Les caprices anglais de Marianne. La caricature britannique des années 1990
p. 379-391
Texte intégral
1Cette présentation offre un bref aperçu d’un phénomène de transfert culturel des années 1990 dont j’ai analysé ailleurs les modalités et les recoupements complexes1, à savoir l’emprunt fait par des caricaturistes britanniques à des ouvrages de certains artistes français classiques, allant de J.-L. David et de Géricault jusqu’à Delacroix, Manet et Steinlen2.
2Ces emprunts, dont l’apogée s’est situé autour de 1994-1999, recoupent une trentaine de caricatures ou de photomontages destinés à des fins politiques ou publicitaires et recouvrent approximativement les quinze années qui vont du bicentenaire révolutionnaire de 1989 à l’anniversaire en 2004 de l’Entente (ou mésentente) cordiale entre Marianne et Britannia. Ces dates laissent supposer un début d’explication, ces noms un choix d’imagerie, car comme mon titre l’indique, je me concentrerai sur les avatars britanniques récents de la Marianne républicaine, et notamment son incarnation la plus élégante et la mieux connue, La Liberté guidant le peuple de Delacroix.
3 Icône révolutionnaire, « lieu de mémoire » français et signifiant national immanquable partout présent dans la symbolique politique, La Liberté jouit en effet d’une grande reconnaissance internationale. Un des ouvrages du Louvre les mieux connus et les plus visités (après La Joconde et la Vénus de Milo), elle s’est prêtée à de nombreuses représentations successives3, et a été reproduite sur beaucoup de « supports », des timbres-poste aux billets de banque (100 francs). Moins iconiques mais tout aussi reconnaissables sont les représentants de la révolution en marche, le bourgeois de la garde nationale et le jeune Gavroche sur toile de fond de Notre-Dame de Paris. Tout ceci fait d’elle une image de marque qu’on retrouve dans la publicité quasi officielle4 et un vecteur d’échange culturel et interculturel5. D’autre part, la « grande machine » de Delacroix propose un modèle d’énergie et de dynamisme révolutionnaires particulièrement immédiat, saisissant et compréhensible : allégorie féminine mobilisatrice au drapeau, structure pyramidale, titre-légende se prêtant à l’appropriation et à la manipulation.
4Il ne faudrait pas en conclure pour autant qu’elle ne serait qu’un chemin de facilité pour caricaturistes en mal d’idée. Car, comme nous le verrons, la prédilection pour certains modèles français traduit un engouement particulier répondant à des mobiles socioculturels et sociopolitiques complexes. En effet, la Liberté, ou « Marianne » plus généralement, est un toponyme sur laquelle on projette admiration et exaspération confondues et si les caricaturistes s’en servent pour critiquer l’actualité française, ils s’en servent encore plus pour émettre des critiques à l’égard de leur propre pays.
5Avant d’en venir à des exemples précis, il convient de faire deux observations de caractère contextuel et méthodologique.
6Notons tout d’abord que ces caricatures, l’on ne s’en étonnera pas, se retrouvent sans exception dans la presse de qualité, dont les lecteurs ainsi que les contributeurs disposent normalement d’un capital culturel et d’une familiarité développée avec la culture française (le Guardian, Independent, The Scotsman, The Times, etc.) ainsi que les hebdomadaires (Observer, New Statesman, Spectator, etc.). Il y a donc contraste avec les journaux populaires, à gros tirage, dont les références à la culture ou à l’actualité françaises sont souvent plus crûment populistes, voire démagogiques, surtout lorsque, par un glissement abusif mais compréhensible, la France devient le symbole butoir de tout ce que certains Anglo-Saxons reprochent à l’entreprise européenne : politique agricole commune, « fédéralisme », monnaie unique, etc.6 En gros, notre échantillon va donc d’organes conservateurs (The Times, Spectator) à ceux de tradition libérale ou de gauche, socialisant mais non socialiste (Guardian), dont le lectorat recoupe une partie de l’intellocratie progressiste, quelquefois vaguement républicaine.
7Reconnaissons ensuite que de par son essence, la caricature offre une vision et une version des événements parmi d’autres, que ni le lecteur du journal ni à plus forte raison l’historien ne sont obligés de prendre pour des vérités objectives. Et dans une ère médiatique de plus en plus branchée sur les nouvelles technologies et les moyens de communication immédiate (téléphone portable capteur d’images, Internet), la caricature journalistique, produit déjà éphémère, risque de le devenir encore plus. Cela dit, dans la mesure où la subjectivité du caricaturiste reflète l’orientation globale du journal, elle en tire un élément de légitimation intellectuelle, surtout, et c’est souvent le cas, quand la caricature a été créée pour illustrer ou accompagner un article de fond sur un sujet d’envergure. Et dans le meilleur des cas, elle permet d’appréhender et d’exprimer des parts de vérité significatives et durables que l’historien culturel ne saurait négliger.
Marianne-Britannia : postérité contrastée d’un couple symbolique
8Si nous avons évoqué le bicentenaire de 1989, c’est parce qu’il suscita de nombreux commentaires dans les médias britanniques dont beaucoup évoquaient le legs néfaste de la Révolution et notamment le régicide et la Terreur (le régicide anglais de 1649 étant habituellement passé sous silence en ces circonstances)7. Dans ce contexte, les querelles autour de l’Europe et les désaccords entre Mme Thatcher et François Mitterrand, prirent un accent plus aigu. En fait, de tels indices sont le pôle négatif d’une attitude ambivalente. Car d’un autre côté il faut prendre en compte la façon dont les Français, héritiers d’une tradition révolutionnaire qui va de 1830 en passant par la Commune jusqu’à Mai 1968 et aux José Bové contemporains, descendent dans la rue, montent des barricades, bloquent les voies ferrées, les autoroutes et ports, au grand dam des touristes britanniques qui ne les envient pas moins, pour affirmer une souveraineté populaire qui nous fait sensiblement défaut et dont on regrette l’absence. Il suffit, pour s’en convaincre, d’étudier les nombreux articles comparatifs publiés à cet égard sur différents sujets d’actualité8, dont quelques-uns sont contemporains des emprunts caricaturaux qui constituent le sujet de cette présentation, et qui laissent croire qu’à la carence idéologique s’ajoute une carence symbolique tout aussi significative. Les Français ont leur Marianne. Et nous ?
9Manquerait-il à notre tradition insulaire, malgré ses racines démocratiques profondes (ou peut-être à cause même de celles-ci : la question est à poser) un modèle de figure révolutionnaire et de protestation civile d’une valeur symbolique aussi générale ? (J’allais dire universelle mais l’on sait qu’un certain universalisme républicain a servi à exclure du consensus national d’abord les femmes et de nos jours les minorités ethniques, présentant un défi au niveau de la représentation « identitaire » que mon collègue Alec Hargreaves a affleurée en parlant d’une Marianne plus multiculturelle.) Certes, l’on citera Wat Tyler, the Levellers de l’époque cromwellienne, les « chartistes » des années 1830, la grève générale (l’unique) de 1926, les Jarrow Hunger marchers [marcheurs de la faim] des années 1930, la campagne pour le désarmement nucléaire d’après 1945 (CND), et j’en passe. Mais aucun de ces mouvements n’a donné naissance à une figure symbolique réunissant, à l’instar de Marianne, l’identification avec une époque particulière et un caractère historiquement transcendant, se prêtant aux mouvements successifs et s’inscrivant dans une durée iconographique. Et en cela, malgré certaines ressemblances non négligeables, qui seraient à examiner plus longuement, elle se distingue très nettement de sa consœur Britannia.
10Type même de l’allégorie féminine partout présente sur les figures de proue de la marine anglaise au xviiie siècle, Britannia existe avant la création juridique de la Grande-Bretagne proprement dite (1801). Ce n’est que progressivement, la guerre napoléonienne aidant, qu’elle devient le symbole unifiant aussi bien qu’unitaire de la nouvelle entité forgée au cours du xixe siècle à partir de quatre éléments clés (monarchie, religion protestante, impérialisme, puissance industrielle et commerciale). Maritime avec son trident, guerrière avec son casque, monarchique (elle est couronnée, et porte l’écusson du Royaume-Uni), Britannia, comme la reine Victoria dont le règne marque l’apogée de cette puissance (1837-1901), se présente presque toujours en allégorie assise, non au combat mais au pouvoir, pour reprendre le diptyque familier de Maurice Agulhon ; en ce sens-là, rien de moins mobilisateur. D’autre part, Britannia ruling the waves9 devient très rapidement aussi une marque commerciale, prêtant son nom aux entreprises et aux produits aussi divers qu’aciéries, presses d’imprimerie, crémeries, locomotives et albums philatéliques, sans oublier le dernier yacht royal, retiré de service dans les années 1990 et devenu attraction touristique dans le port écossais de Leith près d’Édimbourg. (De même, les termes « Empire » et « Imperial » ont désigné entre autres théâtres, stades et cinémas, lignes aériennes, machines à écrire, biscuits, bonbons à menthe, etc.)
11Cette omniprésence, qui l’ancra dans la conscience quotidienne des citoyens en la rendant familière, usuelle, la rendit à la longue quasiment invisible en tant que symbole politique mobilisateur. Au-delà des grandes communions patriotiques de 1914-1918 et 1939-1935, elle survécut longtemps sur les pièces de monnaie mais se fait là aussi de plus en plus rare, signe avant-coureur peut-être de l’intégration probable du pays au système monétaire européen ? Avec le desserrement progressif du régime politique unitaire, accéléré en 1997 (parlement écossais, assemblée galloise, nouveau régime paritaire en Irlande du Nord), elle semble destinée à perdre ce qui lui restait de sa résonance nationale tout en étant plus populaire que jamais dans les affections d’une certaine Angleterre profonde à travers les frasques elgariennnes de la dernière nuit des « proms » (concerts d’été de l’Albert Hall) où Rule Britannia ! figure quasi obligatoirement au programme. Contre-épreuve éloquente, les efforts finalement aléatoires du New Labour de redorer le blason de Cool Britannia.
12Marianne, figure paysanne et populaire, s’identifie très tôt à la Révolution et à une aspiration républicaine. Celle-ci fut réalisée après 1793 et en 1848 – entre-temps, sous la Restauration et le Second Empire, elle en renvoie à la nostalgie (vide l’apocryphe « Jamais la République ne fut aussi belle que sous l’Empire »). Après 1871, elle est le symbole officiel des régimes républicains qui, exception faite de l’intermède de Vichy où la malheureuse fut encore remise quatre ans aux placards, se sont succédé jusqu’à nos jours. Et quoique elle-même l’objet d’une abondante production industrielle et artisanale (effigies, bustes, affiches), inventoriée par Maurice Agulhon et Pierre Bonte10, et figurant sur de nombreuses publicités, pendant la Belle Époque notamment11, Marianne n’a pas, que je sache, prêté son nom aux produits commerciaux12. Figure plus consensuelle au xxe siècle et moins remise en question depuis 1914, elle garde sa spécificité (sinon toujours sa dignité) de symbole républicain et national. Guerrière et pacifique à tour de rôle et selon les circonstances, assise ou debout, les cheveux ou bataille, avec ou sans bonnet phrygien, c’est une figure mobilisatrice ou mobilisatrice en puissance.
13Dans la tradition britannique ou plutôt anglaise, au sens propre, la seule figure qui en approche est la guerrière Boadicea (Boudicca), dont l’ancien Premier ministre Mme Thatcher, figurait l’incarnation récente. En effet, d’un avis répandu, la « Dame de fer », à la chevelure de casque et le sac à main menaçant, représentait un nationalisme anglais à la fois nostalgique et exaspéré, avatar d’un John Bull désemparé dont on dit depuis près de trente ans déjà qu’il a perdu un empire sans trouver une vocation de rechange13. Son influence fut néanmoins significative pour le sujet de cet exposé, dans la mesure, justement, où sa disparition de la scène politique en 1990 priva photographes et caricaturistes d’un modèle de choix, laissant un vide iconographique aussi bien qu’idéologique que ses successeurs masculins eurent du mal à combler. Dans cette perspective, l’investissement sexuel dont Mme Thatcher fut l’objet et la sexualisation de Marianne, depuis les dénonciateurs de la « Gueuse » aux maires qui choisirent successivement vedettes et mannequins, de Brigitte Bardot à Laetitia Casta pour l’incarner, ne furent sûrement pas étrangers à l’emprise du modèle français pour les observateurs d’outre-Manche, dont au moins deux lui prêtèrent les traits de visage de la princesse Diana…
Marianne dans la presse britannique : analyse détaillée de quelques exemples
14À partir d’un choix d’exemples tiré de l’ensemble de ceux que j’ai inventoriés, l’on peut dire que ce genre de caricature « transnationale » a rempli trois fonctions majeures, distinctes mais reliées entre elles. Tout d’abord, commenter les grandes questions d’actualité politique britannique des années 1990 en adoptant la distanciation ironique et la levée de l’interdit qu’offre l’emploi du modèle étranger. Rentrent dans cette catégorie des exemples sur la réforme du parti travailliste, sur les complicités politiques entre le New Labour et la droite, ou sur le legs de la princesse Diana.
15L’emprunt caricatural a permis ensuite de commenter les événements d’actualité dans la vie politique française, entre autres, la reprise des essais nucléaires au Pacifique par le président Chirac, le plan Juppé, et les fortunes électorales de Jean-Marie Le Pen de 1997 à 2002. Ici l’ironie est moindre et fait place soit à une satire plus acerbe, soit à un ton plus humoristique, notamment lorsque l’actualité française à des retombées réelles ou supposées sur la Grande-Bretagne : grèves des routiers français, où « Liberté » revêt les traits de Bibendum, et où Gavroche roule devant lui un énorme pneu de poids lourd14, controverse autour de l’allocation des billets pour la Coupe mondiale du football en 199815. Il en va de même, et c’est le troisième champ fonctionnel, des questions posées par l’Europe, point névralgique pour la Grande-Bretagne depuis le début des années 1990 depuis les batailles (perdues) autour des quotas de pêche16 jusqu’au référendum (éventuel) sur la nouvelle Constitution en passant par l’euro (oui en principe mais non en pratique). Pour des raisons de commodité, nous commençons notre commentaire détaillé d’un choix d’exemples par ses caricatures visant l’actualité française.
16La reprise des essais nucléaires au Pacifique au lendemain des élections présidentielles de 1995 inspira à Steve Bell une caricature des plus féroces : dans un décor de palmiers une squelettique Liberté portant la faux classique du semeur de la mort mène l’assaut des barricades de l’opposition17. Dans cette image, l’allégorie centrale est flanquée non par le peuple révolutionnaire mais par Gavroche-Chirac (figure 66), une bombe à chaque main, et des CRS casqués et armés de matraques. Qu’une paire d’oreilles de Mickey remplaçât le bonnet phrygien donnait un sens lugubrement risible et puéril à l’entreprise présidentielle.
17Six mois plus tard, le même artiste s’inspira de la « Semeuse » républicaine et rurale pour représenter les efforts du plan Juppé pour réconcilier les besoins de l’économie française et les critères du traité de Maastricht. Sur une pièce de monnaie portant l’inscription « République eurofrançaise », l’on voit le Premier ministre essayer vainement de resserrer le corsage européen trop étroit, provoquant un geste de refus vigoureux de l’allégorie féminine implacable18.

Figure 66
Steve Bell, Chirac and the resumption of nuclear testing in 1995,
Guardian, 11 juillet 1995
© Steve Bell
18L’emprunt à Delacroix a surtout servi à sonner l’alarme devant la montée de l’extrême droite (Front national). Ainsi, un croquis de la Liberté illustra une étude de la percée électorale du Front dans des circonscriptions du littoral méditerranéen en 199719. Un énorme tableau d’une Marianne à bonnet phrygien ayant servi de toile de fond pour le discours du 1er mai 1998 de J.-M. Le Pen – en caractères beaucoup plus petits, sur le podium de l’orateur, le slogan « Vive la République française »–, le Guardian reproduisit une photographie de l’ensemble à la une sous le titre lapidaire « Liberté, Égalité, Extrémité »20. À cette occasion, le photomontage fut plus efficace que la caricature. En revanche, le score inédit du leader frontiste au premier tour des présidentielles d’avril 2002, arrivé en seconde position avec 16,91 % des suffrages et éclipsant le candidat socialiste Lionel Jospin, mérita National Affront signé « Shrank »21. L’on y voit une Liberté descendue de son piédestal révolutionnaire en venir aux mains avec Le Pen qui lui saisit le sein nu. À l’arrière-plan, la foule aux banderoles appelle à barrer la route au fascisme. Très stylisé, ce dessein ne manquait pas d’ambiguïté : l’on sait qu’au second tour, beaucoup d’électeurs de droite et de gauche et d’aucun parti se sont ralliés derrière le candidat sortant, quelquefois à leur corps défendant, pour stopper Le Pen. Cette Liberté aux traits exagérés, presque masculins, la bouche tordue en une grimace, pourrait évoquer l’attraction inavouée entre le Front et une partie de l’électorat « républicain ».
19Dans une veine analogue mais sur un tout autre sujet est la caricature publiée en couverture du périodique conservateur The Spectator en novembre 2002 pour accompagner un article sur les attitudes contrastantes de la France et la Grande-Bretagne vis-à-vis de l’alliance nord-américaine22. Écrit avant la seconde guerre du Golfe, l’article approuvait la façon dont les Français ne perdent jamais de vue leurs intérêts nationaux et souhaitait que les Anglais en fissent autant. L’artiste, Nicholas Garland, campa la France chiraquienne sous les traits d’une Marianne plus provocante, cigarette entre les lèvres entrouvertes, robe fendue découvrant la cuisse, dans un tango suggestif avec un Saddam Hussein au regard libidineux.
20Dans le contexte britannique, l’on retrouve un premier emprunt à Delacroix dans Citizenship par Steve Bell, paru au mois de juillet 1993 pour illustrer un article sur les efforts entrepris et toujours requis pour moderniser le Parti travailliste afin d’en faire une machine politique capable un jour d’arracher le pouvoir aux conservateurs victorieux à toutes les élections générales depuis 1979. Le dernier échec du Labour, en 1992, fut d’autant plus cuisant que Mme Thatcher avait été « limogée » par les grands du Parti conservateur en faveur de John Major, homme politique d’une personnalité beaucoup plus terne qui, malgré sa victoire aux urnes, ne tarda pas d’amorcer une dérive politique qui lui valut des caricatures humiliantes, quelques-unes basées sur Le Radeau de la Méduse de Géricault23.
21Si donc le Labour avait besoin d’une figure capable non seulement de réformer son organisation mais de mobiliser ses adhérents et les électeurs boudeurs, c’était bien à ce moment-là. Or, l’image proposée par l’artiste rassemble, autour d’une allégorie portant un drapeau sur lequel est inscrit Citizenship, le leader travailliste John Smith, homme d’une grande probité politique et morale décédé précocement en 1994, et Gordon Brown, futur chancelier de l’échiquier (ministre des Finances). Smith, qu’on comparait quelquefois injustement à un gérant de succursale de banque, a sous le chapeau haut de forme de la garde nationale les yeux écarquillés et les grandes lunettes de myope. Armé d’un mousqueton à l’ancienne, il ne promet pas plus d’apporter la « révolution » que son jeune compagnon, Gavroche-Brown, autre Écossais dont la « prudence » fiscale s’est amplement confirmée depuis, qui essaie d’en calculer les coûts.
22En fait, le parti fut bien révolutionné mais non de la façon que certains escomptaient. Sous Tony Blair, qui prit la succession de Smith, le travaillisme réformé (New Labour) remporta une victoire électorale écrasante en 1997, due dans une assez grande mesure à son orientation de plus en plus affichée vers le centre et, dans certains domaines clés (fiscalité, privatisations, lois anti-syndicales), vers le néolibéralisme conservateur épousé par Mme Thatcher. Steve Bell fustigea ce rapprochement en dessinant d’après Delacroix Apathy leading the People (1999) dans lequel Tony Blair en « Liberté », c’est-à-dire en faux révolutionnaire, et Gavroche sous les traits adolescents du leader conservateur de l’époque, William Hague, faisaient cause commune pour endormir le peuple dont les corps assoupis sont juchés sur des barricades comiquement superflues. Blair est armé d’une bouillotte, Hague de deux biberons, et la garde nationale d’une grande boîte de cacao : pour le caricaturiste au moins, la démobilisation populaire est totale.
23Un élément majeur de cette complicité entre les partis politiques, en même temps qu’une ligne de fracture interne à chacun, était l’attitude à prendre vis-à-vis de l’Europe. Déjà, en 1994, une caricature intitulée Last one to Waterloo is a Eurosceptic, calembour bien connu sur le nom de la gare londonienne, campa la fausse énergie et le bluff de John Major dans le célèbre portrait équestre de Napoléon franchissant le Grand Saint-Bernard par J.-L. David24. Dans Expediency leading the People de 1999 (figure 67), l’on voit avancer à nouveau « Liberty Blair » portant la bannière de l’Union européenne et émettant l’ordre du jour Europei but leaving out the euro [L’Europe mais sans l’euro !]25. Conclusion amèrement ironique de deux hommes politiques conservateurs notoirement « pro-européens, Ken Clark et Michael Heseltine : “so really he’s just taking the… pe”26 ! »

Figure 67
Dave Brown, Expediency leading the People, « loosely after Delacroix », The Independent, 29 juin 1999
© Dave Brown
24Que les incertitudes et les ambivalences concernant l’Europe renvoyassent en partie à la crise d’identité plus générale, évoquée auparavant, et à l’absence de nouveaux symboles unitaires, c’est ce que tend à confirmer leur projection sur la figure de la regrettée Diana, princesse de Galles dont on connaît la vie mouvementée et la fin tragique. De nos jours et à la réflexion, cette identification paraît banale aussi bien que forcée mais à l’époque elle fut frappante justement dans la mesure où elle cristallisait certaines fractures sociales profondes. Telle la Liberté – en fait, d’après les indications données par le caricaturiste, le modèle ici est le Steinlen de la Commune (figure 68) et non Delacroix27 –, on la voyait en Diane chasseresse menant photographes et journalistes à l’assaut du palais de Buckingham. Le visage hagard et meurtri (très éloigné de ses traits de beauté télégéniques), elle tient un cœur percé par une flèche, symbolique de son amour trahi28, ainsi que des souffrances qu’elle avait encourues aux mains de la sacro-sainte famille royale et de l’« establishment » auquel toutefois elle appartenait. De l’autre main, elle tient celle d’un des journalistes, putti et chérubins grotesques avec lesquels elle entretenait des rapports empreints de l’ambiguïté que l’on sait. Après sa mort, on en retrouva l’image plus familière, par le biais de Delacroix, dans une caricature de Ralph Steadman, conçue pour accompagner une analyse des mentalités d’une Angleterre incertaine de ses repères sociaux et politiques29. Celle qu’on considérait comme le dernier espoir de la monarchie, d’une monarchie plus moderne, moins étouffante et plus égalitaire, apparaît dans un photomontage frappant de Diana-Liberté.

Figure 68
Steve Bell, After Steinlen, Guardian, 22 novembre 1995
© Steve Bell
Conclusion
25Que l’apogée du phénomène « Marianne » dans la presse britannique eût lieu dans la période 1995-1999, années de transition entre le régime conservateur thatcherien finissant et le régime néoconservateur du New Labour émergent, n’est sûrement pas fortuit : c’est à cette époque que pour certains caricaturistes la nécessité – ou la nostalgie – d’une mobilisation populaire se fit le plus sentir. Que l’incidence ait diminué depuis, en nombre absolu, quoique non en qualité, ne permet cependant pas de conclure que cette aspiration est éteinte. En 2003, on en retrouva l’écho dans une nouvelle présentation de la tradition révolutionnaire française par le comédien Mark Steel, illustré dans un photomontage du tableau de Delacroix, sous le titre When the people dared to dream [Quand le peuple osa rêver]30. En attendant l’accomplissement de ce vœu implicite – les manifestants ultraconservateurs des comtés anglais en faveur de la chasse au renard en paraissent d’improbables instruments –, la référence « Marianne » continue à servir, comme le montrent deux derniers exemples.
26En octobre 2002, une caricature de David Simonds tirée de Delacroix illustrait « Shareholders Revoit », une analyse de l’effondrement boursier et ses effets sur les plans de retraite-vieillesse d’employés dans le secteur privé31. Au cours d’une séance de conseil d’administration houleuse, une femme armée d’un fusil et portant le drapeau des « certificats d’actions » guide les actionnaires en colère qui balayent devant eux le bureau de réunion des directeurs. Au mois de juin 2004, au beau milieu des célébrations du centenaire de « l’Entente cordiale », Steve Bell eut recours une fois encore à son modèle préféré pour mettre en relief la persistance des divisions internes du New Labour vis-à-vis de l’Europe. Juxtaposant deux images, Myth et Reality, il dessina successivement Tony Blair, Premier ministre métamorphosé en « Liberté » avançant sous l’étendard déployé de l’Union européenne, et Gordon Brown, chancelier de l’échiquier dont la carrure et le visage renfrogné expriment un scepticisme viscéral amplement confirmé dans son minuscule drapeau32.
Notes de bas de page
1 W. Kidd, « Borrowing Delacroix. From Marianne to Eurodisney : Transnational Iconography in Caricature and Advertising », à paraître dans Modem and Contemporary France (détails à suivre).
2 Nous remercions Steve Bell et Dave Brown.
3 Et à travers son homologue sculptural contemporain, Le Départ des Volontaires (dite « La Marseillaise ») de Rude, à d’innombrables monuments aux morts de 1870, 1914-1918 et 1939-1945.
4 Sous la légendeDown witb language barriersi [ « À bas les barricades linguistiques ! »], La Liberté ornait les prospectus de cours édités par l’Alliance française au Royaume-Uni en 2001.
5 La Liberté de Delacroix ou des images de Marianne moins caractérisées ont servi de publicité ou d’étiquetage anglo-saxons pour des produits aussi divers que la mode féminine, les téléphones portables, les cédéroms de musique classique, la viticulture, etc.
6 « Up Yours, Delors ».
7 M. Cornick et al., « Perceptions of the Bicentenary of the French révolution in Britain », Journal of Area Studies, n" 9, automne 1996, p. 142-152.
8 Voir à titre exemple P. Webster, « Why the French take to the streets over their schools », Guardian Education, 25 janvier 1994 ; J. Hardy, « No protest please, we’re British », Guardian, 30 novembre 1996 ; G. Browning, « Lie back and think of France », Business Life, octobre 1998, p. 7 ; J. Fenby, « Admit it, they are better than us », New Statesman, 21 janvier 2002, p. 28. Voir notes 22 et 30.
9 Chanson impérialiste populaire du xixe siècle.
10 Marianne. Les Visages de la République, Paris, Gallimard, « Découvertes », 1992.
11 Voir A.-C. Lelieur, R. Bachollet, Célébrités à l’Affiche, Lausanne, Edita, 1989, ill. 43-46, 53, 96, 116, 130-131, 140.
12 Elle donna toutefois son nom à l’hebdomadaire radical-socialiste des années 1930 dirigé par Emmanuel Berl.
13 On en retrouve sans doute l’écho populaire dans le comportement agressif des « fans » de l’équipe de foot nationale lors de leurs visites à l’étranger.
14 P. Brookes, « Lorry drivers leading the People », The Times, 29 novembre 1996.
15 Question brûlante en Écosse dont le onze national devait rencontrer les Brésiliens dans un des premiers marches du concours. Dans « France » 98, caricature signée « High », le drapeau révolutionnaire portait les mots Welcome to the biggest punch up [bagarre] since the Révolution !, Scotsman, 15 avril 1998.
16 S. Bell, « Fish », Guardian, 30 mars 1993.
17 Guardian, 11 juillet 1995.
18 S. Bell, Guardian, 5 décembre 1995.
19 A.D. Smith.
20 8 mai 1998.
21 The Independent on Sunday, 28 avril 2002.
22 D. Hannan, « Why can’t the English be more like the French ? », The Spectator, 2 novembre 2002, p. 14-15.
23 Entre autres en mai 1993, novembre 1994 et janvier 1997.
24 Scotsman, 25 novembre 1994.
25 D. Brown, The Independent, 29 juin 1999.
26 L’on aura compris que « to take the pe(e) [pipi] » = « il se paie, il se fout de nous ».
27 S. Bell, Guardian, 22 novembre 1995.
28 La princesse avait émis le vœu de devenir Queen of hearts [régner dans les cœurs] par ses œuvres caritatives, notamment pour les malades du sida, victimes de mines, exclus sociaux, etc.
29 Guardian, 22 août 1998.
30 The Independent Review, 11 juillet 2003, p. 2-3.
31 O. Morgan, « Shareholders Revoit », Observer Business section, 27 octobre 2002, p. 3.
32 Guardian, 22 juin 2004.
Auteur
-
William Kidd
Stirling University.
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