Le poids de la boutique et du négoce
p. 117-135
Texte intégral
1On ne surprendra personne en disant qu’une des caractéristiques originales de la vie politique parisienne réside dans l’importance prise par la défense des intérêts économiques dans les luttes électorales et dans l’activité quotidienne des élus. Certes, Paris et les circonscriptions de la proche banlieue partagent cette caractéristique avec de nombreuses métropoles urbaines et avec les départements voisins de la Seine-et-Marne et de la Seine-et-Oise. Mais le trait est nettement plus accentué. L’objet de ce rapide essai de synthèse est de fournir précisément une première mesure du phénomène et de dresser un inventaire des liens entretenus par les représentants de la Seine avec l’ensemble des structures constituées en vue de prendre en charge ces différents intérêts, les intérêts de la boutique et du négoce tout spécialement.
La défense du commerce : organisations et réseaux.
2Les députés et les sénateurs de la Seine ont été très impliqués dans la vie des associations qu’on a l’habitude de ranger sous l’appellation générique de « groupements d’intérêts ». Pour projeter un peu de lumière dans ce monde foisonnant, on exposera les choses à l’aide d’une classification tenant compte à la fois des organisations et des réseaux gravitant au tour de ces organisations1.
31/ Une première catégorie, clairement identifiable, est celle des groupements patronaux entendus au sens étroit de l’adjectif, c’est-à-dire des chambres syndicales et des différents essais d’organisation sur une base interprofessionnelle.
4Du point de vue chronologique, il est assez facile de circonscrire les phénomènes d’échanges entre le monde parlementaire et ces nouveaux mondes. À certains égards, le rôle d’éclaireur a été joué ici par le sénateur Alcide Poirrier, né en 1832, président de la Chambre syndicale des produits chimiques, élu au Palais du Luxembourg en 1889 et constamment réélu. Responsable d’une association patronale de type moderne mais aussi dernier membre de la Chambre de commerce de Paris appelé à siéger dans une assemblée législative sous la Troisième République, cette personnalité très respectée du parti républicain modéré de la fin du siècle représente un peu une figure de transition2. Pour l’essentiel, en effet, les hommes qui nous concernent sont des hommes nés autour de 1850, à la fois fortement impliqués dans le développement des chambres syndicales et sensibles au discours gambettiste sur la nécessaire communication entre les élites économiques émergentes et la nouvelle élite politique républicaine. Alfred Mascuraud (1848, président-fondateur de la Chambre syndicale de la bijouterie) et Charles Expert-Bezançon (1847, président de la Chambre syndicale des produits chimiques, président du Comité national des chambres syndicales) sont tout à fait représentatifs de cette génération de pionniers du mouvement professionnel. On peut également faire mention des noms d’Alexis Muzet (1843) et d’Auguste Failliot (1851).
5Une fois passée l’heure de la génération Mascuraud, ce courant des vocations électorales et parlementaires a perdu le gros de sa force. De façon un peu curieuse, l’évolution du département de la Seine s’apparente davantage ici à celle de la France considérée dans son ensemble qu’à celle des régions industrielles du pays. Parmi les députés entrés au Palais-Bourbon entre 1919 et 1939, on repère, certes, quelques hommes d’affaires ayant exercé des responsabilités dans des groupements patronaux, un Lucien Besset, par exemple. Mais le phénomène demeure marginal et ne revêt pas une grande signification pour l’histoire politique des groupes de pression.
62/ À l’autre extrémité du spectre, on placera les groupements politico-économiques, c’est-à-dire les associations qui affichent la couleur et qui ne se cachent pas d’apporter aide et conseil aux hommes et aux organisations appartenant à une mouvance politique donnée3.
7Sous leur forme moderne – caractéristique de la seconde moitié de la Troisième République –, ces groupements sont apparus dans les dernières années du XIXe siècle, l’année 1897 marquant un véritable tournant avec la fondation du Comité national du commerce et de l’industrie (Comité Expert-Bezançon) et de l’Union du commerce et de l’industrie pour la défense sociale (UCIDS). On notera que les commerçants et les industriels mêlés au mouvement des chambres syndicales ont souvent joué un rôle décisif dans la mise en place de ces structures nouvelles, les deux exemples les plus célèbres étant ceux de Charles Expert-Bezançon et d’Alfred Mascuraud, président-fondateur du fameux Comité républicain du commerce et de l’industrie (CRCI).
8Nés dans le milieu économique parisien, le CRCI et l’UCIDS n’ont jamais cessé d’entretenir des relations privilégiées avec les élus de Paris et de la proche banlieue. On aura l’occasion de s’arrêter un peu plus loin sur le cas – au demeurant relativement bien connu – du CRCI. En ce qui concerne l’UCIDS, deux points méritent d’être soulignés. Il ne faut pas oublier, tout d’abord, que l’association a bénéficié, en 1902, de précieux renforts en provenance du Comité d’action syndicale pour la défense des intérêts économiques, industriels, commerciaux et agricoles, une organisation d’entrepreneurs liée à un certain nombre de personnalités progressistes parisiennes, Paul Beauregard et Charles Benoist en particuliei4. Il faut surtout rappeler que les deux présidents de l’UCIDS qui sont restés le plus longtemps en fonction étaient des députés de la Seine. Il s’agit de Paul Beauregard, directeur du Monde économique, élu président de l’association en 1906, et de son successeur, Louis Dubois, député de la sixième circonscription de Saint-Denis, membre du comité de patronage du même Monde économique, principal responsable de l’UCIDS durant toutes les années vingt5.
9À côté des membres des instances de direction des groupements politico-économiques, on doit également tenir compte des familiers des déjeuners ou dîners périodiques, mensuels en règle générale, de ces associations soucieuses de faciliter la rencontre des hommes et l’échange des idées. La mode de telles agapes avait été lancée en 1895 par la Société des industriels et commerçants français, une organisation d’inspiration libre-échangiste proche de l’Association nationale républicaine et des réseaux sur lesquels devait prendre appui un peu plus tard le Grand Cercle républicain de Waldeck-Rousseau. Le CRCI et l’UCIDS ont ainsi servi de cadres à des manifestations très prisées des sénateurs, des députés, des conseillers municipaux parisiens, des rédacteurs de journaux dits d’opinion et des jeunes ambitieux travaillant dans les machines de propagande des formations politiques. À la veille de la guerre de 1914-1918, les déjeuners de l’UCIDS, par exemple, sont très fréquentés par des hommes – un Emmanuel Evain, un Barthélémy Robaglia, un Louis Rollin, etc. – que l’on retrouvera, après la guerre, au cœur des dispositifs de liaison entre les républicains modérés et le puissant lobby du petit commerce.
10Les premières années du siècle ont été marquées par une floraison d’associations – dont la durée de vie a été fort variable – occupant une position intermédiaire entre le type n° 1 (purement professionnel) et le type n° 2 (franchement politique). En allant du moins politique au plus proche du politique, on peut ainsi distinguer :
11– les organisations professionnelles qui entendent se placer sur le terrain de la défense des intérêts économiques et sociaux tout en cultivant de précieuses amitiés politiques, avec bien souvent une préférence pour un secteur donné de l’opinion. La palme revient ici sans conteste à la vaste famille des associations de commerçants. On sait que le député conservateur Georges Berry avait joué un rôle très actif dans la phase initiale de ce mouvement d’organisation professionnelle, avant l’émergence des grandes fédérations, la Confédération des groupements commerciaux et industriels de France et la Fédération des commerçants-détaillants. À compter de la législature 1906-1910, on assiste à la mise en place de tout un système de liaisons entre ces fédérations et des parlementaires « amis », associés essentiellement à la vie même de l’organisation concernée (présidents d’honneur, conseillers juridiques, collaborateurs des publications fédérales, plus rarement membres des instances de direction). Solidement implantée à Paris, la Fédération des commerçants-détaillants (Fédération Maus) a disposé du réseau le plus étoffé. On a pu recenser ainsi une quinzaine de parlementaires de la Seine liés de façon officielle à la Fédération. L’éventail politique est assez large, puisqu’il va de la droite modérée (Fernand Laurent, Louis Rollin, Auguste Sabatier) aux républicains socialistes (Arthur Levasseur ou Raymond Susset) en passant par les radicaux et les ex-radicaux (Maurice Bokanowski, un temps membre du conseil général de l’association, et le duo très influent Charles Leboucq-Louis Puech). Au total, ce réseau est plutôt de coloration centre gauche, avec une teinte un peu moins accentuée après la guerre de 1914-1918.
12Une analyse vraiment fouillée devrait prendre en compte les structures plus modestes, en particulier les très nombreuses associations d’arrondissement et de quartier. Il ne saurait en être question ici. On notera seulement que certains parlementaires semblent avoir encouragé la constitution de groupements de commerçants et de petits industriels poursuivant des objectifs à caractère plus ou moins politique. Un bon exemple est fourni, à la fin des années vingt, par une certaine Association défensive des commerçants parisiens, proche du député Raoul Brandon (un « ami », par ailleurs de la Fédération Maus) et du réseau des élus et candidats républicains socialistes.
13– Les associations de défense fiscale et de lutte contre les divers abus de 1’« étatisme ». Il s’agit d’une tradition qui remonte aux premières années de la Troisième République et à la Ligue permanente pour la défense des intérêts des contribuables et des consommateurs, une organisation radicale à l’anglaise, longtemps animée par Yves Guyot, député de la Seine de 1885 à 1893. Les choses ont pris un tour nouveau à partir de l’année 1899, c’est-à-dire à partir de l’intensification du débat public autour des projets d’instauration d’un impôt sur le revenu. Toutes les familles d’esprit ont été concernées. Du côté radical, l’ancien ministre Gustave Mesureur, député de la Seine de 1889 à 1902, a présidé aux destinées d’une éphémère Union des petits contribuables, favorable à l’idée d’une réforme du système d’imposition. Du côté modéré, la Ligue des contribuables créée à l’initiative de Jules Roche au cours de l’hiver 1898-1899 pour organiser la contre-offensive, a bénéficié de nombreux appuis parmi les élus de la mouvance progressiste, l’exemple le plus caractéristique étant celui de Paul Beauregard, qui accepta de remplir durant plusieurs années les fonctions de secrétaire général de la Ligue. Après la guerre de 1914-1918, le flambeau est repris par Emmanuel Evain, élu député de Paris en 1919. Mais le dispositif est un peu différent. En réalité, Emmanuel Evain dirige, de concert avec Édouard Bussat, un autre député de Paris, ancien radical passé dans le camp modéré, une amicale parlementaire, baptisée groupe de défense des contribuables. Ce groupe entretient des relations de travail avec la Confédération générale des contribuables sans être à proprement parler une émanation de ce groupement6.
14Mention spéciale doit être faite de l’Union des intérêts économiques (UIE), dont l’homme fort a été le sénateur-maire d’Asnières Ernest Billiet. Cette puissante machine de propagande constitue en effet une organisation hybride, revêtant par certains aspects le caractère d’un groupement politico-économique.
15– Les groupements d’études, de réflexion et de propagande idéologique. On laisse de côté ici une histoire foisonnante qui irait de la vieille Société d’économie politique à différentes associations nées après la guerre de 1914-1918 dans l’orbite des milieux patronaux (la Société d’études et d’informations économiques, dont le grand homme fut, on le sait, le futur député de Paris André François-Poncet).
16L’attachement des élus aux groupes de pression ne se traduit pas seulement par leur présence éventuelle au sein de leurs organes de direction ou par la fréquentation assidue de leurs congrès, banquets, déjeuners périodiques et réunions diverses. Dès les années 1880-1890, en effet, une part importante de la communication entre les deux mondes passe par les groupes constitués dans les assemblées parlementaires sur la base de la défense des intérêts économiques et sociaux, d’ordre général ou d’ordre plus franchement catégoriel.
17La législature 1910-1914 offre un très bon terrain d’observation pour le repérage de ces amicales liées de façon plus ou moins étroite à l’univers des groupes de pression. Trois grandes raisons permettent de comprendre pourquoi ces années ont été, en effet, exemplaires de ce point de vue. En premier lieu, le tout début de la législature a été marqué par une réforme du règlement de la Chambre entraînant une « officialisation » des groupes parlementaires – avec le triomphe de la formule du groupe « fermé » – qui a désorienté de nombreux députés et qui a favorisé la prolifération des « groupes d’études », structures « ouvertes » perpétuant les anciennes habitudes et permettant de sauvegarder quelques-uns des éléments de souplesse de l’ancien système. En deuxième lieu, ces années d’avant-guerre ont été caractérisées par une accumulation de controverses concernant directement le monde du commerce et de la petite entreprise : discussions sur les modalités d’application de la loi des retraites ouvrières, questions de la réforme du système d’imposition, polémiques, très vives à partir de l’automne 1911, sur la « cherté de la vie », affaire des boulangeries et des boucheries municipales, problème de la lutte contre l’alcoolisme et de la réglementation des débits de boissons, ouverture du grand dossier de la « propriété commerciale », etc. En troisième lieu – et souvent à la faveur du développement de ces controverses –, les années 1910-1914 constituent une étape importante dans le déroulement des processus de reclassements politiques qui ont conduit de nombreux élus radicaux de la capitale ou de la banlieue à se rapprocher des hommes et des réseaux du centre droit. On aura l’occasion de revenir sur ce point capital.
18Autant qu’on puisse en juger au terme d’un rapide survol, le cœur de ce dispositif parlementaire demeure le groupe de défense du petit commerce présidé par le conservateur Georges Berry, élu du IXe arrondissement, également président du groupe des députés de la Seine. Les radicaux proches de la Fédération Maus participent de façon active aux travaux de ce groupe de défense, la constitution, en décembre 1911, d’une amicale nettement orientée à gauche – le « groupe républicain de défense et d’organisation du petit commerce et de la petite industrie » – étant due, pour l’essentiel, à l’initiative de députés représentant des départements situés en dehors de la région parisienne. Toutefois, les chefs de file de cette vaste mouvance « républicaine » comprenant radicaux-socialistes, républicains radicaux et républicains de gauche, liés pour la plupart d’entre eux au CRCI du sénateur Alfred Mascuraud, prennent garde à ne pas laisser Georges Berry s’ériger en porte-parole principal des aspirations et des craintes du monde de la boutique. Député du Ve arrondissement, le radical Georges Desplas préside un groupe de défense de l’alimentation, sorte de pseudopode parlementaire du Comité de l’alimentation parisienne – dont beaucoup de dirigeants entretenaient eux-mêmes d’excellentes relations avec le Comité Mascuraud – qui avait vu le jour au cours de la législature 1906-1910 grâce aux soins de l’infatigable Louis Puech. Membre actif du groupe de députés de Paris, le radical Charles Leboucq prend l’initiative de constituer, en 1912, un groupe de la sécurité publique destiné à apporter des réponses aux inquiétudes de nombreux commerçants parisiens choqués par la progression de la délinquance (on est à l’époque des « apaches »). Charles Leboucq est secondé dans cette tâche par un autre radical de coloration très modérée, Henry Paté, député du XIe arrondissement, proche du CRCI et des réseaux du sénateur Mascuraud. Surtout, les élus parisiens radicaux ou radicalisants jouent un rôle important au sein d’une nouvelle amicale parlementaire – le groupe républicain des intérêts économiques et du commerce extérieur –, fondée en 1911 par Maurice Ajam, Charles Chaumet et Joseph Noulens de concert avec la jeune et dynamique Union des intérêts économiques. Désigné comme vice-président du groupe, Charles Leboucq assume souvent la présidence effective des travaux. Les fonctions de questeur sont remplies par l’industriel Édouard Bussat, député radical du XVIIIe arrondissement, animateur de la Ligue républicaine mutualiste.
19Le réseau de l’UIE et du groupe républicain des intérêts économiques a été étroitement associé à la mise en place, au tout début de la législature 1914- 1918, d’une organisation parlementaire poursuivant, en théorie tout au moins, des objectifs à caractère plus technique. Il s’agit du Comité parlementaire français du commerce, créé à la veille même de la guerre au titre d’antenne française de la Conférence parlementaire internationale du commerce. Présidé par Charles Chaumet, député de la Gironde, futur successeur de Mascuraud à la tête du CRCI, le Comité déploya une intense activité tout au long du conflit et décida, en 1918, de s’intéresser à l’ensemble des questions commerciales, commerce intérieur compris. De nombreux élus, ou futurs élus, du département de la Seine jouèrent un rôle de premier plan au sein de ce groupe de réflexion et de liaison. On se bornera à citer ici le cas de Ernest Billiet (choisi comme trésorier adjoint du Comité en décembre 1919), de Victor Constant, du sénateur Raphaël-Georges Lévy, vice-président de la Société d’économie politique, d’Alexandre Millerand (membre, en qualité d’assesseur, du bureau désigné en 1919) et de Théodore Steeg (vice-président dans le même bureau).
20Les années de l’après-guerre ont été marquées par un resserrement et une quasi-institutionnalisation des liens noués entre les associations et le milieu des élus spécialisés dans la défense des intérêts matériels et moraux du négoce et de la boutique. La pièce essentielle du nouveau dispositif a été le « Comité extraparlementaire du commerce de détail », apparu au cours du printemps 1921. Cette structure de concertation, qui devait fonctionner jusqu’au second conflit mondial, ne doit pas être confondue avec le Comité parlementaire du Commerce évoqué un peu plus haut. Mais il convient de rappeler que Charles Chaumet, président de cette dernière amicale parlementaire, avait perdu son siège de député lors des élections générales de novembre 1919 et que l’échec du président avait entraîné une modification des statuts du Comité, ouvert désormais à des personnalités extérieures au Parlement. Selon toute vraisemblance, le Comité présidé par Charles Chaumet – bientôt, appelé, par ailleurs, à prendre la succession du vieux sénateur Mascuraud à la tête du CRCI – a servi de modèle au Comité extraparlementaire du commerce de détail.
21Le Comité extraparlementaire a été constitué grâce aux efforts de la Fédération Maus et avec le soutien actif de quatre députés parisiens représentant les différentes nuances de l’opinion républicaine7 : Arthur Levasseur, transfuge de la SFIO passé dans le camp du socialisme indépendant (non-inscrit, puis membre, au cours de la législature 1924-1928, du groupe républicain socialiste et socialiste français), Henry Paté (ancien républicain de gauche rallié au groupe d’Action républicaine et sociale de Maurice Bokanowski), Louis Puech (toujours inscrit, avant la rupture de 1924, au groupe radical-socialiste animé par Édouard Herriot) et Louis Rollin (ancien militant de l’Action libérale populaire, membre de la Fédération des républicains démocrates de la région parisienne du docteur Georges Thibout, inscrit pour l’instant au groupe de l’Entente républicaine démocratique de François Arago). Louis Puech fut choisi pour présider aux destinées du Comité. Deux secrétaires généraux furent désignés : Georges Maus, l’homme fort de la Fédération des commerçants-détaillants de France, et Arthur Levasseur, qui avait acquis la réputation d’éminent spécialiste de toutes les questions ayant trait aux baux et aux loyers. Si l’on tient compte du fait que Arthur Levasseur appartenait à la galaxie des élus de la Seine gravitant autour de la Fédération Maus, on peut donc dire que cette organisation, plus spécifiquement parisienne que ses rivales ou ses concurrentes, entretenait des relations ultra-privilégiées avec le nouveau Comité. Les hommes proches de la Confédération Palomera n’en ont pas moins joué le jeu d’assez bonne grâce. Au sein de l’équipe des quatre « vice-présidents parlementaires » du comité de direction mis en place au mois de mai 1921, figurent en effet deux députés appartenant à la mouvance de la Confédération des groupements commerciaux et industriels de France : Victor Constant, député de la Haute-Loire, futur président du conseil général de la Seine, futur sénateur de la Seine, membre de l’état-major de la Confédération, et Maurice Colrat, député de Seine-et-Oise, président-fondateur de la sommeillante Association de défense des classes moyennes, laquelle était considérée, à juste titre, comme une sûre et vieille alliée de la même Confédération.
22Pour des raisons tenant sans doute au passé et aux attaches, encore bien réelles, de quelques-uns de ses chefs de file – au premier rang desquels le président Louis Puech –, le Comité extraparlementaire du Commerce de détail se dota d’un système de direction largement inspiré des formules en honneur au Parti républicain radical et radical-socialiste. En vertu des dispositions statutaires, le bureau du comité exécutif du parti de la rue de Valois était composé, comme on sait, par moitié de parlementaires et de non parlementaires censés représenter la masse anonyme des citoyens militant au sein de l’organisation. Un peu dans le même esprit, le comité de direction du Comité extraparlementaire du commerce de détail comprenait – en dehors du président et des deux secrétaires généraux – huit vice-présidents (4 vice-présidents parlementaires et 4 vice-présidents non parlementaires) et 8 secrétaires (4 parlementaires et 4 non parlementaires). Les parlementaires et les présidents d’associations de commerçants étaient ainsi placés sur pieds d’égalité, le Comité apparaissant, sur le plan symbolique et sur le plan organisationnel, comme une authentique structure de dialogue et de concertation. Dans la pratique, le fauteuil de président a toujours été occupé par un élu, plus précisément par un député. Au secrétariat général, l’inamovible Georges Maus a rapidement fait tandem avec l’ancien député René Lefebvre (député du Nord de 1919 à 1924), lequel était d’abord le porte-parole des groupements affiliés à la Confédération Palomera.
23En principe, la mission du Comité extraparlementaire était d’assurer les liaisons et d’organiser les discussions à l’échelle du territoire national tout entier. L’objectif a été partiellement atteint : en 1935, le Comité revendique l’adhésion de 215 députés et de 62 fédérations ou chambres syndicales. Mais l’examen de la composition du comité de direction montre que l’importance de la capitale et de sa banlieue a toujours été très supérieure au poids effectif, démographique ou socio-économique, du département de la Seine. Tous les présidents de comités – à savoir Louis Puech, Arthur Levasseur, Louis Rollin, Emmanuel Evain et, pour une seconde fois, Louis Rollin, devenu l’homme-clef de ces systèmes de concertation entre le milieu parlementaire et les associations de commerçants parisiens – ont été des représentants de la capitale. Dans le comité de direction désigné au printemps 1921, les députés de la Seine occupent déjà plus de la moitié des postes confiés à des parlementaires : le poste de président (Louis Puech, président de 1921 à 1925, ultérieurement président d’honneur), un des deux postes du secrétariat général (Arthur Levasseur), deux des quatre postes de vice-présidents parlementaires (Henry Paté et Henri Galli, ancien dirigeant national de la Ligue des Patriotes, alors inscrit au groupe de l’Entente républicaine démocratique) et deux des quatre postes de secrétaires parlementaires (Jean Erlich, socialiste indépendant rallié à l’Action républicaine et sociale de Maurice Bokanowski, et Louis Rollin). La suprématie parisienne est encore plus manifeste en 1927. À cette dernière date, en effet, la représentation parlementaire du département de la Seine fournit l’essentiel de l’état-major politique du Comité : les deux présidents d’honneur (Arthur Levasseur et Louis Puech), le président (Louis Rollin), trois des cinq vice-présidents parlementaires (le socialiste indépendant Paul Aubriot, le modéré Paul Escudier et l’ex-radical Charles Leboucq, vieil ami de la Fédération Maus), et quatre des cinq secrétaires parlementaires (Maurice Bokanowski, Louis Duval-Amould, Henry Paté et André Payer). Parallèlement le Comité développe un complexe système de relations avec diverses associations parisiennes. En 1923, par exemple, est créée, « par analogie » comme dira la Fédération Maus, un Comité extra municipal du commerce de détail, où se retrouveront de nombreux conseillers municipaux appelés à conquérir un siège au Palais-Bourbon, tels Adrien Oudin, qui remplira un temps les fonctions de président, Louis Delsol, Camille Fernand-Laurent, naguère familier des déjeuners de l’Union du commerce et de l’industrie pour la défense sociale, Barthélémy Robaglia ou Lionel de Tastes.
Groupes de pression et concentration républicaine
24Les pages qui précédent montrent que les groupes de pression ont trouvé des amis et des relais dans les secteurs d’opinion les plus variés. Une analyse vraiment exhaustive permettrait de vérifier que les députés socialistes SFIO ont été eux-mêmes loin d’être indifférents aux préoccupations du petit commerce et de ses organisations, notamment durant les années trente8.
25Ces constatations faites, l’une des surprises de notre enquête réside dans la découverte de la place considérable tenue par les élus du centre gauche et de la gauche modérée – c’est-à-dire en gros la famille radicale, avec une mention particulière pour les républicains socialistes – au sein de la nébuleuse des associations et des amicales spécialisées dans la défense de la petite entreprise et du petit commerce. Certes, la plupart des élus conservateurs, catholiques ou nationalistes, ont été constamment soucieux de satisfaire cette catégorie d’électeurs et la droite parlementaire a compté dans ses rangs quelques-uns des « amis » parmi les plus sûrs de la boutique parisienne, Georges Berry et, dans la génération suivante, Louis Rollin, constituant sans doute ici les meilleurs exemples. Il n’en reste pas moins que la gauche républicaine semble avoir été plus attentive à étoffer son système de liaisons et à occuper des positions stratégiques, ou en tout cas plus habile à le faire.
26Une seconde observation permet de compléter et de nuancer la première. Dans la liste des personnalités de gauche les plus impliquées, on aura remarqué, en effet, une grosse proportion (la moitié, et peut-être même davantage) d’hommes qui ont été amenés à changer de place sur l’échiquier politique, c’est-à-dire, pour faire vite, à passer du centre gauche au centre droit. Il y aurait lieu de distinguer d’ailleurs plusieurs sous-catégories, celle des hommes qui ont rectifié la position en cours de mandat (type Maurice Bokanowski, Charles Leboucq et Louis Puech), celle des hommes qui ont définitivement franchi le pas au moment de l’élection (type Joseph-Louis Bonnet, devenu sur le tard avocat du rapprochement entre radicaux et républicains nationaux) et celle des hommes qui avaient franchi ce même pas avant l’élection (type Georges Boucheron). Comme on le verra un peu plus tard, le cas Ernest Billiet est encore plus complexe.
27Le point établi, on aurait tort d’examiner le phénomène comme un simple phénomène de glissement d’un radicalisme parisien lié aux groupes de pression en direction du centre droit, ou, pire encore, comme une espèce de dérive qui partirait des surenchères libérales d’un Yves Guyot pour aboutir au « néo-radicalisme » façon Bernard Lafay ou Georges Laffargue de la Quatrième République. Étalé sur une période couvrant au moins quatre générations politiques, le processus s’inscrit, en effet, dans une histoire régulièrement recommencée. En d’autres termes, cette gauche républicaine proche des intérêts de la petite entreprise et de la boutique, a manifesté une belle vitalité, remplissant, jusqu’à l’extrême fin de la Troisième République, le rôle de réservoir de forces et de lieu permanent d’initiatives. On est aux antipodes d’une évolution de type linéaire.
28Pour apprécier correctement la signification de cet ensemble d’itinéraires, il est donc nécessaire de prendre en compte d’autres aspects de la réalité. Trois d’entre eux ont paru plus particulièrement révélateurs.
291/ Les glissements et les reclassements évoqués plus haut obéissent à une logique de portée plus générale, c’est-à-dire, si l’on y réfléchit bien, à une logique d’attraction centriste. Au fond, tout s’est passé comme si l’établissement de relations privilégiées entre les groupes de pression – les groupes de défense du petit commerce au premier chef – et certains élus avait poussé ces élus à emprunter la voie de la modération politique et à se rapprocher progressivement de la ligne idéale du centre.
30Même si le phénomène a revêtu une ampleur bien plus limitée, les reclassements type Louis Puech ou Maurice Bokanowski ont eu aussi leurs pendants à droite, différents élus issus des rangs de l’Action libérale populaire ou des ligues nationalistes du début du siècle ayant eux-mêmes fait marche vers le centre droit. Sans trop empiéter sur la part qui revient au hasard, force est de constater que plusieurs de ces personnalités ont été à la fois des familiers des déjeuners des groupements politico-économiques et des membres actifs du Comité extraparlementaire du commerce de détail. Plusieurs exemples viennent aussitôt à l’esprit, celui d’un Ernest Billiet, celui d’un Louis Dausset, celui d’un Emmanuel Evain, celui d’un Barthélémy Robaglia, celui d’un Louis Rollin, pour limiter l’énumération à des cas déjà rencontrés. L’itinéraire d’un Ernest Billiet – de la droite catholique au centre droit modéré, avec un passage par le radicalisme valoisien – a quelque chose de réellement exceptionnel. En revanche, on peut tenir pour caractéristique la trajectoire d’un Louis Rollin, collaborateur du député conservateur nationaliste Louis Auffray, jeune militant de l’Action libérale populaire, attiré par le monde des ligues, devenu au fil des années une sorte de sage de la grande famille modérée parisienne. Membre dès l’avant-guerre de la Fédération des républicains démocrates de la région parisienne, Louis Rollin est élu député en novembre 1919. Inscrit au groupe de l’Entente républicaine démocratique, il prend place, très vite, au sein de la minorité du groupe, c’est-à-dire parmi les éléments les plus ouverts à une coopération avec le centre et le centre gauche. Réélu au printemps 1924, Louis Rollin siège à compter de la législature 1924-1928 dans les groupes de centre droit liés à l’Alliance républicaine démocratique9.
312/ Prendre acte de l’évolution d’une frange importante du radicalisme parisien vers des positions politiques de plus en plus modérées ne doit pas conduire à méconnaître les aspects originaux de leur démarche, y compris dans la façon de défendre les intérêts du petit commerce et de chercher à assurer son avenir.
32Dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, la période-charnière des années précédant la guerre de 1914-1918 est tout particulièrement éclairante. L’accumulation des problèmes posés par l’aboutissement, désormais inéluctable, des projets d’impôt sur le revenu, notamment, et l’ouverture de plusieurs dossiers sensibles ont contraint en effet les représentants de la famille radicale (au sens large de l’expression) à renouveler leur discours et à préciser leur programme sur l’ensemble des questions touchant à l’organisation du commerce10.
33Du point de vue de l’histoire des liens noués entre les élus nationaux et le monde des groupes de pression, trois aspects méritent d’être plus spécialement mis en valeur.
34La première grande affaire a été celle de la modification des règles concernant les baux commerciaux et la reconnaissance de ce qu’on a appelé la « propriété commerciale ». La législature 1910-1914 marque en effet ici un tournant décisif. En d’autres termes, on peut dater de l’année 1913 le véritable coup d’envoi d’une bataille parlementaire longue d’un bon quart de siècle, le vote de la loi du 1926 devant être considéré comme une péripétie, une péripétie d’une très grande importance du point de vue juridique certes, mais une péripétie quand même. Ajoutons que cette histoire est inséparable de l’histoire des groupes de pression en charge de la défense des intérêts du petit commerce, de celle du Comité extraparlementaire du commerce de détail tout spécialement.
35Les élus de la mouvance radicale n’ont pas été les seuls à épouser une cause extrêmement populaire dans le monde de la boutique. À l’extrême gauche, un certain nombre de députés socialistes – Jacques Lauche et Jean-Baptiste Lavaud, députés du XIe arrondissement, par exemple – ont saisi ce qui constituait une excellente occasion de manifester la sympathie de la SFIO à l’égard des « petits » et d’ébranler les conceptions traditionnelles en matière de droit de propriété. À droite, Georges Berry a tout de suite compris où se situait son devoir de champion attitré de la défense des commerçants parisiens. Le tenace député du IXe arrondissement a ainsi ouvert un chemin qui sera très fréquenté par les parlementaires modérés au lendemain de la guerre de 1914-1918, un Emmanuel Evain ou un Louis Rollin campant désormais sur des positions très proches de celles d’un Charles Leboucq ou d’un Louis Puech. Il n’en reste pas moins que les républicains de gauche radicalisants, les radicaux et les socialistes indépendants ont été à la pointe du combat, en particulier au cours de la phase initiale. Louis Puech a présidé le grand meeting organisé au Trocadéro, le 10 novembre 1913, par la Fédération Maus et une soixantaine de groupements patronaux. Les députés radicaux Charles Deloncle et Georges Deplas, familiers du monde des groupes de pression, ont déposé, en juillet 1913, l’une des premières propositions de loi allant dans le sens des revendications du « Comité de défense de la propriété des fonds de commerce ». Immédiatement après la guerre, le plus ardent défenseur de l’idée de propriété commerciale est un socialiste indépendant, Arthur Levasseur, fondateur, en 1918, du Journal des locataires11.
36La vigueur d’un pareil engagement ne s’explique pas seulement par des raisons de fond, d’ordre technique ou d’ordre doctrinal. Il convient de faire place également, en effet, à un ensemble de motivations de caractère plus proprement politique. On voit bien, tout d’abord, que les combats menés en faveur de la propriété commerciale ont permis aux élus radicaux de resserrer les liens noués avec les dirigeants de la Fédération Maus, très impliqués dans ces diverses opérations. En deuxième lieu, l’historien est en droit de s’interroger sur les hasards du calendrier, c’est-à-dire sur les ravages provoqués, au cours de l’hiver 1911-1912, par l’affaire des boulangeries et boucheries municipales – une sale affaire, qui avait fourni à la droite parisienne une excellente occasion de dénoncer les complaisances du parti radical à l’égard de la SFIO et des thèses « collectivistes » – et la nécessité de reprendre l’initiative.
37Mais le plus important est sans doute que les radicaux et leurs alliés ont joui d’une liberté de manœuvre supérieure à celle des élus conservateurs ou modérés, dans les premiers temps de cette longue et difficile bataille juridique et politique tout au moins. L’embarras relatif des députés et des sénateurs de la droite parisienne tenait à la fois à des raisons de nature idéologique (la crainte de porter atteinte, même de façon indirecte, au droit de propriété) et à la pression exercée par les Chambres de propriétaires, fortes de leur réseau de comités de quartiers, de l’appui de la Chambre syndicale des entrepreneurs de maçonnerie et de la qualité des relais installés dans la bourgeoisie des professions juridiques (avocats et notaires). Ce puissant lobby de la « propriété bâtie » pouvait compter sur la sympathie, plus ou moins agissante, de plusieurs conseillers municipaux représentants les arrondissements les plus huppés du centre et de l’ouest parisiens. Depuis le tournant du siècle, il existait d’ailleurs tout un système de relations de bon voisinage entre les différents états-majors de la famille républicaine progressiste – celui de la Ligue des contribuables et celui de l’Union libérale républicaine de bâtonnier Barboux, tout spécialement – et l’organisation nationale des unions de la propriété bâtie (organisation dont la Chambre des propriétaires parisiens constituait un des plus beaux fleurons). Député progressiste du XVIe arrondissement, président de l’Union du commerce et de l’industrie pour la défense sociale, Paul Beauregard était un familier des congrès tenus chaque année par les unions12.
38Un deuxième terrain de combat de prédilection des parlementaires de la famille radicale a été celui de la lutte pour la suppression des octrois. Il s’agissait d’une vieille revendication. Il s’agissait aussi d’une affaire assez embrouillée, dans la mesure où les préférences doctrinales (la cause de la libre circulation des marchandises) ne faisaient pas forcément bon ménage avec la nécessaire prise en compte des contraintes budgétaires dans le cadre municipal. Il n’en reste pas moins que cette question épineuse a pris un tour politique nouveau avec la constitution au début de l’année 1912 – c’est-à-dire au moment même où les radicaux parisiens attachés à la défense des intérêts du petit commerce ressentent le besoin de passer à la contre-offensive – d’une Ligue nationale de défense du commerce de l’alimentation, de l’industrie et de la production agricole13. Animée par un certain Gilles Normand, alors collaborateur du Journal, cette ligue a rallié à sa cause plusieurs parlementaires du côté radical et du côté républicain socialiste principalement, et trouvé de précieux appuis dans les réseaux gravitant autour du CRCI. Après la guerre de 1914-1918, Gilles Normand s’est de nouveau lancé dans la bataille avec de plus vastes ambitions et, semble-t-il, de gros moyens. En 1920, est apparue ainsi une revue assez luxueuse, La France active, liée à l’union des entreprises modernes d’un certain Gustave Rabiet, adjoint au maire du XIIe arrondissement. Les fonctions de rédacteur en chef de la revue étaient assurées par le sénateur de la Seine Charles Deloncle, membre de la commission du commerce de la Haute Assemblée et membre, très influent, de l’état-major du Comité Mascuraud. Quelques années plus tard, en 1927, Gilles Normand reconstitua la ligue de 1912 sous le nom de Ligue populaire contre les octrois. Parallèlement, furent créés, à la Chambre des députés et au Sénat, des groupes pour « la suppression des octrois ». Charles Deloncle accepta de présider l’amicale du Palais du Luxembourg.
39On aurait tort d’oublier enfin, même s’il faut faire la part d’une certaine rhétorique de tonalité à la fois gambettiste et solidariste, l’attention portée aux questions sociales, c’est-à-dire aux questions de formation générale et professionnelle, de prévoyance, de mutualité et de coopération, ainsi qu’à la question de participation éventuelle des employés aux bénéfices réalisés par l’entreprise. Il n’y a pas lieu de s’attarder ici sur un discours commun à la plupart des radicaux du début du siècle. Mais il vaut la peine de noter que les élus parisiens spécialisés dans la défense de la petite industrie et du petit commerce ont été souvent très diserts sur cet ensemble de sujets. Mention doit être faite, de ce point de vue, des activités du Comité républicain du travail, une organisation créée en 1908 dans le but de réfléchir à la question de « l’union du capital et du travail » et d’œuvrer, de manière concrète, comme « lieu de confraternité et de solidarité ». Louis Puech avait accordé un soutien au Comité dès l’origine, à l’instar de quelques autres parlementaires parisiens, Théodore Steeg et René Viviani par exemple. À la veille de la guerre de 1914-1918, le même Louis Puech, porte-parole attitré des intérêts du commerce de détail, était salué comme « guide » du Comité par les dirigeants eux-mêmes de l’association14.
403/ Un dernier aspect digne d’attention concerne le système d’articulation entre les réseaux politiques, organisés ou semi organisés, et les groupes de pression. La famille radicale – l’aile modérée de la famille radicale pour être tout à fait précis – présente en effet ici une originalité incontestable.
41Comme on a déjà eu l’occasion de le noter au début de l’étude, l’élément-clef du dispositif mis en place dans les premières années du siècle a été le Comité républicain du commerce et de l’industrie. Ce groupement politico-économique a fonctionné, durant toute la seconde moitié de la Troisième République, comme une structure-pont permettant à la fois de maintenir les liaisons et d’opérer les ajustements nécessaires à la poursuite des deux objectifs initiaux (la prise en charge d’un certain nombre d’intérêts économiques et sociaux, la sauvegarde de quelques grands repères indispensables au développement de la vie démocratique). Il convient d’ajouter que le CRCI est resté au centre d’une nébuleuse de groupements d’intérêts et de groupements d’affinités, au sein de laquelle on peut distinguer des organisations alliées (l’Union des intérêts économiques et, à l’origine tout au moins, le Comité de l’alimentation parisienne), les associations jumelles (tels le Cercle républicain, fondé en 1907 par Alfred Mascuraud et Lucien Prévost, et, dans un genre assez différent, l’Association gambettiste) et les simples « filiales » (l’Office républicain de 1908-1909 ou l’Union républicaine des petits commerçants, industriels et agriculteurs de France).
42Le CRCI était une organisation nationale implantée sur l’ensemble du territoire métropolitain (en théorie tout au moins), dans les colonies et à l’étranger. Il n’en reste pas moins que le comité fondé par le futur sénateur de la Seine Alfred Mascuraud avait d’abord tissé sa toile dans la région parisienne, jetant peu à peu les bases d’une véritable puissance, avec son réseau d’élus municipaux des communes de banlieue, de maires et de maires-adjoints des arrondissements parisiens. Plusieurs parlementaires de la Seine siégeaient d’ailleurs dans les instances de direction du CRCI. En dehors de Mascuraud lui-même, sénateur de 1905 à 1926, on peut citer, pour la seule période de l’Entre-deux-guerres, les noms de Maurice Bokanowski (membre du conseil de direction), de Charles Deloncle (membre du bureau, président de la commission d’agriculture) et de Henry Paté (membre du conseil de direction).
43Surtout, le CRCI pouvait prendre appui sur une véritable amicale parlementaire composée de très nombreux élus de Paris et de la banlieue : adhérents du Comité, membres du Cercle républicain – présidé, rappelons-le, par Lucien Prévost, maire du IIe arrondissement —, collaborateurs de journaux liés notoirement à l’organisation (Le Radical, La France des années précédant la guerre de 1914-1918, L’Avenir du début des années vingt) et d’habitués des dîners mensuels. Sans prétendre à l’établissement d’une liste exhaustive, il convient de faire mention ici des noms des sénateurs Léon Barbier, Ernest Billiet, Louis Dausset, Auguste Gervais, Raphaël-Georges Lévy, Paul Magny, Adolphe Maujan (directeur du Radical) et Paul Strauss, ainsi que des députés Joseph-Louis Bonnet (très proche de Mascuraud dans les premiers temps du CRCI), Adolphe Chéron, Jean Fabry, Adolphe Messimy, Hector Molinié, Alfred Nomblot et Louis Puech. Louis Puech appartient au comité directeur du Cercle républicain dès l’origine. Paul Strauss, familier des réunions et des agapes du CRCI, acceptera de présider l’association des amis d’Alfred Mascuraud après la mort du patriarche. La plupart de ces personnalités sont des radicaux, des ex-radicaux ou des républicains de gauche ayant longtemps pratiqué la double appartenance Parti radical valoisien – Alliance républicaine démocratique. On notera toutefois la présence de quelques modérés de plus stricte obédience, un Jean Fabry ou un Raphaël-Georges Lévy, par exemple.
44On complétera par deux observations touchant de façon directe au sujet.
45En ce qui concerne le système de liaisons entre les parlementaires et les groupes, il importe de noter que de nombreuses personnalités proches du CRCI ont également joué un rôle éminent au sein des associations ou des institutions du monde économique. Alfred Mascuraud avait donné l’exemple, en participant, au début du siècle, à la réactivation des groupements d’inspiration libre-échangiste. Le sénateur Léon Barbier a présidé durant une dizaine d’années le Comité national des conseillers du commerce extérieur. Le sénateur Gervais a animé le Comité d’action républicaine aux colonies. Maurice Bokanowski crée, en 1926, une sorte de club de réflexion, l’Union pour le franc, qui semble avoir entretenu d’étroites relations avec le Redressement français d’Ernest Mercier. Membre de diverses associations agricoles, président de la Chambre d’agriculture de la Seine, Alfred Nomblot est le principal porte-parole de l’influent lobby des horticulteurs et pépiniéristes de la banlieue parisienne.
46Du point de vue politique, le réseau des élus du Comité Mascuraud se distingue par son attachement aux formules de la « concentration républicaine » et au maintien d’un minimum de solidarité entre la famille radicale et la mouvance des républicains dits de gauche. On fait bien sûr d’abord allusion à l’ensemble du système de connivences et de passerelles reliant l’aile droite du radicalisme valoisien et l’aile gauche de l’Alliance républicaine démocratique. Mais on pense plus précisément aux diverses tentatives pour préserver les chances du centre gauche et échapper à la logique d’un nouvel affrontement droite-gauche, c’est-à-dire à une logique exerçant des contraintes de plus en plus fortes à Paris et en banlieue au fil des consultations de l’après-guerre. Un certain nombre de parcours – celui du sénateur Ernest Billiet ou celui du député Henry Paté par exemple – nécessiteraient d’être examinés à la lumière de ce type de motivations. Mais l’entreprise la plus riche d’enseignements pour le présent propos est sans doute celle qui a abouti, à l’automne 1924, à la constitution du groupe de l’Union démocratique et radicale du Sénat. Cette Union, qui a existé jusqu’à la fin de la Troisième République, apparaît en effet comme un véritable prolongement parlementaire du Comité Mascuraud. Venus de la Gauche démocratique (Charles Deloncle et Paul Strauss en particulier) ou de l’Union républicaine (Louis Dausset), les membres et les amis du CRCI représentant le collège des grands électeurs de la Seine jouèrent un rôle capital dans l’opération. Faisant figure d’inspirateur et de caution politique et morale, Paul Strauss accepta de laisser la présidence du groupe à Charles Chaumet, successeur de Mascuraud à la tête du CRCI. Le même Paul Strauss présida les réunions de la nouvelle formation parlementaire durant la période où Charles Chaumet remplit les fonctions de ministre du commerce dans le gouvernement de Paul Painlevé.
*
47On terminera cette brève étude en invitant à examiner les choses sous leur autre aspect, c’est-à-dire à réfléchir sur la place des groupes de pression – de l’engagement au sein de ces groupes plus précisément – dans la carrière des élus qui ont été associés de manière très étroite à leur action. Il existe un grand risque, en effet, d’accorder une importance excessive à cette forme d’engagement et aux liens tissés dans ces cadres.
48L’appui des associations, des associations de défense du petit commerce en particulier, était à juste titre considéré comme un excellent atout politico-électoral. Mais les sympathies acquises dans le milieu de ces organisations en tout genre n’ont jamais constitué une assurance contre la défaite, la liste étant même fort longue des élus – d’Alexis Muzet à Henry Paté, en passant par Arthur Levasseur et Louis Dubois – qui ont connu l’échec en dépit de l’éminente position qu’ils occupaient à l’intérieur de tels réseaux. On sait, au demeurant, que la puissance de l’UIE et la multiplicité de ses ramifications dans la région parisienne ont été d’un maigre secours dans la carrière d’Ernest Billiet, l’entreprenant maire d’Asnières ayant perdu son siège de sénateur de la Seine au terme d’un unique mandat et ayant été dans l’incapacité de conquérir, en 1936, la circonscription législative naguère tenue par son ami Bokanowski. De même, l’influence des groupes de pression et de leurs affidés n’a pas toujours permis, loin s’en faut, d’imposer des candidats venus d’ailleurs. L’opération a été couronnée de succès dans le cas de Victor Constant, dirigeant national de la Confédération des groupements commerciaux et industriels, battu dans son département de la Haute-Loire en 1924, repêché dans le département de la Seine d’abord comme conseiller municipal de Paris (1929), puis comme sénateur (1938). Mais on pourrait faire état de nombreux exemples allant dans le sens contraire. Ancien député de la Loire, ancien sous-secrétaire d’État, président tout à la fois de la Fédération des industriels et commerçants français (Fédération Lebon) et de l’Union du commerce et de l’industrie pour la défense sociale, Claude-Joseph Gignoux ne parvient pas à se faire élire député de Paris en 1936.
49Sur un plan un peu différent, on voit bien que la réputation d’« ami » et de « défenseur » du petit commerce parisien a pesé lourd dans l’orientation de nombreuses carrières. Les Parisiens, les hommes proches du Comité extraparlementaire en particulier, ont ainsi progressivement augmenté leurs chances d’occuper certains postes de pouvoir, au sein des commissions (la présidence de la commission du commerce) ou dans les équipes ministérielles (le portefeuille du commerce, détenu durant l’Entre-deux-guerres par Louis Dubois, Maurice Bokanowski et Louis Rollin). Il est difficile de comprendre certains parcours, celui d’un Louis Rollin par exemple, sans faire référence à ces relations et à cette image de marque.
50Il reste que la plupart de ces porte-parole attitrés du négoce et de la boutique ont fait de petites carrières, sans commune mesure bien souvent avec le zèle déployé et l’entregent supposé. On est même en droit de se demander si l’existence de liens trop affichés avec le monde des groupes de pression n’a pas fini par nuire, ou en tout cas à constituer un obstacle à l’aboutissement dans la course aux honneurs. La question se pose en particulier pour les radicaux proches de la Fédération Maus, le sénateur Deloncle ou les députés Louis Puech et Henry Paté, par exemple. En définitive, le poids grandissant des associations et des amicales tournées vers la défense des intérêts catégoriels a contribué à « provincialiser » la vie politique parisienne, au centre gauche et au centre droit de l’échiquier parlementaire tout spécialement.
Notes de bas de page
1 Il n’y a pas lieu de présenter ici une bibliographie d’ensemble sur le rôle des groupes de pression sous la Troisième République. Signalons deux travaux récents.
– Pour la période 1870-1900, la synthèse consacrée par Jean Garrigues à La République des hommes d’affaires, Paris, Aubier, 1997, 432 p., en particulier pour le « lobby du libre échange ».
– Pour la genèse des groupements patronaux, la thèse de Joël Dubos : Aux origines du syndicalisme d’action patronale : André Lebon et la Fédération des industriels et des commerçants français de la création en 1903 à la Première Guerre mondiale, Paris X-Nanterre, 1249 p., notamment p. 561-658, très riches sur le milieu parisien de la fin du XIXe siècle et du début du siècle.
2 Un autre membre de la Chambre de commerce figure dans la présente série. Il s’agit de Charles Dietz-Monnin, représentant à l’Assemblée nationale de 1871, élu sénateur inamovible en 1882.
3 La fusion avec l’UCIDS a été opérée au cours de l’été 1902.
4 On a tenté nous-mêmes de proposer une esquisse de définition des groupements politico-économiques dans divers travaux. Voir surtout : « Les élites économiques et la naissance des formations politiques organisées : l’exemple des républicains modérés (1880-1903) », Les élites fin de siècle (textes réunis par Sylvie Guillaume), Bordeaux, 1992, 224 p., p. 141-155.
5 Louis Dubois fut également l’un des principaux dirigeants de la Fédération républicaine durant les années vingt.
6 Signalons aussi la présence d’un réseau proche de l’Association de défense des classes moyennes fondée avant la guerre de 1914 par Maurice Colrat. Deux élus de la Seine en sont issus : Raoul Calary de Lamazière et Charles de Lasteyrie.
7 Le journal Le Commerçant, publication officielle de la Fédération Maus fournit une masse considérable d’informations sur la vie du Comité. Son histoire est inséparable du long combat mené en faveur de la « propriété commerciale ». On reviendra longuement sur ce point capital.
8 Cette question a été totalement renouvelée par la thèse de Jean Ruhlmann. Cf. Jean Ruhlmann, L’identité et la défense des classes moyennes françaises du Front populaire à la guerre, IEP de Paris, 1994, 1175 p. Rappelons que Joseph Rous, député socialiste des Pyrénées-Orientales, a été à l’origine de la constitution d’un Groupe parlementaire de défense du petit et moyen commerce en juin 1936. Signalons le rôle-clef de Jean Garchery, député de Paris de 1924 à 1928 et de 1932 à 1940, rallié à la SFIO au début de la législature 1936-1940.
9 Louis Rollin a été mêlé, à l’automne 1922, à la tentative visant à créer une Union républicaine et sociale, nouveau groupe parlementaire réunissant les éléments les plus modérés de l’Entente républicaine démocratique. Il fit son entrée au comité directeur du PRDS (Alliance démocratique) à la veille des élections de 1924.
10 Sur toute cette période des années d’avant-guerre, on trouvera une foule de renseignements dans les colonnes du quotidien parisien La France. Charles Leboucq et Louis Puech écrivaient de façon régulière dans cette feuille de tendance radicale modérée.
11 Au sein de l’équipe du Journal des locataires, on note pour l’année 1918, la présence des députés socialistes Paul Aubriot, Jacques Lauche, Pierre Laval et Lucien Voilin, tous élus de la Seine.
12 On se reportera à la collection de La Chambre des propriétaires, organe officiel de la Chambre syndicale des propriétaires immobiliers de la Ville de Paris. Parmi les élus proches de ce très influent groupe de pression, citons également Auguste Failliot.
13 L’un des principaux responsables de la Ligue était le publiciste Robert Louis, proche collaborateur du sénateur Mascuraud et futur membre, au tournant des années vingt et des années trente, de l’appareil du Parti radical. Le modéré Camille Fernand-Laurent a été également mêlé à ce combat.
14 Le Comité organisait également des déjeuners mensuels. Un de ses principaux animateurs était le publiciste Gustave Fabius de Champville, très active figure du radicalisme parisien.
Sur Louis Puech, voir le journal La France, numéro en date du 21 mai 1912. Signalons aussi la présence du futur député de Paris André Payer.
Auteur
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Gilles Le Béguec
Professeur à l’Université Paris X-Nanterre
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