L’action armée de l’OS contre la Poste centrale d’Oran (5 avril 1949) : événement, récits et mémoire
p. 339-350
Texte intégral
1Face au colonialisme français, les Algériens ont, dès 1830, privilégié la voie de la résistance armée. Cette période prend fin symboliquement au début du xxe siècle avec l’« exil de Tlemcen » de 19111 et les derniers soubresauts à Béni Chougrane (Mascara) en 1914, puis dans les Aurès, deux années après, en 1916. Ces trois faits historiques ont la même origine : ils sont provoqués par l’obligation faite aux Algériens d’accomplir le service militaire. Ce sont des marqueurs d’une profonde mutation politique qui s’exprime selon un double processus historique : le refus d’une normalisation du fait colonial français en Algérie et la renégociation, par les élites algériennes, des nouveaux termes de la mobilisation populaire et du combat pour l’émancipation, imposés par l’essoufflement des soulèvements populaires2. Il s’agit, en l’espèce, d’une transition entre le premier siècle des insurrections et le mouvement national, que ces actions, fondamentalement politiques, annoncent et anticipent. Rompant avec la logique des soulèvements armés, les Algériens investissent dans un mouvement national foncièrement pacifique, enclenchant ainsi une dynamique plus large, mieux structurée et encadrée3. Dorénavant, ce sont des partis et des associations qui, dans une optique nationale, « jacobine », vont poursuivre, sous des formes différentes et complémentaires, le processus d’opposition et de confrontation au système colonial4 : engagement déclaré et assumé pour l’indépendance nationale et l’affranchissement total de l’autorité coloniale, s’agissant de l’Étoile nord-africaine (ENA, 1926), du Parti du peuple algérien (PPA, 1937) et du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD, 1946) ; formation d’élites politiques, économiques, culturelles et lutte pour l’égalité des droits concernant la Fédération des élus musulmans algériens (1927), l’Association des Oulémas musulmans algériens (AOMA, 1931)5, le Parti communiste algérien (PCA, 1936) et l’Union populaire algérienne (UPA, 1938).
2Ce processus semblait immuable, dans le sens où il a réussi à intéresser les Algériens, à capter leurs revendications et à répondre à leurs aspirations. La période du mouvement national est sans doute l’expérience la plus significative de la socialisation politique des Algériens. Les nationalistes algériens ont, dans ce cadre, approfondi leur formation et leur apprentissage des rouages partisans, syndicaux et associatifs. Ce fut également une période où la presse « indigène », par ses luttes et sa grande résolution, réussit à façonner une « opinion publique musulmane6 ».
3Toutefois, le modus vivendi tacite, que les élections consacraient officiellement par la participation relative des élus algériens à la vie politique, est brutalement ébranlé par les massacres de mai 1945 dans le Nord-Constantinois et le recours, par les autorités coloniales, aux méthodes et formes de répression déjà éprouvées au siècle précédent. Les préjudices politiques, sociaux et psychologiques sont considérables. L’usage des armes, comme solution radicale pour mettre fin à l’occupation française de l’Algérie, devient une option politique objective pour une partie des militants du parti de Messali Hadj7. Sous leur pression, il est créé, au premier congrès du MTLD (15 et 16 février 1947), une aile militaire, l’OS (Organisation spéciale), dont la mission est la préparation de la lutte armée.
4Au cours de la courte existence (1947-1950) de l’OS, l’attaque de la poste centrale d’Oran, le 5 avril 1949, est sans conteste l’un des hauts faits de l’organisation clandestine. Par son statut et sa place dans l’historiographie nationale contemporaine, l’opération armée, menée par les « brigadistes8 » de l’OS, s’inscrit, en droite ligne, dans la logique d’une remise en cause du « dogme », bien ancré dans le mouvement national, du combat pacifique contre le système colonial. Dès lors, cet événement historique pose une série de questionnements : pertinence et opportunité politique, matérielle et logistique de constituer une organisation paramilitaire au sein d’un parti dont la problématique du recours aux armes n’avait pas été définitivement réglée ; capacité intrinsèque de l’OS d’assurer ses missions ; rapports de subordination entre l’organisation activiste et le MTLD ; dividendes politiques et symboliques, réelles ou supposées, de cette action sur le mouvement national ; acteurs et leur représentation de leurs rôles et fonctions en 1949 et après cette période ; narration de ces faits et leur projection dans l’histoire du temps présent ; enjeux actuels de cette mémoire…
5Il est question, dans ce travail, de comprendre comment des récits de cette opération ont rendu compte et traité d’un événement historique, à des périodes différentes de l’histoire post-indépendance de l’Algérie. Le but est de saisir, à la fois, la matérialité des faits, l’intensité de l’action et la force du moment ; et d’être au « plus près du groupe local9 ». Les témoignages, qu’ils soient consignés directement par leurs auteurs ou recueillis dans le cadre d’entretiens oraux, sont indispensables pour recouper des faits, situer le contexte de l’action, analyser finement les rendus personnels, cela afin d’« humaniser » et de subjectiviser une réalité essentiellement objective pour l’historien. Cela se traduit, dans le cas précis des sources orales, par « l’accumulation de “petits faits vrais”, pour reprendre l’expression stendhalienne », mais aussi « illustrer, enrichir, nuancer, compléter, corriger, rendre vivante la reconstruction à tendance rationalisante des historiens », dans le sens où le « non-dit n’est jamais écrit, en revanche, il peut se dévoiler à travers une enquête orale bien menée et le recul du temps10 ». Aussi, la réflexion est construite dans cette dernière perspective. Toutefois, il importe de préciser que cet arbitrage méthodologique ne doit en aucun cas être compris comme un détachement et une distance par rapport au temps long. L’affaire de la poste d’Oran de 1949 est dans le continuum de l’histoire de l’Algérie confrontée au colonialisme.
6C’est donc à partir des témoignages d’acteurs impliqués directement (en amont ou en aval) dans cette opération de l’OS que s’articule ce travail. Publiés à des périodes postérieures (1965, 1983 et 1985), ces récits peuvent être sujets à caution et doivent être lus avec une grande prudence, recoupés et croisés avec d’autres matériaux et sources. Il est bien entendu que l’article ne fait pas l’économie des rares textes académiques relatifs à cette opération ainsi que des archives conservées à l’ANOM d’Aix-en-Provence11. Quant à la presse locale, celle-ci ayant conclu que l’attaque de la poste centrale d’Oran relevait du banditisme ordinaire, les investigations, pour cette contribution, ont été menées mais à une échelle réduite12.
7Le corpus utilisé est composé des témoignages de Hocine Aït Ahmed, responsable national de l’OS en 1949, d’Ahmed Ben Bella, chef de l’organisation activiste en Oranie et de Belhadj Bouchaïb, membre du commando ayant attaqué la poste d’Oran le 5 avril 1949. Le nombre des récits étant limité, nous avons opté pour une classification chronologique. Le premier témoignage est constitué d’entretiens réalisés en 1964 par Albert Merle avec Ben Bella, au moment où celui-ci présidait encore aux destinées de l’Algérie13. Le second est celui d’Aït Ahmed, il est issu de ses mémoires publiés en 1983 où il consacre un chapitre détaillé à cette opération14. Quant au témoignage de Belhadj Bouchaïb, nous le devons à deux universitaires, Karim Rouina et Boucif Boukorra. Leur travail a été bien accueilli, comme le note Guy Pervillé dans l’Annuaire de l’Afrique du Nord de l’année 1985 : « La publication [de Rouina et Boukorra] a été une heureuse contribution à l’enrichissement des sources de l’histoire de la guerre d’indépendance algérienne15. » Bien que cette classification puisse paraître arbitraire, elle nous a semblé la plus appropriée en raison des enjeux inhérents aux contextes politiques et historiques dans lesquels ces récits ont été rendus publics.
8L’ouvrage de Merle est publié en 1965, les entretiens avec Ben Bella avaient commencé au printemps 1964. C’est un témoignage livré dans un contexte historique des plus particuliers. Ben Bella est dans la posture d’un président-leader dont la légitimité historique et politique ne devait pas être concurrencée dans une période où son pouvoir faisait l’objet d’une réelle et sérieuse défiance interne et d’une opposition externe16. L’ouvrage d’Aït Ahmed est sorti en 1983, une époque caractérisée par des velléités de décrispation du régime politique en Algérie, conséquences du décès, en décembre 1978, du président Houari Boumediene et du Printemps berbère d’avril 1980. Deux ans après la publication du livre, en 1985, une rencontre/alliance politique se nouait à Londres entre les deux derniers responsables nationaux de l’OS, Aït Ahmed et Ben Bella. Le récit de Bouchaïb est publié en Algérie à la même période par deux institutions publiques universitaires : d’abord en 1985 dans Les cahiers du CRIDSSH (Centre de recherche et d’information documentaire en sciences sociales et humaines) de l’université d’Oran, sous le titre : Un seul but l’action armée, puis, un an après, par l’OPU (Office des publications universitaires)17.
Le contexte politique et historique
9L’attaque de la grande poste d’Oran se situe à un moment singulier de l’histoire du PPA-MTLD. Entre 1946 et 1948, le parti participe à trois campagnes électorales : Assemblée nationale, 10 novembre 1946 ; élections municipales, 9 octobre 1947 ; Assemblée algérienne, 4 avril 1948. Ces engagements électoraux mobilisent ses finances. D’après Aït Ahmed, responsable national de l’OS en 1949 et membre du bureau politique du PPA-MTLD, le parti de Messali Hadj ne pouvait compter que sur de faibles subsides, ceux-ci venant essentiellement des fellahs (paysans) et de la population des quartiers populaires. Parmi les Algériens, les catégories aisées privilégiaient le mouvement de Ferhat Abbas, l’UDMA ainsi que l’Association des Oulémas. Par conséquent, l’organisation clandestine devait, pour assurer ses missions, s’autofinancer. La situation peut paraître paradoxale, dans la mesure où lors de la réunion de Zeddine de décembre 1948, il avait été convenu que le trucage, à grande échelle, des élections de l’Assemblée algérienne d’avril 1948, par le gouverneur général de l’Algérie Marcel-Edmond Naegelen, avait convaincu le parti de modifier ses priorités. De ce fait, l’OS devait être soutenue, dotée de cadres et de moyens matériels18 et passer du stade d’une idée-force à celui de force19. Cette situation complexe, où les engagements pris deviennent difficilement applicables, s’explique, en partie, par la nature même du PPA-MTLD, une organisation hybride où cohabitaient trois entités (PPA clandestin, MTLD légal et OS paramilitaire). L’autre grande raison est à chercher dans l’absence d’un consensus fort et assumé sur la question de la lutte armée.
10Sollicité pour donner son aval, le bureau politique du PPA-MTLD accepte, non sans grandes mises en garde. Le parti est, en 1949, toujours dans la logique de la confrontation politique et pacifique. Cependant, l’idée du recours à la violence contre le système colonialiste n’est plus un tabou. La présentation par Aït Ahmed, au comité central élargi de Zeddine en décembre 1948, de la plate-forme politique de l’OS20, est révélatrice des débats de fond qui avaient fait bouger les lignes dans le parti au lendemain des massacres du Nord-Constantinois de mai 1945. Dans ce rapport, Aït Ahmed pose les conditions et règles que doit suivre l’OS. Pas d’insurrection populaire généralisée, qui avait montré ses limites, ni recours à la voie terroriste, sauf dans ses formes « défensive » ou d’« appoint ». La création de zones libérées n’est pas non plus encouragée en raison de facteurs relevant de l’opportunité militaire et stratégique, mais également de l’inadéquation des moyens matériels et humains de l’OS pour contrôler des territoires entiers. Enfin, l’option de provoquer des grandes manifestations est récusée. Ces quelques exemples montrent que le parti était entré dans une nouvelle étape et avait franchi le Rubicon du retour/recours à la violence armée contre le système colonialiste. Le projet de l’OS, les profondes convictions de ses membres et leurs attentes, sont marquées du sens de l’histoire, du refus du déni. La description que fait Omar Carlier de l’essence de l’OS est juste. Elle explique les soubassements d’un mouvement en phase avec les enjeux du moment :
L’OS est […] l’actualisation d’une désillusion et la concrétisation d’un appel et d’un recours aux résonances mythiques : « l’action », la « force », et quête d’un modèle : la « guerre révolutionnaire ». Mais derrière la simplicité apparente de sa fonction et de son principe apparaissent la diversité et l’ambiguïté des forces dont elle procède. Trois ans à peine pour une séquence que le discours national fait remonter suivant les cas à Sidi Okba ou Massinissa dont les « restes » sont autant de signes d’une métamorphose profonde du lien social et non l’écume superficielle d’un mouvement éternellement recommencé dans la dissidence de la siba21.
Faits et récit(s)
11Les péripéties de l’attaque de la poste centrale d’Oran du 5 avril 1949 sont bien rendues dans le témoignage de Bouchaïb. Aït Ahmed en donne un aperçu détaillé. Ben Bella en fait un bref résumé dans ses récits. Quant au militant nationaliste Mohamed Fréha, qui a commencé depuis quelques décennies à écrire une histoire d’Oran (mouvement national et guerre de libération nationale), il rend compte aussi de cet événement dans un ouvrage paru en 201022. La déposition établie par un fonctionnaire de police, publiée par Claude Paillat en 197223, est intéressante sur un seul point, la restitution d’une partie des faits ; l’analyse sur l’OS et ses responsables est caricaturale. Cela renseigne sur la méconnaissance totale, en avril 1949, de l’organisation et de ses membres, par la police d’Oran.
12Les questions de financement sont le point de départ du projet. Dans cette optique, un militant de l’OS d’Oran, Djelloul Nemiche (Bekhti), employé aux PTT, contacte son chef régional Ben Bella et lui soumet deux plans afin de renflouer les caisses de l’organisation. L’initiative de Bekhti montre que l’idée de recourir à un financement autonome et en dehors des pratiques classiques en cours dans le parti (cotisations, dons, vente des journaux…) avait déjà été discutée au niveau de la base.
13La première proposition de Bekhti consiste en l’attaque du wagon postal Colomb-Béchar-Oran. La seconde est une action contre la poste centrale d’Oran qui, chaque premier lundi du mois, centralise un flux considérable d’argent venant de tout le département. Aït Ahmed, Ben Bella et Djilali Reguimi examinent à Alger la proposition de Bekhti. L’attaque du train postal est rejetée par Aït Ahmed, à la fois pour des considérations de faisabilité et pour son côté hollywoodien.
14Finalement, c’est la seconde formule qui est avalisée. La poste n’est pas une institution neutre. Elle représente un des symboles du système colonialiste et un rouage par où transitent « les fortunes qui s’édifient sur la sueur et la misère » des Algériens, écrit Aït Ahmed dans ses mémoires. Pour Annick Lacroix, la poste, « institution complexe » dans l’Algérie coloniale, a eu pour fonction aussi le « quadrillage du territoire24 ». Benjamin Stora et Renaud de Rochebrune sont dans la même réflexion quand ils disent que la poste est emblématique ; qu’avec la mairie et l’école, c’est l’un des « trois grands symboles visibles partout de l’enracinement de la présence française en Algérie, l’un des trois “drapeaux” plantés dans toute ville, et même jusque dans le moindre village où la gendarmerie, pour sa part, fait parfois défaut25 ».
15Le successeur d’Aït Ahmed à la tête de l’OS, Ben Bella, estime, quant à lui, qu’il ne faut pas avoir de scrupules « bourgeois » quand il s’agit d’argent. On comprend que l’affirmation dépasse largement le cadre de l’affaire d’Oran. Sa critique vise le parti et sa persistance à continuer à jouer la carte de l’électoralisme et à se considérer comme une formation ayant toute sa place dans le paysage politique français.
16En février 1949, Aït Ahmed et Ben Bella rencontrent Bekhti à Oran au Petit-Vichy (jardin situé au niveau de la rampe Ferradj [ex-Vales]). Aït Ahmed décrit Bekhti comme un homme sérieux et réservé, ni « bavard ni exalté26 ». Les deux responsables de l’OS sont hébergés par Boudjemaâ Souidani dans une petite villa du quartier de Victor Hugo27. Souidani est l’ancien chef de l’OS à Philippeville (Skikda). Originaire de Guelma, il est bien apprécié par Aït Ahmed qui le désigne responsable du commando. Après examen du plan et des informations fournis par Bekhti, un dispositif opérationnel est mis en place, la date est fixée pour le début du mois de mars. À Souidani, se joint Belhadj Bouchaïb (Ahmed), originaire du Rif marocain, considéré par Aït Ahmed comme un militant discret ayant le sens de l’initiative et des responsabilités. En 1949, Bouchaïb occupe la fonction de maire adjoint « indigène » de Aïn Témouchent. Les deux hommes se sont rencontrés également au Petit-Vichy. Informé de l’opération, Bouchaïb repère les lieux en descendant à pied chaque matin de Gambetta (Seddikia). Installé sur un banc à la place de la Bastille (place du Maghreb, en face de la poste), il s’imprègne de l’ambiance. Le curé sonne la cloche de l’église du Saint-Esprit, les premiers fidèles sont là. Les cafés L’Aiglon et Le Vallauris s’animent.
17Pour l’opération, un autre militant est pressenti : il s’agit de Mohamed Fellouh, restaurateur à Mostaganem. Il est recommandé (tout comme Bouchaïb) par Ben Bella pour son « courage exceptionnel ». Deux autres militants originaires de Kabylie et réinstallés en Oranie par l’OS complètent le commando : Lounas et Amar Khettab. Le chauffeur du commando est d’Alger, c’est Mohammed-Ali Khider (ou Khiter)28.
18Informé de l’imminence du passage à l’action, le parti, par l’entremise de son secrétaire général, Hocine Lahouel, recommande la préservation du MTLD et ses institutions. Dans le cas où le commando est arrêté, il devra dégager la responsabilité du parti et présenter l’opération comme étant une initiative unilatérale des membres les plus radicaux de l’organisation.
19La veille du 1er mars, Bouchaïb et Khiter prennent un taxi à la sortie du cinéma Rio. Dans une ruelle dans le quartier de l’Eckmühl, ils demandent au chauffeur de s’arrêter. Bouchaïb l’assomme et Khiter prend le volant. Le groupe continue jusqu’à un pont menant vers la forêt de M’sila. Au petit matin, les activistes de l’OS s’habillent à l’européenne (complet et chapeau mou). Le chauffeur est ligoté et gardé par un autre membre de l’organisation qui les a rejoints.
20Le mardi 1er mars, selon le témoignage de Bouchaïb, le premier commando est composé de lui-même, Khiter, Fellouh, Mohamed (ou Rabah) Lourguioui, Souidani, et deux autres (vraisemblablement, Lounas et Khettab). L’opération est un échec. En cause, le taxi, qui avait été réquisitionné de force la veille par le commando, est tombé en panne. Interrogé par la police, le propriétaire affirme qu’il avait été bien traité par ses ravisseurs ; il ne donne, cependant, aucun signalement de ses assaillants. La piste nationaliste n’étant ni évoquée ni suivie par les autorités, l’état-major de l’OS n’annule pas l’opération, il reporte seulement la date au 5 avril suivant.
21La veille de l’opération, Bouchaïb, Khiter le chauffeur, et Omar Haddad, qui avait remplacé Fellouh, échouent à trouver un taxi et à neutraliser son chauffeur. C’est à Aït Ahmed qu’incombe la mission de régler ce problème. Ce dernier contacte un médecin, Pierre Moutier, dont le cabinet est situé au 44, rue Alsace-Lorraine (Mohamed Khemisti) et qui possède une traction noire. Selon Bouchaïb, c’est lui-même qui aurait suggéré l’idée du médecin à son chef national. Aït Ahmed contacte alors Moutier et lui demande de venir à son domicile pour examiner son enfant malade. Le plan consiste à tendre un piège au praticien, lui « emprunter » sa voiture et la lui rendre le lendemain. Aït Ahmed, portant un postiche, de fausses lunettes de vue et un béret basque, réussit à ramener le médecin au refuge (une grotte) du commando à Gambetta. Moutier est emmené au quartier des Falaises (toujours à Gambetta) où Benzerga Benaoum se charge de le surveiller et de libérer le lendemain dans la matinée.
22Le matin du mardi 5 avril, le commando quitte le refuge de la forêt de M’sila. Il emprunte le boulevard Georges-Clemenceau, la rampe Vales, passe près des usines Bastos et remonte par les bas quartiers de la ville. Il est formé, toujours selon Bouchaïb, de Mohamed Bouyaya, Khiter, Lourguioui, Haddad, et Souidani et lui-même. Ils sont habillés à l’européenne et ont l’ordre de ne pas parler en arabe. Les armes ont été remises préalablement au groupe par Hammou Boutlélis (selon Bouchaïb). Comme pour le 1er mars, l’opération est menée sous la supervision de Aït Ahmed et de Ben Bella. Vers huit heures moins le quart du matin, Khiter se gare, entre dans la poste et remet au télégraphiste un télégramme rédigé, en anglais, la veille par Aït Ahmed. Le texte est une commande (très longue) à une firme de Manchester. Le but est d’occuper l’employé de poste. Bouyaya et Lourguioui font le guet à l’extérieur. Souidani, Bouchaïb et Haddad se dirigent vers la salle contenant le coffre-fort, où deux employés s’affairent à compter les liasses de billets. À leur vue, le caissier principal se met à crier. Bouchaïb et Haddad l’assomment. N’ayant pas les clés du coffre, ils se contentent de l’argent qui est à leur disposition. Le butin est de 3 173 000 francs de l’époque. Le coffre-fort contenait la somme de trente millions de francs29. Le butin est acheminé vers Alger dans le véhicule du député Khider.
23Les soupçons de la police vont vers les truands professionnels de la ville ou bien ceux bien médiatisés de la « Métropole », à l’instar de la bande de Pierrot le fou ou du gang des tractions. La piste nationaliste, encore une fois, n’est ni évoquée ni suivie. Pour la police, l’affaire de la poste d’Oran relève du banditisme ordinaire. L’Écho d’Oran du 6 avril commente le fait par le titre suivant : « Tandis qu’Oran s’éveille… mitraillette au poing, des bandits attaquent la Poste centrale. » L’article relie cette affaire à l’agression dont a été victime, un mois avant, un chauffeur de taxi, retrouvé ligoté, ainsi que celle d’un garagiste de l’avenue Loubet délesté de sa caisse. Ce n’est qu’un an après que la PRG (Police des Renseignements généraux) établit le lien entre l’attaque de la poste d’Oran et l’OS. Des responsables et des membres de l’organisation en Oranie sont arrêtés, traduits en justice et condamnées à de lourdes peines30.
24Il convient de souligner que cette restitution est en porte-à-faux avec le récit de Ben Bella à Merle en 1964, où il affirmait qu’il était le seul inspirateur du coup d’Oran. Cela ne pouvait en être autrement ; le parti, d’après lui, l’avait désigné, à la réunion de Zeddine en 1948, responsable national de l’OS : « En 1949 (sic), le Congrès […] décida que le parti devrait mettre à la disposition de l’Organisation spéciale l’essentiel de ses ressources et, pour être assuré que cette mesure ne resterait pas lettre morte, il me désigna comme responsable de l’organisation politique du parti et, en même temps, responsable de l’Organisation Spéciale31. » Il faut souligner qu’à aucun moment du récit il ne mentionne Aït Ahmed, chef de l’organisation activiste de 1948 à 1949. Le nom de Mohamed Belouizdad, premier dirigeant national de l’OS, n’est pas non plus cité pour la simple raison que Ben Bella s’attribue également cette fonction :
Sous la pression des événements, le MTLD était alors en pleine crise, et le divorce devenait de plus en plus évident entre la direction du parti et les militants les plus résolus. Ceux-ci avaient imposé à la direction la création d’un organisme secret, dont je devins le responsable32.
25Invité en 2002 par la chaîne El Djazira, Ben Bella est revenu sur cet événement et a modifié considérablement ses affirmations de 1964, en reconnaissant que Belouizdad et Aït Ahmed l’avaient précédé comme responsables de l’OS33. Cependant, les mythes historiques sont durs à déconstruire. En 2011 paraît à Paris un livre sur Ben Bella. L’auteur reprend l’idée que Ben Bella était le « cerveau » de l’opération de la poste de 194934. En 2015, l’affaire d’Oran intéresse toujours les historiens. Jacques Valette y fait référence en consacrant Ben Bella principal dirigeant de l’OS35. Il semblerait que la cristallisation sur Ben Bella ait deux explications. Arrêté à la suite de l’affaire de Tébessa (18 mars 1950), il avait assumé et revendiqué, devant les juges, sa fonction de dirigeant national de l’OS36. Cet épisode de son parcours de militant de la cause nationale est souvent rappelé dans le but de le déconsidérer. L’analyse que fait Omar Carlier de l’histoire complexe de l’OS doit permettre de restituer les faits dans leur contexte :
Ben Bella, dernier chef en titre, est arrêté en mai (1950). Il voudrait assumer haut et fort son engagement « révolutionnaire ». La direction du MTLD crie à l’inverse au « complot colonialiste », soucieuse de protéger le parti et d’infléchir sa stratégie. Elle reproche son indiscipline à Ben Bella, qui finit par rentrer dans le rang. Mais dès cette année-là, ses adversaires en interne font valoir son comportement peu glorieux devant la police, puisqu’il a parlé sans avoir été torturé. La PRG (renseignements généraux) sait déjà presque tout sur l’OS, et le volubile prisonnier s’est bien gardé de parler de ce qu’elle ignore encore, et ignorera jusqu’au bout : le rôle des Aurès, qui ne sont donc pas touchés, la localisation de dépôts d’armes restés à l’abri, sans parler de la réserve logistique frontalière que constitue Maghnia37.
26En 1964, Ben Bella est toujours dans une lecture personnelle et égotique de son parcours politique qu’il confond avec l’histoire du mouvement national et de la guerre de libération. La seconde explication est en relation avec sa stature de leader du FLN et de la révolution algérienne où la filiation avec l’OS est fondamentale. Président de la République, Ben Bella se pense naturellement comme le champion de l’OS et son premier représentant.
Conclusion
27L’attaque de la poste d’Oran est la principale opération de l’OS, si l’on compare aux autres actions de l’organisation activiste : rétorsions contre des groupes qui malmenaient des Algériens en Kabylie ; destruction à Cacherou (Sidi Kada, Mascara) de la stèle de l’Émir Abdelkader construite par Naegelen en 1949 ; achats d’armes en Libye…
28Elle est étroitement associée au moment historique de mai 1945. Les événements sanglants qu’a connus le Nord-Constantinois ont remis en cause la philosophie du combat mené par les Algériens dans le cadre du mouvement national. C’est pour cette raison qu’il faut analyser cette opération militaire, à la fois comme une action politique, un énième coup de semonce à l’endroit du système colonial français, autiste et imperméable aux aspirations des Algériens, un rappel aux tenants de la voie exclusivement politique que l’usage de la violence constitue bel et bien une option alternative afin d’aboutir à l’indépendance nationale, et in fine un prélude à la guerre de libération nationale…
29Au 1er novembre 1954, Ben Bella, Aït Ahmed, Khider, Bouchaïb, Souidani…, les hommes du 5 avril 1949, ces militants de l’OS, ces « fous de patriotisme », sont aux avant-postes, aux premières lignes, d’un mouvement de fond dont l’objectif final est la fin de la colonisation par la France de l’Algérie38. Dans le même registre, la lecture attentive de la conclusion d’un rapport adressé le 15 juillet 1949, soit moins de trois mois après l’opération de la poste, par le ministre gouverneur général de l’Algérie au vice-président du Conseil et ministre de l’Intérieur devient instructive. Elle montre que l’option de la lutte armée est devenue dans l’esprit des activistes de l’OS une conviction, un but politique et moral à la fois :
Cette affaire est caractéristique des méthodes de force vers lesquelles s’orientent depuis quelques mois les dirigeants du PPA. Elle mérite, à ce point de vue, d’être étudiés en liaison avec les affaires suivantes, également imputable à ce parti clandestin : une affaire de trafic d’explosifs, instruite à Constantine, et dont le principal inculpé, en fuite, aurait joué un rôle dans l’affaire d’Oran ; une affaire d’association de malfaiteurs à Bougie, actuellement soumise à la Cour de Cassation ; une affaire d’association de malfaiteurs (armée secrète) qui vient d’être découverte dans la région de Jemmapes (Constantine). […] Je ne manquerai pas de vous informer des développements de cette affaire, dont on peut d’ores et déjà penser qu’ils confirment l’importance exceptionnelle : pour la première fois, nous nous trouvons en présence de militants du PPA dévoués à leur cause au point de la servir les armes à la main39.
Notes de bas de page
1 En réaction à la conscription militaire obligatoire, des familles de Tlemcen quittent le pays pour l’Orient musulman. À ce sujet, Charles-Robert Ageron, « Les migrations des musulmans algériens et l’exode de Tlemcen (1830-1911) », Annales. Économies, sociétés, civilisations, 22-5, 1967, p. 1047-1066.
2 Mohamed Ghalem, La résistance à la conscription obligatoire en Oranie, thèse de doctorat de troisième cycle, université Paris 7, 1983, t. 1, p. 48.
3 Omar Carlier, Socialisation politique et acculturation à la modernité : le cas du nationalisme algérien (de l’Étoile Nord-Africaine au Front de Libération nationale, 1926-1954), soutenue sous la dir. de Jean Leca, Paris, Institut d’études politiques, 1994.
4 Il est important de souligner le rôle politique et précurseur de l’émir Khaled dans la naissance du mouvement national (Gilbert Meynier, Ahmed Koulakssis, L’émir Khaled, premier Za’im ? Identité algérienne et colonialisme français, Paris, L’Harmattan, 2000) ; ainsi que les débats suscités par le mouvement des « Jeunes algériens » (Sadek Benkada, « La revendication des libertés publiques dans le discours politique du nationalisme algérien et de l’anticolonialisme français [1919-1954] », Insaniyat, no 25-26, 2004, p. 179-199). Pour une lecture renouvelée de cette période et de ses enjeux, voir les notices publiées à ce sujet dans Hassan Remaoun (dir.), Dictionnaire du passé de l’Algérie de la préhistoire à 1962, Oran, DGRST/CRASC, 2015.
5 Bien que ses statuts lui interdisent toute action politique, l’engagement de l’AOMA dans le mouvement national est majeur. À ce sujet, Mahfoud Kaddache, Histoire du nationalisme algérien. Question nationale et politique algérienne 1919-1951, Alger, ANEP, 1981, 2e éd., t. 1, p. 332-341.
6 Philippe Zessin, « Presse et journalistes “indigènes” en Algérie coloniale (années 1890-années 1950) », Le Mouvement social, no 236, 2011, p. 35-46.
7 Au cours de la Seconde Guerre mondiale, des nationalistes algériens, regroupés au sein du Comité d’action révolutionnaire nord-africain (CARNA), avaient opté pour la solution armée contre le système colonial français. À ce sujet, Mahfoud Kaddache, « Du Comité d’Action Révolutionnaire Nord-Africain (CARNA) au Comité de Coordination et d’Exécution (CCE), dans Jean-Charles Jauffret, Maurice Vaïsse (dir.), Militaires et guérilla dans la guerre d’Algérie, Paris, Centre d’études d’histoire de la Défense, 2001, p. 503-515.
8 Omar Carlier, Entre nation et jihad. Histoire sociale des radicalismes algériens, préf. de Jean Leca, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1995.
9 Ibid., p. 202-241.
10 Philippe Joutard, Ces voix qui nous viennent du passé, Paris, Hachette, 1983, p. 168-169.
11 Archives nationales d’outre-mer (ANOM).
12 Un travail plus approfondi dans ce domaine (presse) sera réalisé dans le cadre d’un projet d’ouvrage sur l’OS.
13 Robert Merle, Ahmed Ben Bella, Paris, Gallimard, 1965.
14 Aït Ahmed, Mémoires d’un combattant. L’esprit d’indépendance 1942-1952, Paris, Sylvie Messinger, 1983.
15 Guy Pervillé, « Historiographie de la guerre d’Algérie », Annuaire de l’Afrique du Nord, CNRS, 1985, p. 832.
16 Ramdane Redjala, L’opposition en Algérie depuis 1962, Le PRS-CNDR et le FFS, Paris, L’Harmattan, 1988.
17 Kamel Rouina, Boucif Boukorra (récit recueilli par), Itinéraire de Belhadj Bouchaïb. Militant nationaliste activiste (1937-1965), Alger, OPU, 1986.
18 Mohammed Harbi, Aux origines du FLN. Le populisme révolutionnaire en Algérie, Paris, Christian Bourgeois, 1975, p. 36.
19 Omar Carlier, « La guerre d’Algérie et ses prolégomènes. Note pour une anthropologie historique de la violence politique », NAQD, no 4, 1993, p. 36.
20 Sur la philosophie et les missions de l’OS, voir le rapport de Hocine Aït Ahmed, présenté à la réunion de Zeddine, Mohammed Harbi, Les archives de la révolution algérienne (rassemblées et commentées par), postface de Charles-Robert Ageron, Paris, Jeune Afrique, 1981, p. 15-49 ; Aït Ahmed, Mémoires…, op. cit., p. 165-175.
21 Carlier, « La guerre d’Algérie et ses prolégomènes… », art. cité, p. 33.
22 Mohamed Fréha, Oran, du mouvement national à la Guerre de libération nationale, 1945-1962, Oran, El Alfia El Talita, 2010, p. 36-31.
23 Claude Paillat, La liquidation. Indochine, Maroc, Tunisie, Suez, Algérie, Paris, Robert Laffont, 1972, p. 16-21.
24 Annick Lacroix, « La poste au douar. Usagers non citoyens et État colonial dans les campagnes algériennes de la fin du xixe siècle à la Seconde Guerre mondiale », Annales. Histoire, sciences sociales, 2016-3, p. 20.
25 Benjamin Stora, Renaud de Rochebrune, « Oran, avril 1949 : hold-up à la grande poste », dans Renaud de Rochebrune, Benjamin Stora, La guerre d’Algérie vue par les Algériens. 1. Le temps des armes (Des origines à la bataille d’Alger), Paris, Denoël, 2011 (http://www.ldh-toulon.net/Oran-avril-1949-hold-up-a-la.html).
26 Ce sont sûrement ces qualités qu’il mettra en avant en juillet 1962 dans une Oran en pleine crise. Amar Mohand-Amer (2014), compte rendu de l’ouvrage de Guillaume Zeller, Oran 5 juillet 1962. Un massacre oublié, Paris, Tallandier, Insaniyat, no 65-66, 2012, p. 325-327.
27 Pour les biographies des activistes de l’OS, voir Benjamin Stora, Dictionnaire biographique des militants nationalistes algériens : ENA, PPA, MTLD, 1926-1954, préf. de Mohammed Harbi, Paris, L’Harmattan, 1985.
28 À ne pas confondre avec Mohamed Benyoucef Khider, député à l’Assemblée nationale du 10 novembre 1946 au 4 juillet 1951.
29 Les archives relatives à cette opération sont conservées à Aix-en-Provence : ANOM, 81F/781, 783, 784,785 et 786.
30 Fréha, Oran, du mouvement national à la Guerre de libération nationale, 1945-1962, op. cit., p. 36-31 ; Abdelkader Ouagouag, Les Grands procès, Organisation spéciale Oran : 6 mars 1951), Procès politique (Alger : 29 octobre 1953), Alger, Dahlab, 1993.
31 Merle, Ahmed Ben Bella, op. cit., p. 77-78.
32 Ibid., p. 74.
33 La longue interview de Ben Bella est publiée dans A. Mansūr, al-Ra’īs Ben Bella yakshif ‘alā asrār thawrat al-Jazā’ir, Beyrouth, Dār Ibn Ḥazm, 2007, p. 56-61.
34 Gérard Streiff, Ben Bella et la libération de l’Algérie, Paris, Oskar éditeur, 2011, p. 28.
35 Jacques Valette, « Le début de la guerre terroriste en Algérie, les attentats de la Toussaint, 1954 », Guerres mondiales et conflits contemporains, no 260, 2015, p. 79-92.
36 Merle, Ahmed Ben Bella, op. cit., p. 82.
37 Omar Carlier, « Ben Bella : l’homme, le mythe et l’histoire », Confluences, Méditerranée, no 81, 2012, p. 41-54.
38 Carlier, « La guerre d’Algérie et ses prolégomènes… », art. cité, p. 32-44.
39 FR ANOM, 81F/781. Les deux dernières lignes sont soulignées en rouge dans le document.
Auteur
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Amar Mohand-Amer
directeur adjoint au Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle, Oran
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