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    Plan détaillé Texte intégral Haro sur le vol : la propriété, règle suprême de l’hospiceLe vieil assisté : un coupable disculpéLe vieux volé : de la sujétion à l’accusation Notes de bas de page Auteur

    Au voleur !

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    Table des matières

    Vieux voleurs et vieux volés : les discours sur le vol dans les établissements spécialisés pour la vieillesse à Paris dans la seconde moitié du xixe siècle

    Mathilde Méheust

    p. 203-215

    Texte intégral Haro sur le vol : la propriété, règle suprême de l’hospiceL’Assistance publique : une propriétaire obsessionnelleLe vol, figure en creux mais centrale du discours réglementaireLes stratégies contre le vol : la totalisation de l’hospiceLe vieil assisté : un coupable disculpéDe quoi le vieux voleur est-il coupable ?Le vol, une faute mineure dans l’économie disciplinaire de l’hospiceLa vieillesse, catégorie sociale vulnérableLe vieux volé : de la sujétion à l’accusationL’angoisse du vol chez les vieuxUne maladie sénile ?L’Assistance publique, voleuse de vieux Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Penser le vol et les discours sur le vol dans les hospices et les maisons de retraite à Paris, au xixe siècle, permet de renouveler le questionnement sur les liens entre âge et délinquance. Car, si la question travaille l’historiographie de l’enfance depuis plusieurs décennies, elle n’a pas été soulevée par les historiens de la vieillesse ou de la délinquance1. Pourtant, qu’ils émanent des directeurs d’hospice, de l’administration générale de l’Assistance publique, du voisinage, ou des vieillards eux-mêmes, les discours sur le vol reviennent souvent et de toutes parts dans l’univers de l’hospice2. Parmi eux, deux types de récits émergent : ceux qui le redoutent et ceux qui le relatent.

    2L’analyse de tous ces discours fait émerger la figure d’un mauvais vieux, le vieux voleur, et, plus encore, une oscillation constante entre le vieux voleur et le vieux volé, entre le vieillard vicieux et le vieillard vulnérable. La rhétorique qui se construit autour de la question du vol est donc loin d’être univoque. Son analyse informe autant voleurs et volés, qui tour à tour sont les directeurs, les surveillants, les pensionnaires et les commerçants des environs, que les cadres de l’expérience dans lesquels vieillissent et meurent environ 12 000 Parisiennes et Parisiens à la fin du xixe siècle. Avec la question du vol surgissent deux questions majeures de l’histoire de la vieillesse assistée : d’une part, celle du poids de l’âge dans les représentations institutionnelles et dans la nature du secours apporté, et, d’autre part, celle du degré de coercition imposé à une marge de la société française dans le second xixe siècle, les vieux indigents.

    3Enfin, si l’administration des hospices nous donne à lire sa peur du vol et, avec elle, celle de ses vieux, questionner la fréquence des vols, leurs objets, leurs victimes permet de redonner aux vieillards un statut social actif3 mais aussi de prendre la mesure de leur liberté et de leur capacité de résistance face à ceux qui les encadrent.

    4L’analyse des discours normatifs, des comptes rendus de la gestion quotidienne et des récits de vieux permet de saisir la complexité du lien entre délinquance, marginalité et vieillesse assistée. Elle nous conduit à voir que l’interdiction du vol est fondamentale dans l’encadrement des vieillards parisiens modelant matériellement et juridiquement leur espace de liberté, puis que se dessine une petite indiscipline sénile excusable et, enfin, qu’en s’appropriant la rhétorique traditionnelle des élites sur la propriété, les vieillards en établissement spécialisé tentent de se faire entendre dans le monde de l’assistance et dans l’opinion publique.

    Haro sur le vol : la propriété, règle suprême de l’hospice

    5Au regard de l’ensemble des discours produits par les directeurs d’établissements parisiens spécialisés dans l’hébergement du grand âge, le vol n’est pas une catégorie apparente de l’analyse administrative. Le terme est assez peu employé. La propriété et la peur du vol sont en revanche de véritables obsessions chez les directeurs d’hospice, à l’origine d’une réglementation de plus en plus stricte de la vie d’hospice.

    L’Assistance publique : une propriétaire obsessionnelle

    6Dans le monde de l’hospice, les comptages sont permanents. Les directeurs d’établissement, assistés de leurs économes, font constamment remonter des informations comptables et financières au siège de l’administration générale de l’Assistance publique. Tous les objets sont marqués et inventoriés. L’Assistance publique se montre soupçonneuse et jalouse de ses biens, autant par souci d’économie4 que parce que voler l’Assistance revient à voler les pauvres. Si l’interne en pharmacie Simon Voisin est exclu de Bicêtre, ce n’est pas tant pour avoir « détourné à son profit le sirop et le vin de quinquina qui lui avaient été délivrés pendant le service de garde pour les malades confiés à sa surveillance », que parce que, ce faisant, il a « abusé librement et impunément des substances et produits mis à sa disposition dans l’intérêt exclusif des pauvres5 ».

    7L’obsession propriétaire de cette gigantesque administration doit aussi être mise en relation avec les quantités matérielles qu’elle administre. En 1896, pour les 1472 lits de l’hospice des Ménages à Issy-les-Moulineaux, la lingerie entretient, classe et distribue journellement environ 1150 pièces de linge alors que la cuisine accommode par jour environ 195 kilos de viande et 190 kilos de légumes. Elle distribue chaque jour 730 kilos de pain, 200 litres de vin, 140 litres de lait et 470 litres de bouillon. Or, les Ménages sont loin d’être la plus grosse maison. Il faut aussi noter que la plupart des établissements dépendent de financements privés qui ne sont pas constants ; la stricte gestion financière est alors un impératif de survie.

    8La protection de la propriété de cette administration, et par là celle de ses pauvres, est un élément essentiel pour comprendre l’attention parfois obsessionnelle portée à ses biens. Cette peur palpable de la dispersion et de la dépossession se retrouve dans des prescriptions qui rendent le vol sinon impossible, du moins compliqué.

    Le vol, figure en creux mais centrale du discours réglementaire

    9S’il faut garder à l’esprit l’adresse de Jacques Léonard à Michel Foucault et ne pas perdre de vue qu’« il ne faut pas croire à la lettre les règlements des hôpitaux toujours bafoués et toujours réimprimés6 », il n’en reste pas moins que ces règlements disent autant des attentes que des craintes des institutions d’assistance.

    10Parmi les seize points du projet que le directeur de l’hospice des Ménages envoie le 2 décembre 1862 au directeur général de l’Assistance publique pour définir les obligations du portier principal de la maison, on peut y lire les consignes suivantes :

    [...] 2. Le concierge ne peut se coucher qu’après la rentrée de toutes les personnes qui habitent la maison. Toutefois il signale dans son rapport quotidien les noms des administrés des sous-employés ou serviteurs qui rentrent après 10 heures sans en avoir obtenu la permission du directeur.
    3. Il ne laisse sortir aucun paquet de linge, hardes ou objets mobiliers sans un laissez-passer signé de l’économe et visé par le directeur. [...]
    12. Le portier fouille également les ouvriers et ouvrières du dehors qui viennent travailler dans la maison.
    13. Le portier et la portière sous aucun prétexte ne doivent jamais laisser leur loge seule [...]7.

    11Comme tous les règlements en vigueur dans les hospices parisiens, ce projet fait de l’établissement un espace imprenable et des biens de l’Assistance publique des possessions sous haute surveillance. La lecture de ce projet révèle à elle seule autant l’obsession procédurière que le souci de maîtrise totale du territoire hospitalier et périhospitalier, et avec eux les angoisses des directeurs d’hospice : l’appauvrissement de l’institution, les trafics, et plus généralement toutes formes de circulations humaines et matérielles non contrôlées.

    Les stratégies contre le vol : la totalisation de l’hospice

    12Pour s’assurer du respect des règlements et de la propriété de l’Assistance publique, chaque établissement met en place des stratégies concrètes qui renforcent à la fois la protection et la fermeture des résidences de vieillards.

    13N’accueillir que de bons vieux doit se lire dans cette perspective. Tous les vieillards, pour être admis dans un établissement de l’Assistance publique, doivent produire des certificats de bonne vie et bonnes mœurs délivrés par leur mairie.

    14S’assurer de la moralité des résidents ne suffit pas. Il faut aussi, pour lutter contre le vol, maîtriser le territoire de l’hospice. À partir de février 1863, il est acté qu’à Bicêtre un agent de police sera de garde les deux jours hebdomadaires où l’hospice ouvre ses portes. Suite à une importante affaire de vol commise par des membres du personnel en 1911, une porte de l’hospice de Bicêtre est obstruée. Pour justifier cette fermeture, le discours du directeur général de l’Assistance publique est on ne peut plus explicite : « Dans tous les établissements publics ou privés qui comportent une population nombreuse, les usines, les lycées, les écoles, les casernes, les hôpitaux et les hospices, une porte unique pour les entrées et pour les sorties a été reconnue comme une garantie nécessaire de bon ordre, de discipline, et de surveillance de ces établissements. Les exceptions consenties à cette règle, conclut-il, ont toujours été suivies de fâcheux résultats et bientôt on a été forcé de revenir à la règle et de l’appliquer plus sévèrement8. » Fermer et surveiller le territoire de l’hospice garantissent le respect de l’ordre et de la propriété de l’Assistance publique.

    15La surveillance relève du devoir de chacun. Elle est rendue possible par la promiscuité des dortoirs, et les voisins de lit sont souvent les premiers à témoigner dans les affaires de vol. Des motifs supérieurs, médicaux ou sanitaires sont utilisés par les directeurs pour légitimer la surveillance du personnel. Pour le directeur général de l’Assistance publique, en 1911, c’est « l’intérêt général [à Bicêtre qui] commande la visite et l’assainissement des armoires individuelles, trop souvent encombrées de débris de toute espèce, papiers, chiffons, aliments qui dégagent de mauvaises odeurs, favorisent le développement des insectes parasites, [et] compromettent en définitive l’hygiène des salles et par là même la santé des administrés9 ». La surveillance passe aussi par la réduction et parfois la suppression des espaces qui échappent au regard. L’obligation, à dater du 1er janvier 1850, « pour tous les administrés valides des hospices et maisons de retraite où il existe des localités pouvant être affectées à l’usage de réfectoire, [de prendre] leur repas en commun10 », est un exemple de solution rationnelle pour lutter contre les trafics de nourriture qui existaient lorsque les vivres étaient distribués en nature ou en repas individuel. De nombreuses mesures confortent ce processus qui homogénéise, renforce et rationalise la gestion matérielle des vieillards.

    16Les hospices pour indigents clôturent et couturent donc leur espace géographique et institutionnel depuis le début du xixe siècle. Cette tendance est aussi à l’œuvre dans les établissements qui revendiquent un modèle plus ouvert. Toutefois, si au début du xixe siècle on peut lire cette fermeture comme un héritage des représentations méfiantes de l’hôpital général à l’égard de ses pauvres, un glissement s’opère sensiblement à partir des années 1850, dans tous les types d’établissements, vers une gestion plus rationnelle, plus stratégique et plus maîtrisée de la circulation des biens et des personnes dans et autour de l’hospice.

    17La peur du vol alimente le « réglementarisme » de l’Assistance publique. Contribuant à faire de l’hospice un espace sécurisé et contraignant, elle participe aussi à la marginalisation du vieil assisté. Or, en analysant l’ensemble des discours qui mentionnent des faits de vols commis par des vieillards, on peut voir que la clémence dont ils bénéficient n’est pas à la mesure de la sévérité des cadres de leur expérience quotidienne.

    Le vieil assisté : un coupable disculpé

    18Si le vol est une figure bien réelle de l’imaginaire des directeurs d’hospice, les vols réels sont assez peu fréquents, ou en tout cas peu fréquemment relatés dans les archives.

    De quoi le vieux voleur est-il coupable ?

    19L’essentiel des vols commis par des vieillards hébergés par l’Assistance publique concernent la nourriture, souvent du pain, souvent pour le vendre. À la fondation Brézin, située à Garches, les vieux semblent coutumiers du braconnage de petits gibiers. Il y a également quelques cas de détournements d’espèces ou de linge, mais ils sont rares.

    20Pour comprendre le faible nombre de vols, la sévérité du cadre réglementaire ne suffit pas. Il faut d’abord avoir conscience que sont absents des archives des établissements les vols qui n’ont pas été surpris, ceux qui n’ont pas été jugés suffisants pour justifier un commentaire11 et tous ceux qui ont disparu avec lesdites archives12. Il faut aussi s’appuyer sur le travail collectif du groupe Pétrovitch, mené sur les crimes dans la seconde moitié du xviiie siècle à partir des archives du Châtelet. Il conclut que, dans 87 % des cas, le crime c’est le vol, en constatant par ailleurs le « maintien du taux non négligeable de la criminalité au-delà de 50 ans » comme une « sorte de troisième âge des conduites délictuelles ». Pour lui, « l’âge amène les gens, jusque-là bien intégrés à la société, à une position marginale où la délinquance leur apparaît comme un ultime moyen de subsister13 ». Au xviiie siècle, ce serait donc la fragilité économique liée au grand âge qui serait à l’origine de la délinquance. Si elle ne se retrouve pas, ou très édulcorée dans les hospices, c’est justement que les maisons de retraite offrent aux classes populaires rendues vulnérables par le grand âge un refuge contre la misère.

    21Quelques grandes distinctions apparaissent dans la sociologie des vieux voleurs. Parmi les vieillards en institution, ceux qui volent sont plus nombreux (ou plus souvent mentionnés comme tels) dans les hospices d’indigents. Les archives qui livrent le plus de vols sont celles de l’hospice de la Reconnaissance, c’est-à-dire l’établissement issu du legs Michel Brézin, destiné à accueillir trois cents vieux ouvriers du fer. Alors, à jeunesse ouvrière, peut-on, en paraphrasant Alain Faure, associer une vieillesse coupable14 ? Pas franchement, même si, de toute évidence, la pauvreté ou du moins la vulnérabilité sociale conjuguée à la masculinité pousse une administration propriétaire à la méfiance. Il est remarquable que très peu de femmes figurent parmi les voleurs. Le portrait que le directeur de la Salpêtrière fait de ses administrées en 1893 est éloquent : « Quelquefois frondeuses, mécontentes à l’excès, jalousant le personnel qui les soigne, nos vieillardes ont en général l’esprit d’obéissance et de discipline15. » La capacité de soumission des vieilles femmes semblent disposer très favorablement l’administration à leur égard.

    22Les vols commis ne sont donc, de toute évidence, pas à la hauteur de l’arsenal répressif mis en place par l’Assistance publique. Par ailleurs, ils sont très faiblement punis. Or, comme l’explique Odile Roynette à propos des vols commis dans l’armée, ce n’est pas la nature de la faute mais bien l’effet supposé du délit qui détermine la correction16. La tolérance vis-à-vis des vieillards ne peut donc se comprendre que dans le cadre de l’économie disciplinaire que l’hospice met en place.

    Le vol, une faute mineure dans l’économie disciplinaire de l’hospice

    23Lorsque, en décembre 1868, le directeur de l’Assistance publique demande au directeur de Bicêtre de « noter sur un carnet spécial toutes les punitions [qu’il est] dans l’obligation d’infliger aux administrés de [son] établissement », il dresse la liste des transgressions répréhensibles17, à savoir les rentrées tardives, l’ivrognerie, avoir découché, avoir tenté de sortir des vivres, et une catégorie tiroir intitulée « causes diverses ». Le vol n’est là encore pas désigné comme tel ; seul le détournement d’aliments semble relever des prérogatives coercitives de l’hospice. Il apparaît bien là que le vol des vieux n’est pas une faute suffisamment grave pour qu’elle retienne l’attention de ceux qui les encadrent18.

    24On prend la mesure de cette permissivité dès lors que l’on considère la sévérité de l’Assistance publique à l’égard d’une autre catégorie de vieillards fautifs, les ivrognes. L’essentiel des cas d’exclusion définitive sont en effet justifiés par l’usage abusif de l’alcool, toujours associé au désordre qu’il entraîne. Or, le crime suprême à l’hospice, c’est de déroger à la règle et plus généralement de freiner l’efficacité du système. Seul le vieillard fauteur de troubles et rebelle n’est pas excusable. Peu coupable lorsqu’il larcine, le vieillard l’est davantage quand il dépossède l’institution qui l’assiste et le devient complètement quand il se révolte.

    25Si l’hospice n’est pas le lieu d’une délinquance sénile qu’il faudrait peut-être davantage chercher dans les archives de police, en revanche c’est bien un espace essentiel du contrôle social du grand âge. Les directeurs d’hospice corrigent peu le vol parce qu’il ne remet pas en cause l’ordre que l’Assistance publique souhaite pour ses établissements. En se tournant vers la conception morale et médicale de la vieillesse des membres de l’administration, on trouvera d’autres explications à la tolérance dont bénéficient les vieux voleurs dans les discours.

    La vieillesse, catégorie sociale vulnérable

    26Il semble que la sujétion du vieillard liée autant à son âge qu’à son statut d’assisté pousse l’administration à minorer ses actes. Si les voleurs sont excusés, c’est d’abord parce que cette indiscipline est perçue comme inévitable chez des vieux démunis. Les directeurs d’hospice sont particulièrement conscients de l’état de pauvreté dans lequel de nombreux vieillards continuent à vivre, bien que logés et nourris par l’hospice. Le commerce dans et hors l’hospice des denrées dérobées permet aux plus pauvres de subvenir à un ensemble de petits plaisirs que l’administration autorise. On peut donc lire la faible réprobation comme un indice de la capacité de compréhension et d’adaptation des directeurs aux lacunes de l’institution qu’ils gouvernent. Sur ce point, le vol des vieux rejoint celui des plus jeunes19. Même si on n’est pas dans le cadre des prédations de subsistance mentionnées par Jean-Claude Farcy ou Arlette Farge à propos des très jeunes voleurs, la vulnérabilité sociale est clairement avancée comme un motif d’excuse.

    27La tolérance dont bénéficient les vieux voleurs trouve probablement aussi en grande partie son explication dans la fragilité physique des corps et des esprits vieillissants. Les sources convergent par exemple toutes pour lier défaillances intellectuelles chez des vieillards « affaiblis par l’âge » et activité de mendicité.

    28Observant tout au long du xviiie siècle une « sévérité croissante et régulière20 » des peines attribuées aux voleurs d’aliments, Arlette Farge expliquait le vol d’aliments comme une stratégie d’existence des classes populaires. Les vieillards des hospices parisiens du second xixe siècle ne vivant pas dans le même flottement que les voleurs d’aliments21, on doit probablement davantage lire ces petits vols dans la perspective d’une stratégie de résistance. Le vol devient un mode d’opposi tion pour des vieillards qu’Olivier Faure voit d’ailleurs à Lyon comme les « moins adaptés à la vie hospitalière22 ». L’analyse des discours sur le vol devient alors un formidable observatoire de l’affirmation des vieillards en groupe de pression.

    Le vieux volé : de la sujétion à l’accusation

    29Ce renversement qui fait du vieil assisté un accusateur ne se comprend qu’en mesurant la place qu’occupe le vol dans les discours des vieillards ou ceux qui leur sont attribués. Or elle est considérable.

    L’angoisse du vol chez les vieux

    30Que ce soit dans leurs lettres de réclamation, dans celles de leurs familles ou dans les conversations avec les directeurs, le vol apparaît comme une menace qui plane sur le vieil assisté.

    31Dans tous les établissements, les plus gros vols commis le sont aux dépens des pensionnaires. Parmi ceux dont on trouve la trace dans les archives, il s’agit surtout de sommes d’argent plus ou moins importantes et de bijoux. Ils semblent principalement être commis dans les chambres particulières, souvent au détriment des plus vulnérables, à savoir les malades quand ils sont à l’infirmerie ou les faibles d’esprit. Les présumés coupables sont généralement des membres du personnel, infirmiers, garçons de salle, surveillantes. Ces vols ne sont pas très fréquents mais, sur l’ensemble des vols, leur proportion est frappante. Petit voleur, le vieillard est donc aussi un petit volé, à l’image de ses maigres possessions.

    32Les vieillards parlent bien plus de vol qu’ils ne le vivent. Quand ils en ont, beaucoup craignent pour leur argent. À Sainte-Périne, alors qu’il lui apporte un « petit revenu », le fils d’un pensionnaire écrit au directeur à propos de sa mère : « Je l’ai vainement suppliée de vous donner cet argent, à peine en sûreté dans le tiroir de sa table de nuit qui ne ferme pas à clef, ou de me le confier ou à vous, afin qu’on lui prît ses obligations, [...] elle a poussé des cris de terreur, et voici pourquoi je vous écris, cher monsieur23. » Dans le même établissement, le petit-fils de Marie-Eugénie Billard, pensionnaire en 1885, décrit ainsi sa grand-mère : « Elle a, malgré son grand âge, conservé toute la présence d’esprit. Cependant elle se trouve parfois sous l’influence d’idées de vol24. »

    33La peur du vol semble être totalement identifiée par les familles et l’administration comme une pathologie de la vieillesse. Associée à la faiblesse d’esprit, elle serait un effet une des formes douces que peut emprunter la défaillance intellectuelle. Elle ne fait toutefois pas partie de ces démences qui conduisent à la porte de l’hospice. Cette angoisse peut être pénible à gérer pour l’administration (quand elle s’accompagne de dizaines de lettres accusatrices), mais elle est souvent peu bruyante et quasiment normale, donc peu inquiétante. Le revers de cette tolérance à l’égard de cette manie, c’est que beaucoup de plaintes de vieillards sont invalidées pour incohérence sénile. Se pose alors un problème méthodologique : quelle place doit-on faire à ces récits ? Plutôt que de les lire comme des délires de persécution et du coup de reprendre tel quel le diagnostic de l’hospice, mieux vaut se demander ce qui motive cette peur, au-delà d’un motif psychiatrique qui n’est pas analysable par l’historien.

    Une maladie sénile ?

    34La peur de la dépossession est essentiellement l’expression d’une très grande vulnérabilité. Elle tient d’abord aux modalités de l’offre d’hébergement. L’entrée en maison de retraite suppose de s’acclimater à certaines formes de surveillance, même dans les établissements avec des chambres particulières. Tous les règlements stipulent ainsi l’obligation de laisser le directeur entrer dans les chambres quand il le souhaite.

    35La publicité des vols, entretenue par l’administration quand elle les résout ou par la rumeur quand ils sont scandaleux, joue aussi sur l’imagination des vieillards. À la suite d’un vol de bijoux à La Rochefoucauld à l’été 1895, le directeur conclut ainsi : « L’émotion causée par le vol avait été grande, mais la rapidité avec laquelle la coupable a été découverte a été plus grande encore et a produit un effet moral excellent dans la maison25. »

    36Si on reprend les discours parfois délirants ou en tout cas qualifiés comme tels, la peur de la dépossession est aussi celle de la profanation du corps, une fois mort. Cette angoisse n’est pas sans fondement. Le corps des vieux pauvres est de toute évidence pensé, à l’image de tous les corps vils dont parle Grégoire Chamayou26, comme un instrument essentiel pour faire avancer la science médicale. Alors que le doyen de la faculté de médecine de Paris s’est plaint au directeur général de l’Assistance publique que les corps arrivant à l’école pratique étaient souvent ouverts ou entamés, ce dernier rappelle, dans un courrier du 24 décembre 1864 adressé au directeur de Bicêtre27, les conflits d’intérêts qui entourent la dépouille des vieux indigents. Il y explique que « les praticiens, dans l’intérêt exclusif de leurs études personnelles, croient pouvoir s’attribuer, pour en faire l’autopsie, plus du tiers des malades décédés dans leur service, de même dans bien des cas ils enlèvent certains organes essentiels pour les conserver. Or à ces empiétements viennent encore se joindre les fraudes commises par les élèves qui ne se font aucun scrupule d’opérer sur les cadavres dont l’autopsie leur est confiée28 ». À l’hospice des Ménages, en avril 1891, une sous-surveillante avertit la direction le lendemain matin d’un décès survenu un matin, celui de madame Lingard, et outrepasse ses prérogatives : elle transporte elle-même le corps à la salle des morts. Le directeur de l’hospice est toutefois soulagé : « Madame Lingard ne laissait heureusement ni parents ni amis qu’on dût aviser du décès. Dans le cas contraire nous nous serions trouvés en présence d’une réclamation très fondée de la famille qui eût été prévenue trop tard pour s’opposer à l’autopsie qui a vite été pratiquée ce matin29. » La peur d’un ultime dépouillement n’est donc pas sans fondement, qu’il s’opère dans le cadre d’une entreprise malhonnête ou de façon accidentelle. Il n’est alors pas fantaisiste d’imaginer la violence que ces vols, s’ils sont connus, peuvent avoir sur l’esprit de vieillards venus finir leurs jours à l’hospice.

    37Les vieux assistés parisiens disent et écrivent le vol autant parce qu’ils sont vieux que parce qu’ils sont isolés dans une institution sur les cadres de laquelle ils n’ont pas prise. Il est dès lors significatif que l’obligation réglementaire30 de renoncer à transmettre ses biens après la mort devienne le moteur de la résistance des vieillards à l’Assistance publique.

    L’Assistance publique, voleuse de vieux

    38L’émergence d’accusation de vol à l’encontre de l’Assistance publique doit être pensée dans le cadre de l’émergence d’une vieillesse républicaine31. C’est autour des règlements qui dépossèdent les vieux indigents de tout ou partie de leurs biens une fois entrés à l’hospice que se construit l’accusation. Des lettres anonymes dénoncent le caractère abusif de ces appropriations après décès. Ainsi, à la mort de son voisin de dortoir, un pensionnaire écrit le 10 juin 1903 au directeur général de l’Assistance publique pour lui rapporter le fait suivant : « Monsieur Lefèvre, pensionnaire de la maison de retraite de La Rochefoucauld, décédé le 5 juin dernier, a laissé près d’une douzaine de chemises. Il lui en fallait une pour l’ensevelir. Cette chemise a été refusée par le commis du directeur. La famille a été obligée d’acheter une chemise pour cet usage, sans cela il aurait été enterré tout nu comme un chien32. »

    39À côté de ces contestations ponctuelles, souvent timides ou intimidées, apparaissent des revendications plus assumées du droit à la propriété pour les vieux indigents, même assistés. Souvent par l’intermédiaire de la presse, d’élus ou de membres influents de la société civile, certains arrivent à accuser publiquement l’Assistance publique de les voler. Ainsi, en 1912, un long article du Soir intitulé « Au voleur33 ! » dénonce-t-il les mauvais usages du legs de monsieur Chardon-Lagache, à l’origine de la fondation pour vieillards qui porte son nom depuis 1865. En exposant le parcours d’une vieille femme pour être admise dans l’hospice, le journaliste décrit toutes les dépenses effectuées pour entrer dans cette fondation ; ils les jugent indécentes. Il achève son pamphlet en citant l’article du règlement qui stipule que, « au décès du pensionnaire, tous ses effets, ses bijoux, tous ses deniers comptants qu’elle qu’en soit l’importance deviennent la propriété de l’administration ». Virulent, il conclut : « Il est impossible qu’un tel scandale reste étouffé. Il est impossible que l’Assistance publique détourne plus longtemps les millions qui lui ont été versés par ce philanthrope trop naïf. » Le journaliste du Soir dit avoir écrit son article après avoir « interrogé des pensionnaires » et « écouté des doléances ». En mars 1909 déjà, à l’hospice des Ménages, une vingtaine de vieillards avaient signé une pétition pour soumettre une nouvelle gestion des effets de succession. En « agissant ainsi [ils estimaient] que cette petite réforme prendrait de la sorte non seulement le caractère d’un acte philanthropique bien démocratique, mais [avait] de plus le mérite d’être avantageuse pour tout le monde ». Il ne s’agissait pas là d’accuser l’Assistance publique de vol mais de critiquer son organisation. Ce type de réclamation montre bien qu’une partie des vieux assistés de la Seine, qui sont aussi de jeunes citoyens, entendent prendre part à la façon dont on administre leurs vieux jours34.

    40Ce que traduisent ces accusations de vol destinées à déstabiliser l’Assistance publique, ce sont deux aspects nouveaux de la conscience de soi chez les vieux assistés. Investissant les obsessions propriétaires de l’institution encadrante35 et de leur siècle, ils revendiquent un droit à la propriété et à l’expression démocratique. La mise en place bien peu formelle mais réelle d’une contestation collective contre le pacte très ancien (assistance contre abandon de soi) doit se lire autant comme le point de départ d’une conscience politique de classe d’âge que comme un moment de redéfinition de la nature de l’assistance.

    41L’analyse des discours sur le vol permet de caractériser et de singulariser l’assistance dispensée aux vieux indigents parisiens. Elle possède indéniablement tous les attributs de la coercition la plus intraitable. Être un vieil administré de l’Assistance publique suppose un état de sujétion qui laisse théoriquement peu de place aux transgressions, et ce d’autant plus qu’au cours du xixe siècle les établissements s’agrandissent, que les conditions d’existence dans l’hospice s’uniformisent et que l’assistance se fait de plus en plus totale. Pour autant, l’attitude des directeurs devant les vols commis par les vieillards est plutôt permissive et s’explique d’une part par le caractère minime des prédations, d’autre part par la vulnérabilité associée au grand âge. Cette relative tolérance concernant les petits vols n’est pas surprenante ; ce qui étonne, c’est davantage qu’elle s’applique dans un espace fermé, strictement réglementé, dans le cadre d’une institution qui recueille autant qu’elle régule une population marginale.

    42Ce que nous disent aussi les discours étudiés, c’est la présence fantasmée du vol tant du côté de l’administration de l’Assistance publique et des directeurs d’établissement que de celui des assistés. Produit d’une redéfinition de la valeur « propriété » chez les premiers, elle est chez les vieux autant la conséquence inévitable d’une existence très collective que le signe d’une angoisse profonde du dépouillement.

    43Enfin, le renversement au début du xxe siècle qui fait des vieux indigents des victimes d’un système d’assistance abusif doit donc s’inscrire dans le rejet des disciplines traditionnelles qui s’opère à la fin du xixe siècle et dont Michelle Perrot invitait à faire l’histoire36. Jeunes Apaches et vieux assistés seraient alors unis par une même dynamique identitaire, celle de l’élaboration d’une individualité remarquable, articulée autour de leur classe d’âge et de leur marginalité sociale.

    Notes de bas de page

    1 Exception faite d’un chapitre sur les âges des criminels parisiens jugés au Châtelet qui conclut sur une « criminalité du 3e âge » chez P. Petrovitch, « Recherches sur la criminalité à Paris dans la deuxième moitié du xviiie siècle », dans Crimes et criminalité en France sous l’Ancien Régime, Paris, Armand Colin, 1971, p. 238.

    2 Dans cet article, les espaces étudiés seront exclusivement les établissements de l’administration générale de l’Assistance publique spécialisés dans l’accueil des vieillards.

    3 On s’inscrit dans la perspective amorcée par Bernard Desmars. Dans sa thèse de doctorat d’histoire, soutenue à Nantes en 1990 (La délinquance en Loire-Inférieure entre 1800 et 1830), il écrit : « Les individus et les groupes sociaux ne constituent pas des objets inertes, ou au moins ne pouvant que résister à l’emprise de l’État et de la justice. Ils participent concrètement à la constitution de la délinquance et non pas seulement par rétention : ils l’alimentent en infractions ; et surtout s’ils n’ont pas de prise sur la détermination de l’égal et de l’illégal, ils s’efforcent à chaque affaire de déplacer les frontières du légitime et de l’illégalisme, du condamnable et de l’admissible. À leur façon, et au plus près de leur situation personnelle, puisque c’est leur liberté (pour le prévenu), leur sécurité (pour la victime) et leur honneur qui sont en jeu, ils redéfinissent à chaque fois ce que c’est et ce que comprend la délinquance », p. 226.

    4 Les économies se font autant sur l’épluchage que sur la longévité des habits d’hospice. Quant au recyclage, le magasin qui centralise les effets de successions est à l’origine d’un commerce et d’une remise en service d’une partie importante de ce que laissent les pensionnaires décédés.

    5 Archives de l’Assistance publique (AAP), 9L 47, hospice de Bicêtre.

    6 Jacques Léonard, « L’historien et le philosophe », dans Michelle Perrot, L’impossible prison : recherche sur le système pénitentiaire au xixe siècle, Paris, Seuil, 1980, p. 9-28.

    7 AAP, 371 FOSS 3, carnet de correspondances du 11 octobre 1862 au 31 juillet 1865.

    8 AAP, 9L 47, hospice de Bicêtre.

    9 AAP, 9L 48, hospice de Bicêtre.

    10 AAP, circulaire n° 1751.

    11 Arlette Farge observe peu de vols de pain, ce qu’elle attribue au fait que très probablement ils n’arrivent pas jusqu’au Parlement. Arlette Farge, Le vol d’aliments à Parisau xviiie siècle, Paris, Plon, 1974, p. 93.

    12 Les registres de correspondances administratives conservés aux A AP de Paris sont des sources extraordinaires puisqu’ils réunissent tous les courriers envoyés par les directeurs d’hospice au jour le jour à tous leurs correspondants. Toutefois, très peu ont été conservés et on doit se contenter de sources beaucoup plus fragmentaires pour ces établissements.

    13 P. Petrovitch, Crimes et criminalité en France sous l’Ancien Régime, op. cit., p. 237.

    14 Alain Faure, « Enfance ouvrière, enfance coupable : essai sur la délinquance des enfants à Paris au début du xxe siècle », Les révoltes logiques, 13, hiver 1980-1981, p. 13-35.

    15 AAP, D-285.

    16 « Certains délits de droit commun qui dans la vie civile sont banalisés, comme le vol par exemple, sont considérés dans l’armée comme des actes graves susceptibles de dissoudre les liens tissés par l’expérience vécue au régiment » ; Odile Roynette, « Les conseils de guerre en temps de paix entre réforme et suppression (1898-1928) », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 73, janvier-mars 2002, p. 53.

    17 Trois sanctions sont envisagées : dans l’ordre de gravité, ce sont la punition, l’avertissement/réprimande et la consigne ; AAP, courrier du 14 décembre 1868, registre des lettres et des circulaires administratives concernant Bicêtre, L18 -1865-1872.

    18 On notera la différence avec ce que constate Olivier Faure pour Lyon dans la première moitié du xixe siècle. Il distingue « deux grands types de comportements “illégaux” chez les vieillards : parmi les plus anodins, le fait de fumer, de manger dans les dortoirs, pénétrer dans le dortoir de l’autre sexe, prolonger ses congés ; parmi les plus graves, l’ivrognerie, la mendicité, le vol, l’éloignement des principes religieux, voire même de la propagande anti-religieuse sont les causes les plus fréquentes de renvois des vieillards et incurables » ; Olivier Faure, Genèse de l’hôpital moderne. Les Hospices civils de Lyon de 1802 à 1845, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1982, p. 108. À Paris dans le second xixe siècle, seuls l’ivrognerie, les congés non justifiés et la violence sont des motifs retenus pour motiver les exclusions.

    19 On est frappé par le rapprochement entre les vols d’enfants et les vols de vieillards. Le vol est avec le vagabondage, comme le note Jean-Claude Farcy quand il tente un « Essai de mesure de la délinquance juvénile dans le Paris du xixe siècle », l’« autre grand motif d’arrestation ». Les vols juvéniles relèvent pour lui de la « maraude », de la « gourmandise » et portent sur des « denrées alimentaires et, dans une moindre mesure, sur les vêtements et les chaussures ». Jean-Claude Farcy, « Essai de mesure de la délinquance juvénile dans le Paris du xixe siècle », dans Jean-Claude Caron, Annie Stora-Lamarre et Jean-Jacques Yvorel (dir.), Les âmes mal nées, jeunesse et délinquance urbaine en France et en Europe (xixe-xxie siècle), Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2009, p. 44.

    20 Arlette Farge, Le vol d’aliments à Paris au xviiie siècle, op. cit., p. 83.

    21 Ibid, p. 151-188.

    22 Olivier Faure, Genèse de l’hôpital moderne..., op. cit., p. 108.

    23 APP, 693 FOSS 23.

    24 APP, 693 FOSS 24.

    25 APP, 9L 116, hospice de La Rochefoucauld.

    26 Grégoire Chamayou, Les corps vils. Expérimenter sur les êtres humains aux xviiie et xixe siècles, Paris, La Découverte, 2008.

    27 L’hospice de Bicêtre, du fait de la pauvreté des individus accueillis et de l’isolement social qui le plus souvent les a conduits à la porte de cet hospice, est un des grands pourvoyeurs des amphithéâtres d’anatomie.

    28 AAP, registre de lettres administratives reçues par le directeur de Bicêtre, L17 (1861-1865).

    29 AAP, 371 FOSS 7, registre de correspondances de l’hospice des Ménages (1885-1894).

    30 Sainte-Périne exceptée, tous les établissements exigent à la fin du xixe siècle que les vieillards laissent à leur mort l’essentiel des biens avec lesquels ils sont entrés.

    31 Didier Renard, « Une vieillesse républicaine ? L’État et la protection sociale de la vieillesse, de l’assistance aux assurances sociales (1880-1914) », Sociétés contemporaines, juin 1992, p. 9-22.

    32 AAP, 9L 116, hospice de La Rochefoucauld.

    33 Jacques Collandre, « Au voleur », Le Soir, 29 février 1912.

    34 On n’oubliera cependant pas toutes les tentatives de négociations entreprises par les vieillards pour transmettre avec l’autorisation de l’Assistance publique une partie de leur héritage à leurs proches. La correspondance administrative est truffée de ces entorses qui permettent de laisser de petites choses sans grande valeur monétaire ou des objets sentimentaux contre de petites sommes. Ces accommodements avec le droit de l’hospice et avec son administration permettent aussi de comprendre les stratégies d’apaisement et de souplesse mises en place par l’Assistance publique pour contrôler des établissements de plus en plus importants et des populations de plus en plus citoyennes.

    35 L’évolution des normes de protection des biens et des personnes dans l’hospice ou la maison de retraite tend à responsabiliser de plus en plus le vieillard et à faire de lui un tout petit propriétaire. Les armoires personnelles sont de plus en plus revendiquées comme des espaces privatifs. Certains vieillards voient même dans la défense de la propriété de l’établissement un combat personnel. Une pétition circule par exemple à l’hospice des Ménages en juin 1894 contre les vols des jardins de la maison. Le directeur de l’établissement la justifie ainsi : « Ils prennent le jardin comme leur propriété » ; AAP, 371 FOSS 7, registre de correspondances de l’hospice des Ménages (1885-1894).

    36 Michelle Perrot, « Dans le Paris de la Belle Époque, les “Apaches”, premières bandes de jeunes », dans Les ombres de l’histoire. Crimes et châtiments au xixe siècle, Paris, Flammarion, 2001, p. 351-364.

    Auteur

    • Mathilde Méheust

      Doctorante à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (CRH 19), prépare une thèse sur Les vieillards en institution à Paris au xixe siècle. Elle a notamment publié « Boire à l’hospice. Morales, tensions et contestations autour de la consommation de vin chez les vieillards parisiens dans la deuxième moitié du xixe siècle », Histoire, économie et société, 2013-3.

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    1 Exception faite d’un chapitre sur les âges des criminels parisiens jugés au Châtelet qui conclut sur une « criminalité du 3e âge » chez P. Petrovitch, « Recherches sur la criminalité à Paris dans la deuxième moitié du xviiie siècle », dans Crimes et criminalité en France sous l’Ancien Régime, Paris, Armand Colin, 1971, p. 238.

    2 Dans cet article, les espaces étudiés seront exclusivement les établissements de l’administration générale de l’Assistance publique spécialisés dans l’accueil des vieillards.

    3 On s’inscrit dans la perspective amorcée par Bernard Desmars. Dans sa thèse de doctorat d’histoire, soutenue à Nantes en 1990 (La délinquance en Loire-Inférieure entre 1800 et 1830), il écrit : « Les individus et les groupes sociaux ne constituent pas des objets inertes, ou au moins ne pouvant que résister à l’emprise de l’État et de la justice. Ils participent concrètement à la constitution de la délinquance et non pas seulement par rétention : ils l’alimentent en infractions ; et surtout s’ils n’ont pas de prise sur la détermination de l’égal et de l’illégal, ils s’efforcent à chaque affaire de déplacer les frontières du légitime et de l’illégalisme, du condamnable et de l’admissible. À leur façon, et au plus près de leur situation personnelle, puisque c’est leur liberté (pour le prévenu), leur sécurité (pour la victime) et leur honneur qui sont en jeu, ils redéfinissent à chaque fois ce que c’est et ce que comprend la délinquance », p. 226.

    4 Les économies se font autant sur l’épluchage que sur la longévité des habits d’hospice. Quant au recyclage, le magasin qui centralise les effets de successions est à l’origine d’un commerce et d’une remise en service d’une partie importante de ce que laissent les pensionnaires décédés.

    5 Archives de l’Assistance publique (AAP), 9L 47, hospice de Bicêtre.

    6 Jacques Léonard, « L’historien et le philosophe », dans Michelle Perrot, L’impossible prison : recherche sur le système pénitentiaire au xixe siècle, Paris, Seuil, 1980, p. 9-28.

    7 AAP, 371 FOSS 3, carnet de correspondances du 11 octobre 1862 au 31 juillet 1865.

    8 AAP, 9L 47, hospice de Bicêtre.

    9 AAP, 9L 48, hospice de Bicêtre.

    10 AAP, circulaire n° 1751.

    11 Arlette Farge observe peu de vols de pain, ce qu’elle attribue au fait que très probablement ils n’arrivent pas jusqu’au Parlement. Arlette Farge, Le vol d’aliments à Parisau xviiie siècle, Paris, Plon, 1974, p. 93.

    12 Les registres de correspondances administratives conservés aux A AP de Paris sont des sources extraordinaires puisqu’ils réunissent tous les courriers envoyés par les directeurs d’hospice au jour le jour à tous leurs correspondants. Toutefois, très peu ont été conservés et on doit se contenter de sources beaucoup plus fragmentaires pour ces établissements.

    13 P. Petrovitch, Crimes et criminalité en France sous l’Ancien Régime, op. cit., p. 237.

    14 Alain Faure, « Enfance ouvrière, enfance coupable : essai sur la délinquance des enfants à Paris au début du xxe siècle », Les révoltes logiques, 13, hiver 1980-1981, p. 13-35.

    15 AAP, D-285.

    16 « Certains délits de droit commun qui dans la vie civile sont banalisés, comme le vol par exemple, sont considérés dans l’armée comme des actes graves susceptibles de dissoudre les liens tissés par l’expérience vécue au régiment » ; Odile Roynette, « Les conseils de guerre en temps de paix entre réforme et suppression (1898-1928) », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 73, janvier-mars 2002, p. 53.

    17 Trois sanctions sont envisagées : dans l’ordre de gravité, ce sont la punition, l’avertissement/réprimande et la consigne ; AAP, courrier du 14 décembre 1868, registre des lettres et des circulaires administratives concernant Bicêtre, L18 -1865-1872.

    18 On notera la différence avec ce que constate Olivier Faure pour Lyon dans la première moitié du xixe siècle. Il distingue « deux grands types de comportements “illégaux” chez les vieillards : parmi les plus anodins, le fait de fumer, de manger dans les dortoirs, pénétrer dans le dortoir de l’autre sexe, prolonger ses congés ; parmi les plus graves, l’ivrognerie, la mendicité, le vol, l’éloignement des principes religieux, voire même de la propagande anti-religieuse sont les causes les plus fréquentes de renvois des vieillards et incurables » ; Olivier Faure, Genèse de l’hôpital moderne. Les Hospices civils de Lyon de 1802 à 1845, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1982, p. 108. À Paris dans le second xixe siècle, seuls l’ivrognerie, les congés non justifiés et la violence sont des motifs retenus pour motiver les exclusions.

    19 On est frappé par le rapprochement entre les vols d’enfants et les vols de vieillards. Le vol est avec le vagabondage, comme le note Jean-Claude Farcy quand il tente un « Essai de mesure de la délinquance juvénile dans le Paris du xixe siècle », l’« autre grand motif d’arrestation ». Les vols juvéniles relèvent pour lui de la « maraude », de la « gourmandise » et portent sur des « denrées alimentaires et, dans une moindre mesure, sur les vêtements et les chaussures ». Jean-Claude Farcy, « Essai de mesure de la délinquance juvénile dans le Paris du xixe siècle », dans Jean-Claude Caron, Annie Stora-Lamarre et Jean-Jacques Yvorel (dir.), Les âmes mal nées, jeunesse et délinquance urbaine en France et en Europe (xixe-xxie siècle), Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2009, p. 44.

    20 Arlette Farge, Le vol d’aliments à Paris au xviiie siècle, op. cit., p. 83.

    21 Ibid, p. 151-188.

    22 Olivier Faure, Genèse de l’hôpital moderne..., op. cit., p. 108.

    23 APP, 693 FOSS 23.

    24 APP, 693 FOSS 24.

    25 APP, 9L 116, hospice de La Rochefoucauld.

    26 Grégoire Chamayou, Les corps vils. Expérimenter sur les êtres humains aux xviiie et xixe siècles, Paris, La Découverte, 2008.

    27 L’hospice de Bicêtre, du fait de la pauvreté des individus accueillis et de l’isolement social qui le plus souvent les a conduits à la porte de cet hospice, est un des grands pourvoyeurs des amphithéâtres d’anatomie.

    28 AAP, registre de lettres administratives reçues par le directeur de Bicêtre, L17 (1861-1865).

    29 AAP, 371 FOSS 7, registre de correspondances de l’hospice des Ménages (1885-1894).

    30 Sainte-Périne exceptée, tous les établissements exigent à la fin du xixe siècle que les vieillards laissent à leur mort l’essentiel des biens avec lesquels ils sont entrés.

    31 Didier Renard, « Une vieillesse républicaine ? L’État et la protection sociale de la vieillesse, de l’assistance aux assurances sociales (1880-1914) », Sociétés contemporaines, juin 1992, p. 9-22.

    32 AAP, 9L 116, hospice de La Rochefoucauld.

    33 Jacques Collandre, « Au voleur », Le Soir, 29 février 1912.

    34 On n’oubliera cependant pas toutes les tentatives de négociations entreprises par les vieillards pour transmettre avec l’autorisation de l’Assistance publique une partie de leur héritage à leurs proches. La correspondance administrative est truffée de ces entorses qui permettent de laisser de petites choses sans grande valeur monétaire ou des objets sentimentaux contre de petites sommes. Ces accommodements avec le droit de l’hospice et avec son administration permettent aussi de comprendre les stratégies d’apaisement et de souplesse mises en place par l’Assistance publique pour contrôler des établissements de plus en plus importants et des populations de plus en plus citoyennes.

    35 L’évolution des normes de protection des biens et des personnes dans l’hospice ou la maison de retraite tend à responsabiliser de plus en plus le vieillard et à faire de lui un tout petit propriétaire. Les armoires personnelles sont de plus en plus revendiquées comme des espaces privatifs. Certains vieillards voient même dans la défense de la propriété de l’établissement un combat personnel. Une pétition circule par exemple à l’hospice des Ménages en juin 1894 contre les vols des jardins de la maison. Le directeur de l’établissement la justifie ainsi : « Ils prennent le jardin comme leur propriété » ; AAP, 371 FOSS 7, registre de correspondances de l’hospice des Ménages (1885-1894).

    36 Michelle Perrot, « Dans le Paris de la Belle Époque, les “Apaches”, premières bandes de jeunes », dans Les ombres de l’histoire. Crimes et châtiments au xixe siècle, Paris, Flammarion, 2001, p. 351-364.

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    Méheust, M. (2014). Vieux voleurs et vieux volés : les discours sur le vol dans les établissements spécialisés pour la vieillesse à Paris dans la seconde moitié du xixe siècle. In F. Chauvaud & A.-D. Houte (éds.), Au voleur !. Paris: Éditions de la Sorbonne. https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.57784
    Méheust, Mathilde. « Vieux voleurs et vieux volés : les discours sur le vol dans les établissements spécialisés pour la vieillesse à Paris dans la seconde moitié du xixe siècle ». In Au voleur !, édité par Frédéric Chauvaud et Arnaud-Dominique Houte. Paris: Éditions de la Sorbonne, 2014. doi:10.4000/books.psorbonne.57784.
    Méheust, Mathilde. « Vieux voleurs et vieux volés : les discours sur le vol dans les établissements spécialisés pour la vieillesse à Paris dans la seconde moitié du xixe siècle ». Au voleur !, édité par Frédéric Chauvaud et Arnaud-Dominique Houte, Éditions de la Sorbonne, 2014, https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.57784.

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    Format

    Chauvaud, F., & Houte, A.-D. (éds.). (2014). Au voleur !. Paris: Éditions de la Sorbonne. https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.57609
    Chauvaud, Frédéric, et Arnaud-Dominique Houte, éd. Au voleur !. Paris: Éditions de la Sorbonne, 2014. doi:10.4000/books.psorbonne.57609.
    Chauvaud, Frédéric, et Arnaud-Dominique Houte, éditeurs. Au voleur !. Éditions de la Sorbonne, 2014, https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.57609.
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