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    Plan détaillé Texte intégral Normaliser la violence dans l’article de vol : la violence « offensive » du larronMontrer la violence dans l’article de vol : un détail d’une stratégie rhétorique complète Notes de bas de page Auteur

    Au voleur !

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    La lecture particulière de l’acte de vol par le journaliste

    L’exemple du traitement médiatique consacré au vol violent

    Geoffrey Fleuriaud

    p. 61-71

    Texte intégral Normaliser la violence dans l’article de vol : la violence « offensive » du larronMontrer la violence dans l’article de vol : un détail d’une stratégie rhétorique complète Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Au cours de la période contemporaine, le journaliste s’est constamment intéressé au voleur, la presse ayant fait de l’actualité des déprédations un « marronnier » inépuisable1. Pour comprendre la « popularité » médiatique du larron, l’une des premières explications semble être la commodité pour recueillir ce type d’information ; en effet, l’actualité du vol a toujours offert à la presse une matière constamment prête et utilisable, susceptible à tout moment de remplir ses colonnes2. De plus, la fréquence des exactions du larron n’a jamais été une circonstance suffisante pour atténuer chez le lecteur les sentiments déclenchés par la connaissance de ce type d’événement ; en effet, le voleur a beau agir régulièrement, le vol être une pratique humaine commune à toute société, la peur qui se dégage de cet acte, la haine que suscite son auteur n’en diminuent pas pour autant3. Ainsi, pour un média, évoquer le voleur offre plusieurs avantages conséquents ; cette information demeure, presque à coup sûr, capable de capter l’attention du lecteur, quotidiennement et sur une longue durée. Le journaliste semble d’ailleurs utiliser cette capacité d’attraction de l’article de vol, et ce en prenant le soin de faire de ce dernier une opportunité, pour produire un discours socialement utile ; l’analyse de la presse locale de l’entre-deux-guerres offre une éclatante confirmation de ce processus4. En effet, davantage qu’un exposé clinique de la geste criminelle, l’article consacré au vol était ici un discours porteur de valeurs destinées à être inculquées au lecteur.

    2Pour comprendre cette relation d’interaction entre un journaliste et son lecteur, et ce à partir d’un acte criminel, la présente contribution se propose ici de restreindre l’analyse à l’examen du traitement médiatique réservé à une technique particulière de déprédation, l’utilisation de la violence par le voleur. Ce choix peut apparaître à première vue assez paradoxal. En effet, le vol violent était largement minoritaire parmi l’ensemble des actes de vol publiés par la presse locale, en représentant moins de 10 % des affaires publiées5. Toutefois, le journaliste consacrait à ces vols violents des articles si longs et nombreux qu’ils pouvaient certainement apparaître bien plus familiers, pour le lecteur, que d’autres types de vol pourtant plus fréquemment commis6. De plus, en se concentrant sur le traitement médiatique consacré au vol violent, il est possible d’observer rapidement des mécanismes agissant ensuite constamment sur la description donnée dans la presse de l’ensemble des actes de vol, quel qu’en soit le mode opératoire.

    Normaliser la violence dans l’article de vol : la violence « offensive » du larron

    3En consacrant un long compte rendu au vol violent, le journaliste cherchait souvent à répondre à une question : pourquoi le voleur avait-il eu recours aux coups et autres brutalités contre la victime ? En effet, en constatant une agression ou un meurtre, qui avaient été suivis d’un vol, plusieurs sortes de violence pouvaient alors être reconnues. Par exemple, une « violence par frustration » transparaissait dans les coups portés après l’échec du vol, alors que l’espoir de s’enrichir était devenu nul et que la victime ne représentait plus de menace, à l’instar de cette affaire publiée en 1922 dans L’Avenir de la Vienne : « Le garçon boulanger lui tendit son portefeuille qui était vide. Déçus sans doute, les deux hommes se jetèrent sur lui et le rouèrent de coups7. » Cette première forme de violence restait néanmoins ici très largement minoritaire ; l’article de vol donnait plutôt à voir soit une violence que l’on peut qualifier d’« offensive », c’est-à-dire pour laquelle la menace et le coup étaient préalablement pensés comme le seul moyen de réussir le vol, soit à l’inverse une violence dite « défensive », le voleur ne faisant que répliquer à l’attaque de la victime une fois qu’il avait été découvert. Malgré un facteur déclenchant complètement différent, l’envie de commettre un acte de déprédation dans le cas d’une violence « offensive », d’être remarqué par la victime en ce qui concerne la violence « défensive », des objectifs opposés, s’enrichir dans le premier cas, s’enfuir dans le second, comprendre la fonction de la violence dans la technique de vol pouvait pourtant s’avérer être une question extrêmement délicate et sujette à interprétation ; ainsi, lorsque l’enquêteur retrouvait la victime morte chez elle, sans qu’aucun témoin n’ait assisté à la scène, déterminer les intentions du voleur devenait automatiquement une opération complexe. Du reste, il ne s’agit pas ici de restituer précisément comment le voleur de l’entre-deux-guerres concevait l’utilisation de la brutalité ; les informations apportées par la presse locale ne le permettent pas toujours8, certains processus d’instruction ne parvenant d’ailleurs jamais à répondre à cette question9. Il s’agit plutôt de montrer que, malgré l’ensemble des éléments dont il disposait, le journaliste privilégia essentiellement une seule fonction de la violence durant l’acte de déprédation, la « violence offensive », pensée et préparée en amont du vol.

    4L’étude de l’ensemble du discours produit dans l’article de vol violent permet de mieux comprendre comment le journaliste parvenait à certifier l’idée que le voleur n’employait uniquement qu’une « violence offensive », ce dernier relevant pour cela de nombreux indices. Ainsi, lorsque la victime était toujours vivante, elle pouvait directement lui rapporter les menaces que lui avait adressées le voleur ; si ce dernier pouvait l’intimider en affirmant qu’il allait la « jeter à la Vienne10 » ou « mettre le feu à [sa] maison11 », dans la très grande majorité des cas, ce fut la mort qui lui fut prédit si elle refusait de donner ses biens, et ce grâce à des expressions telles que « Donne-moi ton argent ou je te tue !12 », « La bourse ou la vie13 », le voleur employant d’ailleurs fréquemment à cette occasion un langage argotique, s’exclamant « La caisse ou la vie14 », « Ta galette ou la vie15 ! », « Ton pognon ou la mort16 ! » ou « [Je vais te] faire la croix des vaches17 ». Même si cette menace ne fut ensuite que très rarement mise à exécution, elle donnait l’image d’un homme prêt à tout et parlant la langue des criminels, l’agresseur disposant ainsi des canons nécessaires pour alimenter l’angoisse de la population. Ce relevé des menaces proférées par l’agresseur démontrait donc bien ici la mise en place d’un scénario particulier au sein duquel le recours à la violence, qu’elle soit verbale ou qu’elle se concrétise ensuite par des coups, était indispensable à la réussite du vol18. Cependant, à côté de ce type de preuve incontestable, le journaliste fut souvent dans l’obligation de mener une étude plus fine des comportements du voleur pour étayer son hypothèse d’une « violence offensive », et ce notamment lorsque la victime était morte, celle-ci ne pouvant bien sûr plus apporter aucune précision sur le vol commis. Par exemple, le journaliste témoignait alors des préparatifs qui avaient précédé la réalisation du vol. En effet, en affirmant que le voleur avait prévu une blouse afin d’éviter les possibles éclaboussures de sang19, qu’il avait acheté une arme à feu20, ou qu’il en avait fabriqué une par destination21, le journaliste replaçait la résolution de l’action violente dans le passé et, par conséquent, montrait que celle-ci faisait partie d’une stratégie décidée en amont de la réalisation du larcin22.

    5Au sein du champ médiatique, la conviction du lecteur passait également par l’exposition de l’attitude de la victime, et tout particulièrement des derniers instants précédant l’acte violent23. Ainsi, en 1935, le journaliste rapporta, au style direct, les derniers échanges verbaux entre une victime et ses assassins : « Impuissante, terrorisée, Mme Meunier a assisté au meurtre sauvage de son mari. Elle supplie : "Grâce Titine, grâce !" Mais elle est condamnée, elle aussi. Il faut qu’elle meure. Titine sort un couteau dont elle avait eu soin de se munir et le tend à Chollet, qui frappa la pauvre femme dans la région du cœur24. » L’origine de cette scène, décrite de façon si minutieuse, demeure toutefois objet de suspicion : en effet, dans cette affaire, les victimes étaient déjà décédées quand elles avaient été découvertes, aucun témoin n’avait assisté au meurtre, tandis que les accusés avaient constamment nié leur implication dans le meurtre ; pour obtenir un témoignage si précis, le journaliste avait obligatoirement imaginé en partie ce dialogue, qui donnait plus de crédit à son hypothèse. De fait, même si la véracité de ce type de détail était difficile à établir, la presse n’hésitait pas à montrer à son lecteur une victime en train de « suppli[er]25 » son agresseur, faisant des demandes de « grâce à ses bourreaux26 », qui étaient directement suivies des brutalités du larron. Le journaliste témoignait ici d’une violence en surplus, face à une victime qui n’opposait plus aucune résistance et ne représentait plus aucun danger. Ce genre de scène était d’ailleurs également relevé par le magistrat ; ainsi, en 1936, le président de la cour d’assises de Poitiers demanda à l’accusé qu’il répète ce que lui avait dit la victime avant de mourir, une déposition que le journaliste reprit ensuite en longueur dans la chronique judiciaire qu’il consacra à cette audience :

    « Mlle Giraud, m’a-t-il dit, ayez pitié de moi. Je ne suis pas riche et j’ai de la famille à élever. » Cette déclaration, faite avec un calme qui dénote une insensibilité monstrueuse, soulève alors les exclamations indignées de l’auditoire. Le président reprend les phrases et, détachant chaque syllabe, les répète. Un temps d’arrêt. Puis d’une voix sourde : « Tout commentaire, quel qu’il soit, affaiblirait la portée de ce dernier appel à la pitié »27.

    6Ce genre de détail confortait en outre ici la représentation type de la victime, soumise à la miséricorde du voleur et subissant ensuite son destin tragique28.

    7En examinant l’ensemble du déroulement d’un vol, et ce de ses premiers préparatifs jusqu’à son exécution finale, le journaliste parvint à récolter une multitude d’indices tendant à prouver que le voleur n’agissait uniquement qu’en employant une violence « offensive » ; le scénario d’une violence « défensive » ne fut en revanche défendu que par un seul acteur, le voleur, à l’instar de la déclaration de cet assassin en 1926 : « À des questions précises du président, il répond : "Je n’ai pas voulu la tuer. Si j’avais eu l’intention de la tuer, j’aurais pu me munir d’armes plus appropriées. Je n’avais pris le fouet que pour faire des moulinets et protéger ma retraite au cas où j’aurais été attaqué”29. » Si, après avoir écouté la version du criminel, le journaliste modifia à quelques reprises le scénario qu’il avait préalablement présenté du larcin, de manière générale il reçut peu favorablement ce type de propos ; dans la presse locale de l’entre-deux-guerres, la parole du voleur demeurait toujours suspecte de quelque mensonge et dissimulation : « [Le criminel] a, au début, esquissé l’excuse de la légitime défense et prétendu que Mlle Monnet avait essayé de le frapper avec les ciseaux qu’elle avait sortis de son sac à main. Il n’a pas tardé devant l’évidence des faits à renoncer à ce système30. » Pourtant, grâce à une étude des conditions du vol, le journaliste aurait pu de lui-même trouver un argument tendant à prouver la nature « défensive » des brutalités. L’origine des armes utilisées apparaît par exemple comme un indice significatif ; en effet, dans de nombreux cas, notamment lorsque la victime avait été tuée, l’agresseur s’était pour cela servi d’un objet trouvé sur place, tels une « pierre31 », une « manivelle32 », une « hachette33 », un « Zanzibar34 » ou bien encore un « pieu de vigne35 ». Cette place laissée au hasard pouvait être interprétée comme la preuve de la dimension impulsive de l’attaque commise ; toutefois, là encore, seul le voleur évoqua ce raisonnement. De même, pour l’agression, l’utilisation relativement rare de masque, afin de se cacher le visage, demeurait également un signe possible du caractère spontané et irréfléchi de cette violence. Si le journaliste constata ce type d’élément, il ne s’en servit jamais pour construire l’hypothèse d’une possible « violence défensive », faisant définitivement de cet argument l’expression unique du mensonge du voleur.

    8Au moment de présenter un vol violent, en cachant certaines informations et en en commentant d’autres, le journaliste était parvenu à normaliser totalement chez son lecteur le jugement qu’il portait sur les exactions commises par le voleur. Chaque agression ou meurtre ne pouvait être que la conséquence d’une intention préalable et consciente du larron ; bien avant de commencer l’exécution de son larcin, il devenait évident que le voleur avait choisi, au surplus du dommage matériel infligé à sa victime, de la faire également souffrir physiquement. Loin d’être anecdotique, le choix de privilégier l’hypothèse de violence « offensive » s’avère au contraire révélateur de nombreux processus, régissant la description de l’ensemble des actes de vol publiés par la presse locale de cette époque.

    Montrer la violence dans l’article de vol : un détail d’une stratégie rhétorique complète

    9L’analyse du traitement médiatique consacré au vol violent demeure un témoignage pertinent d’un processus de récupération de la geste criminelle, constamment mis en œuvre par le journaliste. En effet, l’étude de l’ensemble des actes de déprédation démontre que le voleur pensait quasi exclusivement sa technique criminelle en dehors du recours à la menace ou au coup ; la violence faisait du bruit, avertissait le témoin, induisait le risque de subir soi-même une correction, d’être arrêté plus facilement et d’être condamné ensuite plus lourdement, en définitive tout ce que le voleur redoutait. Ce paramètre était ainsi le moteur principal à partir duquel s’était développée l’ingéniosité du larron commettant une « soustraction rusée », tel le vol à l’esbroufe réalisé par le pickpocket, ce dernier cherchant ainsi à opérer en évitant tout risque potentiel. Dans les mentalités courantes, le recours à la violence n’était d’ailleurs pas naturellement associé à la technique du vol ; le voleur était davantage pensé comme celui qui agissait par discrétion, sans que la victime ait eu le temps de s’apercevoir de son passage. Pour preuve, dans la presse, il n’y avait pas de « professionnel » du vol violent, comme pouvait être qualifié par exemple le cambrioleur. Autre indice, face à certains actes violents, le journaliste fut parfois obligé de préciser à son lecteur qu’il s’agissait bien d’un vol, en vertu de la qualification judiciaire retenue pour définir l’atteinte aux biens, précisant par exemple après un larcin opéré grâce à des menaces que « cette façon de se faire donner de l’argent – sous la pression et la menace – [était] assimilée par la loi à un vol36 ». Enfin, il apparaît également que, pour accroître le portrait défavorable de l’agresseur, le journaliste n’hésitait pas justement à évoquer la représentation courante du vol sans violence, preuve que le voleur avait commis un geste d’autant plus détestable qu’il était inutile : « Mais pourquoi assassiner – surtout dans les circonstances qu’on verra – alors qu’il était si facile de voler en l’absence du propriétaire du logis qui passait ses journées à travailler dans ses champs37. » Ainsi, alors que la violence semblait complètement étrangère à la technique du vol, le journaliste ne fit pourtant jamais de la réaction belliqueuse excessive de la victime la cause possible de sa lutte avec le voleur. De fait, dans la presse, la violence n’appartenait plus au voleur, elle était étroitement placée sous le regard et le contrôle de la victime, du journaliste et du lecteur ; la violence était donc pleinement « symbolique » dans le discours criminel en tant « qu’elle opère dans l’ordre des représentations38 ». Ce processus de dépossession de la geste criminelle intervenait d’ailleurs ensuite pour chaque type de vol. Ainsi, pour le cambrioleur, le journaliste surexposait l’ensemble des gestes complexes qu’il était parfois amené à pratiquer, évitant à l’inverse d’évoquer le caractère rudimentaire de certaines techniques permettant également de s’emparer des biens contenus dans une demeure ; de la sorte, le journaliste avait réussi à construire la figure du « professionnel », qui apparaissait excessivement dangereux, alors que, selon la focale particulière de l’actualité criminelle locale, l’idée d’un voleur inexpérimenté profitant d’une occasion favorable était certainement plus proche de la réalité. Ce type de contradiction demeure ici le témoignage le plus pertinent de la volonté de la presse locale de produire du discours à partir de son examen d’un acte criminel.

    10Ce désir manifeste de faire de l’article criminel le promoteur d’un certain discours souligne le deuxième processus observé ici ; en effet, le choix de promouvoir la violence « offensive » permet de lire aussi quelle était la position du chroniqueur par rapport au débat judiciaire. En effet, s’interroger et déterminer les motivations de l’usage de la violence demeuraient une question centrale posée durant l’instruction, puis au cours du procès, afin de déterminer la sanction à appliquer au voleur. En tenant à faire préciser ce point, le juge et les jurés tentaient de déterminer si l’agresseur avait agi avec préméditation, une circonstance aggravante essentielle de l’économie punitive du système judiciaire français ; la violence « offensive » inscrivait la pensée criminelle sur un temps long, la violence « défensive » la réduisait à une perte de conscience momentanée. De fait, au cours des débats, l’opposition entre la défense et l’accusation était toujours fondée sur le même clivage39 ; alors que l’avocat de la défense et l’accusé expliquaient l’ensemble des raisons qui avaient pu pousser ce dernier vers cette solution ultime, le ministère public notait constamment les indices qui validaient la thèse d’une violence longuement préparée. L’examen des décisions judiciaires prononcées, mais surtout des commentaires du juge durant le procès prouve qu’en général l’opinion du magistrat allait plutôt vers la version de l’accusation. La démonstration dans la presse locale de la thèse de la « violence offensive » peut donc de même être entendue comme un témoignage de soutien en faveur de l’accusation. Ici, le chroniqueur confortait un point de vue qu’il émettait quasi systématiquement, puisque, durant toute l’entre-deux-guerres, il prit toujours parti pour la thèse de l’accusation contre celle de la défense.

    11Ce soutien offert à l’accusation témoigne enfin d’une dernière règle médiatique, également décisive dans la présentation donnée du fait criminel au sein de la presse locale. La promotion de la violence « offensive » renvoie ici à l’influence des stéréotypes construits autour de chacun des protagonistes de l’affaire de vol, au moment de reconstituer médiatiquement un fait criminel. En effet, même lorsque la victime était morte, elle continuait de conserver un rôle essentiel d’ordonnatrice de l’exposition de la violence ; le journaliste ne respectait plus sa parole, éteinte à jamais, mais les représentations qui étaient tenues d’elle : pour s’incarner pleinement dans la presse, la victime devait se faire agresser, sans réagir au malheur qui la frappait. La violence « défensive » interrogeait justement sa réaction, d’où son irrégularité dans le champ médiatique. À l’inverse, le voleur était un agresseur, un assaillant, il était le sujet et l’acteur uniques des perturbations causées ; de fait, il ne pouvait dans le même temps avoir malencontreusement subi une riposte trop sévère de la part de la victime. L’exposition de la technique employée par le voleur n’avait donc pas une seule fonction figurative, destinée à apporter au lecteur des détails, plus ou moins précis, afin qu’il se représente mieux une scène à laquelle il n’avait pas assisté ; elle était souvent porteuse d’un sens plus profond. En l’occurrence, l’attitude attentiste de la victime prenait la même valeur que la présentation donnée de sa vie quotidienne : la victime était toujours mesurée, calme, sachant rester à sa place, le chroniqueur invitant constamment son lecteur à adopter ce style de vie en faisant de la victime un modèle à suivre ; à l’inverse, le caractère actif du voleur s’intégrait dans une description générale d’un homme individualiste et profiteur, prêt à tout pour assouvir les envies les plus superficielles de son corps, le journaliste montrant ainsi à son lecteur que, s’il motivait uniquement son comportement par la seule volonté de jouir des « plaisirs de la vie », il était tout autant haïssable que le voleur. Au sein de l’article criminel, le journaliste se servait d’innombrables indices pour construire un univers de représentation complet autour de chaque protagoniste présenté ; cette quantité de normes et de valeurs ainsi transmises, cette véritable idéologie quotidiennement inculquée devaient ensuite agir sur l’ensemble du comportement de son lecteur.

    12Le vol violent ne représente qu’une part infime des actes de déprédation publiés dans la presse de la Vienne de l’entre-deux-guerres ; détail du paysage criminel de cette époque, l’analyse du traitement médiatique qui lui était consacré ne s’en révèle pas moins intéressante, puisqu’il concentrait sur lui des stratégies rhétoriques, des techniques discursives, décisives de la représentation donnée de l’ensemble des actes de vol. L’analyse de l’exposition de la violence du voleur, au sein de la « chronique locale » du journal de l’Ouest et de L’Avenir de la Vienne, permet alors pleinement de s’approcher d’un processus de normalisation de l’acte criminel, constamment opérant dans cet espace médiatique particulier. Ainsi, il apparaît que la violence, telle qu’elle était montrée ici, était toujours identique : le voleur faisait toujours preuve d’une violence illégitime, uniquement destinée à dépouiller sa victime. Le voleur était de fait complètement dépossédé d’une violence « légitime », cette idée étant d’ailleurs confortée par les commentaires du chroniqueur, rapportant cette fois la violence de la victime à l’encontre du larron : en effet, lorsqu’il subissait des coups et autres brutalités, le journaliste ne montrait jamais la nature de sa blessure, un détail susceptible de susciter une forme d’empathie du lectorat, de même que la violence n’était plus jamais excessive et ne faisait que répondre à une agression déjà subie. La presse locale confortait donc deux idées ici : la première, que le voleur était nécessairement un individu dangereux et inhumain, qui ne respectait jamais la vie de ses contemporains, la seconde, que toutes les solutions, y compris celles qui étaient définitives, étaient nécessaire et justes pour l’empêcher d’agir. Ainsi, en publiant un acte de vol, la presse pouvait certes témoigner des comportements humains les plus sauvages et les plus barbares, donner à voir les penchants les plus horribles de la nature humaine, informer des pratiques les plus déviantes et séditieuses ; toutefois, l’acte criminel était alors étroitement reformulé, de sorte que son résumé réponde parfaitement aux normes et aux valeurs de cette société.

    Notes de bas de page

    1 Pour une analyse du traitement médiatique de la délinquance et de la criminalité dans la presse contemporaine française, on peut notamment renvoyer aux différents travaux de Dominique Kalifa, Anne-Claude Ambroise-Rendu ainsi qu’à ceux de Marine M’Sili.

    2 À titre d’exemple, dans une étude contemporaine sur la criminalité d’entre-deux-guerres, le vol était considéré comme l’infraction la plus représentée devant les tribunaux correctionnels, puisque, de 1927 à 1931, 31 % de tous les inculpés avaient comparu pour vol. Voir Olivier Kircheimer, « Remarques sur la statistique criminelle de la France d’après guerre », Revue de science criminelle et de droit pénal comparé, tome 1, 1936, p. 363-396.

    3 Jean-Claude Farcy a d’ailleurs insisté sur la faculté particulière de l’acte de vol à susciter la crainte parmi la population : « On sait qu’aujourd’hui encore, c’est cette petite délinquance, associée aux incivilités, qui est souvent à l’origine du sentiment d’insécurité des populations », Jean-Claude Farcy, L’Histoire de la justice française de la Révolution à nos jours, Paris, PUF, 2001.

    4 Cette communication est tirée d’un travail de thèse, soutenue en décembre 2011 à l’université de Poitiers ; le corpus de cette étude fut uniquement constitué de la « chronique locale » de deux journaux de la presse quotidienne régionale de la Vienne de l’entre-deux-guerres, le Journal de l’Ouest et L’Avenir de la Vienne ; Geoffrey Fleuriaud, Le vol au village, le traitement médiatique d’une délinquance ordinaire 1918-1940, université de Poitiers, 2011.

    5 Toutes ces statistiques ont été compilées dans le travail de thèse précédemment cité.

    6 Michelle Perrot a mis en lumière un processus de corrélation entre la pacification des mœurs au cours de l’époque contemporaine et l’invasion de la violence dans l’espace médiatique, vécue alors comme une « échappatoire » dans laquelle la brutalité de l’humain pouvait ressurgir. Michelle Perrot, « Le fait-divers : quelle histoire ? », Digraphe, 50, décembre 1989, p. 107-118.

    7 L’A venir de la Vienne, 19 avril 1922.

    8 On peut citer ici l’exemple d’une tentative de meurtre commise sur une femme seule, relayée par le Journal de l’Ouest du 13 novembre 1920 : « La victime a subi un commencement de strangulation et a été jetée dans la cheminée. Le vol semble avoir été le mobile du crime, le meurtrier est inconnu. » Cette agression fut traitée dans un article de seulement huit lignes qui ne permet pas de saisir le contexte dans lequel les brutalités furent exercées.

    9 On peut citer ici l’exemple d’une des affaires les plus célèbres de la Vienne de l’époque, l’assassinat du l’huissier Rivière, en 1935, par un cultivateur et sa sœur. Alors que la presse fit des coupables deux brutes qui rouèrent de coups l’huissier afin de s’approprier son porte-monnaie, les accusés ne cessèrent de plaider qu’ils n’avaient fait que réagir aux premiers coups portés par le notaire, ces derniers bénéficiant d’ailleurs du soutien d’une partie de la population, qui organisa une pétition en leur faveur ; malgré l’enquête puis les débats qui s’étaient tenus devant la cour d’assises, il demeura impossible de connaître les conditions précises de ce drame.

    10 Journal de l’Ouest, 12 mars 1935 : « Il le menaça de le jeter à la Vienne s’il n’obéissait pas. »

    11 Journal de l’Ouest, 5 octobre 1925 : « M.D... Victor, demeurant rue de Colombiers, arrêté vendredi par le sieur B..., manœuvre qu’il avait employé, a été tellement menacé par celui-ci, qu’il a dû lui remettre une petite somme d’argent qu’il ne lui devait pas. B... parlait tout bonnement de lui faire son affaire et de mettre le feu à la maison. »

    12 Journal de l’Ouest, 6 novembre 1932 : « Habilement interrogé, il finit par avouer son forfait et déclara qu’il avait attaqué la victime, la sachant posséder des économies, et l’avait abattue de deux violents coups de feu, mais cela après avoir dit : "Donne moi ton argent ou je te tue !". »

    13 Journal de l’Ouest, 26 novembre 1930 : « Agression. Hier soir à 19 h 40, M. Pierre Bonnet, 49 ans, de La Chapelle-Montreuil était attaqué près de la Grande Vallée dans la commune de Vouneuil-sous-Biard par un individu qui se précipita en lui disant : "Haut les mains. La bourse ou la vie”. »

    14 Journal de l’Ouest, 20 juin 1920 : « Les nommés Arnault Clerc et Fouquet, ce dernier soldat au 66e régiment d’infanterie, venaient de se faire servir du vin dans l’épicerie débit de boisson tenu par les époux Chevalier [...] lorsque brusquement Fouquet braqua un revolver dans la direction de la dame Chevalier en proférant ces mots d’un ton menaçant : "La caisse et ne faites pas un pas.” Aux cris de sa femme effrayée, qui appelait au secours, le sieur Chevalier apparut et le soldat Fouquet dirigea son arme vers le mari, répéta : "La caisse ou la vie”. »

    15 Journal de l’Ouest, 25 octobre 1930 : « Deux motocyclistes [...] lui braquèrent un revolver vers la figure en prononçant : "Ta galette ou la vie !" »

    16 Journal de l’Ouest, 25 février 1920 : « Et braquant un revolver sous le nez de M. Ranger. – "Ton pognon ou la mort !” Effrayé, Ranger sauta précipitamment hors de sa voiture. À ce moment, deux ou trois coups de revolver furent tirés sur lui mais sans l’atteindre. »

    17 L’Avenir de la Vienne, 13 mai 1920 : « M. le président interroge les deux prévenus. Dalibor nie tout ; Prokop prend la paternité de quelques simples “gifles" seulement. Dalibor avait un rasoir sur lui, et il avait menacé la fille Hélène de lui faire la “croix des vaches”. »

    18 On peut citer ici une autre technique criminelle, pour laquelle la violence était également obligatoire à la réussite du vol ; il s’agissait alors de placer un « accidenté volontaire » sur une route, forçant ainsi un automobiliste à s’arrêter, puis à dépouiller ce dernier. Un exemple : « Mardi soir, M.B..., épicier à Loudun, se rendait de sa tournée quotidienne, à la tombée de la nuit, aux environs de Sammarçolles, lorsqu’il vit un homme se laisser choir à quelques mètres devant les roues de sa voiture. Un coup de frein énergique lui permit de ne pas heurter l’individu. Descendant alors de voiture, il reconnut un nommé D... condamné récemment pour effraction au presbytère de Sammarçolles. Il devina aussitôt le motif de la chute volontaire de D... et donna à ce dernier la correction qu’il méritait puis prévint la gendarmerie. Automobilistes, prenez garde aux accidentés volontaires. » L’Avenir de la Vienne, 28 décembre 1930.

    19 Un exemple : « Ils s’étaient déshabillés complètement afin de n’avoir pas de taches de sang sur leurs vêtements et avaient endossé des sacs de superphosphates retrouvés sous le hangar. » L’Avenir de la Vienne, 21 août 1937.

    20 Un exemple : « Pour cela, déclara Lambolley, qui paraît avoir un certain ascendant sur Maury, il nous faudrait un revolver. Maury se chargea de se procurer l’argent nécessaire à cet achat. Il déclara à sa grand’mère qu’il désirait contracter un engagement au Maroc et réussit à obtenir d’elle un billet de 100 francs qu’il remit à Lambolley. Le lendemain, le dimanche 8, celui-ci se rendait à bicyclette à Uzerche et achetait avec un revolver, une boîte de vingt cartouches. Le lundi 9, les détails de l’agression étaient définitivement arrêtés. » Journal de l’Ouest, 13 janvier 1933.

    21 Un exemple : « Gagna reconnut alors que c’était lui qui, deux jours auparavant, préméditant le coup, avait scié cette arme en deux tronçons pour en faire une massue avec le gros bout. » L’Avenir de la Vienne, 5 août 1926.

    22 Selon la même logique, lors d’une arrestation en flagrant délit, la possession d’une arme était automatiquement comprise comme un signe probant de la détermination belliqueuse du voleur. Quelques exemples, dans le Journal de l’Ouest, 18 juillet 1935 : « On pouvait supposer, d’après le récit fait par Jean Hulin, qu’il n’était venu que pour cambrioler ; mais un fait lourd de conséquence a été relevé contre lui. Dans la poche de la veste laissée par lui dans la vigne se trouvait l’étui du rasoir tandis que cet instrument était dans la poche de son pantalon ; il avait donc bien pris le rasoir comme une arme, bien décidé à s’en servir. » Dans L’Avenir de la Vienne, 11 janvier 1921 : « Sur les deux malfaiteurs, on a retrouvé les revolvers de gros calibre. Chacun d’eux portait plus de cinquante cartouches et leur attitude lors de leur arrestation prouve qu’ils avaient la ferme intention de faire usage de leurs armes. »

    23 De même, pour la victime qui n’était pas décédée, cette dernière pouvait directement attester de l’intention uniquement agressive du voleur, et ce notamment lors de sa déposition durant le procès. Un exemple : « "Je regrette, madame, le mal que je vous ai fait, mais je n’avais pas l’intention de vous tuer, je vous le jure.” Mlle Rageon qui la trouve un peu forte, lui répond agressive : “Vous vouliez pas me tuer ! Ça c’est trop fort ! C’est parce que vous avez pas pu ! », Journal de l’Ouest, 15 novembre 1926, et L’Avenir de la Vienne, 16 novembre 1926.

    24 L’Avenir de la Vienne, 23 juillet 1935.

    25 L’Avenir de la Vienne, 21 février 1918 : « Elle le supplia de lui laisser la vie sauve, lui offrant ses clefs dont il s’empara et lui disant de prendre son argent si tel est son désir. Il s’acharna sur elle la frappant à coups de bouteille et lui faisant à la tête de nombreuses blessures, elle s’évanouit sous la violence des coups et des blessures et fut retrouvée à 4 heures par des clients. »

    26 L’Avenir de la Vienne, 30 mars 1923 : « Alors que le témoin gênant, le jeune domestique, demandait grâce à ses bourreaux, leur offrant de l’argent en échange de sa vie, il fut impitoyablement tué et jeté à l’eau. »

    27 Journal de l’Ouest, 11 février 1936.

    28 On peut également citer ici l’affaire Legroux, du nom d’un voleur, violeur et assassin, au cours de laquelle le journaliste revint à plusieurs reprises, que ce soit durant le processus d’instruction ou au procès, sur le dernier regard porté par la jeune fille à l’assassin : « D. – "Elle était forte cette jeune fille, combien de temps a-t-elle duré cette lutte ?" R. – "Un quart d’heure." D. – "Que s’est-il passé alors." R. – "Elle a relevé la tête et m’a regardé !" D. – "Que voulait dire ce regard ?" R. – "Bien des choses !" D. – "Mais encore ?" R. – "Il voulait dire que j’avais eu tort, c’était un regard désespéré". » Voir Journal de l’Ouest, 8 mai 1923. Benoît Garnot a remarqué que cette promotion de la passivité de la victime était une caractéristique constante du discours médiatique : « Dans les faits-divers rapportés par la presse populaire de la fin du xixe siècle et du siècle suivant, les victimes sont décrites comme passives et innocentes, avec une attention particulière pour les vieilles dames sans défense, les jeunes filles naïves et les enfants candides. La victime type est toujours surprise par l’agression, alors qu’elle était occupée à une activité tout à fait innocente ; chaque partie insiste aussi, le cas échéant, sur la dangerosité des coups qu’elle a reçus de l’autre, si possible à la tête, et sur la grande quantité de sang qui a coulé. » Voir Benoît Garnot, Histoire de la justice. France, xvie-xxie siècle, Paris, Gallimard, 2009.

    29 L’Avenir de la Vienne, 16 novembre 1926.

    30 L’Avenir de la Vienne, 1er mars 1923.

    31 L’Avenir de la Vienne, 12 février 1930 : « Arrivés à un chemin désert, Fradet, après avoir ramassé une pierre, en asséna un coup très violent sur la tête de son compagnon, qui, sous le choc, tomba à terre, étourdi. Aussitôt l’agresseur en profita pour fouiller sa victime et lui soustraire son porte-monnaie ».

    32 Journal de l’Ouest, 9 novembre 1937 : « À ce moment, un individu, le sieur Decunka Domingo, [...] se détacha du groupe où il se trouvait également et montant sur le marchepied du camion donna un coup de poing à Magnoloux. Celui-ci descendit mais, avant qu’il n’ait pu faire le moindre geste, Decunka, s’emparant de la manivelle du camion, lui en asséna un coup formidable sur la tête. Magnoloux s’écrasa sans un cri, en vomissant du sang. »

    33 Journal de l’Ouest, 5 décembre 1930 : « L’assassin se serait servi d’une hachette pour accomplir son abominable forfait. »

    34 L’Avenir de la Vienne, 21 février 1918 : « L’inculpé a dû aller chercher le Zanzibar pour l’en frapper. »

    35 L’Avenir de la Vienne, 24 juin 1936 : « Au cours du repas, il alla dans une autre pièce, prit un pieu de vigne pointu et lourd qu’il avait remarqué dans un coin, et lui asséna un coup de pieu sur la tête. »

    36 L’Avenir de la Vienne, 20 juin 1919.

    37 Journal de l’Ouest, 17 avril 1923. Du reste, même si cette construction rhétorique fut peu utilisée par la presse locale, la dissociation entre l’utilisation de la violence et l’acte de déprédation permettait aussi d’accroître la critique contre le voleur, puisque celui-ci ne commettait plus seulement un acte délinquant mais deux. Un exemple : « Il a volé une somme de plus de 100 francs à la fille Gautier et non content de cela, il l’a battue. » L’Avenir de la Vienne, 14 janvier 1922.

    38 Philippe Braud, « Violence symbolique et mal-être identitaire », Raisons politiques, n° 9, 2003, p. 33-47 : « On la nommera en recourant au concept de violence symbolique pour signifier, précisément, qu’elle opère dans l’ordre des représentations. »

    39 Un exemple : « Et pas seulement d’un couteau, Martinière prend également le soin d’emporter une paire de gants pour ne pas laisser d’empreinte. Il emporte aussi une bougie et un large mouchoir à carreaux pour se masquer le visage. Minutieux préparatifs dont il reste à savoir s’ils constituaient la préméditation. Oui, dira le ministère public. Non, prétendra la défense. » Journal de l’Ouest, 28 juillet 1931.

    Auteur

    • Geoffrey Fleuriaud

      Ancien chercheur invité à la Bibliothèque nationale de France, est docteur en histoire contemporaine (Criham, et plus particulièrement dans l’équipe « Société conflictuelles »). Il est spécialisé dans l’étude du traitement médiatique du fait criminel contemporain, à partir de deux sources, la presse quotidienne régionale et les mémoires judiciaires. Il a publié sa thèse sous le titre L’éducation par le crime. La presse et les faits divers dans l’entre-deux-guerres, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2013.

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    1 Pour une analyse du traitement médiatique de la délinquance et de la criminalité dans la presse contemporaine française, on peut notamment renvoyer aux différents travaux de Dominique Kalifa, Anne-Claude Ambroise-Rendu ainsi qu’à ceux de Marine M’Sili.

    2 À titre d’exemple, dans une étude contemporaine sur la criminalité d’entre-deux-guerres, le vol était considéré comme l’infraction la plus représentée devant les tribunaux correctionnels, puisque, de 1927 à 1931, 31 % de tous les inculpés avaient comparu pour vol. Voir Olivier Kircheimer, « Remarques sur la statistique criminelle de la France d’après guerre », Revue de science criminelle et de droit pénal comparé, tome 1, 1936, p. 363-396.

    3 Jean-Claude Farcy a d’ailleurs insisté sur la faculté particulière de l’acte de vol à susciter la crainte parmi la population : « On sait qu’aujourd’hui encore, c’est cette petite délinquance, associée aux incivilités, qui est souvent à l’origine du sentiment d’insécurité des populations », Jean-Claude Farcy, L’Histoire de la justice française de la Révolution à nos jours, Paris, PUF, 2001.

    4 Cette communication est tirée d’un travail de thèse, soutenue en décembre 2011 à l’université de Poitiers ; le corpus de cette étude fut uniquement constitué de la « chronique locale » de deux journaux de la presse quotidienne régionale de la Vienne de l’entre-deux-guerres, le Journal de l’Ouest et L’Avenir de la Vienne ; Geoffrey Fleuriaud, Le vol au village, le traitement médiatique d’une délinquance ordinaire 1918-1940, université de Poitiers, 2011.

    5 Toutes ces statistiques ont été compilées dans le travail de thèse précédemment cité.

    6 Michelle Perrot a mis en lumière un processus de corrélation entre la pacification des mœurs au cours de l’époque contemporaine et l’invasion de la violence dans l’espace médiatique, vécue alors comme une « échappatoire » dans laquelle la brutalité de l’humain pouvait ressurgir. Michelle Perrot, « Le fait-divers : quelle histoire ? », Digraphe, 50, décembre 1989, p. 107-118.

    7 L’A venir de la Vienne, 19 avril 1922.

    8 On peut citer ici l’exemple d’une tentative de meurtre commise sur une femme seule, relayée par le Journal de l’Ouest du 13 novembre 1920 : « La victime a subi un commencement de strangulation et a été jetée dans la cheminée. Le vol semble avoir été le mobile du crime, le meurtrier est inconnu. » Cette agression fut traitée dans un article de seulement huit lignes qui ne permet pas de saisir le contexte dans lequel les brutalités furent exercées.

    9 On peut citer ici l’exemple d’une des affaires les plus célèbres de la Vienne de l’époque, l’assassinat du l’huissier Rivière, en 1935, par un cultivateur et sa sœur. Alors que la presse fit des coupables deux brutes qui rouèrent de coups l’huissier afin de s’approprier son porte-monnaie, les accusés ne cessèrent de plaider qu’ils n’avaient fait que réagir aux premiers coups portés par le notaire, ces derniers bénéficiant d’ailleurs du soutien d’une partie de la population, qui organisa une pétition en leur faveur ; malgré l’enquête puis les débats qui s’étaient tenus devant la cour d’assises, il demeura impossible de connaître les conditions précises de ce drame.

    10 Journal de l’Ouest, 12 mars 1935 : « Il le menaça de le jeter à la Vienne s’il n’obéissait pas. »

    11 Journal de l’Ouest, 5 octobre 1925 : « M.D... Victor, demeurant rue de Colombiers, arrêté vendredi par le sieur B..., manœuvre qu’il avait employé, a été tellement menacé par celui-ci, qu’il a dû lui remettre une petite somme d’argent qu’il ne lui devait pas. B... parlait tout bonnement de lui faire son affaire et de mettre le feu à la maison. »

    12 Journal de l’Ouest, 6 novembre 1932 : « Habilement interrogé, il finit par avouer son forfait et déclara qu’il avait attaqué la victime, la sachant posséder des économies, et l’avait abattue de deux violents coups de feu, mais cela après avoir dit : "Donne moi ton argent ou je te tue !". »

    13 Journal de l’Ouest, 26 novembre 1930 : « Agression. Hier soir à 19 h 40, M. Pierre Bonnet, 49 ans, de La Chapelle-Montreuil était attaqué près de la Grande Vallée dans la commune de Vouneuil-sous-Biard par un individu qui se précipita en lui disant : "Haut les mains. La bourse ou la vie”. »

    14 Journal de l’Ouest, 20 juin 1920 : « Les nommés Arnault Clerc et Fouquet, ce dernier soldat au 66e régiment d’infanterie, venaient de se faire servir du vin dans l’épicerie débit de boisson tenu par les époux Chevalier [...] lorsque brusquement Fouquet braqua un revolver dans la direction de la dame Chevalier en proférant ces mots d’un ton menaçant : "La caisse et ne faites pas un pas.” Aux cris de sa femme effrayée, qui appelait au secours, le sieur Chevalier apparut et le soldat Fouquet dirigea son arme vers le mari, répéta : "La caisse ou la vie”. »

    15 Journal de l’Ouest, 25 octobre 1930 : « Deux motocyclistes [...] lui braquèrent un revolver vers la figure en prononçant : "Ta galette ou la vie !" »

    16 Journal de l’Ouest, 25 février 1920 : « Et braquant un revolver sous le nez de M. Ranger. – "Ton pognon ou la mort !” Effrayé, Ranger sauta précipitamment hors de sa voiture. À ce moment, deux ou trois coups de revolver furent tirés sur lui mais sans l’atteindre. »

    17 L’Avenir de la Vienne, 13 mai 1920 : « M. le président interroge les deux prévenus. Dalibor nie tout ; Prokop prend la paternité de quelques simples “gifles" seulement. Dalibor avait un rasoir sur lui, et il avait menacé la fille Hélène de lui faire la “croix des vaches”. »

    18 On peut citer ici une autre technique criminelle, pour laquelle la violence était également obligatoire à la réussite du vol ; il s’agissait alors de placer un « accidenté volontaire » sur une route, forçant ainsi un automobiliste à s’arrêter, puis à dépouiller ce dernier. Un exemple : « Mardi soir, M.B..., épicier à Loudun, se rendait de sa tournée quotidienne, à la tombée de la nuit, aux environs de Sammarçolles, lorsqu’il vit un homme se laisser choir à quelques mètres devant les roues de sa voiture. Un coup de frein énergique lui permit de ne pas heurter l’individu. Descendant alors de voiture, il reconnut un nommé D... condamné récemment pour effraction au presbytère de Sammarçolles. Il devina aussitôt le motif de la chute volontaire de D... et donna à ce dernier la correction qu’il méritait puis prévint la gendarmerie. Automobilistes, prenez garde aux accidentés volontaires. » L’Avenir de la Vienne, 28 décembre 1930.

    19 Un exemple : « Ils s’étaient déshabillés complètement afin de n’avoir pas de taches de sang sur leurs vêtements et avaient endossé des sacs de superphosphates retrouvés sous le hangar. » L’Avenir de la Vienne, 21 août 1937.

    20 Un exemple : « Pour cela, déclara Lambolley, qui paraît avoir un certain ascendant sur Maury, il nous faudrait un revolver. Maury se chargea de se procurer l’argent nécessaire à cet achat. Il déclara à sa grand’mère qu’il désirait contracter un engagement au Maroc et réussit à obtenir d’elle un billet de 100 francs qu’il remit à Lambolley. Le lendemain, le dimanche 8, celui-ci se rendait à bicyclette à Uzerche et achetait avec un revolver, une boîte de vingt cartouches. Le lundi 9, les détails de l’agression étaient définitivement arrêtés. » Journal de l’Ouest, 13 janvier 1933.

    21 Un exemple : « Gagna reconnut alors que c’était lui qui, deux jours auparavant, préméditant le coup, avait scié cette arme en deux tronçons pour en faire une massue avec le gros bout. » L’Avenir de la Vienne, 5 août 1926.

    22 Selon la même logique, lors d’une arrestation en flagrant délit, la possession d’une arme était automatiquement comprise comme un signe probant de la détermination belliqueuse du voleur. Quelques exemples, dans le Journal de l’Ouest, 18 juillet 1935 : « On pouvait supposer, d’après le récit fait par Jean Hulin, qu’il n’était venu que pour cambrioler ; mais un fait lourd de conséquence a été relevé contre lui. Dans la poche de la veste laissée par lui dans la vigne se trouvait l’étui du rasoir tandis que cet instrument était dans la poche de son pantalon ; il avait donc bien pris le rasoir comme une arme, bien décidé à s’en servir. » Dans L’Avenir de la Vienne, 11 janvier 1921 : « Sur les deux malfaiteurs, on a retrouvé les revolvers de gros calibre. Chacun d’eux portait plus de cinquante cartouches et leur attitude lors de leur arrestation prouve qu’ils avaient la ferme intention de faire usage de leurs armes. »

    23 De même, pour la victime qui n’était pas décédée, cette dernière pouvait directement attester de l’intention uniquement agressive du voleur, et ce notamment lors de sa déposition durant le procès. Un exemple : « "Je regrette, madame, le mal que je vous ai fait, mais je n’avais pas l’intention de vous tuer, je vous le jure.” Mlle Rageon qui la trouve un peu forte, lui répond agressive : “Vous vouliez pas me tuer ! Ça c’est trop fort ! C’est parce que vous avez pas pu ! », Journal de l’Ouest, 15 novembre 1926, et L’Avenir de la Vienne, 16 novembre 1926.

    24 L’Avenir de la Vienne, 23 juillet 1935.

    25 L’Avenir de la Vienne, 21 février 1918 : « Elle le supplia de lui laisser la vie sauve, lui offrant ses clefs dont il s’empara et lui disant de prendre son argent si tel est son désir. Il s’acharna sur elle la frappant à coups de bouteille et lui faisant à la tête de nombreuses blessures, elle s’évanouit sous la violence des coups et des blessures et fut retrouvée à 4 heures par des clients. »

    26 L’Avenir de la Vienne, 30 mars 1923 : « Alors que le témoin gênant, le jeune domestique, demandait grâce à ses bourreaux, leur offrant de l’argent en échange de sa vie, il fut impitoyablement tué et jeté à l’eau. »

    27 Journal de l’Ouest, 11 février 1936.

    28 On peut également citer ici l’affaire Legroux, du nom d’un voleur, violeur et assassin, au cours de laquelle le journaliste revint à plusieurs reprises, que ce soit durant le processus d’instruction ou au procès, sur le dernier regard porté par la jeune fille à l’assassin : « D. – "Elle était forte cette jeune fille, combien de temps a-t-elle duré cette lutte ?" R. – "Un quart d’heure." D. – "Que s’est-il passé alors." R. – "Elle a relevé la tête et m’a regardé !" D. – "Que voulait dire ce regard ?" R. – "Bien des choses !" D. – "Mais encore ?" R. – "Il voulait dire que j’avais eu tort, c’était un regard désespéré". » Voir Journal de l’Ouest, 8 mai 1923. Benoît Garnot a remarqué que cette promotion de la passivité de la victime était une caractéristique constante du discours médiatique : « Dans les faits-divers rapportés par la presse populaire de la fin du xixe siècle et du siècle suivant, les victimes sont décrites comme passives et innocentes, avec une attention particulière pour les vieilles dames sans défense, les jeunes filles naïves et les enfants candides. La victime type est toujours surprise par l’agression, alors qu’elle était occupée à une activité tout à fait innocente ; chaque partie insiste aussi, le cas échéant, sur la dangerosité des coups qu’elle a reçus de l’autre, si possible à la tête, et sur la grande quantité de sang qui a coulé. » Voir Benoît Garnot, Histoire de la justice. France, xvie-xxie siècle, Paris, Gallimard, 2009.

    29 L’Avenir de la Vienne, 16 novembre 1926.

    30 L’Avenir de la Vienne, 1er mars 1923.

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    33 Journal de l’Ouest, 5 décembre 1930 : « L’assassin se serait servi d’une hachette pour accomplir son abominable forfait. »

    34 L’Avenir de la Vienne, 21 février 1918 : « L’inculpé a dû aller chercher le Zanzibar pour l’en frapper. »

    35 L’Avenir de la Vienne, 24 juin 1936 : « Au cours du repas, il alla dans une autre pièce, prit un pieu de vigne pointu et lourd qu’il avait remarqué dans un coin, et lui asséna un coup de pieu sur la tête. »

    36 L’Avenir de la Vienne, 20 juin 1919.

    37 Journal de l’Ouest, 17 avril 1923. Du reste, même si cette construction rhétorique fut peu utilisée par la presse locale, la dissociation entre l’utilisation de la violence et l’acte de déprédation permettait aussi d’accroître la critique contre le voleur, puisque celui-ci ne commettait plus seulement un acte délinquant mais deux. Un exemple : « Il a volé une somme de plus de 100 francs à la fille Gautier et non content de cela, il l’a battue. » L’Avenir de la Vienne, 14 janvier 1922.

    38 Philippe Braud, « Violence symbolique et mal-être identitaire », Raisons politiques, n° 9, 2003, p. 33-47 : « On la nommera en recourant au concept de violence symbolique pour signifier, précisément, qu’elle opère dans l’ordre des représentations. »

    39 Un exemple : « Et pas seulement d’un couteau, Martinière prend également le soin d’emporter une paire de gants pour ne pas laisser d’empreinte. Il emporte aussi une bougie et un large mouchoir à carreaux pour se masquer le visage. Minutieux préparatifs dont il reste à savoir s’ils constituaient la préméditation. Oui, dira le ministère public. Non, prétendra la défense. » Journal de l’Ouest, 28 juillet 1931.

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    Fleuriaud, G. (2014). La lecture particulière de l’acte de vol par le journaliste. In F. Chauvaud & A.-D. Houte (éds.), Au voleur !. Paris: Éditions de la Sorbonne. https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.57684
    Fleuriaud, Geoffrey. « La lecture particulière de l’acte de vol par le journaliste ». In Au voleur !, édité par Frédéric Chauvaud et Arnaud-Dominique Houte. Paris: Éditions de la Sorbonne, 2014. doi:10.4000/books.psorbonne.57684.
    Fleuriaud, Geoffrey. « La lecture particulière de l’acte de vol par le journaliste ». Au voleur !, édité par Frédéric Chauvaud et Arnaud-Dominique Houte, Éditions de la Sorbonne, 2014, https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.57684.

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    Chauvaud, F., & Houte, A.-D. (éds.). (2014). Au voleur !. Paris: Éditions de la Sorbonne. https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.57609
    Chauvaud, Frédéric, et Arnaud-Dominique Houte, éd. Au voleur !. Paris: Éditions de la Sorbonne, 2014. doi:10.4000/books.psorbonne.57609.
    Chauvaud, Frédéric, et Arnaud-Dominique Houte, éditeurs. Au voleur !. Éditions de la Sorbonne, 2014, https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.57609.
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