Introduction
p. 185-186
Texte intégral
« Instruire les indigènes est assurément notre devoir (...) mais ce devoir fondamental s’accorde de surcroît avec nos intérêts économiques, administratifs, militaires et politiques les plus évidents... ».
A. Sarraut
1« Lorsqu’elle (la France) fait don d’installations industrielles ou de machines de grande qualité ou qu’elle réalise des travaux difficiles, elle acquiert des références qui peuvent lui valoir ultérieurement des commandes par des clients nouveaux et solvables (...). La concurrence mondiale n’étant point “classique”, mais soumise à des forces et des contraintes financières et politiques, il peut être utile que des prêts spéciaux ou des dons aident parfois à diffuser ces techniques dans des pays où, sans cela, elles n’auraient pas accès. La vente de matériels et la présence d’entreprises françaises dans le Tiers-Monde peuvent encore être avantageuses du seul fait qu’elles contribuent à l’expansion industrielle de haute technicité (...). Si les aides apportées par la France contribuent à longue échéance à tirer des peuples de la misère puis à accélérer leur développement, ces peuples constitueront alors des partenaires dont les jeunes prospérités retentiront sur les prospérités plus anciennes et les entretiendront »1.
2Ainsi qu’il ressort du Rapport Jeanneney, l’effort d’aide doit être compris comme servant essentiellement à maintenir, pour les pays développés et en l’occurrence pour la France, des zones privilégiées d’approvisionnement en matières premières achetées à des prix dérisoires et, des débouchés pour les produits manufacturés vendus aux pays sous-développés à des prix extrêmement élevés. Cette conception de l’aide, qui du reste est très réaliste, aura conduit F. Luchaire à la conclusion suivante : « Tant que les pays actuellement développés bénéficieront de la plus-value résultant de la transformation de matières premières que leur vendent les pays actuellement sous-développés, l’aide des premiers aux seconds s’analysera en une restitution »2.
3Plusieurs autres éléments viennent renforcer la certitude pour le caractère fondamentalement stratégique de l’aide aux pays sous-développés ; la France, nous l’avons déjà souligné, préfère l’aide bilatérale à l’aide multilatérale d’une part et, d’autre part, le gros de l’aide publique française au Gabon est allé davantage dans le sens du soutien aux grandes entreprises hydro-électriques et d’extractions minières. Même lorsque l’aide prend la forme d’investissements directs, l’aide s’oriente de préférence vers les secteurs cités ci-dessus dont la production sert essentiellement à résoudre pour les grosses sociétés françaises, les difficultés liées à leur besoin de plus en plus grand en matières premières et en énergie.
4Le caractère profondément stratégique de l’aide montre combien celle-ci ne peut pas être désintéressée, contrairement à ce que pourrait penser une certaine opinion. Si l’on prend l’exemple de l’aide liée, on peut se rendre compte que les conditions stipulées dans une convention de prêt ont essentiellement pour but de favoriser l’économie et les intérêts politiques du pays donateur. Les concours financiers de la France au Gabon par l’intermédiaire du FAC et de la CCCE auxquels nous avons consacré la deuxième partie de ce travail, ne sauraient être niés ; ce que nous essaierons de démontrer, en partant des thèses de Paul Bairoch, dans son étude sur la révolution industrielle et le sous-développement, c’est que la contrepartie de cette aide provoque une véritable saignée de la jeune économie gabonaise et y maintient voire accentue le sous-développement. Paul Bairoch constate à cet effet que « si l’on garde présent à l’esprit l’ensemble des mécanismes qui ont permis, en Europe, un mouvement de croissance généralisée par une série d’interactions multiples, l’on ne peut s’empêcher d’être frappé du fait que les modifications apportées par le développement d’une partie du monde ont transformé totalement dans l’autre les conditions d’action de ces mécanismes, muant en obstacle ce qui précédemment, était élément positif »3.
5A cette constatation vient s’ajouter celle de G. Blardonne qui écrit : « Dans aucun pays, l’aide n’a vraiment permis la mise en place de structures fournissant aux intéressés le moyen d’assurer par eux-mêmes le démarrage de leur développement. L’aide a financé des opérations dispersées, elle n’a pas servi de levier au développement. De cela riches et pauvres sont aujourd’hui conscients »4. Cependant, si l’aide accentue le sous-développement, il n’en demeure pas moins vrai que ce phénomène trouve profondément ses racines dans un pays où les comportements aberrants que l’on observe représentent des obstacles majeurs au développement.
Notes de bas de page
1 Politique Française de Coopération avec les Pays Sous-Développés, Rapport Jeanneney, pp. 45 et 46.
2 F. Luchaire, L’aide aux pays sous-développés, PUF, 1966, p. 19.
3 Les Cahiers Français, Introduction à l’article de Paul Bairoch tirée de son livre sur Révolution Industrielle et sous-développement, Ecole pratique des hautes études, Mouton, Paris, 1974.
4 G. Blardonne, « Efficacité de l’aide et développement » dans Chronique Sociale de France, n° 4-5, 30 juin 1964, pp. 259-260.
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