François Mitterrand, la gauche non communiste et l’Europe1
p. 277-289
Texte intégral
1Cette communication s’inscrit dans le prolongement des recherches que nous avons menées sur François Mitterrand et l’Europe. À l’opposé de légendes dorées, nous avions établi pour la première fois que le sentiment européen de François Mitterrand avait été tempéré jusqu’au tournant des années 1982- 19842. Cette analyse, reprise depuis par d’autres historiens, permet de mettre dans une perspective plus large et détachée des discours de justification des acteurs la politique européenne des deux septennats.
2Par rapport à la communication présentée en 1996, celle-ci réalise un double élargissement, chronologique et thématique. Ce sont les années 1960 et 1970 qui sont ici scrutées et au-delà de la personne même de François Mitterrand c’est la gauche non communiste, et plus particulièrement socialiste, qui est ici prise en considération. L’inscription de la question européenne dans le champ politique central par François Mitterrand et les socialistes est ici étudiée.
3Ce parti pris stipule de rappeler les principales évolutions qui affectent et partant modèlent ce champ politique. Il y aurait, en effet, quelque naïveté à considérer que l’étude des positions des acteurs politiques – hommes politiques et dirigeants – sur la question européenne peut être conduite indépendamment des contraintes de toute nature qui pèsent et structurent le champ politique central3. Il est bon de rappeler que la question européenne a été un temps, en partie, éclipsée par la mise en place des institutions de la Ve République et la fin de la guerre d’Algérie. La mise en place des institutions de la Ve République s’est accompagnée de l’émergence du fait majoritaire et, plus lentement, de la bipolarisation. La conjonction de ces deux fortes contraintes s’est traduite par un durcissement de la vie politique et, partant, des enjeux. L’enjeu européen n’y a pas échappé. Nous verrons que les nouvelles données de la vie politique n’ont pas été sans conséquences sur les modalités d’appropriation de la question européenne par les acteurs politiques. À la différence de la IVe République le jeu était plus étroit parce que plus dur. Ainsi, plus que dans les années 1950, la question européenne a été instrumentalisée. Pour autant, des nuances existent à l’intérieur même de la gauche socialiste lato sensu, entre les socialistes de la SFIO et les Conventionnels de François Mitterrand par exemple4. Et en dépit ou au-delà de ces divergences peut-être moins d’appréciations que de sensibilités – d’esprit européen pourrait-on dire au sens où il n’y a pas encore si longtemps les historiens parlaient d’esprit républicain5 , l’Europe a été un point de convergence des oppositions au gaullisme.
4Enfin dernières observations. Trois niveaux de contraintes (ou de sollicitations) pèsent sur les modalités d’inscription de la question européenne dans le champ politique central :
- les contraintes externes au champ politique central : elles se confondent en partie avec le niveau international. Les acteurs sont nécessairement conduits à réagir (dans le sens d’une réaction chimique) aux interventions et aux initiatives externes, celles des pays étrangers – les demandes anglaises d’adhésion à la CEE par exemple – ou celles des autres partis.
- Les contraintes internes au champ politique central : elles correspondent au niveau national. Pour la période ici considérée, les contraintes sont façonnées pour l’essentiel par les initiatives du général de Gaulle (Plan Fouchet, politique de la chaise vide, refus de l’adhésion du Royaume-Uni, etc.) ou bien encore par le référendum de 1972. Les réactions des partis et dirigeants de la gauche sont suffisamment bien connues pour qu’il soit inutile ici de les rappeler longuement.
- Les infra-contraintes au champ politique central : il s’agit ici de celles qui pèsent sur la gauche française et stipulent de prendre en compte les relations entre les différents partis de gauche. Par exemple, l’existence d’un puissant Parti communiste français exerce sur la gauche non communiste une pression telle qu’elle n’est pas sans incidence sur leur comportement ainsi que nous le verrons. Cette structuration de la gauche française distingue la France de la Grande-Bretagne et même de l’Italie6.
5Ces observations étant faites, trois séquences chronologiques se dégagent avec netteté : les années 1959-1965, 1965-1971 et 1971-1979. À l’intérieur de cette dernière tranche chronologique, on distinguera les années 1971-1974 des années 1974-1979.
6La première séquence (1959-1965) est bien connue. Elle est dominée par la guerre d’Algérie, la mise en place des institutions de la Ve République et concomitamment de la CEE ainsi que par les initiatives du général de Gaulle. La gauche française non communiste est alors atomisée et se décline en une SFIO conduite par Guy Mollet très engagé dans le combat en faveur de l’intégration européenne, le Parti radical de Maurice Faure, l’un des signataires du Traité de Rome, et une multitude de clubs et d’associations politiques de toute nature. La SFIO et le Parti radical, dans la mesure où ils ont conservé une représentation parlementaire en 1958, occupent le terrain de l’expression sur la question européenne, non pas à l’exclusion des autres organisations mais prioritairement. Or – grande surprise pour la SFIO et le Parti radical ! – le général de Gaulle non seulement n’est pas hostile à la construction européenne contrairement à ce que certains annonçaient, ne remet pas en cause le principe d’une Communauté économique européenne mais la met en place et va même au-delà en proposant le Plan. La gauche est prise un court instant à contre-pied et est en porte-à-faux. Doit-elle soutenir le plan Fouchet au titre de la fidélité à un objectif qui dépasserait les querelles nationales, domestiques ? Or, non seulement les préoccupations de politique intérieure vont prendre rapidement le dessus mais la conception qu’entretiennent les partis socialiste et radical de la construction européenne ne recoupe pas celle du général de Gaulle7. La SFIO, par exemple, condamne le Plan Fouchet et donc l’Europe des États. Elle reproche au chef de l’État de créer un état de conflit durable avec nos partenaires pour empêcher l’entrée de la Grande-Bretagne à la CEE. En d’autres termes, de Gaulle serait responsable de cette Europe en panne8. Depuis le 13 janvier 1963, « la mystique de l’Europe s’est profondément affaiblie » note Christian Pineau. Ajoutons enfin que la SFIO reste résolument atlantiste, s’en remet aux États-Unis pour assurer la sécurité de l’Europe et condamne la force de frappe qui isolerait la France. Les motions votées par les congrès nationaux de la SFIO se répètent d’une année à l’autre jusqu’en 1965. Un rappel de l’action du parti en faveur de la construction européenne dans les années 1950 et face à l’hostilité des gaullistes9 précède une légère mise en garde contre le libéralisme suivie par une dénonciation très nette du nationalisme obtus du général de Gaulle. Ces textes révèlent un décrochage progressif de la SFIO de la nation, réalité dépassée10. « Le parti socialiste continue à penser que le principal objectif de la France doit être l’édification de l’Europe mais d’une Europe qui ne soit pas plus celle des trusts et du capital que celle des États souverains ». Pour les socialistes, l’Europe doit être dotée d’une structure fédérale et d’un exécutif sous contrôle parlementaire au terme du processus d’intégration. La SFIO est pour l’Europe en elle-même et pour elle-même assortit son attachement à la cause de la volonté de socialiser un peu l’Europe. La lecture des textes partisans révèle qu’il s’agit davantage d’une référence convenue, d’un hommage au souvenir d’un combat ancien, que l’expression d’une volonté irréductible de lier fermement construction européenne et Europe socialiste ou à tout le moins sociale. Cela fait longtemps que la SFIO a accepté que l’Europe intégrée soit libérale. Cela n’est pas de nature à déplaire à ses partenaires, le Parti radical et le Mouvement Républicain Populaire. On comprend dans ces conditions comment et combien la question européenne a rempli facilement une fonction à partir de 1962, celle d’être un moyen et un lieu de convergences de toutes les oppositions au gaullisme, à l’exception naturellement de celle du Parti communiste. La candidature de Maurice Faure aux élections présidentielles de 1965 a été un instant évoquée au motif qu’il avait été le signataire des Traités de Rome. Les promoteurs de cette idée voulaient ainsi opposer au général de Gaulle, symbole de l’indépendance nationale Maurice Faure symbole de l’intégration européenne. Mais Maurice Faure était trop soucieux de son confort et sans doute aussi trop fin politique pour quitter le confort du Sénat pour un combat aléatoire11. On sait que Gaston Defferre porta les espoirs de cette coalition qui prit les allures d’une recomposition des formules de Troisième Force. C’est précisément pour n’avoir pas compris que la vie politique était désormais dominée par la bipolarisation et le fait majoritaire que cette opération échoua.
7La question européenne ne fut pas directement la cause de l’échec de la Grande Fédération de Gaston Defferre mais celui-ci eut des conséquences sur son inscription dans le champ politique central. On sait que le MRP refusa toute référence à la laïcité et au socialisme. Ceux qui habilement avaient émis de telles exigences, au premier rang desquels se plaçait l’habile manœuvrier François Mitterrand, pariaient sur la réaction du MRP et préparaient en sous-main une formule alternative, celle d’une alliance avec le Parti communiste français. Elle s’imposait à partir d’une analyse logique et froide des contraintes qui structuraient le système partisan. Pour être majoritaire dans une logique bipolaire et majoritaire, il fallait réunir toute la gauche donc le Parti communiste français12. Or, le PCF avait sur l’Europe une attitude fort éloignée de celle de la SFIO.
8L’année 1965 a été pour le sujet qui retient ici notre attention moins un tournant qu’une charnière entre deux séquences. C’est au nom de la cause européenne que Jean Lecanuet donne aux couleurs de la démocratie chrétienne française leur dernier éclat en se présentant aux suffrages des Français comme le Kennedy de ce dernier quart de siècle. Quant à de Gaulle, il utilise son immense talent pour ridiculiser ceux qui sautent sur leur siège comme un cabri au cri de « Europe ! Europe ! Europe ! ». L’Europe a été la grande affaire des élections présidentielles mais tout autant que la question des institutions. C’est sur ce terrain que François Mitterrand préféra se placer plutôt que sur celui de la défense de la cause européenne qui irritait les communistes. Depuis 1959, François Mitterrand avait fait preuve sur tous les grands dossiers d’une très grande prudence pour ne pas hypothéquer un avenir incertain. Ayant choisi la posture du défenseur de la République contre le pouvoir personnel du général de Gaulle – attitude construite à partir du souvenir des glorieux ancêtres de 1848 – François Mitterrand s’était peu exprimé sur l’Europe sinon pour distribuer de bonnes paroles de soutien aux défenseurs de la cause européenne dans la mesure où cette lutte était l’une des formes de l’opposition au gaullisme. Devenu candidat unique de la gauche, François Mitterrand veille à tenir la balance égale entre les Européens intégristes et les anti-européens. « Je suis européen, précise-t-il, et j’espère qu’un jour toute la gauche française s’unira autour du marché commun ». Ce qui pourrait apparaître comme le témoignage d’un engagement européen fort n’est que l’expression du cadre à l’intérieur duquel un rapprochement pourrait s’opérer entre socialistes et communistes : le marché commun, ni plus ni moins. Autrement dit, en 1965, pour des raisons qui touchent à l’infra structuration du champ politique, mais aussi par conviction personnelle, le marché commun n’est pas considéré comme un point de départ, un tremplin vers une communauté politique mais comme un horizon pour l’heure indépassable. Rappelons que la Convention des Institutions Républicaines était en retrait sur la question européenne par rapport à la SFIO. La conviction européenne modérée de François Mitterrand avait été prise en considération par le PCF quand il s’était agi de se rallier à sa candidature. Avec le député de la Nièvre, les communistes pouvaient escompter un discours lisse sur l’Europe. Roland Dumas rapporte dans ses mémoires que l’avocat Porcher et Waldeck-Rochet lui demandèrent de veiller à ce que Mitterrand ne prenne pas de position en flèche sur l’Europe13. Des sept options présentées à l’occasion de la conférence de presse du 17 novembre 1965, la troisième option porte sur la politique étrangère et l’Europe. Le troisième paragraphe est exclusivement consacré à l’Europe :
« Pendant ce temps nous ratons l’heure de l’Europe en cassant le Marché commun et en bloquant la création d’un pouvoir politique européen issu du suffrage universel, seul moyen d’empêcher l’Europe d’être absorbée par les monopoles et par les cartels de la grande industrie ou d’être soumise aux vues des technocrates. J’ai toujours proclamé mon attachement à l’Europe. J’ai voté la CECA, l’Euratom et le Marché commun. Car non seulement j’ai la conviction que l’Europe représente l’espérance de la jeunesse et l’avenir des producteurs et des travailleurs, mais encore je crois qu’elle sera le facteur décisif de la coexistence pacifique entre l’Est et l’Ouest. Détachée de toute hégémonie extérieure mais fidèle à ses amis et alliés, ouverte élément d’une solidarité internationale enfin organisée. C’est pourquoi mon premier geste, si j’obtiens votre confiance, sera d’entamer de nouvelles négociations avec nos cinq partenaires du Marché commun ».
9Ce court texte mériterait à lui seul une longue explication. François Mitterrand emprunte à plusieurs registres de vocabulaire. Dénoncer les monopoles et les cartels est à la gauche ce que la condamnation des féodalités économiques et financières était à la droite extrême dans les années Trente. François Mitterrand n’a pas besoin ici de forcer son talent pour reprendre un thème qu’il a utilisé à droite puis à gauche. Seule la mention à la technocratie date le texte comme n’étant pas antérieure à cette époque. Le long développement de justification personnelle est l’une des premières étapes du processus de construction d’une image qui fait souvent fi de la vérité factuelle comme nous l’avons analysé dans le livre que nous avons consacré à François Mitterrand14. L’ancienneté de son engagement européen est sensée attester de la solidité de sa conviction européenne. À force de reconstruire son propre passé, François Mitterrand est arrivé à brouiller les pistes et à conduire ses biographes et même certains historiens à prendre pour argent comptant ses assertions. Nous avons démontré que son sentiment européen avait été très tempéré et ceci durablement. Écrire qu’il a toujours proclamé son attachement à l’Europe est pour le moins risqué. François Mitterrand a longtemps proclamé son attachement... à l’Afrique. Et écrire que l’Europe est l’espérance de la jeunesse est un décalque des slogans qu’il lançait dans les années 1950 : l’Afrique est l’avenir de la jeunesse française ! Il n’y a pas jusqu’à l’annonce de nouvelles négociations avec nos partenaires qui n’est pas sans rappeler l’annonce de nouvelles négociations du traité de CED par Pierre Mendès France en 1954. Noter qu’il a voté l’Euratom et le Marché Commun, c’est oublier qu’il ratifia non sans réserve les traités de Rome15. Ce texte doit plaire aux socialistes sans déplaire aux communistes. D’où l’insistance sur la coexistence pacifique et sur l’Europe « détachée de toute hégémonie extérieure mais fidèle à ses amis et alliés », c’est-à-dire les États-Unis, ce qui revient à dire une chose et son contraire. D’où l’encadrement de ce paragraphe sur l’Europe par un dégagement sur le désarmement et une critique des « aspects positifs » de la politique étrangère du général de Gaulle auxquels les communistes sont sensibles. Mais dans ce texte convenu, il y a une formule qui marque une inflexion dans le discours personnel de François Mitterrand, celui d’Europe des producteurs et des travailleurs qui se réduit rapidement à la formule d’« Europe des travailleurs » sur laquelle nous reviendrons. Ce texte est finalement très équilibré et fut accepté par les communistes. Entre les deux tours de l’élection présidentielle, François Mitterrand, resté en lice avec le général de Gaulle, aurait pu succomber à la tentation de tenter une ouverture à droite pour rallier l’électorat de Jean Lecanuet sur l’argument de la défense de la cause européenne. Roland Dumas rencontra Jean Monnet qui s’inclina devant le candidat de la gauche16 mais François Mitterrand refusa d’aller au-delà de ce geste symbolique. Conscient qu’il ne pouvait remporter l’élection, il ne voulut hypothéquer l’essentiel : l’entente avec les communistes qui était la clef du succès dans un système encore une fois bipolaire et majoritaire.
10La séquence qui couvre les années 1965-1971 annonce la radicalisation du discours européen du parti socialiste. François Mitterrand subordonne tout à la stratégie qu’il a mise en place au début des années soixante : rassembler la gauche non-communiste puis s’allier avec le Parti communiste. Ainsi se met en place à partir de la fin de 1965 et surtout de 1966 la Fédération de la gauche démocrate et socialiste (FGDS) qui rassemble le Parti radical de Maurice Faure, la SFIO de Guy Mollet et la Convention des Institutions républicaines de François Mitterrand. Désormais, l’Europe n’est plus le lieu de convergence des oppositions mais l’opposition de gauche non communiste doit opérer une convergence de ses positions. L’opération n’est pas aisée. Le programme de la FGDS du 14 juillet 1966 se prononce en faveur de « l’Europe des peuples » à travers la construction d’une « Fédération des États-Unis d’Europe ». Pour ce faire, l’Assemblée européenne serait élue au suffrage universel et un exécutif commun aux différentes communautés seraient mis en place. Si la FGDS se prononce en faveur de l’adhésion de la Grande-Bretagne, Guy Mollet précise qu’elle ne porterait pas préjudice à une Europe politique voire supranationale quand François Mitterrand dénonce le danger d’un rapprochement entre l’Angleterre et les États-Unis d’Amérique. Ces commentaires au texte officiel reflètent l’atlantisme du premier, une plus grande prudence du second. Qu’ils aient ressenti le besoin de se livrer à cette exégèse témoigne de la permanence de sensibilités différentes au sein de la FGDS.
11Pour comprendre comment une partie de la gauche non-communiste passe d’une adhésion à l’intégration européenne aux réserves des années 1970, un détour par les années 1969-1971 s’impose. Au congrès d’Issy-les-Moulineaux du nouveau Parti socialiste, Alain Savary précise que « l’orientation de l’Europe en voie d’unification vers les solutions socialistes est un objectif fondamental ». Pour le nouveau leader socialiste soucieux de rénovation et non uniquement de rassemblement, il convient de concevoir l’Europe dans une perspective socialisante mais aussi le socialisme à l’échelle européenne. En d’autres termes, Alain Savary entend au niveau des partis socialistes européens, par des relations bilatérales17 ou à l’intérieur de l’Internationale socialiste, entreprendre un travail de convergence des points de vue. À cet égard, les années 1969-1971 ont été des années de clarification, ou à tout le moins une amorce de mise à plat des thèses des uns et des autres. Alain Savary était persuadé que l’expérience autarcique de construction d’un socialisme dans un seul pays était vouée inévitablement à l’échec. L’Europe loin de détourner les partis socialistes du socialisme les y ramenait. En cela, Alain Savary marquait en la matière – comme dans d’autres – une rupture par rapport à la SFIO. Ainsi qu’il a été précédemment suggéré, la SFIO avait une posture schizophrénique : elle défendait des thèses socialistes sur le plan intérieur mais avait au total accepté que l’Europe en cours d’édification soit le prolongement de l’aventure ouverte au début des années 1950. Elle acceptait sa coloration libérale. Savary sans rompre avec l’attachement des socialistes à la cause européenne veut une Europe plus volontairement socialiste qui passe au préalable par un rapprochement des conceptions européennes des partis socialistes. Si fort qu’ait pu être l’engouement des socialistes pour l’Europe, il s’accompagne avec le nouveau Parti socialiste d’une réflexion doctrinale plus poussée. Les obstacles à l’intégration européenne sont davantage mis en avant : la juxtaposition de cultures différentes, les différences de développement, l’orientation résolument libéral de la communauté. Avec plus de clarté, il est souligné que la construction du socialisme dans un seul pays serait difficile. Pour autant, le NPS reste attaché aux institutions supranationales. La contradiction entre l’objectif de l’intégration et l’expérience du socialisme émerge avec plus de netteté. Pour cette raison, le NPS peut être considéré comme une séquence intermédiaire entre les thèses molletistes et celles qui sont défendues par François Mitterrand, nouveau premier secrétaire du Parti socialiste.
12S’ouvre ainsi en 1971 la troisième séquence prise ici en considération. Elle est jalonnée par des initiatives et des événements marquants : la signature du programme commun de gouvernement en 1972, le congrès de Bagnolet en 1973, les élections présidentielles de 1974 et la période (1977- 1979) qui précède la première élection au suffrage universel au Parlement européen.
13Avec l’ouverture du cycle d’Épinay, plus que jamais, les infra contraintes au champ politique central ainsi que les enjeux internes au Parti socialiste lui-même pèsent lourdement sur l’inscription de la question européenne dans ce champ politique central comme enjeu. Ce n’est guère étonnant si on veut bien se souvenir que François Mitterrand subordonne tout et toute chose à sa stratégie de rassemblement de la gauche non-communiste et d’alliance contractuelle avec le Parti communiste. Avant de rassembler la gauche non-communiste, François Mitterrand rassemble les socialistes autour de sa propre personne. Minoritaire au sein du Parti socialiste, les Conventionnels s’unissent Pierre Mauroy et la puissante fédération du Nord comme le CERES de Jean-Pierre Chevènement et de Didier Motchane. Or, le CERES est très critique sur la construction européenne qui passe après l’avènement du socialisme en France. On constate ainsi une rupture par rapport au NPS. Si Alain Savary cherchait à concilier ces deux projets, le CERES et l’ensemble du PS les découplent durablement en subordonnant l’un à l’autre. Cette subordination est encore renforcée par le principe de la signature du programme commun de gouvernement en 1972. Le programme socialiste « Changer la vie » de 1972, nettement marqué à gauche et respectueux de l’orthodoxie marxiste, avait déjà fustigé l’Europe vassalisée et libre-échangiste. François Mitterrand n’attachait guère d’importance au contenu des textes programmatiques. Plus important étaient les usages politiques qu’il en faisait. Le programme commun est donc un moyen de tenir le Parti communiste français pour offrir à la gauche une perspective de conquête du pouvoir dans un système bipolaire et majoritaire et de brancher une dérivation des flux électoraux du PCF vers le PS. Rien ne doit contrarier cette stratégie à double détente, surtout pas la question européenne qui n’est pas la préoccupation première des Français. Ainsi, le Programme commun de gouvernement ne va pas dans le sens de l’intégration18. On observe un renversement de logique à propos de l’Europe. Le socialisme en France par son exemplarité doit devenir l’agent de transformation socialiste de l’Europe. L’Europe n’est plus un préalable à la construction d’une société socialiste. Ce renversement sophistique ou à tout le moins justificatif autorise le PS à proposer la construction du socialisme dans un seul pays.
14Une telle démarche n’est pas exempte de contradictions et de paradoxes. Aussi, le PS se propose-t-il sinon de clarifier du moins d’élaborer son programme sur l’Europe au cours de deux rencontres qui ont été à cet égard importantes, celle de Grenoble en juin 1973 et celle de Bagnolet en décembre de la même année19. La rencontre de Bagnolet a été présentée comme « le congrès de l’Europe ». Il s’agit, en effet, d’un congrès extraordinaire qui se tient dans un contexte gouverné par la perspective du Nixon Round, de l’entrée de la Grande-Bretagne dans la CEE, de l’échec de l’expérience Allende, de l’éventualité de la disparition de Georges Pompidou, le tout un an après la signature du programme commun de gouvernement. À Bagnolet s’expriment à nouveau les deux sensibilités qui cohabitent à l’intérieur du PS : celle de l’ancienne SFIO dont Robert Pontillon et Guy Mollet sont les porte-parole, celle des contempteurs des institutions européennes, conventionnels et Ceres réunis. François Mitterrand fait la synthèse et tire du reste de cette position d’arbitre, jouant tantôt sur les uns tantôt sur les autres la substance de son pouvoir au sein du Parti socialiste dans la mesure où il le dirige tout en étant minoritaire. La motion de Bagnolet, « Pour une Europe en marche vers le socialisme », devient la référence fondamentale des socialistes à l’égard de l’Europe. Trois objectifs sont définis :
- s’opposer à une dégradation des conditions de vie des travailleurs par un ajustement vers le bas des mesures sociales.
- l’Europe doit être un modèle original entre les deux blocs.
- mais il faut veiller à ce que les délégations de compétence ne puissent limiter la liberté d’action du futur gouvernement de la gauche.
15Et la motion conclut : « du succès ou de l’échec de la gauche en France peut dépendre l’évolution future de l’Europe vers le socialisme ». On l’aura compris, l’Europe libérale, trop proche des États-Unis, ne doit pas interdire l’édification d’une France socialiste. Nous sommes ici au cœur de la raison pour laquelle la majorité des socialistes refusent l’intégration européenne. Pour autant, Bagnolet ne résout pas toutes les contradictions. La motion stipule deux objectifs contradictoires : préserver la liberté d’action d’un pouvoir de gauche et la volonté de mettre sur pied rapidement un pouvoir politique européen. Cette contradiction qui reflète la volonté de François Mitterrand de tenir compte des deux sensibilités qui se sont exprimées à Bagnolet a été levée en 1982-1983 par l’abandon du projet de construction d’une France socialiste20.
16À l’occasion des élections présidentielles de 1974, la question européenne devient un en jeu de politique intérieure plus important que dans le proche passé. Valéry Giscard d’Estaing qui se donne l’image de la jeunesse et de la modernité fait de l’Europe une priorité essentielle et François Mitterrand, pour ne pas être en reste se présente comme « franchement européen ». Malgré tout, son discours reste ambivalent et non délesté des contradictions qui ont été précédemment relevées. Il reprend le thème d’une Europe indépendante et socialiste mais entend aussi rassurer ses partenaires. « La France, dit-il, remplira tous ses engagements au sein de la CEE et elle contribuera au renforcement de ses structures ». Les attaques contre l’impérialisme américain se font moins vives. La conquête du pouvoir n’est plus hors de portée. Il s’agit de faire sérieux et d’accepter le principe de réalité. Par ailleurs, la stratégie mitterrandienne commence à engranger ses fruits. Un rééquilibrage s’amorce à l’intérieur de la gauche au profit du Parti socialiste. À mesure qu’il se poursuivra, le PS aura moins de raison de ne pas mécontenter le PCF. En 1975, le PS se propose de bâtir « l’Europe socialiste du possible ». Cette modestie tranche avec les propositions acérées de la motion de Bagnolet.
17Les années 1977-1978 mettent à jour une nouvelle inflexion de la posture du PS au sujet de la question européenne. En septembre 1977, l’union de la gauche a volé en éclats ; en 1978 à la surprise générale le PS a perdu les élections législatives ; en 1979 les premières élections au suffrage universel au Parlement européen ont lieu avec en ligne de mire les élections présidentielles françaises de 1981. L’objectif de François Mitterrand et du PS est de paraître plus crédible en France et à l’étranger et partant de chercher une meilleure articulation entre le discours national et le discours européen, et ceci tout en se démarquant de Valéry Giscard d’Estaing. Par rapport à la séquence précédente, des éléments de continuité persistent : oui à la construction européenne sous réserve que certaines conditions soient remplies ou respectées ; la finalité de l’Europe reste l’indépendance, la démocratie, l’élimination du capitalisme impérialiste. Pour autant, des éléments nouveaux apparaissent. La réflexion critique est poussée plus loin. Le PS insiste davantage sur le poids des multinationales, la faiblesse du tarif extérieur commun, l’espace européen trop libre-échangiste et atlantiste, l’inexistence de politiques communes. Le projet socialiste repose donc sur quatre revendications : la renégociation de la PAC, la mise en place de politiques communes notamment en faveur de l’industrie, la définition d’une politique commerciale et sociale. Toute contradiction n’est pas encore levée. Comment demander l’approfondissement de l’intégration européenne quand dans le même temps le PS conteste le fonctionnement de l’Europe communautaire ? Pour illustrer que les textes partisans sont une chose et la réalité politique une autre, François Mitterrand précise : « Pour l’instant, nous n’avons qu’à appliquer le traité, tout le traité, rien que le traité ».
18En 1978, on observe une évolution qui se traduit par un engagement plus marqué en faveur de l’Europe : « les socialistes sont européens parce que socialistes ». L’ambition de construire le socialisme s’étend désormais à l’Europe tout entière. En parlant d’eurosocialisme – par analogie avec l’eurocommunisme – on pose que ce modèle d’intégration européenne doit être construit sur une dynamique animée par l’ensemble des partis socialistes occidentaux. L’idée d’Alain Savary est ici remise à l’honneur mais sans le souci du préalable de rapprocher les points de vue des différents partis socialistes européens21. En 1978, dans un article à la Nouvelle Revue socialiste, François Mitterrand écrit la célèbre phrase démentie par la réalité ultérieure : « l’Europe sera socialiste ou ne sera pas ». En 1979, le PS refuse de faire son Bad Godesberg et de lever toutes les ambiguïtés de son discours et de sa pratique. Michel Rocard, qui a compris que la construction d’un socialisme qui ne correspond plus à l’évolution de la société dans un seul pays, est marginalisé au motif qu’il incarne la voie sociale-démocrate assimilée à la dérive européaniste du PS depuis 1977-1978. C’est du moins ce que pensent les membres du CERES. Pour garder les clefs de la maison, François Mitterrand resserre son alliance avec eux et accepte de durcir la position du parti sur la question européenne. Le programme du PS de 1980 rédigé par Jean-Pierre Chevènement en est l’illustration parfaite. La question européenne est purement hexagonale.
« La réalisation en France du projet socialiste se heurtera à d’autant moins de difficultés que notre environnement européen sera moins marqué par le libéralisme et l’atlantisme ».
Et le texte ajoute :
« Tant que l’Europe restera aussi largement dominée par le capital, la préservation de notre marge de manœuvre et même son extension sont un impératif du Projet socialiste. »
19L’intervention qui vient d’être présentée atteste du fait que la question européenne a été par les socialistes au cours de la période prise ici en compte subordonnée à des considérations de politique intérieure. Son inscription dans le champ politique central a été fonction des très fortes contraintes qui pesaient sur les acteurs du jeu politique, individus ou forces politiques. François Mitterrand au sentiment européen tempéré livre une vision pragmatique de l’Europe, parfois lyrique et même messianique – l’Europe montre la voie aux autres peuples dépendants. Mais l’absence de réflexion efficiente sur l’inscription de la France dans un espace européen, sinon pour postuler qu’elle ne doit pas nuire à la construction du socialisme dans un seul pays, a été payée au prix fort au début des années 1980. François Mitterrand a sans doute fini par se convaincre lui-même qu’il était possible d’édifier une France socialiste sans se préoccuper de l’environnement international. La détérioration économique qui a suivi les premiers mois de pratique gouvernementale a montré tragiquement qu’il n’était pas possible de transformer la société française avec des analyses qui s’appliquaient à des réalités d’un autre âge. Ce n’est qu’après avoir fait le deuil de l’édification d’une société socialiste que François Mitterrand reporta son ambition sur l’Europe. Faute d’avoir changer la vie en France, François Mitterrand transforma l’Europe libérale22.
Notes de bas de page
1 Disparu le 30 mai 2000, Éric Duhamel n’a pas pu réviser son texte, publié dans sa version d’origine avec les seules corrections d’usage.
2 Par souci de précision historiographique, on rappellera les trois étapes principales de notre recherche : L’Union Démocratique et Socialiste de la Résistance, 1945-1965, thèse de doctorat, Université Paris-Sorbonne, 1993 ; É. du Réau (dir.), François Mitterrand, l’Européen, in Europe des élites ? Europe des peuples ? La construction de l’espace européen 1945-1960, Paris, Presses de la Sorbonne nouvelle, 1998, p. 39-49 et surtout François Mitterrand, l’unité d’un homme, Paris, Flammarion, 1998.
3 Le terme de champ politique est ici utilisé pour désigner un espace – ou un secteur – de l’activité sociale doté d’une large autonomie à l’intérieur duquel des acteurs se livrent à une compétition autour d’enjeux spécifiques.
4 Pour le PS, voir aussi Geneviève Lemaire-Prosche, Le PS et l’Europe.
5 Nous utilisons par analogie ce terme d’esprit européen pour signifier qu’il existe plusieurs manières d’être européen et de penser l’Europe. Contrairement à ce qu’on pourrait penser à la lecture de certains livres de spécialistes de la construction européenne, il n’existe pas un modèle à l’aune duquel seraient mesurées les convictions et les postures des uns et des autres. Que ce biais persiste dans la production scientifique de l’histoire de la construction européenne s’explique en partie par le fait que les auteurs en question sont en général engagés, ne serait-ce qu’intellectuellement, dans la construction de l’Europe. Ils adhèrent à un modèle de construction d’une Europe politique. Ce biais s’explique aussi par la relative jeunesse de cette école historique qui a du mal à abandonner un discours pionnier et militant. Une réflexion épistémologique, une plus grande prudence aux pratiques d’écriture et de réflexion mises en œuvre ainsi qu’un décloisonnement de cette histoire permettront des gains substantiels.
6 Pour l’Italie, le lecteur se reportera à l’étude d’Antonio Varsori, « La classe politique italienne et le couple franco-allemand », Revue d’Allemagne, n° spécial Du Plan Fouchet au Traité franco-allemand de janvier 1963, avril-juin 1997, t. 29, n° 2, p. 243-257.
7 Sur de Gaulle et l’Europe, parmi les très nombreuses publications, voir Edmond Jouve, Le général de Gaulle et la construction de l’Europe, Paris, LGDJ, 1967, 2 vol. ; Georges-Henri Soutou, L’alliance incertaine. Les rapports politiques et stratégiques franco-allemands 1954-1996, Paris, Fayard, 1996 ; Maurice Vaïsse, La grandeur. Politique étrangère du général de Gaulle, 1958-1969, Paris, Fayard, 1998 et Jean-Paul Bled, « Les conceptions européennes du général de Gaulle à la veille de son retour au pouvoir », Revue d’Allemagne, op. cit.
8 On retrouvera la même perception dans les propos du radical Maurice Faure : « La France donne le curieux exemple d’un pays qui respecte infiniment mieux que les autres la lettre du traité (de Rome) et ses clauses économiques, mais qui s’acharne (...) contre tout ce qui pourrait œuvrer à une quelconque vocation de caractère politique aux institutions supranationales, en renforçant corrélativement leur caractère démocratique ».
9 Au début des années 1960, toute référence à l’Eurafrique est abandonnée.
10 On notera une curiosité riche de sens. La SFIO à l’issue de ses congrès ne propose pas de motion limitée à la question européenne. Un ou plusieurs paragraphes de la motion de politique internationale sont consacrés à l’Europe. De même, le parti socialiste n’a pas de commission d’études permanente sur l’Europe à cette époque. Pour un parti aussi acquis à la cause de l’Europe intégrée, la question européenne est l’un des aspects de la politique internationale. Il faut attendre la seconde moitié des années 1970 – et ceci n’est pas vrai uniquement pour le parti socialiste – pour que la question européenne acquière une certaine autonomie entre la politique intérieure et la politique étrangère.
11 « Rome a été ma grande affaire. Après, je me suis laissé aller », nous a confié Maurice Faure. Entretien avec l’auteur, 4 mai 1996.
12 Pour une analyse plus complète de la stratégie mise en œuvre par François Mitterrand et des réactions de la gauche, voir Éric Duhamel, François Mitterrand, l’unité d’un homme, op. cit., p. 200 sq.
13 Cf. Roland Dumas, Le fil et la pelote. Mémoires, Paris, Plon, 1996. Roland Dumas, député de la Haute-Vienne, a voté contre la ratification du traité de Rome.
14 Éric Duhamel, op. cit., (voir note 1).
15 François Mitterrand ne fait pas état de la CED. La plaie n’est pas entièrement refermée et lui-même y était opposé.
16 Roland Dumas, op. cit.
17 Alain Savary rencontre ainsi une délégation du Labour Party en 1970.
18 Voir par exemple, son chapitre IV, p. 176.
19 15-16 décembre 1973.
20 Cf. Éric Duhamel, François Mitterrand, l’unité d’un homme, op. cit.
21 Il n’est plus guère question de l’Europe des travailleurs.
22 Ce texte rédigé par Éric Duhamel avant son décès a été revu et corrigé avec l’accord de Madame Éric Duhamel par Olivier Forcade que nous remercions vivement.
Auteur
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
L’Europe des Français, 1943-1959
La IVe République aux sources de l’Europe communautaire
Gérard Bossuat
1997
Les identités européennes au XXe siècle
Diversités, convergences et solidarités
Robert Frank (dir.)
2004
Autour des morts de guerre
Maghreb - Moyen-Orient
Raphaëlle Branche, Nadine Picaudou et Pierre Vermeren (dir.)
2013
Capitales culturelles, capitales symboliques
Paris et les expériences européennes (XVIIIe-XXe siècles)
Christophe Charle et Daniel Roche (dir.)
2002
Au service de l’Europe
Crises et transformations sociopolitiques de la fonction publique européenne
Didier Georgakakis
2019
Diplomatie et religion
Au cœur de l’action culturelle de la France au XXe siècle
Gilles Ferragu et Florian Michel (dir.)
2016
