Le choix d’un virage economique, l’explication des decideurs
p. 23-28
Texte intégral
1La question des sciences sociales dans nos sociétés fait de plus en plus l’objet d’interrogations, si ce n’est de remises en question. Tant les intellectuels que les conseillers des gouvernements font du statut "scientifique" de ces disciplines et de leur utilité des enjeux qu’on peut qualifier de politiques (1). Le sujet traverse allègrement les deux continents. L’observation conduit en effet à être saisis de l’actualité du débat. La presse française et québécoise n’hésite pas à traduire en termes aigres-doux parfois, ses doutes sur la pertinence des "sciences sociales" qui, aux yeux des plus préoccupés de "rationalité économique", n’affichent pas très haut l’enseigne de leur rentabilité.
2L’observation directe des sociétés québécoises et françaises révèle le même type de discours. Entendu et vécu depuis l’institution universitaire, celui-ci a de quoi irriter car il reproduit de près les thèmes les plus connus de la raison instrumentale. L’université tend à devenir, dans ce discours, tout comme la culture, un support de rationalité économique. L’université, qu’elle soit privée ou publique devrait être, lorsque soumise à cet impératif technocratique, un rouage de l’Etat. De même, les sciences sociales commencent-elles à être publiquement interpellées en rapport avec leur capacité de préparer adéquatement au marché du travail ou, mieux encore, à propos de leurs liens ou de leur absence de liens avec l’industrie. Dans un contexte de chômage croissant, la porosité du tissu social par rapport à de telles questions ne peut que répandre cette croyance naïve en l’instrumentalisation du savoir. Les conséquences, à notre avis, d’un détournement excessif de la recherche scientifique de sa vocation première, la recherche fondamentale, préparent la désintégration progressive de "l’espace public".
3A ce sujet, l’inquiétude des intellectuels, pour qui la richesse du social déborde l’Etat et l’économique, les amène à réfléchir sur le sort qui attend les sciences sociales dans un pareil contexte. La coopération universitaire franco-québécoise est-elle tributaire des orientations qui tendent à subordonner la recherche aux champs prioritaires des interventions de l’Etat ?
4Sur quelles bases et dans quels domaines la recherche en sciences sociales justifie-t-elle et soutient-elle le développement d’études comparées entre la France et le Québec ? Comment les budgets, les structures, les programmes et les décideurs définissent-ils la place des sciences sociales dans la coopération ? Enfin, quels sont les moyens ponctuels susceptibles d’ouvrir une réflexion sur ces enjeux, tel est l’ensemble des questions qui m’ont amenée à recueillir les témoignages sur vidéo de douze acteurs principaux de la coopération franco-québécoise. Ces acteurs sont les suivants :
5Louise Beaudoin, ancienne Déléguée générale du Québec en France
6Alain Bertraneux, Attaché scientifique au Consulat général de France à Québec
7François Bouvier, ancien Conseiller politique à la Délégation générale du Québec en France
8Marcel Cloutier, actuel directeur des Affaires françaises, Ministère des Relations Internationales du Québec
9Michelle Fortin, Sous-ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Science
10Jacques Jolicœur, ancien directeur des Affaires françaises, Ministère des Relations Internationales du Québec
11Jean-Marc Léger, Haut Commissaire à la francophonie
12Yves Michaud, ancien Délégué général du Québec en France
13Claude Morin, ancien ministre des Relations Intergouvemementales du Québec
14Thierry Vielle, Attaché culturel au Consulat général de France à Québec
15Renaud Vignal, ex-Consul général de France à Québec.
16Il est difficile de rendre compte d’un vidéo. Pour en assurer une présentation aussi claire que possible, les réponses les plus saillantes ont été regroupées autour des trois thèmes suivants : a) les faits, tels que présentés par les personnes interviewées ; b) leur vision des structures actuelles de la coopération et des structures éventuelles ; c) quelques éléments de réflexion.
1 – Les faits (tels que présentés)
17La coopération franco-québécoise dans son ensemble marque en 1982, à l’occasion du séjour au Québec du Premier ministre français Pierre Mauroy "un virage technologique" (François Bouvier, conseiller politique à la Délégation générale du Québec en France). A la même époque, les parties françaises et québécoises affectent "une préférence marquée vers les secteurs de science et de développement technologique". Nous avons senti dans les discours des premiers ministres plus d’intérêt des français vers des dossiers à composante technologique" (Michelle Fortin, sous-ministre de l’Enseignement supérieur et de la Science et co-présidente du Conseil d’orientation de la Commission Permanente). Cette implication de la coopération franco-québécoise dans des secteurs de pointe est tout à fait cohérente, nécessaire et porteuse de développement. Ce qui mérite d’être questionné ici, c’est l’incidence et même l’emprise directe de ces choix nécessaires sur les secteurs de la culture, de la pensée et de la recherche universitaire en sciences sociales. Car cette incidence ne révèle pas que des orientations, des influences ou des priorités, elle suscite un réaménagement des budgets et un resserrement de plus en plus restrictifs des choix dans les programmes d’échanges universitaires. En 1985, révèle M. Thierry Vielle, attaché culturel au Consulat général de France à Québec, entre un tiers et un quart des programmes de la coopération dans l’enseignement supérieur et dans la recherche sont destinés aux sciences sociales ; en 1986, sur trente-sept (37) anciens projets, dix-neuf étaient en sciences humaines et sociales ; en avril 86, parmi les nouveaux projets sept sont en sciences sociales sur 23. Ceci, explique M. Vieille, peut se voir comme un "signe de vitalité".
18Il n’est pas inutile de se demander, alors, si le critère de la rentabilité éventuelle (par rapport à l’industrie par exemple) de l’investissement en recherche dans les secteurs des technologies représente une variable importante dans le choix des projets. Monsieur Jacques Jolicœur, à l’époque directeur des Affaires françaises au Ministère des Relations Internationales à Québec reconnait qu’une "mode" tend à favoriser les "tiques" (informatique, bureautique, etc.) plutôt que les "logues" (sociologue, etc.). Monsieur Jolicœur nous confie : "nos partenaires ne sont pas très preneurs des sciences humaines car ces disciplines ne peuvent démontrer des choses exploitables économiquement et commercialement". Monsieur Marcel Cloutier, actuel directeur des Affaires françaises, ajoute que "les chercheurs doivent indiquer si leurs travaux ont des retombées prévisibles ou pas et si elles ont un impact". Dans ce sens, on ne sera pas étonné d’apprendre que les chercheurs en "histoire médiévale" "auront peu de chance de se rencontrer en comparaison avec ceux qui œuvrent à "la constitution de banques de données franco-québécoises" (Mme Michelle Fortin). Cette affirmation, si elle peut en décevoir certains, n’a pas, en effet, de quoi surprendre . Il est cohérent et important qu’une part significative de la coopération universitaire franco-québécoise serve à élargir le plus possible le capital culturel et scientifique francophone, et dans ce sens on n’aura pas tort d’accroître les échanges sur les spécificités et les atouts de la technologie francophone. Ce qui étonne davantage c’est que, comme nous le dit Mme Louise Beaudoin, ancienne Déléguée générale du Québec en France, "cette mentalité à l’effet que la coopération doit être économiquement rentable est devenue dominante. Une mentalité commerciale de rentabilité, nous dit-elle, ne peut pas s’appliquer au secteur de l’éducation et de la culture en général". "La culture précède toujours l’économie" affirme aussi Yves Michaud, ancien Délégué général.
2 – Les structures
19La Commission Permanente est un "organisme qui représente les deux gouvernements. Les décisions qui y sont prises sont des décisions de gouvernement" (Mme Fortin). Cette commission paritaire intergouvemementale, telle que conçue, est entièrement composée de fonctionnaires. La Commission, qui se réunit deux fois l’an, alternativement à Paris et au Québec, "réunit des ateliers au cours desquels ont lieu des discussions plus spécialisées sur les choix particuliers qui seront faits. Les séances en plénière sont le moment des grands arbitrages, à partir des rapports plus généraux" (L. Beaudoin). Dans l’état actuel des choses, les interlocuteurs reconnaissent que la communauté scientifique a été absente des orientations et des choix qui ont été faits par les gouvernements et dans la programmation des priorités de la coopération universitaire.
20"C’est aux universités à dire aux gouvernements et aux Français : Nous aimerions un programme triennal, ou tel ou tel programme, ou un programme structuré de telle ou telle manière. La voix des universitaires s’est trop peu fait entendre. Jamais le président des sociologues, des philosophes n’est venu se faire entendre auprès du Ministre..." (Yves Michaud). En effet, "la définition de ces questions se fait en cercle et cette démarche ne peut être contestée de l’intérieur" (F. Bouvier). Mais, comme le rappelle Claude Morin (ancien ministre des Affaires intergouvemementales), "les hommes politiques préfèrent n’entendre parler de rien car c’est la roue qui grince qui reçoit l’huile..
21Les structures actuelles de la coopération franco-québécoise voudraient que, dans le meilleur des cas, la stratégie d’un secteur soit de faire valoir ses intérêts en repérant, au sein de la Commission Permanente, les personnes susceptibles de faire avancer leur dossier (L. Beaudoin). Ou encore, suggérait Yves Michaud, que soit "associée de manière statutaire une table de concertation consultative de la coopération franco-québécoise composée de chercheurs, d’universitaires représentatifs de tous les secteurs de telle sorte que les gouvernements soient tenus de consulter les milieux avant d’arrêter les programmes. Cette commission nationale consultative dans chaque pays prendrait modèle sur les commissions nationales de l’Unesco". Les avis multiples des décideurs interviewés les plus proches de l’Etat convergent. Monsieur Renaud Vignal, Consul général de France à Québec, Madame Louise Beaudoin, Monsieur Yves Michaud, ancien Délégué général du Québec en France, Monsieur Claude Morin, ancien ministre, soulignait l’importance des échanges entre chercheurs en sciences sociales à partir de leur impact sur l’ensemble des échanges plus économiques et invitent ces chercheurs à mieux faire valoir leurs préoccupations. "L’éducation, la culture sont préalables à toute définition de notre identité et de nous-mêmes et cette identité passe par un axe francophone" (Louise Beaudoin).
3 – En guise de conclusion
22"La coopération scientifique crée les conditions de la coopération économique ; c’est parce que les universitaires se connaissent que la coopération est possible" souligne M. Renaud Vignal. "L’investissement en éducation et en culture est prometteur et porteur de retombées économiques" (Y. Michaud). La question de l’importance des sciences sociales comme espace nécessaire de réflexion, de recherche libre et d’échanges franco-québécois fait sans nul doute consensus du côté d’une pensée politique à plus long terme. Claude Morin ajoutait, d’ailleurs, ironiquement, que "l’idée de virage technologique ne peut pas être une mode pour vingt ans..
23Pour M. Jean-Marc Léger, Haut Commissaire à la francophonie, "on ferait face à un cul de sac dramatique sur le plan humain si nous continuons d’aller dans la voie où certains veulent nous entrainer... Du point de vue équilibre humain, la place des sciences humaines au sens le plus large du terme est cruciale. Ne privilégier que les domaines technologiques correspondrait à un renversement des valeurs qui aboutirait à un désert spirituel... Un regroupement des chercheurs en sciences sociales devrait veiller à éviter une impasse qui ne pourrait être que tragique".
Auteur
-
Anne Legaré
- Département de science politique
- Université du Québec à Montréal.
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