupes différents représentés ici, selon leurs principales caractéristiques, par les figures typiques du député-maire, du conseiller général-parlementaire et du grand maire cumulard.
Les députés-maires
47Charles Saint-Venant, Auguste Pageot, Jacques Peirotes et Hubert Rouger cumulent principalement les mandats de député et de maire et construisent leurs carrières sur ces deux fonctions essentiellement. Les mandats de conseiller général sont associés en cumul renforcé mais pour des durées relativement courtes. Très impliqués dans les structures locales du Parti, ces personnalités occupent le terrain électoral, s’approprient les mandats et parviennent à s’imposer durablement comme des notables locaux incontournables.
48Hubert Rouger occupe quinze années de suite les fonctions de député-maire de Nîmes. Conseiller général, il est aussi un grand cumulard éphémère. D’origines modestes, issu de la filière partisane, il exploite dans un premier temps les ressources collectives du parti pour entrer au conseil municipal et emporter un siège de député à 35 ans. Il s’impose comme le représentant des intérêts viticoles de sa région à la Chambre et y acquiert la légitimité d’un professionnel de la politique. Après son échec aux législatives, il renforce et renouvelle son implantation électorale locale au conseil général. Il retrouve alors son siège de député et gagne peu après la tête de la mairie de Nîmes. Notable, il conserve ses fonctions jusqu’à sa retraite politique et s’isole progressivement des instances du parti. L’expérience durable de député-maire lui procurent l’autonomie suffisante pour renouveler ses mandats qu’il s’approprie.
Hubert Rouger
49Fils de vigneron, né le 6 octobre 1875 à Calvisson (Gard), Hubert Rouger devient commis de perception et finit directeur de l’imprimerie coopérative L’Ouvrière à Nîmes en 1905. Il entre au POF en 1895 où il est nommé administrateur de l’hebdomadaire Le Combat Social en 1899, puis secrétaire-adjoint à la propagande en 1900. et enfin rédacteur en chef de 1901 à 1912. Il fonde plusieurs coopératives et contribue à la fondation de divers groupes socialistes régionaux. Au moment de l’unification, il est rédacteur du règlement de la fédération pour le POF. Sans mandats électifs, il se présente sans succès aux législatives en 1902 dans la 1re circonscription d’Alès, puis en 1906 dans la 2e circonscription de Nîmes. Il entre cependant au conseil municipal de Nîmes en 1908 et remplace Valette à la mairie en 1909. Élu député en 1910 contre un socialiste indépendant, il démissionne de son mandat de maire et se consacre exclusivement au travail parlementaire jusqu’en 1919. Réélu en 1914, il devient secrétaire de la Chambre de 1918 à 1919. Battu en 1919, il entre au conseil général et retrouve son siège de député en 1924. Il conserve ce mandat pour la 1re circonscription jusqu’en 1940 et devient président du groupe viticole. Il apparaît sur la liste socialiste aux sénatoriales de 1921, mais ne convainc pas les grands électeurs. Conseiller général et député, il emporte finalement la mairie de Nîmes aux municipales de 1925 et demeure à ce poste jusqu’à sa révocation par le régime de Vichy. Il est exclu du parti à la Libération pour avoir voté les pleins pouvoirs au maréchal Pétain et meurt en 1958, après avoir été réintégré au sein de la SFIO.
Les parlementaires-conseillers généraux
50Cinq maires de grandes villes articulent leurs carrières autour de longs mandats départementaux associés à d’importants mandats parlementaires. Jean Rieux à Toulouse, Jules Masson à Brest et Lucien Lecointe à Amiens sont des maires de court exercice et correspondent au profil-type du parlementaire-conseiller général. Les carrières de S. Flaissière et M. Escartefigue sont également fortement caractérisées par le cumul de type député-maire, mais ceux-ci s’impliquent beaucoup au niveau départemental comme vice-président ou président des conseils généraux.
51À Amiens, Lucien Lecointe conduit sa carrière autour de son mandat ininterrompu de conseiller général de la Somme (1904-1940). Cette implantation locale est renforcée par ses mandats municipaux comme conseiller à partir de 1908, puis comme maire à partir de 1925. Malgré des infidélités partisanes, Lucien Lecointe ne cesse de conserver la confiance de ses électeurs municipaux et cantonaux. Si sa carrière parlementaire souffre de l’absence de ressources collectives stables, il retrouve pourtant par deux fois la confiance des électeurs comme candidat indépendant dans la 1re circonscription d’Amiens. La notabilisation par le cumul et l’appropriation individuelle des mandats permettent à cette personnalité partiellement isolée des ressources du parti de conserver et de renouveler le capital de notoriété nécessaire à sa longévité politique.
Lucien Lecointe
52Né dans une famille d’ouvriers, à Amiens le 14 avril 1867, et ouvrier typographe lui-même, Lucien Lecointe milite très tôt au sein de la section amiénoise de la fédération du Livre. Il en devient le président. Libre penseur et Franc-maçon, il adhère à la fédération socialiste de la Somme qu’il mène à l’autonomie après son retrait du PSF en 1903, en soutient à Millerand. Il rejoint la SFIO en 1905. En 1900, il est élu conseiller municipal. Il n’est pas réélu en 1904, mais entre alors au conseil général. Il échoue aux législatives de 1906, mais retrouve son mandat de conseiller municipal en 1908. L’année suivante, il est élu député de la 1re circonscription d’Amiens à l’occasion d’une élection partielle. En 1909, il est second sur la liste socialiste pour les sénatoriales mais ne recueille que 38 voix. Siégeant au conseil municipal et au conseil général, il est réélu député en 1910 et 1914. Inscrit à la droite du groupe socialiste à la Chambre, il s’isole à plusieurs reprises par ses votes et est exclu de la fédération SFIO au moment de la campagne pour les législatives de 1919. Son départ pour la liste dissidente de Klotz lui vaut une défaite. Réélu en 1924 à la Chambre, en 7e position sur une liste des socialistes français, il finit par adhérer au parti du même nom. Battu en 1928, il est réélu en 1932 dans la circonscription d’Amiens I, et s’inscrit aux groupes des républicains et socialistes français, puis des Républicains socialistes indépendants en 1935. Il est une dernière fois battu par un communiste aux législatives de 1936. Maire depuis 1925 et vice-président du conseil général en 1939, il meurt dans la Vienne où il s’est réfugié le 22 juin 1940.
Les grands maires cumulards
53Léon Betoulle et Paul Bellamy peuvent être identifiés à la figure du grand maire cumulard, qui se caractérise par une implantation municipale durable et ininterrompue. Leur profil ne se distingue de celui des députés-maires ou des conseillers généraux que par l’importance qu’ils semblent accorder à leurs mandats municipaux. Mais leur destin reste associé au territoire dont ils représentent les intérêts et ils ne parviennent pas à occuper l’espace politique national. Ils associent durant toute la durée de leur carrière les différents mandats locaux et nationaux en cumul simple ou renforcé.
54Léon Betoulle s’affirme en premier lieu comme maire de Limoges. Député-maire de 1912 à 1920 puis député et sénateur-maire, vice-président et président du conseil général de Haute-Vienne de 1920 à 1940, il s’impose comme la figure centrale du socialisme à Limoges. Dirigeant de la section SFIO, il est également membre de la commission permanente de la fédération, directeur d’une imprimerie, fondateur et administrateur de divers journaux locaux. Il monopolise ainsi les principales fonctions partisanes et éditoriales qui lui assurent une longévité exceptionnelle (56 ans) et une seule défaite électorale. À 49 ans, il est le premier élu d’une fédération rassemblant les cinq députés du département et la plupart des conseillers généraux. Le contrôle continu de la présidence de l’assemblée départementale et du siège de maire de la préfecture de la Haute-Vienne lui confère une autorité incontestable au sein d’un parti peuplé d’élus. Ces fonctions le désignent comme le candidat du parti aux législatives et aux sénatoriales. Sans jamais diriger la fédération départementale, Léon Betoulle s’impose ainsi comme la figure de proue des conquêtes électorales locales de la SFIO. À force de réélections, il s’approprie les mandats. Le soutien de l’organisation ne lui est vraiment nécessaire que pour ses premières investitures. Comme candidat sortant, ce grand cumulard peut compter sur son capital de notoriété propre et s’émanciper des tutelles partisanes. Il acquiert ainsi une certaine autonomie dans ses stratégies politiques. Son profil militant, marqué par ses engagements partisans et le contrôle de la presse, se transforme progressivement au gré des cumuls en une figure d’autonomie : celle du notable en politique. Le cas Betoulle confirme ainsi l’hypothèse d’une notabilisation des élus socialistes par le cumul des mandats.
Léon Betoulle
55Né à Limoges le 25 octobre 1871, Léon Betoulle est le fils illégitime d’une couturière. Son certificat d’études primaires en poche, il commence clerc de notaire en 1884, puis devient comptable dans une manufacture de porcelaine dont il prendra la direction, avant de se consacrer au journalisme. Il entre en politique par l’action militante et s’impose par ses activités de publiciste. En 1885, il entre au Cercle démocratique des travailleurs de Limoges et à la Ligue des Droits de l’Homme en 1899. Adhérent en 1896 du Cercle d’unité socialiste qui rassemble radicaux et socialistes, il administre à partir de 1901, l’organe quotidien du groupe Le Réveil du Centre, Il multiplie alors ses activités de publiciste comme correspondant politique de La Dépêche de Toulouse et rejoint le PSF de Jaurès avec la fédération autonome de Haute-Loire. Sur le plan électoral, il hérite du siège de conseiller municipal de son beau-père le 6 mai 1900. L’année suivante, il est élu conseiller d’arrondissement du canton de Limoges-Est. Aux municipales de 1904, il fait partie de la liste victorieuse radicale et socialiste d’Émile Labussière et devient le premier adjoint au maire. Il quitte Le Réveil en octobre 1905 et lance son propre organe de presse Le Populaire du Centre, dont il reste secrétaire de rédaction et administrateur. Il adhère à la SFIO et devient progressivement le dirigeant départemental du parti à la faveur du départ d’Émile Labussière. Il est nommé membre de la commission administrative fédérale. Il abandonne ses fonctions le 4 janvier 1906 pour mener la campagne des législatives. Il remporte le scrutin dans la 1re circonscription de Limoges, le 10 mai suivant et est réélu en 1910, 1914 et 1919. Après la démission de tous les socialistes de la municipalité en 1906, Léon Betoulle retrouve son siège de conseiller en 1912 et est alors investi des fonctions de maire. Demeuré à la SFIO au congrès de Tours avec la majorité de sa fédération, et après un échec aux cantonales de 1914 dans le canton d’Ambazac, il est élu, en 1920, conseiller général de Limoges-Est. Au sein de l’assemblée départementale dominée par les socialistes, il est nommé vice-président dès 1921 puis président de 1930 à 1941. En 1924, il abandonne son mandat de député pour siéger au Sénat jusqu’en 1940. Il vote les pleins pouvoirs au Maréchal le 10 juillet 1940 et se fait révoquer à Limoges le 16 novembre suivant. Exclu du parti à la Libération, il est réintégré et retrouve la mairie en 1947 comme tête de liste socialiste. Il meurt en cours de mandat en 1956.
Les figures nationales
56Les fonctions de maire d’une grande ville et les carrières politiques locales servent parfois des destins nationaux. Près d’un tiers des maires urbains socialistes dépassent les arènes politiques locales et s’imposent comme d’importantes figures nationales, au sein de l’appareil partisan ou dans les ministères. À l’exception de Victor Augagneur, ils font tous partie des grands cumulards monopolisant durablement les principales fonctions politiques locales.
Les hommes de l’appareil central
57Les grands cumulards socialistes accèdent généralement aux arènes politiques nationales par la filière des états-majors partisans. Ils font de longues carrières électorales, multiplient les charges locales et cumulent plusieurs années les fonctions de maire, conseiller général et député. La continuité des mandats locaux et nationaux atteste d’une solide implantation électorale. Gustave Delory, Jules Masson, Auguste Pageot ou encore Paul Mistral transitent ainsi par l’appareil central du parti après d’importantes expériences de direction au niveau des instances locales et avec la légitimité électorale accordée par plusieurs mandats locaux et nationaux, souvent cumulés.
58Militant infatigable, Paul Mistral s’impose sur la scène grenobloise comme le principal élu de son parti. Porté par une fédération nourrie de l’essor industriel du département, il entre très tôt à la Chambre et devient jusqu’en 1919, un des animateurs de la SFIO au plan national. La deuxième partie de sa carrière est marquée par son implantation locale et le rôle « d’édile moderne » qu’il incarne. Élu de la Nation, grand militant ébranlé par le congrès de Tours, il trouve un intérêt tout particulier aux satisfactions concrètes de l’administration municipale. Tout se passe alors comme si ce professionnel de la politique avait voulu stabiliser ses attaches électorales en conservant de front trois mandats importants au service d’une seule et grande œuvre de gestion municipale. Comme le relève le rédacteur de la notice du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, dans les rapports d’interdépendance entre l’homme et l’organisation, le Parti semble avoir largement profité de l’audience personnelle accumulée par Mistral : « Le prestige personnel, la popularité qu’il sut acquérir assurèrent au Parti socialiste des positions électorales qui dépassaient ses forces réelles. La place qu’il occupait se mesura au vide qu’il laissa à sa mort : la SFIO perdit son siège de député en 1932 et, en 1935, elle perdit la mairie »47.
Paul Mistral
59Fils d’un modeste maçon, Paul Mistral est né à La Morte (Isère), le 19 septembre 1872. Dessinateur puis comptable, il se met à son compte et ouvre un négoce de vin avec son frère. Il adhère au groupe socialiste grenoblois en 1893 et participe à la création de la fédération de l’Isère en 1897. Il la représente au congrès de 1900 et devient un actif propagandiste. En 1901, il est élu pour la première fois conseiller général du canton de Grenoble-Est. Il est nommé rédacteur en chef du Droit du Peuple de 1903 à 1910. Adversaire du dissident Zévaes, il lui est opposé dans la 1re circonscription aux législatives de 1903, ne parvient pas à le battre, mais arrive cependant à rattacher la plupart des autonomistes au courant guesdiste qu’il anime. Il représente l’Isère au congrès du Globe. Trésorier de sa fédération, il est nommé membre du bureau de la SFIO. Candidat à la députation dans l’arrondissement de Saint-Marcellin en 1906, il se retire au deuxième tour au profit du radical sortant. Mais en 1910, il détrône Zévaes et prend sa place à la Chambre pour la 2e circonscription de Grenoble. Constamment réélu, il conserve ce mandat jusqu’à sa mort. Il avait perdu son siège de conseiller général en 1907 et échoue à nouveau aux cantonales de 1913. Militant socialiste de premier plan pendant la guerre, il siège au comité fédéral de l’Isère, entre à la CAP en 1915, combat la participation ministérielle et, pacifiste à la Chambre, il dénonce le Traité de Versailles. Fort de cette légitimité nationale et après avoir critiqué l’administration municipale de l’industriel Nestor Comier, il enlève la mairie de Grenoble ainsi qu’un nouveau mandat départemental en 1919. À Tours, il tente d’éviter la scission et perd la plupart des membres de sa fédération. Sa légitimité n’est pas remise en cause par les électeurs de la 2e circonscription. Président de la Commission des Affaires étrangères en 1924, conseiller général et maire, il consacre néanmoins toute son énergie à l’administration de la ville Grenoble. « Maire bâtisseur », il conserve ses mandats jusqu’à sa mort subite, le 17 août 1932.
Les ministres
60Au cours de leur vie politique, cinq grands maires se voient confier les responsabilités d’un ministère et pénètrent alors l’appareil exécutif de la Nation. Ce sont pratiquement tous d’importants cumulards aux responsabilités partisanes étendues. La filière électorale valorisée par la pratique intensive du cumul contribue ici à l’ascension vers les sommets de l’État. Les maires-ministres, Victor Augagneur et Henri Tasso, n’appartiennent pas aux élites nationales du parti, mais contrôlent parfaitement leurs fédérations. Adrien Marquet, Roger Salengro et Jean-Baptiste Lebas sont quant à eux d’importants leaders locaux aux responsabilités nationales très affirmées.
61Par ailleurs, trois grands maires sont nommés par Léon Blum dans le gouvernement du Front populaire du 4 juin 193648. L’indépendant lyonnais, Victor Augagneur et le dissident bordelais Adrien Marquet, sont en revanche tous deux choisis dans des gouvernements radicaux ou républicains socialistes49.
62Le nom de Lebas est intimement associé à la ville de Roubaix qu’il administra pendant 28 ans. Mais le maire fut aussi l’un des principaux animateurs du parti au niveau local et national, un député actif et un grand ministre. Secrétaire général de la fédération du Nord en 1906, élu de Roubaix puis du département sans discontinuer de 1908 à 1940, vice-président et président du conseil général à partir de 1928, député à quatre reprises, il incarne, à de nombreux égards, le notable socialiste en politique. Le parcours de professionnel conduit ce petit employé de commerce, sans charisme, de l’action syndicale et partisane aux ministères, en passant par le cumul renforcé et prolongé des mandats locaux et nationaux. C’est à la mairie qu’il acquiert sa légitimité politique et gestionnaire. Principal représentant des militants et des électeurs socialistes du Nord – nombreux et emblématiques – il s’impose au niveau national comme un des acteurs incontournables du Front populaire.
Jean-Baptiste Lebas
63Né à Roubaix le 24 octobre 1878, Lebas est le fils d’un ouvrier syndicaliste, républicain puis socialiste, adhérant au groupe La Bataille. Encouragé par les engagements de son père et de son frère aîné, il commence à militer très tôt et adhère au POF en 1896. Propagandiste, il est licencié de son emploi d’apprenti tisserand, retrouve du travail à la recette municipale, puis entre en 1901, comme employé, à la coopérative socialiste La Paix. Il épouse une couturière en 1902 et fonde un syndicat des employés de commerce affilié à la CGT. En 1906, il est nommé secrétaire adjoint puis secrétaire général de la fédération SFIO du Nord. La même année, il représente le parti et échoue aux législatives dans la 9e circonscription de Lille. Il connaît sa première victoire électorale aux municipales de 1908 à Roubaix et dirige alors l’opposition face au maire conservateur E. Motte. Le canton Ouest de la ville l’envoie siéger au conseil général en 1910. Tête de file des socialistes à la mairie, il conduit la liste en 1912 et prend la direction des affaires communales jusqu’en 1940. Il y entreprend d’importants aménagements conformes aux principes du socialisme municipal. Résistant aux ordres de l’occupant en 1915, il est interné en Allemagne. Après la guerre, il retrouve ses mandats et est élu député sur la liste de Gustave Delory. Réélu à la Chambre en 1924, il devient vice-président du conseil général en 1925 et cumule ces fonctions avec la mairie de Roubaix jusqu’en 1928. Il échoue cette année-là au scrutin uninominal dans la 8e circonscription de Lille, mais retrouve son siège au Palais Bourbon en 1932 pour la 7e circonscription. Il devient vice-président de la commission de l’Assurance sociale et de la Prévoyance et est réélu en 1936. Il intervient à de nombreuses reprises sur les questions relatives à la protection des salariés et des chômeurs et entre au conseil supérieur du travail en 1926. Réélu conseiller général en 1929, il préside cette assemblée de 1937 à 1940. Maire d’une grande cité ouvrière et leader de la plus puissante fédération du parti, il est dès 1908 l’un des principaux animateurs du mouvement. Il siège à la CAP en 1916, 1918 et de 1921 à 1938 et passe sous-secrétaire de la commission des finances de 1929 à 1932. Néo-guesdiste, il défend l’orthodoxie socialiste au moment de la scission en 1920 et contre les néo-socialistes en 1933. Il administre Le Populaire de 1933 à 1936 après avoir été rédacteur dans divers journaux locaux et nationaux. Opposé à la participation des socialistes aux ministères radicaux, il accepte la proposition de Léon Blum et entre dans son cabinet le 4 juin 1936 comme ministre du Travail du Front populaire. Il se maintient comme ministre des PTT le 22 juin 1937 (cabinet Chautemps) et le 14 mars 1938 (2e cabinet Blum). Professionnel infatigable, il dirige de front le conseil général du Nord, une des plus importantes villes ouvrières de France et un ministère à Paris. Ce grand cumulard retourne siéger à la Chambre le 9 avril 1938. Il s’abstient le 10 juillet 1940 et entre en Résistance en regroupant les socialistes du Nord dans un comité d’action. Avec Augustin Laurent, il fonde le journal clandestin L’Homme Libre, Il est arrêté par la Gestapo le 21 mai 1941 et déporté avec son fils et sa nièce. Emporté par une bronchite, il meurt dans un camp de travaux forcés le 10 avril 1944.
64L’importance du cumul des mandats ressort dans cinq des huit principales figures municipales tirées de ce rapide panorama des parcours diversifiés des maires urbains socialistes sous la IIIe République. Outre les maires sans carrière, les profils d’accumulation et de cumul local forment un groupe de petits notables locaux largement minoritaires par rapport aux vingt grands notables cumulards. Les cas de cumuls renforcés se multiplient dans les années 1920 et 1930 parmi les maires socialistes et confirment l’essor des logiques de notabilisation et d’autonomisation au sein d’un Parti socialiste qui, dès 1920, repose principalement sur ses élus locaux et nationaux.
Notes de bas de page
1 Judt (T.), La reconstruction du Parti socialiste 1921-1926, Paris, PFNSP, 1976, p. 60-61.
2 Kriegel (A.), préface à Judt (T.), ibid, ; Portelli (H.), Le Socialisme français tel qu’il est, Paris, PUF, 1980 ; Lefebvre (R.), « Le Socialisme saisi par l’institution municipale. Jalons pour une histoire délaissée », Recherche socialiste, n° 6, mars 1999, p. 9-25.
3 Capables de s’adapter au profil du notable, les socialistes transforment en retour l’image de l’élu en imposant la figure du candidat aux origines et au statut socioprofessionnel modestes, parvenu à conquérir durablement plusieurs mandats locaux et nationaux en empruntant la filière partisane.
4 La SFIO contrôle 284 communes en 1912, 686 en 1919 et 840 en 1929 d’après Dogliani (P.), Un laboratoire du socialisme municipal : France 1880-1920, Thèse de doctorat. Université Paris VIII, 1991, p. 505 et suivantes.
5 La population sélectionnée se compose des 31 maires élus sous une étiquette socialiste dans 17 métropoles régionales de 1892 à 1935. Ces 31 individus représentent une partie des 219 maires retenus pour une enquête prosopographique réalisée dans le cadre d’une thèse de science politique sur le cumul des mandats en France (1884-1995). La population totale a été sélectionnée dans les 25 premières villes de France au recensement de 1881 (60 000 hab. et plus) – Paris et région parisienne exceptées, sauf Mulhouse, Strasbourg et Metz de 1884 à 1919 et l’ensemble du territoire national de 1940 à 1945 – en retenant, de 1884 à 1995, les maires, ayant occupé leurs fonctions pendant la durée d’au moins un mandat légal continu (4 ans de 1884 à 1929 et 6 ans de 1929 à nos jours). Les résultats provisoires présentés ici reposent sur un important corpus d’informations de nature biographique recoupées, composé de l’état civil, des notices des dictionnaires classiques, des annuaires locaux et nationaux, ainsi que des sources de presse (portraits et nécrologies) et des fichiers biographiques de la BN et de la BAVP.
6 Seul le néo-socialiste Adrien Marquet se maintient à Bordeaux jusqu’en 1944.
7 Victor Augagneur à Lyon, Siméon Flaissière à Marseille et Marius Escartefigue à Toulon terminent leurs carrières comme socialistes indépendants. Adrien Marquet à Bordeaux, Lucien Lecointe à Amiens et Émile Claude à Toulon finissent au Parti socialiste de France de M. Déat. Camille Cousteau à Bordeaux et Paul Bellamy à Nantes, sont des républicains socialistes.
8 Il s’impose alors comme l’une des seules alternatives possible au système de régulation croisée, dans lequel la défense des intérêts locaux fait nécessairement l’objet d’arrangements entre les filières administratives et électives. Grémion (P.), Le Pouvoir périphérique, Le Seuil, Paris, 1976, Worms, (J.-P.), « Le préfet et ses notables », Sociologie du Travail, juillet-septembre 1966, p. 249.
9 Reydellet (M.), « Le Cumul des Mandats », Revue de Droit Public et de la Science Politique, mai-juin 1979, p. 693-768.
10 Il croît considérablement depuis la fin des années 1950. Garraud (P.), Profession : homme politique, La carrière politique des maires urbains, Paris, L’Harmattan, 1989, chap. 5.
11 Dogan (M.), « Les filières de la carrière politique en France ». Revue Française de Sociologie, 1967, p. 480-482.
12 Sur le cumul des maires : Agulhon (M.), Girard (L.), Robert (J.-L.), Serman (W.) (dir.), Les Maires en France du Consulat à nos jours, Paris, Publications de la Sorbonne-CNRS, 1986, p. 149 et s. Sur le cumul des députés : Masclet (J.-C.), Le rôle du député et ses attaches institutionnelles sous la Cinquième République, Paris, Lib. Générale de Droit et de Jurisprudence, 1979.
13 Gaxie (D.), La Démocratie représentative, Paris, Montchestien, Clef politique, 1995, p. 112.
14 Jean Rieux remporte le siège de maire de Toulouse en 1906. À Nîmes à partir de 1909, Marius Valette et Hubert Rouger se succèdent à la présidence du conseil municipal à la faveur d’une vie politique locale très animée.
15 La FSR regroupe une partie des socialistes indépendants sous l’autorité de John Labusquière. Elle forme avec la FSI la Confédération des socialistes indépendants.
16 Émile Claude rejoint néanmoins la scission néo-socialiste en 1933.
17 On distingue généralement le cumul simple et le cumul renforcé. Le premier consiste en l’exercice simultané de deux mandats électifs, alors que le second concerne plus de deux mandats. Mabileau (A.), « Le cumul des mandats », Regard sur l’Actualité, n° 169, mars 1991, p. 20.
18 On relève trois principaux types de cumul : 1) le cumul simple local, très répandu, consiste en l’association d’un mandat municipal et d’un mandat départemental ou d’arrondissement ; 2) le cumul simple local-national ou intermédiaire concerne les mandats de conseiller municipal (CM) ou d’adjoint (Adj.), de maire (M) ou de conseiller général (CG) d’une part et les mandats parlementaires (P) (député : D ou sénateur : S) d’autre part ; 3) le cumul renforcé associe très fréquemment les mandats de conseiller municipal ou de maire, de conseiller général et les fonctions parlementaires.
19 Soit 3 D-M, 1 S-M et 1 D-Adj.
20 Soit 11 M-CG-D, 2 M-CG-S et 1 CM-CG-D.
21 Soit 11 M-CG-D, 2 M-CG-S, 3 M-D, 1 M-S, 3 M-CG et 1 CM-CG-D.
22 En matière d’archives biographiques, nous considérons qu’un individu à qui la notoriété a permis d’accéder au siège de premier magistrat d’une grande ville et qui n’a pas laissé de trace quant à l’occupation de divers autres mandats, peut être retenu comme n’ayant pas exercé d’autres mandats.
23 Il s’agit d’un cumul de maturité dans les carrières ascensionnelles (7 cas) ou bien de parachutage (3 cas). Il prépare (3 cas) ou continue (4 cas) une situation de cumul renforcé de type M-CG-P.
24 Abélès (M.), Anthropologie de l’État, Paris, A. Colin, 1990, p. 99 et s.
25 « Le meilleur candidat apparaît souvent pour les organisations partisanes […] comme celui qui dispose déjà d’autres mandats électifs ou au moins d’un réseau relationnel constitué au cours d’un engagement social préalable (associatif, syndical...) ». Sawicki (F.), « La marge de manœuvre des candidats par rapport aux partis dans les campagnes électorales », Pouvoirs, n° 63, 1992, p. 7.
26 Offerlé (M.). Les Partis politiques, Paris, PUF, 1987.
27 Gaxie (D.), La Démocratie représentative, op. cit., p. 19.
28 On compte 6 fondateurs de groupes partisans locaux ou nationaux, 5 secrétaires généraux de sections, 4 secrétaires généraux de fédérations.
29 Comme à Limoges, Grenoble ou Roubaix.
30 L’échec d’Escartefigue à Toulon en 1909 en est un exemple.
31 6 maires urbains, élus après 1919, se positionnent à un moment de leur carrière au sein des instances nationales de la SFIO : Pageot, Mistral, Masson, Salengro, Lebas et Marquet.
32 « N’est-ce pas la modification dans un sens démocratique du recrutement des élus locaux, puis une décentralisation fondée sur une révolution accélérée des modes de transports et de communication, donnant aux fonctions locales une importance considérable sur le plan politique, économique et financier qui a conduit à s’interroger sur un problème que la France rurale des notables avait ignoré ? » Tulard (J.), « Le Cumul des mandats législatifs, Rapport historique », Revue des Sciences morales et politiques, 1995, n° 2, 150e année, p. 136.
33 Jean Rieux devient maire de Toulouse le 5 octobre 1910 à la suite de la démission du socialiste Albert Bedouce, alors élu député « conformément aux prescriptions socialistes de l’époque ».
34 Compte rendu sténographique, IVe congrès National SFIO, Nancy, 11-14 août 1907, p. 583.
35 Propositions du 11 juillet 1892, JO, Annales, Chambre des Députés, 5e Législature, S.O., t. II. 17 mai-13 juillet 1892, p. 698, Annexe n° 2305 et propositions du 23 octobre 1894, JO, Annales, Chambre des Députés, 6e Législature, S.E., 23 octobre-27 décembre 1894, p. 102, Annexe n° 920.
36 JO, Annales, Chambre des Députés, S.O., t. I, janv-avril 1914, p. 1972, Annexe n° 3814, p. 1870, Annexe n° 121.
37 Pour une approche des stratégies électorales des maires, toute tendance confondue depuis 1945, voir Garraud (P.), Profession : homme politique, , op, cil,
38 On compte parmi eux Lucien Lecointe, Hubert Rouger, Auguste Wicky, Roger Salengro et le socialiste puis néo-socialiste Adrien Marquet, tous les 5 réélus en 1929 et 1935. Sur le passage de 4 à 6 ans en 1929, voir Marrel (G.), Payre (R.), « Le temps des maires. Le mandat municipal de six ans, la réforme municipale et les cumulards », Politix, à paraître.
39 Les carrières d’Adrien Marquer, Auguste Wicky, Léon Betoulle et Léon Martin se poursuivent sous la période de Vichy et la IVe République. Marius Escartefigue, maire socialiste de Toulon de 1904 à 1909, retrouve son siège à la tête d’une liste de droite, battant la liste de gauche sortante conduite par Émile Claude en 1929.
40 Il s’agit de Victor Aubert et Louis Nardon à Brest, Carle Bahon à Rennes, Étienne Billières à Toulouse et Élie Castan, néanmoins élu conseiller d’arrondissement et maire de Nîmes de 1914 à 1919.
41 Victor Aubert est ouvrier, fils d’ouvriers. Fils de négociant, Étienne Billières est professeur. Carle Bahon est professeur, fils de fonctionnaire. Fils de militaire, Louis Nardon est fonctionnaire.
42 Henri Carrette, ouvrier est élu maire alors qu’il tient un débit de boisson, après avoir été vendeur de journaux. Auguste Wicky est compagnon tailleur. Émile Claude est professeur. De son côté, Camille Cousteau, héritier des relations d’un père armateur et conseiller municipal, est lui-même négociant quand il se présente devant les électeurs.
43 Soit 16 députés, 1 sénateurs et 3 députés puis sénateurs.
44 Soit 4 M-CG-Parl et 6 CG-M-P.
45 Soit 3 M-P-CG et 5 CG-P-M.
46 Il s’agit d’Ellen-Prévost à Toulouse, Marius Valette à Nîmes et Léon Martin à Grenoble.
47 Maitron (J.) (dir.), Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Paris, Les Éditions ouvrières, 1964-1997, 44 vol., t. 14, 1976, p. 87.
48 Outre le sous-secrétaire d’État à la Marine marchande Henri Tasso, Roger Salengro, député-maire de Lille, est nommé ministre de l’Intérieur, et Jean-Baptiste Lebas, maire de Roubaix, conseiller général et député du Nord, est nommé ministre du Travail dans ce même gouvernement.
49 Député-maire de Lyon, puis gouverneur des colonies, Augagneur devient ministre à quatre reprises dans les cabinets Caillaux, Doumergue et Viviani, de 1911 à 1912, en 1913 et 1914 à 1915. Adrien Marquet est nommé ministre du Travail dans le cabinet Doumergue le 9 février 1934, alors qu’il est député-maire de Bordeaux. Son retrait de la SFIO ne lui permet pas de faire partie du Front populaire.
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