Les parlementaires de la Seine et le journalisme
p. 101-116
Texte intégral
1Par nature les relations entre les parlementaires et la presse sont fort complexes. Députés et sénateurs utilisent les journaux, diffuseurs de notoriété, pour populariser leur personne et leur programme auprès des électeurs ; mais aussi, en complément indispensable de leurs discours à la tribune des Chambres et de leurs votes, pour exercer, hors du Parlement, une pression sur le pouvoir exécutif et sur les administrations, ainsi que pour entretenir les mille intrigues et campagnes sur quoi se fonde une part essentielle du jeu politique. Les journalistes ont besoin des élus du peuple pour personnaliser la présentation de l’actualité politique et les commentaires, amicaux ou hostiles, dont ils la colorent pour leurs lecteurs. De cette complexité fonctionnelle naît l’ambiguïté de ces relations entre le deuxième pouvoir et le « quatrième » : elles relèvent à la fois de la complicité et du rapport de force.
Remarques préliminaires
L’information parlementaire
2Sous la Révolution et après 1814, malgré les limitations préventives ou répressives que les gouvernements de la Restauration au Second Empire mirent à leur publication, les débats parlementaires occupèrent une place dominante dans les colonnes des journaux : outre leur intérêt évident pour les lecteurs, ils fournissaient une copie abondante et peu coûteuse. La croissance des formats puis celle de la pagination à la fin du XIXe siècle réduisirent certes l’ampleur relative des comptes-rendus, discours et échos de la vie parlementaire au profit d’autres domaines d’intérêt mais malgré cette diversification progressive des contenus sous la Troisième République, le Parlement resta jusqu’en 1940 le cœur de la vie politique et donc la source première de l’information politique diffusée par les journaux. Les élections législatives rythmaient cette actualité et l’importance de leurs enjeux inspirait tous les secteurs du journalisme politique. Le monde des journalistes politiques, éditorialistes, chroniqueurs, courriéristes ou échotiers, accrédités ou non auprès des Chambres, et celui des députés et des sénateurs entretenaient entre eux des relations permanentes et quasi familières.
L’information électorale
3Sur le terrain, dans les circonscriptions électorales, le journal était un instrument politique indispensable. Les meetings, conférences, cérémonies diverses, voire la correspondance assuraient bien un contact direct mais ponctuel entre l’élu ou le candidat et les électeurs. La presse locale, elle, en maintenait la permanence ; elle pouvait amplifier la propagande et entretenir la polémique. Pendant les campagnes électorales, les affiches, les tracts, les réunions ne suffisaient pas : seul le journal pouvait toucher l’électeur dans l’intimité de son foyer ou dans le cadre convivial du cercle ou du café.
4Sous la Troisième République le scrutin d’arrondissement qui fut la règle, sauf en 1885, en 1919 et en 1924, contribuait à multiplier les journaux locaux quotidiens dans les régions les plus urbanisées, tri – bi – ou simplement hebdomadaires dans les zones plus rurales. Rares étaient les circonscriptions où ne s’affrontaient pas deux ou trois feuilles de tendances opposées. Lorsqu’un candidat ne pouvait s’appuyer sur un organe local existant, il créait quelques semaines avant le scrutin un périodique électoral1, sorte de tract périodique ; on diffusait aussi gratuitement des exemplaires des journaux départementaux ou régionaux qui augmentaient alors régulièrement leur tirage. On est surpris de constater l’extrême vigueur de la presse locale dès la fin du Second Empire ; elle trouva son apogée avant 1914. Après la Grande Guerre, les éditions locales des « grands » journaux régionaux tuèrent bien des quotidiens dans les agglomérations moyennes, mais le nombre des périodiques politiques à périodicité hebdomadaire ou bimensuelle resta très élevé : on en comptait quelque 1 200 en 1914 et encore entre 5 ou 600 en 1939 pour quelque 100 aujourd’hui.
5Le financement de ces feuilles d’arrondissement était souvent bien difficile. Si certaines, héritières des journaux d’annonces non politiques et souvent propriété de leurs imprimeurs, vivaient en général dans l’aisance, leurs propriétaires répugnaient à les compromettre dans les querelles électorales, sauf à les « louer » à un candidat pendant sa campagne. Les candidats de droite et modérés trouvaient assez facilement des fonds parmi les notables locaux pour combler leurs déficits. À gauche, le zèle des militants compensait, vaille que vaille, l’impécuniosité des candidats. Les partis politiques et, pour l’Entre-deux-guerres, les organisations patronales finançaient ces journaux électoraux. Souvent aussi, l’intérieur trouvait les moyens rédactionnels ou financiers d’aider les candidats gouvernementaux. À Paris, les feuilles électorales d’arrondissement étaient bien plus rares qu’en province ; dans la banlieue, l’absence d’études d’ensemble et la rareté des monographies ne permettent pas d’apprécier leur nombre et leur influence, sauf à estimer qu’elles étaient plus nombreuses qu’intra muros.
6On a souvent opposé les journaux « d’information » à grand tirage et les feuilles « d’opinion » à faible tirage. La clientèle des premiers était par nature hétérogène socialement et politiquement, et de ce fait, ils devaient aborder la politique avec plus de prudence. Les lecteurs des seconds, organes d’une tendance politique bien déterminée, étaient, électoralement parlants, plus homogènes. L’évolution du marché de la presse à travers toute la Troisième République a renforcé la puissance des premiers à Paris avec les « quatre grands », le Petit Parisien, le Petit Journal, le Matin, le Journal, qui en 1914 assuraient 75 % du tirage des quelque 80 quotidiens parisiens et en 1939, avec Paris Soir, le Petit Parisien, le Journal et le Matin, encore 60 %. Mutatis mutandis, il en alla de même en province où les grands régionaux ne cessèrent d’élargir leur audience et leur zone de diffusion en multipliant dès le début du XXe siècle leurs éditions locales. Ces grands vaisseaux avaient certes des tendances politiques avérées, mais ils ne pouvaient servir de moniteurs électoraux que pour des coalitions très larges et non pas pour des candidatures individuelles : l’essentiel du combat électoral était mené par la flottille des journaux locaux.
Un échantillon trop étroit
7Cette étude ne prend en compte qu’une frange limitée du monde des journalistes de la Troisième République puisqu’elle néglige, a priori, ceux qui n’ont pas éprouvé la tentation d’affronter des élections législatives. Sont donc, hors de l’échantillon et pour ne citer que quelques-uns des patrons de presse : Janicot, Laurentie, Villemessant, About, Vacquerie, Édouard Hervé, Portalis, Veuillot, Arthur Meyer, Hector Pessard, Vallès, Bunau-Varilla, Eugène et Henri Letellier, Marinoni, les frères Simond, Gustave Hervé, Calmette, Bailby, François Coty (dégoûté par l’échec de sa campagne électorale en Corse), Pierre Guimier, Léon Rénier, Gustave Téry, Jean Prouvost...
8De même les grands chroniqueurs de la presse parisienne et plus tard les grands reporters n’ont jamais tenté d’utiliser leur célébrité pour affronter les électeurs. Leur métier était assez passionnant et bien rémunéré pour satisfaire leurs ambitions et offrait dans la littérature ou le théâtre des débouchés tout naturels. Zola, passé du journalisme au roman, n’a jamais sollicité que les suffrages des Académiciens français. À plus forte raison la masse des tâcherons du métier se tenait à l’écart des élections.
9Ne prenant en compte que les élus de la Seine, la présente étude occulte aussi une part importante des relations entre les parlementaires et le journalisme. Pour bien des journalistes, la « montée » à Paris après des débuts dans la presse de province marquait la réussite d’une carrière : une fois acquise la notoriété dans le journalisme parisien, ils pouvaient la monnayer par des piges, correspondances ou chroniques dans les organes des départements. Pour les politiciens, la recherche d’une élection dans une circonscription de la Seine ne fut à partir des années quatre-vingt que rarement l’aboutissement d’une carrière. Alors que sous le Second Empire et dans les premières années de la Troisième République, une élection dans la Seine donnait aux élus de l’opposition une notoriété politique nationale ; dès les années quatre-vingt cinq, les députés et les sénateurs recherchèrent beaucoup plus à s’enraciner dans une circonscription provinciale où ils pouvaient mieux assurer la stabilité et la durée de leur mandat parlementaire. L’instabilité relative de l’électorat réduisait l’attrait des candidatures dans la capitale. Aussi bien les grands journaux populaires comme les organes « d’opinion » parisiens avaient une vocation nationale et trouvaient une part importante de leurs lecteurs en province : ils n’étaient que de médiocres auxiliaires pour une candidature à Paris même.
10Beaucoup des patrons de presse et des grands journalistes parisiens qui furent tentés de trouver au Parlement le moyen d’accroître leur puissance ou de devenir ministre, se firent élire en province. Ainsi, les patrons du plus grand groupe de presse français, le Petit Parisien : le fondateur Jean Dupuy (1844-1919), plusieurs fois ministre, fut sénateur des Hautes-Pyrénées de 1891 à sa mort ; son fils Paul (1878-1927) fut député de 1902 à 1910 à Toulouse avant de remplacer son père comme sénateur ; un autre fils Pierre (1846-1968) fut élu en Gironde de 1902 à 1924, exceptionnellement à Paris (1924-1928) puis dans les Indes françaises (1932-1940) ; son gendre François Arago choisit les Alpes-Maritimes (1903-1910 puis 1914-1924). Adrien Hébrard (1833-1914), patron du Temps, le plus influent des journaux de la République, fut élu dans la Haute-Garonne et son frère Jacques (1841-1917) fut sénateur des Indes françaises puis de la Corse. Émile Mireaux, leur successeur, représenta les Hautes-Pyrénées ; Charles Prevet, patron du Petit Journal, la Seine-et-Marne ; Charles Humbert du Journal, la Meuse ; Paul de Cassagnac de l’Autorité, le Gers ; Drumont de la Libre Parole, Alger ; Louis-Dreyfus de l’Intransigeant, la Lozère ; Perchot du Radical, les Basses-Alpes ; Lautier de l’Homme libre, la Guyane. Louis Loucheur (1872-1931) qui avait joint le Petit Journal à son groupe de presse fut l’élu du Nord et le repreneur de ses journaux Raymond Patenôtre (1900-1951) représenta la Seine-et-Oise, comme aussi Maurice Colrat de l’Opinion ; Jean Hennessy patron de l’Œuvre fut l’élu de Cognac ; Henri Bérenger patron de l’Action puis du Siècle puis de Paris Midi fut sénateur de la Guadeloupe ; Henri de Jouvenel rédacteur en chef du Matin puis inspirateur de l’Œuvre le fut de la Corrèze... La province fut aussi le refuge de députés journalistes menacés par les changements d’humeur de leurs premiers électeurs parisiens. Ainsi Léon Say du Journal des Débats élu à Paris en 1871 le fut ensuite en Seine-et-Oise puis dans les Basses-Pyrénées ; Clemenceau directeur alors de la Justice quitta la capitale pour le Var en 1885 ; Gérault-Richard de la Petite République partit de même pour la Guadeloupe en 1902 ; Henri Maret du Radical pour le Cher en 1885 ; Arthur Ranc de la République Française pour la Corse ; Spuller du même journal pour la Côte-d’Or en 1903 ; Léon Blum pour l’Aude en 1929 ; Pierre Laval pour le Puy-de-Dôme en 1936... La plupart de ces patrons de presse contrôlaient aussi dans leur circonscription un journal électoral2. En sens inverse, le passage d’une circonscription provinciale à Paris est plus rare, liée à la poussée boulangiste à Paris pour Barrés depuis Nancy, Millevoye depuis Amiens ou à quelque péripétie personnelle comme pour Lockroy depuis Marseille ou Paul Reynaud depuis les Basses-Alpes. Les allers-retours comme ceux d’Alfred Naquet, de Marcel Déat ou de Paul-Boncour furent beaucoup plus rares.
Deux mondes voisins
Les journalistes en marge de la politique
11Une boutade, souvent reprise par les humoristes, constate que la presse et le Parlement sont les deux seules professions « libérales » qui n’exigent aucun diplôme préalable. Le journalisme ne s’est que très lentement professionnalisé dans le courant du XIXe siècle3 et il est resté au XXe pour l’essentiel un métier ouvert à ses deux bouts : sous la Troisième République, comme encore bien souvent de nos jours, on entrait dans le journalisme par occasion autant que par vocation et selon l’axiome bien connu il « menait à tout à condition d’en sortir » ; à tout, c’est-à-dire à la politique, aux affaires ou à la littérature. La multiplication des titres et l’augmentation de la pagination ouvrait un abondant marché de l’emploi aux jeunes diplômés de l’enseignement secondaire ou supérieur : ils pouvaient espérer trouver dans le journalisme un marchepied vers une carrière plus brillante et l’occasion de pénétrer dans les coulisses du monde des notables. D’ailleurs l’écriture d’articles n’était le plus souvent qu’une activité complémentaire d’un autre engagement professionnel : par là s’explique le nombre surprenant de jeunes avocats, enseignants, universitaires, médecins qui entrèrent alors dans le journalisme en collaborateurs occasionnels et pour qui les journaux n’ont représenté qu’une étape épisodique de leur carrière. Même chez ceux qui firent du journalisme l’axe de leur vie professionnelle, les tentations de trouver d’autres sources de revenus ou d’intérêt que la seule écriture d’articles furent toujours très fortes : la première était la littérature ou le théâtre – hommes de plume, ils rêvaient de devenir des hommes de lettres – ; la seconde, les affaires – le quartier des journaux était proche de celui de la Bourse et des banques – ; la troisième, évidemment, la politique qui comme les deux autres pouvait se révéler lucrative, sans même exiger de se soumettre aux aléas d’une élection.
12Il n’est donc pas étonnant que dans le cursus des 436 parlementaires de l’étude, 224 soit 52 % recèlent une collaboration au monde des journaux mais sans qu’il soit pour autant possible d’en déduire qu’ils furent vraiment des journalistes4, ni que ceux dont le cursus ne comporte pas de référence explicite à des journaux n’eurent pas recours à eux sous le couvert d’un patronage occulte ou de l’inspiration de quelques journalistes stipendiés. Dans les faits pratiquement tous les parlementaires devaient disposer d’un relais dans la presse. Pour les leaders ou les chefs de partis, le contrôle d’un journal national était l’indispensable instrument de rayonnement, tant pour exprimer leur point de vue auprès du gouvernement et de leurs collègues que pour en élargir l’écho par les citations et les commentaires des autres journaux et/ou inspirer les feuilles sympathisantes de province.
13Reclasser en catégories les modes de collaboration des journalistes et des parlementaires relève d’un souci de clarification abstrait. Concrètement toute tentative en ce sens se heurte à l’extraordinaire diversité des carrières individuelles, aux variations des situations dans le temps et aux fluctuations des contextes électoraux. Aussi bien le monde parlementaire était-il particulièrement instable : 46 % des députés de la Troisième République ne siégèrent que pendant une seule législature et 21 % seulement durant deux. Quant aux journaux quotidiens « d’opinion », ils ont tous traversé de multiples changements d’orientation qui s’accompagnaient du renouvellement de leur rédaction politique. D’où la difficulté de dominer les effets conjugués de ces deux facteurs de désordre. Tout au plus peut-on distinguer quelques similitudes dans certains cursus et esquisser quelques modèles selon trois critères généraux : le contrôle direct d’un journal, la promotion au Parlement de journalistes ayant préalablement acquis une notoriété suffisante grâce à la presse, le recours à la presse de parlementaires pour conforter leur position politique. Ces critères sont rarement opérants : les avatars personnels ou conjoncturels viennent bousculer des situations par nature instables et soumises à tant d’aléas que l’enchevêtrement des facteurs crée plus de confusion que d’ordre. En réalité, ici plus sans doute que dans les autres professions, l’originalité de chaque carrière ne permet d’aboutir qu’à une typologie molle d’ensembles flous.
Les parlementaires – patrons de presse
14L’histoire de la propriété des entreprises de presse est pleine de mystères tant par la rareté que par l’opacité des sources disponibles. Depuis la fin du XVIIIe siècle elle est pratiquement toujours collective. La répartition des parts de leur capital, leur origine et leur évolution sont le plus souvent mal connues.
15Associés ou commanditaires finançaient les déficits des journaux mal achalandés, « croqueurs d’écus ». La recherche du profit n’était pas la motivation de ces bailleurs de fonds mais bien plutôt, comme dans une sorte de mécénat, la sympathie à une cause et/ou à une personnalité, voire l’espoir de toucher les dividendes de leur générosité en influence sur l’opinion ou l’administration ; on finançait un journal comme on aurait entretenu une danseuse ou comme on aurait subventionné une bonne œuvre5. Les journaux prospères pouvaient plus largement rétribuer leurs actionnaires, mais exigeaient aussi des capitaux importants pour financer les investissements immobiliers ou mobiliers indispensables à leur développement, pour pallier quelque crise conjoncturelle ou pour résister aux tentatives de rachat par quelques intérêts rivaux6.
16Certains patrons de presse assuraient leur autorité et sa durée par la possession d’une part importante du capital et/ou par la confiance de leurs commanditaires. Certains furent des parlementaires de la Seine à qui la direction ou la direction politique d’un journal apportait un surcroît de notoriété et d’influence auprès de leurs collègues ainsi qu’un moyen de pression sur le gouvernement mais aussi un instrument de spéculation boursière. Les avantages politiques d’une telle position étaient évidemment variables selon la notoriété du titre et celle du député ou du sénateur mais aussi selon la durée de leur présence à la tête du journal. Les directeurs politiques n’étaient pas toujours des journalistes : beaucoup n’écrivaient jamais d’articles et se contentaient de les inspirer ou de signer quelques éditoriaux. Gambetta n’écrivait pratiquement jamais et Clemenceau ne commença à le faire qu’après 1893 lorsqu’il perdit son mandat de député.
17Parfois la direction (politique) s’appuyait sur une participation directe à la propriété du journal. Léon Say possédait quelque 20 % des parts du Journal des Débats, mais il ne put empêcher le bref ralliement de « son » journal en septembre-octobre 1873 à la tentative de restauration monarchique. Gambetta avait reçu gratuitement à leur fondation la moitié des parts de la République française et de la Petite République française. Girardin dut à la France, son dernier journal acquis en 1874, son élection parisienne en 1877. Pierre Dupuy dirigeait le Petit Parisien par droit d’héritage...
18La plupart des directeurs politiques étaient simplement commandités par les vrais propriétaires. Avant la Grande Guerre, la multiplicité des titres favorisa la mobilité des postes de direction. Edmond Adam confia de 1865 à 1873 son Avenir national à Alphonse Peyrat. Louis Blanc dirigea l’Homme libre de 1876 à 1877 jusqu’à ce qu’il se fâche avec ses commanditaires. Emile Menier, député de Seine-et-Mame, permit à Yves Guyot d’entrer en politique en lui laissant diriger son Bien Public en 1876 puis son Voltaire en 1878. La liste suivante est loin de recenser tous les cas : beaucoup d’élus du peuple ne réussissaient à patronner que des feuilles éphémères et l’histoire a bien du mal à en mesurer l’importance. Clemenceau fut lui vraiment le maître de ses journaux : la Justice (1880 à 1893), l’Aurore de 1903 à 1906 (Ranc lui succéda de 1906 à 1908) puis l’Homme libre après 1913, comme Henri Rochefort à l’Intransigeant (1880 à 1908), Henri Maret au Radical de 1881 à 1904, remplacé de 1904 à 1909 par Eugène Maujan qui venait de la Lanterne (1895-1900) puis repartit au National en 1910 ; de Lanessan au Siècle de 1902 à 1909. La Petite République fut, après la mort de Gambetta, dirigée d’abord par Ranc (et Paul Bert) de 1882 à 1886 ; en 1893, par Millerand qui partit en 1898 à la Lanterne ; puis par Gérault-Richard (avec Jaurès) de 1898 à 1906. Ce dernier poursuivit une riche carrière à Messidor puis à Paris-Journal (mais élu de Paris, il partit en 1902 se faire élire à la Guadeloupe). Jules Jaluzot, député de la Nièvre avait racheté la Presse en 1891 puis la Patrie qu’il confia à Lucien Millevoye en 1895. Stephen Pichon devint, après la mort du sénateur de Seine-et-Mame Charles Prevet, directeur du Petit Journal de 1914 à 1917. Comme l’a montré J.-C. Allain, Joseph Caillaux, élu de la Sarthe, eut tout un « appareil de presse » à son service à Paris comme en province.
19À la différence des feuilles radicales ou socialistes, celles de la droite modérée ou catholique répugnaient à confier leur direction à des parlementaires. Le scrupule ne jouait pas pour les républicains modérés et radicaux de gouvernement : leurs parlementaires recherchaient la direction politique de journaux qui étaient d’utiles auxiliaires dans la lutte pour les postes de ministres. Pour l’extrême gauche, la présence d’un député assurait, grâce à son immunité parlementaire, une protection relative contre les poursuites judiciaires.
20L’Action française eut bien un élu à Paris : Léon Daudet son codirecteur mais seulement pour une législature en 1919. Joseph Denais racheta la Libre Parole en 1910 qu’il mena jusqu’en 1924 ; il fît de ses journaux les organes de la politique de Léon XIII et de l’Action libérale populaire. Quant à la Cocarde, Barrès la dirigea en 1884 et 1885 bien avant d’entrer à la Chambre.
21En réalité, bien des patrons de presse peu soucieux de diriger eux-mêmes leurs journaux les confièrent à de « simples » journalistes : Marinoni laissa Ernest Judet diriger le Petit Journal de 1886 à 1904 ; Jaluzot laissa Léon Bailly diriger la Presse ; Eugène Letellier confia successivement le Journal à F.I. Mouthon puis à Charles Humbert. Bunau-Varilla n’accepta jamais d’autre directeur politique au Matin que lui-même.
22Peut-on citer ici les journaux officieux créés ou repris en main et financés sur les fonds secrets par quelques présidents du Conseil dépourvus d’organe de presse comme Jules Simon avec l’Echo Universel en 1876, Freycinet avec le Télégraphe ou Ferry avec l’Estafette et quelques présidents de la République comme Thiers avec le Bien Public, Grévy avec la Paix ou Casimir-Perier avec le Paris ?
23Dans l’Entre-deux-guerres la situation évolua lentement : la diminution du nombre des quotidiens nationaux, régionaux ou locaux réduisait d’autant les postes disponibles. Les rigueurs et les difficultés économiques accroissaient les difficultés de la direction d’un journal : les gestionnaires tendaient à se substituer aux guides politiques de l’ancien système de presse. De plus, la tendance des partis à se doter de structures plus solides limitait progressivement les possibilités de se lancer dans des aventures journalistiques personnelles. Il est caractéristique en particulier que les partis politiques d’une part, et les milieux d’affaires intéressés à contrôler la presse de l’autre, tentèrent de rationaliser leur soutien aux journaux. Certes déjà avant 1914, en fait depuis la fin de la Restauration, s’étaient constituées et renforcées les « correspondances de presse » qui offraient aux feuilles de la même tendance une matière rédactionnelle toute prête à la publication et allégeaient donc notablement les frais du journal abonné. Avant la Grande Guerre, elles avaient pris une notable importance et chaque groupe parlementaire s’était ainsi doté d’un instrument de propagande, en marge et en relation avec « ses » journaux. Certains parlementaires jouèrent en la matière au début de la Troisième République, un rôle important : Jules Simon, Gambetta, de Marcère, Camille Dreyfus avec la Correspondance républicaine qu’il dirigea de 1877 à 1880, inspiraient aussi des groupes de journaux. Plus tard, le système se diversifia et des réseaux de propagande se mirent en place : on connaît leur importance lors des affaires Boulanger ou Dreyfus. Émile Menier avait été dans les années soixante dix le mécène des petits journaux radicaux de Sigismond Lacroix. Edmond Archdeacon fut un des grands commanditaires de la presse nationaliste dans les années quatre-vingt dix et au début du nouveau siècle. Alfred Mascuraud mit en place son fameux comité qui défendait les petites et moyennes entreprises. Ces exemples servirent de modèle pour les élections de 1919 et les suivantes à « l’Union des Intérêts économiques » d’Ernest Billiet puis au « Centre de propagande des républicains nationaux » d’Henri de Kerillis, sans parler des confédérations patronales de la grande industrie : André François-Poncet se vit confier en 1920 la rédaction du Bulletin de la Société d’études et d’informations économiques et il entra au Parlement en 1924. On peut aussi signaler, même s’ils ne concernent pas directement des élus de la Seine, la mainmise sur le Temps à la fin des années trente par les grandes confédérations patronales et la constitution des groupes de journaux provinciaux et parisiens de Hennessy, de Loucheur et de Patenôtre.
24Les parlementaires parisiens, directeurs politiques de droite furent peu nombreux dans l’Entre-deux-guerres. Marc Sangnier fut bien élu député en 1919 mais il ne dirigeait plus alors qu’un hebdomadaire, la Jeune République. Jean Fabry couronna sa carrière de journaliste en prenant, après son échec aux élections de 1936, la direction de l’intransigeant qu’il garda jusqu’en 1938. André Payer patronna certes les deux feuilles moribondes la Presse de 1925 à 1929 et la Patrie : il dut se contenter après 1930 d’inspirer la feuille d’échos le Cyrano. Pierre Taittinger fut un patron de presse notable, outre ses organes de province, il anima pour soutenir « les jeunesses patriotes » le National hebdomadaire en 1926, puis l’éphémère quotidien Paris-Nouvelles en 1931 et tenta en 1936-1937 de réanimer l’Ami du Peuple.
25À gauche, Jean Piot, sous la tutelle de Hennessy, assura la rédaction de l’Œuvre après la mort de Gustave Téry. Léon Blum frit dès 1920 le directeur politique du Populaire et le resta jusqu’à la guerre, sauf pendant le gouvernement du Front populaire où son intérim fut assuré par Bracke-Desrousseaux. Le Parti communiste, lui, utilisa souvent ses députés de la Seine pour animer sa presse nationale : il comptait sur leur immunité parlementaire pour les protéger des poursuites mais soumis à la discipline et aux purges du parti leur autonomie de gestion et d’orientation de l’Humanité et de ses satellites, l’internationale puis Ce Soir était très limitée et les vrais inspirateurs de cette presse étaient souvent extérieurs à la direction ou à la rédaction en chef du titre. Paul Vaillant-Couturier après 1926 puis Georges Cogniot après octobre 1937 assurèrent la rédaction en chef sous la direction inamovible de Marcel Cachin. Jacques Doriot, directeur politique de l’Emancipation nationale puis aussi de la Liberté représente le cas extrême d’un chef de parti patron de presse.
Les parlementaires éditorialistes ou chroniqueurs
26Les élus du peuple cherchaient et cherchent toujours l’occasion d’exprimer dans les journaux leur opinion sur les sujets ou les thèmes de l’actualité. La tribune des journaux nationaux était d’autant plus recherchée qu’elle donnait accès aux revues de presse des autres organes nationaux ou provinciaux. La plupart des leaders parlementaires de la Troisième République usèrent de ce moyen d’étendre leur notoriété dans le pays tout entier, sans avoir à supporter les charges et les ennuis de la direction d’un journal.
27La nature de leurs interventions dans la presse était éditoriale : elles ne cherchaient pas à rendre compte de l’activité mais à analyser des situations, à proposer des solutions ou à juger des personnalités. Elles pouvaient être épisodiques ou régulières. Leur style allait de l’exposé argumenté à la polémique la plus virulente ; il variait selon la position du journal sur l’échiquier politique et de sa clientèle, mais aussi évidemment selon les convictions, la notoriété et le talent des parlementaires ; selon aussi la conjoncture politique du moment. Ces articles nourrissaient des débats et entretenaient parfois des sortes de dialogues indirects d’une feuille à l’autre ; l’article de journal se substituait au discours de la tribune ou le prolongeait.
28On peut, dans l’abstrait, dégager trois grands types mais en réalité comme pour toutes les autres productions journalistiques les limites entre les catégories sont des plus floues. Dans le premier groupe se regroupent les éditoriaux de propagande écrits dans les organes « d’opinion » à faible tirage pour conforter les convictions et les comportements de lecteurs-partisans-militants ; dans le second les articles d’analyse et de démonstration didactiques dans des journaux modérés et à grand tirage7 ; dans le troisième les articles d’humeur, polémiques dont quelques auteurs tirèrent une célébrité qui leur valut épisodiquement les faveurs des électeurs frondeurs de Paris.
29Dans la première catégorie, on peut compter les directeurs (et rédacteurs en chef) des journaux de tendance accentuée ou de parti à qui leur fonction imposait la signature régulière d’un éditorial, même si comme Gambetta et Clemenceau, du moins avant 1893, ils en confiaient la rédaction à leurs collaborateurs. Se retrouvent ici d’Henri Maret, à Piot, à Léon Blum ou à Vaillant-Couturier et tant d’autres animateurs de petites feuilles de gauche, ou de Girardin à Laguerre et à Kerillis pour les feuilles de droite, une masse d’éditorialistes qui trouvèrent souvent dans cette écriture la notoriété suffisante pour réussir à s’imposer devant le suffrage universel.
30D’autres, qui sont souvent très proches des précédents lorsque leur collaboration à un journal fut assez durable pour donner du poids à leur signature, regroupent une masse importante de parlementaires qui, souvent familiers avec le journalisme avant leur élection, trouvèrent dans l’écriture d’articles non seulement un moyen d’entretenir leur image mais aussi un complément de recettes non négligeable8. Leur nombre est considérable. Leur signature acquit même parfois une notoriété comparable à celle des autres journalistes. On peut citer, sans chercher à être exhaustif9, Spuller, Goblet, Henri Brisson, Ferdinand Buisson, Yves Guyot, Lockroy, Tardieu, Terrail (Mermeix), Gérault-Richard, Barrès, Marcel Sembat, Louis Puech, Paul-Boncour, Mandel, Déat... Se distinguèrent des économistes ou universitaires comme Léon Say, Frédéric Passy, de Laboulaye, Charles Benoist, Ferdinand Buisson, François-Poncet, Emile Mireaux dont les productions trouvaient aussi leur place dans les grandes revues culturelles, politiques ou économiques.
31Le troisième groupe, celui des polémistes, reste dominé par Rochefort dont les trois séjours à la Chambre furent brefs et agités et par Léon Daudet10 ; même les plus ardents des parlementaires-journalistes des feuilles socialistes, boulangistes ou communistes ne pouvaient rivaliser avec leur verve... et leur mauvaise foi.
32La collaboration des leaders parlementaires ne se limitait pas à la presse parisienne : outre évidemment, comme déjà indiqué, le recours aux feuilles locales de leurs circonscriptions en province, ils frirent sollicités par les grands quotidiens de province qui publiaient des chroniques originales des ténors parisiens de leur tendance. Ce fut même une tendance constante pour des titres comme la Dépêche de Toulouse, le Petit Marseillais, la Petite Gironde, l’Écho du Nord, le Lyon Républicain qui s’étaient associés. Les réseaux de la Presse régionale catholique, liée à la Bonne Presse, et l’agence du Nouvelliste de Lyon, complétaient ceux des agences de presse nationale : en 1938, Inter-France rassembla dès sa fondation une trentaine de journaux de province : ils étaient près de 60 l’année suivante.
La promotion des journalistes
33La candidature à une élection législative, souvent précédée d’une réussite à des scrutins municipaux ou départementaux est, avant tout, le résultat d’un cheminement personnel, mais la position sociale et la profession du candidat sont des composantes essentielles pour accéder à la candidature et à plus forte raison à l’élection. La pratique du journalisme fut-elle un facteur favorable ? On n’a jamais parlé d’une République des journalistes comme l’on a pu parler d’une république des notables puis des avocats et enfin des professeurs. Aussi bien, comme il a déjà été dit, l’écriture d’articles dans les journaux n’a jamais été une profession bien assise ; elle était le plus souvent exercée parallèlement à une autre occupation mieux structurée et plus valorisante.
34Pourtant, il apparaît que bien des élus du peuple ont dû leur élection à la notoriété, voire à la popularité que leur avait valu le métier de journaliste exercé préalablement à leur élection. L’examen de l’échantillon confirme que dans la totalité des cas l’activité journalistique a précédé l’élection. Celle-ci apparaît donc bien comme une sorte d’aboutissement de plusieurs années du métier. La simple logique suffît à expliquer cette constante : l’entrée dans la presse se fait le plus souvent dans la jeunesse alors que la candidature à une fonction électorale exige une plus grande maturité.
35Dès la Restauration puis de plus en plus nettement jusqu’à la fin de l’Empire, les bureaux des journaux d’opposition libérale ou républicaine, à Paris11 et encore plus en province, furent, autour de leurs commanditaires et de leurs rédacteurs, des lieux de rencontre et d’animation de la propagande. Par là, les journalistes se trouvaient souvent associés étroitement à la vie des comités électoraux et souvent privilégiés dans le choix des candidatures. Cette situation perdura jusque sous la Troisième République, mais la naissance de partis politiques de mieux en mieux structurés fit progressivement évoluer la situation en favorisant la promotion de militants chevronnés, qui certes avaient souvent été amenés à faire leurs preuves dans les organes du parti, mais qui étaient sélectionnés autant pour leur discipline que pour leur talent. À droite, la désignation des candidats se faisait le plus souvent, à l’abri de l’indiscrétion des journaux, dans les salons des notables, qui étaient peu disposés à retenir des journalistes qu’ils considéraient comme des auxiliaires de second rang.
36Les circonstances historiques ont aussi favorisé la promotion des journalistes. Les régimes autoritaires des débuts du XIXe siècle réservaient les candidatures aux notables dévoués au régime et limitaient les chances des opposants. Les journaux étaient pour ceux-ci la seule possibilité de s’exprimer : de fait, sous la Monarchie constitutionnelle et sous le Second Empire, à de rares exceptions près, l’audience des feuilles de l’opposition fut toujours largement supérieure à celle des journaux gouvernementaux : les journalistes libéraux ou républicains acquirent de ce fait une popularité qui facilita par la suite, une fois disparues les contraintes, leur élection.
37Il est aussi caractéristique que les procès politiques, de presse ou non, ont fréquemment accru le capital de sympathie des journalistes opposants. Les « victimes de la liberté » ont ainsi souvent accru leurs chances de se faire élire. Ce fut en particulier le cas lors des élections de 1869 à 1877 d’une masse de journalistes, parfois venus de la Deuxième République victimes de la répression de 1849 à 1852, le plus souvent jeunes opposants qui piaffaient d’impatience devant les obstacles que l’Empire opposait à la liberté12. Dans notre échantillon, en comptant les anciens de 1848 qui écrivirent encore ou à nouveau dans les journaux et les futurs communards13, le lustre 1865-1870 fut une véritable pépinière de journalistes parlementaires : 57 noms sur 243 soit quelque 23 % de notre échantillon. Le cas le plus notable reste celui de Rochefort élu de Paris en 1869, en 1871 puis en 1885 et candidat en 1889. Par la suite, la Troisième République fut plus indulgente pour les journalistes, à quelques exceptions près14.
38Les grandes crises Boulanger, Panama et Dreyfus amenèrent quelques bouleversements dans le monde parlementaire ; conversions de certains élus ou promotion de quelques journalistes révisionnistes, nationalistes ou antisémites15 dans les années 1885 à 1914. Il en fut de même avec la victoire du Bloc national en 1919 et celle du Cartel des gauches en 1924. La naissance du Parti communiste français bouleversa aussi l’échiquier parlementaire de la région parisienne où de 1920 à 1939 furent élus 15 députés-journalistes communistes16. Pour les élus journalistes socialistes, l’instabilité des partis, même après l’unification de 1905, rend pratiquement impossible la recension de ceux qui furent élus sous une étiquette socialiste. De même pour les élus radicaux, centristes, ou modérés. Les fréquents changements d’étiquettes compliquent trop les éventuels classements.
*
39Au terme de cette étude se confirment les remarques présentées au début. Si le journalisme fut bien un vivier de candidats à des élections politiques, son exercice ne fut jamais que l’une des nombreuses conditions préalables à la candidature et il ne fut qu’accessoirement l’instrument d’une promotion politique. Bien d’autres qualités étaient nécessaires pour acquérir la notoriété indispensable au succès. Par un apparent paradoxe, la conquête de la liberté de la presse paraît avoir dévalorisé le journalisme en le banalisant puis en le professionnalisant progressivement. Sans entrer dans le détail d’analyses trop fines dont les résultats seraient sans doute incertains, tant l’exercice du métier fut souvent occasionnel et mené parallèlement à d’autres activités, on peut estimer que plus on avançait dans le temps et moins le journalisme servit de tremplin vers la Chambre et le Sénat. En effet, et en s’en tenant pour la seule région parisienne à l’échantillon retenu, 224 (52 %) parlementaires ayant directement ou indirectement collaboré à des journaux (en négligeant les collaborations à des publications techniques, juridiques, médicales ou scientifiques), on aboutit aux données suivantes. Pour les premières législatures de la Troisième République : février 1871- mars 1876, mars 1876-juin 1877, novembre 1877-octobre 1881 et octobre 1881-novembre 1885, en ne prenant en compte que le cursus de 151 élus dans la période, 67 % d’entre eux avaient collaboré à des journaux directement ou indirectement. Pour les législatures suivantes de 1885 à 1919, le pourcentage tombe à 46,5 % sur les 202 élus et pour les législatures de T Entre-deux-guerres il n’est plus que de 31,5 % pour 151 élus. Même si Ton tient compte qu’en 1871-1885, la plupart des élus n’avaient pas pu avoir de carrière parlementaire sous le Second Empire et avaient donc trouvé dans le journalisme une sorte de palliatif politique, il reste clair que la presse était encore un des viviers les plus abondants du Parlement. La baisse progressive dans les décennies suivantes jusqu’à la Grande Guerre et dans l’Entre-deux-guerres est l’indice d’une évolution vers une double professionnalisation, celle du monde politique et celle du journalisme. Elle peut aussi exprimer les effets du rôle croissant des partis, surtout dans la gauche radicale et socialiste, dans la sélection des candidatures et donc une tendance à l’élimination des journalistes « indépendants » écrivant dans des journaux qui échappaient à la tutelle des appareils partisans. Cette tendance s’accentua dès 1919 et surtout dès 1924. Elle trouva sa plus grande force pour les élections du Front populaire, le rôle du Parti communiste fut ici, et particulièrement dans la région parisienne, déterminant et les 15 journalistes qui y furent élus apparaissent d’abord comme des agents de l’appareil du Parti.
40Resterait au terme de l’étude à déterminer ceux des élus qui furent avant l’élection, restèrent pendant leur fonction parlementaire et redevinrent parfois, lorsqu’ils ne trouvèrent pas une sinécure administrative après la fin de leur mandat, des journalistes « professionnels » vivant pour l’essentiel des ressources qu’ils tiraient de l’écriture d’articles. Leur recensement est bien malaisé puisqu’en limitant l’enquête aux seuls élus de la Seine, elle laisse de côté, comme déjà dit, un nombre considérable de patrons de presse de chroniqueurs parisiens. Dans l’échantillon ils sont finalement minoritaires et leur nombre s’est, législature après législature, progressivement réduit. Sans prétendre à l’exclusivité on peut estimer qu’ils ne furent au total que quelques dizaines parmi lesquels on peut citer Germain Casse, Léon Daudet, Hector Depasse, Camille Dreyfus, Charles Floquet, Henri Galli, Gaulier, Gérault-Richard, Emile Girardin, Paschal Grousset, Yves Guyot, Clovis Hugues, Henri de Kerillis, Sigismond Lacroix, Georges Laguerre, Francis Laur, Laurent-Pichat, Edmond Lepelletier, Arthur Levasseur, Édouard Lockroy, Henri Maret, Eugène Maujan, Barthélémy Mayeras, Lucien Millevoye, Alphonse Peyrat, Félix Pyat, Tony-Révillon, Rochefort, Gustave Rouanet, Arthur Rozier, Eugène Spuller, Paul Strauss, Terrail-Mermeix, Léon Daudet, Paul Vaillant-Couturier... C’est finalement bien peu par rapport aux milliers de journalistes qu’a connus la Troisième République à Paris.
Notes de bas de page
1 Les répertoires départementaux de la presse périodique politique recensent de 1870 à 1939 de 15 à 25 % de titres éphémères à vocation électorale.
2 Ainsi l’Appel au peuple à Auch pour Paul de Cassagnac, le Petit Var pour Clemenceau, le Républicain des Hautes-Pyrénées pour Jean Dupuy puis Émile Mireaux, la Dépêche de Toulouse pour Adrien Hébrard, la France de Bordeaux pour Pierre Dupuy, le Midi pour Vincent Auriol, le Progrès du Nord pour Louis Loucheur, le Moniteur du Puy-de-Dôme pour Pierre Laval, le Progrès de Rambouillet pour Raymond Patenôtre, la République sociale de Narbonne pour Léon Blum, la Liberté du Sud-Ouest pour Georges Mandel...
3 C’est dans les agences de presse et en particulier à l’agence Havas, puis dans les organes de la presse d’information à grand tirage que le métier se différencia au sein de rédactions plus nombreuses en spécialités diverses et que se précisèrent les techniques journalistiques. De nos jours la professionnalisation aboutit à réguler l’entrée dans le métier après une formation spécifique... mais aussi à renforcer un corporatisme parfois sclérosant.
4 Dans l’ouvrage collectif dirigé par Michel Offerlé, La Profession politique – XIXe et XXe siècles, Paris, Belin, 1999, Mattei Dogan indique que « de 1848 à 1940 sur un total de 2 786 députés, 900, soit le tiers, ont trouvé dans le journalisme une filière d’ascension dans la hiérarchie politique. Parmi eux, 150 environ étaient des journalistes professionnels [...], 250 à 300 [...] ont dirigé des journaux avant d’accéder au Parlement ».
5 Il est caractéristique que les journaux conservateurs cléricaux eurent souvent plus de mal à trouver une aide financière auprès de notables déjà très sollicités par les multiples bonnes œuvres catholiques.
6 La suppression de l’autorisation préalable par la loi du 11 mai 1868 avait profondément modifié le statut de la direction des journaux : cette autorisation désignait nommément le responsable de la publication et comme elle était révocable, elle garantissait la durée de ses fonctions. Désormais, c’était les propriétaires qui désignaient eux-mêmes le patron de la publication : le gérant statutaire des sociétés en commandite ; dans les sociétés anonymes le directeur était simplement désigné et plus facilement remplaçable.
7 Le journalisme de la Troisième République répugnait à l’interview et les journalistes ne retransmettaient que rarement les déclarations des hommes politiques ou autres vedettes de l’actualité. Le Matin inaugura en 1893 une formule qui semblait garantir sa neutralité politique, qui eut quelque succès et qui fut épisodiquement reprise par le Journal et d’autres feuilles d’information – mais pas par le Petit Parisien – et après 1933 par Paris Soir, de tribunes libres qui dans le cours de la semaine recueillaient des articles de leaders couvrant tout l’éventail politique : certains parlementaires acceptèrent d’y participer.
8 Des journaux comme le Siècle dans les deux premières décennies de la République, puis la République française, la Presse avant 1914 eurent systématiquement recours à ce type de collaborateurs.
9 Rappelons que ne sont ici cités que les élus de Paris et non les élus de province, ce qui élimine des journalistes-éditorialistes aussi importants que Jaurès avant et après la fondation de l’Humanité, Tardieu, Lautier, Louis Marin, Édouard Herriot, Painlevé, Mandel, Caillaux, etc...
10 Ce genre était très prisé par les lecteurs : les ventes de l’Intransigeant et celles de l’Action française baissaient lorsque manquait « le » Rochefort ou « le » Daudet.
11 Ainsi pour le National dans les années 1830, pour le Siècle sous le Second Empire, pour l’Avenir national en 1873, pour la candidature Barodet ; la République française sous Gambetta fut un peu l’état-major politique de l’Union républicaine comme le Siècle pour la Gauche républicaine : celui-ci resta longtemps encore un peu le moniteur des élections à la mairie de Paris. Par la suite, les centres de l’orientation politique se déplacèrent vers les groupes parlementaires du Palais-Bourbon ou vers les sièges des partis politiques.
12 Les vieux libéraux de la monarchie de Juillet et les quarante-huitards ont beaucoup écrit dans les journaux et (re)trouvé leur place sur les bancs de l’Assemblée nationale après 1871. Certains avaient payé de la prison, de la déportation ou de l’exil leur fidélité républicaine : Thiers, l’ancien du National de 1830, Girardin, Victor Hugo l’animateur de l’Événement, Edmond Adam, Arnaud de l’Ariège, Martin Bernard, Louis Blanc, François Cantagrel, Anthime Corbon, Emile Deschanel, Charles Delescluze, Marc Dufraisse, Pascal Duprat, Anatole de la Forge, Amédée Langlois, Ledru-Rollin, Littré, J.-B. Millière, Alphonse Peyrat, Félix Pyat, J.L. Greppo, Edgar Quinet, Jacques Songeon, Alfred Talandier, Emile Trelat, Wolowski. Certains purent reprendre leur plume dans des journaux ou des revues du Second Empire ou dans quelques feuilles en exil. La libéralisation de la législation sur la presse en mai 1868 offrit à de jeunes (ou moins jeunes) opposants de faire ou de reprendre une carrière de journaliste et beaucoup trouvèrent à la Chambre en 1869 puis dès 1871 la consécration de leur nouvelle notoriété : on sait que beaucoup d’entre eux, à Paris comme en province, servirent de cadres à la jeune administration républicaine de la Défense nationale (à l’inverse, lors du coup de force du 16 mai 1877, l’ordre moral qui épura fortement les préfectures et sous-préfectures ne fit quasiment jamais appel à des journalistes conservateurs) : Allain-Targé, Henri Brisson, Jean-Baptiste Brunet, Ferdinand Buisson, Auguste Cadet, Clemenceau, Charles Floquet, Gambetta, Alfred Gaulier, René Goblet (le Progrès de la Somme), Paschal Grousset, Yves Guyot, Ferdinand Hérold, Léon Laurent-Pichat, Edmond Lepelletier, Jean Longuet, Edouard Lockoy, Henri Maret, Alfred Naquet, Arthur Ranc, Rochefort, Auguste Scheurer-Kestner, Eugène Spuller, Henri Tolain, Étienne Vacherot, Jean Villeneuve, René Viviani...
13 Beaucoup d’entre eux retrouvèrent, après l’armistice de 1880, leur place dans le jeu politique, collaborèrent à la nouvelle presse radicale ou socialiste des années quatre-vingt et eurent même, en particulier à Paris, les faveurs de l’électorat parisien. Au total on compte 16 journalistes parlementaires anciens condamnés ou exilés : Jean Allemane, Germain Casse, Emmanuel Chauvière, Frédéric Cournet, Charles Delescluze, Ferdinand Gambon, Ernest Granger, Jean-Louis Greppo, Paschal Grousset, Alphonse Humbert, Edmond Lepelletier, Benoît Malon, Millière, Félix Pyat, Arthur Ranc, Eugène Razoua, Henri Rochefort et Édouard Vaillant.
14 L’élection, en 1894 à Paris, de Gérault-Richard condamné et emprisonné pour avoir « outragé » dans le Chambard le président de la République Casimir-Perier révéla les dangers politiques de poursuivre les journalistes et l’inefficacité de la répression des délits de presse. Les poursuites contre les militants communistes après 1920 servirent aussi souvent à l’élection des condamnés, « victimes d’une justice de classe » (cf. Berlioz, Jacques Doriot, Jacques Duclos, Fernand Grenier ou Raymond Guyot).
15 Charles Cloutier, Léon Daudet, Louis Dausset, Georges Laguerre, Francis Laur, Lucien Millevoye, Alfred Naquet, Paulin-Méry, Poirier de Narçay, Maurice Spronck, Gabriel Syveton, Terrail-Mermeix.
16 Joanny Berlioz, Florimond Bonte, Marcel Cachin, Marcel Capron, Clamamus, Georges Cogniot, Jacques Doriot, Pierre Dormoy, Jacques Duclos, Émile Dutilleul, Étienne Fajon, Fernand Grenier, Marcel Gitton, Raymond Guyot, Waldeck Rochet, Maurice Thorez.
Auteur
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Pierre Albert
Professeur émérite à l’Université Paris II
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