Peut-on s’inspirer de Jean Monnet pour construire l’unité européenne aujourd’hui ?
p. 463-468
Texte intégral
1 Qu’il me soit permis, tout d’abord, de m’adresser aux organisateurs de ce colloque pour les remercier de m’avoir invitée à y prendre part. Ayant pu suivre une partie de la table ronde de ce matin, je m’empresse de préciser que je ne suis ni une spécialiste de Jean Monnet ni un témoin d’époque, mais comme Européenne convaincue, responsable politique, et, surtout, présidente du Mouvement européen en Allemagne, ce grand personnage m’est, bien évidemment, familier. Son nom est toujours cité parmi les Européens de premier rang, souvent nimbé de mythes, comme nous avons pu le voir ce matin. Dans ce contexte revient toujours cette phrase, faussement attribuée à Monnet, qui est restée profondément ancrée dans la mémoire allemande : « Si je devais à nouveau construire l’Europe, je commencerais, cette fois, par la culture ». Ces inexactitudes ne changent cependant rien à l’essentiel et je suis sûre de faire l’unanimité en disant que ce grand Français fait partie des personnalités dont nous avons, aujourd’hui, absolument besoin pour construire l’Europe de demain. J’aimerais, pour cette raison, commencer mon intervention en m’interrogeant sur l’importance que peut avoir aujourd’hui Jean Monnet pour moi, personnellement, puis, plus généralement, pour tout Européen engagé. Je me pencherai ensuite sur le rôle que son legs peut jouer dans la construction et dans le développement de l’Europe.
I.
2Ce qui, dans la personne de Jean Monnet, m’a toujours intéressé, et continue de me passionner, est la question de savoir selon quels principes il a agi et comment s’est concrètement articulée son action. Sa précocité politique m’apparaît, de ce point de vue, comme l’élément le plus important. Il s’est en effet forgé très tôt une conviction politique, ce qui n’allait pas de soi pour un jeune homme de Cognac ou de la Charente. Cela vient peut-être de ce qu’il avait voyagé. Quelle leçon puis-je en tirer ? Ce Jean Monnet, qui s’intéressait au plus haut degré aux capacités humaines comme fondement de la société, avait un œil particulièrement aguerri pour reconnaître l’organisation ou l’absence d’organisation. Il a su dénoncer les problèmes que l’on rencontre quand les hommes refusent de s’unir et de s’organiser pour atteindre leurs objectifs et quand chacun croit parvenir à ses fins par ses propres moyens. Il en avait fait une expérience formatrice à l’occasion des convois maritimes et de leur organisation en 1916. On touche là à un point essentiel et récurrent : L’idée de l’action commune, de la coopération dans le cadre des relations nationales et internationales, dont il avait développé un modèle pour les relations individuelles, au sein des plus petits cercles. Ceci conduit à un autre élément très important. On pourrait dire que nous nous trouvons, avec Monnet, face à un citoyen qui se sent concerné par le devenir de la société et qui s’évertue à faire entendre ses idées. Aujourd’hui, nombre de citoyens se diraient sans doute : Très bien, mais mon idée sera-t-elle écoutée ? Jean Monnet a, lui, su présenter son idée de la coopération et de l’organisation de telle façon qu’il a effectivement été entendu par les responsables et représentants politiques. La conclusion que nous pouvons en tirer aujourd’hui est la suivante : Le succès d’une idée dépend fortement de la personnalité de celui qui la propose et la défend, de son opiniâtreté, mais aussi du réseau d’influence qu’il a su tisser autour de lui. Jean Monnet était quelqu’un qui avait de l’initiative, quelqu’un d’entreprenant. Il ne sortait pas d’une grande école de sciences politiques ou d’administration ; il était, dans un certain sens, un autodidacte. Une fois qu’il s’était assuré du bien-fondé d’une conviction, il n’en démordait plus. Il lui est certes arrivé de changer de méthode, mais il n’a jamais perdu de vue ses objectifs et il est toujours resté fidèle à ses convictions. A en juger par son parcours, il a toujours gardé à l’esprit qu’on ne peut rien réaliser seul, mais qu’il faut toujours agir en commun. Il a essuyé des échecs. Mais ceux-ci ne l’ont jamais empêché de poursuivre sa marche, adepte de l’adage : Ne jamais arrêter de commencer, ne jamais commencer d’arrêter. C’est là l’une de ses caractéristiques les plus marquantes, même s’il ne l’a jamais mise en avant. Mais j’aimerais encore ajouter ceci : Jean Monnet a toujours essayé de ramener les choses à l’essentiel. Il suffit de relire ses Mémoires pour s’en rendre compte. Son propos est toujours concis et dense ; l’ergotage n’était pas son affaire. Plus ses remarques étaient brèves et allaient à l’essentiel, mieux c’était.
3En tant que présidente du Mouvement européen en Allemagne, je tiens à souligner que Monnet ne s’est pas seulement intéressé aux institutions et aux organisations, mais qu’il a toujours également prêté attention aux hommes. Le fait qu’il ait quitté la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier pour pouvoir concentrer toute son énergie sur son Comité d’Action montre combien il jugeait important de rencontrer, de faire se rencontrer, de convaincre et de mobiliser les hommes. Qu’il s’agît d’hommes politiques, de scientifiques, de représentants du monde économique ou de syndicalistes, tous étaient importants à ses yeux. Qu’il me soit permis, en guise de conclusion de cette esquisse de portrait, d’ajouter ceci. Nous avons, ce matin, parlé du processus d’unification européenne. De toutes les erreurs qui sont commises dans ce domaine, il en est certaines que nous pourrions éviter si nous suivions le conseil suivant de Jean Monnet : Ne confrontez pas les hommes avec de nouvelles idées du jour au lendemain, mais préparez-les à celles-ci de façon progressive. Dans une communauté régie par la loi du libre-choix et non par la coercition, je me dois de convaincre mes concitoyens. J’ai relevé, dans les discussions de ce matin, le mot de manipulation. Ce n’est pas ainsi que j’ai compris Jean Monnet. Certes, pour emporter l’adhésion, il faut toujours un peu d’habileté. Mais il ne me semble pas avoir jamais entendu Jean Monnet parler de persuader, mais de convaincre. Or, en ne cherchant qu’à persuader quelqu’un de faire ceci ou cela, on est très proche de la manipulation.
4Des différents points que je viens d’évoquer se dégage un principe dont je suis intimement convaincue, qu’il s’agisse, d’ailleurs, des structures, des institutions, des organisations ou des individus. L’histoire, dans tous ses avatars, nous enseigne que la personnalité de ses acteurs est un fait décisif. Même si les contextes et les structures jouent un rôle primordial dans le devenir historique, les hommes, leur caractère et leur particularité, y jouent un rôle peut-être plus important encore, un rôle en tout cas plus important que celui que semble leur accorder la science historique. Prenons un exemple contemporain, soulignons, par exemple, l’importance d’un homme politique comme Pérès pour le processus de paix au Proche-Orient. Suivant les traces de Ben Gourion, il n’a jamais abandonné ses convictions pacifistes et sa vision de la paix, même à l’heure de l’échec.
II.
5Mais que représente Jean Monnet pour le développement de l’Europe ? Permettez-moi de commencer de répondre à cette question en citant une phrase écrite par lui en 1943, mais qui garde toute son actualité. Elle a trait à la question de la souveraineté nationale et supranationale. Je cite : « Il n’y aura pas de paix en Europe si les États sont une nouvelle fois construits sur la base de la souveraineté nationale, avec tout ce que cela comporte de politique de prestige et de protectionnisme économique. Les nations européennes sont trop petites pour pouvoir assurer à leurs peuples le bien-être rendu possible, et donc nécessaire, par les conditions modernes ». Pour Monnet, le bien-être économique et la modernisation des structures sociales sont toujours inséparablement liés. Il était convaincu que, pour les réaliser, les États européens devaient s’unir dans le cadre d’une fédération ou dans toute autre configuration qui fasse de l’Europe une unité économique. Monnet s’est, tout au long de sa vie, interrogé sur les arguments à opposer à la définition de la souveraineté nationale comme un bien précieux, dont l’abandon au profit de la souveraineté supranationale constituerait une perte. Or, ces deux aspects sont présents dans nombre des discussions que nous menons aujourd’hui dans le cadre du processus d’intégration européenne : perte en termes de souveraineté nationale, gain en termes de souveraineté supranationale. En outre, pour Monnet, le développement économique de l’Europe passe nécessairement par l’établissement durable de la paix, d’une paix basée sur la liberté et sur le partenariat. La plupart de ses écrits concernant les relations de l’Europe avec les superpuissances portent sur la question du passage d’un système organisé autour de l’opposition entre les superpuissances à un système basé sur le partenariat. L’union des nations européennes s’inscrivait toujours chez lui dans une logique de compétitivité et de poids diplomatique. Il s’interrogeait sur les effets qu’aurait une unification européenne aussi bien sur le conflit Est-Ouest que sur les relations avec les États-Unis. On passe un peu trop souvent sous silence le fait que Monnet a porté sa réflexion sur les relations entre l’Europe et les États-Unis, mais aussi entre la France et les États-Unis, dès la Seconde Guerre mondiale, et qu’il n’a jamais cessé de se pencher sur ce sujet. Quand il soulignait l’importance des principes d’égalité et de partenariat, il songeait aussi aux relations entre les grands et les petits États. Il s’agit là d’un aspect auquel on n’a pas, dans l’Europe actuelle, trouvé de réponse satisfaisante et qui, par conséquent, est source d’irritations et de craintes. Nous pensons encore et toujours l’Union en termes de grandeur territoriale et de poids démographique. Cela aboutit à des distorsions et à des incompatibilités que nous n’avons pas encore su résoudre. Il est, en effet, bien plus facile de parler d’égalité que de la réaliser. Les principes Liberté, Égalité et Démocratie ont toujours été aux yeux de Jean Monnet les piliers de la civilisation.
6Étant donné que les relations entre les États sont toujours soumises à des évolutions, Monnet jugeait nécessaire, pour obtenir une paix durable et pour faire progresser l’unification de l’Europe, que les peuples adhèrent à des institutions stables. Il était conscient de la puissance des institutions, mais aussi de leur faiblesse dès lors qu’elles n’ont pas de véritable soutien dans la population. Pour lui, l’institution et le citoyen sont les deux faces d’une même médaille, des pôles indissociables. En 1923, après seulement deux ans d’exercice, il a abandonné son poste de secrétaire général adjoint de la Société des Nations, parce qu’il jugeait qu’il ne pouvait réaliser aucun des projets qui lui tenaient à cœur. La Société des Nations était à ses yeux une organisation impuissante, dénuée de tout pouvoir réel, qui ne s’appuyait que sur des règles institutionnelles sans jouir d’aucun soutien dans la population, qui n’avait que très vaguement conscience de son existence. C’est là un élément que Monnet a pris en compte dans tous ses projets ultérieurs, que ce soient le plan Schuman, la Communauté Européenne de Défense ou encore les traités de Rome. Le plan Schuman fournit une parfaite illustration de la façon dont Monnet s’y prenait pour ancrer les institutions dans la conscience collective. Les institutions ont besoin de compétences clairement définies et de règlements qui leur permettent de pleinement remplir leur fonction politique. Dans le contexte, surtout, du conflit avec le bloc de l’Est, Monnet n’a cessé de dire : « Tant que l’Europe ne sera pas en mesure de parler d’une seule voix, elle sera un interlocuteur faible ». Je crois qu’il s’agit là d’un autre aspect de sa pensée qui est aussi important aujourd’hui qu’hier. Monnet était une personnalité qui savait penser en même temps la grande vision et les petites avancées pratiques.
7Monnet était constamment à la recherche de nouvelles formes de coopération, tout en répétant : « La coopération ne me suffit pas, c’est la solidarité que je recherche ». C’est pour cette raison que Monnet préconisait, notamment dans le cadre du plan Schuman, l’ancrage institutionnel de l’action commune, la prise de décisions communes, jusque dans les domaines de la défense, de la politique extérieure, de la sûreté publique et de la politique économique. Ce qui était juste alors est tout aussi valable pour la politique européenne actuelle. Toutes les questions dont nous discutons en ce moment de façon plus ou moins isolée dans nos pays respectifs, celle de l’« Euro » par exemple, faisaient déjà partie des projets d’organisation politique commune élaborés par Jean Monnet. Dès 1959, il a engagé une réflexion sur une politique budgétaire et une politique des crédits communes et sur les modalités de la gestion et du contrôle des réserves monétaires au sein de l’Union Européenne. Dans le cadre de la constitution d’une zone de libre-échange, il s’est très tôt prononcé en faveur d’une harmonisation de l’imposition indirecte. N’ayant pas trouvé l’appui nécessaire, son projet a échoué en 1959. Mais il n’a pas abandonné son idée. Je crois que les idées de Monnet sont extrêmement pertinentes et qu’elles nous montrent la bonne voie, aujourd’hui pas moins qu’hier. Je le cite : « Ce processus de la Communauté Européenne (je reprends ici ces termes) a besoin d’objectifs, d’objectifs et de délais, pour que le mouvement ne s’interrompe pas ». J’ajouterai une deuxième citation : « Vouloir définir aujourd’hui la forme définitive de la Communauté Européenne, que nous avons voulue processus d’évolution, serait une contradiction en soi. Vouloir anticiper le résultat signifierait (et il dit là quelque chose de très important) bloquer l’esprit d’invention ». Je cite toujours : « En progressant, nous découvrirons de nouveaux horizons », et d’ajouter, plus loin : « En changeant les réalités en Europe, nous créerons constamment de nouveaux ferments de changement. Un changement en amène un autre ». Pourquoi ces pensées de Monnet sont-elles si importantes, tout particulièrement pour nous Allemands ? Parce que les Allemands se disent : Commençons par rédiger une constitution européenne et une fois que celle-ci aura été ratifiée par tous les États membres, nous disposerons de la base d’une Europe démocratique et capable d’agir. Pendant toutes les années que j’ai passées à essayer de faire progresser l’idée européenne, j’ai appris une chose : qu’il n’est pas possible de commencer par l’objectif à atteindre, qu’il faut surtout se concentrer sur les voies qui y mènent, sans pour autant perdre la cible de vue, bien sûr. J’en ai tiré un autre enseignement : Il faut essayer de ne pas nous bloquer nous-mêmes par des méthodes fixées une fois pour toutes. Les institutions ne restent des inventions humaines vivantes qu’à condition de s’appuyer sur des règles, certes indispensables, qui puissent être modifiées.
8Le Conseil européen, tenu sur les fonts baptismaux par Jean Monnet, mais qui ne commença à exister vraiment qu’en 1976, est une condition institutionnelle à l’action intergouvemementale, voire à l’établissement d’une véritable supranationalité. Si nous avons aujourd’hui tant de difficultés à élargir les compétences du Parlement européen, cela est notamment dû au fait que nous avons encore du mal à penser la supranationalité sous les conditions actuelles. Nous ne pouvons pas simplement transposer au plan supranational les méthodes qui ont fait leurs preuves sur les plan local, régional et national, mais nous avons besoin, dans de nombreux domaines, de nouveaux éléments de construction. Cela s’applique aussi bien à des questions concernant la représentation parlementaire qu’à l’idée de l’Europe des citoyens. C’est en cela que des maximes comme celles formulées par Jean Monnet sont, pour moi, d’une très grande importance. Elles rappellent que nous ne devons jamais baisser les bras devant la stagnation, les résistances et les frustrations, mais que nous devons toujours songer à toutes celles et à tous ceux qui, avant nous, se sont longuement efforcés de faire progresser le projet commun. Celui qui, aujourd’hui, dit qu’on peut se contenter d’une zone de libre-échange plus ou moins étendue et qu’on peut en rester au Marché Commun, n’a rien compris à l’idée européenne.
9Si Monnet ne s’est jamais spécifiquement exprimé sur l’Europe de l’Est, il a toujours tenu à ce que l’Europe reste un organisme vivant et dynamique. Il a été le premier à se prononcer énergiquement en faveur de l’élargissement de la Communauté aux pays Scandinaves. Il était d’avis que tout pays démocratique souhaitant rallier l’Europe et partageant ses idéaux devait se voir offrir l’occasion de rejoindre la Communauté Européenne. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui demandent : Comment avez-vous pu signer des traités entre la Communauté Économique Européenne et le Conseil d’assistance économique mutuelle, le Comecon ? Ce à quoi je réponds en leur posant à mon tour la question de savoir où nous en serions aujourd’hui si nous n’avions pas pris ces mesures visant à diminuer la tension et à améliorer les relations. Nous serions encore certainement très loin d’un élargissement. C’est pour cette raison que je suis convaincue que nous avons, aujourd’hui, en un temps où nous sommes devenus plus pusillanimes, plus que jamais besoin de l’inspiration de Jean Monnet. La complexité croissante que nous avons rencontrée en passant de 6 à 12, puis à 15, a davantage contribué à nous rendre hésitants et timorés que sûrs de notre fait et friands de nouveaux progrès. Nous n’avons encore fait qu’un premier pas sur la voie que nous indiquent Monnet et sa vision de l’Europe, une vision profondément anthropologique, qui est basée sur la volonté que les hommes se voient offrir la chance de se développer librement et en toute dignité. Les réformes institutionnelles de « Maastricht II » ne constituent donc en aucun cas un luxe, mais bel et bien une absolue nécessité pour la poursuite du projet commun. L’Union Monétaire Européenne est, elle aussi, indispensable à l’amélioration des conditions de vie des Européens et à l’augmentation du poids économique et diplomatique de l’Europe vis-à-vis des autres puissances. C’est pour cela qu’il me paraît évident que l’idée européenne progresserait, aujourd’hui, bien plus vite si nous tirions la pleine force des enseignements de Jean Monnet.
Auteurs
- Marcelo Gandaras (trad.)
-
Rita Süssmuth
Présidente du Bundestag (1988-1998).
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