Présentation
p. 87-91
Texte intégral
1Qui cherche le voleur doit souvent suivre le gendarme... ou du moins le policier, plus bavard que son homologue militaire. Depuis Vidocq, qui a inauguré ce genre à succès1, les mémoires de policiers accordent en effet une place importante à la description détaillée de leurs « clients ». Les typologies de criminels sont quasiment devenues un passage imposé de cette littérature. Parmi les exemples les plus significatifs, citons les Mémoires de Canler, dont la première édition date de 1862 et qui recense tout au long d’une soixantaine de pages douze grandes catégories de voleurs : « La première se compose de la haute pègre, c’est-à-dire le nec plus ultra du genre, le vol en bottes vernies et en gants jaunes. Le voleur de la haute pègre est un homme jeune, élégant, distingué ; vous ne le rencontrerez jamais qu’en coupé ou en tilbury. » Bien installé dans la société, il professe le « plus profond mépris » pour les onze autres catégories, inégalement rouées et dangereuses, que Canler distingue avec la minutie d’un naturaliste qui classe les espèces. « Voleurs à la tire », mais aussi au « fric-frac », « escarpes à la cambriole », « scionneurs » qui ne reculent pas devant la violence, « voleurs à la vrille » qui s’attaquent aux portes des appartements, « voleuses à la détourne » qui cachent leur butin sous leur manteau, « rouletiers » qui n’en veulent qu’aux voitures de roulage et à leur contenu, etc2.
2Tout au long du xixe siècle, et même au-delà, ce filon éditorial est aussi fertile que rentable. Alléchés par le gage d’authenticité que constitue l’expérience professionnelle de l’auteur, les lecteurs peuvent trouver dans ces pages pittoresques et souvent complaisantes un premier contact avec les bas-fonds citadins (la campagne étant le parent pauvre de cette littérature). Ainsi se forge un imaginaire du crime que confortent romanciers et journalistes, souvent nourris aux mêmes sources et exploitant les mêmes clichés3. Bandits au grand cœur, cruels brigands de grand chemin, détrousseurs de vieillards, pickpockets des champs de courses et des transports en commun, agresseurs nocturnes deviennent autant de stéréotypes qui jalonnent récits criminels et faits divers.
3Il est évident que ces figures n’entretiennent qu’un rapport incertain avec une réalité autrement plus mouvante. Comme l’avoue d’ailleurs Canler, la grande majorité des voleurs prennent place dans la dernière catégorie, la moins bien définie, et pour cause : s’y retrouvent « le fretin de l’espèce, les scories de la fonte, c’est la basse pègre au dernier point, le pégriot qui fait, en volant à la détourne extérieure, son apprentissage pour de plus grands exploits4 ». Commettant de médiocres larcins, tant par la méthode que par le butin, ces voleurs sont-ils les débutants promis à un riche et criminel avenir que décrit Canler ? Ne sont-ils pas plutôt des délinquants d’opportunité qui survivent tant bien que mal aux lisières de la légalité, « classes laborieuses, classes dangereuses », selon la célèbre et toujours féconde formule de Louis Chevalier5 ? Osons une question provocatrice pour mieux exprimer cette distinction : que serait devenu Gavroche s’il avait survécu aux barricades ? Un chef de bande, enrichi ou bagnard, ou un petit ouvrier tirant modestement profit de la croissance économique ? Combien de voleurs, plus ou moins identifiés comme tels à un moment de leur vie, échappent ensuite au destin criminel que leur promettent les moralistes ? Il ne faudrait pas oublier que la plupart des voleurs ne sont pas voués à rester hors la loi.
4En regroupant dans cette partie des « figures » de voleurs, on ne peut donc pas prétendre à la représentativité. Bien au contraire, il faut accepter de faire la part belle aux personnages les plus emblématiques, même s’ils sont atypiques, surtout s’ils sont fictifs. Car ce sont ces figures qui modèlent les imaginaires sociaux et qui donnent une forme au paysage confus et bigarré de la délinquance prédatrice. Aussi dignes d’intérêt soient-ils, les parcours obscurs des petits voleurs d’occasion n’attirent pas suffisamment l’attention des contemporains pour infléchir leurs représentations du crime. Comme le remarque Klaus-Peter Walter dans sa lecture de Ponson du Terrail, les vols simples ne tiennent aucune place dans le cycle romanesque de Rocambole qui fait en revanche la part belle aux voleurs astucieux, aux escrocs raffinés et aux comploteurs machiavéliques6.
5Les romanciers du xixe siècle se sont particulièrement saisis d’un cas particulier, celui des « faillis ». Ces négociants, industriels, banquiers, qui se révèlent incapables de payer leurs dettes, ne ressemblent évidemment guère au portrait habituel du voleur. Ils n’en sont que plus coupables, estime Balzac à travers la voix du père Grandet : « Le voleur de grand chemin est préférable aux banqueroutiers ; celui-là vous attaque, vous pouvez vous défendre, il risque sa tête ; mais l’autre... » Attentive à l’évolution de ces discours et à ce qu’ils disent de l’ordre économique et social, Anne-Élisabeth Andréassian montre ainsi comment se déplace progressivement l’opprobre : souvent pris en compassion dans un premier temps, le débiteur est de plus en plus fréquemment considéré comme coupable, tandis que le créancier ruiné devient un centre d’intérêt romanesque. Reste que ces jugements moraux se teintent toujours de nuances, le créancier malhonnête ou trop pressant n’étant pas moins méprisable que le commerçant imprudent. Ici réside la principale originalité de cette figure : le « voleur » peut faire valoir sinon des excuses, du moins des raisons qui lui valent une certaine indulgence.
6« Figures de haut vol », les voleurs que nous présente Dominique Kalifa bénéficient d’un regard non moins complaisant. À travers les personnages d’Arsène Lupin ou de Raffles, la littérature idéalise une « aristocratie du vol » qui fait preuve de qualités chevaleresques, d’un exceptionnel sens de la prouesse et d’un vague parfum libertaire. « Ils continuent la tradition des paladins et des conquistadors », s’émerveille au début du xxe siècle la jeune héroïne d’un vaudeville bourgeois, bien déterminée à devenir la « fiancée du cambrioleur7 ». Peu importe que les modèles bien réels de ces héros soient moins présentables dans les faits8, l’essentiel est qu’ils fournissent une manière élégante de transgresser à moindres frais les codes de la société bourgeoise moderne. Les aventuriers qui visitent les villégiatures mondaines au début du xxe siècle savent se fondre dans ces moules valorisants ; séduisants pour les journalistes comme pour le grand public, ils se constituent un (relatif) capital de sympathie qui rappelle dans une certaine mesure celui dont disposait un Robin des Bois ou dont héritera un Spaggiari. « Ni armes ni violence, et sans haine » : le célèbre message que celui-ci trace en 1976 sur les coffres de la banque niçoise qu’il vient de dévaliser pourrait servir de devise à cette figure du gentleman-cambrioleur.
7Rien de tel pour les autres modèles présentés dans cette partie, qui se caractérisent tous par leur brutalité et par leur absence de scrupules. Bien qu’elle reste relativement rare dans la réalité quotidienne des vols ordinaires, la violence tient en effet une place centrale et disproportionnée dans tous les récits mettant en scène les voleurs. Bien connue des historiens, déjà relevée par les contemporains, cette fascination pour le sang aboutit cependant à faire glisser au second plan le mobile du crime, à tel point que l’on peut se demander ce qui distingue le meurtre crapuleux du crime monstrueux.
8C’est dans cette perspective que Karine Salomé rouvre le dossier Troppmann. Les faits sont bien connus : à quelques kilomètres de Paris, dans la plaine de Pantin, les six membres d’une famille sont assassinés, leurs corps mutilés et dispersés, par un jeune homme d’à peine 20 ans qui voulait s’emparer de leur fortune. Si la presse se saisit de l’affaire, si elle lui donne de manière inédite une telle importance, c’est que le crime de Pantin revêt de nombreux aspects spectaculaires : la nature des meurtres, le lieu du crime, l’identité et l’âge des victimes, la jeunesse de Troppmann, aussitôt érigé en monstre par l’opinion publique... Dans tout cela, le vol ne tient qu’une place relativement marginale et assez vite oubliée. La cupidité ou, pour le dire de manière plus rigoureuse, l’irrépressible ambition d’un Troppmann guidé par d’« indéfinissables chimères » tient néanmoins une place essentielle dans la construction médiatique et psychologique du personnage, comme dans celui de Lacenaire, trente ans plus tôt9. Le fantasme d’enrichissement rapide est ainsi présenté comme un facteur privilégié d’explication du crime, permettant de dépasser la simple description du « monstre froid ».
9Même s’il connut quelques années plus tard les honneurs du Figaro, Sylvain Poirier n’a pas eu la fortune médiatique d’un Troppmann. Reconnu coupable de plusieurs vols et assassinats, ce modeste journalier d’Eure-et-Loir est guillotiné en 1874. Si elle ne résout pas complètement l’énigme, son exécution met fin à ce que la presse avait baptisé les « mystères de Limours, à huit lieues de Paris ». Autour de Limours comme à La Bazoche-Gouet où est finalement arrêté Poirier, des habitants ont été agressés (parfois tués) et volés. En exhumant le dossier, Jean-Claude Farcy montre que ces crimes offrent aux journalistes l’occasion de reprendre des poncifs et de pointer la légende noire des bandes organisées qui dévastaient les campagnes au début du xixe siècle : « On se croirait revenu au temps des chauffeurs. » Poirier a pourtant agi seul, et son profil relativement banal introduit une autre figure du crime, celle du repris de justice vivotant tant bien que mal dans le monde rural, entre activités salariées et petite délinquance. Inséré dans la société villageoise, même s’il y manie la violence et les menaces, l’homme fait partie de ces « terreurs de village » qui braconnent et qui volent sans attirer l’attention de la police et sans être dénoncés. En basculant dans la violence meurtrière et dans la criminalité crapuleuse, Poirier change évidemment de catégorie, mais son parcours permet de discerner d’autres figures du vol, bien moins présentes dans un imaginaire médiatique qui reste principalement citadin.
10Notons par ailleurs que Poirier peut être rattaché, dans une certaine mesure, aux innombrables auteurs de vols domestiques qui peuplent les bancs des cours d’assises au xixe siècle. Quand il tue et vole les « maîtres » (ainsi désigne-t-on les gros fermiers dans ces sociétés hiérarchisées), il peut incarner l’un des pires cauchemars d’une France bourgeoise pour laquelle les domestiques doivent faire preuve d’une irréprochable honnêteté sous peine de remettre en cause l’ordre social inégalitaire. Comme le maraudage, le vol simple ou le recel, le vol domestique reste toutefois trop insignifiant pour attirer les producteurs de récits et pour échapper à l’anonymat. La place plus importante qu’y tiennent les femmes lui donne peut-être une originalité qui intéresse les criminologues, mais ceux-ci se montrent plus intéressés par les phénomènes de kleptomanie, tout aussi féminins et autrement plus excitants10. De manière générale, il faut de toute façon bien admettre que les grandes figures du vol restent essentiellement des hommes, et surtout des hommes violents.
11Le dernier avatar de ces bandits de grand chemin émerge à Paris et à Marseille, dans l’entre-deux-guerres, sous le nom de « milieu ». Ce terme promis à une belle fortune médiatico-littéraire désigne un nouveau type de délinquance, structurée, professionnalisée et identifiée comme telle par les journalistes comme par les policiers eux-mêmes. En analysant les discours produits par ces deux témoins privilégiés, Laurence Montel montre que leurs grilles de lecture et leurs vocabulaires se rejoignent. Même si les articles publiés par Détective ne partagent pas les mêmes conclusions que le rapport d’enquête du contrôleur général de la police, les reporters et les autorités entendent prendre au sérieux ce nouveau phénomène criminel. Reste que la mise en scène du « milieu » prend place dans un cadre ancien et retrouve ponctuellement le légendaire traditionnel du bandit d’honneur tel qu’il a été véhiculé, avec d’importantes variations, dans la littérature ou dans la chanson populaire. Les figures criminelles s’entrecroisent et s’entremêlent dans un jeu de sédimentation et de citations qui montre combien les perceptions sociales du vol sont profondément façonnées par les imaginaires médiatiques.
Notes de bas de page
1 Dominique Kalifa, « Les mémoires de policiers au xixe siècle : l’émergence d’un genre ? », dans Dominique Kalifa, Crime et culture au xixe siècle, Paris, Perrin, 2005.
2 Louis Canler, Mémoires de Canler, ancien chef du service de sûreté, Jacques Brenner (éd.), Paris, Mercure de France (Le temps retrouvé), 1986, chapitre XXVII.
3 Pensons en particulier aux chroniqueurs judiciaires qui donnent forme aux faits divers et « inventent le drame judiciaire » ; Frédéric Chauvaud, La chair des prétoires. Histoire sensible de la cour d’assises, 1881-1932, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010, p. 59-98.
4 Louis Canler, Mémoires de Canler..., op. cit., p. 202.
5 Louis Chevalier, Classes laborieuses, classes dangereuses à Paris pendant la première moitié du xixe siècle, Paris, Plon, 1958.
6 Klaus-Peter Walter, « Crime et châtiment dans les romans de Ponson du Terrail », dans Ellen Constans, Jean-Claude Vareille (dir.), Crime et châtiment dans le roman populaire de langue française du xixe siècle, Limoges, Presses universitaires de Limoges, 1994, p. 309.
7 Carolus Brio, La fiancée du cambrioleur, comédie en un acte, Paris, Librairie théâtrale, 1908, p. 15.
8 Victime d’un banal vol de valise commis par un quasi-vagabond dans un petit hôtel parisien, le jeune Stefan Zweig s’amuse beaucoup en découvrant que la presse le décrit comme un « riche étranger » victime de l’« inouï raffinement » d’un cambrioleur professionnel ; Stefan Zweig, Le monde d’hier. Souvenirs d’un Européen, Paris, LGF, 1996 [1944], p. 184.
9 Anne-Emmanuelle Demartini, L’affaire Lacenaire, Paris, Aubier, 2001.
10 À côté de nombreuses publications savantes, citons l’ouvrage du docteur Antheaume, qui témoigne de la fascination populaire pour ce thème : Le roman d’une épidémie parisienne. La kleptomanie ?, Paris, Gaston Doin, 1925.
Auteurs
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Frédéric Chauvaud
Professeur d’histoire contemporaine à l’université de Poitiers, responsable de l’axe « Sociétés conflictuelles » du Criham (EA : 4270), est un spécialiste de l’histoire de la justice, de la violence et du corps. Il a publié une dizaine de livres et dirigé une vingtaine d’ouvrages.
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Arnaud-Dominique Houte
Maître de conférences en histoire contemporaine à Paris-Sorbonne et membre du CRH 19. Il a notamment publié Le métier de gendarme au xixe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010, et Louis-Napoléon Bonaparte et le coup d’État du 2 décembre 1851, Paris, Larousse, 2011.
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