Chapitre VIII. Un « crime ordinaire » ?
p. 333-362
Texte intégral
1Cette étude ne pouvait s’achever sans tenter de rentrer au cœur même des pratiques de l’inceste. Mais le phénomène est multiforme, difficile, voire impossible à révéler en raison des multiples acceptions qu’il suppose. Si la majorité des discours sur l’inceste se concentrent sur son aspect criminel, il est important de rappeler qu’avant d’être un crime, l’inceste est une sexualité. Les modalités de ces échanges sexuels sont diverses, certains sont criminels car entrepris par un adulte abusant de son autorité pour parvenir à la satisfaction de son désir ; d’autres sont consentis et se déroulent au sein d’unions où seul le lien de parenté rend la relation extraordinaire aux yeux de la société. Approcher ces pratiques par le biais des archives s’avère compliqué. La dimension criminelle de la sexualité incestueuse est la plus aisée à aborder. Quant à la dimension « consentie » de l’inceste, c’est à partir des travaux d’Anne-Marie Sohn que nous avons tenté de l’approcher1. Fragmenté, le corpus se compose pour cette analyse de sources judiciaires émanant du civil ou du pénal, ainsi que de quelques sources privées, où la plume des auteurs n’avait pas initialement vocation à sortir du cercle intime. Mais les lacunes de la documentation rendent l’étude de la sexualité « consentie » plus proche de l’essai que de l’analyse historique proprement dite.
Cartographie de l’inceste
Profils d’incestueux
Portraits
2L’inceste, en premier lieu, se définit dans les sources judiciaires comme un crime masculin. Dans notre corpus, elles révèlent une statistique où 94 % des victimes d’inceste sont des filles tandis que 92 % de leurs agresseurs sont des hommes. L’ensemble des études menées sur l’inceste confirme cette prédominance de la prédation masculine dans les crimes sexuels intrafamiliaux. À tel point que certaines historiennes comme Linda Gordon considèrent « que l’étude de ce problème requiert une perspective féminine2 ». Mais ces chiffres sont à prendre avec précaution notamment en raison de la suspicion qui pèse sur les garçons victimes d’abus sexuels. Ces derniers sont en effet perçus comme consentants par une société qui les pense capables de se défendre contre leurs agresseurs. Par ailleurs, les violences sexuelles commises par les femmes sont peu visibles et aboutissent rarement au niveau pénal dans la France du xixe siècle. Les archives judiciaires présentent donc une perspective tronquée, ne faisant état que des dénonciations officielles, où les incestes féminin et homosexuel constituent deux tabous qui franchissent difficilement les barrières de la sphère privée. En découle la suprématie des hommes dans les cas connus d’inceste au xixe siècle.
3La répartition des liens de parenté montre une prédominance des pères biologiques dans la perpétration du crime. Les beaux-pères, les oncles et les grands-pères de l’enfant viennent ensuite, mais à des niveaux moindres.
4Le couple père/fille représente la sous-catégorie la plus importante, puisqu’elle concentre la grande majorité des cas d’inceste commis par des hommes et présentés devant les cours d’assises au xixe siècle. Sur 217 cas étudiés, l’historienne canadienne Marie-Aimée Cliché note également que plus des deux tiers des viols incestueux sont commis par des pères sur leur fille3. La relation est un peu moindre dans l’étude d’Anne-Marie Sohn, qui en comptabilise de son côté 58 %4. En moyenne, ces hommes sont âgés de 44 ans lorsqu’ils se présentent devant les tribunaux, un âge qui est plus élevé que celui de l’ensemble des agresseurs sexuels masculins, qui sont habituellement de jeunes célibataires âgés de 20 à 30 ans. Le plus jeune inculpé présent dans notre corpus a 17 ans, et le plus vieux 80 ans. Bien que les disparités d’âge soient très importantes, la majorité des hommes incestueux se trouvent dans une fourchette d’âge allant de 35 à 45 ans. Enfin, ces hommes sont mariés ou vivent maritalement dans les deux tiers des dossiers de procédure étudiés. Les veufs représentent un quart des agresseurs puis les hommes séparés ou divorcés constituent le reste des inculpés. Il faut aussi noter un petit contingent de célibataires, généralement plus jeunes que les agresseurs habituels car il s’agit soit de fils commettant des incestes sur leur mère, soit de frères ou de cousins proches de l’âge de leur victime. La vie conjugale ne semble donc pas constituer un frein à l’inceste comme le fait remarquer Paul Bernard en 1886 en écrivant que « l’influence de la famille ne se fait pas sentir d’une façon sensible et il semblerait au contraire que les enfants à domicile constituent plutôt un excitant à mal faire5 ». En définitive, l’inceste se commet la majeure partie du temps dans des foyers constitués où vivent encore la mère ou la belle-mère de l’enfant.
5Les femmes incestueuses présentent un profil quelque peu différent. Plus jeunes, elles sont en moyenne âgées de 31 ans lorsqu’elles sont accusées de ce crime dans notre corpus. Cette différence d’âge s’explique en partie par l’abaissement de l’âge au mariage pour les femmes au cours du xixe siècle, mais aussi parce qu’elles ont en moyenne trois ans de moins que leur mari à la même époque6. La plus jeune accusée de notre corpus, une tante, est âgée de 18 ans tandis que la plus âgée, une mère de famille, est âgée de 47 ans. Ces quelques femmes ont en commun d’être pour la plupart célibataires, veuves ou séparées. Seules trois d’entre elles sont mariées ; elles ne sont par ailleurs pas accusées d’agression sexuelle mais de complicité d’inceste. Tout comme pour les hommes, les mères naturelles, légitimes ou adoptives de l’enfant représentent l’agresseur incestueux le plus important.
Profils sociaux
6De prime abord, la question du profil social des accusés paraît simple. L’ensemble des études menées sur la question, tant sur le plan national qu’international7, s’accorde sur le fait que la plupart des accusés d’inceste sont issus des catégories les plus pauvres de la société. Notre corpus confirme ce constat puisque 92,5 % des accusés – hommes et femmes confondus – appartiennent aux couches les plus défavorisées de la société, avec notamment plus de la moitié d’entre eux exerçant le métier de manouvrier ou de journalier. À l’inverse, 7,5 % des accusés appartiennent aux classes plus favorisées – bourgeoisie ou classe moyenne supérieure – et constituent une catégorie plus hétéroclite où se côtoient notaires, marchands-propriétaires et rentiers. Le taux d’alphabétisation ne reflète pas à l’exact l’appartenance sociale des incestueux en raison des effets produits par la loi Guizot votée en 1833 puis par la loi Falloux de 1851, qui permettent aux hommes de parfaire leur éducation. Les catégories utilisées par la justice de l’époque donnent le résultat suivant : 37,1 % des accusés savent lire et écrire, 31,8 % le font de manière imparfaite et 31,1 % sont complètement analphabètes.
7À suivre l’ensemble de ces chiffres, l’incestueux type serait donc un père de famille marié, âgé d’une quarantaine d’années, à peine lettré et exerçant un métier précaire et peu rentable. Ce type est en parfaite adéquation avec les représentations du temps, comme le constate Paul Bernard dans son ouvrage sur les attentats aux mœurs :
Dans les observations que nous avons eues sous les yeux, nous avons été frappé d’y voir figurer en si grand nombre les cas d’inceste. Dans les habitations ouvrières où l’hygiène et la morale semblent avoir été complètement exclues, fréquemment la même chambre, le même lit servent au repos de toute la famille.
De là naissent ces idées ignobles, ces rapprochements contre nature. Le mariage lui-même ne semble pas mettre un frein à cette passion8.
8Enfin, ces hommes et femmes sont rarement des récidivistes. L’inceste est souvent leur première rencontre avec l’institution judiciaire.
9Un tel profil type demeure, cependant, problématique. Certaines recherches sont caricaturales dans la vision déterministe qu’elles proposent de cette criminalité. Ainsi, on ne peut s’accorder avec l’idée qu’avec l’inceste, « la médiocrité est partout présente : elle est sociale, culturelle, affective et sexuelle9 ». Car si de ces quelques chiffres ressort effectivement le profil d’hommes pauvres, culturellement défavorisés, cela ne signifie pas pour autant que l’inceste est un crime de la pauvreté. Bien au contraire, la plupart des études contemporaines montrent que l’inceste n’est pas sociologiquement déterminé10. La présence des personnes les plus défavorisées devant la justice s’explique par des facteurs sociaux et historiques. En effet, « l’espace judiciaire est si peu étranger aux ruraux qu’il est l’un des terrains sur lequel se résolvent des querelles, venues d’autres horizons11 ». La présence faible des catégories les plus aisées dans les procédures d’inceste, loin d’être un fait acquis, doit donc être questionnée au même titre que l’inceste féminin. Ne bénéficiant pas des mêmes réseaux de clientèle, les familles pauvres ont plus souvent recours à la justice, seule institution capable de les aider à résoudre leurs problèmes. Les familles plus aisées préfèrent les résolutions privées et infrajudiciaires. Si la pauvreté de certains pères incestueux les dévoile à notre regard, elle n’en fait pas pour autant les seuls pères transgresseurs de la société française du xixe siècle. Le crime d’inceste ne peut être compris en fonction d’une prédétermination sociale même si, parfois, des facteurs sociaux comme la promiscuité peuvent venir éclairer la compréhension du phénomène.
L’invisible bourgeoisie
10La question de l’inceste au sein de la bourgeoisie et des voies par lesquelles les familles aisées le résolvent demeure épineuse à démêler12. Si l’on détaille le profil des quelques incestueux appartenant à la bourgesoisie dans notre corpus, quelques éléments se détachent cependant. Certains traits, tout d’abord, ne changent pas. Âgé également d’une quarantaine d’année, il est un père de famille vivant maritalement dans un foyer où les enfants sont généralement au nombre de trois ou de cinq. L’un des premiers traits distinctifs réside dans le fait que la judiciarisation de l’inceste constitue un échec dans la stratégie familiale. Dans aucun de ces cas, c’est un membre de la famille qui porte plainte. Que le crime parvienne aux oreilles de la justice est donc le fruit du hasard. C’est une bagarre en pleine rue entre Louis Tassu et deux de ses beaux-frères qui amène la justice à connaître l’inceste commis par ce notaire sur sa fille aînée Julie depuis plusieurs années. Ayant quitté Marcilly pour se réfugier chez sa belle-famille à Meaux après la naissance de son premier enfant, Julie cherche un appui auprès de sa famille maternelle pour fuir les multiples agressions commises par son père. Informé du départ de sa fille, Louis Tassu se présente chez sa belle-famille et réclame le retour de sa fille :
À peine Tassu fut-il instruit du départ de sa fille que, se mettant à sa poursuite au milieu de la nuit, il fit d’abord une lieue pour la chercher à Saint-Souplet ; ne l’y trouvant pas, il fit encore trois lieues pour se rendre à Meaux. Il y arriva pendant la nuit et se présenta aussitôt chez le sieur Lucy, son beau-père, réclamant sa fille avec violence. On parvint à la soustraire à ses recherches pendant lesquelles on l’entendait répéter les mots qui terminaient la lettre de Julie : Oui pour son honneur et le mien !... Ensuite Tassu se dirigea vers Paris, supposant qu’il trouverait sa fille chez d’autres parents qui y résident, mais trompé dans cette espérance, il revint tout de suite à Meaux. Là, une scène eut lieue entre deux de ses beaux-frères et lui dont l’éclat appela l’attention de la justice. Voulant obtenir d’eux sa fille, il s’emporta jusqu’à menacer d’une canne à dard un de ses parents et comme il invoquait ses droits de père ; « Malheureux ! Lui dit-on, tu seras pendu ! » Et le défi de le prouver fut la seule réponse de Tassu13.
11L’éclat de cette bagarre marque la perte de contrôle par la famille Tassu et l’échec de la résolution en interne de l’inceste. La question de l’honneur familial est davantage prise en compte dans ces familles riches. Le silence y est d’or, ce que confirme le cas de la famille Gandon où tous les membres du foyer, mais aussi de la famille éloignée, sont au courant de l’inceste perpétré depuis plusieurs années par Henri Gandon, un rentier vivant aux Mureaux, sur sa fille. Tout comme dans le cas de Julie Tassu, sa fille, Joséphine, cherche à fuir son père et se rend auprès de sa famille maternelle à Paris. Son père vient la rechercher et fait l’objet des remontrances de son beau-frère, qui avait envisagé dans un premier temps de porter plainte avant de changer finalement d’avis pour préserver l’honneur familial :
Je fus tellement indigné de cette conduite que je résolus de porter plainte immédiatement et je consultais même à cet égard le commissaire de police de Sèvres qui m’engagea à suivre cette voie mais Gandon vint se jeter à mes pieds et me conjura de n’en rien faire pour lui éviter un déshonneur qui ne pouvait manquer de rejaillir sur toute la famille. Je me laissais toucher par cette dernière considération14.
12Lorsque ces gestes commis par des membres aisés de la société parviennent à sa connaissance, la justice les excuse difficilement. L’inceste, crime de la misère et de la pauvreté, devient plus monstrueux lorsqu’il est perpétré par une personne ayant reçu une éducation et ne vivant pas dans la promiscuité. Lors de son interrogatoire, le juge d’instruction de Versailles, Doublet, en fait la remarque à Henri Gandon : « Une pareille manière de vivre est inexcusable de la part d’un homme au dessus du besoin15. »
13Enfin, si les questions de respectabilité16 expliquent en partie que ces hommes incestueux préservent plus que les autres le secret de leur pratique, il ne faut pas oublier que leur fortune leur permet également de cacher l’inceste. La nature même de l’habitat empêche le voisinage de contrôler l’inceste qui s’affiche aux yeux de tous dans les logements pauvres. Souvent propriétaires de plusieurs habitations, ces hommes peuvent y emmener leur victime. Violée par son beau-père à plusieurs reprises, Adélaïde Rubin de Méribel a laissé une abondante correspondance conservée à la Bibliothèque historique de la ville de Paris. Elle y confie à son demi-frère et futur mari, Auguste d’Yvrande, le détails des violences qu’elle a subies. Propriétaire parisien appartenant à la petite bourgeoisie, Alexandre d’Yvrande prend en effet l’habitude d’emmener sa belle-fille avec lui lors de ses nombreux voyages d’affaires ou dans les résidences vides dont il est le propriétaire à Paris :
Le matin du jour qu’il choisit pour ce voyage, il dit à ma mère que je l’avais bien prié de m’emmener mais que cela le retarderait trop parce qu’il voulait revenir pour dîner. Il savait bien que ma malheureuse mère, pardonne-moi ce mot mon ami, alors elle ne m’avait pas exposée à ta haine et à ton mépris ; elle ne m’avait pas réduite à l’abhorrer ! Il savait bien qu’elle saisirait ce moyen de me distraire. Elle le conjura de m’emmener... il finit, comme tu dois le penser, par y consentir. Ma mère vint me dire bien vite de m’habiller, qu’il consentait à ce que je l’accompagnasse... tu peux croire ce que j’éprouvais !... je m’écriais que je n’irais pas, que je n’irais pas que je ne voulais pas y aller ! Ma mère ne vit dans ce refus que la crainte de la quitter, elle me dit qu’il lui restait Alex : elle s’empressa de m’habiller. Ô mon ami, quelle position pour moi !... L’aveuglement de ma malheureuse mère me réduisait à la plus affreuse extrémité... j’aurais cru lui donner la mort en la détruisant... je me détruirais bientôt. Je cachais à ma mère les larmes que m’arrachait ma résolution, je l’embrassais, je partis ! Plains-moi tendre Auguste de me retracer cette journée de souffrance... à peine eus-je quitté ma mère que je m’abandonnais à toute ma douleur ; mon bourreau sans paraître la voir m’emmena à je ne sais quelle voiture. Nous trouvâmes une dame qui attendait ; il monta encore un paysan et nous partîmes. Il parla beaucoup à cette dame, je ne sais ce qu’il lui dit pour excuser les larmes que je versais toujours... nous arrivâmes. Il me traîna voir le parc et le château, il fit tous ses efforts pour me distraire ; mais il ne fit qu’augmenter mon effroi, j’avais tant de raison pour redouter la tendresse qu’il affectait pour moi. Après avoir vu le château, il me dit qu’il allait me conduire à une auberge et qu’il irait à ses affaires. Je ne lui répondis pas, je le suivis en silence, en élevant mon âme à Dieu, en le suppliant de secourir ma faiblesse ! Je sentais qu’il était temps que je m’arrêtasse, ma tête était embarrassée... je n’entendais rien... je ne voyais plus rien ! Quand j’arrivais à cette auberge, je tremblais de tous mes membres, on me donna une chaise auprès du feu de la cuisine... je m’évanouis et quand je revins à moi je me trouvais dans une chambre qui me parut être celle de l’hôtesse et qui n’était séparée de la cuisine que par des vitraux17…
14Les conditions matérielles d’existence de ces hommes, conjuguées à une forte emprise de la morale sociale et de la respectabilité, invitent donc à nuancer le profil social habituel des incestueux. Les modes de résolution infrajudiciaire, le recours à la famille étendue et au placement de l’enfant agressé, mais aussi les conditions de vie de ces familles, empêchent l’inceste de s’y dévoiler pareillement. Ce « chiffre noir » de l’inceste nuance donc la représentation usuelle de l’ignorance et de la misère comme facteur déterminant l’inceste.
Crime des villes ou crime des campagnes ?
15Le profil type « incestueux » pose également problème lorsqu’il s’agit de déterminer la topographie de l’inceste au xixe siècle. La question de savoir si l’inceste est un crime davantage rural ou urbain n’a cessé de se poser jusqu’à aujourd’hui. La parution en 1977 d’un ouvrage intitulé L’inceste en milieu rural18, qui se présente comme une étude nationale et générale du phénomène, rend compte de l’emprise de l’imaginaire rural sur l’inceste. Les représentations étudiées dans la première partie s’infléchissent au cours du xixe siècle. Si, dans un premier temps, l’inceste est perçu comme l’apanage de ruraux archaïques et de paysans brutaux et ignorants de la civilisation dans laquelle ils vivent, il devient vers la fin des années 1840 un phénomène apparenté aux milieux ouvriers et aux zones urbaines et manufacturières. Cette question de la détermination géographique du crime a également été abordée par les historiens. Dans son étude des « passions villageoises », Fréderic Chauvaud note ainsi que « l’inceste est un crime rural plus qu’urbain, engoncé dans le silence19 ». Cette vision est également celle de l’historienne québécoise Marie-Aimée Cliche, qui rapporte que « sur 115 cas où le lieu de la famille est absolument certain, nous constatons que dans 60 % des cas, l’inceste a lieu dans un habitat isolé, sur une ferme ou en plein bois20 ». À l’inverse, Anne-Marie Sohn constate que l’interdit de l’inceste est mieux ancré dans les communautés rurales que dans les grands centres urbains du xixe siècle21. Dans leur thèse sur la prohibition de l’inceste, Catherine Daversin et Paul Janssen établissent la même suprématie de l’inceste en milieu urbain où « au xixe siècle, pour 188 cas sur 195 […] on constate que dans 57 % des cas il s’agit de villes de plus de 10000 habitants22 ». Enfin, certaines études ont tenté de contester cette dichotomie spatiale de l’inceste en soutenant qu’il n’est pas « un phénomène localisé géographiquement23 ».
16Qu’en est-il des origines géographiques des incestueux présents dans notre corpus ? Le profil rural y est prédominant, mais il faut rappeler que les dépôts sélectionnés couvrent des départements encore majoritairement ruraux au xixe siècle comme la Seine-et-Marne ou les Alpes-Maritimes. Si l’on tente une analyse plus fine à l’échelle de chaque ressort, on s’aperçoit que cette dichotomie zone rurale/zone urbaine demeure, mais ne révèle pas pour autant une domination écrasante de l’inceste en milieu rural. Il faut aussi compter avec la mobilité des populations au xixe siècle. Nombreuses sont les personnes condamnées, surtout celles résidant au moment des faits dans les départements de la Seine et de la Seine-et-Oise, à ne pas être natives de ces régions. Les migrations temporaires qui se développent tout au long du siècle suscitent des mouvements de populations et une interpénétration des milieux ruraux et urbains24. Si une géographie sociale de l’inceste peut être tentée, elle doit cependant demeurer indicative. Seules des différences de pratique peuvent être mises au jour : l’inceste commis en milieu urbain bénéficie d’un contrôle accru du quartier et d’un recours plus aisé aux autorités ; en milieu rural, bien souvent, la communauté sert d’instrument de régulation au crime par le biais de la rumeur. Mais on ne peut pas soutenir que la pratique de l’inceste est dictée par une géographie urbaine ou rurale.
Les victimes
17Il reste à établir le profil des enfants ou des adultes qui sont les victimes de ce crime. Bien que rares, il nous faut en effet mentionner les quelques cas de viols commis par des adultes sur des membres plus âgés de leur famille. Au sein de notre corpus, l’inceste touche en majeure partie les enfants âgés de 11 à 15 ans, ce qui correspond à l’âge moyen du début de l’inceste (11 ans). Il ne faut cependant pas minimiser la part des enfants âgés de 6 à 10 ans, qui représentent près de 40,4 % des victimes. Les attouchements, qui débutent souvent les relations incestueuses, expliquent cette proportion de jeunes enfants. L’âge des victimes change considérablement si on le prend en compte au moment du dépôt des plaintes. Les enfants âgés de 6 à 10 ans voient leur proportion diminuer fortement, tandis que les adolescents âgés de 16 à 20 ans augmentent proportionnellement. La longue durée de l’inceste, qui s’étale en moyenne sur deux ans, explique que l’âge moyen des enfants présents devant les tribunaux est de 14 ans.
18Deux éléments complémentaires sont à mentionner. Les filles représentent la part la plus importante des victimes d’inceste, ce qui correspond aux chiffres généralement évoqués pour les attentats à la pudeur (Anne-Marie Sohn notait pour sa part une proportion de 97 % de filles contre 3 % de garçons victimes d’attentats à la pudeur25). Il faut préciser par ailleurs qu’une part importante de ces victimes appartient à une même fratrie. En effet, plus d’un quart des victimes d’inceste sont frères et sœurs et ont, par conséquent, un agresseur en commun, ce qui montre que certains agresseurs ne se contentent pas de pratiquer l’inceste sur un seul de leurs enfants.
19Si l’élaboration d’une typologie des acteurs de l’inceste est un exercice périlleux, un reflet sociologique transparaît néanmoins dans les sources. Crime masculin, l’inceste demeure l’empreinte de l’homme et surtout des pères, qui se retrouvent effectivement en nombre dans les archives. Le couple père-fille consti tue la figure la plus représentative de l’inceste. Peu ou complètement illettré, le père incestueux exerce généralement des attouchements sur sa fille aînée dès la petite enfance puis transforme, à l’orée de sa puberté, ces gestes en relations sexuelles complètes. Deux éléments doivent cependant nuancer fortement ces conclusions. En ne jugeant que les abus commis par des parents sur leurs enfants, la justice oblitère de facto l’ensemble des relations sexuelles entre proches parents qui ne sont pas prohibées par la loi. Qu’en est-il, effectivement, des relations entre frère et sœur, entre cousins ou encore entre oncle et nièce, tante et neveu ? Que représentent ces unions dans les incestes commis au xixe siècle ? Nul ne peut apporter de réponses tant ces pratiques demeurent enfouies par une société qui ne les condamne pas pénalement. L’archive, dont la production et l’écriture obéissent à des règles propres, peine à faire saisir véritablement le phénomène incestueux. Les figures de l’inceste sont nombreuses, en effet, à pouvoir cacher leurs actes. La bourgeoisie, en raison de son clientélisme familial et de sa conception de la respectabilité ; la femme, que la société est incapable de penser comme un prédateur sexuel en général et sur ses enfants en particulier ; les victimes de sexe masculin enfin, pour lesquelles il est permis de supposer une difficulté plus grande à dire l’inceste en raison du caractère infamant de la relation homosexuelle.
Un monde ordinaire
20Ces différents acteurs de l’inceste évoluent dans un paysage ordinaire où l’inceste semble s’intégrer dans l’ordre « normal » de la vie quotidienne. La multiplicité des personnes ayant connaissance des faits est alors la règle tout comme l’hétérogénéité de leurs réactions face à la connaissance des faits.
Les confesseurs face à l’inceste
21Le recours à l’autorité religieuse est, dans l’ensemble des témoignages étudiés, le fait systématique des victimes qui se tournent vers deux figures traditionnelles de l’Église catholique : le curé, présent au sein de la paroisse, et la sœur, que beaucoup de victimes fréquentent dans le cadre des institutions scolaires. Contrairement à ce que relève Annick Tillier dans son étude sur l’infanticide en Bretagne, les curés ne jouent pas un rôle de contrôle social en convoquant les acteurs du crime pour tenter de réguler les conduites incestueuses26. Les rôles dans lesquels ils apparaissent sont ceux de directeur de conscience ou de conseiller. Les victimes, lorsqu’elles décident d’aller voir le curé du village, le font généralement pour se confesser. Âgée de 11 ans et demi, Marie-Joséphine Goaty se rend auprès du curé de La Ciotat un an après le début des faits, en 1845, au moment où l’inceste commence à devenir public et à faire l’objet de rumeurs au sein du village. Elle explique au juge de paix qui l’auditionne : « Je me suis confessée et j’ai bien promis de ne plus souffrir de si honteuses choses27. » Recevant cette confession, le curé endosse le rôle de conseiller auprès de la jeune adolescente, ce que rapporte Marie-Joséphine à une amie :
Monsieur le curé m’a bien recommandé de ne plus coucher chez mon père et de coucher toujours chez vous et que toutes les fois qu’il voudrait prendre avec moi quelques libertés ou me retenir auprès de lui de vous appeler de suite pour que vous veniez me chercher28.
22Après cet entretien, le curé de La Ciotat demeure complètement inactif. Il ne pratique pas de visite domiciliaire29 pour tenter de s’interposer entre les deux parties et il n’avertit pas non plus le père de la jeune fille du péché que constitue sa sexualité et des dangers qu’il encourt à la pratiquer.
23En confessant l’inceste, « dans le giron de l’Église, la femme être mineur et dépendant aux yeux du Code civil, se heurte à la question de la responsabilité individuelle, face au confesseur, face à sa propre conscience30 ». La réaction du curé de La Ciotat confirme cette perception du rôle et de la responsabilité portés par l’enfant lorsqu’il s’agit de sa sexualité. Philippe Boutry l’a mise en valeur dans son étude de la lettre de sœur Marie-Zoé. La vision catholique de la sexualité suggère que, malgré son âge et sa soumission à l’autorité paternelle, l’enfant est en partie jugée responsable des gestes commis sur elle par son père. La jeune adolescente est tentation ; le curé lui conseille en conséquence de s’éloigner lorsque le désir de son père devient trop important. Les curés prennent souvent le parti des pères lorsqu’ils sont appelés comme témoins de moralité devant les cours d’assises. Ainsi, conjointement au maire, le curé du village de la Turbie, dans l’arrière-pays niçois, se rend au assises des Alpes-Maritimes pour témoigner de la bonne moralité de Nicolas Biancheri, accusé d’attentat à la pudeur sur sa nièce, Thersile Roux. Dans une lettre adressée au procureur général impérial, le brigadier local s’insurge de cette coalition et rappelle au magistrat que l’ensemble des membres du village atteste au contraire l’inconduite notoire de cet homme. Il n’hésite pas à accuser le maire et le curé d’être soudoyés par la famille Biancheri :
Il paraîtrait donc que ce malheureux n’a pas toujours tenu une conduite digne comme quelques témoins à décharge vont soutenir le jour de l’audience.
Je me permets de vous signaler ces faits afin que vous connaissiez les témoins à décharge qui ne sont autres que des individus payés à la journée par la famille Biancheri qui emploie tous les moyens pour tirer le jeune homme des prisons.
On a même fait venir le défenseur à la Turbie pour interroger diverses personnes qui diront la plupart ce qu’on leur dira de dire31.
24Les curés peuvent même participer au crime en se rendant directement complices du couple incestueux. En 1880, Adelphine Desessard, âgée de 21 ans et enceinte, se rend chez le curé de sa paroisse pour lui demander de l’aide. Deux éléments montrent que le curé est au courant de l’inceste. Tout d’abord, il n’hésite pas à fournir à la jeune femme des produits pour l’aider à avorter, comme elle en témoigne devant le juge d’instruction :
– Au mois de mai 1880, au moment où j’ai vu disparaître mes règles je suis allée trouver le curé de la chapelle Véronge pour lui demander des médicaments pour faire revenir mes menstruations. Je ne lui ai pas dit que j’étais grosse ce que je savais.
– Qu’avez-vous dit à ce curé ?
– Que j’avais mal partout, principalement au creux de l’estomac : il m’a demandé si je voyais encore, je lui ai répondu que non, il m’a alors ordonné de la tisane de violette, de houblon, et m’a conseillé de me mettre sur le ventre des cataplasmes très chaud de bouillon blanc bouilli dans du lait. J’ai suivi ce traitement sans succès, je suis alors retournée à la chapelle Véronge et le curé m’a ordonné de mettre dans ma boisson une cuillerée d’une liqueur qu’il m’a fournie. Ce médicament, loin de me guérir, me rendit malade. J’avais perdu complètement l’appétit, je souffrais d’un violent mal d’estomac, j’allais alors de nouveau à la chapelle Véronge le curé me donna une poudre blanche très fine que j’ai mise sur ses indications dans un litre d’eau dont je buvais une cuillerée à chaque repas. Ce médicament ne m’a pas fait grand chose mais j’ai oublié de vous dire que simultanément je buvais la liqueur dont je vous ai précédemment parlé. J’ai suivi ce traitement jusqu’au moment de mon accouchement.
– Quelle était la quantité de cette poudre et dans quelle récipient vous a-t-elle été donnée ?
– Il m’en a donné plusieurs fois des petits paquets faits avec du papier qui contenaient la dose pour un litre environ une cuillerée à café.
– Dans les différentes visites successives que vous avez faites au curé de la chapelle Véronge, ne lui avez-vous pas dit que vos règles ne revenaient toujours pas ?
– Oui monsieur, ce à quoi il m’a répondu : elles reviendront.
– Comme vous étiez enceinte, qu’avez-vous compris ?
– J’ai compris que mes règles reviendraient quand je ne serais plus enceinte et qu’à la suite du traitement cela allait bientôt arriver.
– Vous vous faisiez donc traiter pour vous faire avorter ?
– Oui monsieur.
– Mais le curé savait donc alors que vous étiez enceinte et qu’elle était le but de vos visites ?
– Je ne lui ai jamais dit .que j’étais enceinte la première fois que j’ai été le voir, il m’a regardé les yeux la bouche m’a tâté le pouls puis m’a dit : fermez les yeux un instant après quoi il a dit : c’est bien puis cela a été fini32.
25Ce témoignage seul n’apporte pas la preuve que le curé était au courant de la grossesse, une déclaration du père d’Adelphine, le responsable de son état, est plus explicite à cet égard : « Le vendredi 6 mai dernier ma fille et moi nous sommes rendus dans la matinée chez monsieur le curé de la chapelle Véronge pour lui dire que la veille la gendarmerie était venue faire une enquête chez nous. Il nous a bien recommandé de ne pas dire qu’il avait donné à ma fille des soins et des médicaments33. »
26Lorsque l’instruction évoque sa présence, le curé apparaît plus proche du père que de l’enfant. Toutefois, les curés demeurent rares dans les archives judiciaires. Si la centralité de cette figure dans la société laisse présager d’un rôle plus important joué par ces confesseurs dans les affaires d’inceste, celle-ci demeure cependant dans l’ombre de notre corpus.
27Lorsqu’ils officient dans des départements où le sentiment religieux demeure fort, leur rôle nous est plus facilement accessible. Le seul exemple d’appel concret à la médiation du prêtre dans une affaire de grossesse incestueuse se situe dans le comté de Nice où la soumission à l’autorité du royaume du Piémont-Sardaigne jusqu’en 1860 permet d’entretenir la vigueur du sentiment religieux. Suspecté par sa belle-sœur d’être l’auteur de la grossesse de sa nièce, Giovanni Giuglielmi fait appel au prêtre de Vallebona pour l’aider à résoudre la querelle familiale provoquée par son comportement. Il déclare au juge du tribunal de mandement de San Remo qu’il est à l’origine de la médiation du prêtre :
À la suite des continuelles vitupérations que faisaient ma belle-sœur sur mon compte concernant la grossesse de sa fille, je trouvais le prêtre pour savoir si ma belle-sœur et ma nièce avaient fait des plaintes à mon sujet. Il me dit qu’aucune d’entre elles ne lui avaient parlé de moi. Le soir, après ma rencontre avec le prêtre qui me semble bien s’être passée dans les derniers jours de janvier, je fus appelé dans sa maison par le prêtre qui avait déjà reçu ma nièce et ma belle-sœur et je fus interrogé par lui en leur présence à l’effet de savoir si j’étais réellement l’auteur de cette grossesse. Je lui répondis négativement, persistant à dire que je n’étais pas l’auteur de cette grossesse. Elles répondirent que ce n’était pas vrai et je répondis que si j’avais en quelques circonstances fait des actes de familiarité à ma nièce, ce n’était pas cela qui l’avait rendue enceinte34.
28Cet épisode infructueux de médiation demeure unique au sein de notre corpus. L’intervention du prêtre dans cette affaire paraît d’ailleurs davantage suscitée par la grossesse illégitime de la jeune fille que par l’inceste en lui-même. En effet, le prêtre cherche moins à mettre fin au phénomène incestueux qu’au scandale qu’il produit dans ce petit village de montagne.
29L’influence des curés ne se fait pas sentir de la même manière dans toutes les régions de France. Les rares cas rencontrés de victimes ayant recours à un curé pour les conseiller sur l’attitude à adopter face à l’inceste se cantonnent à un espace géographique qui est celui du Sud-Est de la France. Ni les archives d’Île-de-France, ni celles de Meurthe-et-Moselle ou de Loire-Atlantique ne signalent de recours à l’autorité cléricale. Si les trois départements de la Seine, de la Seine-et-Marne et de la Seine-et-Oise ainsi que la Meurthe connaissent des taux de déchristianisation parmi les plus importants du pays, il n’en est pas de même pour la Loire-Atlantique, un des bastions traditionnels du catholicisme français au xixe siècle. Après une phase de reconstruction et de reconquête catholique durant les années 1820-1840, le clergé rural lorrain s’éloigne de ses paroissiens en adoptant une version intransigeante du catholicisme tridentin. Parallèlement, l’influence grandissante d’une nouvelle bourgeoisie libérale contrecarre celle du catholicisme aristocratique, pourtant historiquement bien implanté dans une ville comme Nancy35. Ce nouveau partage des rôles entraîne un abaissement du sentiment de piété à Paris et dans les départements alentour où la mixité de la population et son renouvellement constant entraînent de surcroît une difficile réimplantation de l’Église catholique. Frédéric Chauvaud note pour le département de la Seine-et-Oise du xixe siècle que « l’indifférence en matière de sentiment religieux et l’hostilité à l’égard des ecclésiastiques ne semblent guère [y] constituer des exceptions36 ». Le cas de la Loire-Atlantique semble a priori plus épineux à résoudre. Annick Tillier considère en effet que le clergé, dans cette région, « semble avoir conservé au xixe siècle le rôle prépondérant qui était le sien sous l’Ancien Régime37 ». Michel Lagrée précise cependant que, si les Bretons observent uniformément les principaux devoirs religieux, quelques poches de résistance peuvent s’observer à l’échelle de la péninsule. Il remarque ainsi que « la pratique religieuse accuse des signes de faiblesse dans les zones d’urbanisation et d’industrialisation rapides, faubourgs nantais et agglomération de Saint-Nazaire38 », les deux zones d’où émanent précisément l’essentiel des archives judiciaires provenant de ce département.
30Bien que le sentiment religieux d’une population demeure difficile à mesurer, il apparaît cependant que son empreinte est plus forte en Provence et dans les Alpes-Maritimes. Michel Vovelle, qui s’est longtemps attaché à étudier l’histoire du sentiment religieux en Provence, parle « d’une dévotion populaire à la fois vivante et strictement encadrée39 » par le clergé, qui perdure après 1848 en s’adaptant aux mutations du second xixe siècle. Le recours au curé est plus fréquent et les enfants victimes d’inceste se tournent plus naturellement vers des prêtres encore considérés comme les médiateurs privilégiés des querelles familiales.
31Si les curés sont donc des figures rarement présentes dans notre corpus, il n’en va pas de même des membres du clergé séculier féminin, que l’on rencontre régulièrement comme témoins de moralité. Elles n’apparaissent cependant jamais comme des confidentes de l’enfant. De la place donnée par la loi Falloux aux congrégations religieuses dans l’éducation découle cette forte présence. Les religieuses côtoient régulièrement les jeunes filles, principales victimes de l’inceste, dans le cadre de l’enseignement qu’elles assurent. « Les établissements congréganistes, encore peu nombreux au début du siècle, varient selon la clien tèle et connaissent un très grand essor après 185040. » Ils sont surtout réservés aux enfants de l’élite. Au contraire, la féminisation du clergé s’accompagne, tout au long du siècle, d’une augmentation des effectifs féminins qui continuent de recevoir une éducation religieuse, même après l’avènement de l’école laïque et républicaine41. Les sœurs ne sont pas des confidentes choisies par les victimes et encore moins des médiatrices appelées à résoudre le crime au sein de la famille. Leur éloignement du foyer criminel permet d’expliquer qu’elles n’aient pas été privilégiées par des victimes qui ne les fréquentent que dans le cadre de leur scolarité. Par ailleurs, la libération de la parole de l’enfant est rendue difficile par l’éducation reçue au sein des couvents. On enseigne à ces jeunes enfants « l’ignorance des plaisirs de l’amour tout comme la chasteté, la pudeur et la pureté42 ». Appelées à témoigner de la moralité des enfants qu’elles instruisent, les sœurs apportent d’ailleurs rarement des témoignages favorables. Elles adoptent un jugement sévère sur ces comportements, ce qui dessert les propos des victimes devant la justice. Au juge d’instruction Théophile Scoffier, sœur Marie-Honoré, âgée de 33 ans, donne son opinion sur le comportement d’Apollonie Novario, qui a fréquenté d’octobre 1863 à septembre 1864 le couvent de Grasse où elle réside :
La fille Novario [...] était d’une bonne moralité mais elle avait un défaut capital : c’était de s’abandonner souvent au mensonge. Elle inventait à tout propos et j’eus l’occasion de lui dire plusieurs fois que si elle persistait elle donnerait un jour du désagrément à ses parents. Elle était très intelligente et je ne l’ai jamais punie que pour le mensonge43.
32Le témoignage de l’institutrice met à mal les accusations de la jeune fille, soupçonnée d’une prédisposition au mensonge. L’attitude de ces femmes est en accord avec le sentiment général, à savoir une suspicion ordinaire de la parole enfantine, surtout lorsque cette dernière sert à révéler des faits aussi dérangeants que l’inceste.
33Dans certains cas, les couvents tenus par les congrégations féminines peuvent s’avérer être de véritables lieux d’enfermement qui accentuent la soumission des victimes au pouvoir paternel. Cet enfermement forcé dans les couvents de jeunes filles est l’un des aspects de l’autorité paternelle. Les pères peuvent en effet décider, sans avoir à consulter l’autorité judiciaire, d’enfermer leurs filles dans un couvent pour la durée qui leur convient. Cet enfermement survient généralement lorsque l’enfant, parvenu à l’adolescence, résiste à la gestuelle incestueuse de manière plus véhémente que dans sa petite enfance. En représailles, ces adolescentes sont envoyées par leurs parents dans les couvents dits des repenties. François Davin, qui viole depuis plusieurs années sa fille au su de l’ensemble des habitants du quartier Fontaine à Marseille où il réside, décide d’envoyer sa fille, âgée de 1 6 ans, au couvent des repenties de la ville pour la punir de son insoumission et des révélations qu’elle a faites à plusieurs habitants du quartier. Ce geste paternel, perçu comme l’ultime étape du martyre qu’il fait subir à sa fille, pousse les voisins à effectuer une dénonciation collective auprès du procureur impérial :
Lorsqu’il a su que sa fille avait avoué son crime, il a employé des personnes pour l’escamoter (s’il est permis de se servir de ce terme) et l’entraîner dans le couvent des repenties où on lui fait passer le martyr. C’est pour cela, Monsieur le procureur impérial que nous réclamons auprès de vous pour délivrer cette misérable fille de son supplice et faire subir à son misérable père les peines portées par les lois44.
34L’image du père tyran, qui se déploie dans l’imaginaire social à partir des années 1860, trouve dans cette affaire un écho retentissant. Fondé en 1640 comme une œuvre de charité et un refuge pour prostituées, le couvent des repenties, haut lieu de l’imaginaire populaire marseillais, est connu pour l’extrême sévérité du traitement. Selon Annick Riani, qui y a consacré une partie de sa thèse,
[l]es dissidentes, c’est-à-dire les femmes adultères, les concubines, les femmes vivant maritalement, les jeunes filles naïves ou se livrant à un certain « maraîchinage », les femmes écartées par leur famille pour des motifs le plus souvent sordides, y côtoyaient les délinquantes ou plutôt, les « criminelles »– simples prostituées quelquefois misérables ou infâmes maquerelles toujours en quête d’un plus mauvais coup – en vertu des principes d’une société qui pratiquait volontiers l’amalgame de tout ce qu’elle classait sous le terme générique de « débauche »45.
35À la fois prison, hôpital et refuge, le couvent des repenties est un lieu idéal pour exclure l’enfant dissident de la cellule familiale sans que les autorités laïques puissent y trouver à redire.
36La suspicion à l’égard des représentants de la religion catholique est parfois forte au xixe siècle. Tant la déchristianisation croissante d’une partie de la population française que la nature même du crime d’inceste, que le droit canon désigne comme contre-nature, signalent que les figures du curé ou de la sœur ne sont pas celles vers lesquelles se tourne la préférence des victimes. Peu visibles au sein des archives judiciaires, ces hommes et femmes d’Église demeurent toutefois des figures du paysage quotidien du foyer incestueux. Ils sont concurrencés par l’émergence de figures laïques et de l’autorité locale vers lesquelles le foyer incestueux préfère se tourner.
Le chef de famille municipal
37Si certains représentants de l’autorité locale se montrent réticents à accepter la réalité incestueuse, d’autres réalisent en amont de l’enquête un important travail pour tenter de concilier, à l’infrajudiciaire, l’inceste. Parmi ces figures privilégiées pour aider les familles à dénouer le problème incestueux, le maire du village domine toutes les autres. Dans sa thèse, François Ploux a montré que les familles du Quercy préféraient un mode interne de résolution du conflit et vont parfois jusqu’à, « dans les cas les plus graves, [...] faire appel à un médiateur externe : mais on choisit alors de préférence un ami, un voisin, un notable, quelqu’un qui, étant étranger au monde des tribunaux, partage les valeurs du groupe46 ». Si les notables apparaissent peu dans les archives consultées, il en va différemment des maires, qui sont omniprésents. Au détour des témoignages apportés par la famille ou les voisins, on entraperçoit un peu mieux le rôle joué par les détenteurs de l’autorité municipale dans la résolution des conflits familiaux liés à l’inceste.
38Le recours au maire est le fait de l’enfant ou de sa mère. Victimes habituelles de violences dans leur foyer, ces dernières font appel au maire dans l’espoir qu’il puisse contenir la violence du père et du mari. Cet appel constitue un entre-deux : il marque à la fois l’échec de la tentative intrafamiliale de résolution de l’inceste et les prémisses de son ouverture publique. L’intention de ces femmes qui en appellent à la bonne volonté du maire de leur commune pour raisonner leur mari ou leur père ne constitue pas une dénonciation à un officier judiciaire. Elles veulent à l’inverse éviter le recours à la justice en sollicitant un notable local, connu et respecté de la communauté. C’est en tout cas avec cet objectif que la femme Bouland demande le 19 juillet 1857 au maire du village de Rosay d’intervenir auprès de son mari à propos des attouchements qu’il pratique régulièrement sur leur fils âgé de 8 ans. Le brigadier de gendarmerie Daujeat Joseph, à l’origine de la dénonciation de cet inceste, rapporte ce recours de la famille à l’autorité municipale : « Je sais que depuis le 19 et avant que son mari ne fût arrêté, la femme Bouland, sans porter plainte cependant, a raconté au maire de la commune de Rosay en le priant de réprimander son mari sur les faits dont il se serait rendu coupable le dimanche 1947. » Dans la lettre accompagnant son rapport, le brigadier explique par ailleurs que si « monsieur le maire de cette localité fait tout son possible pour rétablir le bon ordre, [...] nous ne pouvons pas y faire la tranquillité48 ». Plus qu’une réprimande, l’objet de la visite a pour but la conciliation entre les deux parties. Son échec entraîne l’intervention de la justice, avertie par le brigadier. Le maire et la femme sont particulièrement réticents à cette idée, comme le prouve la lettre adressée par le maire au procureur au moment de l’ouverture de l’enquête :
Je me permets de vous écrire confidentiellement au sujet de l’affaire Boulland. Je ne viens pas ici dire à monsieur le procureur impérial que le sieur Boulland est innocent des faits dont il est inculpé mais vous dire que le vice dont il est accusé ne s’est jamais à ma connaissance fait sentir par aucune crise dans la commune, [...]. Vous m’excuserez si je me permets de vous donner ces renseignements. D’après mon avis, cette affaire me paraîtrait très épineuse entre la femme et le mari.
Barise
Maire de Rosay49.
39Le rôle des maires, appelés à concilier les deux parties d’un couple vivant dans le même foyer, les place dans une situation délicate au regard de la justice comme de leurs administrés. En effet, « le village conserve en mémoire tous les événements marquants de la vie des familles50 ». Or, le garant de la renommée du village est précisément le maire. Lorsqu’il échoue à résoudre silencieusement une affaire d’inceste, il échoue également à préserver l’honneur et l’ordre de la communauté qu’il administre.
40Les maires, contrairement à ce que l’on observe dans les affaires de parricide, ont donc tout intérêt à accepter ces appels féminins à la résolution de l’inceste. Sylvie Lapalus décrit en effet le phénomène d’identification qui s’opère entre le maire et le père et qui fait souvent obstacle à la médiation municipale. La parole des enfants, soumise au carcan de la puissance paternelle, est rendue inaudible par des maires partiaux, intercesseurs particulièrement inefficaces dans la résolution des tensions familiales menant au parricide51. La situation est différente dans les affaires d’inceste car il ne s’agit pas de prévenir un phénomène particulièrement grave comme le parricide, mais d’enrayer les effets dévastateurs d’un acte qui a déjà été commis. Le recours à l’autorité des maires trouve alors une forme de légitimité que l’on ne perçoit pas dans les affaires de parricide.
41Lorsqu’ils ne sont pas appelés comme conciliateurs ou médiateurs, les maires sont des témoins particulièrement utiles pour les arrangements entre parties et dans lesquels ils interviennent comme « une sorte de grand témoin ou d’arbitre des discordes52 ». En effet, si l’inceste se déroule majoritairement au sein du même foyer – topique circonstanciel qui empêche d’envisager un « arrangement » puisque le mari et la femme vivent sous le régime de la communauté des biens –, il peut aussi parfois impliquer deux foyers, voire deux familles différentes. Ces arrangements sont exceptionnels dans les affaires d’inceste. Autant parce qu’ils nécessitent l’implication de deux parties aux intérêts divergents que parce que, s’ils aboutissent, ils échappent alors à la connaissance de l’historien. Joseph Raveu commet sur sa cousine, âgée de 9 ans, un attentat à la pudeur qui cause à celle-ci des douleurs physiques importantes. Mise rapidement au courant de cet acte par sa fille, la famille Laugier fait immédiatement appeler un médecin niçois pour établir un certificat médical attestant l’agression commise sur l’enfant. Une fois le papier obtenu, la famille Laugier entame des négociations avec le père de Joseph Raveu en compagnie de l’adjoint au maire de Nice et du médecin. Celui-ci témoigne devant le juge d’instruction de l’échec de cet arrangement : « La famille Laugier et la famille Raveu sont parentes et tentèrent d’assoupir cette affaire. Le père de Joseph Raveu ayant promis de payer à la famille Laugier une somme de 600 francs mais ces pourparlers furent rompus et j’accompagnais la femme Laugier chez le commissaire de police où je fis ma déclaration53. » Pour tenter de résoudre cette affaire, la famille Laugier fait donc appel à deux figures de l’autorité locale : une autorité morale en la personne du maire et une autorité scientifique en celle du médecin. On retrouve la même association du maire et du médecin dans l’affaire Biancheri. Le 26 février 1865, Nicolas Biancheri attente à la pudeur de sa nièce, Thersile Roux, âgée de 5 ans, et lui communique la syphilis. Après les faits, les parents de Thersile se divisent sur la position à adopter. Tandis que le père hésite à dénoncer son beau-frère à la justice, sa femme refuse catégoriquement de porter plainte contre son frère. Le maire intervient alors pour tenter de résoudre l’affaire et un arrangement est proposé aux Roux par la famille Biancheri. Parallèlement, le père de Thersile fait visiter son enfant et obtient une attestation prouvant la présence de chancres sur son corps. Le jour de l’arrangement, le maire de La Turbie et le médecin sont présents. L’échec de la réunion pousse le père et la grand-mère de Thersile à porter plainte en son nom, ce qui provoque une réévaluation de l’épisode de l’arrangement devant les magistrats par la famille Biancheri. Une autre sœur de l’inculpé explique que cet arrangement a été forcé par la famille Roux dans la perspective d’un chantage : « Neuf jours avant l’arrestation de Nicolas, elle [la grand-mère de Thersile] vint me trouver dans la rue. Nous étions seules. Elle me dit que si ma sœur Biancheri voulait lui donner mille francs, elle étoufferait l’affaire sinon elle livrerait Nicolas à la justice54. » Ce détournement opéré par la famille Biancheri s’explique aisément : reconnaître sa responsabilité dans la tenue de cette réunion revenait à un aveu de la culpabilité d’un des siens. L’attitude du maire de La Turbie, qui refuse de se présenter devant le tribunal après l’ouverture effective de l’enquête et d’attester ainsi la tenue de cet arrangement, est plus obscure à comprendre. On peut cependant supposer que s’il accepte d’être un médiateur dans les affaires locales, le maire refuse d’endosser devant la justice le rôle officieux qu’il a joué dans une affaire que son statut d’officier judiciaire l’obligeait normalement à présenter devant la justice niçoise.
42L’association des maires avec d’autres figures de l’autorité locale n’est pas chose rare. En dehors des médecins, ces alliances se font généralement avec des officiers judiciaires comme les gendarmes ou les gardes champêtres. Fait d’exception, l’appel à l’aide des autorités locales dans la résolution d’une affaire d’inceste particulièrement violente est le fait d’un jeune homme, Laurent Chasseré, en 1855. Fils aîné de la famille, ne vivant plus au foyer, Laurent Chasseré demande l’aide officieuse de l’adjoint au maire de Draveil et du brigadier de gendarmerie de Champrosay pour délivrer sa mère et sa jeune sœur, toutes deux victimes de violences graves. Le soir du 13 octobre 1855, en effet, Joseph Chasseré entre dans une fureur importante en constatant que sa fille est absente du foyer. Il étrangle sa femme, lui porte plusieurs coups de poing au visage et exige le retour immédiat de sa fille. Tandis que sa sœur est obligée de rentrer pour éviter à sa mère de nouvelles violences, Laurent part « réclamer l’assistance du brigadier Morkling et de l’adjoint au maire de la ville55 ». Le choix de ce brigadier n’est pas anodin. Joseph Chasseré, alsacien, parle mal français et seul ce brigadier alsacien est capable de se faire comprendre du père de famille. Cependant, si le brigadier et l’adjoint au maire permettent de désamorcer la situation en se présentant au foyer – Joseph Chasseré, qui « manifeste sa crainte de la gendarmerie56 », s’apaise à leur entrée –, ils ne résolvent aucunement l’inceste et n’arrêtent d’ailleurs pas Joseph Chasseré qui, au moment où les deux hommes pénètrent dans le foyer, est au lit avec sa fille. Il faut attendre qu’un nouvel épisode particulièrement violent intervienne, le 18 octobre 1855, pour que Laurent Chasseré décide de porter plainte.
43Il existe de nombreuses autres figures de l’autorité locale que la famille peut également appeler pour résoudre ses conflits. Les femmes, très souvent, s’en remettent aux épouses des notables locaux pour atteindre, à travers ces dernières, leurs époux. La femme du brigadier, la femme du garde champêtre, la femme du maire sont ainsi régulièrement sollicitées par les épouses ou les enfants des hommes incestueux. Marie Parly, âgée de 16 ans, se tourne vers la femme du brigadier de gendarmerie pour lui confier les nombreux viols qu’elle subit et demander l’intervention de son mari. L’adolescente, en quête de conseils, s’adresse dans un premier temps à une voisine, visage traditionnellement plus rassurant. Face au silence de cette dernière, elle s’adresse à la femme du brigadier : « La jeune fille alla révéler ces faits à une voisine, la femme Rapeneau, qui par crainte du scandale lui conseilla le silence puis [...] avec plus de détails à la femme du brigadier57. » L’appel à la solidarité féminine montre la volonté de ces femmes de se délester du poids de l’inceste au profit d’une figure d’autorité officieuse et rassurante.
44Toutefois, même si ces femmes se défendent, devant la justice, d’avoir voulu porter l’affaire devant les tribunaux, il faut s’interroger sur ces recours à des personnes qui sont certes des notabilités locales, mais qui demeurent avant tout des officiers judiciaires théoriquement astreints à la dénonciation du crime. Elles sont en effet des représentantes de la norme et de l’ordre, et l’appel à leur qualité de conseil ou de médiateur s’explique en partie par ces valeurs qu’elles incarnent. Ces figures sont aussi porteuses d’une certaine caution de neutralité, ce qui justifie la confiance qui leur est associée. Les femmes ne se tournent que rarement vers d’autres notables locaux, ceux qui ne détiennent aucune légitimité administrative ou judiciaire pour les conseiller dans l’inceste. C’est parfois parce que beaucoup de ces hommes, propriétaires ou bourgeois locaux, sont également les employeurs des pères ou beaux-pères incestueux. Ainsi la fille Parly, qui choisit de s’adresser à la femme du gendarme plutôt qu’à l’employeur de son père, dérange ce fermier qui le déclare au juge d’instruction :
– Il est à regretter que le lendemain de notre transport à Villeneuve-Saint-Georges non content d’avoir fait des reproches à Cavron, vous en ayez également adressé, ainsi que votre femme à la fille Parly en lui disant qu’au lieu de se plaindre à la gendarmerie, elle aurait mieux fait de se plaindre à vous directement. Vous avez ajouté que c’était mal à elle de n’avoir pas plus de confiance en vous et que la plainte fait par elle lui ferait presqu’autant de tort à elle-même qu’à son père.
– Je reconnais que nous avons fait à la fille Parly de semblables observations, nous trouvions en effet étonnant qu’elle ne se fût pas adressée tout d’abord à nous plutôt qu’à l’épicière, Pierre Rapenot et à la gendarmerie. Si elle s’était adressée à nous, nous aurions vu quels conseils nous aurions eu à lui donner et loin de la détourner de s’adresser à la gendarmerie, nous aurions peut-être pris les devants nous-mêmes suivant les circonstances58.
45La solidarité est une constituante de la communauté villageoise ou urbaine. Les confidents privilégiés, qui représentent un entre-deux entre le groupe et l’autorité, s’incarnent particulièrement en la personne du maire du village ou de la commune. 6 la fois médiateur, conseil et gardien de l’ordre, ce dernier représente symboliquement le chef de famille vers lequel les femmes se tournent en dernier recours pour résoudre l’inceste.
L’entourage
46Ultimes remparts avant le surgissement public de l’inceste, les maires sont sollicités après que l’ensemble de la communauté a échoué à résoudre le crime. Les voisins sont les premiers à connaître les faits après les membres du foyer. Omniscients et omniprésents, ils sont les médiateurs privilégiés de l’inceste. Sous les traits de la rumeur publique, le voisinage est systématiquement signalé par l’instruction pour sa connaissance des faits. Dans l’affaire Ferlin en 1880, il est ainsi précisé que « l’immoralité de cette famille était notoire à Nogent où le public savait, par les propos des voisins et des ouvriers de Ferlin, la promiscuité honteuse qui régnait sous son toit59 ». Selon l’acte d’accusation, cette pratique incestueuse est sue de tous depuis au moins deux ans puisque, « dans le courant de l’année 1878, la fille Ferlin disparut de Nogent et le bruit se répandit qu’elle avait été depuis longtemps violée par son père qui lui avait ensuite imposé avec l’aide et les encouragements de sa femme un incestueux concubinage60 ».
47Cette connaissance de l’inceste suscite trois réactions distinctes de la part de la communauté. Elle provoque en premier lieu l’observation, mais sans désir de surveillance de la famille incestueuse. Voir sans savoir est l’attitude majoritaire dans les affaires d’inceste, que ce soit à la campagne ou en ville. En partageant la même maison ou la même cour que la famille incestueuse, les voisins détiennent une grande connaissance des faits. Par ailleurs, l’inceste déborde du foyer pour éclater en divers endroits publics. Les disputes, les cris, les réprimandes viennent parfois perturber la tranquillité de la vie d’une cour d’habitation ou d’une rue. Les champs et les bois sont aussi, en milieu rural, des lieux publics de l’inceste, les parents ne sachant pas toujours réfréner leurs ardeurs à l’extérieur du foyer. Les femmes entretiennent souvent une sociabilité particulière, en confiant à leur voisines leurs soucis. Le lavoir constitue ainsi un espace privilégié de la confidence féminine. En 1874, une cultivatrice de Limours déclare avoir reçu les confidences d’Adeline Vivien, alors qu’elle se trouvait au lavoir, trois années avant le début de l’instruction :
En 1871, je me trouvais au lavoir avec la fille Adeline Vivien, elle a raconté que son père voulait toujours s’amuser avec elle et qu’une nuit en revenant de la fête de bajolet, il l’avait dans les bois menacée de son bâton et qu’à la suite de cette menace elle s’était laissée faire par lui. Je lui ai demandé si elle l’avait dit à sa mère, elle m’a répondu que non, je lui ai dit qu’elle était alors une petite sotte, qu’il fallait qu’elle lui en parlât au lieu de le dire à des étrangers61.
48Une fois l’inceste su de tous, le silence retombe souvent sur la communauté. Plusieurs témoignages attestent ces comportements oscillant entre volonté de savoir et désir de ne pas en savoir plus. Ainsi en 1846, Henriette Bourgeois, habitant la commune de Gaillon, fait état de la rumeur qui parcourt le village depuis plusieurs mois à propos de l’inceste perpétré régulièrement par Jacques-Philippe Quelleret sur sa petite-fille :
Dans les premiers jours de juin dernier j’étais dans mon jardin avec la femme Louis Léger Laîné lorsque Quelleret vint à passer en bougonnant. Nous nous demandions ce qui pouvait le tourmenter quand Ambroise Lainé se présenta à la brèche du mur et nous dit : croiriez-vous que ce vieux Pélerin-là caresse sa petite-fille ? Que je l’ai vu la culotte déboutonnée l’emmener dans la grange mais je ne sais ce qu’il a fait. Quinze jours après environ, c’était je crois le treize juin, la petite Quelleret était à ma porte. Je lui demandais s’il était vrai qu’elle se faisait caresser par son grand-père. Elle nia d’abord et je lui dis que Lainé l’avait vu alors elle répondit : il y a longtemps, il y a plus de deux ans. Mais il n’y a pas longtemps que la femme de Lainé l’a encore vu avec lui, il avait sa culotte déboutonnée, elle a répondu que c’était vrai, je ne la pressais pas davantage et je rentrais chez nous62.
49En 1859, dans l’affaire opposant Victorien Capon à sa fille Maria, tous deux résidents à Saint-Ouen, un témoin dépose : « Je l’ai ai vu tous deux couchés sur le lit, le père était sur la fille. J’ai détourné aussitôt les yeux63. » L’attitude des voisins ne se cantonne cependant pas toujours à la simple observation. Leurs réactions, à la connaissance du crime, peuvent être multiformes. Si la plupart, à l’instar de Rosalie Béal ou d’Henriette Bourgeois, refusent d’intervenir dans ces affaires de famille, certains dépassent ce stade et adressent des reproches aux coupables, montrant qu’une surveillance s’exerce quand même, peu ou prou, sur les suspects. Ainsi, dans l’affaire Capon, si Rosalie Béal choisit de se taire malgré le flagrant délit dont elle a été témoin, il n’en va pas de même d’autres témoins directs de l’inceste, comme le précise l’acte d’accusation :
Les époux Frère demeurant dans la même maison que l’accusé avaient été bientôt initiés au secret de ces relations incestueuses et plus d’une fois la femme Frère avait reproché à Capon son indignité. Un jour, cette femme entendit les menaces par lesquelles le père répondait aux refus persistants de sa fille et plus tard, elle apprit de la bouche même de Maria que ce jour-là même elle avait été contrainte de céder à la brutalité de son père64.
50Les personnes de la communauté les plus impliquées semblent donc être les plus proches physiquement du foyer. En définitive, c’est la notion même d’étranger qu’il serait intéressant de questionner pour comprendre ces attitudes communautaires et vicinales. Car plus l’on est étranger au foyer incestueux, plus la mise à distance face à l’inceste semble être facile. Est-ce à dire que cette sexualité dérange moins les voisins que les villageois ? Est-ce ainsi qu’il faut comprendre ces regards détournés et ces confidences coupées ? Il semble en fait que la communauté villageoise ou urbaine connaisse une segmentation précise des relations sociales, des implications et des rôles que chacun doit tenir au sein de l’espace social. Plus l’on s’approche du centre du cercle, c’est-à-dire du foyer incestueux, plus il devient nécessaire de résoudre l’inceste. La tâche est ardue, mais elle s’impose d’elle-même pour les mêmes raisons que celles qui exigent de la famille la préservation de l’inceste dans le domaine privé : la respectabilité. Tout comme les membres du foyer, les voisins qui partagent la maison des incestueux ne peuvent être considérés comme des étrangers. En habitant le même bâtiment, ces voisins ont une part de responsabilité dans le crime, et donc dans sa résolution. S’ils n’appartiennent pas au noyau familial, ils se rattachent au groupe directement voisin. C’est l’espace, bien plus que la perception morale du crime, qui détermine la participation ou non au contrôle du fait incestueux.
51De même, si les confidences se tournent de manière privilégiée vers les femmes, il arrive que certaines victimes libèrent leur parole auprès des hommes du village. Moins hésitants, ces derniers adressent plus facilement des reproches au parent agresseur. La question du genre importe, dans ces cas particuliers, pour expliquer les tentatives de résolution du phénomène incestueux. S’adressant à des égaux qui partagent à la fois le même rôle et les mêmes valeurs, les hommes ont une légitimité plus grande d’intervention quand le phénomène est commis par un pair. Si les confidences faites en 1871 par Adeline Vivien aux femmes de son village n’ont abouti à aucune résolution interne ou externe de l’inceste, les confidences qu’elle adresse en 1874 à Jacques Couson, un voisin et collègue, aboutissent à une mise en garde formelle à l’encontre du père de la jeune fille. Alors que son père vient de la battre publiquement aux champs, ce journalier de 48 ans interroge la jeune fille sur les motifs du geste paternel :
Elle me répondit que c’était parce que son père l’avait vue travailler avec nous et qu’il était jaloux d’elle – qu’est-ce que cela, lui dis-je, qu’est ce que cela veut dire – oui, me dit-elle, c’est parce qu’il veut se servir de moi – comment, lui dis-je – alors elle me raconta que son père l’avait prise de force à l’âge de quatorze ans, qu’on avait déjà voulu le mettre en prison pour cela et que depuis ce moment-là, il ne cessait de la tourmenter pour se servir d’elle et que lorsqu’elle ne voulait pas y consentir il la battait. Je trouvais cela abominable. Ayant vu sa mère, je lui en parlais et elle me dit que ce n’était malheureusement que trop vrai. Ayant rencontré Vivien en revenant à mon ouvrage je lui dis : si j’avais été là tout à l’heure je vous aurais joliment arrangé de battre votre fille comme cela – il me répondit : pas de sottises et comme je lui disais : ne parlez pas si haut le brigadier n’est pas loin, il me répondit : ah ! le brigadier, je l’emm… comme toi. Je lui dis encore : qu’est-ce qu’on vient donc de me dire que vous vous amusiez avec votre fille ? Vous êtes donc pire qu’un animal. Il ne m’a pas répondu65.
52Mais si les comportements varient selon la réception du phénomène, oscillant entre reproches et abstentions, l’attitude dominante privilégie le cantonnement de l’inceste dans la sphère privée.
53Le voisinage peut aussi jouer un rôle actif dans la résolution de l’inceste. L’entourage des victimes, et plus particulièrement celui des voisines, est riche en conseils et en recommandations infrajudiciaires. Généralement, ces conseils ne diffèrent pas de ceux donnés par les hommes d’Église : le meilleur moyen d’éviter l’inceste est encore d’ôter de l’environnement du père transgresseur l’objet de ses désirs, à savoir l’enfant. Ce rôle de guide joué par la communauté des femmes concorde avec celui observé par Annick Tillier dans les affaires d’infanticide en Bretagne66. Dans les villages, l’évitement de l’inceste trouve sa solution dans une voie unique : mettre l’enfant en apprentissage dans un centre urbain proche. Cette mise à l’écart des enfants n’est pas nécessairement comprise comme une mesure de protection envers lui, car son but premier est de garantir la cohésion de la communauté. Depuis plusieurs années, Emmanuel Silvestre entretient des relations sexuelles avec sa fille aînée et ne s’en cache nullement puisqu’il a pour habitude de les raconter publiquement aux habitants du village de Montereau-Fault-Yonne où il réside. À de multiples reprises, l’épouse et la fille de Silvestre en parlent aux femmes du village. La veuve Adélaïde Parent, lors d’une discussion avec la femme Silvestre, lui suggère ainsi d’envoyer l’enfant hors du village :
Elle nous dit que quand elle s’absentait, son mari allait coucher avec sa fille qu’elle était obligée d’emmener cette dernière toutes les fois qu’elle allait travailler. Je lui répondis qu’elle avait tort de décrier publiquement son mari, que cela ne pouvait pas manquer de finir mal et qu’elle ferait mieux d’envoyer sa fille, soit à paris, soit ailleurs. C’est un bruit public à Montereau que Silvestre couche avec sa fille67.
54Dans le conseil de cette veuve se profile l’empire de la domination masculine dans la société française du xixe siècle. La solidarité féminine se dirige davantage vers les mères que vers l’enfant. Conseiller d’éloigner l’enfant est une manière de contrecarrer un pouvoir masculin qui pourrait devenir dangereux. Le retrait de l’enfant profite donc à tous et empêche, par là même, la rumeur de parvenir aux oreilles de la justice.
55Ponctuellement, l’entourage de la victime peut aussi décider d’éloigner l’enfant, dans le but premier de le protéger. Élevée par sa mère, qui tient une maison close, Amélie Redon est violée depuis son plus jeune âge par son beau-père. Officiellement à la tête d’une « maison de couture », la mère de la jeune fille emploie plusieurs jeunes femmes venues à Paris pour être apprenties. Amélie, qui côtoie dans le cadre quotidien de la maison close ces femmes devenues des filles soumises, se confie régulièrement à elles. Grâce à ces confessions, « en 1848, Amélie Redon [est] mise en apprentissage chez une dame Pécheux, ouvrière en robe qui connaissait l’immoralité des époux Sezille et cherchait à sauvegarder l’enfant68 ». Mais ces sauvetages fonctionnent rarement. Ces femmes, qui n’ont ni autorité légale ni même de légitimité dans l’aide qu’elles apportent à l’enfant, ne parviennent pas à le protéger avec efficacité. Après avoir été mise en apprentissage, Amélie Redon est récupérée par son beau-père, qui continue à la violer régulièrement jusqu’à ce que la jeune fille se décide à porter plainte par elle-même. Ce cas constitue cependant une exception dans les affaires d’inceste. Rarement un entourage qui peut être qualifié d’illégitime ose s’immiscer dans la résolution d’une affaire strictement limitée à la famille nucléaire et au foyer.
56Il reste à décrire une dernière attitude adoptée par certaines communautés rurales face à l’inceste. Dans des lieux où les traditions familiales sont bien ancrées, et où « chacun porte la marque de son ostal d’origine69 », la connaissance par le village d’un fait incestueux peut provoquer une scission de la communauté en deux parties représentant les deux membres du couple. La réputation des familles laisse une traînée que la mémoire du village entretient. Ces conflits prennent racine dans les affaires d’inceste qui ne se situent pas directement au sein de la famille nucléaire. La communauté villageoise prend fait et cause pour les parties en présence, l’inceste échappe dès lors au cercle privé pour devenir public. Lors de l’affaire Chaplot en 1876, une lettre de l’adjoint au maire de Sainte-Geneviève-des-Bois adressée au juge d’instruction de Corbeil fait ainsi état de la division qui règne au sein du hameau où Jean-Baptiste Chaplot a commis plusieurs attentats à la pudeur sur sa petite-fille Léontine, âgée de 9 ans. L’adjoint précise dans sa lettre que « le hameau du Perray était dans un tel état de division qu’il était bien difficile de connaître la vérité. Les deux partis sont continuellement aux aguets et ne laissent échapper aucune occasion de montrer leur animosité. Selon que l’on s’adresse à l’un ou l’autre des deux partis, on a des renseignements tout à fait contradictoires70 ». L’adjoint au maire de la commune, accusé lors d’une précédente lettre par le juge d’instruction d’être partial dans cette affaire, tente d’adopter une position de neutralité qu’il n’avait pas au début de l’enquête. Cette affaire, qui oppose un grand-père à sa petite-fille, divise en effet la communauté dans son entier. Tandis que la mère de Léontine choisit de prendre parti pour son père, un homme âgé de 65 ans qui bénéficie d’une solide réputation dans le hameau, le père de Léontine choisit de charger son beau-père dans ses témoignages. Les lettres à charge ou à décharge, émanant de l’un ou l’autre camp, affluent dans le bureau du juge d’instruction, qui convoque et entend plus de vingt-cinq habitants du hameau. À mots couverts, le juge tente de ramener à l’ordre le maire et son adjoint en leur adressant plusieurs dépêches :
Monsieur l’adjoint,
En réponse aux renseignements que je vous ai demandés le 31 mai dernier sur le prévenu Chaplot domicilié dans votre commune vous avez cru devoir m’en fournir non seulement sur lui mais même sur la petite Léontine Chaplot qui, elle, ne demeure pas dans votre commune, j’ai le regret de vous faire remarquer que les renseignements fournis par vous sur le compte de cette enfant sont absolument contraires à ceux que m’avait adressés monsieur le maire de Longpont. De plus, il est absolument inexact que Léontine Chaplot « ait été renvoyée de l’école des sœurs de Longpont pour inconduite ». Je vous serais obligé de vouloir bien me faire connaître quelles sont les personnes (peut-être intéressées à altérer la vérité) qui vous ont si complètement induit en erreur.
Agréez, Monsieur l’adjoint, l’assurance de ma considération si distinguée,
Le juge d’instruction
Birague d’Apremont71.
57L’inceste éclabousse toute la communauté qui, sur une plus large échelle, agit à l’identique du foyer. Soucieuse de préserver sa respectabilité, elle préfère se détourner du crime et garde un silence prudent pour éviter le scandale.
Réflexions sur le tabou de l’inceste
58Qu’ils soient curés, maires, villageois ou voisins, que révèlent ces différents acteurs de la perception quotidienne du crime d’inceste dans la société du xixe siècle ? Peut-on les définir comme des instances du contrôle social, comme le dit Annick Tillier ? Ou doit-on plutôt les considérer comme des acteurs à part entière du phénomène incestueux, au même titre que les membres du foyer ? Plus largement, l’ensemble de ces comportements quotidiens face au crime pose l’inévitable question du tabou de l’inceste. Il ne s’agit plus ici d’interroger le tabou sur le discours, mais d’essayer de percevoir celui qui se rattache à la pratique. Que traduisent ces réactions de la perception de l’inceste par ces gens « ordinaires » ?
59La rumeur, les témoignages retranscrits par la justice ou les nombreux courriers qu’on lui adresse sont des moyens, inévitablement imparfaits, d’approcher ces appréciations. Ils constituent le seul mode d’accès à ce monde ordinaire. Ainsi, « les paroles envolées demeurent muettes si on ne prend pas soin de les recueillir, non pour en faire un musée, mais pour retrouver, au creux de leur légèreté, la profondeur grave des révoltes et des consentements jaillis de bouches auxquelles jamais on ne demandait (ni n’autorisait) la parole72 ». Consentement ou révolte, ces deux termes apparaissent comme deux clés de lecture pertinentes pour questionner la pratique incestueuse73. L’entourage des incestueux fait-il plutôt preuve d’une résistance ou d’un consentement à l’inceste ? Au regard des cas observés, le consentement semble la réaction ordinaire. Pour autant, ce consentement est-il le signe d’une résignation ou d’une acceptation totale ? Pour répondre à cette question, il faut s’interroger sur les mécanismes présidant, s’il y a lieu, au consentement. Existe-t-il une forme de contrainte sociale, faite de préservation de la respectabilité et de respect du privé, qui oblige l’entourage du foyer à ne pas s’opposer directement à l’inceste ? L’inceste n’est pas, en soi, un phénomène auquel on se résigne. Les hommes et les femmes du xixe siècle ne le reçoivent pas sans réagir. Détourner le regard ou adresser un reproche, attitudes les plus fréquentes, attestent bien qu’il n’existe pas de résignation face à l’inceste. Bien au contraire, le consentement semble être une acceptation réfléchie. Mais comment exactement ? Quels éléments président au consentement de l’inceste ? Une forme d’individualisme grégaire, qui consiste à ne pas se mêler des affaires des autres, conjugué au sens de la propriété, qui suppose que chacun gère « son bien », prédominent dans les comportements observés. Mais si l’individualisme et la protection du bien expliquent en partie l’acceptation de l’inceste par la communauté, comment expliquer les complicités et les prises de parti ?
60Si l’on suit la théorie freudienne, le lien entre toutes ces attitudes serait donc le tabou. Parce qu’ils ont peur de l’inceste, les individus préfèrent l’ignorer. Supérieur aux institutions religieuses et sociales selon le psychanalyste, le tabou domine dans la perception quotidienne de la pratique incestueuse :
Les restrictions tabou sont autre chose que des prohibitions morales ou religieuses. Elles ne sont pas ramenées à un commandement divin, mais s’imposent d’elles-mêmes. Ce qui les distingue des prohibitions morales, c’est qu’elles ne font pas partie d’un système considérant les abstentions comme nécessaires d’une façon générale et précisant les raisons de cette nécessité. Les prohibitions tabou ne se fondent sur aucune raison ; leur origine est inconnue ; incompréhensibles pour nous, elles paraissent naturelles à ceux qui vivent sous leur empire74.
61Pour Freud, cet interdit est hautement symbolique et envahit toute la vie sociale jusqu’à devenir un impensé, un code non écrit partagé par l’humanité. Ces interdits sont cependant variables en fonction du rôle que chaque société attribue à la sexualité75. Or, si les discours tenus par la société du xixe siècle font de la sexualité incestueuse un interdit de plus en plus stigmatisé, elle n’apparaît pas aussi honnie lorsque l’on se rapproche de la vie quotidienne. L’attitude des voisins ou des notables laisse davantage entrevoir un refus de s’immiscer dans les affaires privées des autres plutôt qu’une phobie du crime. Ce comportement correspond davantage à la définition du tabou donnée par Salomon de Reinach. Selon lui, « à la différence des lois religieuses, civiles ou morales, la loi du tabou ne prescrit jamais l’action, mais l’abstention ; c’est un frein, ce n’est pas un stimulant76 ». Cependant, tout comme Freud, il considère que la peur et la crainte sont à l’origine de l’interdit, et explique que c’est l’assujettissement de l’individu à cette peur qui engendre le détournement des regards.
62On opposera à ces théories que, concernant la France du xixe siècle, le fait que l’inceste ne soit pas un crime strictement cantonné à la sphère familiale mais, au contraire, un phénomène connu par la communauté, suppose l’idée que l’inceste, dans sa pratique, n’est pas un tabou au sens où le définit Freud mais un interdit. Ainsi, en détournant son regard, l’entourage du foyer incestueux se fait le complice du phénomène et en assure la régulation au sein de la communauté. L’inceste apparaît bien comme un crime, comme une sexualité extraordinaire, dans un monde qui l’interdit de manière ordinaire. Les propos d’une voisine à Emmanuel Silvestre, qui entretient depuis plusieurs années des relations sexuelles avec sa fille, résume cette appréciation de l’inceste :
J’ai entendu plus de cent fois la femme Silvestre dire qu’elle avait trouvé bien des fois son mari en adultère avec sa fille. La petite m’a également dit : mon père m’a fait encore bien des misères cette nuit. C’est le bruit public dans Montereau que Silvestre couche avec sa fille depuis plusieurs années. Le samedi quinze octobre dernier Silvestre, qui venait d’être renvoyé de la fabrique et s’était pris de vin, disait tout haut dans la cour commune de manière à être entendu de tout le monde : oui, j’ai baisé ma fille et je la baiserai encore, je l’ai élevée et je puis en jouir à ma volonté. Je lui dis : je ne suis pas dans cette idée là, il me dit de me taire et je fermais ma fenêtre77.
63« Pas dans cette idée là », l’interpellation suggère que la pratique de l’inceste dans certains villages était peut-être plus répandue que ce que les sources laissent suggérer. L’inceste est un interdit, dont la force de coercition se mesure différemment selon les sociétés, les localités et le temps dans lequel il se produit. Mais le degré de cet interdit n’atteint pas au tabou au xixe siècle. L’inceste est vu sans être tu par la communauté, qui parle de lui en le cantonnant à sa propre sphère. Ce que l’on craint face à l’inceste, c’est de s’immiscer dans les affaires d’autrui et de laisser l’inceste se diffuser en dehors de la communauté, mais cette logique n’est pas propre à l’inceste. Au contraire du parricide et du meurtre, hautement prohibés au sein de cette société, l’inceste, comme la bigamie, l’adultère ou encore l’infanticide, continue d’être un interdit que la communauté peut réguler par elle-même. On ne peut en ce sens que confirmer les conclusions apportées par Michel Foucault lors de son cours du 12 mars 1975 qui rappelait alors « le caractère finalement abstrait et académique de toute théorie générale de l’inceste78 ».
Notes de bas de page
1 Si Anne-Marie Sohn avait mis en œuvre une démarche similaire dans sa thèse, c’est le travail qu’elle a réalisé sur la sexualité des Français qui nous a inspirée. Anne-Marie Sohn, Du premier baiser à l’alcôve : la sexualité des Français au quotidien (1850-1950), Paris, Aubier, 1998.
2 Linda Gordon, « Incest and Résistance, Patterns of Father-Daughter Incest, 1880-1930 », Social Problems, vol. 33, n° 4, avril 1986, p. 254.
3 Marie-Aimée Cliche, « Un secret bien gardé, l’inceste dans la société traditionnelle québécoise, 1858-1938 », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 50, n° 2, automne 1996, p. 202.
4 6nne-Marie Sohn, « Les attentats à la pudeur sur les fillettes en France (1870-1939) et la sexualité quotidienne », Violences sexuelles, Paris, Imago, 1989, p. 83.
5 Paul Bernard, Des attentats à la pudeur sur les petites filles, Paris, Octave Doin, 1886, p. 65.
6 Philippe Ariès, Georges Duby (dir.), Histoire de la vie privée, t. IV, De la Révolution à la Grande Guerre, Paris, Seuil, 1987, p. 134 ; Hervé Le Bras, Emmanuel Todd, L’invention de la France, Paris, Le livre de poche, 1981, p. 477.
7 Linda Gordon, Heroes of Their Own Lives : The Politics and History of Family Violence, Chicago, University of Illinois Press, 2002, p. 215 ; Marie-Aimée Cliché, « Un secret bien gardé », art. cité ; Stephen Robertson, Sexual Violence and Legal Culture in New-York City, 1880-1960, Chapel Hill/Londres, University of Carolina Press, 2005, p. 27.
8 Paul Bernard, Des attentats à la pudeur sur les petites filles, Paris, Octave Doin, 1886, p. 65.
9 Soizic Lorvellec, « Le juge et l’inceste (Réflexions à partir d’une étude de dossiers judiciaires) », Revue internationale de criminologie et de police technique, vol. 43, n° 1, janvier-mars 1990, p. 61.
10 Les études actuelles s’accordent sur le fait qu’il n’y a pas d’homogénéité dans les profils des agresseurs incestueux et que le facteur sociodémographique n’est pas discriminant dans ce crime. Les incestueux appartiennent à tous les milieux sociaux. Les agressions sexuelles : STOP, rapport du groupe de travail sur les agressions à caractère sexuel pour le gouvernement du Québec, 1995.
11 Jean-Clément Martin, « Violences sexuelles, étude des archives, pratique de l’histoire », Annales HSS, vol. 51, n° 3, 1996, p. 653.
12 « Les procès intentés à des notables locaux, à des membres des professions libérales ou à des représentants de la classe moyenne supérieure [...] sont rares » d’une manière générale pour l’ensemble des crimes sexuels. Anne-Claude Ambroise-Rendu, Enfants violés. Une histoire des sensibilités xixe-xxe siècle, mémoire d’habilitation à diriger les recherches, université Saint-Quentin-en-Yvelines, 2010, vol. III, p. 229.
13 AD Y, 2U/237, affaire Tassu, acte d’accusation contre Louis Charlemagne Tassu et Madeleine Lhermitte, 26 juillet 1832.
14 AD Y, 2U/536, affaire Gandon, déposition de Louis Maillochon devant le tribunal de première instance de la Seine, 23 septembre 1868.
15 Ibid., interrogatoire d’Henri Gandon par le juge d’instruction Doublet, 14 septembre 1868.
16 Élisabeth Claverie, Pierre Lamaison, L’impossible mariage. Violence et parenté en Gevaudan (xviie-xviiie et xixe siècles), Paris, Hachette, 1983.
17 BHVP, MS/3007, t. 8, correspondance d’Adélaïde Rubin de Méribel à Auguste, F 1, 1803-1805. Selon toute vraisemblance, cette lettre date de l’année 1805.
18 L’inceste en milieu rural, Paris, Vrin, 1977.
19 Frédéric Chauvaud, Les passions villageoises au xixe siècle. Les émotions rurales dans les pays de Beauce, de Hurepoix et du Mantois, Paris, Publisud, 1995, p. 45.
20 Marie-Aimée Cliche, « Un secret bien gardé », art. cité, p. 208.
21 Anne-Marie Sohn, « Les attentats à la pudeur », art. cité, p. 88.
22 Catherine Daversin et Paul Janssen, La prohibition de l’inceste du XVIIIe siècle à nos jours : l’exemple du Nord, thèse pour le doctorat de 3e cycle sous la direction de Renée Martinage, université Lille 3, 1983, t. 1, p. 236.
23 Denis Szabo, « L’inceste en milieu urbain. Étude de la dissociation des structures familiales dans le département de la Seine (1937-1954) », L’année sociologique, troisième série, 1957-1958, 1958, p. 29.
24 André Armengaud, La population française au XIXe siècle, Paris, PUF, 1976, p. 68-69.
25 Anne-Marie Sohn, Du premier baiser à l’alcôve, la sexualité des Français au quotidien (1850-1950), Paris, Aubier, 1996, p. 42. Anne-Claude Ambroise-Rendu nuance cependant cette surreprésentation des victimes féminines en établissant un taux différent de 77 % de filles contre 33 % de garçons. Anne-Claude Ambroise-Rendu, Enfants violés, op. cit., p. 247.
26 Annick Tillier, Des criminelles au village. Femmes infanticides en Bretagne (1825-1865), Rennes, PUR, 2001, p. 283-285.
27 AD B-R, 208U/4/48, affaire Goaty, audition de Marie-Joséphine Goaty par le juge de paix du canton de La Ciotat, 13 août 1845.
28 Ibid., audition de Catherine Linossier par le juge de paix du canton de La Ciotat, 5 août 1845.
29 Annick Tillier décrit notamment cette pratique des prêtres qui, lorsqu’ils avaient eu ouï dire d’une grossesse illégitime au sein de leur village, prenaient l’habitude de se rendre au domicile des femmes pour exercer sur elle une surveillance ou être des médiateurs entre les différentes parties impliquées. Annick Tillier, Des criminelles au village, op. cit., p. 283-285.
30 Philippe Boutry, « Réflexions sur la confession au xixe siècle : autour d’une lettre de sœur Marie-Zoé au curé d’Ars (1858) », Pratiques de la confession, des pères du désert à Vatican II, quinze études d’histoire, Paris, Éditions du Cerf, 1983, p. 237.
31 AD A-M, 2U/24, affaire Biancheri, lettre du brigadier Carbasse au procureur général impérial de Nice, 1er octobre 1865.
32 AD S-M, UP/51737, affaire Desessard, interrogatoire d’Adelphine Desessard par le juge d’instruction du tribunal de première instance de Provins, 3 juin 1881.
33 Ibid., interrogatoire de Jean-Louis Desessard par le juge d’instruction du tribunal de première instance de Provins, 4 juin 1881.
34 AD A-M, 2FS/590, affaire Giuglielmi, interrogatoire de Giovanni Giuglielmi par le juge du tribunal de San Remo, 6 juin 1837.
35 Michel Parisse (dir.), Histoire de la Lorraine, Toulouse, Privât, 1987, p. 377-378.
36 Frédéric Chauvaud, Les passions villageoises, op. cit., p. 138.
37 Annick Tillier, Des criminelles au village, op. cit., p. 283.
38 Michel Lagrée, Religion et cultures en Bretagne, 1850-1950, Paris, Fayard, 1992, p. 63.
39 Michel Vovelle, Vision de la mort et de l’au-delà en Provence d’après les autels des âmes du purgatoire xve – xxe siècles, Paris, Cahiers des Annales, 1970, p. 48.
40 Françoise Mayeur, Histoire de l’enseignement et de l’éducation, t. III, 27S9-1930, Paris, Perrin, 2004, p. 124. Pour approfondir la question, on peut également se reporter à l’ouvrage qu’elle a entièrement consacré à la question de l’enseignement des filles : Françoise Mayeur, L’éducation des filles en France au xixe siècle, Paris, Perrin, 2008.
41 Geneviève Fraisse, Michelle Perrot (dir.), Histoire des femmes en Occident, t. IV, Le xixe siècle, Paris, Plon, 1991, p. 177.
42 Gabrielle Houbre, La discipline de l’amour. L’éducation sentimentale des filles et des garçons à l’âge du romantisme, Paris, Plon, 1997, p. 167.
43 AD A-M, 2U/22, affaire Novario, audition de sœur Marie-Honoré par le juge d’instruction du Tribunal de première instance de Grasse, 22 novembre 1864.
44 AD B-R, 208U/4/68, affaire Davin, lettre de dénonciation collective contre François Davin adressée au procureur impérial près le tribunal de première instance de Marseille, 11 septembre 1860.
45 6nnick Riani, « Le grand renfermement vu à travers le refuge de Marseille », Provence historique, t. XXXII, fascicule 129, juillet-août-septembre 1982, p. 283-284. Voir également sa thèse : Pouvoirs et contestations : la prostitution à Marseille au xviiie siècle (1650-1830), thèse de troisième cycle sous la direction de Michel Vovelle, université de Provence, décembre 1982, 2 vol.
46 François Ploux, Guerres et paix paysannes en Quercy : violences, conciliations et répression pénale dans les campagnes du Lot (1810-1860), Paris, La boutique de l’histoire, 2002, p. 227.
47 AD Y, 2U/454, affaire Bouland, déposition du brigadier Joseph Daujeat devant le juge suppléant du tribunal de première instance de Mantes, 27 juillet 1857.
48 Ibid., lettre du brigadier Joseph Daujeat au procureur impérial de Mantes, 21 juillet 1857.
49 Ibid., lettre du maire de la commune de Rosay au procureur impérial de Mantes, 24 juillet 1857.
50 Annick Tillier, Des criminelles au village, op. cit., p. 245.
51 Sylvie Lapalus, La mort du vieux. Une histoire du parricide au xixe siècle, Paris, Taillandier, 2004, p. 482.
52 Frédéric Chauvaud, Les passions villageoises, op. cit., p. 206.
53 AD A-M, 2U/41, affaire Raveu, déposition de Charles Conrad devant le juge d’instruction du tribunal de première instance de Nice, 18 novembre 1874.
54 AD A-M, 2U/24, affaire Biancheri, déposition de Thérèse Biancheri devant le juge d’instruction de Nice, 13 juillet 1865.
55 AD Y, 2U/444, affaire Chasseré, acte d’accusation contre Joseph Chasseré, 8 février 1856.
56 Ibid.
57 AD Y, 2U/595, affaire Parly, acte d’accusation contre Luc Parly, 25 mars 1876.
58 Ibid., interrogatoire de Matar par le juge d’instruction du tribunal de Corbeil, 9 mars 1876.
59 AD S, D2U8/106, affaire Ferlin, acte d’accusation contre Victor Ferlin, Caroline Ferlin et Désirée Ferlin, 16 septembre 1880.
60 Ibid.
61 AD Y, 2U/580, affaire Vivien, déposition d’Alzire Rousseau devant le juge d’instruction du tribunal de première instance de Rambouillet, 14 juillet 1874.
62 AD Y, 2U/356, affaire Quelleret, déposition de Henriette Bourgeois devant le juge de paix du canton de Meulan, 4 juillet 1846.
63 AD Y, 2U/465, affaire Capon, déposition de Rosalié Béal devant le juge d’instruction du tribunal de première instance de Pontoise, 16 mars 1859.
64 Ibid., acte d’accusation contre Victorien Capon, 20 avril 1859.
65 Affaire Vivien, op. cit., interrogatoire de Jacques Couson par le juge d’instruction du tribunal de première instance de Rambouillet, 14 juillet 1874.
66 Voir Annick Tillier, Des criminelles au village, op. cit., p. 262.
67 AD S-M, UP/51407, affaire Silvestre, déposition d’Adélaïde Parent devant le juge d’instruction du tribunal de première instance de Fontainebleau, 4 novembre 1842.
68 AD Y, 2U/389, affaire Sezille, acte d’accusation contre Triomphant-Casimir Sezille, 20 octobre 1849.
69 François Ploux, Guerres et paix paysannes en Quercy, op. cit., p. 77.
70 AD Y, 2U/597, affaire Chaplot, lettre du maire de Sainte-Geneviève-des-bois au juge d’instruction près le tribunal de première instance de Corbeil, 9 juin 1876.
71 Ibid., dépêche envoyée par le juge d’instruction près le tribunal de première instance de Corbeil à l’adjoint au maire de Sainte-Geneviève-des-Bois, 9 juin 1876.
72 Arlette Farge, Dire et mal dire. L’opinion publique au xviiie siècle, Paris, Seuil, 1992, p. 9.
73 Sur la question du consentement, on peut notamment se reporter au travail de définition de cette notion opérée par Nicolas Delalande dans sa thèse : Nicolas Delalande, Consentement et résistances à l’impôt. L’État, les citoyens et le problème de la confiance sous la IIIe République, thèse de troisième cycle sous la direction de Christophe Charle, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2009.
74 Sigmund Freud, Totem et tabou, Paris, Payot, 2001 [1912-1913], p. 36.
75 Luc de Heusch, « Les vicissitudes de la notion d’interdit », dans Jacques-Dominique de Lannoy, Pierre Feyereisen (dir. J, L’inceste : un siècle d’interprétations, Paris, Delachaux et Niestlé, 1996, p. 237-251.
76 Salomon de Reinach, « De l’origine et de l’essence des tabous », dans Cultes, mythes et religions, Paris, Ernest Leroux, 1906, t. II, p. 18.
77 Affaire Silvestre, op. cit., déposition d’Angélique Guillin devant le juge d’instruction du tribunal de première instance de Fontainebleau, 11 novembre 1842.
78 Michel Foucault, « Cours du 12 mars 1975 », dans Id., Les anormaux. Cours au Collège de France. 2974-2975, Paris, Gallimard/Seuil, 1999, p. 258.
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