Luttes ouvrières et émergence du communisme à Argenteuil (années 1900 – années 1950)
p. 163-177
Texte intégral
1Élément essentiel de la pensée marxiste et révolutionnaire, le concept de « lutte des classes », à propos de l’affrontement de deux classes sociales antagonistes, prend une valeur particulière pour l’étude des luttes ouvrières. En effet, le cadre premier de l’affrontement de classe devient le lieu de production, centre du face à face entre ouvriers et patrons. Le Parti communiste s’appuie sur les luttes ouvrières dans les entreprises pour se développer et envisager les bases du renversement de la société capitaliste. Arme révolutionnaire, la lutte des classes devient dès lors fondamentale pour les communistes qui suscitent, organisent, animent des grèves économiques à tonalité politique indispensables pour la prise de conscience des ouvriers d’appartenance à une classe. Selon Engels, « école de guerre des ouvriers où ils se préparent au grand combat désormais inéluctable »1, ces grèves jouent un rôle éducatif avec leur cortège de manifestations, de meetings, et conduisent les ouvriers vers le Parti, organisation politique de cette classe sociale. Dans quelle mesure ces luttes, éléments théoriques de l’émergence et de l’implantation du communisme, permettent-elles au communisme de se propager et de s’affirmer ?
2L’origine même du communisme à Argenteuil2, produit d’une histoire locale, confère au cadre des luttes sociales un objet particulier. Mouvement révolutionnaire et Parti communiste lient leurs existences et leurs actions présentes et passées. Ainsi se crée une véritable mythologie qui évolue suivant les changements théoriques et politiques. À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, le mouvement ouvrier argenteuillais conserve et entretient le souvenir de la Commune de Paris. De nombreux éléments révolutionnaires, membres ou proches du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (POSR), se regroupent autour d’un ancien communard Ostyn3. Les mêmes participent aux mouvements revendicatifs d’ampleur des années 1909-1910. Anarcho-communistes et syndicalistes-révolutionnaires pèsent dans la formation du communisme local qui suit les grandes grèves de 1919.
3 En 1930, Le Prolétaire, journal communiste du canton, indique comme grandes dates de l’histoire du communisme argenteuillais : les luttes de 1920, la scission de Tours, les grandes grèves de « La Lorraine » contre le chronométrage en 1923 parce que, même si le résultat est un échec, « nos militants furent au premier rang de la lutte et firent vaillamment leur devoir ». Ce rôle dans les mouvements revendicatifs permet alors aux communistes de se positionner comme avant-garde du prolétariat, même si ces années 1925-1932 marquent un creux dans l’activité du rayon, correspondant à la bolchevisation et aux nombreux départs de cadres locaux, exclus ou démissionnaires. La force et les victoires de la période des années 1930 se construisent sur une activité locale, voire localiste, avec des hommes, des militants forgés dans les mouvements précédents.
4Il nous importe de discerner les liens entre les luttes, les grèves et la vie locale pour établir une corrélation entre mouvement ouvrier, luttes ouvrières et forces politiques. Le Parti communiste peut-il s’implanter localement sans luttes ouvrières ? Sans attendre « le grand soir » espéré par nombre de militants, quelle place occupent ces luttes dans la phase de prise de conscience politique des ouvriers ? Ainsi, avec l’origine du communisme argenteuillais, l’activité de ses militants dans les usines, leurs rapports avec le syndicalisme, leur attitude pendant les conflits sociaux, nous verrons en quoi l’émergence du communisme est liée aux luttes sociales sans pour autant qu’elles le déterminent.
Mouvement ouvrier et émergence du communisme à Argenteuil
Du noir au rouge
5Les groupes socialistes argenteuillais4 mettent plusieurs années pour se développer et avoir une activité régulière. Le comité local du POSR organise des débats5 et sert de lieu de regroupement pour les socialistes et révolutionnaires qui participent activement à la formation des premiers syndicats. Le mouvement syndical argenteuillais se structure dans les années 1880 avec, en 1881, la formation de l’Union des ouvriers métallurgistes d’Argenteuil. Après cette première phase de création6, une seconde étape voit le regroupement de ces organisations ouvrières au sein de l’Union des syndicats d’Argenteuil en 1901.
6En 1900, socialistes et syndicalistes révolutionnaires7 créent Le Travail, organe socialiste et syndical des travailleurs du canton d’Argenteuil. Ce mensuel permet aux syndicalistes, aux militants socialistes et révolutionnaires de propager leurs opinions, de s’en prendre à leurs ennemis bourgeois et capitalistes et de débattre entre eux des oppositions conceptuelles qu’ils ont sur la société, la légalité républicaine et les élections. En 1901, les statuts de l’union des syndicats indique que Le Travail « sera encouragé et deviendra l’organe de l’union ».
7Pourtant, les difficultés s’amoncellent pour des socialistes argenteuillais qui s’unifient en 19058 mais ne parviennent pas à accroître significativement leur audience parmi les couches ouvrières9. En janvier 1906, Le Travailleur devient l’organe de la fédération des syndicats du département de Seine-et-Oise. Il mélange informations syndicales et politiques des socialistes. Dans cette période, les principaux militants cessent leur activité locale : Peckstadt (leader socialiste révolutionnaire) quitte Argenteuil et Lapierre devient responsable départemental de la CGT.
8Les premiers grands mouvements revendicatifs, chez les carriers (1909-1911) et dans deux usines métallurgiques en 1910, marquent à la fois l’émiettement des groupes socialistes et la place des anarcho-syndicalistes. Autour de Jacques Lucien, de Devertus, se forme un groupe d’étude révolutionnaire influencé par l’anarchiste Ernest Girault qui, après un court séjour à Argenteuil en 1910, s’installe à Bezons. Ce mouvement des carriers est le premier grand mouvement social argenteuillais tant par sa durée, que par le nombre de grévistes et d’entreprises touchées. Avec le mouvement de 1909 se développent des solidarités ouvrières, comme les soupes communistes distribuées aux portes des carrières et usines à plâtre. De 1910 à 1912, de nombreuses grèves salariales ont pour objet l’homogénéisation des salaires entre les entreprises. Ces mouvements, ajoutés à ceux touchant des usines métallurgiques et chimiques, permettent aux syndicats de se structurer et aux plus activistes des syndicalistes de diffuser leur message.
De la Grande Guerre au Congrès de Tours
9Le conflit mondial favorise considérablement l’essor industriel de la ville. Influencée par des soldats mobilisés dans les usines d’armement, une nouvelle génération de militants « révolutionnaires » apparaît. La plupart, socialistes et surtout anarcho-communistes, sont marqués par Ernest Girault. Les grèves de 1919-1920 sont les plus importantes que connut Argenteuil. En 1920, plus de 185 000 jours sont chômés. Ces mouvements permettent aux syndicats de recruter de nouveaux militants, jeunes, acquis aux thèses révolutionnaires et les principaux syndicalistes participent au Soviet d’Argenteuil, groupe local du Parti communiste de Péricat formé en 191910. Ces militants encouragent l’évolution tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la section socialiste SFIO. En avril 1920, le secrétaire de la section socialiste, Parmentel, est remplacé par Joseph Glanternick, membre du soviet. Avec cette élection, les minoritaires favorables à la IIIe Internationale l’emportent contre les « réformistes francs-maçons »11. En octobre 1920, des réunions communes de l’union des syndicats, du groupe communiste (soviet) et de la section SFIO font l’apologie de la Révolution bolchevique.
10Cette période, caractérisée par un regroupement local des forces révolutionnaires, se traduit par une concentration géographique autour de la Maison du Peuple située près des principales usines. Lieu de rencontres et de réunions de l’ensemble des organisations ouvrières de la ville qu’elles soient syndicales, politiques, de chômeurs, de la solidarité avec le Secours rouge international (SRI)…, elle devient centrale lors des luttes ouvrières (accueil des réunions des comités de grèves, des grévistes, des meetings, point de rendez-vous pour le départ des manifestations). Si le projet de maison du peuple date de 1905, sa concrétisation se fait par l’achat d’une demeure en 1920 par l’Union locale CGT. Jacques Lucien, l’un des principaux militants révolutionnaires, premier responsable de cette maison du peuple, se félicite de la création d’un groupe socialiste libertaire à Argenteuil et insiste sur l’utilité de cette maison commune pour le mouvement révolutionnaire argenteuillais.
11Au lendemain du Congrès de Tours, la nouvelle section SFIC fusionne avec le Soviet d’Argenteuil et forme ainsi la section communiste locale largement influencée par les syndicalistes révolutionnaires comme Epinette12 et Girault. Epinette organise dans le même temps le comité syndical révolutionnaire d’Argenteuil. Rapidement, les éléments « sociaux-démocrates » quittent cette section.
Bolchevisation et luttes ouvrières
12Pour les communistes, le Parti doit servir d’avant-garde pour aiguiller les ouvriers dans la voie révolutionnaire. En 1925, l’analyse communiste insiste sur le nécessaire renforcement du Parti. Selon eux, si le capitalisme se stabilise, il faut éviter les déviations sociales démocrates ; si le capitalisme est renversé, il faut diriger le mouvement révolutionnaire et prendre le pouvoir. La bolchevisation brise les anciennes structures issues du Parti socialiste-SFIO. Si l’ancienne section d’Argenteuil comprenait Bezons, le nouveau rayon communiste est amputé de la cité voisine mais Colombes13, avec ses usines comme Goodrich et le petit Gennevilliers, lui sont adjoints. La principale usine argenteuillaise, « La Lorraine » est rattachée au rayon de Bezons14.
13Chargé localement de bolcheviser et de structurer le Parti dans les entreprises, Lachant, conseiller municipal, n’en continue pas moins un travail municipal important. Dans cinq usines du territoire argenteuillais, les communistes tentent de former des cellules, structures de base du nouveau Parti. Dans ces usines, les militants organisent à la fois le syndicat unitaire et la cellule du Parti. Le lien entre ces deux organisations est très souvent étroit dans les années 1920. Ainsi, Victor Dupouy est secrétaire du rayon communiste et secrétaire du comité intersyndical d’Argenteuil en 1926. Raymond Seguin est quant à lui responsable du syndicat et du Parti dans son usine15. En 1924, il est précisé aux militants que la création de cellules d’entreprises ne doit pas se faire par l’intermédiaire de réunions publiques et qu’il ne faut surtout pas se servir du syndicat, « la cellule n’est ni un organisme syndical, ni un organisme mixte (syndicat-Parti) »16.
14Pendant cette période, l’action syndicale des communistes semble négligée au profit de l’action politique. En mars 1928, le bulletin régional rappelle que « la faiblesse générale du syndicat des métaux signifie que la liaison du Parti avec les masses inorganisées de la métallurgie en particulier est totalement insuffisante »17 . Lachant note dans son rapport au bureau régional en août 1928 que le travail syndical est « extrêmement faible » à Argenteuil et dans la région. Les syndicats du caoutchouc, de la chimie, des transports et des PTT ayant disparu, il ne demeure à cette date que les syndicats des métaux, du bâtiment et des cheminots. Le nombre de conflits est réduit18. Il rappelle alors aux communistes que « l’on ne peut concevoir une cellule solide et capable de diriger pratiquement les luttes économiques si elle ne s’appuie pas sur une forte section syndicale qui soude autour d’elle la masse des ouvriers pour la défense de leurs revendications immédiates »19. C’est pourquoi ces dirigeants régionaux insistent sur la confection de cahiers de revendications qui regroupent les doléances ouvrières et mettent en exergue les conditions de vie et de travail dans les usines. Ainsi, l’ouvrier se mobilisant sur une revendication simple peut ensuite prendre conscience de son état d’ouvrier et de son appartenance à la classe ouvrière. Toutes les catégories d’ouvriers sont touchées et notamment les travailleurs italiens, nombreux en ville.
15Le poids de ces militants communistes dans les entreprises se mesure également par le nombre de correspondants d’usine du Prolétaire. Ainsi, dans les moments difficiles de 1928, Lachant note que le nombre de correspondants d’usine permettant « de mieux défendre les revendications des ouvriers des centres industriels, autant dans les usines que sur le terrain local » augmente en août ; l’embellie dure peu puisque la rédaction de ce journal se plaint ensuite régulièrement du manque, voire de l’absence de ces correspondants.
16Les communistes affrontent une répression particulièrement dure dans les entreprises. Le préfet interdit les rassemblements communistes sur la voie publique en 1923. Des enquêtes sont diligentées sur les salariés embauchés dans les usines sensibles comme celles de l’armement ; les éléments communistes signalés sont renvoyés ou soumis à une enquête régulière et discrète à l’usine et en ville. Les militants, contraints à l’action clandestine ou au renvoi immédiat, entourent l’organisation d’un grand secret et les distributions de tracts ou les prises de paroles aux portes des usines sont le fait d’éléments extérieurs aux entreprises. Ces facteurs ne favorisent ni l’expansion communiste dans le monde du travail, ni le développement des luttes du monde ouvrier. Dans ces conditions, les communistes s’appuient sur les syndicats pour renforcer leur Parti en les organisant, en les structurant. En 1932, le rayon réunit ses militants dans les syndicats afin de recréer un comité intersyndical à Argenteuil et d’entraîner les sympathisants vers les syndicats. La direction locale n’hésite alors pas à rappeler que sans travail dans les syndicats, il ne peut y avoir de mots d’ordre révolutionnaires, de lutte contre la guerre, de lutte révolutionnaire possible. Les dirigeants locaux tentent également de mettre la structure communiste au service des luttes ouvrières. Par exemple, lors des journées d’actions organisées par la CGTU dans des secteurs particuliers d’activité comme la métallurgie, les communistes qui ne travaillent pas dans ces usines sont appelés à la rescousse. Ainsi, pour la journée du 1er avril 1926, Costes indique au comité régional de la région parisienne (RP) que le dépôt des cahiers de revendications n’a pas donné les résultats escomptés et que le Parti doit « pousser le mouvement », tous les secrétaires de cellule devant aider pour « montrer aux camarades des métaux qu’ils peuvent beaucoup avec les camarades du Parti et rien sans eux »20.
Les limites et l’échec de la bolchevisation
17Pendant la période de bolchevisation, la place occupée localement par le PCF se réduit. Une des principales conséquences de la réorganisation géographique fut d’amputer le rayon d’Argenteuil-Colombes du principal site ouvrier de la localité, « La Lorraine ». En 1925, la conférence de rayon note que le comité de rayon et les cellules ne fonctionnent pas et propose déjà une réorganisation en rattachant Bezons au rayon en le séparant de Colombes. En 1927 et en 1929, le commissaire spécial de Seine-et-Oise21 explique l’amoindrissement des effectifs communistes par une certaine lassitude qu’éprouvent les militants face aux nombreuses cotisations (timbres du Parti, syndicaux, ARAC, SRI, Société sportive ouvrière), aux résultats des dernières élections et aux luttes sans merci provenant des rivalités personnelles. De vieux militants sont évincés par des jeunes souvent plus ambitieux que convaincus. Des pertes sont également constatées au sein de la CGTU. De plus, les militants constatent le petit nombre d’auditeurs aux réunions et « le peu d’empressement de la classe ouvrière à venir grossir les troupes révolutionnaires ». Dans cette période, les mêmes militants se retrouvent souvent secrétaires de section, dirigeants de l’ARAC et du SRI. La conférence du 38e rayon, en janvier 192722 , constate une activité faible des cellules malgré les circulaires, le rayon « n’a jamais pu obtenir le travail effectif de chacun des camarades membres des différentes cellules ». Un court bilan de l’activité des cellules d’entreprise est sur ce point édifiant : la cellule la fonderie Nanquette (n° 328, cinq adhérents en 1926) n’a pas d’activité comme celles des usines Collet (n° 901), Lobstein et FBA (n° 780, six adhérents). La cellule des cheminots (n° 777), assez active, compte vingt-deux membres, tous syndiqués unitaires (contre vingt-cinq en 1925 et vingt en 1926). Elle travaille surtout sur le terrain syndical, diffuse la presse et édite régulièrement un journal d’usine intitulé Spartacus.
18En 1930, la conférence de rayon note toujours la faiblesse de son activité et un travail qui n’a pas permis d’ancrage dans les entreprises. En mai 1931, ils indiquent que sur les 120 ouvriers de Lioré et Olivier, quatre sont à la CGTU et aucun au Parti ; sur les 400 de la SAGEM, cinq à la CGTU et aucun au Parti ; sur les 1 200 de « La Lorraine », dix sont à la CGTU, deux au Parti et un aux Jeunesses communistes (JC)23. En 1932, la seule cellule d’usine Lioré cesse son activité après le licenciement de ses membres. Parallèlement, le courant revendicatif est à cette époque très réduit. Finalement, l’activité communiste se retrouve essentiellement sur le terrain local. La cellule de rue compte quarante membres, même si elle « n’a pas une grande activité, les réunions de cette cellule sont cependant régulières et assez fréquentées, des exposés sur la situation politique y sont faits à chaque fois, mais il ne s’y fait pas le travail pratique qui serait désirable ». Cette situation de faiblesse se confirme par l’inefficacité des campagnes antimilitaristes dans les usines. En janvier 1929, le commissaire d’Argenteuil24 note que le PCF ne fait pas de propagande et n’organise pas de réunions contrairement à ce qui se passait auparavant. La création des comités d’usine ne donne pas de résultats et Argenteuil, qui n’est pas une ville de garnison, n’offre pas d’intérêt direct pour une action antimilitariste en direction des conscrits. Par contre, les communistes rassemblent des documents sur le matériel de guerre fabriqué par les entreprises locales. La faible implantation communiste dans les entreprises se confirme également par l’ignorance des mouvements de grève. La conférence de rayon de 1930 pratique une autocritique sur ces grèves, expie une « faute tactique » et une erreur d’appréciation chez la FBA, sur l’état d’esprit des ouvriers qui a abouti à l’échec du mouvement et surtout le fait que le conflit de « la Soie » dure deux jours « sans que nous soyons au courant »25. En 1931, le seul conflit du travail connu à Argenteuil est l’œuvre de jeunes verriers de 13 à 16 ans, exemple à suivre par tous les ouvriers selon Le Prolétaire.
L’affirmation du communisme dans les années 1930
Des luttes qui affirment le syndicalisme et la place des militants communistes
19Dans les années 1930, le syndicalisme et le communisme s’affirment. Pour le syndicalisme et les luttes ouvrières, les grèves de mai-juin 1936 marquent un réel tournant. Les premières grèves dans les usines argenteuillaises suivent le mouvement national. Après la Soie d’Argenteuil le 29 mai, l’ensemble des entreprises sont touchées par une ou plusieurs journées de conflit ; certaines usines sont occupées. Ces grèves marquent l’avènement du syndicalisme. Ces grèves marquent pour les organisations syndicales une rupture dans leur stratégie avec de nouvelles méthodes d’actions comme l’occupation d’usines, et leur reconnaissant une nouvelle place dans l’entreprise, puisqu’elles deviennent de véritables interlocuteurs pour le patronat.
20Cette affirmation du syndicalisme se poursuit avec le développement des organisations, des structures par entreprises et par secteurs. La CGT réunifiée est la principale bénéficiaire de ces évolutions. Dirigés localement par les communistes et ex-unitaires, les syndicats CGT deviennent quasiment hégémoniques dans les usines argenteuillaises. Ils réduisent à la portion congrue les autres organisations, chrétiennes, indépendantes ou anarcho-syndicalistes de la CGTSR et combattent certains syndicats corporatistes (Syndicats professionnels français) nés des grèves de 1936. Ce phénomène se renforce avec la création du cercle du métallos, qui devient le siège de l’Union locale CGT et de son union des métallurgistes, en dehors de la Maison du Peuple. De ce fait, cette structure, siège et lieu de réunion des organisations ouvrières locales, perd de son importance.
21Le Parti communiste, ses militants et ses dirigeants locaux soutiennent de plus en plus le mouvement revendicatif comme lors des grandes grèves de 1936. Ils disposent d’un nouvel instrument, la municipalité. Ce soutien se traduit par la livraison de repas gratuits aux grévistes (120 000 repas et 30 000 bouteilles de bières distribués), des initiatives de secours à leurs familles, par la participation des militants et des élus aux occupations d’usines, notamment avec Hamelet, Lucas, Péri26. En 1936, présents dans les meetings, ils haranguent les foules, structurent le mouvement et apparaissent comme les meilleurs défenseurs de la classe ouvrière. Dans les usines, les ouvriers militants de base organisent les comités de grèves. Tout ce travail permet au Parti communiste de se renforcer tant quantitativement qu’en terme d’image, pour devenir le « Parti de la classe ouvrière ».
22Ces années 1930 sont également marquées par des évolutions dans la représentation ouvrière. La célébration du Premier mai par exemple établit un rituel qui évolue peu des années 1920 aux années 1950. Mais, avec les années 1930, une étape est franchie. Le cérémonial commence toujours par une manifestation parsemée de banderoles syndicales et politiques ; les participants sont nettement plus nombreux. Le meeting qui suit ne se tient plus à la Maison du Peuple mais dans l’Ile ou au gymnase municipal, rassemblant plusieurs milliers de personnes. Des orateurs syndicaux, des représentants des partis de gauche et de la municipalité se succèdent et, après 1935, occupent une place de plus en plus prépondérante27. De même, s’organise le mouvement des chômeurs, étroitement lié et dépendant du communisme local, appendice du syndicalisme cégétiste. La crise économique des années 1930 contraint des milliers d’ouvriers au chômage à Argenteuil comme dans l’ensemble du pays. Suivant une directive nationale, le rayon et le syndicat unitaire organisent ces ouvriers à la recherche d’un emploi et d’une aide municipale. L’action se déplace alors de l’usine au cadre local avec la demande d’allocations municipales. Le Parti communiste confie à Georges Hamelet28 le soin d’organiser ce comité de chômeurs en 1932. Il dénonce à la fois les patrons des usines, la municipalité et encourage le développement des luttes des sans-emploi, leurs solidarités avec les ouvriers. Ce travail en direction des chômeurs constitue un élément important des victoires communistes des années 1930. De retour à l’usine, l’ancien chômeur n’oublie pas le soutien et la solidarité du comité, animé par les syndicalistes unitaires et les communistes. La liaison comité de chômeurs, syndicat et Parti communiste est alors bien établie aux yeux des travailleurs, chômeurs en puissance en cas de crise économique.
Les victoires communistes des années 1930
23Dès 1929, le rayon communiste tente de se réorganiser à partir des groupes et des enjeux locaux. Le Parti communiste local
« a exercé son activité dans toutes les tâches du parti, il exerce par le canal des fractions son contrôle sur les comités de quartier, la commission de propagande de la coopérative, le cercle des coopérateurs, le comité intersyndical unitaire, la section de l’ARAC, les mal-lotis, le conseil municipal, etc.... Il s’est attaché à reconstituer le conseil d’administration de la Maison du Peuple, le comité intersyndical, la section local du syndicat des métaux et a réussi dans cette entreprise »29.
24Argenteuil est la seule localité du rayon où des communistes siègent au conseil municipal (cinq conseillers jusqu’en 1929). Ils développent une grande activité et influencent le conseil municipal, incitant les autorités à penser que les communistes du cru se réservent pour les élections municipales en vue d’obtenir la majorité dans la ville30.
25Le Parti communiste tombe au plus bas tant au niveau organisationnel qu’au niveau de son influence après la réélection de Decoman, maire d’Argenteuil, aux cantonales de 1931. Cette situation délicate se ressent dans Le Prolétaire avec l’absence de la rubrique tenue par Lachant qui suivait l’activité du conseil municipal et fournissait des informations éparses sur la vie des comités de quartier comme sur la vie des usines. Les communistes de Bezons tiennent alors à bout de bras ce journal qui connaît de nombreuses difficultés. Dans ce contexte défavorable, se préparent les élections législatives de 1932. Marty, candidat attendu pour ce scrutin, ne se présente finalement pas. De nombreux communistes argenteuillais, à l’esprit ouvriériste, classaient à part les non-ouvriers (intellectuels, cadres...). Cette position sectaire se retrouve en 1932 lors de la discussion sur la proposition de Péri, un intellectuel, comme candidat communiste pour l’élection législative. La cellule des cheminots, sur proposition de Villatte et Lucas, avance la candidature de Gorce, ouvrier qualifié. Ces derniers sont dénoncés pour leur sectarisme. Finalement Gabriel Péri, inconnu à Argenteuil, est choisi. Intellectuel, il surprend dans la circonscription avec son nœud papillon, son élégance et ses dons d’orateur. Par son ouverture, il plaît aux ouvriers au-delà du cercle des sympathisants. Alors que ce scrutin marque un nouvel échec national pour le Parti communiste qui ne compte plus que dix élus, Gabriel Péri devient député d’Argenteuil, succès surprenant, victoire politique obtenue en grande partie grâce aux divisions de ses adversaires.
26Dès lors, les communistes établissent une stratégie de conquête de la ville en tentant de prendre en main des comités de défense des quartiers. Ce travail fait problème pour la direction locale, qui note lors de la conférence de rayon en 1933, que le Parti sous-estime le travail dans les usines, dans les syndicats et que la multiplicité des tâches favorise un « opportunisme qui règne dans nos rangs, opportunisme qui se manifeste par le retour sur la base locale, ou vers l’action purement légale »31. Cette orientation se renforce en 1935. Le rayon d’Argenteuil double le nombre de ses adhérents, ce qui représente la plus importante progression de la région Paris-Ouest à cette date32. Ce renforcement, principalement local, ne se produit pas dans les usines. Les communistes participent activement aux réunions des comités de quartiers et tentent de faire prévaloir leurs revendications. Cette forme d’entrisme se renforce par une seconde étape lorsque le rayon organise des réunions des fractions communistes de ces comités. Dès lors leur stratégie est claire, les revendications sont sérieusement élaborées ; des communistes, candidats aux élections des directions des comités, invitent communistes et sympathisants à participer à la vie de ces comités de défense. Parallèlement, l’activité proprement municipale (suivi de l’action de la ville, des conseils municipaux) est abandonnée. Les nombreux comptes rendus de ces conseils écrits par Lachant depuis 1921 dans Le Prolétaire sont remplacés par des articles sur l’activité des comités de quartiers qui dénoncent la municipalité à partir de 1932.
27La victoire municipale de 1935, nouvelle victoire politique, marque l’accession aux affaires locales d’un groupe d’hommes, de militants, entrés en politique et formés par les luttes ouvrières. Le cheminement du militant communiste d’avant-guerre vers les responsabilités passe par l’usine et les luttes ouvrières. Victor Dupouy, élu maire en 1935, s’engage syndicalement à 17 ans après une grève dans son usine comme Séguin, maire-adjoint en 1935, qui, après un court passage à la CGT-SR, rejoint les unitaires. Ces dirigeants locaux sont à la fois responsables politiques et syndicaux. Dupouy fournit le meilleur exemple de ce cumul puisque, au milieu des années 1920, il est secrétaire du rayon communiste et secrétaire du comité intersyndical. En 1934, il est écarté de la direction régionale du PCF. La note interne concernant les « camarades » ayant appartenu à ce comité régional indique à cette date que Dupouy, qui a peu assisté au bureau régional, est très dévoué mais un peu sectaire33. Hamelet est, quant à lui, tour à tour secrétaire du comité intersyndical puis de l’Union locale, responsable du comité de chômeurs et secrétaire de la section communiste de 1935 à 1950. Lucas, premier adjoint en 1935, est responsable de la cellule des cheminots et du syndicat unitaire local des cheminots dans les années 1920 et 1930. Si les victoires communistes des années 1930 ne sont pas le fruit direct des luttes ouvrières (quatorze grèves comptabilisées entre 1928 et 1935), des luttes ouvrières émergent des militants qui symbolisent le communisme argenteuillais.
28Après 1935, la municipalité soutient les revendications ouvrières à l’occasion des mouvements de grèves. Comme en 1936, en 1938, les élus communistes haranguent les grévistes, multiplient les formes de soutien, des repas pour les grévistes aux soins gratuits pour leurs familles, en passant par la gratuité des colonies de vacances pour leurs enfants. À noter tout de même que ce sont les édiles communistes qui vont vers les manifestants et non l’inverse. Il faut attendre l’après-guerre pour voir les habitants venir en cortège à la mairie afin de réclamer une aide, alors que les élus se contentent d’intervenir dans les meetings.
Un exemple de réorganisation du Parti en 1940 : les actions des ménagères
29Avec l’entrée en guerre, l’activité communiste se réduit considérablement. Un rapport interne du PCF daté de janvier 194134 indique que la répression dans la région d’Argenteuil a des répercussions sur son activité clandestine. En décembre 1940, le commissaire de la ville convoque 300 personnes, certains militants menacés d’internement font pression sur d’autres pour limiter l’activité clandestine ce qui désorganise d’autant plus l’action. Dans ce rapport « Robert » signale un point noir, le travail « des femmes », déjà difficile en période normale. Il annonce sa rencontre avec la responsable de ce secteur dans les prochains jours. L’application de la stratégie communiste d’ensemble en direction des femmes35 permet la réorganisation communiste par l’action des ménagères. La première initiative à caractère communiste est une manifestation de trente femmes le 18 février en mairie36 ; l’après-midi, cent femmes se retrouvent au gymnase où se déroule la distribution des cartes alimentaires. En mars, deux manifestations de neuf cents femmes sont organisées puis, début avril, un long tract des femmes communistes d’Argenteuil reprend l’ensemble des revendications de ces ménagères. Il est intéressant de noter l’importance de ces actions de ménagères puisque, outre la place occupée par l’Union des femmes françaises (UFF), c’est l’une de ces résistantes, Marcelle Devé, qui devient secrétaire de l’Union locale CGT en 1952.
30À ces initiatives de masse succèdent divers mouvements dans les usines et la structuration réelle de la résistance communiste. La période de l’occupation est un moment particulier en terme de luttes dans l’entreprise. Nous avons recensé sept arrêts de travail en 1942 et 1943 : un à l’usine Jumo, les six autres à la SGMA (ex-Lorraine), alors que ces deux entreprises sont occupées et travaillent pour les Allemands. Les revendications touchaient à la vie quotidienne à l’usine (salaire, cantine, retard de salaire) et à la relève. Ces arrêts de travail, de trois-quarts d’heure à quatre heures, sont sanctionnés par des arrestations par les Allemands dans quatre cas sur sept. L’action militante passe alors par la structuration de l’organisation clandestine.
Un communisme conquérant, l’emprise des années 1950
31Pendant la période de la Libération en août 1944 à 1947, le nombre de grèves est très faible et les communistes sont, dans bien des cas, mis en difficultés par des militants trotskistes lors de mouvements d’usines comme en août 1944. Lors de ces évènements, les militants communistes cherchent à encadrer et à limiter l’action des ouvriers. Ce qu’ils réussissent puisque cette période peut-être caractérisée comme celle de la confirmation tant syndicale pour la CGT que politique pour le PCF.
Les grandes grèves de 1947-1948, monde ouvrier et communisme
32Sous la IVe République, la CGT suit l’orientation politique du PCF en participant à la reconstruction et à la « bataille de la production » entre 1944 et 1947, avant de durcir ses positions après l’éviction des ministres communistes du gouvernement. À partir de 1947, la CGT participe aux grandes actions pacifistes initiées par le PCF en sensibilisant les ouvriers dans les entreprises. À l’automne 1947, éclatent dans les usines d’Argenteuil, comme dans le reste de la France, d’importants mouvements de grèves : « Plusieurs milliers de travailleurs d’Argenteuil et de sa région sont entrés en lutte pour l’obtention de meilleures conditions de vie », « grèves contre les salaires insuffisants, contre la misère qui règne dans les foyers »37. Ces grèves s’appuient sur le mécontentement des ouvriers ; la plupart des entreprises argenteuillaises connaissent des débrayages, des grèves partielles ou totales. En décembre 1947, à la suite de l’arrestation de cinq ouvriers (dont un responsable syndical), un meeting rassemblant 4 000 personnes se tient à Argenteuil au cours duquel interviennent Pagnoux, Boursier de la CGT et Savenaud, secrétaire de la section communiste. La municipalité aide matériellement les grévistes, tout comme l’UFF qui organise des collectes.
33En septembre 1948, les débrayages se multiplient sur le mot d’ordre de « gouvernement d’union démocratique » pour dénoncer les conséquences du plan Marshall et demander l’augmentation du salaire minimum vital. Le 14 septembre, les principales entreprises argenteuillaises cessent le travail. Un meeting se tient devant 15 000 personnes et une délégation, reçue par le maire, annonce « que les ouvriers étaient résolument décidés à lutter jusqu’à l’aboutissement de leurs revendications et que cesse l’illogisme de la situation présente où le plus fort Parti au parlement, investi de la confiance du peuple, est écarté systématiquement du pouvoir »38. Mais la grève ne s’étend pas et les mois d’octobre et novembre sont placés sous le signe de la solidarité avec les mineurs du Nord en grève puisque « la bataille des mineurs est celle de tous les travailleurs de France ». Des collectes d’argent (des centaines de milliers de francs), de vêtements sont organisées, des enfants sont accueillis, résultats de la solidarité ouvrière et de l’action des organisations de masse du PCF (UFF, UJFF, UJRF, Secours Populaire, Vaillants et Vaillantes, FNDIRP). Ces grèves de l’année 1948 et le mouvement de solidarité envers les mineurs du Nord démontrent la forte implantation communiste dans les entreprises argenteuillaises, notamment dans les grandes entreprises métallurgiques comme la SNECMA.
Le poids des communistes dans le syndicalisme, contrôler le mouvement ouvrier
34Dans certaines grandes entreprises comme l’ex-Lorraine devenue la SNECMA ou la SAGEM, le mouvement syndical est représenté par la CGT unie jusqu’en 1948 et quelques éléments de la CFTC. Les militants communistes des entreprises, syndiqués à la CGT, constituent l’essentiel de ses adhérents. De nombreux dirigeants locaux, que ce soit au sein du syndicat des métaux (puissant dans la région d’Argenteuil du fait de la place de l’industrie métallurgique) ou de l’union locale, sont communistes.
35Cette emprise communiste se retrouve à la Bourse du Travail, qui remplace le cercle des métallos et la Maison du Peuple. Réservée aux syndicalistes, elle héberge l’UL CGT. Cette Bourse du Travail, propriété municipale, est inaugurée en juillet 1945 en présence de Monmousseau39, Mulliez et Dupouy. L’autre moment marquant de cette emprise sur le monde ouvrier et les syndicalistes fut la célébration des Premiers mai sous la IVe République. À l’issue du défilé organisé par la CGT, un responsable de la municipalité et du PCF interviennent. Les mots d’ordre reprennent les slogans nationaux. Pour les communistes, ce moment d’action permet la mobilisation ouvrière en général. Le PCF, par le biais de ses militants dans les syndicats, veille au respect des mots d’ordres décidés.
36Après les grèves de 1947, le monde syndical se divise. Le 19 décembre 1947, la rupture est consommée à l’intérieur de la CGT entre les majoritaires (de tendance communiste) et la tendance Force Ouvrière qui crée la CGT-FO. Dès lors le journal communiste local, La Renaissance de Seine-et-Oise, contient de plus en plus d’articles concernant la CGT et le monde ouvrier en général. En janvier 1948, apparaît une chronique de la SNECMA relatant la vie intérieure de l’entreprise, la place des jeunes ouvriers, l’action du syndicat pour organiser les luttes revendicatives. Au-delà de la SNECMA, il est question de la vie des entreprises et de leur syndicat. Des leaders syndicaux, comme Pagnoux, signent de nombreux articles et l’action de la CGT-FO est vilipendée, comme celle de Frémont, élu CGT à la Caisse de sécurité sociale qui rejoint la CGT-FO. Tout au long de l’année 1948, les entreprises argenteuillaises sont touchées par des débrayages pour le maintien des nationalisations, contre la saisie du journal Ce Soir, contre le licenciement d’un ouvrier, pour des primes ou en soutien aux grévistes de Clermont-Ferrand.
La lutte contre la fermeture de la SNECMA ou le symbole d’une lutte ouvrière à forte consonance localiste
37La lutte contre la fermeture de la SNECMA est un moment où lutte ouvrière, communisme et terrain local se croisent. La SNECMA, principale entreprise argenteuillaise, nationalisée à la Libération, fabrique des moteurs d’avion dont les essais engendrent des désagréments pour le voisinage. De multiples plaintes sont déposées par les riverains, soutenus par la municipalité et le corps médical. Après la guerre, la reconversion des usines d’armement, comme la SNECMA, pose un certain nombre de questions. Une partie de sa production, reconvertie dans la construction de tracteurs SIFT, s’écoule difficilement en raison de la concurrence américaine. Le 26 février 1949, La Renaissance de Seine-et-Oise annonce que les quatre cents tracteurs stockés ne sont pas vendus. La décision du transfert des bancs d’essais à Melun-Villaroche en Seine-et-Marne condamne, à terme, la construction de moteurs dans l’usine d’Argenteuil. À partir de janvier 1949, le transfert commence.
38Dès 1948, les salariés de la SNECMA interviennent contre la fermeture de leur usine ; ils manifestent avec la population dans les rues d’Argenteuil début juin avant d’écouter Marty et Tillon intervenir contre cette fermeture. En avril 1949, la SNECMA compte 3 500 ouvriers et de nombreux cadres sont communistes. Son comité d’entreprise est exclusivement composé d’élus CGT. Le 23 août 1949, date de l’expiration des congés des salariés de l’entreprise, l’usine ferme définitivement ses portes et 650 CRS l’occupent. 3 500 salariés sont licenciés, « lock-outés », malgré les mobilisations de juin, juillet et août, le soutien de la municipalité et de nombreux Argenteuillais, notamment des commerçants. La fermeture de ce bastion du mouvement ouvrier local est un coup dur pour les communistes argenteuillais parce qu’elle contraint de nombreux militants communistes à quitter Argenteuil pour trouver du travail. Elle déstabilise du même coup les organisations syndicales et la structure locale du Parti. Cette situation se poursuit les années suivantes avec de nombreux licenciements, notamment dans les entreprises métallurgiques.
39Cette fermeture contraint au chômage les ouvriers de l’usine mais aussi de nombreuses entreprises sous-traitantes de la ville. Début juin 1949, un comité de défense des chômeurs se constitue sur l’initiative de la CGT. Son existence est éphémère et en décembre 1952, un nouveau comité de chômeurs se forme, toujours à l’instigation du syndicat. Dans ces comités de l’après guerre, la place du Parti communiste est moindre que dans les années 1930. L’action communiste passe alors plus par l’aide municipale, avec des interventions d’élus ou des soutiens matériels.
40Les luttes ouvrières sont nécessaires mais pas indispensables au PCF pour gagner localement tant en terme d’implantation que de manière électorale. En 1932, l’élection de Gabriel Péri se produit dans une période creuse en terme de mouvements sociaux.
41Pour autant, les luttes ouvrières permettent au Parti communiste de s’affirmer. Dans ces luttes, des meneurs ouvriers ou des militants se distinguent. Les cadres locaux du PCF, sa « génération fondamentale » qui conquiert la ville en 1935 et tient les rennes de la commune jusqu’aux années 1970, se forme dans ces luttes ouvrières, ces grèves et dans le syndicalisme.
Notes de bas de page
1 Engels (F.), Situation de la classe laborieuse en Angleterre, Paris, Éditions sociales, p. 280.
2 Argenteuil est la principale ville de Seine-et-Oise ; centre industriel, elle compte 17 000 habitants en 1900, 44 338 en 1926, 59 314 en 1936, 70 000 en 1950.
3 Ostyn vécut en Suisse après la Commune, influencé par les théories de Bakounine, avant de rejoindre le PSOR d’Allemane.
4 En 1884, un comité socialiste invite les ouvriers à boycotter le second tour du scrutin municipal en leur demandant « de conserver leur bulletin pour bourrer leur fusil ».
5 Avec l’aide du cercle des Egaux du XXIe arrondissement de Paris, un groupe d’ouvriers d’Argenteuil organise sous l’égide du POSR une réunion publique contradictoire en novembre 1885 avant d’accueillir Louise Michel en 1886.
6 Suivent les chambres syndicales et syndicats ouvriers des autres secteurs industriels, ouvriers chapeliers, ouvriers brodeurs ou du bâtiment.
7 Les principaux rédacteurs de ce journal ne sont autres que Peckstadt du POSR, Ostyn, Cuvereau, secrétaire de l’union des syndicats et Lapierre.
8 Unification du POSR et du groupe d’action socialiste.
9 Les résultats électoraux socialistes sont faibles jusqu’aux législatives de 1912.
10 Soixante membres d’Argenteuil, Bezons et Cormeilles.
11 Selon les termes du Prolétaire en 1930.
12 Secrétaire permanent du comité intersyndical de la région d’Argenteuil, secrétaire de la Maison du Peuple et membre du soviet.
13 Ville du département de la Seine.
14 Cellule n° 39, rayon de Bezons, journal d’usine L’exploité de la Lorraine-Diétrich, sur les neuf principaux activistes en 1924, un seul habite Argenteuil.
15 Interview de Raymond Seguin par Arzalier (F.) et Sanchez (S.), le 13 mars 1984. Raymond Seguin, l’un des piliers du communisme argenteuillais, fut maire adjoint de 1935 à 1939, puis de 1945 à 1971.
16 Bibliothèque marxiste de Paris (BMP), microfilm n° 206.
17 Idem., microfilm n° 309.
18 Le décompte pour la période 1923/1932 est le suivant : 1923, 2 ; 1924, 4 ; 1925, 1 ; 1926, 6 ; 1927, 2 ; 1928, 1 ; 1929, 3 ; 1930, 4 ; 1931, 1 ; 1932, 0.
19 BMP, microfilm n° 309.
20 Idem., microfilm n° 189.
21 Archives nationales (AN), F7 13140.
22 AN, F7 14792.
23 BMP, microfilm n° 489.
24 Archives départementales des Yvelines (ancienne Seine-et-Oise) (AD78), 4M2 68.
25 Le Prolétaire, 6 septembre 1930.
26 Archives communales d’Argenteuil (ACA), F, grèves diverses.
27 Dans les années 1920, les représentants des partis ne manifestent pas à chaque fois ; seuls les communistes interviennent le plus, tel Villatte en 1927.
28 Adjoint au maire communiste à partir de 1935.
29 AN, F7 13140.
30 AD78, 4M2 68, note du commissaire d’Argenteuil au préfet, 21 janvier 1929.
31 BMP, microfilm n° 658.
32 Idem., microfilm n° 745.
33 Idem., microfilm n° 671.
34 Idem., microfilm n° 859 et A.D.78, 1W66, note sur la situation en RP.
35 Avakoumovitch (I.), « Les manifestations de femmes 1940-1944 » in Les Cahiers d’Histoire, n° 45, 1991, p. 5-53.
36 AD78, 1W170.
37 La Renaissance de Seine-et-Oise, 29 octobre 1947, l’article est intitulé : « Avec les ouvriers en lutte ».
38 AD78, 1W443.
39 Secrétaire confédéral de la CGT, membre du Bureau politique du PCF.
Auteur
-
Stéphane Gatignon
Doctorant, Paris 13 (CRESC)
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Métro, dépôts, réseaux
Territoires et personnels des transports parisiens au XXe siècle
Noëlle Gérôme et Michel Margairaz (dir.)
2002
Policiers dans la ville
La construction d’un ordre public à Paris (1854-1914)
Quentin Deluermoz
2012
Maurice Agulhon
Aux carrefours de l’histoire vagabonde
Christophe Charle et Jacqueline Lalouette (dir.)
2017
Autonomie, autonomies
René Rémond et la politique universitaire en France aux lendemains de Mai 68
Charles Mercier
2015
