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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral 3.1. TRADITION OU MODERNITÉ ?3.2. UNE ÉTHIQUE DE DÉVELOPPEMENT3.3. POPULATION OPTIMALE ET DÉVELOPPEMENT3.4. POLITIQUE AGRICOLE ET DÉVELOPPEMENT RURAL3.5. REDÉFINITION DU ROLE DE L’ÉTAT DANS LE PROCESSUS DE DÉVELOPPEMENT Notes de bas de page

    L’aide publique de la France au développement du Gabon depuis l’indépendance (1960-1978)

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre 3. Perspectives de solution au développement du Gabon

    p. 229-253

    Texte intégral 3.1. TRADITION OU MODERNITÉ ?3.2. UNE ÉTHIQUE DE DÉVELOPPEMENT3.3. POPULATION OPTIMALE ET DÉVELOPPEMENT3.3.1. Population optimale et développement économique3.3.2. Education et développement économique3.4. POLITIQUE AGRICOLE ET DÉVELOPPEMENT RURAL3.4.1. Agriculture et développement3.4.2. Développer le milieu rural3.5. REDÉFINITION DU ROLE DE L’ÉTAT DANS LE PROCESSUS DE DÉVELOPPEMENT3.5.1. Redistribution de revenus3.5.2. L’Etat-entrepreneur Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Nous n’avons pas dit et nous ne dirons jamais que le Gabon peut se passer de l’aide ou de la coopération d’où qu’elles viennent. Nous restons cependant persuadés, et les nations du monde sous-développé doivent se rendre à l’évidence, que l’aide est inopérante par son insignifiance et ses effets pervers (dépendance et renonciation) si les correctifs nécessaires ne sont pas apportés par des hommes et des femmes qui s’assument d’abord pour assurer ensuite le développement économique et social de leur pays.

    2Nous disons donc que les solutions au développement du Gabon se trouvent non pas dans l’aide à laquelle on doit reconnaître ou non des vertus, mais dans la capacité du peuple gabonais à lever des obstacles mis souvent par lui-même au travers de son chemin. C’est pourquoi nous nous risquons ici à rechercher de l’intérieur, quelques éléments de réponses aux questions soulevées.

    3.1. TRADITION OU MODERNITÉ ?

    3La tension qui se durcit de plus en plus en dualisme irréductible apparaît comme un obstacle de taille sur la route du développement économique, politique, technique et socio-culturel du Gabon. On est en droit de s’interroger encore aujourd’hui sur la solution qu’il convient de lui apporter et sur les modalités pratiques de cette solution.

    4Le drame est profond et est d’ailleurs ressenti par plus d’un intellectuel de ce pays, mais en prendre conscience ne suffit pas à résorber cette tension.

    5Au Gabon comme dans le reste de l’Afrique, trois types de solutions à ce dualisme sont avancées :

    6Le premier type de solution préconise un retour pur et simple à la tradition, par un refus catégorique du deuxième terme de cette tension, à savoir la modernité considérée par la plupart comme la négation de la tradition, comme la photocopie certifiée conforme de l’occidentalisme dans tous les aspects où celui-ci se manifeste : aspects politiques, religieux, économiques, techniques et socio-culturels. La fidélité à l’Afrique ne pouvant s’accompagner d’une fidélité à l’occidentalisme, l’authenticité qui est le terme à la mode, passe par le refus pur et simple de ce qui rappelle de près ou de loin, les valeurs occidentales, qui ont fait trop de mal à l’Afrique en s’affirmant toujours contre les valeurs africaines.

    7Cette conception dont la noblesse et la nostalgie ont quelque chose de très touchant n’est cependant que très dangereuse dans la mesure où elle tend à identifier consciemment ou non, occidentalisme et modernité, reléguant du côté de l’occidentalisme toutes les valeurs de progrès indispensables à toute promotion économique et sociale à la mesure des problèmes et des sollicitations inévitables du monde contemporain. Cette solution est, pensons-nous, aussi dangereuse que paresseuse parce qu’elle nie la tension et refuse d’être fécondée par elle, par ce qu’elle comprend d’impulsions créatrices.

    8La deuxième solution vient s’opposer à la première, en ce sens qu’elle passe par la suppression de la tradition au bénéfice de la modernité. La modernité est donc identifiée aux valeurs de progrès et la tradition aux forces rétrogrades. Ici la modernité évacue en quelque sorte toute référence à la tradition et se confond par cette démarche à l’occidentalisme, dans la mesure où son système de référence, son inspiration, ses valeurs, proviennent de l’histoire passée et présente de l’occident qui est présenté comme le nombril du monde et la norme de tout progrès.

    9Tout se passe comme si la solution à la dualité, à l’écartèlement entre tradition et modernité devait aboutir à une dilution dans l’occidentalisme, dans une sorte de fuite en avant, comme si nombre d’intellectuels défenseurs de cette thèse éprouvaient une honte à se prévaloir d’un patrimoine propre. Cette thèse rejoint d’ailleurs celle des tenants de l’ethnocentrisme occidental, protagonistes de la thèse de la supériorité de la civilisation occidentale vers laquelle doivent tendre les autres civilisations : « Une philosophie de l’évolution suppose un ordre de succession typique, une continuité des changements, une orientation commune vers une société déterminée. (...) La civilisation occidentale est supérieure aux civilisations du passé selon des normes que les ethnologues récusent, mais que les hommes qu’étudient les ethnologues n’auraient pas récusées, en droit sinon en fait. (...) Préférer les sociétés à demi immobiles aux sociétés cumulatives, c’est, en dernière analyse, ne pas préférer l’homme humanisé aux premiers exemplaires de l’homo-sapiens, c est refuser toute valeur et toute signification au devenir par lequel se sont éveillés, épanouis les caractères que tous considèrent comme constitutifs de l’humanité en l’homme »1.

    10Ceux des Gabonais qui souscrivent à cette deuxième solution qui, nous le voyons, dresse la modernité contre la tradition considérée comme force rétrograde, tout en niant la capacité créative et inventive du peuple gabonais, rendent pratiquement insoluble cette tragique dualité entre tradition et modernité.

    11Aujourd’hui, l’Occident traverse, semble-t-il, une crise profonde de civilisation où il accuse une décadence de certaines de ses dimensions jugées essentielles, aussi ne serait-ce pas un acte coupable, disons-le, de légèreté et d’irresponsabilité que de vouloir chercher son salut économique, politique et socio-culturel dans les idéologies, les philosophies, les structures économiques et socio-culturelles qui sont bien souvent les éléments résiduels de cette crise profonde que connaît aujourd’hui l’Occident.

    12La solution n’est donc pas et ne peut pas consister en une sorte de négation de la tradition au profit de la modernité pas plus qu’elle ne peut résider dans le refus de la modernité, c’est-à-dire, dans le retour pur et simple à la tradition. Il ne s’agit pas de proposer que le Gabon ne tire pas profit des leçons que peuvent lui apporter les expériences extérieures, notamment l’expérience française sur la voie de la modernité économique, technique, politique et sociale. Il s’agit davantage pour ce pays, de situer non seulement les niveaux de contact indispensables, mais aussi les limites et les conditions qu’il faut assigner aux valeurs qu’il doit accepter comme facteurs positifs de son enrichissement, comme éléments purificateurs et stimulants de sa propre créativité.

    13Toutes les idéologies, qu’elles soient politiques, économiques ou socio-culturelles (nationalisme, multipartisme, monopartisme, socialisme ou capitalisme), doivent être passés au crible. Le Gabon doit pouvoir bâtir un autre type de société enrichie de son contact avec l’extérieur : « Donc, camarade, ne payons pas de tribut à l’Europe en créant des Etats, des institutions et des sociétés qui s’en inspirent. L’humanité attend autre chose de nous que cette imitation caricaturale et dans l’ensemble obscène. Si nous voulons transformer l’Afrique en une nouvelle Europe (...) alors confions à des Européens les destinées de nos pays. Ils sauront mieux faire que les mieux doués d’entre nous. Mais si nous voulons que l’humanité avance d’un cran, si nous voulons la porter à un niveau différent de celui où l’Europe l’a manifestée, alors il faut inventer, il faut découvrir. Si nous voulons répondre à l’attente de nos peuples, il faut chercher ailleurs qu’en Europe. Davantage, si nous voulons répondre à l’attente des Européens, il ne faut pas leur envoyer une image, même idéale, de leur société et

    14de leur pensée pour lesquelles ils éprouvent épisodiquement une immense nausée. Pour l’Europe, pour nous-mêmes et pour l’humanité, camarades, il faut faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf »2.

    15L’avenir idéologique, philosophique et religieux du Gabon comme l’a si bien souligné Frantz Fanon, se pose donc en terme de création, d’invention et d’innovation, et non pas à partir des seuls apports de la France. Dans la rencontre fécondante avec l’extérieur, le Gabon n’a de chance de répondre à cet appel, de faire peau neuve et de mettre sur pied un homme nouveau, que si son patrimoine témoigne d’un réel dynamisme créateur.

    16Et c’est peut-être là que commence le vrai drame du Gabon qui semble impuissant à résorber la tension entre tradition et modernité et à penser un développement sain et équilibré. En effet, l’élite gabonaise qui devrait permettre l’enracinement au passé pour inventer l’avenir, qui devrait permettre le passage de la tradition à la modernité de la manière la moins traumatisante possible, est malheureusement elle-même un nœud de contradictions, un centre inquiétant de déséquilibres, débranchée qu’elle est du système de référence des masses, c’est-à-dire des normes qui régissaient l’équilibre traditionnel et, de ce fait, pratiquement incapable de devenir cette synthèse vivante qu’elle doit être entre les cohérences anciennes et les cohérences nouvelles, condition nécessaire pour entraîner les masses derrière elle, à la conquête de nouvelles utilités et de nouvelles harmonies.

    3.2. UNE ÉTHIQUE DE DÉVELOPPEMENT

    17Loin de nous l’idée de tenir des propos de moraliste. Mais lorsque l’élite, entraînant avec elle les masses dont elle doit être le guide, cultive avec art une vie dissolue, dilapidant dans cette frénésie les ressources dont elle a la garde, en vue du développement, l’économiste, l’historien qui ne peut se dissocier de l’économiste, ont le droit, voire le devoir, de souligner l’importance des questions éthiques comme une des conditions non-économiques fondamentales pour tout redressement national. Car aucune entreprise humaine (pas plus le développement qu’autre chose) ne peut avoir de chance de succès et de durée en dehors de la qualité des hommes qui la réalisent. Les problèmes éthiques qui se posent au développement du Gabon sont donc des problèmes relatifs à la qualité des hommes que le Gabon aligne dans son combat contre le sous-développement.

    18S’agissant d’une politique d’austérité qui doit induire le développement, elle doit être l’affaire de tous et de chacun, du haut fonctionnaire comme du pauvre paysan. Cette généralisation de l’austérité est en effet une des conditions primordiales de son succès. L’impulsion devrait partir du sommet de la pyramide sociale et progressivement se propager dans l’ensemble du corps social.

    19Si d’aventure les mesures d’austérité prises par les dirigeants n’étaient pas généralisées mais se présentaient comme un diktat venu d’en haut et imposé unilatéralement à la masse, elles équivaudraient à une dictature, à une exploitation pure et simple. Il est en effet trop facile, lorsqu’on est bien repu, lorsqu’on mène la « dolce vita » dans de somptueuses villas, d’imposer l’austérité à ceux qui ont de la peine à joindre les deux bouts de l’année. L’austérité doit être générale ou alors elle devient l’instrument d’une tyrannie.

    20Cette éthique personnelle exige donc une plus grande conscience nationale pour tous, dans la mise au travail, dans l’emploi des méthodes plus adaptées aux exigences du développement ; elle postule également une révolution radicale des mentalités et des mœurs.

    21L’éthique personnelle doit nécessairement se prolonger par une éthique de groupes non pas pour la promotion et la défense des intérêts de castes, mais pour la formation de groupes responsables et solidaires. Ce sont en quelque sorte des nœuds de résistance à l’intérieur du corps social qui lui permettent de conserver sa fermeté, sa résistance et son mordant grâce à la qualité de leurs éléments et à la solidarité qu’ils secrètent et qui doit gagner de proche en proche l’ensemble de la machine sociale. Lorsque de telles structures n’existent pas dans une société, il est pratiquement impossible, d’en assurer la continuité et le redressement.

    22Les individualités de trempe, en l’absence de tels groupes de formation à la responsabilité, non seulement sont incapables de donner leur pleine mesure, mais souvent courent le risque d’être brisées, déçues, rendues inefficaces par la masse des inconscients, des irresponsables et des inorganisés. C’est de cette éthique de groupes que doit sortir une solide éthique familiale susceptible d’induire des structures sociales nouvelles et meilleures. Il faut rendre la société capable de faire surgir de son sein des responsables nombreux, grâce à des structures de groupes appropriées, et des responsables qui soient vraiment du peuple et non pas une caste qui ne cherche qu’à s’éloigner du peuple et à l’exploiter à merci.

    23Enfin, face aux exigences du développement dont l’austérité est partie intégrante, une éthique du pouvoir est absolument nécessaire. Car, « tout pouvoir n’est pas, en lui-même, facteur de développement, et l’expérience montre que, dans bien des cas, les pouvoirs sont au contraire l’émanation et le soutien des structures qui s’opposent au développement économique »3.

    24Cette éthique du pouvoir est sévère et s’impose à tous les milieux dirigeants et en particulier au gouvernement quant à la formation et au choix des cadres du pouvoir politique, économique et social. Son rôle consiste non seulement à créer les conditions susceptibles de transformer les sujets économiques dans un sens propice au développement, mais également à transformer le milieu humain et matériel en prenant en charge l’aménagement des désajustements et des déséquilibres économiques, politiques et socio-culturels qui risquent de stériliser tout effort de progrès. En matière d’austérité, le rôle du pouvoir apparaît primordial. Il doit être à même d’opérer au niveau du capital humain :

    • une profonde et intelligente planification des salaires, du sommet à la base, avec le cas échéant en guise d’incitation, l’instauration d’une prime à l’instruction, mieux à la compétence et éviter surtout la discrimination entre autochtones et assistants techniques ;

    • une politique consciente et délibérée de recrutement des élites à des postes techniques, en fonction de leur compétence et non nécessairement de leur allégeance politique et cela tant dans les administrations publiques que privées où devraient se recruter des cadres techniques locaux ;

    • une politique délibérée pour faire collaborer anciens et jeunes gradés, ce qui suppose un effort des uns et des autres dans le sens de cette collaboration ;

    • une reconversion totale de l’enseignement technique, secondaire, et universitaire en fonction des réalités et des besoins locaux, ce qui suppose que cet enseignement cesse d’avoir ses diktats à partir de la France dont le système éducatif est fait pour ce pays ;

    • enfin, le pouvoir doit être à même d’organiser la mise au travail de tous sans exception.

    25Si les expériences d’investissement humain ou des chantiers nationaux ont échoué dans presque tous les pays africains qui les ont tentées, c’est précisément parce que bien souvent, elles étaient une forme nouvelle d’exploitation qui n’obéissait ni à un souci d’équité, ni à une réelle volonté des gouvernants de promouvoir le progrès économique et social de tous.

    26Au plan des comportements économiques aberrants que nous avons constatés et qui sont pour la plupart influencés et entretenus de l’extérieur, le rôle du pouvoir est fort difficile, parce qu’il implique une réforme radicale dans les structures internes et dans les types de liaisons existantes avec l’économie extérieure plus développée.

    27La puissance corrosive du mode de vie français sur les comportements de l’ensemble de la population gabonaise est telle que la seule mesure de garantie efficace ne peut consister qu’en une politique de préservation. On ne saurait préserver le Gabon contre une quelconque influence, dans la période critique de son démarrage économique, en l’exposant largement, à tous les vents et à toutes les « intempéries » extérieures qui ont une très large responsabilité dans sa dramatique extraversion économique et psychologique. Comment empêcher le Gabonais de gonfler démesurément ses besoins et ses aspirations, lorsque quotidiennement le modèle français lui est proposé par la radio, le cinéma, la télévision, la presse et toutes autres formes de publicité devant lesquelles il est totalement sans défense et sans protection ?

    28Nous savons que l’idée de protectionisme des pays sous-développés est la bête noire de certains milieux économiques européens, et français en particulier, qui nourrissent des intentions impérialistes sur ces pays, lors même que leur propre pays pratique le même protectionisme avec leur bénédiction voire à leur demande. Nous savons aussi que cette idée de protectionisme est astucieusement associée à l’idée de l’égoïsme des nations, assimilé à l’égoïsme des individus et condamné avec lui alors que le libéralisme économique international qui fait en réalité du Marché Mondial une jungle économique où les plus forts se nourrissent des plus faibles, est lui aussi, associé astucieusement à l’idée d’universalisme et de solidarité internationale.

    29Au Gabon, le terme de protectionisme soulève chez ceux qui devraient l’appliquer, un réflexe net de refus, une fin de non recevoir presque instinctive. Ceci d’autant plus que pour ces Gabonais, le protectionisme est présenté comme un véritable suicide, à partir du postulat que l’économie gabonaise est suspendue à l’économie française comme à des mamelles nourricières. Et c est là que l’éthique du pouvoir apparaît dans toute sa sévérité. Ou bien le pouvoir se convainc que la mise en ordre intérieure doit précéder tout élargissement à des solidarités extérieures et alors il se doit, quoi qu’il coûte, de protéger cette reconversion intérieure contre les influences contraires tant internes qu’externes, ou bien il confie le sort de sa révolution intérieure aux sirènes de l’internationalisme qui prônent le primat de a sondarité internationale, auquel cas il livre son économie, corps et biens, à la merci des appétits hautement plus égoïstes de ceux qui régissent actuellement, dans leur intérêt exclusif, le destin politique et économique du monde.

    30Le véritable choix, pensons-nous, est là : entre l’austérité et la facilité, entre l’efficacité contraignante et l’impuissance lénifiante, entre la dignité dans la responsabilité et la vénalité dans la trahison et l’abandon.

    3.3. POPULATION OPTIMALE ET DÉVELOPPEMENT

    31« Certains Etats, tel le Gabon, ne disposent pas d’une population atteignant le million d’habitants, d’autres tel le Nigeria avec ses 60 millions de sujets, ont la taille démographique de plusieurs Etats européens. Entre ces deux pays, le rapport est au minimum de un à cent, ce qui fait que leurs chances et leurs difficultés sont très différents. Le rôle et les capacités de chacun d’eux sont peu comparables, les problèmes n’y prennent pas la même dimension »4.

    32Cette remarque ne signifie en rien que les nations les plus peuplées soient nécessairement les mieux outillées pour l’avenir ; cependant, elle permet de situer le problème démographique au centre des questions de développement.

    33Il ressort des différentes analyses démographiques que les problèmes de développement sont posés par rapport à la notion de surpeuplement. L’engouement avec lequel est traité cet aspect démographique relaie au second plan les problèmes relatifs au sous-peuplement au point que parfois, on a l’impression que ces problèmes seront résolus a contrario. Aussi, sommes-nous tenté de dire à la suite d’Alfred Sauvy que « l’habitant, bien nourri, d’un pays développé ne conçoit aucune émotion du fait qu’une partie de la planète est inhabitée, c’est l’autre, la partie surpeuplée, qui le frappe ».

    3.3.1. Population optimale et développement économique

    34Les causes du sous-développement telles qu’elles sont présentées aujourd’hui sont d’origines diverses :

    • géographiques, en ce sens qu’il existe d’immenses régions inhabitées et qu’en général, la densité est faible et inégalement répartie ; par ailleurs, l’insalubrité de certaines zones climatiques, notamment tropicales et équatoriales, est l’un de ces facteurs de sous-peuplement5 ;

    • historico-sociologiques, par référence aux guerres tribales ou non, par référence à l’esclavage, aux travaux forcés. Le problème de l’esclavage des Noirs est bien connu. Et à ce propos, le nom de la capitale du Gabon, « Libreville », est très révélateur. Quant aux travaux forcés, il est su de tous, qu’ils ont considérablement réduit certaines populations du Gabon, notamment celles du Sud engagées pour l’abattage et l’évacuation du bois d’une part et pour la construction du chemin de fer « Congo-Océan », d’autre part ;

    • sanitaires, parce que l’insalubrité du climat favorise le développement de certaines maladies dites endémiques : paludisme, lèpre, maladie du sommeil ;

    • culturelles, car « l’ignorance est, peut-être, plus meurtrière que la pauvreté »6 : l’élévation du niveau culturel de la population peut contri

    35buer à la diminution de la mortalité, notamment infantile ; l’instruction des mères s’avère primordiale.

    36Il convient de souligner que le sous-peuplement n’a rien d’absolu ; des modifications du volume de la population sont rendues désormais possibles grâce au progrès technique. Cependant, le sous-peuplement constitue un obstacle au développement en ce sens qu’il empêche l’existence d’une population active assez nombreuse et indispensable pour la réalisation du développement. Et au Gabon, pour éviter que l’insuffisance ou la faiblesse de la population constituent une force de rétention qui différerait des projets d’investissements, il est fait appel à une main-d’œuvre d’immigration. Mais ces solutions temporaires ne doivent pas se substituer aux solutions durables qui restent encore à envisager. Nous n’avons pas l’intention de proposer quelque solution miracle, aussi essayons-nous seulement de faire ressortir quelques idées forces qui pourraient aider à vaincre le handicap du sous-développement que connaît le Gabon.

    3780 % de la population gabonaise vit en milieu rural ; la natalité y est beaucoup plus forte qu’en milieu urbain et, il est malheureusement prouvé que la mortalité surtout infantile y est aussi beaucoup plus forte. Ainsi, lorsque le gouvernement reprend le slogan de l’Organisation Mondiale de la Santé, « Santé pour tous à l’an 2000 », cela traduit certes, son souci de voir l’ensemble de la population accéder aux soins de santé primaire, mais la santé pour tous à l’an 2000 devrait refléter une politique orientée en priorité vers les masses rurales. Aussi croyons-nous que tout projet visant à lever le handicap du sous-peuplement est voué à l’échec si au préalable aucun effort n’est mené dans le sens d’un développement rural intégré. Car c’est bien le développement rural avec toutes les mesures d’accompagnement que cela suppose qui favorisera une politique nataliste au Gabon.

    38Une politique nataliste devrait être l’une des préoccupations majeures du gouvernement dans le but d’atteindre une population optimale pour son développement économique. Le problème d’optimum de population ne doit pas être perdu de vue ; le surpeuplement « excès d’hommes par rapport à un besoin déterminé »7 et le sous-peuplement qui est son contraire conduisent à poser le problème d’optimum de population, c’est-à-dire celle qui devrait selon A. Sauvy, « assurer de façon satisfaisante la réalisation d’un objectif déterminé »8. Autrement dit, une population « opérationnelle » qui répondrait au mieux à des besoins jugés indispensables.

    39Le gouvernement ne semble pas se soucier, outre mesure, de la croissance de la population. D’aucuns trouvent un malin plaisir à minimiser le sous-peuplement du Gabon, en pensant pallier cette insuffisance par des investissements capitalistiques. Pallier l’insuffisance de main-d’œuvre par des investissements capitalistiques pose par ailleurs d’autres problèmes qui rendent ici, illusoire cette solution.

    40Prenons l’exemple d’une société sucrière (la SOSUHO) qui sous l’instigation du gouvernement décide de réaliser des investissements capitalistiques qui permettent ainsi de pallier l’insuffisance de main-d’œuvre. Une fois la production réalisée, les coûts de production sont répartis sur chaque kilogramme de sucre vendu. Mais compte tenu de l’exiguïté du marché gabonais, lié à la faiblesse de la population et à une absence totale de coordination des politiques des productions sucrières au sein de la zone UDEAC9, le seul consommateur gabonais devra donc supporter les coûts de production dès lors très élevés. C’est alors qu’intervient directement le gouvernement qui, pour réguler le prix du sucre et rendre ce produit accessible à toutes les couches de la population décide :

    1. de protéger le marché du sucre ce qui entraîne une moins-value fiscale ;

    2. de soutenir le prix du sucre en opérant une péréquation sur chaque kilogramme de sucre vendu ;

    3. de prendre sur lui l’amortissement des investissements capitalistiques réalisés si les deux premières mesures ne suffisent pas.

    41En définitive, nous voyons que l’investissement capitalistique ne résout pas à terme le handicap du sous-peuplement. Par ailleurs, la faiblesse d’une telle solution est accentuée à la fois par une main-d’œuvre immigrée fort coûteuse et une main-d’œuvre locale moins réceptive aux techniques, le sous-peuplement s’accompagnant généralement d’une sous-éducation de la population.

    42En effet, nous pensons que l’homme est au centre des problèmes de développement ; il faudrait veiller au nombre mais aussi à la qualité des hommes qu’on aligne dans le dur combat contre le sous-développement économique, c’est-à-dire, à sa formation, à son éducation, à sa qualification et à sa capacité à conduire les changements nécessaires.

    3.3.2. Education et développement économique

    43« Parce qu’entre éducation et développement existent des relations de type dialectique et que, pour une société donnée, l’éducation est le produit du système socio-économique et du niveau de développement atteint, que l’on considère l’éducation comme fondamentale du processus de création et de propagation du progrès technique »10. En dépit de sa lenteur, le développement de l’éducation précède dans bien des cas le développement économique. Mais quoiqu’il en soit, le développement ou la croissance économique exigent non seulement une accumulation du capital mais également des idées et des hommes créateurs de progrès qui vont contribuer au recul de la rareté du savoir.

    44Dans le cas du Gabon, l’édification d’une économie politique reflétant la réalité de ce pays, ne peut se faire tout en oubliant que cette édification dépend de ses fils ; autrement dit, elle doit être le produit de leur imagination et de leur perspicacité. Les disciplines respectant rigoureusement la réalité du Gabon sont donc à créer ou à réinventer, dans la mesure où cela est possible. Il faudrait donc adopter une échelle de valeurs et une conception du développement dont l’originalité ferait de la société gabonaise, une société nouvelle.

    45Le développement ne sera réellement possible que si l’éducation touche toutes les couches de la population. « Les bases d’une éducation à laquelle seuls des éducateurs africains sont plus aptes à donner corps restent toujours à définir tout en ne perdant pas de vue que la coopération internationale ne doit pas être abandonnée mais que son rôle doit être moins de diffuser des connaissances que de former des éducateurs, donc des développeurs »11.

    46Sachant que la « réflexion et l’acquis culturel de la société traditionnelle valent aussi quelque chose »12, il est nécessaire de les remodeler ou de les actualiser de telle façon que « la transmission du savoir ne soit pas uniquement fondée sur un système d’éducation importé dont la logique ne correspond pas nécessairement avec la réalité locale »13.

    47On peut dire de façon générale, selon qu’il contribue ou non à augmenter les possibilités de la production, que « renseignement-investissement se distingue de renseignement-consommation »14 et, que ces deux types d’enseignement présentent un coût réel qui peut entraîner la limitation des possibilités de développement futures. L’inventaire des besoins en matière de formation ou d’éducation conduit à poser le problème de leur satisfaction et par-là même celui du coût nécessaire à la formation du capital intellectuel indispensable pour l’élargissement et l’approfondissement du développement.

    48Il est bien connu que les pays sous-développés n’ont pas toujours les moyens financiers leur permettant de résoudre les problèmes de formation et d’éducation et, comme l’intelligence est aussi une ressource inexplorée dans ces pays au même titre que les ressources naturelles, investir pour son expansion ou son épanouissement soulève le problème des « ordres de priorité »15 à accorder soit à l’enseignement primaire, soit à l’enseignement secondaire, soit à l’enseignement supérieur, soit à l’enseignement technique, car dans chaque cas, l’assomption du coût n’est pas la même ; on voit apparaître aussi la nécessité d’une planification qui, en établissant les priorités, veillera à ce que l’économie absorbe les individus formés, d’où un problème d’adaptation entre capacité de formation et capacité d’absorption de l’économie globale.

    49Ainsi, le coût de formation pouvant dépasser les disponibilités budgétaires d’un pays comme le Gabon, il importe que ce pays intègre l’éducation dans son plan de développement et dans ses demandes d’aide internationale. Mais quel que soit le coût de l’éducation, de la formation, de la recherche, un développement consiste donc à faire en sorte que le coût ne soit pas une force limitative au développement puisque le bien-fondé du savoir est reconnu : le savoir « fonds de connaissances accumulées »16 est au même titre que le « capital physique accumulé »17, un fondement ou un facteur du développement. L’organisation du développement reflète celle des autres facteurs. L’investissement intellectuel est un facteur essentiel du progrès dans un pays sous-développé parce que, d’une part, il est un moyen de dégager les ressources nécessaires pour réaliser la manne d’investissement dont le pays a besoin, et de l’autre, parce qu’il est le seul à promouvoir une recherche scientifique et technique, car celui qui ne cherche pas ne progresse pas.

    50En matière d’éducation, comme dans toute autre, le schéma de développement que proposent à l’Afrique en général et au Gabon en particulier les pays industrialisés, ont révélé leurs insuffisances et leur inadaptation. Ce sont en effet des recettes susceptibles d’entretenir, de stimuler et d’orienter une croissance déjà lancée, alors que le Gabon doit s’imposer un chemin original correspondant à une société nouvelle, à structure économique inédite dont la construction organique suppose de sa part un effort d’imagination à laquelle un pays développé comme la France doit se prêter « d’autant plus que l’un des problèmes les plus importants pour l’avenir du monde est de concevoir et de construire des rapports nouveaux entre pays inégalement développés »18.

    3.4. POLITIQUE AGRICOLE ET DÉVELOPPEMENT RURAL

    51D’aucuns ont soutenu et soutiennent encore que le Gabon n’est pas une région favorable à l’agriculture, provoquant le repli vers une exploitation intensive de ses matières premières pendant qu’étaient délaissés des secteurs traditionnels comme l’agriculture et la pêche.

    52Le développement rural, dans la perspective de réduire la tension, l’écartèlement entre le milieu urbanisé, industrialisé et le milieu rural, nous paraît comme la démarche essentielle si l’on veut essayer d’atteindre cet objectif.

    3.4.1. Agriculture et développement

    53« Il faut doubler l’aide à l’agriculture, seule capable d’améliorer le sort des paysans du Tiers Monde »19.

    54Prenant occasion d’un bilan de dix années de coopération, le rapport Gorse critique et propose de favoriser le développement agricole dans les pays africains avec lesquels la France coopère. Ce rapport déplore par ailleurs la baisse des efforts publics et la multiplication des formes d’aide privée qui aggravent les déséquilibres économiques des pays en développement. Il s’en prend au mercantilisme de l’aide française qui « vise à la fois à planter le drapeau de l’industriel et du commerçant là où le militaire et l’administrateur n’ont plus de place »20.

    55Contrairement au rapport Gorse, le rapport Abelin, publié en septembre 1975, ignore les problèmes agricoles. Désormais le dessein essentiel de la coopération est l’aide à l’industrialisation. Autrement dit, ce rapport propose de vendre à l’Afrique le mythe de l’« usine qui fume » mais qui ne rapporte pas des milliards. Ce mythe est né, et n’est pas fait pour arranger les pays sous-développés et encore moins le Gabon qui ne semble pas encore devoir s’inquiéter de ce gaspillage. C’est bien, en effet, la mince parcelle de profits que daignent laisser au pays les compagnies pétrolières, qui est distraite dans le montage d’opérations qui n’ont, pour l’économie du Gabon, aucun effet multiplicateur.

    56Logique jusqu’au bout, le rapport Abelin préconise l’entrée du secteur privé dans les procédures bilatérales d’aide. Cette idée trouve un écho favorable au Gabon où avec la « PID », Elf-Gabon devient le partenaire privilégié du gouvernement gabonais, à travers différents projets d’industrialisation du pays.

    57Le développement économique que le touriste croit déceler à partir de l’expansion de la capitale, Libreville, n’est en définitive que très superficielle ; la base réelle qui se caractérise par le développement en milieu rural est inexistante. En effet, les terres cultivées représentent approximativement 0,5 % de la superficie totale du Gabon. La faiblesse du secteur agricole a non seulement pour origine la faible population du Gabon, mais aussi et surtout la différence entre les salaires ruraux et urbains d’une part, et le manque d’infrastructures et d’une infrastructure routière notamment, d’autre part.

    58On estime que 85 % environ de la production agricole nationale est destinée à la consommation intérieure. Les récoltes rémunératrices telles que le café, le cacao, la canne à sucre, l’arachide et l’huile de palme, ne sont cultivées et encore aujourd’hui, que de manière limitée21. Par ailleurs, il se dégage une insuffisance alimentaire qui fait que presque tous les produits alimentaires sont importés de France et des pays voisins et principalement du Cameroun.

    59La politique agricole du Gabon telle qu’elle est définie dans le plan de développement 1976-1980 s’était fixé trois objectifs qui seront repris dans le plan triennal 1980-1982 :

    • augmenter la production agricole de base afin d’atteindre un niveau plus élevé d’indépendance ;

    • développer la culture des produits destinés à l’exportation, principalement le cacao, le café, l’arachide, l’huile de palme et la canne à sucre ;

    • augmenter de façon importante le nombre de têtes de bétail du pays.

    60Les objectifs qui y sont inscrits sont fort intéressants ; cependant si les résultats des plantations industrielles de palmier à huile et de canne à sucre sont prometteurs, le Gabon en consacrant 60 millions de francs à l’agriculture dite « priorité des priorités » soit 0,75 % du budget général de l’Etat, ne dégage pas encore suffisamment de moyens pour réaliser une telle politique.

    61Le Gabon est semble-t-il gêné dans son développement agricole par l’existence des ressources forestières, minières et pétrolières ; pourquoi investir dans un secteur aussi ingrat que le secteur agricole alors qu’il existe d’autres secteurs à partir desquels le Gabon s’assure, par une fiscalité appropriée, l’essentiel de ses revenus ? Ce raisonnement qui conduit à la facilité et à l’imprévoyance tendrait à faire perdre de vue que le Gabon se doit d’opérer, à l’aide des revenus qu’il tire des mines et du pétrole, la reconversion nécessaire à la survie de son économie. Certes, on peut dire que les responsables gabonais et au plus haut niveau ont pris conscience de la nécessité de promouvoir l’action agricole pour favoriser le développement rural, mais un écart existe entre les discours, les intentions qui semblent figurer à bonne place à la mise en œuvre véritable d’une telle politique.

    62L’effort d’industrialisation du Gabon, compris comme une tentative de se dégager des aléas extérieurs ne saurait cependant prendre corps sans un développement agricole préalable ou qui, tout au moins, l’accompagne : « Il ne s’agit pas de privilégier l’agriculture, par rapport aux autres secteurs, mais de se convaincre que, dans l’immédiat, le succès de notre développement réside dans celui de l’agriculture... »22.

    63L’essor de l’agriculture est étroitement lié à la structure de l’économie agricole dans sa globalité qui, elle-même influe sur la portée et la rapidité du développement économique. C’est ainsi que l’exploitation agricole itinérante interdit des améliorations essentielles telles que la construction de bâtiments d’habitations permanents indispensables non seulement à l’introduction de certaines commodités, mais encore et surtout, à l’implantation d’un minimum d’activités sociales et économiques : écoles, infirmeries ou postes sanitaires, marchés. Cette exploitation itinérante rend par ailleurs difficile certains aménagements (tracés de routes, améliorations techniques, unités de transformation, réseaux de distribution). Comme elle ne permet pas non plus l’organisation efficace de services d’assistance technique, l’accès indispensable au crédit, aux structures et réseaux de commercialisation. C’est pourquoi il importe qu’un pays ait une politique agraire bien définie.

    64La réforme agraire a une histoire ; dans certains pays l’acquisition ou l’usage de la terre est tellement difficile que cette situation pose un véritable problème aux agriculteurs de même qu’elle limite la production agricole. Les couches les plus pauvres, plus nombreuses sont généralement reléguées sur les terres les moins fertiles : situation en vigueur en système féodal ou encore dans des systèmes très capitalistes dans lesquels l’agriculteur est éternellement voué au rôle de métayer ou de simple ouvrier agricole. L’objectif premier de la réforme agraire dans ces situations que nous venons d’évoquer est donc au départ de permettre au plus grand nombre de personnes l’accès aux terres agricoles grâce à un changement radical des structures institutionnelles et juridiques dans les pays visés, du point de vue régime foncier notamment.

    65Le concept de la réforme agraire s’est considérablement élargi dès la tentative de la première définition donnée en 1951 par les Nations Unies à savoir : un programme intégré visant à éliminer les obstacles opposés au développement économique et social par les défectuosités du régime foncier. Aujourd’hui, la réforme agraire est définie comme l’ensemble programmé des mesures institutionnelles, administratives, techniques, économiques, sociales et financières destinées à garantir aux ruraux, l’accès aux ressources productives en terre, en eau et autres produits de la nature. Pour le Gabon, la réforme agraire doit être considérée comme une composante du système global du développement rural et chercher à s’adapter à l’homme, à la terre et aux techniques ; la réforme agraire doit se concevoir comme un phénomène dynamique touchant à la fois la production, l’amélioration des conditions de vie, la protection des ruraux, autrement dit la réforme agraire doit être un programme d’ensemble.

    66La réforme agraire, partie du développement rural, doit viser à accroître la production des masses rurales en utilisant pleinement les mesures qu’elle met à leur disposition. Il s’agira de produire dans le but d’améliorer les conditions de vie et de lutter contre la pauvreté et autres obstacles à l’épanouissement du monde rural. Les ruraux ainsi visés par la réforme doivent par ailleurs bénéficier d’un contexte préventif, de mesures d’encadrement et de participation active. Il convient donc de mettre en place un programme intégré qui comporte à la fois des mesures institutionnelles, juridiques, administratives, financières, sociales, éducatives afin de garantir un accès réel aux ressources productives.

    67Le Gabon, contrairement aux autres pays où le besoin de réforme agraire est né ou naît de la pression démographique sur les parcelles de terres utiles de plus en plus rares, offre la particularité, grâce à son sous-peuplement, de disposer abondamment de terres agricoles qui ne demandent qu’à être colonisées. L’objectif premier est donc de mettre sur pied un dispositif national de colonisation des terres agricoles du Gabon.

    68Ce dispositif national de colonisation des terres agricoles doit accorder la primauté à l’agriculteur quant aux objectifs poursuivis par la réforme agraire. Les agriculteurs occupent une place de choix dans le système de production agricole, mais peu instruits ou peu lettrés, ils demeurent très fragiles au regard de leurs droits et d’une législation par laquelle ils s’estiment souvent très peu concernés. Ainsi les objectifs de la réforme agraire devraient comprendre : la répartition des terres en faveur des agriculteurs primaires, la défense de leurs intérêts et la mise en place d’un système d’assistance approprié du point de vue économique, social et financier.

    3.4.2. Développer le milieu rural

    69Le développement rural vise l’élimination de la pauvreté en milieu rural et l’épanouissement de l’être humain dans ce même milieu. C’est à la combinaison des changements mentaux et sociaux des populations aptes à faire croître cumulativement et durablement leurs profits réels et à entretenir les améliorations consécutives que doit aboutir le processus du développement rural.

    70Le développement rural comprend divers domaines, de l’agronomie à l’infrastructure, en passant par la santé et l’éducation. De ce fait, le développement rural ne saurait être un simple exercice de planificateurs ; aussi, faut-il avoir une connaissance complète et parfaite du milieu rural et du cadre humain permettant d’en saisir la complexité, d’appréhender le sens pratique, de coordonner les techniques et les initiatives pour atteindre les objectifs d’un développement d’ensemble, harmonieux et durable.

    71Le monde rural gabonais se situe en marge des circuits économiques du pays, du fait de son enclavement. Ce monde rural vit donc isolé et en économie fermée. L’inexistence d’une véritable politique, qui viserait à son intégration dans les circuits économiques, met en cause l’avenir même de ce pays. Pour l’intégration du monde rural au processus de développement général, il convient de souligner que les initiatives tant publiques que privées sont sollicitées pour la maîtrise des nombreux facteurs déterminants en matière de développement.

    72Par ailleurs, les solutions simples doivent être retenues ; elles permettront d’accroître rapidement les revenus, c’est-à-dire le pouvoir d’achat et retiendront mieux la confiance des ruraux que les combinaisons complexes. Le crédit par exemple, doit être plus accessible, simplifié quant aux procédures ; les efforts en matière de santé, d’éducation, de structures sociales et de divertissement ne doivent pas être trop en décalage dans le temps par rapport aux premiers efforts des ruraux.

    73Les innovations plus élaborées sont à envisager dans la mesure où elles répondent aux besoins ressentis et les initiatives collectives à encourager, si elles doivent avoir un impact dans les objectifs ou les aspirations des ruraux. Cependant, le monde rural est un monde qui se cherche et qui demande parfois qu’on le prenne en mains pour qu’un changement favorable s’opère en lui, tout en évitant cependant de le trop brusquer.

    74Le développement rural suppose la mise en place des infrastructures, aussi faut-il créer dans les zones rurales, des infrastructures administratives, routières, socio-éducatives, sanitaires, agricoles, touristiques, commerciales et industrielles encore inexistantes, et aussi promouvoir la protection de la nature et de l’environnement rural, dans le cadre du développement rural et de l’élévation du niveau de vie des couches déshéritées. Nous pensons que c’est sur cette base très élargie que doit se fonder toute politique cohérente de transformation du milieu rural dont sa cellule de base devrait être le village regroupé où l’on peut intervenir de manière efficace.

    75Cependant les moyens techniques et les services alloués ne peuvent pas permettre à eux seuls un vrai développement rural si les villageois ne sont pas aptes techniquement, socialement, économiquement et psychologiquement, à en tirer profit et si les profits ne correspondent pas à leurs aspirations. Le village, structure de base du développement rural doit se concevoir autant que faire se peut dans la perspective d’un auto-développement. Aussi, que faut-il faire pour tenter d’y parvenir ?

    76L’approche du développement est au Gabon, du type capitaliste, caractérisé surtout par l’importance des investissements par projet, en faveur des secteurs miniers et forestiers. 70 % des investissements totaux, depuis le 1er plan intermédiaire (1963), ont été orientés vers le secteur minier. Ceci n’est pas sans influence sur la situation économique actuelle caractérisée par la dépendance vis-à-vis des industries extractives notamment du pétrole et par le dépérissement de l’agriculture et la désarticulation du milieu rural.

    77A la réflexion, il apparaît que pratiquement, tant du point de vue administratif que technique et conceptuel, le développement rural au Gabon n’a pas ou presque pas d’assise aux niveaux central et régional, encore moins au niveau du village. Il convient donc de redéfinir un schéma d’administration en milieu rural, beaucoup plus intensif, introduisant un processus plus actif de participation administrative, financière, technique et publique des ruraux eux-mêmes à leurs activités. Un tel processus devrait éviter, par exemple, que des enregistrements de naissances se fassent avec un décalage dans le temps. Les villageois auraient ainsi accès aux formalités administratives, à l’information sur les problèmes de la nation sans attendre sa diffusion par la radio dont l’expression n’est pas toujours à leur portée.

    78Le développement rural implique donc une stratégie. En effet, si le but primordial du développement est d’élever le niveau de consommation par celui de la productivité du travail, cette évolution n’est possible que par une plus grande capacité de travail, laquelle dépend du niveau de l’éducation pour concevoir et mettre en pratique les techniques nouvelles, plus performantes et plus productives. Ce processus concerne au plus haut point le monde rural qu’il est rationnel de projeter avec un taux d’amélioration des conditions de vie des individus qui peut les intégrer dans la société.

    79En parlant de stratégie, nous voulons mettre l’accent sur la conduite habile d’une ou plusieurs actions conjuguées pour le développement rural. Les actions de développement rural peuvent se classer en deux grands groupes qui sont interdépendants :

    • actions à caractère socio-économique et technique ;

    • actions à caractère administratif et structurel.

    80La conception de chacune des actions impose en tout premier lieu, une politique de regroupement des populations rurales, autour de villages urbanisés et animés où pourront être coordonnés des mesures et des moyens sans lesquels il n’est plus possible de concevoir le développement rural : identification et programmation des activités, vulgarisation du crédit agricole, moyens de lutte phytosanitaire, formation des jeunes agriculteurs et surtout commercialisation des produits primaires garantissant l’écoulement des productions et les revenus des ruraux.

    81Ces actions devront être poursuivies, si nécessaire, au travers des solutions originales qui tendent à intégrer les différents leviers de développement au sein d’un organisme unique de décision : cela peut aller du regroupement pré-coopératif à la création de sociétés de développement agricole, publiques ou privées, utilisant un salariat agricole. Les modes d’agriculture moderne seraient désormais favorisés et encouragés dans tous les cas où ils pourraient déboucher sur des productions à caractère commercial, sur le plan national d’abord, et sur le plan international ensuite.

    82Nous avons vu que la société gabonaise connaît en son sein une série de différenciations sociales nées de l’attrait des revenus comme de la modernité des cités. Ces mouvements de concentration de population vers les villes ont substitué de nouveaux types de relations humaines au cadre traditionnel et les mutations ont été trop rapides pour qu’on puisse garantir de nouvelles conditions d’équilibre aux tâches et au contexte social pour lesquels ces populations n’ont pas été préparées.

    83Dès lors, les facultés d’adaptation des individus étant bien inégales, la nouvelle société est devenue conflictuelle. Les inégalités ou les frustrations qui sont la contrepartie de cette nouvelle société ne seront atténuées que si l’on parvient à répondre de façon satisfaisante aux problèmes que posent les disparités et le déséquilibre ville-campagne. Aussi doit-on s’attacher :

    • à l’implantation des structures de progrès (centres commerciaux, équipements socio-éducatifs, loisirs) ;

    • à améliorer l’état sanitaire en insistant sur l’équilibre nutritionnel et assurant une plus large couverture hospitalière et une meilleure prévention contre les maladies endémiques ;

    • à améliorer l’information et les moyens de l’information de masse.

    84Toutes ces mesures ne pourraient être efficientes que si sont assurées de meilleures communications et notamment, routières. En effet pour permettre les échanges entre ville et campagne, il est urgent que le Gabon se dote en priorité d’une infrastructure routière qui puisse répondre à un besoin de désenclavement dont souffre le monde rural en train de dépérir dans la plus grande indifférence des pouvoirs publics.

    85La construction du chemin de fer est sans doute le projet le plus ambitieux jamais réalisé au Gabon. Cette grande entreprise jouera très certainement un rôle important quant à la solution du transport dans la direction Est-Ouest. Aussi, le transport dans cette direction étant largement facilité, il conviendrait ensuite que priorité soit accordée à la construction de routes dans une direction allant dans le sens Nord-Sud plutôt que parallèle au chemin de fer. Il est incontestable que le progrès et le développement d’un pays comme le Gabon dépend particulièrement de facteurs tels qu’un réseau de transport approprié. Cela nécessite donc la remise en état et le bitumage des axes principaux du réseau routier.

    86Il est alors sans conteste que le Gabon connaîtrait ainsi à la fois un accroissement du transport et un élan considérable de sa production agricole à partir d’un réseau routier adapté à ses profondes aspirations de développement économique et social, en opérant en lui-même une meilleure communicabilité avec toutes les parties du territoire et une meilleure maîtrise de ses potentialités économiques.

    3.5. REDÉFINITION DU ROLE DE L’ÉTAT DANS LE PROCESSUS DE DÉVELOPPEMENT

    87Nous partons de l’idée que quoique fasse le gouvernement, aucun résultat positif pour le développement véritable de ce pays ne peut voir le jour si les conditions ne sont pas créées qui lui permettent d’accroître sa capacité d’absorption du capital.

    88En effet, non seulement les investisseurs étrangers n’ont pas les mêmes préoccupations que le gouvernement car ils sont guidés par le profit et le « code des investissements » qui leur est très favorable s’y prête bien ; mais aussi, l’observation des comportements économiques des nationaux qui ont des ressources est significative : quand ceux-ci ne mènent pas quelque spéculation à travers l’investissement dans la pierre sur le territoire national d’abord, et à l’étranger ensuite, ils ne trouvent pas mieux que de placer leurs gains dans les organismes financiers des pays développés (banques et autres) afin de leur assurer le plus fructueux recyclage.

    89L’action conjuguée des investisseurs privés et de ces nationaux accentue la division internationale du travail qui fait du Gabon un pays pourvoyeur à la fois de matières premières et de capitaux à recycler.

    90Pour tenter de repenser tant soit peu la place de notre économie, ce ne sont pas aux investisseurs privés qu’il faudrait s’en remettre mais les solutions devraient et doivent venir de l’intérieur, il suffit d’en être persuadé, d’avoir le courage et la volonté nécessaires.

    91Ainsi, pour maintenir la candidature du Gabon, en très bonne place, au processus de développement, nous avons pensé à une redéfinition du rôle de l’Etat dans le processus de développement.

    92Nous faisons ici abstraction de toutes les théories des penseurs des pays développés, sans les ignorer cependant, pour nous attacher essentiellement à la réalité historique, politique et économique du pays.

    93Historiquement, le Gabon est une ancienne colonie française, la langue administrative et de communication est le français, son mode de pensée bien que dualiste est essentiellement français, et ses relations sont des plus marquées avec la France.

    94Politiquement, le Gabon a signé avec la France dès 1960, des accords de coopération. Pouvait-il en être autrement ? Non parce que le jeune Etat n’était pas préparé à recevoir son indépendance ; non, parce que le Gabon est un Etat riche, aussi fallait-il se l’attacher et la lettre du Premier ministre français datée du 15 juillet 1960 à celui qui un mois après allait conduire les destinées du Gabon est très significative : « ... On donne l’indépendance à condition que l’Etat, une fois indépendant, s’engage à respecter les accords de coopération (...) l’un ne va pas sans l’autre »23.

    95Economiquement, comme tout pays de la périphérie, le Gabon est compris par ses partenaires principaux comme étant un pays pourvoyeur de matières premières et les investisseurs privés rentables sont concentrés principalement dans les industries extractives. Ceci n’est pas nouveau, car de 1898 à 1930, les compagnies concessionnaires constituées à l’instigation du Gouverneur Général de Brazza24, vont se révéler peu inventives et céderont à la facilité, s’abandonnant au commerce de traite, à la récolte des produits intéressant la métropole, à l’économie de pillage.

    96Hier et encore moins aujourd’hui, l’investisseur privé capitaliste n’est pas disposé, soit cyniquement, soit involontairement, soit encore par sa nature, à favoriser le développement du Gabon. Cependant, lorsqu’il semble vouloir le faire, c’est en faisant supporter au budget de l’Etat l’essentiel de l’investissement et par ailleurs les risques prévisibles, tout en s’assurant la gestion de l’organisation ainsi mise en place.

    97La prolifération des organisations peu productives incombe dans une large mesure aux nationaux confondant action politique et action économique et qui parfois forcent la main aux investisseurs privés, ces derniers avertis qu’ils sont à la fois de leur inefficacité et de leur non-rentabilité.

    98Mais cette association avec le secteur privé par l’intermédiaire de la PID s’avérant peu concluante, ne doit-on pas se résoudre à voir l’Etat assumer deux fonctions principales et distinctes :

    • fonction de redistributeur de revenus ;

    • fonction d’entrepreneur.

    3.5.1. Redistribution de revenus

    99On entend par redistribution de revenus non seulement les questions touchant aux salaires mais toutes celles aussi, et souvent très importantes, ayant trait à l’éducation, à la santé, à la famille, aux infrastructures, etc.

    100Comment la redistribution des revenus peut-elle opérer un développement harmonieux ?

    101En matière salariale, le Gabon a fait et est en train de faire des efforts certains (qui du reste doivent être soutenus) pour réduire d’importants écarts de salaires tant au sein de son administration publique que du secteur privé.

    102Si d’aventure une catégorie de gabonais, sans mérite et sans effort particuliers, venaient à gagner largement sa vie pendant qu’une autre travaillerait durement pour satisfaire ses besoins les plus élémentaires, il se propagerait au sein de la population le sentiment de facilité et d’abandon qui conduirait à l’effondrement des valeurs fondamentales de l’Etat au nombre desquelles figure le travail.

    103En matière d’éducation, le Gabon mène une politique courageuse mais qui reste assez déséquilibrée dans les provinces et qui pourrait par ailleurs s’avérer déphasée si, malgré les importants moyens qui y sont consacrés, l’enseignement n’est pas profondément repensé pour répondre aux besoins économiques du pays.

    104En matière de santé, les mêmes efforts sont consacrés avec les mêmes déséquilibres cependant, dus à la dissémination des populations rurales encore imparfaitement regroupées d’une part, et à la trop grande concentration des médecins à la seule capitale moins dans le secteur public que dans le secteur privé ou semi-privé, assurés des avantages qu’ils retirent de part et d’autre, avec désormais l’introduction d’une notion aberrante dans un pays sous-développé : une médecine pour les riches et une médecine pour les pauvres, le secteur privé étant jugé de meilleure qualité que le secteur public qui marque un net recul.

    105En matière de politique de la famille, si des efforts sont faits, il n’en demeure pas moins vrai que le gouvernement ne définit pas clairement ses objectifs.

    106Mène-t-il une politique de logement ? Les résultats ne sont pas convaincants car les logements ne vont pas toujours à ceux qui en ressentent le plus grand besoin, c’est-à-dire aux familles nombreuses et à faibles revenus.

    107Mène-t-il une politique démographique ? Elle n’est pas expliquée ni suffisamment perçue par la population comme incitative pour atteindre le niveau démographique optimal nécessaire au développement « indépendant » du pays.

    108Nous pensons qu’une politique nataliste doit être rapidement pensée et mise en vigueur parce qu’elle est nécessaire à la survie de l’Etat, à la colonisation des terres et à la maîtrise des potentialités économiques de la meilleure façon qui soit.

    109Mène-t-il une politique visant à doter le pays des infrastructures dont il a si grand besoin ? Un effort certain et fort louable d’ailleurs est en train d’être fait par la construction du chemin de fer Transgabonais, mais il reste que sur cet important projet qui a déjà absorbé plus de 4 milliards FF25. les réalisations ne reflètent pas toujours les dépenses engagées et qu’une orthodoxie financière mérite d’être menée qui réduise les faux coûts et les dépenses prématurément engagées, car le chemin de fer est un investissement qui ressort de la deuxième fonction de l’Etat, celle d’entrepreneur.

    110Hormis le Transgabonais, il reste un fait patent que sans les routes bitumées et entretenues permettant à la fois de désenclaver les provinces, de favoriser le brassage des populations et le développement agricole et rural, l’économie gabonaise risque de demeurer continuellement, une économie aux pieds d’argile, autrement dit pour reprendre l’expression de Michel Boyer du journal « Le Monde », le Gabon risque de demeurer un pays « qui n’a pas d’économie, mais des finances »26. Mais alors jusqu’à quand peut-il s’assurer « ces finances », puisque l’on sait que les ressources dont il jouit sont épuisables, à moins d’être renouvelées, voire multipliées par le biais de l’économie.

    111Par ces quelques exemples, on le voit, la fonction de redistributeur de revenus est fondamentale ; mais que doit faire l’Etat en l’absence de toute initiative privée susceptible d’induire le développement véritable du pays ?

    112Nombre de gouvernements africains, devant l’immensité des tâches de développement, ont doté leur pays de codes d’investissements qui auraient dû favoriser la venue de nombreux capitaux dans leurs pays. L’expérience montre que l’investisseur privé capitaliste place au second plan les avantages qu’il peut tirer de l’existence d’un code d’investissements très favorable, pour ne rechercher avant tout que les pays voire les secteurs d’activités où la rentabilité de ses investissements est assurée par eux-mêmes et dans un temps relativement court.

    113Cependant, si le code d’investissements ne suffit pas à lui tout seul à favoriser les investissements, il est un fait certain qu’il expose dangereusement et inutilement l’économie du pays à une exploitation éhontée de ses richesses sans que ses aspirations légitimes de développement aient trouvé le moindre écho.

    114Aussi la solution n’est-elle pas de définir une deuxième fonction à l’Etat, celle d’entrepreneur qui lui permette de suppléer les carences de l’initiative privée tant nationale qu’extérieure ?

    3.5.2. L’Etat-entrepreneur

    115La fonction de l’Etat-entrepreneur mérite d’être longuement mûrie et réfléchie. Cela suppose une complète dissociation de l’Etat redistributeur de revenus.

    116Si nous partons de l’idée que l’Etat redistributeur de revenus est indépendant, dans ses fonctions, de l’Etat entrepreneur, et si nous empruntons la logique capitaliste, guidée par l’objectif de profit, nous arrivons ainsi à mieux percevoir, à mieux situer les attributs et le rôle de l’Etat, avec ce qu’il comprend comme rationalité dans le choix des objectifs, dans le choix des moyens.

    117Les investissements retenus par l’Etat-entrepreneur ne doivent pas dépendre des préoccupations politiques mais de celles qui sont les siennes, c’est-à-dire économiques. Le choix doit porter essentiellement sur des investissements devant apporter à court, à moyen et à long terme, des résultats à même de susciter d’autres investissements. Autrement dit l’efficacité et la rentabilité doivent présider au choix des investissements à travers lesquels priorité est donnée aux projets visant à constituer la base économique (projets agricoles par exemple), sans laquelle tout édifice s’écroule.

    118Retenir les critères d’efficacité et de rentabilité, répond à un double objectif de l’Etat-entrepreneur :

    • choix des investissements promoteurs de l’économie ;

    • choix des investissements à même d’impulser un développement autonome parce que les produits qui en découlent viennent avantageusement remplacer ceux existant sur le marché sans qu’il ne s’exerce de pression sur les prix, c’est-à-dire procéder à la substitution des importations de la meilleure façon qu’il soit.

    119Ainsi, l’acceptation d’une moins-value fiscale par l’Etat redistributeur de revenus, en interdisant l’accès de son territoire à certains produits, ne doit pas se traduire, comme on le voit souvent, par l’acceptation de soutenir à la fois les investissements et les prix des produits à la consommation. De tels investissements sont « appauvrissants » et sont donc à écarter par l’Etat entrepreneur parce que peu efficaces et peu rentables.

    120Cependant, être candidat à l’industrialisation, ne suppose pas rentabilité à n’importe quel prix en acceptant les unités les plus polluantes et nuisibles à la santé tant des travailleurs que des populations environnantes qui ne bénéficient en réalité d’aucune sécurité et protection sociale adéquates face aux risques encourus.

    121Quant aux questions relatives à la gestion des organisations ainsi créées par l’Etat entrepreneur, il va de soi que le capital humain national qui s’y investit doit être nécessairement choisi à partir des critères objectifs d’efficacité et de rentabilité : « the right man in the right place »27.

    122Par ailleurs, il doit être clairement établi une incompatibilité des hommes et des femmes à cumuler deux charges contradictoires tant à l’intérieur de la fonction de l’Etat redistributeur de revenus que de celle de l’Etat entrepreneur28.

    123La conjugaison des fonctions de redistributeur de revenus et d’entrepreneur appelle une meilleure organisation du système politico-administratif (faisant terriblement défaut), qui donne de meilleures chances au maintien du processus de développement.

    Notes de bas de page

    1 Raymond Aron, professeur au Collège de France. Propos tenus au cours d’un symposium sur le développement social qu’il a dirigé sous l’égide de l’UNESCO et où il s’insurge contre ce qu’il a appelé l’anti-évolutionnisme des ethnologues.

    2 F. Fanon, Les damnés de la Terre, Maspéro, 1961, p. 242.

    3 J. Austry, Le Scandale du développement, 1965, p. 164.

    4 Encyclopedia Universalis, Afrique Noire Société Economie : « Population et richesse des Nations », p. 427 (nom de l’auteur ?).

    5 Le Gabon est, à cet effet, souvent cité comme exemple d’un pays équatorial sous-peuplé.

    6 A. Sauvy, « La mortalité infantile est en raison inverse du savoir », dans Théorie Générale de la vie, p. 84.

    7 A. sauvy : Théorie Générale de la population. Tome 1. Economie et Croissance, PUF, pp. 49-50.

    8 A. sauvy : Théorie Générale de la population. Tome 1. Economie et Croissance, PUF, pp. 49-50.

    9 UDEAC : Union Douanière et Economique de l’Afrique Centrale comprenant le Cameroun, le Congo, le Gabon et la République Centrafricaine.

    10 L. Malassis, Education rurale et agricole et développement économique du Tiers-Monde, Tome XIX, n° 54, avril-juin 1973, pp. 261-262.

    11 Prospective l’Afrique en devenir, publication du Centre d’études prospectives (Association Gaston-Berger), n° 13, juin 1966.

    12 J. bugnicourt, « Pour l’aménagement des campagnes africaines : une formation-action » dans Tiers-Monde, avril-juin 1974, Tome XIX, n° 54, pp. 373 et suivantes.

    13 J. bugnicourt, « Pour l’aménagement des campagnes africaines : une formation-action » dans Tiers-Monde, avril-juin 1974, Tome XIX, n° 54, pp. 373 et suivantes.

    14 Prospective, l’Afrique en devenir, p. 94.

    15 A. Lewis, op. cit., p. 190.

    16 A. Lewis, op. cit., pp. 33 et 34.

    17 A. Lewis, op. cit., pp. 33 et 34.

    18 G. Berger, op. cit., p. 134 et suivantes.

    19 Rapport Gorse commandé en 1970 mais qui ne sera jamais publié iu extenso. S. Hessel : « l’évolution doctrinale de l’aide française », Les Cahiers Français, n° 167, septembre-octobre 1974.

    20 Rapport Gorse commandé en 1970 mais qui ne sera jamais publié in extenso. S. Hessel : « l’évolution doctrinale de l’aide française », Les Cahiers Français, n° 167, septembre-octobre 1974.

    21 On note cependant, la culture de palmier à huile dans la région de Lambaréné ouvrant d’intéressantes perspectives à l’huilerie et à la raffinerie installées dans cette même région.

    22 Président Gnassimbé Eyadema du Togo : Discours d’ouverture du 4’ Conseil National du Rassemblement du Peuple Togolais.

    23 Alfred Grosser. La Politique extérieure de la V eRépublique, Edition Jean Moulin, Le Seuil, 1965.

    24 C. Co query-Vidrovitch, Le Congo au temps des grandes compagnies concessionnaires, 1898-1930, Mouton, Paris, 1972.

    25 Michel Boyer, « La visite officielle du Président Bongo », dans Le Monde du 2 octobre 1980.

    26 Michel Boyer, « La visite officielle du Président Bongo », dans Le Monde du 2 octobre 1980.

    27 « L’homme qu’il faut dans la place qu’il faut ». Notion essentielle si l’on veut éviter le gaspillage des ressources humaines.

    28 Cette incompatibilité consacre la règle de Droit que l’on ne peut être à la fois juge et parti. Deux exemples :
    Ministre, Directeur Général – fonction politique ;
    – fonction administrative.
    Ministre, Président de Conseil d’Administration – fonction d’intérêt général ;
    – fonction d’intérêt
    particulier.

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    1 Raymond Aron, professeur au Collège de France. Propos tenus au cours d’un symposium sur le développement social qu’il a dirigé sous l’égide de l’UNESCO et où il s’insurge contre ce qu’il a appelé l’anti-évolutionnisme des ethnologues.

    2 F. Fanon, Les damnés de la Terre, Maspéro, 1961, p. 242.

    3 J. Austry, Le Scandale du développement, 1965, p. 164.

    4 Encyclopedia Universalis, Afrique Noire Société Economie : « Population et richesse des Nations », p. 427 (nom de l’auteur ?).

    5 Le Gabon est, à cet effet, souvent cité comme exemple d’un pays équatorial sous-peuplé.

    6 A. Sauvy, « La mortalité infantile est en raison inverse du savoir », dans Théorie Générale de la vie, p. 84.

    7 A. sauvy : Théorie Générale de la population. Tome 1. Economie et Croissance, PUF, pp. 49-50.

    8 A. sauvy : Théorie Générale de la population. Tome 1. Economie et Croissance, PUF, pp. 49-50.

    9 UDEAC : Union Douanière et Economique de l’Afrique Centrale comprenant le Cameroun, le Congo, le Gabon et la République Centrafricaine.

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    12 J. bugnicourt, « Pour l’aménagement des campagnes africaines : une formation-action » dans Tiers-Monde, avril-juin 1974, Tome XIX, n° 54, pp. 373 et suivantes.

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    14 Prospective, l’Afrique en devenir, p. 94.

    15 A. Lewis, op. cit., p. 190.

    16 A. Lewis, op. cit., pp. 33 et 34.

    17 A. Lewis, op. cit., pp. 33 et 34.

    18 G. Berger, op. cit., p. 134 et suivantes.

    19 Rapport Gorse commandé en 1970 mais qui ne sera jamais publié iu extenso. S. Hessel : « l’évolution doctrinale de l’aide française », Les Cahiers Français, n° 167, septembre-octobre 1974.

    20 Rapport Gorse commandé en 1970 mais qui ne sera jamais publié in extenso. S. Hessel : « l’évolution doctrinale de l’aide française », Les Cahiers Français, n° 167, septembre-octobre 1974.

    21 On note cependant, la culture de palmier à huile dans la région de Lambaréné ouvrant d’intéressantes perspectives à l’huilerie et à la raffinerie installées dans cette même région.

    22 Président Gnassimbé Eyadema du Togo : Discours d’ouverture du 4’ Conseil National du Rassemblement du Peuple Togolais.

    23 Alfred Grosser. La Politique extérieure de la V eRépublique, Edition Jean Moulin, Le Seuil, 1965.

    24 C. Co query-Vidrovitch, Le Congo au temps des grandes compagnies concessionnaires, 1898-1930, Mouton, Paris, 1972.

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    26 Michel Boyer, « La visite officielle du Président Bongo », dans Le Monde du 2 octobre 1980.

    27 « L’homme qu’il faut dans la place qu’il faut ». Notion essentielle si l’on veut éviter le gaspillage des ressources humaines.

    28 Cette incompatibilité consacre la règle de Droit que l’on ne peut être à la fois juge et parti. Deux exemples :
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