Effacer la République : un iconoclasme contre-révolutionnaire (1799-1852)
p. 49-58
Texte intégral
1Les luttes politiques se sont incarnées sous la Révolution en une guerre des signes1 que le xixe a prolongée. Couleurs, bestiaires, allégories, emblèmes se sont constitués en langage, inscrit dans des pratiques sociales. Maurice Agulhon n’a eu de cesse de souligner l’extrême sensibilité des hommes de ce siècle aux détails les plus infimes du décor civique, de la moindre fleur de lys au plus discret des monogrammes2. Chacune des ruptures politiques, Révolution, coup d’État, dé-Révolution ou Restauration, exacerbe ces conflits symboliques jusqu’à l’iconoclasme3. Spontané ou officiel, cet iconoclasme anticipe ou prolonge le transfert juridique de souveraineté, dont il est l’enjeu ultime.
2Or, si l’histoire des signes de la République au xixe siècle – « Marianne au combat4 » pour le dire rapidement – a été très largement défrichée, celle des pratiques d’effacement reste encore à écrire. Effacement, en l’occurrence, de signes républicains devenus intolérables pour des régimes d’ordre qui associent volontiers République et Terreur. Par signes républicains, nous entendrons ici non seulement les figurations allégoriques de la Liberté-République, statues, bustes et toiles, mais aussi les attributs révolutionnaires associés par les contemporains au souvenir de la République : bonnets rouges et arbres de la liberté, niveaux et triangles de l’égalité, ainsi que l’inscription « Liberté-Égalité-Fraternité » apparue en 1848. Une telle histoire des pratiques d’effacement repose sur des sources éclatées5, et sur un modèle indiciaire6, mais elle permet d’emblée de mesurer les discordances entre les temporalités du politique et du symbolique. L’effacement officiel des signes républicains intervient ainsi pour l’essentiel à trois moments qui ne coïncident pas avec la chute effective de la République : sous le Consulat, bien avant la proclamation de l’hérédité impériale en mai 1804 ; au début de la Restauration, au moment où le régime détruit avec obstination les emblèmes napoléoniens, mais aussi les résidus de signes républicains ayant survécu à l’Empire ; sous la Seconde République elle-même, dès 1849 et bien sûr à la suite du coup d’État du 2 décembre 1851. Cet effacement témoigne d’un iconoclasme contre-révolutionnaire aussi attentif aux signes que son pendant révolutionnaire. Et, symétriquement, d’une difficulté de la République à s’incarner dans des formes consensuelles.
3Une telle histoire suppose de distinguer les proclamations officielles et les pratiques effectives d’effacement, et de décrypter les multiples tactiques à l’œuvre face à des signes devenus intolérables : mutilation, abattage, autodafé, dissimulation, estompage, déplacement. Elle implique aussi de prendre en compte l’horizon de réception de cette politique, de la part de groupes de mémoire qui s’affrontent à travers elle : quels seuils de tolérance à l’iconoclasme, quelles formes de résistance face à l’effacement des signes peut-on détecter ? Autant de questionnements qui permettent de mieux saisir en quoi cette histoire de l’effacement n’est pas qu’affaire de représentations, mais aussi de luttes sociopolitiques dont les effets sont loin d’être mineurs.
La République évanescente : entre Consulat et Empire
4L’Empire avant l’Empire… Si le mot « République » demeure bien au-delà du coup d’État du 18 Brumaire – il est présent dans la Constitution de l’an XII, dans le serment prêté lors du sacre du 2 décembre 18047, et au revers des pièces de monnaie jusqu’en 1809 –, son image, en revanche, disparaît peu à peu des emblèmes du pouvoir. L’effacement se fait graduel8, mais accompagne la militarisation du décor civique et son incarnation dans l’effigie du premier consul9. Ce déplacement de signes semble préparer le transfert effectif de souveraineté, advenu le 18 mai 1804 avec la proclamation de l’hérédité impériale.
5Indices de cet effacement, les monuments républicains provisoires sont peu à peu ôtés des places publiques, en particulier dans la capitale. Le 14 juillet 1800, la célèbre statue de la Liberté-République de Lemot est enlevée de la place de la Concorde, tandis qu’est posée la première pierre d’une colonne nationale à la mémoire des soldats « morts pour la défense de la patrie et de la liberté ». Au même moment disparaît, place Vendôme, le piédestal où avaient été gravées les dernières paroles du martyr de la liberté, Le Peletier de Saint-Fargeau10. En septembre de la même année, place des Victoires, la pyramide provisoire à la mémoire des victimes du 10 août 1792 est détruite au profit d’un monument à la mémoire de Desaix et Kléber – in fine, du seul Desaix11. En 1802, la statue néo-égyptienne de la Régénération, place de la Bastille, d’après les dessins de David, est également détruite, avant d’être remplacée par le célèbre éléphant de plâtre. En province, il semble qu’un mouvement analogue se produise, les principales places publiques étant désormais vouées à des projets de colonnes à la mémoire des soldats « morts pour la défense de la patrie et de la liberté12 ».
6Simultanément, les traces spécifiques de la République jacobine sont ciblées par cette politique d’effacement anticipé. Ceci en parfaite conformité avec la volonté de terminer la Révolution au nom de l’ordre public, dans un équilibre d’« extrême-centre13 ». Ce type d’effacement, il est vrai, avait été largement initié par la réaction thermidorienne et le Directoire, pendant lesquels des statues de la Liberté, des Montagnes, des bustes de martyrs de la Liberté (en particulier de Marat) avaient été saccagés14. Sont visés en tout premier lieu les bonnets de la liberté et les piques, emblèmes d’une souveraineté populaire devenue subversive. Aux Tuileries, où le premier consul s’installe en février 1800, les bonnets, qualifiés de « saloperies15 » par Bonaparte, sont rapidement éradiqués. Puis les bonnets rouges sont effacés de tous les monuments publics, par un décret de germinal an XI (avril 1803)16. Le niveau égalitaire, pareillement, aurait été effacé de certains timbres officiels dès les lendemains du 18 brumaire et remplacé par une balance17.
7La guerre des mémoires. Cet effacement, au lieu de pacifier les mémoires pour mieux clore la Révolution, ravive les conflits symboliques. Il crée de l’incertitude quant à la localisation de la souveraineté, démultiplie les rumeurs et avive les résistances. Ces rumeurs témoignent des croyances attachées aux signes. Un rapport de police évoque ainsi les « murmures » de néojacobins parisiens à l’annonce de l’enlèvement de la statue de la Liberté-République de la place de la Concorde : « L’enlèvement de la statue leur paraît le présage de la prochaine destruction de la liberté même, et du retour du despotisme sous le nom de monarchie ou autre18. » Des résistances à la destruction ou à l’effacement se font alors jour. Le très républicain Journal des hommes libres critique fortement la suppression du mot « égalité » de la façade du Palais-Bourbon19 ; de même, aux Tuileries, les républicains exigent que les traces des boulets du 10 août 1792 ne soient pas effacées20.
8Symétriquement, du côté des royalistes, la destruction de la pyramide révolutionnaire de la place Vendôme engendre la rumeur de son remplacement par un monument à la mémoire de Louis XV121. Encouragés par la politique officielle d’effacement sélectif, les royalistes la radicalisent en se livrant à un iconoclasme proactif, détruisant des emblèmes civiques dans des temples décadaires – statue de la liberté, autel de la patrie22 –, brisant des bustes de Rousseau et de Guillaume Tell23, s’attaquant à des arbres de la liberté, notamment à Paris24.
9Après la proclamation de l’hérédité impériale, un nouveau système de signes se met ouvertement en place avec l’adoption de l’aigle, de l’abeille, des monogrammes au chiffre de l’empereur et des couronnes de laurier (substitué au chêne)25. Cette imposition s’accompagne de l’effacement minutieux des derniers signes républicains. En 1810, un arrêté du préfet de la Seine prescrit la traque, dans tous les arrondissements parisiens, des « signes et inscriptions républicains encore subsistants26 ». En 1812 encore, le préfet de police, constatant la présence d’un bonnet phrygien sur une borne milliaire du quai des Tuileries, ordonne de faire « disparaître cet attribut, qui ne peut que rappeler de fâcheux souvenirs27 ». À Lyon en 1810, le bas-relief de la Liberté et de l’Égalité par Chinard (1793), sur le fronton de l’hôtel de ville, est prélevé et remplacé par une effigie d’Henri IV28.
La République expurgée : la Restauration iconoclaste
10La Restauration, régime le plus iconoclaste du xixe siècle, parachève cette éradication des signes de la République. En 1814, mais surtout après les Cent-Jours, perçus comme une recharge révolutionnaire, les emblèmes napoléoniens et plus généralement l’ensemble des signes politiques séditieux depuis 1789 sont recherchés, rassemblés, détruits, à des degrés divers de publicité allant jusqu’aux autodafés solennels. Il s’agit bien sûr, classiquement, de détruire tout signe de légitimité alternative, mais aussi d’expier plus largement une mémoire révolutionnaire perçue comme une souillure29.
11Effacer les mémoires concurrentes. Toute la pyramide administrative est sollicitée à cette fin sur l’ensemble du territoire, des ministres de l’Intérieur (Vaublanc) et de la Police générale (Decazes) aux maires de village, voire aux gardes champêtres. La traque vise en premier lieu les monuments publics, mais s’étend aussi aux enseignes de marchands, aux étals de fripiers, et même aux maisons particulières en cas de rumeur publique concernant leur propriétaire. Elle s’étend surtout de l’été 1815 au printemps 1816.
12Dans les villes de quelque importance (chefs-lieux de département et d’arrondissement) les emblèmes honnis sont systématiquement brisés et brûlés en place publique lors d’une cérémonie solennelle en présence des autorités civiles et militaires. Ces autodafés expiatoires sont pensés comme des mises à l’épreuve de l’opinion publique.
13Si les emblèmes napoléoniens – bustes et toiles compris – sont prioritairement visés, les rares vestiges révolutionnaires (quelques bonnets phrygiens, des timbres et cachets conservés de la Première République) sont également traqués, de même que des emblèmes polysémiques comme les cocardes et drapeaux tricolores, renvoyant tant à la patrie qu’aux souvenirs de 1789 et aux régimes républicain ou impérial. De nombreux préfets, par ailleurs, incluent dans la vague iconoclaste les arbres de la liberté, considérés comme des « tocsins de la Révolution30 » ou « signes de ralliement31 ». C’était reproduire là un des gestes contre-révolutionnaires les plus fréquents depuis 1792, surtout dans l’Ouest et le Midi, l’abattage d’arbres de la liberté. En Dordogne, ces arbres sont tous abattus sur ordre du préfet et remplacés par des bustes de Louis XV11132.
14Dissidences. Cet effacement symbolique, accompagné d’un discours d’expiation particulièrement virulent sous la Deuxième Restauration33, a rencontré des résistances dans le corps social. Le port d’insignes séditieux – en particulier des trois couleurs – n’a en rien été stoppé par cette vague iconoclaste, comme en témoignent les centaines d’affaires en la matière, tout au long de la Restauration34. Les résistances sont également attestées à propos de l’abattage des arbres de la liberté, emblèmes communautaires autant que symboles politiques. Les autorités ont parfois été contraintes de requérir la présence de gendarmes35 ou de réaliser l’abattage de nuit, ou encore de promettre de fournir le bois coupé aux indigents. À Périgueux, le préfet recommande de ne pas ouvrir la boîte de plomb au pied de l’arbre de la liberté arraché, boîte contenant « les noms des apôtres de l’anarchie36 » et risquant de réveiller des souvenirs conflictuels. À Guéret, dans la Creuse, un placard séditieux a malgré tout été placé en 1816 sur un arbre de la liberté destiné à l’abattage : « Sont indignes d’être Français ceux qui obéiraient à l’ordre tirannique [sic] de couper les arbres de la liberté37. » De la même manière, de crainte de protestations collectives, la destruction du décor révolutionnaire du Panthéon parisien s’est réalisée avec lenteur et précaution. Le bas-relief du fronton par Moitte, illustrant la Patrie couronnant les vertus civiles et militaires, et datant de 1793, a d’abord été conservé intégralement puis bâché pour éviter le « cri public », avant d’être détruit sous l’influence de l’archevêque de Paris, quelque neuf années après le début de la Première Restauration, en 182338.
La République déracinée : paradoxes de la Deuxième République (1849-1852)
15La chasse aux signes « rouges ». Sous la Seconde République, dernier moment paradoxal de cet iconoclasme contre-révolutionnaire, le conflit symbolique est d’abord éveillé par la concurrence entre deux visions de la République, modérée ou démocratique et sociale. Maurice Agulhon en a dressé les contours, devenus classiques : d’un côté une Marianne sereine, assise, immobile, le sein couvert, aux attributs multiples et didactiques ; de l’autre une Marianne fougueuse, debout, le sein dévoilé, ornée du bonnet phrygien, et aux attributs limités39. L’intensité des luttes sociales révélée par l’insurrection de juin 1848 transforme cette concurrence des signes en un nouvel iconoclasme. À la faveur de la victoire du camp de l’ordre, les attributs de la République sociale sont traqués et éliminés de l’espace public, en tant que « signe[s] ou symbole[s] proprefs] à propager l’esprit de rébellion ou à troubler la paix publique40 ». Il s’agit en particulier des bonnets phrygiens, et de tous les tissus ou vêtements de couleur rouge – drapeaux, rubans, cravates, ceintures, et foulards – mais aussi des triangles égalitaires. Dès novembre 1848, le préfet du Vaucluse prescrit ainsi l’enlèvement des bonnets phrygiens placés sur les places publiques d’Avignon, d’Orange et de Cavaillon41. De même, le niveau égalitaire est effacé de force des enseignes des associations ouvrières en 184942.
16Précisément, en 1849, cette traque aux signes « démocs-socs » est renforcée par l’épuration du personnel administratif et l’arrivée de représentants du parti de l’ordre. Dans le Midi rouge, singulièrement dans les Pyrénées-Orientales, le Gard, la Drôme et le Var, des préfets à poigne mènent une guerre sans merci contre les attributs de la Montagne. Les sièges de sociétés populaires ou de chambrées sont perquisitionnés et vidés de leurs insignes séditieux, notamment de bustes de la République à bonnets phrygiens43. Les allégories vivantes de la République, promenées en procession lors de fêtes patronales ou civiques, sont également visées. À Dole, lors d’une fête corporative des ouvriers boulangers, une enfant costumée en République et portant un bonnet rouge devient le prétexte d’une rixe avec un gendarme et des agents de police44. De même, à Mauzé dans les Deux-Sèvres, en 1850, une procession menée par un jeune apprenti de 19 ans, figurant la Liberté coiffée d’un bonnet rouge et enchaînée au poignet, est réprimée par les autorités locales45. Le port de la couleur rouge, quelque forme qu’elle prenne dans l’espace public, est violemment réprimé, en particulier lors des fêtes votives, requérant l’intervention des gendarmes46. Des cafés sont fermés en raison de la peinture rouge de leurs enseignes en 1851. Une girouette peinte en rouge sur le clocher d’un bourg proche d’Amboise est enlevée de force en 185047.
17La République invisible. Alors même que s’engage ce conflit symbolique contre le « spectre rouge », la République devient nominale, désincarnée, à force de se vider de ses attributs constitutifs. Les arbres de la liberté, si caractéristiques de l’« esprit de 1848 », finissent par être visés par cet iconoclasme contre-révolutionnaire. En 1850, à Paris, mais aussi dans les Pyrénées-Orientales, les arbres de la liberté sont abattus sans ménagement, sous prétexte de danger public48… Les arbres de la liberté sont moins visés pour leur signification propre que pour les usages rituels qui les entourent : célébrations communautaires, farandoles, serments civiques et revendications démocratiques et sociales. Les allégories de la République, même les moins subversives, sont soustraites aux regards. Les statues vainqueurs du concours de 1848 (celles de Soitoux, Roguet et Bosio) sont ainsi remisées au dépôt des marbres à partir de 185049.
18La dernière étape de cette dérépublicanisation de l’espace public intervient à la suite du coup d’État du 2 Décembre. L’inscription « Liberté-Égalité-Fraternité » ainsi que tous les arbres de la liberté sont désormais visés comme emblèmes de discordes civiles. La circulaire du 7 janvier 1852 est à cet égard explicite :
Les emblèmes les plus respectables perdent ce caractère quand ils ne rappellent que de mauvais jours. Ainsi, ces trois mots : liberté, égalité, fraternité forment par eux-mêmes une touchante devise ; mais, comme on ne les a vus paraître qu’à des époques de troubles et de guerre civile, leur inscription grossière sur nos édifices publics attriste et inquiète les passants. Veuillez donc les faire effacer50.
19L’effacement des signes républicains est parvenu à son terme ultime, un an avant la restauration de l’Empire. Il emprunte pour l’essentiel ses formes au Consulat, à l’image de la nouvelle Constitution – non sans écho, toutefois, avec les pratiques symboliques de la Restauration, puisque certains abattages d’arbres de la liberté s’accompagnent d’autodafés expiatoires. L’incarnation du pouvoir devient manifeste, l’effigie du prince-président remplace l’allégorie de la République sur les pièces de monnaie en janvier 1852, tandis que l’aigle est rétablie sur le cimier des drapeaux.
20Résistances. La chasse précoce aux signes républicains, cependant, est contre-productive dans les terres démocs-socs : elle enracine paradoxalement une contre-culture rouge entre 1849 et 1852. Dans les Pyrénées-Orientales, l’interdiction du rouge suscite des résistances violentes, telles ces rixes à Saint-Estève et Céret en 1851 contre des gendarmes après l’interdiction de l’œillet rouge lors de fêtes patronales51. À Lyon en 1849, la statue du Peuple souverain érigée au printemps 1848 est protégée contre l’iconoclasme d’État par une garde de jeunes ouvriers, qui se heurtent à une charge de dragons, au cours de laquelle meurt un manifestant52.
21Une nouvelle fois, c’est l’abattage des arbres de la liberté, avant et après le coup d’État, qui suscite le plus de résistances communautaires, face à l’intrusion d’un ordre non seulement conservateur mais tout simplement perçu comme extérieur au village. À Saint-Estève, toujours dans les Pyrénées-Orientales, l’arbre de la liberté une fois abattu en 1850 est remplacé par un autre, décoré avec des œillets rouges et salué par une farandole, avant d’être arraché une nouvelle fois, puis clandestinement remplacé par un troisième53… Au moment du coup d’État, anticipant sur l’abattage programmé des arbres de la liberté, des républicains de Rodez mettent eux-mêmes à bas les arbres de la liberté de la ville, les traînent en procession en mimant un enterrement et chantant Requiescant in pace54 ! Ailleurs, des républicains rapportent chez eux des morceaux d’arbres de la liberté abattus en guise de reliques. À Cimorre, dans le Gers, aux côtés du tronc abattu, la gendarmerie locale découvre ce placard : « Espoir, bonheur, tu es heureux qu’il te reste encore des racines, au mois de mai prochain tu deviendras sublime55. »
22À travers ces trois moments d’effacement des signes républicains s’est manifestée la continuité des objets de la controverse, moins la figuration de la République en tant que telle que ses attributs subversifs : le bonnet rouge (puis la couleur rouge), et le triangle égalitaire dans une moindre mesure. Ce sont les origines révolutionnaires de la République que ne tolèrent pas ces régimes d’ordre. C’est en ce sens que l’iconoclasme antirépublicain prend une connotation nettement contre-révolutionnaire. Ces trois moments témoignent aussi d’une anticipation remarquable du symbolique sur le politique : l’effacement de l’image et du signe précède l’effacement juridique et le transfert de souveraineté. À travers cette anticipation se donne à voir le pouvoir des signes en un siècle qui continue de les sacraliser. En témoignent également les résistances sociales que l’iconoclasme officiel ne manque pas de provoquer. Ce dernier n’est guère un instrument de résolution des conflits. Les signes sont en effet enracinés dans des habitus sociaux, communautaires parfois, et focalisent à ce titre des prises de parole protestataires qui peuvent aller jusqu’à la violence, voire la mort. Rien de plus sérieux, donc, que ces signes, même infimes, du pouvoir et du lien politique.
Notes de bas de page
1 Lynn Hunt, Politics, Culture and Class in the French Revolution, Los Angeles, University of California Press, 1984.
2 Maurice Agulhon, « Politique, images, symboles dans la France post-révolutionnaire », dans Id., Histoire vagabonde, t. 1, Ethnologie et politique dans la France contemporaine, Paris, Gallimard, 1988, p. 283-318.
3 Emmanuel Fureix, « L’iconoclasme politique : une violence fondatrice ? (1814-1848) », dans Jean-Claude Caron, Frédéric Chauvaud, Emmanuel Fureix, Jean-Noël Luc (dir.), Violence et conciliation. La résolution des conflits socio-politiques en Europe au xixe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008, p. 231-242.
4 Maurice Agulhon, Marianne au combat. L’imagerie et la symbolique républicaines de 1789 à 1880, Paris, Flammarion, 1979.
5 Outre la presse et les mémoires de contemporains, les sources les plus riches sont les archives de police, en particulier les bulletins de police et rapports de préfets adressés au ministère de l’Intérieur (sous-série F7 des Archives nationales).
6 Carlo Ginzburg, « Traces. Racines d’un paradigme indiciaire », dans Id., Mythes, emblèmes et traces : morphologie et histoire, Paris, Flammarion, 1989, p. 139-180.
7 « Je jure de maintenir l’intégrité du territoire de la République. »
8 Les médailles du Corps législatif, du Tribunat et du Sénat conservent ainsi sous le Consulat l’allégorie de la République – déesse il est vrai casquée (Marianne devenant ainsi Minerve). D’après Maurice Agulhon, Marianne au combat, op. cit., p. 47.
9 Elle apparaît notamment sur l’avers des pièces de monnaie en germinal an XI. Cf. Jacques-Olivier Boudon, « L’incarnation de l’État de Brumaire à Floréal », dans Jean-Pierre Jessenne (dir.), Du Directoire au Consulat, t. 3, Brumaire dans l’histoire du lien politique de l’État-nation, Rouen, GRHIS/CREHN-O, 2001, p. 333-346.
10 « Je suis satisfait de verser mon sang pour la patrie. » En vertu de l’arrêté du 29 ventôse an VIII (cité ci-dessous), une colonne nationale devait être érigée place de la Concorde, et une colonne départementale place Vendôme.
11 Archives nationales, F21 579.
12 Arrêté consulaire du 29 ventôse an VIII. « Art. Ier : Il sera élevé, dans chaque chef-lieu de département, sur la plus grande place, une colonne à la mémoire des braves du département morts pour la défense de la patrie et de la liberté. Art. 2 : Sur cette colonne seront inscrits les noms de tous les militaires domiciliés dans le département qui, après s’être distingués par des actions d’éclat, seraient morts sur le champ de bataille. ».
13 Pierre Serna, La République des girouettes (1789-1815 et au-delà). Une anomalie politique : la France de l’extrême centre, Seyssel, Champ Vallon, 2005.
14 La Révolution française et l’Europe. 1789-1799, t. 3, La Révolution créatrice, p. 662-663, et Jacques de Cock, « Marat en l’an III, au Capitole et à la Roche tarpéienne », dans Michel Vovelle (dir.), Le tournant de l’an III. Réaction et Terreur blanche dans la France révolutionnaire, Paris, Éditions du CTHS, 1997, p. 215-220.
15 Devant l’architecte Leconte, le premier consul, observant les bonnets phrygiens peints en rouge aux Tuileries, se serait exclamé : « Faites-moi disparaître tout cela je ne veux pas de pareilles saloperies », Hervé Pinoteau, Le chaos français et ses signes. Étude sur la symbolique de l’État français depuis la Révolution de 1789, La Roche-Rigault, PSR, 1998, p. 164.
16 Les armoiries de la ville de Paris. Sceaux, emblèmes, couleurs, devises livrées et cérémonies publiques, Paris, Imprimerie nationale, 1874, t. 2, appendice XXXIII.
17 Bulletin de police du 28 brumaire an VIII, cité par Alphonse Aulard, Paris sous le Consulat, Paris, Noblet, 1903, t. 1, p. 14.
18 Bulletin de police du 7 messidor an VIII (26 juin 1800), cité dans ibid., p. 454.
19 Bulletin de police du 24 messidor an VIII (13 juillet 1800), cité dans ibid., p. 510.
20 Ferdinand Boyer, « L’installation du premier consul aux Tuileries et la disgrâce de l’architecte Leconte », Bulletin de la Société de l’histoire de l’art français, 1941-1944, p. 142-184.
21 Bulletin de police du 26 messidor an VIII (15 juillet 1800), cité par Alphonse Aulard, Paris sous le Consulat, op. cit., t. 1, p. 511.
22 Dans l’Eure-et-Loir et l’Yonne. D’après Albert Mathiez, La théophilanthropie et le culte décadaire : essai sur l’histoire de la Révolution. 1796-1801, Genève, Slatkine reprints, 1975 [1903], p. 593-594.
23 Dans l’ancienne église Saint-Eustache devenue temple de l’Agriculture. « Compte des opérations du bureau central du canton de Paris pour le mois de pluviôse an VIII », cité par Alphonse Aulard, Paris sous le Consulat, op. cit., t. 1, p. 161.
24 Un placard a ainsi été affiché sur un arbre de la liberté du quartier des Lombards : « Arbre de misère, surmonté d’un bonnet de guerre, planté par des brigands pour la chasse aux honnêtes gens. Vive le roi ! » (d’après le bulletin de police du 16 pluviôse an VIII [5 février 1800], cité dans ibid., p. 140). En Bretagne, c’est pendant l’insurrection chouanne de l’été 1799 qu’eut lieu une vague de destructions d’arbres de la liberté (d’après Michel Duval, « Les arbres de la liberté en Bretagne sous la Révolution (1789-1799) », dans François Lebrun, Roger Dupuy [dir.], Les résistances à la Révolution, Paris, Imago, 1987, p. 55-67).
25 Sur la mise en scène du pouvoir sous l’Empire, cf. notamment Annie Jourdan, Napoléon, héros, imperator, mécène, Paris, Aubier, 1998.
26 Arrêté du préfet de la Seine du 10 juillet 1810, cité dans Les armoiries de la ville de Paris..., op. cit., t. 2, appendice XLII.
27 Lettre du préfet de police au préfet de la Seine du 5 octobre 1812, ibid., appendice CLIV.
28 La Révolution française et l’Europe…, op. cit., p. 654.
29 Nous renvoyons à l’un de nos articles, plus spécifiquement consacré à cette question de l’iconoclasme des débuts de la Restauration : « L’iconoclasme politique : un combat pour la souveraineté (1814-1816) », dans Annie Duprat (dir.), Révolutions et mythes identitaires. Mots, violences, mémoire, Paris, Nouveau Monde éditions, 2009, p. 173-194. Cf. également Sheryl Kroen, Politics and Theater. The Crisis ofLegiti-macy in Restoration France, 181S-1830, Berkeley, University of California Press, 2000, chap. 1.
30 Lettre du préfet des Ardennes au ministre de la Police générale du 23 avril 1816. AN F79813.
31 Rapport du maire de Linards (Haute-Vienne) au préfet de département, le 9 mai 1816. Archives départementales de la Haute-Vienne (ADHV) 1M129.
32 Lettre du préfet de la Dordogne au ministre de la Police générale, le 26 mars 1816. AN F79813.
33 Sur cette rhétorique d’expiation, cf. Emmanuel Fureix, La France des larmes. Deuils politiques à l’áge romantique. 1814-1840, Seyssel, Champ Vallon, 2009, chap. 5.
34 Cf. Sheryl Kroen, Politics and Theater…, op. cit. et Sudhir Hazareesingh, La légende de Napoléon, Paris, Tallandier, 2005, p. 97-128.
35 Le maire de Saint-Jouvent (Haute-Vienne) rapporte ainsi au préfet du département : « Il existe seulement un arbre planté lors de la République sur la place du chef-lieu et appelé en ce temps arbre de la liberté ; je me serais hatté [sic] de faire abattre un signe auquel se rattachent de si odieux souvenirs, si j’avais cru pouvoir le faire sans danger pour la tranquillité de ma commune. Dans plusieurs départements la gendarmerie a été chargée de protéger l’abattage de ces arbres, je viens vous demander de vouloir bien donner le même ordre relativement à celui de ma commune » (ADHV 1M129).
36 Noms, on le suppose, des personnalités présentes à l’inauguration de l’arbre de la liberté sous la Révolution. Bulletin de police du 17 février 1816. AN F73736.
37 Lettre du préfet de la Creuse au ministre de la Police générale, le 26 mars 1816. AN F79813.
38 AN F13l 141-1142. Sur le destin du Panthéon sous la Restauration, cf. Emmanuel Fureix, La France des larmes…, op. cit., p. 117-120.
39 Maurice Agulhon, Marianne au combat..., op. cit., p. 85-128.
40 Art. 6 ş 3 du décret du 11 août 1848.
41 Natalie Petiteau, « 1848 en Vaucluse ou l’impossible République bourgeoise », Cahiers d’histoire, 2, 1998, p. 223-246.
42 AN BB181482, dossier 838.
43 Maurice Agulhon, Marianne au combat..., op. cit., p. 138-139.
44 AN BB181482 et 1486.
45 Robert J. Bezucha, « Mask of Revolution : A Study of Popular Culture during the Second French Republic », dans Roger Price (éd.), Revolution and Reaction. 1848 and the Second French Republic, Londres, Croom Helm, 1975, p. 236-253.
46 Aurélien Lignereux, Force à la loi ? Rébellions à la gendarmerie et autorité de l’État dans la France du premier xixe siècle (1800-1859), thèse de doctorat d’histoire sous la direction de Nadine Vivier et Jean-Noël Luc, université du Maine, 2006, p. 564 et suiv.
47 John M. Merriman, The Agony ofthe Republie. The Repression of the Left in Revolutionary France, 1848-1851, New Haven, Yale University Press, 1978, p. 96.
48 Arrêté préfectoral de Pougeard-Dulimbert, d’octobre 1850. D’après Peter Mc Phee, Les semailles de la République dans les Pyrénées-Orientales, 1846-1852, Perpignan, Publications de l’Olivier, 1995.
49 Marie-Claude Chaudonneret, La figure de la République. Le concours de 1848, Paris, Éditions de la RMN, 1987.
50 Citée par Rémi Dalisson, « La célébration du coup d’État de 1851 : symbolique politique et politique des symboles », Revue d’histoire du xixe siècle, 22, 2001/1, p. 77-95.
51 D’après Peter Mc Phee, Les semailles de la République..., op. cit.
52 Vincent Robert, Les chemins de la manifestation (1848-1914), Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1996, p. 108.
53 Peter Mc Phee, Les semailles de la République..., op. cit.
54 Cité par Grégory Pouget, La résistance républicaine au coup d’État du 2 décembre 1851 en Aveyron, mémoire de maîtrise d’histoire sous la direction de Jean-Claude Sangoï et Jean Rives, université Toulouse II, 2002.
55 Exemple cité par Sudhir Hazareesingh, « L’opposition républicaine aux fêtes civiques du Second Empire : fête, anti-fête, et souveraineté », Revue d’histoire du xixe siècle, 26-27, 2003, p. 155.
Auteur
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Emmanuel Fureix
Emmanuel Fureix, maître de conférences en histoire contemporaine, membre de l’Institut universitaire de France, université Paris XII
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