L’Action libérale populaire et l’illusion du parti politique (1901-1906)
p. 245-264
Texte intégral
L’organisation d’abord
1Le 17 mai 1902, conformément à la loi sur les associations du 1er juillet 1901, l’Action libérale populaire (ALP) présente ses statuts à la Préfecture de Paris. Nous sommes au lendemain des élections législatives qui ont sanctionné la victoire des radicaux. Pour les catholiques, qui ont obtenu 35 sièges, le nouveau cadre juridique déterminé par la loi sur les associations devient un élément décisif pour reconsidérer sa position et sa stratégie politique. Les catholiques, qui avaient tant discuté cette loi parce qu’elle soumettait à un régime d’autorisation des confédérations religieuses non autorisées, l’utiliseront pour construire une organisation affranchie des liens qui avaient freiné auparavant la construction et le développement d’une force d’opposition à la coalition de la gauche républicaine et anticléricale. Jacques Piou, le représentant le plus important du parti, n’hésitera pas à voir dans l’épiphanie de cette norme un tournant important dans le parcours de son parti. En 1904, en pleine lutte, il écrit :
En France la loi de 1901 a donné aux victimes de la politique actuelle une arme efficace : le droit de s’associer en une armée permanente, de mener des campagnes, de réunir des ressources. (...) M. Thiers a dit un jour : « L’avenir est aux plus sages ». S’il vivait, il s’apercevrait vite que son conseil n’est plus de saison. Il faut dire que l’avons trop pris à la lettre. Aux temps où nous sommes la sagesse est sans doute bonne ; mais elle ne va pas sans beaucoup de vaillance, et la vaillance elle-même ne suffit pas. L’avenir est aux mieux organisés1.
2Pour comprendre en profondeur le sens et la portée du tournant, il est cependant nécessaire de remonter aux débuts du parti. L’ALP est l’organisation promue par les catholiques qui ont été au début des années 1890 les acteurs de la politique de « réalignement » à la République. C’est sur leur apport qu’avait compté le « progressiste » Méline pour renforcer sa stratégie de gouvernement, fondée sur la conjonction des centres : encourager la vocation centripète du système politique, affaiblissant potentiellement les lignes de fracture culturelles et religieuses et isolant par conséquent les forces extrêmes. Ces origines ont sans aucun doute eu une influence sur l’image historiographique de l’Action libérale populaire : celle-ci a souvent été présentée comme une composante de la coalition modérée, alliée naturelle des ex-opportunistes poussés à droite par la politique de « défense républicaine » d’abord, du « bloc » ensuite2. En réalité l’Action libérale populaire est un phénomène politique plus complexe puisque sa naissance advient dans un contexte politique déstabilisé par l’Affaire Dreyfus ; ce contexte diffère largement de celui dans lequel avait jailli l’hypothèse du ralliement des catholiques à la République. Cette dernière est perçue par ses défenseurs comme étant de nouveau en danger. Pour en sauvegarder les institutions, le 22 juin 1899 est constitué le premier gouvernement de « défense républicaine » présidé par Waldeck-Rousseau. La nouvelle majorité, comme on le sait, s’étend des socialistes aux républicains modérés. Cependant, une partie de ces derniers, dirigés par Méline, n’accepte pas le revirement à gauche, se trouvant inévitablement poussés vers l’opposition. La politique de « conjonction des centres » s’éteint définitivement et de ses cendres renaît la perspective d’une compétition bipolaire. L’Action libérale populaire se constitue dans le contexte de cette nouvelle formulation de l’affrontement politique. Jacques Piou, qui avait dirigé le ralliement des catholiques à la République avec Albert de Mun, doit en prendre acte en 1901. Devant la durée de l’expérimentation inaugurée par Waldeck-Rousseau et dans la perspective des élections générales désormais imminentes, il invite sa branche à ne pas mystifier la réalité :
« Aujourd’hui la France est divisée en deux camps : d’un côté les internationalistes, les collectivistes, les ministériels, les sectaires, les jacobins ; de l’autre les patriotes, les conservateurs, les indépendants, les libéraux, les républicains modérés. Il faut désormais choisir entre ces deux camps. (...) A la coalition ministérielle et collectiviste, il faut opposer la coalition patriotique et libérale »3.
3On voit donc que la construction du parti représente pour les catholiques un élément politique indispensable. On peut situer précisément le point de départ de sa construction en mai 1901. La nouvelle formation, à ses débuts, a pour nom l’Action libérale. Les premières réunions se déroulent dans l’antique couvent des Assomptionnistes, et une vingtaine d’amis de Piou y participent, pour la plupart des parlementaires – dont Albert de Mun et Victor Gay – ainsi que des délégués, entre 110 et 120, provenant de tous les diocèses français, pour la plupart des prélats4. Pour la nouvelle organisation se pose très vite le problème de la participation aux élections législatives de 1902 ; à ce propos un comité électoral d’Action libérale est constitué et commence à fonctionner dès juin 1901 à Paris. Pour diriger l’organisation on nomme M. Laya, déjà secrétaire général des Comités de justice-égalité proches du quotidien catholique La Croix, particulièrement actifs durant les élections régionales de 1898. Laya est riche de cette expérience et, en accord avec Piou, il imposera l’édification d’une vraie « machine », avec des devoirs et des responsabilités autonomes par rapport à celles du leadership. Dans un premier temps, la « machine » sera articulée en trois sections distinctes : l’une chargée de promouvoir des conférences et de programmer la présence des conférenciers en province ; une deuxième consacrée à la matière électorale ; la troisième à la partie financière et à la recherche des fonds5. Les résultats de 1902 ne récompenseront qu’en partie les efforts des promoteurs : comme on l’a vu, les candidats d’Action libérale élus sont trente-cinq6. Un résultat qui aurait pu être plus flatteur si le second tour n’avait pas été particulièrement négatif, condamnant à la défaite de nombreux adhérents de l’ALP, parfois à quelques voix près. Il semble que la stratégie de Piou ait également eu une influence sur ce résultat : convaincu de la possibilité d’une dissolution à court terme de la nouvelle Chambre, il choisit de ne pas vider les caisses du parti et de n’offrir qu’une modeste contribution aux candidats présents au second tour7. Le résultat final, en tout cas, pousse les fondateurs d’Action libérale à rechercher les raisons de la défaite essentiellement dans le manque d’organisation8. Ceux-ci mettent pourtant au centre de leurs préoccupations la construction d’une « machine » efficace qui puisse défier la gauche avec quelques possibilités de succès lors des élections de 1906 et qui ne se laisse pas surprendre en cas de consultations anticipées.
4Le lendemain des élections de 1902 Action libérale propose donc de devenir plus qu’une simple expérience électorale : elle vise ouvertement à se transformer en un véritable parti. L’objectif de « faire le parti », proposé de manière incessante, semble favorisé par trois éléments : il est ancré à un changement en profondeur du cadre législatif, il dépend de raisons contingentes, et il se propose comme la clé de voûte d’un projet politique ambitieux. Les nouvelles garanties législatives, comme on l’a vu, proviennent de la loi sur les associations. Les contingences favorables résident dans le fait que Jacques Piou – fondateur de l’ALP, premier président et leader inconditionnel – est battu aux élections de 1902. L’événement contribue à déplacer le barycentre de la formation vers la structure extra-parlementaire, marquant la prévalence de cette dernière sur les députés. La circonstance provient aussi des informations de police qui ignorent que les réunions du groupe parlementaire sont présidées par Piou. En outre, il y a aussi une consécration d’ordre formel : Albert de Mun – l’idéologue et la personnalité la plus prestigieuse de l’ALP –, réélu député en 1902, accepte d’être le vice-président aux côtés de Piou, laissant le rôle de chef de groupe à une personnalité moins connue, Desjardin. Enfin, le projet politique relié à l’effort d’organisation est la construction d’une hégémonie sur les différentes composantes de la droite, en vue de l’affrontement décisif avec les forces gouvernementales et dans la perspective de réaliser un grand parti en mesure de réunir toutes les oppositions. Dans ce but, l’ALP aurait été poussée à se proposer comme force intermédiaire entre les différentes composantes de la droite, anneau de jonction entre nationalistes et ex-opportunistes. De fait, pourtant, son objectif prioritaire est d’absorber la force que les ligues avaient coagulée dans les années de l’Affaire Dreyfus, reportant à l’intérieur du système cette force numérique et politique du nationalisme français. L’organisation achevée et l’hégémonie sur les groupes nationalistes stabilisée, les catholiques, en vue de l’affrontement électoral, essayeront de faire valoir ces éléments de force dans une alliance avec les progressistes pour obtenir les meilleures conditions9.
Au-delà de la ligue
5À ce point, on peut analyser en détail les différents éléments du projet politique de l’Action libérale populaire amorcé par la loi sur les associations de 1901. Le premier aspect concerne la tentative de devenir les héritiers, à travers l’édification d’un parti moderne, de la force politique et électorale des ligues nationalistes. La contiguïté entre le parti catholique en ascension et ce monde en déclin émerge nettement des rapports de police. Ce qui émerge avant tout de leur lecture est la terminologie adoptée par les informateurs. Bien que, comme on l’a vu, l’ALP fonde sa propre stratégie sur l’édification d’une forme-parti moderne, dans les procès-verbaux de police elle est constamment considérée comme une ligue. Et même, pour être précis, comme la ligue la plus active et « à la mode » après le déclin de la Ligue de la patrie française10. On pourrait douter de l’impartialité de ces sources. Pourtant, leur fiabilité est confirmée rétrospectivement par une brochure de propagande de l’ALP de 1907, qui reconstruit les étapes principales de l’organisation en ces termes :
« Quelle était la pensée des fondateurs de l’Action libérale populaire ? S’unir pour résister plus efficacement à la faction jacobine. Sans doute la Ligue de la patrie française avait constitué le groupe nationaliste et donné à la défense patriotique une extrême énergie. Mais l’Affaire Dreyfus, qui avait provoqué la création de la Patrie française, commençait à fatiguer l’inconstance de l’opinion ; la Patrie française perdait de son actualité (...) »11.
6Il s’agissait donc de s’éloigner des derniers leaders des ligues Lemaître et Syveton et d’éviter les erreurs qui avaient conduit à l’échec de leur propre expérience.
7La confrontation politique avec le monde des ligues, ainsi qu’il est présenté par les leaders de l’Action libérale populaire, suggère certaines considérations. Pour résumer on peut affirmer que les ligues de première génération, nées pendant les intempéries de la crise boulangiste et ressuscitées par l’Affaire, incarnent une réalité qui présente des aspects de partis politiques modernes mais qui, en même temps, introduit certains traits qui auraient contribué à faire de la ligue une forme d’organisation autonome avec ses propres particularités. L’exemple de la Ligue des patriotes est dans ce sens emblématique. Celle-ci, surtout après sa conquête par Paul Déroulède en mai 1888, est de plus en plus configurée comme une organisation d’avant-garde, qui privilégie l’action directe. Elle perd une grande partie de ses inscrits en très peu de temps, surtout en province où seule la réalité marseillaise reste en vie. Sa présence se limite essentiellement à la capitale, où elle peut compter sur une organisation dans chaque arrondissement, contrôlée par le Comité directeur national. Celui-ci, présidé par Déroulède, comprend quatre vice-présidents, un délégué général, cinq délégués, un administrateur général et un secrétaire général. Des comités de la Ligue des patriotes sont présents dans chaque arrondissement parisien, même si chaque structure a sa propre sensibilité. Dans les quartiers de Paris où la ligue est forte, les comités sont divisés en sections et présentent une organisation collective articulée : c’est par exemple le cas du XVIIe où le président du comité est secondé par trois vice-présidents, un délégué, un secrétaire, un trésorier, un secrétaire adjoint et un trésorier adjoint. Dans des quartiers où la présence est plus faible – par exemple le IVe et le IIe –, seule la fonction de président est assurée12.
8Cette organisation de fer, mise au service d’un nombre assez faible de militants voués à l’action directe, aide à comprendre comment la ligue se place très tôt au cœur du parti boulangiste et, surtout, pourquoi celle-ci continue à survivre dans la capitale malgré le décret de dissolution du 6 mars 1889. Un rapport de police de l’année suivante laisse peu de doutes à ce sujet, puisqu’il résume en ces termes le parcours de la ligue après la dissolution :
« Son action demeura suspendue pendant un certain temps ; quelques défections se produisirent parmi les timides, l’ardeur des autres se refroidit. Mais les militants restèrent fermes à leur poste. L’émoi du premier moment passé, les Ligueurs fidèles à leur devise “Quand même !”, se refirent et se retrouvèrent. »13
9On apprend de la même source que, pendant cette phase, l’organisation se serait soumise à un nouvel effort de rationalisation, très probablement indispensable pour échapper aux contrôles et aux infiltrations de la police. C’est pourquoi les liens entre le comité de direction et les comités des arrondissements seront renforcés. Ces derniers seront divisés chacun en quatre sections de quartier, chacune divisée en quatre sections de rues. Pour échapper au décret de dissolution, les réunions du Comité de direction prennent la forme de réunions inoffensives d’actionnaires du journal nationaliste Le Drapeau, alors que de nombreux comités d’arrondissements continuent leur œuvre sous une fausse apparence : « comité des patriotes révisionnistes », « comité du Drapeau », « comité des patriotes anti-parlementaires ».
10Ces modifications structurelles, introduites durant la période de semi-clandestinité qui se prolonge pendant la première moitié des années 1890, peuvent aider à comprendre le nouveau visage de la ligue après son retour officiel sur la scène. La décision remonte aux derniers mois de l’année 1896 ; les nouveaux organes statutaires sont officialisés au mois de mars de l’année suivante mais, en réalité, pendant les derniers mois de 1898, en concomitance avec l’explosion de l’Affaire Dreyfus, la Ligue des patriotes fait son grand retour sur les pavés parisiens. Ceci coïncide avec une exaspération de son organisation militante. Plus encore que dans le passé, tous les efforts sont concentrés sur la capitale et les adhérents de la ligue se présentent davantage comme une avant-garde choisie du mouvement nationaliste, vouée à l’action de force. Ainsi, dans la vie interne de la ligue, deux structures assumeront une centralité croissante : le Corps des commissaires et la Jeunesse républicaine plébiscitaire. Le premier encadre les équipes d’action ; la seconde est l’un des premiers exemples d’organisation politique pour la jeunesse, et elle inaugure cette tradition propre à l’extrême droite qui veut que ce type de structure réunisse les éléments les plus radicaux et actifs du mouvement.
11Ce glissement évident vers le schéma d’une organisation-milice aide bien à comprendre pourquoi la perspective du coup de force se présente comme le débouché naturel de la ligue. Mais pas uniquement grâce à ses structures organisationnelles. Plutôt parce que la ligue opérera dans le but de créer un climat propice au coup de force, en proposant son organisation comme avant-garde et soutien d’un éventuel mouvement militaire. Dans cette optique on comprend pourquoi les tentatives de coup d’État du 23 février 1899 et celles, plus timides, de l’été suivant, dont Déroulède et son organisation sont les protagonistes, représentent plus que des épisodes velléitaires et isolés14. On en déduira facilement pourquoi cette défaite marque le début du déclin de la Ligue des patriotes et l’émergence contemporaine de nouvelles expériences politiques et d’autres modèles d’organisation.
12Le fait qu’en 1899 le dreyfusisme s’identifiait avec l’expérience du gouvernement de défense républicaine a fait glisser l’affrontement sur le terrain électoral. Même pendant cette nouvelle saison, surtout à Paris, la Ligue des patriotes continuera à affirmer sa propre présence sur les terrains électoraux et militants. Progressivement, pourtant, les énergies mobilisées par l’Affaire trouveront de nouveaux canaux et de nouvelles structures. Dans les procès-verbaux de police la référence à la Ligue des patriotes, de plus en plus fréquemment, désignera une simple structure de service d’ordre prêtée à d’autres organisations. La réponse aux exigences politiques contingentes du nationalisme semble provenir d’une nouvelle ligue, née du contact direct avec l’Affaire : la Ligue de la patrie française15. Au moment de sa formation, la nouvelle organisation est pensée comme un mouvement d’opinion au-delà des partis, qui trouve en la Ligue des droits de l’homme un contre-modèle de référence. Elle propose à peu de choses près les mêmes objectifs que la Ligue des patriotes à ses débuts. Dans la conjoncture de l’Affaire, au contraire, son but immédiat est de montrer que les intellectuels ne sont pas tous alignés du même côté de la barrière : plusieurs d’entre eux, ayant une foi républicaine certaine, restent convaincus de la nécessité d’éviter l’opposition entre armée et justice. En réalité, l’adhésion au premier appel lancé le 25 octobre 1898 est ample et diversifiée.
13Comme dans le cas de la Ligue des patriotes, le modèle initial sera vite dépassé. Ici, ceux qui veulent un mouvement inspiré par une sorte de nationalisme œcuménique sont moins représentés que ceux qui veulent que la ligue devienne l’organisation de tous les opposants de Dreyfus. Dans ce sens, la perspective de la lutte anti-ministérielle englobe la perspective anti-systémique, poussant ainsi la Ligue de la patrie française à se proposer comme le point de raccord entre le nationalisme révolutionnaire distillé par les ligues de la première génération et un nationalisme conservateur réticent devant le recours à des méthodes de lutte illégales. Une telle ambiguïté structurelle a deux conséquences principales : dans la vie interne de l’organisation, celà entraîne une longue cohabitation entre des dirigeants de sensibilités et de perspectives politiques différentes (un exemple très parlant est l’opposition entre le « modéré » Lemaître et le « radical » Coppée) ; dans les formes d’expression externe, cela favorise le terrain de la lutte électorale, où l’objectif de battre l’ennemi commun mettra naturellement en sourdine les ambiguïtés politiques les plus évidentes. Par ailleurs, pour se transformer en la maison commune de tous les nationalismes et pour avoir des possibilités de succès sur le terrain électoral, la ligue aurait dû se doter d’une organisation bien plus complexe et efficace que celles proposées par les premières ligues. Sur ce terrain, au contraire, il faut évoquer l’une des insuffisances les plus graves de la Ligue de la patrie française, et l’une des raisons qui transformeront son ambiguïté structurelle, une ressource tactique, en une cause de déclin inévitable. En 1899, quand la perspective de l’engagement électoral approche, la ligue n’est pas en mesure de faire le saut qualitatif nécessaire. Sa direction reste dans les mains de quelques hommes : pour l’essentiel, le critique et dramaturge Jules Lemaître qui assume la fonction de président ; l’historien Gabriel Syveton, âme véritable de l’organisation ; le professeur de lettres Louis Dausset, futur président du conseil municipal de Paris. Tout le travail de propagande et de diffusion retombe sur eux et sur neuf délégués généraux qui se réunissent toutes les semaines pour se répartir la tâche. Ainsi, la structure n’est pas encore prête à séparer la direction politique de la gestion de la « machine » organisationnelle proprement dite. Le manque de formalisation dans la collecte et la gestion des fonds qui, de fait, sont effectués librement par les dirigeants, en est un indicateur très clair. Ces carences de la structure centrale se vérifient dans la réalité périphérique. Dans cette optique, l’élément de base de l’organisation est le comité qui, normalement, coïncide avec la circonscription électorale. Pour échapper à l’article 291 du code pénal, en vertu duquel l’autorité publique peut dissoudre les organisations formées de plus de vingt personnes qui se sont constituées sans autorisation (disposition à laquelle il avait été fait recours pour dissoudre la Ligue des patriotes), le nombre des membres effectifs de chaque comité n’excède jamais dix-neuf. Les autres sont considérés comme de simple sympathisants. Aucune procédure n’est pourtant fixée pour le choix des dix-neuf « élus », et il n’est pas non plus précisé en quoi consiste la différence entre l’inscrit et le simple adhérent. Tout reste très informel, empêchant ainsi la direction de contrôler la base et privant cette dernière de responsabilités spécifiques. Une autre continuité avec la Ligue des patriotes est représentée par la diffusion territoriale : même si la nouvelle ligue est présente dans la moitié des départements environ, sa force d’organisation se concentre surtout dans la capitale. En témoigne le fait que la presse de parti est quasi inexistante. La ligue ne se dote qu’en 1900 d’une publication propre, bimensuelle. L’attention est concentrée sur la presse d’opinion, surtout parisienne (et cela n’est pas un hasard), alors qu’on verra qu’il y a un réel manque d’une stratégie par rapport aux organes de presse provinciaux.
14La concentration des efforts sur Paris permet d’expliquer la grande victoire aux municipales de 1900, date à laquelle la capitale est pour la première fois conquise par la droite. De même – au-delà de toute autre considération politique générale – ceci montre combien l’espoir d’une victoire aux élections législatives de 1902 est illusoire. Quoi qu’il en soit, l’approche de ces élections et l’euphorie du succès parisien conduisent la ligue à effectuer un saut qualitatif dans son organisation. Les objectifs sont de renforcer la structure parisienne et, surtout, de s’étendre en province. Pourtant, les résultats seront très décevants. Pendant les deux années qui séparent les municipales de Paris des législatives générales, plutôt qu’une œuvre efficace de pénétration, on signalera l’insuffisance de la tentative de rationalisation. Syveton se présente de plus en plus comme l’homme de l’organisation : il a le contrôle absolu sur les finances, et les délégués battront le sol de la province sous sa direction dans le but d’implanter une machine électorale efficace. Ainsi, le pays est divisé en douze régions dans l’objectif de constituer dans chacune un comité qui puisse assurer la liaison entre le centre et la périphérie et assumer la fonction de coordination dans les initiatives des diverses circonscriptions territoriales. En outre, entre 1900 et 1901, un statut-modèle des comités est préparé, dictant des règles précises dans plusieurs domaines (par exemple la centralisation des financements) ; mais ce statut ne dit rien sur les prérogatives et la responsabilité de ces structures périphériques. En revanche, les femmes, réunies dans les Comités des dames de la patrie française, sont très actives et agissent comme des agents électoraux et des collecteurs de fonds efficaces.
15L’amélioration de la réalité organisationnelle reste malgré tout modeste : plusieurs zones de la province restent totalement réfractaires à la propagande de la ligue ; de même, il semble que le nombre des effectifs soit en baisse, et de toute façon il ne dépasse pas les 200 000 adhérents. Sur le plan des alliances, il faut en revanche rappeler la tentative de coordination entre les différentes ligues nationalistes qui, sur l’initiative de Lemaître, approuvent à l’automne 1900 la constitution d’un Comité central du Parti républicain nationaliste. Outre la Patrie française, la Ligue des patriotes, la Ligue antisémite et les sociaux-français de Rochefort y adhèrent. Il s’agit en réalité d’un pur instrument de consultation qui ne parvient pas à imposer la centralité de la Ligue de la patrie française sur le terrain organisationnel et électoral, mais obtient par ailleurs que celle-ci cède sur le terrain idéologique, nuisant ainsi à l’équilibre précaire institué en son sein par l’élément radical et l’élément conservateur.
16Radicalisation idéologique et insuffisance organisationnelle : tout converge vers la défaite de 1902 qui marque pour la ligue le début d’un déclin triste et inévitable. L’opposition, battue sur tous les fronts, conquiert moins de 30 % des sièges, dont trente environ vont aux nationalistes. De vieux problèmes se reposent : très tôt la ligue se montre incapable d’établir un contrôle efficace sur son propre groupe parlementaire, et, privée d’une organisation cohérente tout comme d’un programme défini, elle voit ses propres troupes s’éloigner de plus en plus souvent vers d’autres organisations. Rétrospectivement, elle apparaît comme une tentative restée au milieu du gué : un « quasi parti », comme on peut lire16. À la volonté de ne pas se définir idéologiquement correspond l’incapacité de se donner une structure organisationnelle qui soit cohérente avec le choix de privilégier le terrain électoral. D’autre part, pour évaluer correctement l’insuffisance organisationnelle de la Patrie française, on ne doit pas comparer avec les autres ligues mais avec les partis de masse qui se structurent dans le même temps. En effet, alors qu’il est tout à fait compréhensible pour une organisation visant à abattre le système par la force, de concentrer ses efforts sur Paris, de rechercher la qualité plus que la quantité de ses propres effectifs, de privilégier la presse d’opinion à celle de parti, ces choix sont contre-productifs si l’on s’est donné pour objectif de battre un ministère sur le plan électoral. Ce sont ces erreurs qui ont finalement attiré l’attention et l’intérêt des catholiques. Pour eux la construction du parti devient aussi l’instrument pour compléter – du point de vue politique et organisationnel – cette métamorphose politique et organisationnelle que la Ligue de la patrie française avait commencé mais n’avait pas mené à bon port.
La construction du parti des droites
17Au lendemain des élections générales de 1902, les informateurs n’ont aucun doute quant aux intentions de Piou de capter l’héritage des ligues :
le but de M. Piou paraît être d’arriver à supplanter la Patrie française17.
18On peut comprendre à partir d’une note plus exhaustive de novembre de la même année que l’ALP se serait rapprochée de la fédération des groupes nationalistes promue par la Patrie française. Le rédacteur du rapport justifie la présence de l’ALP à plusieurs réunions de la fédération :
Si Piou se rapproche cependant de ce groupe nationaliste, c’est sans doute qu’il vise à l’aborder, sachant que les caisses de la Patrie française et de la Ligue des patriotes ne pourront pas supporter encore un long effort (...)18.
19La prévision se révélera exacte : avant tout, ce sera la supériorité des ressources qui déterminera l’hémorragie des inscrits, militants et groupes des ligues vers l’ALP. D’autre part, cette plus grande disponibilité a deux motivations principales : d’un côté, l’actualité politique qui fait des questions religieuses le motif central de l’affrontement, faisant de l’ALP la pointe la plus avancée de la coalition anti-jacobine. De l’autre, la création d’une véritable « machine » organisationnelle en mesure, entre autres, de coordonner et contrôler la collecte des fonds. Dans un premier temps, l’effort organisationnel de l’ALP se concentre sur la province et, par conséquent, c’est la Patrie française (la ligue la plus implantée sur l’ensemble du territoire) qui subit le contrecoup le plus fort. Pourtant, Paris entrera très tôt dans la ligne de mire de l’ALP. Aux élections municipales partielles de 1903 elle semble déjà avoir usurpé à la Patrie française le rôle de pivot de la coalition nationaliste. Et, pour cette raison, les antisémites et la Ligue des patriotes s’efforcent de concurrencer le parti de Piou19. Ce n’est pas un hasard si Déroulède, vers la fin de 1903, préoccupé par l’irrésistible ascension de l’ALP, commande à Galli une enquête sur sa diffusion, en particulier dans la capitale20. En 1904, en tout cas, l’ALP semble avoir définitivement gagné contre les ligues : Syveton lui-même est contraint d’admettre la défaite en province et l’avantage que Piou a désormais acquis dans la capitale. Ici, selon ce que rapporte un indicateur de police dans la retranscription d’un entretien avec Syveton, toutes les ligues et la quasi-totalité des organisations d’opposition auraient désormais été conquises par l’ALP21. À la même période, une correspondance se réfère à la crise financière de la Ligue des patriotes, qui aurait mis l’organisation à la merci absolue de l’Action libérale22.
20Dans ce jeu avec les ligues l’effort organisationnel et la tentative de renouvellement politique de l’ALP sont poursuivis de manière indissociable. Pour les leaders catholiques, la construction du parti devient un instrument pour recueillir un héritage resté inutilisé, et aussi pour renouveler ses contenus et son positionnement politique. Dans cette perspective, le parti se transforme en un instrument indispensable à la poursuite de la lutte anti-ministérielle mais, et ceci est encore plus significatif, il trouve aussi une justification idéologique à travers une lecture alternative du patrimoine contre-révolutionnaire. Sur ce terrain, la rupture avec la droite des ligues est évidente. Celle-ci s’était montrée dès ses débuts méfiante envers le parti, perçu comme un fils illégitime de la Révolution et de ses abstractions. En effet, jusque lors, pour la droite contre-révolutionnaire, la force croissante du parti était déterminée par l’impossibilité de trouver une traduction concrète au dogme de la volonté générale. Ainsi, la condamnation de la Révolution et de la culture dont elle provenait s’appliquait aussi aux partis. Dans les analyses de l’ALP, au contraire, le parti est présenté comme l’instrument capable de revitaliser le principe associatif que l’individualisme révolutionnaire avait condamné au nom d’un individualisme particulariste. Aucune interdiction n’est prononcée contre la forme-parti ; le problème est plutôt d’édifier une organisation décentralisée, fondée sur l’autonomie de ses expressions provinciales, qu’il faut opposer au « modèle jacobin »23 honni. Dans ce sens, les choix organisationnels de l’ALP apparaissent même antithétiques par rapport à ceux qui avaient caractérisé les expériences des ligues dans le passé.
21En premier lieu les leaders du nouveau parti, bien qu’ils se situent tous parmi les anti-dreyfusards, évitent d’établir un lien direct entre la nouvelle expérience et l’Affaire. Ils refusent le mono-thématisme et visent à se donner un programme le plus large possible24. En outre, ils mettent fin à toute ambiguïté quant aux moyens de l’action politique. La nouvelle organisation répète inlassablement vouloir se situer sur le terrain de l’action légale ; la présence dans le parti de personnages disposés à recourir à l’action directe (c’est notamment le cas de Coppée qui, entré en conflit avec la Patrie française, aurait pour un temps fréquenté les réunions et les manifestations de l’Action libérale populaire) n’est considérée que comme épisodique25. Mais l’élément de distinction qui s’impose avec force est que l’ALP aurait privilégié la conquête de la province sur celle de Paris. Le plan d’expansion suit dans un premier temps la carte électorale : on organise d’abord les circonscriptions où l’écart avec le candidat ministériel est inférieur à 500 voix ; puis celles où il est inférieur à 1000, et ainsi de suite26. La stratégie privilégie les régions traditionnellement sensibles à la propagande catholique (l’ouest, le sud-est, le nord et certaines parties du Massif central), mais aucune partie du pays n’est exclue. Cet effort initial se transforme vite en un projet plus ambitieux, celui d’implanter une structure pyramidale complexe prévoyant dans chaque chef-lieu de département un comité central avec un président, un vice-président, un trésorier et un secrétaire. Ces structures contrôlent des sous-comités d’arrondissement qui, à leur tour, ont pour mission de faire pénétrer l’organisation dans les cantons et à partir de là dans les communes. Le tout est contrôlé par la structure nationale à travers le lien direct avec les comités départementaux27. Dans un premier temps, la création de ce réseau se s’appuie sur des délégués invités par le centre et recevant un salaire d’environ 300 francs par mois, plus les frais28. Le travail de propagande est aidé par l’incessante organisation de conférences assurées par les membres es plus influents de l’organisation (Piou surtout), et par de jeunes avocats recrutés pour l’occasion29.
22Comme on l’a dit, les résultats de tout ce travail ne tarderont pas à être visibles. On peut lire dans un rapport de police du 1er septembre 1903 :
« À ce que l’on voit et ce que l’on entend, l’Action libérale devient formidable en province. On ne parle que de cette ligue qui a éclipsé toutes les autres. »30
23En novembre on annonce que le nombre des comités dans toute la France a atteint 24031, alors qu’une autre note informative du mois de janvier suivant affirme que des groupes de l’ALP sont actifs dans 60 des 89 départements du pays32. Cette expansion est soutenue par la création d’organes de parti (le 20 novembre 1902 sort le premier numéro de l’hebdomadaire Bulletin Action Libérale) et par une stratégie de conquête de la presse provinciale, qui marque une rupture profonde avec l’attention exclusive dédiée aux journaux parisiens des ligues nationalistes33. La structure extra-parlementaire mise en place par l’ALP ne se limite pas non plus à la simple prévision du moment politique. Au niveau central, le secrétaire général est très vite remodelé en quatre sections dont l’une est consacrée aux études législatives et aux contentieux, avec le devoir non seulement de soutenir les groupes parlementaires dans leur travail législatif mais aussi – et ceci est très significatif – d’aider et de conseiller les associés qui rencontreraient, dans leur action, d’éventuelles difficultés34. Cette structure d’assistance prévue au niveau national seconde les œuvres et institutions sociales présentes sur tout le territoire national. Il s’agit de structures d’intégration sociale ayant pour objectif d’améliorer les conditions de vie des travailleurs, chargées de donner une traduction concrète aux principes du catholicisme social élaborés par Albert de Mun. Leur implantation suit de près celle de la structure organisationnelle et assure au parti la présence dans les milieux populaires qui avait manqué aux autres organisations nationalistes35. Enfin, il y a aussi des structures collatérales, en particulier celle des femmes. Les statuts leur autorisent l’adhésion directe au parti, mais elles se réunissent en groupes spécifiques, elles organisent leurs manifestations et leurs initiatives et, surtout, elles sont très actives pour collecter de l’argent. Dans ce domaine – en témoignent les procès-verbaux de police –, elles représentent la ressource principale de l’ALP et leur activité, pour son intensité et les résultats obtenus, n’est comparable à aucune autre structure féminine de parti de l’époque36. L’organisation juvénile, en revanche, n’apparaîtra que vers la fin de 1904. Sa création est pendant longtemps entravée par l’exemple des organismes juvéniles des ligues nationalises, transformés en lieu de réunion des éléments les plus extrémistes, échappant à tout contrôle37. Enfin, parmi les structures collatérales, il faut citer la Ligue patriotique des Français, organisme fondé en 1902 avec des tâches rigoureusement apolitiques, limitées à la diffusion de l’éducation patriotique38. La présence de cet organisme parmi tous ceux qui, dotés d’une indépendance formelle, aident de fait le parti dans son travail, montre bien le conflit entre la forme organisationnelle de l’ALP et celle des ligues.
24Il est clair que l’ALP se présente comme une réalité organisationnelle supérieure à la ligue, qui est au contraire conçue comme une simple structure de soutien. Cette supériorité formelle se déduit aussi dans les modalités de gestion des ressources. Grâce au soutien diffus du monde catholique et à la conjoncture politique qui place le problème religieux au centre du conflit, l’ALP peut compter sur une quantité d’argent bien supérieure à celle que les ligues ont dans leurs caisses, même à l’apogée de leur splendeur. Mais la différence, plus que quantitative, concerne les modalités de gestion : à l’ALP on ne retrouve pas ce flou financier caractéristique des ligues qui jouera un si grand rôle dans le déclin de la Patrie française. À ce propos les considérations qui suivent, tirées d’un rapport de police de 1903, éclairent le contenu de tant d’autres notes informatives :
« M. Piou, en dehors des sommes données à la Patrie Française veut des justifications, des détails de dépenses qui gênent les demandeurs et éloignent les gens d’action qui, généralement, n’aiment pas justifier des sommes qui leur sont attribuées. (...) M. Piou paye très peu ses employés et il en a beaucoup à titre gratuit ; pas une dépense ne se fait sans qu’elle soit visée par le Comité ou Conseil financier »39
25Il faut souligner, par contre, une tendance effective à la décentralisation organisationnelle. À partir de 1903, une fois la phase de fondation du parti achevée, les structures locales deviennent de plus en plus responsables et autonomes. En 1903, la subdivision des ressources récoltées localement entre le comité périphérique et le siège national est déjà réglée. La même année, une note de police signale des consultations effectuées au sein d’une section périphérique pour choisir le candidat à présenter à une élection partielle40. Enfin, cette tendance est accentuée par la convocation de véritables congrès nationaux de l’organisation41. Le premier se déroule à Paris en 1904 et réunit 900 délégués représentant 648 comités. L’année suivante, 1 400 délégués envoyés par 1 000 comités se retrouvent. En 1906 à Lyon, les délégués sont au nombre de 1 600 et représentent environ 1 500 comités et 250 000 inscrits. Comme on peut le comprendre, ces signes de puissance économique et organisationnelle, avec l’arrivée des élections générales de 1906, suscitent des appréhensions chez les adversaires et les alliés potentiels. Un rapport de police sur la préparation du premier congrès désigne ce rendez-vous de manière significative :
« en quelque sorte, les « États Généraux de la France Libérale » et quelque chose comme une levée en masse de contre-révolutionnaires »42
Le sens historique d’une défaite
26D’après ce que l’on a vu jusqu’ici, on peut tirer deux premières conclusions. Premièrement, il faut noter le sérieux des dirigeants de l’ALP dans leur tentative de création d’un parti moderne et efficace. Dans ce sens, la thèse qui affirme que sous la IIIe République la droite aurait longtemps payé les conséquences de sa réticence à se confronter au problème du parti est désormais une sorte de lieu commun historiographique. En outre, il faut noter que ce choix, dans la stratégie des dirigeants catholiques, se fait surtout à travers la récupération de l’héritage des ligues et l’intégration de leur expérience dans une forme d’organisation plus mûre. Par ailleurs, les procès-verbaux de police montrent que la pression du parti de Piou envers les ex-opportunistes reste beaucoup moins forte que celle exercée sur les ligues. Pour l’essentiel, elle se concrétise en la tentative de soustraire aux alliés le contrôle de la Ligue des contribuables de Jules Roche et celle de l’Union du Commerce43. Et ceci ne se justifie pas seulement par des raisons de convenance politique contingente. L’épilogue de l’histoire représente, en ce sens, une confirmation évidente.
27Entre 1905 et le début de 1906, le conflit entre l’Église et l’État s’aiguise et l’ALP s’identifie de plus en plus exclusivement avec la défense des intérêts de l’Église, suscitant la perplexité d’une partie des ex-opportunistes (entre autres Ribot, Barthou, Poincaré) quant à la perspective d’une alliance organique44. Les difficultés sur le terrain des accords électoraux seront aggravées par la centralité absolue de la question religieuse dans l’affrontement politique. En effet, le 11 mars 1906, Sarrien succède à Rouvier à la direction du gouvernement, et Clemenceau entre dans l’équipe gouvernementale avec la charge de ministre de l’Intérieur. C’est surtout grâce à lui que s’adoucit le conflit lié à l’application de la loi sur la séparation entre l’Église et l’État. En même temps, il accuse Piou d’avoir financé la Confédération générale du travail afin de fomenter les grèves et de faire jeter le discrédit sur le gouvernement en vue des élections45. De manière évidente, les forces gouvernementales parviennent à exploiter les divergences de fond qui existent au sein de l’opposition de droite et, au niveau électoral, ces clivages sont plus importants de l’effort d’organisation que la droite cherche à mettre en place. Les dirigeants catholiques, cherchant à faire revenir l’insurrection nationaliste à la dialectique politique « normale », essayent de construire une force qui puisse comprendre tous ceux qui se sentent loin de ce modèle de République présenté comme un régime d’exclusion46. Pourtant, la distance se creuse avec la droite des « antiques opportunistes » (celle des disciples de Méline qui prennent le nom de « progressistes » ; celle de la Fédération républicaine qui s’est insurgée en 1903 sur l’impulsion d’Eugène Motte, et celle des soi-disant « indépendants », partisans d’une recomposition du centre). L’opposition à ces anciens opportunistes est déterminée par le refus des dirigeants de l’ALP de voir passer des accords avec les « collectivistes ». À l’inverse, pour les ex-opportunistes, ni le parlementarisme ni le choix de la religion civile et son inévitable portée anti-cléricale ne représentent des raisons prioritaires d’exclusion. Ces difficultés se trouvent à la base de la défaite de l’ALP aux élections de 1906, qui se vérifie dans le cadre plus complet de la défaite des oppositions. La droite obtient 43,1 % des voix, perdant environ 70 sièges par rapport à 1902. La gauche obtient environ 420 sièges et la droite 180, dont seulement 20 iront à l’ALP. Malgré l’effort d’organisation, sa représentation parlementaire est réduite quasiment de moitié.
28Il est maintenant possible d’intégrer toutes les conclusions formulées jusqu’ici. L’affaire de l’ALP non seulement témoigne, comme on l’a déjà dit, du fait qu’à droite aussi certains ont placé le parti au centre de leurs stratégies politiques. Ceci montre également que le problème d’organisation de la droite doit se poser dans un contexte plus complexe, c’est-à-dire sans identifier la conquête de la maturité politique avec l’approche du parti de masse. Les résultats de l’alliance-compétition entre l’ALP et les ex-opportunistes rendent évidente la manière dont pour la droite – en présence d’un système électoral d’arrondissement à deux tours et dans le contexte politico-social de la IIIe République – une organisation polycentrique basée sur des références diffuses et dotée d’une forte autonomie peut donner des résultats meilleurs que ceux d’un parti à la structure rigide47.
29D’un autre côté, l’analyse du rapport intense entre ALP et les ligues nationalistes montre comment la tentative d’englober les ligues en un parti est également vouée à l’échec. Au départ la « forme-ligue » et la « forme-parti » ne sont pas tellement différenciées. Et les fonctionnaires de police de l’époque ne furent pas les seuls à les confondre – on l’a vu, ils définissent l’ALP comme une ligue – : on retrouve la même confusion au plan historiographique dans une analyse de Zeev Sthernell, qui écrit :
« La Ligue des patriotes est le premier parti de masse français structuré autour d’une idéologie nationaliste et autoritaire qui soit en même temps populiste et anti-marxiste ; il est aussi le premier à utiliser des méthodes modernes de recrutement, de propagande et d’action directe dans la rue. »48
30Affirmation sans doute un peu rapide mais, en réalité, la contradiction est plus apparente que réelle. En effet, pendant longtemps, le modèle d’organisation de la ligue et celui du parti présentent des traits de contiguïté et de superposition49. Or, c’est justement cette trajectoire qui, partant de la Ligue des patriotes conduit à l’ALP en passant par la Ligue de la patrie française, qui montre définitivement que la transition de la ligue au parti comporte le passage du radicalisme révolutionnaire au conservatisme modéré. Ce processus, d’autre part, crée inévitablement un vide politique à droite, favorisant la naissance de nouvelles formes organisées50. Ce n’est pas un hasard si, à l’époque du choix électoral de la Patrie française, on voit apparaître sur la scène la Ligue d’action française. Et celle-ci, avec le temps, donnera une réponse à ces besoins d’approfondissement idéologique et d’action directe que l’expérience de la Patrie française puis de l’ALP laissent insatisfaits. Ainsi, de ce point de vue également, la forme-parti n’est pas en mesure d’assurer la simplification et la réagrégation des forces. Par contre, l’échec de la tentative de l’ALP née de la loi de 1901 contribue à classer plus précisément les forces d’opposition. Droite et extrême droite, après l’échec de toute tentative de réunion, apparaissent comme scindées du point de vue de l’organisation : la ligue adopte sa propre définition alternative au parti et se propose comme la forme typique d’une droite radicale qui refuse toute contamination avec le système51. Le parti, au contraire, se définit comme la forme typique d’une droite qui recherche l’intégration. Et d’autres, malgré l’échec de la tentative de l’ALP, essayeront par la suite de créer le parti de masse des droites.
Notes de bas de page
1 In « Correspondant », 10 octobre 1904, cité par E. Flornoy, La lutte pour l’association. L’Action libérale populaire, Paris, Librairies Lacoffre, 1907, p. 41-42.
2 A ce propos, on peut se reporter à B. F. Martin Jr., « The creation of Action libérale populaire. An Example of Party Formation in Third Republic France », French Historical Studies, 1976, p. 660-689. Il s’agit d’une étude riche en indications et informations mais qu’il faut lire avec beaucoup de précautions parce qu’elle contient plusieurs imprécisions historiographiques et parce que l’Action libérale populaire est toujours placée dans l’aire de la droite modérée. Ses relations tendues avec les forces nationalistes ne sont pas prises en compte. Par ailleurs, dans les œuvres consacrées à l’extrême droite française, on ne trouve quasiment aucune référence à l’Action libérale populaire : on peut consulter, par exemple, A. Chebel d’Apollonia, L’extrême droite en France. De Maurras à Le Pen, Bruxelles, Éditions Complexe, 1988, passim. Pour une connaissance brève mais exhaustive de l’ALP dans le cadre des courants du catholicisme politique, voir J.-M. Mayeur, Des partis catholiques à la Démocratie chrétienne, xixe-xxe siècles, Paris, Armand Colin, 1980, p. 83-89.
3 Cette phrase est prononcée par Piou le 5 juillet 1901 pendant la manifestation pour la présentation du programme du groupe qui s’est déroulée à Paris dans la salle des agriculteurs de France. Elle est rapportée dans la brochure électorale Les élections législatives de 1902. L’Action Libérale, Paris, Imprimerie A. Perrin, 1902, P. 3.
4 Cf. Le rapport de police (abrégé par la suite en RP) du 5 juillet 1902, Archives nationales (abrégées par la suite en AN), F7 12719.
5 Cf. Le RP du 18 juin 1901, Archives de la police (abrégées par la suite en AP), B/a 901.
6 Pour le nombre de sièges attribués à l’ALP – pour lesquels on est souvent confrontés à des contradictions – dans ce cas et ultérieurement, on suit les informations contenues dans J.-M. Mayeur, La vie politique sous la Troisième République 1870-1940, Paris, Seuil, 1984.
7 Cf. Le RP du 5 juillet 1902, op. cit.
8 Cf. Le RP du 22 mai 1902, in AN, F7 12719.
9 Sur cet aspect, cf. les RP du 19 mai et du 27 octobre 1904, in AP, B/a 901.
10 « À vrai dire, l’Action libérale populaire est la ligue à la mode, la ligue à succès (...) », RP du 5 septembre 1903, in AP, B/a 901.
11 E. Flornoy, op. cit., p. 36-37.
12 Cf. Ligue des Patriotes. Note et liste des Comités, in AP, B/a 201, s.d.
13 In Ligue des Patriotes, in AP B/a, 5 mars 1890.
14 Cette interprétation est appuyée par Z. Sternhell, La droite révolutionnaire. Les origines françaises du fascisme 1885-1914, Paris, Seuil, 1978, p. 119-127. Sur le coup de force, voir aussi F. Caron, La France des Patriotes de 1851 à 1918, Paris, Fayard, 1985, p. 494-497.
15 Sur la Ligue de la patrie française, cf. Z. Sternhell, op. cit., p. 127-145 ; – A. Chebel d’Appollonia, op. cit., p. 134-138 ; – surtout J.-P. Rioux, Nationalisme et conservatisme. La Ligue de la patrie française 1899-1904, Paris, Éditions Beauchesne, 1977, passim.
16 Cf. G. Le Béguec, « Le parti », in J.-F. Sirinelli (dir.), Histoire des droites en France, Paris, Gallimard, 1992, vol. II, p. 13-59. Pour la citation, cf. p. 38.
17 RP du 21 mai 1902, in AP, B/a 901.
18 RP. Du 12 novembre 1902, in AP, B/a 901.
19 Cf. RP du 13 janvier et du 30 octobre 1903, in AP, B/a 901. Pour ce qui concerne en particulier les relations difficiles entre l’ALP et les antisémites, cf. les RP du 31 mai 1903, 13 juillet 1903 et 4 mars 1904, in AP, B/a 901. Pour un essai général sur les relations entre le monde catholique et l’antisémitisme dans les années de l’Affaire Dreyfus, cf. P. Birnbaum, « Affaire Dreyfus, culture catholique et antisémitisme », in M. Winock (dir.), Histoire de l’extrême droite en France, Paris, Seuil, p. 83-123.
20 Cf. RP du 8 novembre 1903, in AP, B/a 901.
21 Cf. RP du 31 mars 1904, in AP, B/a 901.
22 Cf. RP du 9 avril 1904, in AP, B/a 901.
23 Cf. E. Flornoy, op. cit., p. 46 et 56.
24 A ce propos, cf. le RP du 5 décembre 1903 qui informe de la volonté de l’ALP à signer le manifeste des ligues, provoqué par la reprise de l’Affaire, in AP, B/a 901.
25 Sur le rôle de Coppée dans l’ALP, cf. le RP du 2 novembre 1902, in AP, B/a 901. Pour un document qui reprend la perspective de Coppée, qui diffère emblématiquement de celle des dirigeants du parti, cf. l’article « L’Action libérale » in Le Temps du 2 août 1902.
26 Cf. le RP du 29 juillet 1902, in AN, F7 12719. Sur la stratégie d’organisation de l’ALP en vue des élections législatives de 1906, consulter aussi le RP du 12 décembre 1903, in AP, B/a 901.
27 Cf le RP du 5 juillet 1902, cité.
28 Cf Les RP du 23 juillet 1902 et du 29 août 1903, in AP, B/a 901.
29 Cf. les RP du 2 avril 1903, 1er août 1903 et 4 juin 1904, in AP, B/a 901.
30 RP du 1er septembre 1903, in AP, B/a 901.
31 RP du 9 novembre 1903, in AP, B/a 901.
32 RP du 23 janvier 1904, in AP, F7 12719.
33 Cf. en particulier les RP du 30 janvier 1904 et du 25 mai 1904, in AP, B/a 901. Voir aussi celui du 19 février 1903, in AN, F7 12719.
34 Cf. E. Flornoy, op. cit., p. 48-50.
35 Ibid., p. 201sq. Sur les œuvres et institutions sociales, ainsi que sur l’activité d’intégration sociale exercée par l’ALP, cf. les RP du 3 juillet 1902, du 2 mars 1903 et du 14 août 1903, in AP, B/a 901.
36 Sur le travail des femmes dans l’ALP, et en particulier sur les activités de la baronne Reille qui les guidait et les coordonnait, cf. les RP du 16 août 1902, du 6 septembre 1902, du 27 novembre 1902, du 23 juin 1903, du 28 juin 1903, du 23 février 1904 et du 21 juillet 1904, tous in AP, B/a 901.
37 Cf. RP du 14 octobre 1904, in AP, B/a 901.
38 Cf. E. flornoy, op. cit., p. 59-61.
39 RP du 31 mars 1903, in AN FE12719. Sur l’organisation de la collecte des fonds et de la trésorerie, cf. aussi les RP du 2 septembre 1902 et du 27 novembre 1903, in AP, B/a 901. Cf. aussi in AN F7 12719 et le RP du 29 juillet 1903.
40 Cf. le RP du 22 novembre 1903, in AP, B/a 901.
41 Sur les congrès nationaux de l’ALP, cf. E. Flornoy, op. cit., p. 177-189.
42 RP du 27 octobre 1904, in AP, B/a 901.
43 Cf. à ce propos les RP du 29 septembre 1902, 27 février et 5 mars 1905, in AP, B/a 901.
44 Cf. à ce propos B. F. Martin Jr, op. cit., p. 686. Cf. aussi le RP du 26 mai 1904, in AP, B/a 901.
45 Cf. B. F. Martin, op. cit., p. 685.
46 Cf. à ce propos le manifeste préparé par l’ALP à l’occasion des élections de 1904. On y lit : « La République, qui devrait être le gouvernement de tous, est devenue la proie d’une secte ». Le texte est conservé en AP, B/a 901.
47 On peut trouver une première mise au point de la complexité du problème organisationnel pour la droite dans G. Le Béguec, « Le parti », in J.-F. Sirinelli (dit.), Histoire..., op. cit.
48 Z. Sternhell, op. cit., p. 77. Sur cet aspect de la Ligue des patriotes voir aussi P. M. Rutkoff, « The Ligue des Patriotes : the nature of Radical Right and the Dreyfus Affair », French Historical Studies, a. 1974, p. 585-603 ; – A. CHEBEL d’Appollonia, op. cit., p. 131-134.
49 Cf. enfin S. Berstein, « La ligue », in J.-F. Sirinelli (dir.), Histoire des droites en France, op. cit., vol. II, p. 61-111.
50 Dans ce sens, cf. Z. Sternhell, op. cit., p. 145.
51 Pour l’illustration de ce schéma de classification bipolaire, cf. J.-F. Sirinelli, « Les droites et l’Histoire », in J.-F. Sirinelli (dir.), Histoire des droites en France, op. cit., vol. III, p. 841-873.
Auteur
-
Gaetano Quagliariello
Professeur d’histoire contemporaine à l’Université Luiss-Guido Carli, Rome.
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