L’entrée dans l’histoire du Rio de la Plata : l’Essai d’histoire civile du doyen Gregorio Funes (1816)
p. 153-180
Texte intégral
1Décembre 1807 : tandis que paraît à Paris la version française, l’Histoire de la révolution de Naples, la cité de Buenos Aires, qui vient de repousser victorieusement deux tentatives d’invasion de la part de la flotte anglaise, reçoit par grâce royale le titre de « défenseur de l’Amérique du Sud et protecteur des cabildos du vice-royaume du Rio de la Plata ». À Cordoba, seconde cité du royaume, le gouverneur Gutiérrez de la Concha prend possession de son poste dans un climat de sourde hostilité, due au clan ennemi, dirigé par le doyen Gregorio Funes. Celui-ci, qui brigue l’évêché, compte sur les bonnes grâces du vice-roi pour faire entendre sa cause à Madrid... Rien, en somme, qui ne laisse présager les terribles événements de l’année suivante, qui plongeront la monarchie espagnole dans le plus grand bouleversement qu’elle ait jamais connu.
2Octobre 1815 : après le sursaut des Cent Jours, l’épopée napoléonienne est définitivement close et les souverains retrouvent leur trône. À Naples, Ferdinand 1er de Bourbon fait fusiller Murat et abolit ses réformes, tandis que son neveu Ferdinand VII, en Espagne, écrase la rébellion du général Porlier. L’ère des révolutions, qui s’achève dans l’Europe de Vienne, semble connaître un second souffle en Amérique. Au Rio de la Plata, libre de toute reconquête royaliste, les provinces tentent de s’unir par le biais d’un pacte constituant. Pour sa part, le doyen Funes, qui a embrassé la cause de la révolution, s’apprête à publier son œuvre maîtresse, l’Essai d’histoire civile du Paraguay, de Buenos-Aires et du Tucumán, dont les trois volumes paraîtront au cours des deux années suivantes.
3Les contextes s’entrechoquent au-delà de l’anecdote : ce décalage chronologique, longtemps prisonnier de la lecture univoque des influences et des modèles européens en Amérique, se révèle autrement fécond dans les perspectives d’une réflexion sur l’histoire. Réflexion qu’il est possible de mener en creusant les pistes ouvertes par le contexte lui-même et en questionnant, en parallèle, les productions intellectuelles des contemporains. Dans ce cadre, l’ouvrage du doyen Funes, récemment redécouvert en Argentine1, mérite une attention particulière. Non seulement parce qu’il est, stricto sensu, le premier essai historique attaché à cette nouvelle entité (qui n’est pas encore l’Argentine2), mais parce qu’il pose, à travers l’évocation des trois siècles de la colonie et la relation des premières années de la révolution, des questions fondamentales, que l’on retrouve dans plusieurs ouvrages du même type : qu’est-ce qui caractérise le bon gouvernement, comment tirer profit des leçons du passé, comment éviter que la révolution ne se corrompe, comment contenir la sou veraineté populaire, etc.
4De fait, il eût été tentant de mener une confrontation rigoureuse entre l’Essai historique de Cuoco et celui de Funes. Si nombre de détails rapprochent les deux hommes – leur culture catholique « éclairée », leur réflexion sur une révolution imposée de l’extérieur, leur situation à l’égard du pouvoir –, le décalage chronologique mais, surtout, la différence de nature entre les deux mouvements révolutionnaires auraient rendu l’entreprise particulièrement ardue. Nous nous sommes contenté de suggérer les passerelles qui pouvaient exister entre ces deux personnages, en retraçant le contexte intellectuel et social dans lequel a évolué Funes, puis en présentant son œuvre. À travers l’étude de celle-ci, la perspective morale amène à poser la question du rapport de l’auteur à sa propre temporalité : la première histoire du Rio de la Plata semble, paradoxalement, sanctionner le refus du passage à une ère nouvelle.
Gregorio Funes dans le contexte politique et culturel de son temps
5À première vue, la distance semble grande entre l’intellectuel colonial qu’est Gregorio Funes et le révolutionnaire proscrit qu’est Vicenzo Cuoco dans les premières années du xixe siècle. Les deux hommes appartiennent pourtant à des univers extrêmement proches, que nombre de passerelles relient entre eux. Outre l’inscription dans une tradition culturelle et des systèmes de référence communs, ils sont tous deux confrontés à un processus révolutionnaire dont ils sont à la fois juges et acteurs. Comme tel, c’est tout le problème du passage de l’ancien monde au nouveau, des éléments de continuité et de rup ture et du bouleversement des valeurs que la vie et l’œuvre de Gregorio Funes permettent de saisir.
Les Lumières hispaniques, un panachage d’influences
6Les liens unissant Naples et les Lumières espagnoles3 sont désormais bien connus. Roi de Naples de 1734 à 1748, Charles de Bourbon adopte un train de réformes qu’il reprend de manière systématique lors de son long règne espagnol (1759-1789)4. Il s’agit essentiellement d’assurer à la Couronne un ascendant décisif sur l’Église, en termes de richesses matérielles, comme en termes de pouvoirs temporel et spirituel. De fait, le règne de Charles III est bien l’« âge d’or du régalisme »5, dont Anna Maria Rao affirme qu’il l’a découvert à Naples6, et qui connaît son apogée avec l’interdiction de l’ordre des Jésuites et leur expulsion de la monarchie espagnole en 1767.
7L’autre caractéristique des Lumières espagnoles est le lien étroit qui unit le monarque et les ilustrados, hommes d’État qui conseillent le roi. Les Lumières espagnoles sont le fait d’une élite intellectuelle et sociale convaincue de la nécessité des réformes, mais qui demeure très modérée sur le plan politique et idéologique. S’agissant de l’Empire des Indes, les réformes bourboniennes ont pour principale ambition d’en améliorer la défense et de rentabiliser les territoires, ce qui se traduit par une amélioration de la politique fiscale et une refonte de l’armée. L’administration de l’Empire est réorganisée avec la création de nouveaux vice-royaumes, l’introduction du système des intendances et l’application du règlement de 1778 sur le commerce (qui, loin de mettre fin au monopole, se borne à multiplier le nombre de ports ouverts au commerce dans l’ensemble de la monarchie)7. Elles se traduisent par la multiplication des agents royaux envoyés sur place, suivis de commerçants et autres péninsulaires soucieux de tenter leur chance en Amérique.
8Le fait que les réformes aient dans l’ensemble bénéficié aux royaumes américains n’empêche pas l’apparition de toute une série de doléances provenant des élites créoles et des jésuites exilés8. Ces plaintes, à la rhétorique codée, réclament un accès privilégié aux postes, un allègement des impôts et une autonomie accrue des différentes juridictions. Bien que les historiens « nationalistes » du xixe siècle y aient vu la matrice intellectuelle des mouvements d’indépendance, il y a solution de continuité entre ce « créolisme » littéraire et l’émancipation politique de l’Amérique hispanique. Comme dans l’Espagne péninsulaire, l’élite américaine est divisée en groupes rivaux, où les progressistes appellent de leurs vœux des réformes « éclairées » tandis que leurs adversaires s’arc-boutent sur la défense de leurs privilèges. Les réformateurs se regroupent au sein de sociétés savantes et de « Sociétés des Amis du Pays », qui se créent un peu partout sur le modèle de la péninsule. Des périodiques font leur apparition, tel le Mercurio Peruano de Lima (1790-1795)9 ou le Papel Periódico de Bogota (1791-1797), qui proposent des sujets sur des thèmes d’intérêt général10. Cet esprit réformiste, répétons-le, ne va pas dans le sens d’une quelconque séparation vis-à-vis de la métropole : bien au contraire, ce que réclament les créoles progressistes, c’est de participer aux bienfaits du développement économique attendu. Comme l’écrit Manuel José de Lavár den, l’une des figures de proue du mouvement à Buenos Aires : « Un pas de plus, et nous serons heureux. Nous serons utiles à la mère patrie (...) Nous allons assurer l’opulence de ces provinces pour que la mère patrie recouvre son antique splendeur... »
9Sur un plan plus théorique, il faut souligner à la suite de Luis Castro Leiva11 la diversité des sources auxquelles puisent les Lumières américaines. Selon cet auteur, leur caractéristique principale serait de conjuguer les « différents langages » des Lumières européennes et de révéler ainsi une sorte de pragmatisme, dicté par le souci d’adapter les réformes aux circonstances locales. Les références aux auteurs européens, la diffusion de leurs idées, parfois simplifiées et commentées en fonction des situations particulières, contribuent à créer un vaste répertoire idéologique où les références premières s’estompent, formant le terreau où se grefferont les idées libérales. Dans ce fonds culturel commun, les auteurs les plus traditionnels voisinent avec les philosophes et les économistes, offrant à ces érudits les outils intellectuels qui leur permettront de penser le grand bouleversement des révolutions d’indépendance.
10C’est dans ce contexte qu’il convient de situer l’influence particulière des auteurs italiens sur les Lumières argentines12. Leurs écrits, notamment les Lezioni di Comercio de Genovesi, sont connus et commentés dans les cercles lettrés, de Buenos-Aires à Charcas. Leur influence se fait sentir dans les principaux textes réformateurs de la période, la Représentation de los Labradores de 1793 (mettant en cause le monopole sur les grains), le Memorial de los Hacendados de 1794, et la Représentation de los Hacendados de 1809. Cette influence est essentiellement due à Manuel Belgrano, autour duquel gravitent les partisans d’une libération totale du commerce et d’un développement économique de la région. C’est en Espagne que ce fils de commerçant italien découvre les auteurs de sa patrie d’origine, dont il apprend la langue pour l’occasion. De retour à Buenos Aires, il met à profit sa charge de secrétaire du Consulat de commerce pour diffuser ces idées : celles-ci sont exposées dans les mémoires qu’il adresse aux autorités et dans les pages du Correo de Comerdo, qu’il fonde en 1794. Dans ce souci d’adapter les principes aux réalités locales, on retrouve un trait de ce pragmatisme créole, qui explique sans doute la faveur des théoriciens napolitains, attentifs aux conditions sociales et culturelles dans lesquelles les innovations peuvent être adoptées. De fait, à partir des années 1790, l’influence de Filangieri l’emporte nettement, tant chez les dirigeants politiques que chez les constituants. Comme dans le reste de l’Empire espagnol, la culture « éclairée » au Rio de la Plata participe donc bien du même univers culturel que les Lumières européennes. Si elle n’est pas la cause directe de l’indépendance, elle permet indéniablement la mutation des références et des systèmes de valeurs qui caractérisent l’ère des révolutions.
Les révolutions hispaniques, des ruptures accidentelles
11Malgré les efforts qu’elle déploie pour s’en protéger, l’Espagne est atteinte à son tour par la contagion révolutionnaire. Comme dans le cas de l’Italie13, ce basculement vers le libéralisme est directement lié à l’expansion napoléonienne, dont elle constitue un avatar plus qu’une conséquence directe. En effet, l’invasion de la péninsule par Napoléon, au début de 1808, se heurte à une résistance aussi violente qu’insoupçonnée, les Espagnols refusant de reconnaître les abdications de Charles IV et de son fils Ferdinand, ainsi que la cession du trône à Joseph Bonaparte (auparavant roi de Naples). À la fin de l’été 1808, les représentants des juntes formées au cours des semaines précédentes forment la « Suprême Junte centrale d’Espagne et des Indes », reconnue comme l’unique organe apte à gouverner en lieu et place du roi14. Les efforts conjugués des armées espagnole et anglaise ne peuvent empêcher Napoléon de progresser vers le sud et d’occuper l’Andalousie en janvier 1810. Réfugiée depuis plusieurs mois à Cadix où elle a convoqué les Cortès afin de consolider son assise, la Junte centrale transmet alors ses pouvoirs à un Conseil de régence. Réunies, malgré les circonstances, en septembre 1810, les Cortès gouvernent le pays jusqu’au retour de Ferdinand VII, en 1814.
12Ce sont ces organismes ad hoc, la Junte centrale et les Cortès, qui sont à l’origine de la révolution libérale15, la préservation des droits du roi se voyant justifiée par le transfert de la souveraineté à la nation. La résistance à l’invasion napoléonienne est idéologiquement justifiée par les idées pactistes héritées du xvie siècle, selon lesquelles la légitimité du pouvoir royal étant originairement fondée sur un pacte liant Dieu, le roi et ses sujets, c’est à ces derniers que revient l’exercice de la souveraineté en l’absence du monarque. La persistance de cet imaginaire se révèle dans l’unanimité avec laquelle les différents mouvements populaires, au cours de l’été 1808, invoquent cette théorie pour justifier la création des juntes. Parallèlement, l’explosion de l’imprimé qui fait suite à la proclamation de la liberté de la presse permet une diffusion rapide des idées libérales et l’acceptation généralisée du principe de la souveraineté nationale. Toutes les mesures prises entre 1808 et 1812, date de la constitution de Cadix, reflètent le basculement de l’Espagne vers la modernité politique. Conversion qui, à l’inverse de la France, ne s’opère pas contre le roi mais en son nom, ce qui explique en partie son caractère modéré.
13De ce bouleversement vont également surgir les révolutions d’indépendance en Amérique. Conséquence paradoxale, car dans un premier temps les provinces américaines réagissent en parfaite harmonie avec la péninsule. Après quelques semaines de flottement dû à l’incertitude et à la rareté des informations, la Junte centrale est reconnue dans toutes les capitales tandis que les autorités royales sont généralement maintenues en place. De 1808 à 1810, dans les moindres recoins de l’Empire, la propagande patriotique bat son plein : en même temps que l’on exalte le nouveau roi et que l’on jure de défendre la patrie et la religion, on n’a pas de mots assez forts pour conspuer le « tyran » Napoléon et la nation « impie ». De toutes parts affluent les donations patriotiques, promptement envoyées en renfort de la métropole. En réponse à ce loyalisme exacerbé, les autorités espagnoles multiplient toutefois les maladresses. Si elles concèdent à l’Amérique une égalité de traitement avec la péninsule, en l’appelant, par le décret du 22 janvier 1809, à élire des représentants auprès de la Junte centrale, cette mesure est présentée non comme un droit, mais comme une récompense octroyée à ces provinces. Cette formulation, ainsi que le nombre très inférieur de représentants qui leur sont concédés, heurtent de plein fouet la conviction qu’ont les Espagnols américains d’être dotés du même statut et des mêmes privilèges que les péninsulaires. La même inégalité de traitement se retrouve vis-à-vis des juntes de gouvernement, que quelques cités américaines forment durant les années 1808 et 1809, et qui se voient dénier toute légitimité au motif que ce sont les vice-rois qui assument, en Amérique, la représentation légitime de Ferdinand.
14Dans ce contexte, les élites réformistes des capitales américaines voient le moyen de faire aboutir leurs projets de réorganisation des affaires locales. Si les tentatives en ce sens échouent au cours des deux premières années, il n’en va pas de même en 1810, au moment où l’invasion de l’Andalousie fait craindre en Amérique que la péninsule ne soit perdue. Le pouvoir, alors, vacille, les autorités vice-royales n’ayant pas toujours les moyens d’empêcher le changement. Dans la plupart des capitales (Caracas, Buenos Aires, Santiago, Santa Fé de Bogota...), des juntes de gouvernement se forment et prétendent désormais exercer la souveraineté au nom du peuple, afin de préserver les droits du souverain légitime. Néanmoins, aux yeux des autorités espagnoles, le partage est désormais accompli entre les régions loyalistes (essentiellement la Nouvelle Espagne et le Pérou, auxquels s’ajoutent quelques cités isolées comme Montevideo ou Maracaibo, en lutte contre leur capitale), et les régions « rebelles » de l’Empire. Vis-à-vis de ces dernières, une politique de conciliation est d’abord tentée mais, dès 1812, la solution militaire l’emporte avec l’envoi des premières expéditions. Dans ce contexte, le Rio de la Plata est la seule région à échapper durablement à la reconquête espagnole. Dès sa formation, la Junte de Buenos Aires parvient à imposer son autorité dans la majeure partie du vice-royaume. Les provinces périphériques de la Banda Oriental (actuel Uruguay) et du Paraguay font toutefois sécession, tandis que le Haut-Pérou (actuelle Bolivie) est occupé sans coup férir par les troupes du vice-roi de Lima. Celui-ci n’a de cesse, jusqu’en 1820, de mater la rébellion dans le cône sud, dirigeant ses armées en direction du Chili, reconquis grâce à l’aide espagnole en 1814, et du Rio de la Plata, dont le Nord-Ouest est le théâtre de combats incessants.
15De la formation de la Junte (25 mai 1810), à la proclamation de l’indépendance (9 juillet 1816), les luttes de factions font se succéder au gouvernement des équipes incarnant des visions contrastées de la souveraineté et du régime représentatif16. Dans les provinces, la révolution, mais surtout la guerre engendrent des bouleversements de grande ampleur. La rétrocession de la souveraineté au peuple, qui s’exprime notamment par le biais des élections, suscite une forte mobilisation politique au sein des cités, qui aspirent à défendre leurs intérêts, voire à conquérir une véritable autonomie de gouvernement. Par ailleurs, la participation à l’effort de guerre amène un développement des structures administratives et une consolidation des identités provinciales. Ces transformations affectent le lien de ces cités avec la capitale, certaines allant jusqu’à faire sécession en 1815. La réunion, l’année suivante, d’un congrès général répond à deux objectifs : proclamer l’indépendance, c’est-à-dire rompre formellement avec l’Espagne, et forger un nouveau pacte entre les cités par le biais d’une constitution, qui ne sera définitivement adoptée qu’en 1819. Tel est, brossé à grands traits, le cadre culturel et politique dans lequel s’inscrit la trajectoire sociale et intellectuelle de Gregorio Funes, dont il rend compte dans son œuvre historique.
Gregorio Funes, un homme « entre deux âges »
16Letrado au service de la Couronne sous l’Ancien Régime, puis acteur de premier plan durant la révolution d’indépendance, la carrière de Gregorio Funes, né en 1749, s’ancre dans les deux contextes précédemment évoqués.
17Maintes fois retracé à partir des éléments qu’il a lui-même laissés pour la rédaction d’une autobiographie17, le parcours intellectuel de Funes est révélateur de sa position dans le siècle : élève du collège jésuite puis de l’université de sa ville natale, Côrdoba « la docte », il est d’abord pétri de métaphysique aristotélicienne et de jusnaturalisme. Cette influence culturelle des Jésuites et l’attachement de sa famille à leur cause18 laisseront des traces profondes sur son œuvre. Après l’expulsion de l’ordre en 1767, il passe sous la houlette des Franciscains qui prennent le contrôle de l’université et réorientent les études vers la philosophie positive, le droit canon et la défense des regalia. Ayant reçu, en 1773, le titre de docteur en théologie, le jeune Funes va poursuivre sa formation à l’université de Alcalâ de Henares, en Espagne. En 1779, il obtient son diplôme de bachelier en droit civil et le titre d’avocat des conseils royaux, qui l’autorise à exercer dans les tribunaux américains. Son séjour dans l’Espagne de Charles III lui permet en outre de se frotter aux idées du temps. Il lit avidement, surtout les auteurs français parmi lesquels Condillac, mais aussi les prélats « éclairés », tels les abbés de Pradt, Grégoire ou Pluquet, et il obtient alors une autorisation spéciale de l’évêque de Salamanque pour ramener chez lui une importante cargaison d’ouvrages mis à l’index ; sa bibliothèque, riche de plusieurs milliers de volumes, est l’une des plus importantes du Rio de la Plata. De retour dans sa ville natale, il occupe une charge de chanoine et assume de plus en plus de responsabilités grâce à la protection que lui assure l’évêque Moscoso. En 1804, il est promu doyen de la cathédrale, distinction complétée en 1808 par sa nomination au poste de recteur de l’université, pour laquelle il envisage une importante réforme des enseignements, qui relativise le poids de la scolastique au bénéfice des « arts et des sciences19 ». Il consacre en outre 10000 pesos à la fondation d’une chaire de mathématiques, et introduit à l’université l’étude de la trigonométrie, de la musique et de la langue française.
18Gregorio Funes est donc un membre parfaitement représentatif de la République des lettres coloniale20. Bien qu’adoptant parfois des positions critiques vis-à-vis de l’Ancien Régime, il n’en demeure pas moins un homme de son temps, ce qui se manifeste à la fois dans son parcours social et les valeurs qu’il défend. S’il met son talent et son érudition au service du pouvoir, c’est afin que son prestige rejaillisse sur les siens et se marque par l’octroi de faveurs et de postes. Lui-même doit sa carrière à son inscription dans divers réseaux de relations ; les étapes en sont marquées par le succès ou l’infortune de ses tractations, de ses fidélités et de ses inimitiés21.
19Bien que déjà âgé et parvenu au faîte de sa carrière, c’est avec ferveur qu’il accueille la Révolution, dans laquelle il voit un sursaut salutaire face au despotisme ainsi que la consécration du letrado, la culture et la raison étant mises au service d’un pouvoir qu’il souhaite résolument « éclairé ». Après la victoire de la Junte, il déploie l’essentiel de son activité politique comme représentant de la cité de Côrdoba au sein de la première assemblée de gouvernement (Junta Grande). Réélu au Congrès de 1816, il refuse par trois fois sa charge avant de siéger comme représentant de la cité de Tucumân et de prendre une part active dans la rédaction de la constitution de 1819. Sénateur en 1820, il représente une dernière fois la cité de Côrdoba au Congrès constituant de 1826. Entre-temps, il exerce pour le compte de Bolivar les fonctions d’agent diplomatique de la Grande Colombie, ce qui lui vaudra en retour un poste important dans la cathédrale de La Paz.
20Parallèlement à ces charges, il a une activité de théoricien et de propagandiste. Premier rédacteur de la Gazeta de Buenos Aires en 1810, il y expose les fondements idéologiques du transfert de souveraineté à la Junte (celle-ci comprenant le patronato real, droit de nommer aux emplois ecclésiastiques). Il est également le rédacteur de textes officiels, décrets et discours de la Junte. Bien que s’éloignant par la suite du pouvoir, il poursuit sa tâche de propagandiste, comme le montre, entre autres, son célèbre discours du 25 mai 1814 en l’honneur de la victoire de Montevideo. La révolution ne semble donc pas affecter fondamentalement l’attitude de Funes envers le pouvoir, au service duquel il continue de mettre son talent, espérant influer de manière favorable sur le cours des événements et, plus prosaïquement, assurer sa subsistance. Son patrimoine personnel ayant largement pâti des aléas révolutionnaires, cette nécessité l’oriente, à la fin de sa vie, vers une activité de publiciste : il écrit dans plusieurs journaux publiés à Buenos Aires au début des années 1820 (El Centinela, La Abeja Argentina, El Argos), activité qu’il assimile, selon Halperin Donghi22, aux joutes de la « République des lettres » qu’il prisait tant sous l’Ancien Régime.
21S’il y consacre son énergie, la révolution est pourtant loin d’avoir comblé les espérances de Funes. Dès la dissolution de la Junta Grande, qui lui vaut d’être emprisonné à la fin de 1811, il tire les premières leçons de l’expérience. Si les règles du jeu politique – affrontement des factions, alternance de faveurs et de disgrâces – restent les mêmes que par le passé, elles atteignent un degré de radicalisme et de violence auquel Funes ne s’attendait pas23. Cette épreuve désagréable lui fait renoncer, pour plusieurs années, à l’exercice direct du pouvoir. Il préfère en revenir au rôle de conseiller du prince qui était le sien sous l’Ancien Régime, et décide de se consacrer à la rédaction de son essai, dans lequel il offre un bilan raisonné de l’histoire du Rio de la Plata tout en déplorant de façon réitérée la corruption des mœurs politiques.
L’Essai historique de Funes : un homme des Lumières écrivain de la Révolution
De l’Ancien Régime à la Révolution : éclairer le pouvoir en vue du bien commun
22Œuvre de circonstance, l’Ensayo de la Historia Civil del Paraguay, Buenos Aires y Tucumán résulte pourtant d’un projet bien antérieur à la Révolution. On en trouve trace dès 1802 dans la correspondance du doyen, qui commente les travaux qu’il a entrepris. En premier lieu, une histoire des évêques du Tucumân, dont Côrdoba est le siège, ainsi qu’une vaste description de cet évêché, dans laquelle il se propose de rassembler, « dans un esprit philosophique, tous les éléments qu’offrent [...] l’histoire, la politique, la science économique et les autres disciplines pouvant contribuer à l’utilité et à l’embellissement de ce tableau24 ». En second lieu, un essai sur la révolte de Tupac Amaru qui a bouleversé le Pérou des années 1780 et qu’il destine à l’édification « éclairée » du monarque.
23De l’aveu même du doyen, ces essais ne résultent pas d’initiatives personnelles, mais ont presque tous pour prétexte des commandes officielles. Le premier résulte d’un rapport au roi sur l’évêché de Côrdoba, rédigé pour le compte de l’évêque Moscoso. Le second, de son propre aveu, vise à informer le souverain sur la situation de l’Amérique, exemple parfait de ce qui constitue la raison d’être du groupe des letrados : mettre, dans un souci d’utilité caractéristique de l’époque, son érudition et ses réflexions critiques au service du souverain, en vue de l’amélioration du bien commun. Mais il s’agit tout autant de consolider son réseau de relations : par ses écrits sur l’évêché de Côrdoba, Funes travaille au prestige de l’évêque, tout en lui témoignant de manière concrète sa fidélité et sa reconnaissance. La matière de l’Essai d’histoire civile se trouve donc dans des écrits qui participent autant d’une critique « éclairée » du pouvoir que d’un jeu complexe d’influences sociales à l’échelle du vice-royaume et de la monarchie tout entière.
24Si Funes reconsidère son projet à la lumière des événements de 1810, on ne trouve nulle trace dans ses écrits d’une quelconque réorientation thématique ou méthodologique. De 1811 à 1815, il se contente de poursuivre et de compléter son ouvrage par un important chapitre consacré à la Révolution, celle-ci apparaissant dès lors comme le résultat inévitable des Lumières, annoncé dans les chapitres précédents. Pas plus qu’elle ne remet en cause son attitude vis-à-vis du pouvoir, la révolution ne constitue donc une rupture dans le projet intellectuel de Funes : il s’agit, d’une part, de servir le régime – en dévoilant ses fondements et en le mettant en garde contre les périls qui guettent tout pouvoir – et, de l’autre, d’assurer sa situation en vivant de sa plume.
25Son séjour en prison, à la fin de l’année 1811, lui sert de déclencheur : Funes y éprouve, après d’illustres prédécesseurs, combien la solitude du cachot est propice à une réflexion distanciée sur le pouvoir. Tenu à l’écart du pouvoir et mortifié par son expérience, le Doyen décide de s’éloigner volontairement du tourbillon dangereux des « passions ». Du fond de sa cellule, il obtient pourtant l’aide de Rivadavia, membre influent du gouvernement de l’époque, qui lui fournit un accès privilégié aux archives de Buenos Aires. Il reçoit, en outre, l’aide de plusieurs érudits de ses amis, tels Saturnine Segurola, vicaire général de l’Armée, qui possède une vaste bibliothèque et une riche collection de manuscrits25. La collaboration la plus indéfectible est celle de son frère Ambrosio, qui lui prodigue depuis Côrdoba des conseils et des encouragements, tout en faisant pression sur l’échevinage pour obtenir copie des documents nécessaires et sur les habitants pour qu’ils participent à la souscription. Mais que ce soient les échevins, opposés au clan des Funes, ou les notables de la ville, les habitants de Côrdoba mettent bien peu d’empressement à répondre à la demande de leur illustre concitoyen26.
26En dépit de ces aléas, le troisième livre de son ouvrage est terminé en 1812 et le quatrième en 1813. En juillet 1815, l’installation d’une imprimerie digne de ce nom, dotée de six bonnes presses, permet enfin d’envisager la publication. Le tirage de 1 500 exemplaires est couvert par une souscription levée en argent ou en rames de papier, à laquelle répondent 222 particuliers ou corps constitués. Ce succès relatif n’atteint pas ce que Funes avait espéré : son refus de la charge de député de Côrdoba, en 1815, est une réponse à la désaffection que lui ont témoignée ses compatriotes. De fait, la publication n’aurait pas été possible sans l’aide décisive du gouvernement. Alors que la rédaction de son Essai résultait, pour Funes, d’un retrait vis-à-vis du pouvoir, celui-ci, grâce à l’influence de Rivadavia, prenait conscience de l’importance d’une telle démarche dans la promotion de l’« esprit public ». Dès 1812, le Triumvirat confiait au dominicain Julián Perdriel le soin de rédiger une « histoire philosophique de notre révolution27 ». Deux ans plus tard, la nouvelle équipe de gouvernement suspendait cette commande pour la confier officiellement au doyen Funes, à qui une souscription annuelle était accordée. Effort qui porte ses fruits : en novembre 1816, le premier tome est déjà paru, le second est sous presse, et le troisième sera imprimé au début de l’année suivante.
27De ce qui précède, il n’est guère surprenant de voir, sous la plume du doyen, une justification de l’entreprise allant dans le sens d’une consécration de la Révolution. « Je me suis assigné deux fins, écrit-il à son frère en janvier 1816. [...] La principale [d’entre elles] fut de servir mes compatriotes, en leur présentant une histoire, unique en son genre, de leur origine28. » Dans son autobiographie, Funes écrivit de façon plus tranchante que le but de son ouvrage était « de présenter le tableau le plus fidèle de la tyrannie de l’Espagne et de faire l’apologie la plus complète de la Révolution29 ». On ne s’étonnera guère que l’historiographie traditionnelle ait fait du doyen un indépendantiste d’avant-garde, qui aurait caché ses desseins avant 1810 pour mieux les dévoiler ensuite. Ce que nous savons de ses idées et de sa carrière sous l’Ancien Régime oblige pourtant à réviser cette perspective, l’indépendance ayant entièrement surgi du contexte des années 1808-1810. Il faut d’abord voir en Funes un intellectuel des Lumières, qui défend certaines positions et propose des réformes qui trouvent naturellement leur place dans son Essai historique. Ce même Funes, à partir de 1810, se met au service d’une cause qu’il croit d’abord juste, car conforme à ses idées, et d’un pouvoir avec lequel il est obligé de composer pour sauver quelque chose de son rang.
« Des sentiments bien assurés du bien et du mal »
28Le pouvoir se fondant désormais sur la souveraineté nationale, c’est une histoire patriotique que livre, a posteriori, le doyen. Sa perspective, en 1816, est autant politique que culturelle : alors que l’indépendance du pays est sur le point d’être déclarée, il s’agit d’instituer la Patrie comme entité historique et de la placer sur un même plan que les « nations civilisées du globe30 ». Cette visée se trouve énoncée dans la dédicace « à la Patrie », ce qui présente la Révolution comme le point d’inflexion décisif d’une pensée en esclavage vers l’émancipation des âmes. Dans ce bouleversement, chacun a un rôle à jouer, et l’homme de lettres participe à l’édification de la patrie au même titre que le soldat, le magistrat, le prélat et l’homme du peuple. Cette énumération révèle au passage que Funes a bien renoué avec l’idéal du letrado, qui sert le pouvoir sans s’y mêler directement.
29Dans le prologue, il justifie son projet en passant au crible d’une critique sévère tous les travaux qui ont précédé le sien. Aux chroniques ecclésiastiques, aux récits de voyage et aux descriptions des naturalistes qui l’ont précédé, il oppose la nécessité d’une histoire civile des provinces du Rio de la Plata, qu’il faut comprendre comme une réflexion sur le pouvoir et ses méfaits : non une simple compilation de faits, mais un récit orienté permettant de connaître « les coutumes, la nature du gouvernement, les droits imprescriptibles de l’homme, le génie national et tout ce qui nous permet de devenir meilleurs31 ». Cela consiste surtout à rappeler les méfaits du despotisme, incarné par l’Espagne, « la tyrannie et les vices de ceux qui nous ont gouvernés étant toujours à l’œuvre32 ». Il s’agit donc d’un programme à la fois particulariste et universel, mettant l’érudition au service de la morale pour l’édification de citoyens tout neufs.
30« L’histoire, en nous présentant à notre vue le terrible tableau d’une tyrannie prolongée et toujours en action, doit nous donner des sentiments bien assurés du bien et du mal33 » : c’est autour de ce projet moral qu’est structurée l’évocation, sur trois siècles, de la Conquête et de l’administration espagnole dans cette région de l’Empire. La Révolution, quant à elle, fait l’objet d’une étude séparée, intitulée Bosquejo [esquisse) de nuestra révolution, placée en appendice du dernier livre. Cette fresque s’organise autour d’une opposition antithétique entre les vices du gouvernement espagnol et les valeurs chrétiennes, matrice de la civilisation dans le Nouveau Monde. Produit des temps nouveaux et des réformes, une identité américaine s’y dessine en pointillés, qui se laisse appréhender à travers la peinture du sort des Indiens et l’ambiguïté de cette figure.
31Du point de vue formel, la caractéristique essentielle est la construction théâtrale du récit34. L’action est découpée en tableaux, prenant place sur différentes scènes (les trois provinces dans la majeure partie de l’ouvrage ; la capitale et les différents fronts dans le Bosquejo). Ces tableaux mettent aux prises des acteurs individuels et collectifs, dotés de tempéraments soigneusement décrits, mus par des passions, des idéaux ou des vices motivant chacune de leurs actions. L’évocation de celles-ci permet ensuite d’en tirer des observations ou des leçons, d’énoncer des lois ou des sentences morales. La visée didactique et morale ne bride pourtant pas totalement le plaisir de l’écrivain. Un autre trait propre à l’écriture théâtrale se trouve, notamment, dans la relation des épisodes militaires : Funes suggère la rapidité et la vivacité de l’action par des effets d’accumulation, ainsi que par le récit détaillé et alerte des péripéties et des retournements de situation, qu’il semble priser particulièrement. Il excelle par ailleurs à suggérer dans son récit la suite des événements, à ménager des effets de suspense et d’annonce. L’extension géographique de l’étude est, quant à elle, rétrospective : les noms des trois provinces figurant dans le titre sont ceux des anciennes gobernaciones, antérieures à la création du vice-royaume. Cette triade reflète les trois théâtres de la conquête et du peuplement : Buenos Aires, puis, en direction du nord, vers Asunción, et à partir de Lima, vers le nord-ouest argentin (vaste juridiction du Tucumán). La ville de Côrdoba, significativement, constitue l’épicentre de cet espace : siège de la province jésuite du Paraguay, elle est capitale de la gobernación du Tucumân, et jouxte la juridiction du Rio de la Plata, qu’elle relie à l’espace andin. Au fil de l’œuvre, Funes évoque en alternance la situation des trois provinces, pour se polariser sur Buenos Aires à partir des réformes bourboniennes.
32Son récit, de son propre aveu, est assez monotone : il se borne à relater, au début, les expéditions de découverte, les fondations de villes, les réalisations des différents gouverneurs, l’installation des ordres religieux et, surtout, les guerres incessantes menées contre les Indiens. La suite fait place à des considérations plus poussées sur le développement des villes, de l’administration des provinces, des activités économiques. À comparer son histoire à celle des nations européennes, Funes la reconnaît moins glorieuse et palpitante : « Mon travail, avoue-t-il, est beaucoup plus limité et stérile. Des guerres barbares connaissant toutes la même issue, des cruautés qui font gémir l’humanité, les tristes effets d’un gouvernement oppresseur, tel est mon domaine35. »
33De fait, au fil des premières pages, les conquérants espagnols, quoique dotés des caractéristiques propres à leur statut (audace, bravoure, sens de l’honneur), se révèlent cruels, avides de gains faciles, sans pitié pour les Indiens qu’ils massacrent ou soumettent au travail forcé. Ils se montrent, en outre, incapables de s’organiser politiquement et de vivre en paix : l’histoire des gouvernorats n’est qu’une succession de conspirations, de complots, de trahisons et d’assassinats. Si Funes voit dans la brutalité de ces mœurs la caractéristique d’une époque, il met rapidement en cause le pouvoir qui tolère, voire encourage de tels agissements. Dès le premier livre, les échecs auxquels se heurte un envoyé du roi sont expliqués par l’éloignement géographique de la métropole : « Que peut la justice lorsqu’elle est loin du trône ? Nous aurons ainsi l’occasion d’observer, plus d’une fois, qu’avec la distance les lois perdent leur appui et l’autorité sa force36. » Par la suite, le pouvoir monarchique, source de corruption, est directement mis en cause :
Les temps de désastres et de calamités sont les plus propices pour découvrir les racines corrompues des gouvernements. [...] Les agitations [du Tucumán] venaient de ce que cette province avait été le théâtre [d’actes] de cruauté, d’avarice et de désordre. Mais tout ceci venait de plus haut ; son origine n’était autre que les vices intronisés [sic] de la Cour37.
34Plus on progresse dans l’ouvrage, plus s’allonge la liste des abus et incuries du gouvernement espagnol. À la fin de la période, Funes insiste de plus en plus sur la rivalité qui oppose les Espagnols aux Portugais, sur l’implication de ces derniers dans la traite et la contrebande, et sur leurs tentatives d’invasion. Il le fait, bien sûr, avec à l’arrière-plan le contexte de son époque, qui est identique, mais aussi pour annoncer d’autres attaques européennes (celles de l’Angleterre, puis de la France napoléonienne) et renforcer l’image d’une Espagne décadente, incapable de se défendre et de préserver ses possessions des ambitions rivales.
35L’antithèse de ce tableau est formée par les bons administrateurs, qui font figure d’exception, mais comptent à leur actif les fondations de cités, qui résument l’entreprise de civilisation. La cité n’est pas simplement constituée par le partage des terres et l’installation des « citoyens » (vecinos) ; elle comprend la mise en place d’un conseil municipal (cabildo) et la construction de monuments (murailles, église, place, bâtiment municipal), en somme, tout ce qui marque l’institutionnalisation de la vie sociale. Mais plus encore, la quintessence du bon gouvernement est représentée par les hommes d’Église. Les évêques font alliance avec les gouverneurs, ces « deux têtes de la répu blique » devant s’efforcer de promouvoir « un harmonieux concert, base de la félicité publique38 ». Quant aux missionnaires, ils s’emploient à gouverner les Indiens en pratiquant la justice et l’équité, au lieu d’utiliser la force, ce qui constitue pour Funes l’idéal du pouvoir et de la civilisation. Idéal incarné par les missions jésuites du Paraguay, microsociétés fondées sur la pureté des mœurs que Funes, après d’autres, décrit avec des accents qui rappellent tantôt la Sparte revisitée par les hommes du xviiie siècle, tantôt l’état de nature peint par Rousseau. Aussi, l’expulsion de l’ordre et la destruction des missions, longuement évoquées dans le livre 5, marquent pour Funes la fin pure et simple de l’entreprise de civilisation tentée par la Couronne en Amérique :
Le grand art consistant à évangéliser les infidèles, à les éduquer et à les maintenir dans une perpétuelle sujétion est né avec les Jésuites et a péri avec eux. Les Espagnols ne savaient pas tirer parti de ces impulsions momentanées par lesquelles les barbares parvenaient à la réconciliation39.
36Tous les enjeux que comporte l’évocation des Indiens dans ce récit confèrent à cette figure une grande ambiguïté. L’Indien y apparaît d’abord sous les traits du « barbare », qui rivalise avec son adversaire de cruauté et de traîtrise. Il s’agit donc de le civiliser par le biais de la religion, puisque le pouvoir civil s’en montre incapable40. Ce portrait sans nuances est ensuite réorienté dans le sens d’une plus grande condamnation des Espagnols : après l’expulsion des Jésuites, notamment, l’évocation des vices et manques propres aux Indiens tend à disparaître. Désormais, c’est la dureté et l’injustice de leur sort qui est mise en exergue, tandis que leur résistance au pouvoir espagnol s’en trouve légitimée. Les Indiens apparaissent comme les défenseurs d’une liberté originelle se confondant avec les droits imprescriptibles de l’homme. C’est tout le sens du long texte consacré, dans le sixième livre, à la révolte de Tupac Amaru, dont nous avons vu qu’il constituait l’une des pièces originelles de l’ouvrage (mais dont on ignore jusqu’à quel point il a pu être remanié). Le sort de l’Indien sert ici, très nettement, à évoquer celui des créoles, dont la filiation avec les conquérants s’est effacée au fil du texte. Créoles et Indiens sont unis dans leur commune condition, face à l’oppression exercée par les Espagnols. Une curieuse ode au métissage vient compléter le tableau et souligner le trait :
De l’union de ces peuples découlent les métisses. Union qui doit être considérée comme un avantage s’il est vrai que les hommes gagnent, comme les animaux, à mélanger leurs races. Mais, de même que les hommes ont une seule origine, il est toujours apparu souhaitable qu’ils eussent une seule patrie, afin que dispa raissent tous les ferments de ces antipathies nationales qui font durer les guerres et les passions destructrices41.
37Si la formulation est ambiguë, le message est clair : face à l’Espagne, et en rupture avec elle, s’affirme une identité américaine, liée au sol de la patrie et composée de l’union de ses différentes populations.
38Ces quelques remarques permettent de mesurer combien ce récit est orienté par l’idée de progrès, qui se combine, quoique de façon très discrète ici, avec une vision providentialiste de l’Histoire. Sur ce point, Funes se montre en parfait accord avec l’historiographie des Lumières, qui refuse de faire intervenir directement la Providence pour expliquer les événements, et s’efforce de distinguer les légendes (qu’il rapporte néanmoins) du récit proprement historique, fondé sur des faits avérés. En revanche, tout le récit est scandé par l’énoncé de « lois morales », présentées comme éternelles, propres à la nature humaine. La liberté originelle des Indiens, opposée aux crimes des Espagnols, fait figure de paradigme. L’entreprise historique elle-même se place délibérément du côté de la vertu :
Nous ne nous sommes pas proposé de satisfaire une froide curiosité, mais de rappeler des vérités importantes, et d’infuser des sentiments vertueux par l’étude des hommes, écrit Funes [...]. [Si] les brillants exterminateurs de l’humanité occupent une place de choix dans les fastes des nations, nous estimons pour notre part que ceux à qui l’on doit une existence plus longue ont davantage droit à notre mémoire42.
39Ces considérations morales, tout autant que la description des « nouveautés » de la fin du xviiie siècle, où la douceur et le raffinement des mœurs semblent marquer l’avènement d’une ère nouvelle43, constituent autant d’« effets d’annonce » de la Révolution. Ceux-ci peuvent parfois verser dans l’anachronisme pur et simple, telle cette description d’une révolte chez les Guaranis : « Pablo et Narciso, fils du cacique principal Curupitati, prirent la tête du mouvement avec toute la chaleur et l’arrogance d’une jeunesse ardente, et ils se proposèrent de rétablir la patrie dans ses droits par une fameuse révolution44. » La Révolution est ainsi présentée, du moins dans son principe, comme l’avènement de la raison et de la vertu dans l’Histoire. C’est sur ce dernier point, nous semble-t-il, que se situe la dimension providentialiste, dans la mesure où la vertu a sans cesse été présentée dans le texte comme l’apanage presque exclusif des religieux. Il est possible d’y voir, de la part de l’homme d’Église qu’est Funes, un avertissement à l’adresse du nouveau pouvoir.
40Celui-ci, en effet, n’a rien à en remontrer à l’ancien du point de vue de la morale. L’avènement de la raison et de la vertu ne s’opère pas de lui-même, mais résulte d’un long et douloureux travail de réflexion et de conversion. C’est le grand enseignement du Bosquejo, tiré de sa douloureuse expérience, qui met l’historien Funes aux prises avec sa propre inscription dans l’Histoire.
L’Esquisse de la Révolution : quels acteurs pour quelles annales ?
41L’« esquisse de la Révolution » qui couronne l’ouvrage porte sur les six premières années du mouvement, de la formation de la Junte à l’ouverture du Congrès constituant de 181645. Fidèle à sa manière désormais éprouvée, le doyen y mêle un récit des événements et une analyse des processus, en termes de morale et de connaissance de la nature humaine. Sa prétention à la neutralité, annoncée dans l’introduction, ne fait bien sûr pas illusion. En réalité, faits et acteurs sont soigneusement choisis pour conférer une tonalité particulière à cette évocation, axée sur la guerre et la perspective d’une victoire sur les armées royalistes. Selon son habitude, Funes découpe son récit en tableaux, qui mettent en scène trois théâtres d’opération : Buenos Aires, où réside le pouvoir central ; le Nord-Ouest et la Bande orientale (autour de Montevideo), qui sont les principaux fronts contre les royalistes et leurs alliés portugais.
42L’installation de la Junte est relatée de façon succincte, en lien avec la crise espagnole46 et le réflexe loyaliste qui a présidé, dans la péninsule, à la formation de ces gouvernements. Les réactions de Lima et de Montevideo, qui prennent immédiatement les armes, ainsi que le refus du gouverneur de Côrdoba de reconnaître la nouvelle autorité, sont présentées comme autant d’attentats contre une décision décrite d’emblée comme légitime. Dès lors, le récit s’organise autour de l’évolution des deux fronts, ainsi que des aléas du pouvoir politique. Les victoires militaires scandent le récit, qui abonde en détails sur les péripéties de la guerre. L’évolution politique, en revanche, est réduite aux informations minimales : création de la Junte en 1810, réformes impulsées par la Junta Grande (dont Funes est l’un des principaux acteurs), réunion de l’Assemblée générale constituante en 1813, centralisation du pouvoir en 1814, chute du directeur Alvear en 1815, ouverture du Congrès constituant. Les coups de force qui jalonnent l’histoire politique de la période sont très rapidement évoqués et toujours mis sur le compte de « factions » dont les membres ne sont jamais nommés.
43Le refus caractérisé de désigner ces factions, notamment celle où se trouvent ses principaux ennemis, fait disparaître du récit certains épisodes importants du début de la Révolution. La dissolution de la Junta Grande elle-même, lourde de conséquences pour Funes, est évoquée de façon suffisamment floue pour créer la confusion. Plus surprenant, Funes ne dit rien des principales réalisations en matière institutionnelle : règlements constitutionnels de 1811 (il en est pourtant l’un des rédacteurs), décrets sur la liberté de la presse et la sécurité des individus (pour lesquels il s’est battu), lois constitutionnelles de 1813, création des nouvelles intendances. Il n’évoque pas davantage les tentatives réitérées du Triumvirat pour empêcher la constitution d’un régime représentatif digne de ce nom. Au sujet de la guerre elle-même, qui est pourtant sa principale préoccupation, d’autres faits sont minorés ou passés sous silence, tels que la réorganisation de l’Armée du Nord par San Martin en 1813, l’importante victoire d’Alvear en juin 1814, ou encore la sécession, au cours des années 1814 et 1815, des provinces d’Entre Rios, de Santa Fé et de Côrdoba. Au-delà des précautions qu’il prend pour ne pas s’attirer d’inimitiés trop vives, le manque de précision de Funes répond à un impératif majeur : présenter la patrie, formée de l’union des provinces, comme un bloc unifié, orienté vers le projet de sa propre constitution, qui passe par la victoire des armes. Ainsi s’explique le choix des acteurs que cette histoire met en scène.
44Ceux-ci se rangent en deux camps clairement distincts : d’un côté les patriotes (y compris ceux du Haut-Pérou et de la Bande orientale), de l’autre les royalistes, formés des créoles luttant du côté des Espagnols et de leurs alliés portugais. Au Rio de la Plata, les patriotes regroupent quatre types d’acteurs : les cités occupent la première place, car elles incarnent les « peuples » (pueblos), nouveaux sujets de la souveraineté. Mais cette place leur est parfois disputée par d’autres entités (le « Peuple », les « citoyens », la « Patrie » ou l’« État »), qui renvoient à une conception abstraite du sujet souverain, incarnée par le pouvoir central et la cité de Buenos Aires47. On trouve à leurs côtés les autorités constituées et enfin les militaires. Ce sont donc des acteurs collectifs qui sont pris en compte, les individus mentionnés dans le texte ayant pour fonction de représenter leur groupe respectif. L’évocation de ces différents personnages ou groupes donne l’occasion de brosser des portraits moraux qui renforcent le manichéisme de l’ensemble. Au début de la période, la césure s’opère entre ceux qui ont quelque chose à perdre au changement de régime et ceux qui, à l’inverse, ne peuvent qu’en bénéficier : les fonctionnaires royaux, archétypes de la première catégorie, sont décrits comme invariablement malhonnêtes et ne songeant qu’à conserver leur pouvoir. À l’inverse, les révolutionnaires qui forment la Junte sont présentés comme des hommes riches de leurs seules vertus, dépourvus de ressources, mais capables de vaincre par leur seul courage.
45Aux autorités dévoyées s’opposent dès lors le nouveau pouvoir et son principal allié, le clergé, censé insuffler parmi les citoyens un « zèle patriotique », synonyme de vertu. Mais, au cours du récit, tous cèdent le pas devant les militaires, qui poussent au paroxysme les qualités des uns et la corruption des autres. Placés sous le signe de la « perfidie », les chefs de la Bande orientale se caractérisent par leur veulerie, leur duplicité et leur médiocrité : refusant les règles du combat loyal, ils pratiquent la « dissimulation », fomentent des soulèvements au sein de la population civile et exploitent les divisions dans le rang des patriotes. S’ils combattent, les généraux du Haut-Pérou rivalisent, eux, de cruauté et d’orgueil : vainqueurs, ils trouvent encore à assouvir leur vengeance sur des populations démunies, se livrant à des atrocités décrites avec un luxe de détails. Face à eux, les officiers et soldats de l’armée patriote, unis en corps, font face, avec courage et dignité : avec eux, « c’est la Patrie qui chemine majestueusement » ; en dépit de leur faiblesse militaire, rien ne semble devoir arrêter leur progression.
46Par son organisation et son caractère manichéen, le récit impose quelques évidences qui sont autant d’armes dans la lutte politique : assimilés aux Espagnols, les royalistes représentent l’ennemi absolu, ayant perverti toutes les valeurs militaires et qu’il s’agit de vaincre à tout prix. Le sort de la patrie est entre les mains de l’armée, et celle-ci ne peut progresser que par l’union, la sienne propre, et celle des provinces. Parce qu’ils menacent cette cohésion de l’intérieur, les membres des factions et les chefs rebelles sont considérés comme des « liberticides », voire des « sociéticides ». Derrière le récit orienté des événements, tel est le message que Funes tente d’ancrer dans les consciences.
47Dans son introduction, Funes affirme avoir voulu se « protéger des passions » en se limitant à une « esquisse » au lieu de livrer un récit détaillé des événements. Il pose ainsi la question de l’implication de l’historien témoin de son temps, en affirmant l’impossibilité d’une telle « histoire immédiate », où le recul nécessaire à la production d’un jugement raisonné n’aurait pas sa place. Pourtant, nous l’avons vu, son intention philosophique et morale ne se dément pas dans cette évocation d’une période où il a lui-même joué un rôle si important. On y sent, au contraire, une volonté affirmée de se démarquer du jeu politique et de ses compromissions : Funes y adopte la posture du sage, s’élevant au-dessus de la mêlée et tirant les leçons d’une histoire encore en gestation. Cette prise de distance se reflète dans tout le texte : Funes y affirme, en quelque sorte, une intention de se soustraire à l’histoire, de par sa volonté de se retirer du jeu politique et de l’impossibilité qu’il éprouve à être à la fois juge et partie. Cette mise à distance imprègne à son tour le récit, aussi bien dans les thèmes choisis que dans leur traitement, sous forme de tableaux édifiants, présentant une unité d’action : l’obsession de la modération et de la cohésion sociale joue le rôle d’un frein, comme s’il fallait sans cesse canaliser le flux menaçant de la souveraineté populaire, afin de mieux contrôler le processus en cours, voire de le ramener à des canevas déjà éprouvés. En somme, il s’agit de ralentir le cours des choses pour mieux le circonscrire et finalement l’annuler. L’histoire, en tant que surgissement du nouveau et de l’imprévisible, est ainsi tenue en respect.
48Il s’agit donc d’en revenir à des parages connus : écrire une histoire dotée des caractéristiques du temps, afin de s’affirmer, à la face du monde, comme entité originale. Funes applique les méthodes en vigueur et s’en explique longuement : son essai s’appuie certes sur des textes antérieurs, mais il se débarrasse des scories de la superstition et du merveilleux. Les informations sont soumises au crible de la critique et du débat : Funes, rappelons-le, a pris soin de réunir une vaste documentation pour confronter les assertions de ses prédécesseurs à des sources de première main. Même l’intervention trop visible de la Providence est refusée ; on lui substitue la version laïque de la « raison » ou du « cours naturel des choses », qui fonde le caractère téléologique du récit. Celui-ci n’en porte pas moins la trace profonde d’un imaginaire social et d’un rapport au temps qui demeurent ceux d’un homme de l’Ancien Régime. À l’unisson de ses contemporains, même les plus radicaux, Funes a une vision organiciste du social : au début de la période, il présente l’Amérique comme partie intégrante d’un corps plus vaste, celui de la monarchie espagnole, reprenant les termes même des textes canoniques de la Junte centrale48. Cette métaphore organiciste est en quelque sorte filée pour justifier les événements de 1810 : à l’image d’un corps humain, le corps social et politique connaît une croissance naturelle, a une élasticité propre, est doté d’une « énergie interne » qui le pousse à se transformer. La séparation d’avec l’Espagne s’explique donc par un processus d’émancipation inscrit dans l’ordre naturel des choses. Au fil du texte, l’intervention discrète de la Providence, classiquement évoquée sous le terme de « fortune », vient compléter le travail de la nature comme « moteur » de l’histoire.
49Cette vision organiciste permet de mieux comprendre le statut que revêt, dans tout le texte, l’opposition antithétique du vice et de la vertu : comme dans l’organisme et l’âme d’un être humain, de l’issue entre ces forces contraires dépendent la survie (et le salut) ou la mort (et la damnation). Au-delà de la morale, il y a donc ici un enjeu métaphysique qui révèle, là encore, combien cette vision de l’histoire porte l’empreinte des « Lumières catholiques ». Dans l’économie générale de la Révolution, le vice est tout entier rejeté du côté des royalistes, qui, confondus avec les Espagnols, représentent l’Ancien Régime despotique, et la vertu du côté des patriotes, incarnés par les militaires. Vices et vertus étant placés, nous l’avons dit, sous la double détermination d’un rapport au temps (le despotisme étant rejeté dans le passé et la liberté projetée dans l’avenir) et à l’espace (qui sépare l’ancien et le nouveau mondes).
50Les premiers sont d’abord dénoncés sous les traits des fonctionnaires royaux, qui rassemblent tous les griefs accumulés à l’encontre des péninsulaires : on leur reproche leur attitude personnelle (mélange de hauteur, de vanité et de mépris), et surtout leur égoïsme, contraire à l’idéal du bien commun, expliquant leur refus de se soumettre au nouvel ordre. En retournant contre eux l’accusation de désobéissance et d’insubordination que l’Espagne a infligée aux patriotes, Funes impute à leur « frénésie » les désordres révolutionnaires et fait peser sur eux la responsabilité de l’éclatement du corps social, qui constitue le crime suprême. Un glissement s’opère ensuite sur les militaires, qui eux aussi cumulent les vices susceptibles de les retrancher de la communauté des citoyens. Funes les traite tour à tour de « tyrans », de « nérons », menant une politique « barbare », se livrant à des « boucheries », à un « homicide de la patrie », etc. Dans cette accumulation, caractéristique de la peinture de l’ennemi dans le discours patriotique de l’époque, qui emprunte évidemment au registre des « horreurs de la conquête », le terme qui revient le plus souvent est celui d’« orgueil ». Ce qui apparaît comme un invariant dans la désignation des Espagnols, des conquérants aux royalistes, désigne ici le péché suprême, celui de refuser le cours « naturel » de l’histoire, entendu comme expression de la volonté divine. Défiant Dieu en « tuant » la patrie, coupable d’actes monstrueux envers ses semblables, l’ennemi est aisément rejeté hors des limites de l’humanité, selon un processus d’ailleurs usuel en de telles circonstances49. À ces nouveaux « barbares » qui usent de la force brutale, les patriotes, nouveaux missionnaires, opposent l’empire de la raison et de la vertu. Leurs caractéristiques principales sont l’énergie, l’activité, l’enthousiasme et le courage dans le combat, aptes à compenser les revers de fortune. En luttant pour une patrie forgée à l’aune de ces qualités morales, ils assurent le salut de l’humanité entière : la liberté américaine s’arrache donc ici à ses déterminations contingentes pour acquérir une dimension universelle et métaphysique.
51Cependant, tandis que les patriotes défendent leurs vertus les armes à la main, la société est menacée d’être rongée de l’intérieur par le « ferment de la discorde ». La hantise de la dissolution du corps social, que Funes pousse à l’extrême, l’amène à dénoncer les dissensions internes et à démonter les rouages de la politique factieuse. S’il ne nomme pas les acteurs, il est très précis dans la description de ce qui peut troubler l’ordre public (peurs, rumeurs, murmures, invectives et injures, tout ce qu’il rassemble sous le terme de « passions »), et use des métaphores de l’étincelle et de l’incendie pour exprimer le caractère disruptif et indomptable des émotions populaires. Néanmoins, il est contraint d’admettre que les factions constituent un élément incontournable de la vie politique : « Aussi méprisables soient [les partis], les chefs jettent sur eux leur dévolu », reconnaît-il, en dénonçant les manipulations de l’opinion publique. Cette menace rend hasardeuse toute tentative d’institutionnalisation de la Révolution :
À cause de cet esprit de parti, que nous avons déjà déploré, chaque changement de gouvernement semblait être l’occasion d’une inquiétude antisociale [si’c]. Dans ces conditions, dit un observateur politique, celui qui prend le commandement ressemble à un aventurier, destiné à tomber du trône du fait de son élévation même50.
52C’est exactement ce qui arrive à Alvear, directeur élu puis destitué au bout de quelques semaines : Funes le décrit comme un homme habile à manipuler les foules et à mobiliser à son profit les passions humaines, ce qui ne l’empêche pas d’être déchu et contraint à l’exil. Le grand problème est donc de fonder une autorité stable : les bons gouvernants, ne cesse de répéter Funes, sont ceux qui savent se situent au-dessus de la mêlée et canaliser les passions en les orientant vers le bien commun. Il reprend à l’identique, en l’adaptant au contexte, la formule du bon gouvernement qu’il a promue tout au long de son œuvre : l’État doit être conduit par des « passions délicates », mues par un idéal de justice et de modération, uniquement soucieuses de la survie du corps social.
53La question des factions permet de prendre la juste mesure de ce qui constitue pour Funes la nouveauté de la période, qu’il qualifie de « tempête inouïe dans des mers inconnues51 ». Si les factions sont une réalité familière de la vie politique d’Ancien Régime, leur exploitation possible par des « chefs », dans un contexte où la légitimité du pouvoir n’est plus assurée, constitue indéniablement un facteur inédit de trouble. La représentation du peuple et le surgissement d’une opinion publique s’imposent en effet comme des acteurs nouveaux, résultant du transfert de la souveraineté. La radicalisation des enjeux explique l’élévation du degré de violence et rend palpable la menace d’un danger jusqu’alors inconnu, celui de la guerre civile. Or, il est frappant de constater à quel point Funes minimise ces nouveautés en les cantonnant, d’une certaine façon, dans le registre des valeurs éprouvées. Bien qu’il ait été l’un des principaux théoriciens de la Révolution, Funes n’explicite nulle part le formidable bouleversement que constitue la proclamation de la souveraineté populaire. La Révolution de Mai est présentée comme un simple changement d’acteurs, sans que la modification dans la nature du pouvoir fasse l’objet de commentaire. Ceci est d’autant plus surprenant que le « vote général des cités » légitime les réformes de la Junta Grande, que Funes ne peut s’empêcher de mentionner dans le but de réhabiliter sa propre action. Mais ce silence explique sans doute qu’il s’attarde si peu sur l’œuvre législative de l’Assemblée générale de 1813, qui opère la véritable rupture avec l’Ancien Régime, et dont Funes ne retient que l’abolition de l’esclavage et du statut des Indiens ! Parce qu’il craint les effets subversifs de la souveraineté populaire, il prend soin de mettre en garde ses concitoyens contre les dangers d’une opinion publique qui se croit seule souveraine : « Le pouvoir est nul, si ceux qui doivent obéir croient avoir le droit de juger en toute circonstance celui qui les commande », rappelle-t-il, en une formule qui résume le fond de sa pen sée. Aux innovations du contexte révolutionnaire, le doyen va donc opposer le caractère immuable de l’âme humaine et la force inéluctable des « lois de l’histoire ». L’exemple d’Alvear illustre bien ce processus : au lieu de montrer l’originalité de son pouvoir, Funes l’assimile à l’Ancien Régime colonial en le qualifiant, à l’identique, de « joug abhorré », ce qui contribue à le rejeter dans le passé. Par ailleurs, si Alvear sait manier à son profit les passions humaines, sa destitution tend à prouver que la vertu finit toujours par l’emporter. Dans l’ordre du discours, sa chute représente le retour de l’ordre, sanctionné par l’ouverture du Congrès constituant.
54La perspective morale sert donc ici autant à forger l’« homme nouveau » qu’à conjurer l’inquiétante nouveauté des processus en cours : étant donné le caractère invariable de la nature humaine, on pourrait, affirme Funes, écrire l’histoire de cette révolution en reprenant des morceaux choisis dus aux historiens de l’Antiquité52 ! De fait, la création du Directoire est analysée, Tite-Live à l’appui, comme un frein salutaire opposé aux passions, tandis que l’envoi de troupes dans le Littoral est justifié par le risque de guerre civile. L’anarchie, représentée dans le récit par Artigas et les Orientaux, constitue la pire des menaces et autorise l’usage de la violence contre ses semblables : c’est au nom de la sécurité de l’État que l’on exécute, par exemple, les Espagnols séditieux de Montevideo. À ce fantasme de la dissolution sociale, Funes oppose sans relâche l’idéal de l’union, dont dépend la survie de la Patrie. C’est l’armée, on l’a vu, qui incarne cet impératif : la solidité de sa cohésion lui permet de supporter sans coup férir les aléas de la conjoncture militaire. Funes cite opportunément le bateau sans voiles ni timon, emblème des Provinces Unies (précédent auxquels les révolutionnaires américains se réfèrent fréquemment), pour évoquer l’incertitude du sort des armes. Mais si l’armée patriote peut connaître des faiblesses, elle n’est jamais vaincue : la Patrie, « flamme sans cesse renaissante », ne peut que vaincre, à terme, la « chimère » du despotisme.
55Dans son Essai d’histoire civile, le doyen Funes offre une synthèse de la pensée des Lumières catholiques sur l’histoire et de tous les débats attachés, à l’époque, à l’image de l’Amérique et au rôle de la Conquête espagnole. Il éclaire en outre les paradoxes attachés à la manière dont les contemporains de la révolution d’indépendance ont vécu cet événement : plus, en définitive, comme menace de la fin d’un monde que comme surgissement d’un nouveau. Ce qu’un intellectuel comme Funes appelait de ses vœux, c’était la réalisation historique des vertus propres au bon gouvernement, et ce, quelle qu’en eût été la forme, monarchique ou républicaine. Déçu par la Couronne au service de laquelle il a mis son talent, il place ses espoirs dans la Révolution, pour se rendre compte rapidement qu’elle risque de succomber aux mêmes maux que le régime précédent (le primat des intérêts particuliers, de l’ambition et de la force brutale), mais d’une façon encore plus périlleuse pour la survie du corps social. À travers cette évocation, toutefois, se manifeste l’impossibilité d’accepter l’histoire telle que la modernité la fait surgir, dans sa dimension de table rase et de régénération ex nihilo. Simple peur de l’inconnu, ou refus d’une transgression qui s’apparenterait à l’œuvre d’un démiurge ? Funes est loin, en tout cas, de constituer un cas unique : ce paradoxe, qui lui fait appeler de ses vœux le changement tout en refusant l’irruption de la nouveauté, est celui de toute une génération, qui se reflète notamment dans l’élaboration constitutionnelle de la nouvelle nation.
56Si le caractère hybride de cette génération, à cheval entre deux âges, se manifeste particulièrement à travers la carrière et l’œuvre de Funes, comme chez nombre de révolutionnaires américains, il se retrouve dans l’ancien monde, où il est souvent confondu avec le thème de la « réaction ». Par-delà la rupture révolutionnaire, quelque chose subsiste en effet de cette « République des lettres » unissant, de part et d’autre de l’Atlantique, les intellectuels tentant de déchiffrer le monde. Ainsi en témoigne la correspondance de Funes avec l’abbé Grégoire53, qui fait suite à la diffusion en France de l’Essai du doyen. La controverse entre les deux hommes ne porte pas, comme on pourrait s’y attendre, sur la nature des révolutions mais, une fois encore, sur Bartolomé de Las Casas. Ce débat, qui poursuit ceux engagés dix ans auparavant, ne fait nulle mention des événements en cours. Preuve que, dans l’ordre politique comme dans celui de l’identité et de la culture, la rupture révolutionnaire, synonyme pour les Américains de leur propre être au monde, n’en est qu’au premier stade de son accomplissement.
Notes de bas de page
1 Après avoir été l’objet, dans les années 1930, d’une polémique qui l’accusait de plagiat, l’œuvre de Funes ne suscitait plus d’intérêt chez les historiens argentins. Dans le cadre du renouveau des études d’histoire intellectuelle, Miranda Lida y a consacré une thèse dont elle a tiré un ouvrage fort stimulant : Dos ciudades y un Deán. Biografia de Gregorio Funes, 1749-1829, Buenos Aires, 2006.
2 À partir de 1810, le nouvel État est désigné sous le nom de « Provinces Unies du Rio de la Plata » et ne deviendra la République argentine qu’au moment de sa formation définitive, en 1862.
3 Sur l’importance des liens entre Naples et le monde hispanique, cf. Mario Di Pinto (éd.), I borboni di Napoli e i borbone di Spagna : un bilancio storiografico, Naples, 1985 ; Gérard Chastagnaret et Gérard Dufour (dir.). Le règne de Charles III. Le despotisme éclairé en Espagne, Paris, 1994 ; « Lumières du Sud. La pensée de Gaetano Filangieri et sa diffusion dans le monde ibérique », journée d’études du 4 décembre 2004, Nuevo Mundo, mundos nuevos, n° 6, 2006, et « La route de Naples aux Indes Occidentales », colloque des 8 et 9 décembre 2006, Nuevo Mundo, mundos nuevos, n° 7, 2007, http://nuevomundo.revues.org.
4 Cf. Anna Maria Rao, « Charles de Bourbon à Naples », dans G. Chastagnaret et G. Dufour (dir.), op. cit., p. 29 57.
5 Anne Dulphy, Histoire de l’Espagne, Paris, 1992.
6 Anna Maria Rao, art. cité, p. 56.
7 José Carlos Chiatamonte, « Modificaciones del pacto impérial », dans A. Annino, L. Castro Leiva, F. X. Guerra (dir.), De los Imperios a las Naciones, Saragosse, 1994, p. 107-128.
8 Cf. Niccolo Guasti, L’esilio italiano dei gesuiti spagnoli, Rome, 2006.
9 Jean-Pierre Clément, Bourgeoisie créole et Lumières : le cas du Mercurio Peruano (1790-1795), thèse, université Paris 3, 1983.
10 François-Xavier Guerra, Modernidad e independencias, Madrid, 1992.
11 Luis Castro Leiva, « Memorial de la Modernidad. Lenguajes de la razon e invenciôn del individuo », dans De los Imperios a las Naciones, op. cit., p. 129-165.
12 José Luis Chiaramonte, « Economistas italianos del Settecento en el Rio de la Plata », dans La critica ilustrada de la realidad. Economia y sociedad en el pensamiento argentino e iberoamericano del siglo XVIII, Buenos Aires, 1982.
13 Pour une analyse comparée des deux cas, cf. Federica Morelli, « El trienio republicano italiano y las revoluciones hispanoamericanas : algunas reflexiones en torno al concepto de “révolution pasiva” », dans M.T. Calderón et C. Thibaud (dir.). Las revoluciones en el mundo atlántico, Bogota, 2006, p. 81-99.
14 Pour une étude détaillée du processus, cf. Richard Hocquellet, Résistance et Révolution durant l’occupation napoléonienne en Espagne, 1808-1812, Paris, 2001.
15 Brian Hamnett, La politica espanola en una época revolucionaria, 1790-1820, Mexico, 1985 ; F.-X. Guerra (dir.), Las revoluciones hispànicas : independencias americanas y liberalismo español, Madrid, 1995.
16 Pour un exposé complet de ce processus révolutionnaire, nous renvoyons à notre ouvrage L’indépendance argentine entre cités et nation (1808-1821), Paris, 2006.
17 Guillermo Cardiff y Furlong, Bio-bibliografia del deán Funes, Córdoba, 1939 ; Mariano de Vedia y Mitre, El deán Funes. Su vida, su obra, su personalidad, Buenos Aires, 1954 ; Enrique Martinez Paz, El deán Funes. Un apostol de la libertad, Côrdoba, 1950 ; Roberto I. Pena, El pensamiento politico del deán Funes, Córdoba, 1953 ; Américo Tonda, « Itinerario y forja intelectual del deán Funes », Investigaciones y Ensayos, n° 25, 1978, p. 303-339 ; Tulio Halpern Donghi, « El letrado colonial como intelectual revolucionario : El deán Funes a traves de sus Apuntamientos para una biografia », Anuario, 2a época, Rosario, 1985, n° 11, p. 85-101.
18 Miranda Lida, op. cit.
19 Gregorio Funes, Plan de Estudios de la Universidad Mayor de Córdoba (1813), dans Estudios, Universidad National de Côrdoba, 1994, p. 217-253. Cette réforme ne sera finalement appliquée qu’en 1815.
20 Tulio Halperin Donghi, art. cité.
21 Miranda Lida, op. cit.
22 Tulio Halperin Donghi, art. cité.
23 Ibid.
24 Cité par Mariano de Vedia y Mitre, op. cit., p. 429.
25 Cet érudit célèbre, premier directeur de la Bibliothèque nationale, avait en outre à charge de conserver le sérum antivariolique.
26 Actas Capitulares del Excelentissimo Cabildo de la Ciudad de Córdoba, libros 47°, Córdoba, 1967, P- 214-234-
27 Gazeta de Buenos Aires, n° 156, 24 juillet 1812.
28 Guillermo Furlong, op. cit.
29 Ibid.
30 Allusion au texte de la Déclaration d’indépendance du 9 juillet 1816, proclamée « solennellement à la face du monde ».
31 Ensayo de la historia civil del Paraguay, Buenos Aires y Tucumán, Prologo, tome 1, Buenos Aires, Imprenta de J. Gandarillas y socios, 1816.
32 Idem.
33 Cité par Guillermo Furlong, op. cit.
34 Outre qu’elle s’insère dans les schémas narratifs en vogue à l’époque, la construction de ce récit historique est analogue à celle des sermons patriotiques, calqués sur des trames imposées par la hiérarchie ecclésiastique, qui se multiplient au moment de la crise de la monarchie.
35 Idem.
36 Ensayo..., op. cit., livre 1, p. 12.
37 Idem, livre 2, p. 310.
38 Idem, livre 1, p. 158.
39 Idem, livre 5, p. 182.
40 « Quels principes ! s’écrie Funes à propos d’un gouverneur particulièrement odieux. De tels hommes pour enseigner l’équité aux sauvages ! Ces faits ne mériteraient pas d’entacher l’histoire, s’ils ne montraient à quel point l’abus du pouvoir peut dégrader la dignité de l’homme » (Ensayo..., op. cit., livre 1, p. 58).
41 Idem, p. 63.
42 Ibid., p. 136.
43 Le chapitre 9 du 5e livre, consacré à l’expulsion des Jésuites, s’ouvre sur une longue description de ce « changement d’ère » placé sous le signe de la décadence : « Faiblesse de la métropole, molesse des mœurs nouvelles, guerres qui ne font plus varier la fortune, tempérance des idées religieuses, connaisssances qui font découvrir aux gentils leurs propres infortunes, voilà qui caractérise l’époque actuelle » (Ensayo, op. cit., livre 5, p. 147-148).
44 Ibid., p. 186.
45 Pour cette étude, nous avons utilisé une édition récente et séparée du texte : Gregorio Funes, Bos quejo de nuestra revolución, Córdoba, 1962.
46 Fabio Wasserman souligne à juste titre que les causes de la Révolution sont présentées dans ce texte comme étrangères à la décision propre des acteurs, ceux-ci ne faisant qu’obéir à une impulsion extérieure qui s’impose à eux (« De Funes a Mitre. Representaciones de la Revolución de Mayo en la politica y la cultura rioplatense (primera mitad del siglo XIX) », Prismas, Revista de historia intelec tuai, n° 5, 2001, p. 57-84).
47 Cf. Geneviève Verdo, op. cit. ; José Carlos Chiaramonte, « Ciudadanía, soberanía y représentación en la génesis del Estado argentino (c. 1810-1852) », dans Hilda Sabato (coord.), Ciudadanía política y formación de las naciones. Perspectivas históricas de América Latina, Mexico, 1999, p. 94-116.
48 Notamment le fameux décret du 22 janvier 1809 qui redéfinit le statut de l’Amérique en ces termes (« les vastes et précieux domaines que l’Espagne possède aux Indes ne sont pas à proprement parler des colonies ou des factoreries comme celles des autres nations, mais une partie intégrante de la monarchie espagnole [...] ») et octroie aux provinces américaines une représentation dans le nou veau gouvernement. Sur cet imaginaire, voir François-Xavier Guerra, Modemidad e independencias, op. cit., p. 133-138.
49 Cf. Sophie Wahnich, L’impossible citoyen. L’étranger dans le discours de la Révolution française, Paris, 1997.
50 Bosquejo..., op. cit., p. 42.
51 Idem, p. 14.
52 Idem, p. 17.
53 Cette correspondance est reproduite dans les Œuvres de don Barthélemi de Las Casas, évêque de Chiapa, défenseur de la liberté des naturels de l’Amérique, Paris, A. Eymery, 1822, 2 vol.
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