6. Être militant syndical des années 1960 aux années 1980, en France et en Belgique. Pour une histoire comparée des militantismes européens
p. 167-202
Texte intégral
Introduction : mise en garde
1Tenter d’appréhender les syndicalismes européens des années soixante au milieu des années 1980 supposait nécessairement, à un moment donné, de porter un regard sur les militants, leurs profils, leur vie quotidienne. En premier lieu, parce que ceux-ci constituent (c’est là un truisme) le tissu vivant d’organisations, qui, quel que soit leur degré d’« institutionnalisation », n’existeraient pas sans eux. Ensuite, parce que le « type social » du militant, selon le mot d’Henri Lefebvre1, renvoie aux origines et à l’essence du mouvement syndical, mais aussi aux évolutions de la société dans laquelle il agit, et dont il est le produit.
2Si l’histoire du syndicalisme passe par l’histoire du militantisme, celle-ci apparaît particulièrement difficile à écrire. « Imprécis dans son champ, le terme de militant l’est aussi dans son contenu », écrivait René Mouriaux, à propos du cas français2. Le terme s’applique-t-il à tous les membres « actifs » d’une organisation, ou faut-il prendre en compte d’autres critères comme le bénévolat ou la posture combattante, liée à sa connotation religieuse et guerrière originelle ? À partir de quel degré d’implication un adhérent de base peut-il être considéré comme un militant ? Un responsable syndical devenu gestionnaire à plein temps relève-t-il encore de cette catégorie ? La difficulté à cerner l’objet « militant » devient plus grande encore si l’on cherche à dépasser le cadre national, tant les conditions et les modalités d’exercice de l’activité syndicale, tout comme les cultures politiques, peuvent différer d’un pays à l’autre, sans même évoquer les problèmes posés par la recherche d’équivalents dans des univers linguistiques distincts.
3Le groupe de travail chargé d’avancer dans cette voie s’est retrouvé face à une situation de fait qui est venue encore compliquer sa tâche. En effet, seuls des chercheurs spécialistes des aires française et belge se sont engagés dans le travail de synthèse qui a suivi le colloque. Si les deux pays retenus offrent, entre autres, l’avantage de proposer deux modèles de syndicalisme et de syndicalisation très différents, en dépit d’un air de famille, la limitation de l’espace envisagé n’a pu que réduire de manière drastique les ambitions initiales d’une histoire comparée des militants syndicaux européens au quotidien. De plus, il a bien fallu constater une très forte dissymétrie entre l’abondance des sources et de la littérature sur le militantisme syndical en France et la pauvreté de la documentation accessible sur ce thème en Belgique. L’une des explications de cette situation réside sans doute dans la floraison d’enquêtes, syndicales et scientifiques, suscitées dans le cas français, à partir des années 1980, par la « crise » du syndicalisme et une désyndicalisation dramatique. S’il est vrai que les gens heureux n’ont pas d’histoire, le bonheur syndical belge, mesuré à l’aune d’un taux de syndicalisation croissant, expliquerait à l’inverse le manque de curiosité des syndicalistes et des chercheurs. Quoi qu’il en soit, cette disproportion initiale rend quasi impossible une démarche comparative continue. C’est pourquoi nous commencerons par examiner les différences entre les deux « modèles » syndicaux au prisme de la syndicalisation et de la désyndicalisation. Puis, nous tenterons, pour les deux pays, une approche du militant en termes quantitatifs et qualitatifs. En revanche, la question de la crise et des mutations du militantisme au cours de la période ne pourra être traitée de manière approfondie que pour le cas français, sur lequel nous disposons de données concernant l’évolution du quotidien et des profils militants. Le cas belge appelle une problématique différente et conduit à s’interroger pour les transformations du militantisme dans un pays apparemment épargné, à cette époque, par la crise du syndicalisme, mais non par des crises syndicales.
Syndicalisation et désyndicalisation en France et en Belgique : deux modèles antagonistes ?
4Il est difficile d’aborder la question des militants et du militantisme sans poser au préalable quelques remarques concernant la syndicalisation. En premier lieu parce que les « militants » se recrutent, sauf exception, parmi les « adhérents » (ou « affiliés », selon l’usage belge) et que le passage d’un niveau d’engagement à l’autre renvoie à la difficulté de définir ce qu’est exactement un militant. Ensuite, parce que le rapport à l’adhérent, le sens donné à la syndicalisation, les conditions dans lesquelles elle se déroule, le poids des effectifs enfin, contribuent à dessiner des modèles de syndicalisme très différents, où le militant n’a pas nécessairement la même place.
5En ce qui concerne la syndicalisation, la période qui va de l’apogée de la croissance économique au cœur des années de « crise » ne se traduit pas de la même manière selon les pays européens. Si la tendance générale est à la hausse jusqu’au milieu des années soixante-dix, les évolutions divergent à partir de ce moment, et plus nettement au cours des années quatre-vingt. Tandis que le nombre de syndiqués continue d’augmenter au Danemark, en Finlande, en Suède et en Belgique, notamment, on constate, avec des décalages chronologiques, un incontestable fléchissement des taux de syndicalisation dans les pays du sud de l’Europe, auxquels il faut ajouter la Grande-Bretagne et les Pays-Bas.
6De manière générale, les pays où le taux de syndicalisation était déjà faible ont été fortement touchés par la baisse, alors que ceux dont les taux étaient élevés ont mieux résisté, quand ils n’ont pas poursuivi leur progression. Au total, l’écart s’est creusé entre pays européens, au point de ressembler aujourd’hui à un gouffre : en France, seul un salarié sur dix est syndiqué ; en Suède, seul un salarié sur dix n’est pas syndiqué. La Belgique, de ce point de vue, apparaît plus proche de la seconde que de la première.
La force belge : un syndicalisme de masse, fortement institutionnalisé et composite
7Avec, pour la période 1960-1985, un taux de syndicalisation passant grosso modo de 52 % à 80 %3, la Belgique se place en effet en tête du peloton européen, dans le sillage des pays nordiques. Surtout, contrairement à ce qui s’observe en France, le taux de syndicalisation belge ne diminue pas à partir de la crise de 1973-1974 mais, au contraire, continue d’augmenter. Cette croissance atteint à peu près 10 % en dix ans4.
8Ce n’est pas le seul intérêt de l’étude de la Belgique, où ils existent trois centrales interprofessionnelles, et dont l’originalité est de présenter au nord et au sud du pays deux types de syndicalisme fort différents, renvoyant respectivement aux traits marquants du nord et du sud de l’Europe :
9• au sud, la Wallonie de vieille tradition industrielle est dominée par une syndicalisation socialiste « contestataire ». La FGTB (Fédération générale du travail de Belgique) y est très largement majoritaire avec plus de 75 % des syndiqués en 1956 et toujours 67 % en 19815 ;
10• au nord, la Flandre est dominée par un syndicalisme chrétien « coopératif », avec 60 % des syndiqués affiliés à la CSC (Centrale des syndicats chrétiens) en 1956 et plus de 65 % en 19816. En 1974, la répartition régionale des adhérents de la CSC est la suivante : 71 % en Flandre, 19 % dans les provinces wallonnes et 10 % à Bruxelles7. La situation est plus équilibrée du côté de la FGTB qui, la même année, compte 42,6 % d’affiliés en Flandre, 41,8 % en Wallonie et 15,5 % à Bruxelles8 ;
11• enfin, la région de Bruxelles est la seule où le syndicalisme libéral a une certaine implantation, tandis que FGTB et CSC y sont à peu près à égalité.
12Historiquement, le syndicalisme chrétien, dans une région très densément peuplée, s’organise plutôt localement – sur le lieu de résidence des travailleurs, par des militants de la centrale interprofessionnelle –, tandis que le syndicalisme socialiste le fait autour de l’entreprise, puis au sein de celle-ci, donc en mobilisant des militants sectoriels. Paradoxalement, ce syndicalisme, très marqué idéologiquement, a une origine professionnelle et neutre, remontant au milieu du xixe siècle. C’est en raison du mouvement social massif qui se développe dans les régions industrielles et de la création d’un Parti ouvrier dominé par les socialistes (le POB, Parti ouvrier belge), qu’il est devenu, dans le dernier quart du xixe siècle, un syndicalisme de tendance socialiste. Le syndicalisme chrétien, qui s’oppose à lui, est minoritaire. C’est précisément au début de la période qui nous concerne que s’opère un renversement du rapport de forces entre ces deux grands courants. La CSC, née en réaction au syndicalisme socialiste, va, à partir des années 1960, dépasser celui-ci : en 1959 en nombre d’adhérents, en 1963 en pourcentage des sièges aux CSH (comités de sécurité et d’hygiène) et en 1975 dans les CE (conseils d’entreprise). Depuis, l’écart s’est creusé entre CSC et FGTB. Le modèle « coopératif » (ici incarné par le syndicalisme chrétien), qui renvoie au nord de l’Europe, l’emporte désormais.
13Pour expliquer ce phénomène, Jean Van Kerkhoven9 retient trois grands facteurs :
14• le déclin industriel de la Wallonie (marqué par la fermeture des charbonnages dans les années 1960 et 1970) en relation avec l’expansion observée en Flandre depuis l’entre-deux-guerres et surtout depuis la Seconde Guerre mondiale. Or, si la FGTB socialiste est très majoritaire en Wallonie, la CSC l’est plus encore en Flandre dès 1947. L’une pâtit du déclin, l’autre profite de l’expansion ;
15• les modifications structurelles de l’emploi. A son apogée, à la fin des années 1950, le secteur secondaire représentait 56 % des emplois. Il tombe à 33,9 % en 1980 tandis que le secteur tertiaire passe de 34 % à 63,1 %. Or, la CSC a toujours été mieux implantée que la FGTB parmi les employés. Ainsi, la transformation de l’économie profite mécaniquement à la première. Les nouveaux salariés flamands, employés, optent plutôt pour la CSC, plus modérée et rassurante. Celle-ci est également très majoritaire dans le secteur non marchand subventionné (écoles, hôpitaux) qui connaît un important développement durant les « Trente Glorieuses » ;
16• un taux de syndicalisation qui a toujours été plus important en Flandre : de l’ordre de 51 % en 1947 à 69,83 % en 1961 et 84,31 % en 1971, contre, respectivement, 31,13 %, 44,68 % et 61,31 % aux mêmes dates en Wallonie. Ces grands facteurs structurels expliquent la suprématie de la CSC10. On peut en ajouter trois autres :
17• le déclin économique de la Wallonie concerne principalement la grande industrie traditionnelle (charbonnages, sidérurgie, métallurgie, verrerie) où la FGTB est la mieux implantée depuis la Première Guerre mondiale. Cela conduit, avant la grande crise de la fin du xxe siècle, à la disparition et au démantèlement des grandes entreprises industrielles11. Alors que la FGTB rassemble 80 % des syndiqués wallons en 1947, elle n’en compte déjà plus que 66 % en 1965 et 65 % en 1970. La CSC est mieux représentée dans les petites et moyennes entreprises, comme le confirment les résultats aux élections sociales. Le score de la CSC est en effet toujours meilleur aux élections des CSH, qui concernent les entreprises de plus de 50 travailleurs, qu’à celles des CE, qui ne touchent que les entreprises de plus de 150, puis 100 salariés ;
18• le second facteur nous rapproche de notre objet. Il s’agit de la catégorie « jeunes travailleurs », qui bénéficie dès 1958 d’une représentation spécifique dans les CSH, puis dans les CE. D’emblée, la CSC y est nettement majoritaire, et le restera dans les CSH. Cela s’explique par l’existence et le dynamisme de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), en déclin dans la partie francophone du pays (de plus de 20000 membres en 1945, elle chute à 10000 membres en 1955), mais qui connaît son âge d’or en Flandre de 1945 à 1965 (plus de 60000 membres durant cette période), sans compter l’influence des écoles catholiques et des autres mouvements de jeunesse confessionnels. Les organisations du pilier socialiste, en revanche, s’adressent surtout aux travailleurs adultes. Ses mouvements de jeunesse, comme les Jeunes Gardes socialistes, apparaissent très politisés ou s’adressent, tels les Faucons rouges, à des milieux moins ouvriers, surtout après la Seconde Guerre mondiale ;
19• l’existence et l’importance du « pilier » chrétien pour ce qui concerne les femmes expliquent également que la CSC épouse mieux le grand bond de l’emploi féminin. Le taux de l’emploi féminin double de 1961 à 1981 dans les tranches d’âge de 20 à 35 ans pour atteindre les 70 %. Les Ligues ouvrières féminines chrétiennes réunissent plus de 400000 membres de 1965 à 1985, dont 264000 puis 300 000 en Flandre. Le changement d’attitude de ces organisations dans les années 1960, à l’origine hostiles à l’émancipation féminine et au travail des femmes mariées, explique en grande partie l’écho qu’elles ont trouvé auprès des nouvelles arrivantes sur le marché de l’emploi.
20Dans le cadre de ces mutations, il faut s’interroger non seulement sur l’importance du taux de syndicalisation en Belgique, mais surtout sur son maintien dans les décennies 1970-1980.
21L’un des facteurs le plus souvent évoqué renvoie aux « avantages concrets » que le syndicat procure par ses attributions officielles en tant qu’organisme de paiement des allocations de chômage principalement, mais aussi par les services qu’il offre, la place qu’il occupe dans les relations sociales comme interlocuteur et partenaire obligé des patrons dans la réglementation du travail, sa représentation dans divers organismes sociaux nationaux (Office de l’emploi, Assurance maladie, etc.). On a affaire en Belgique à un syndicalisme fortement institutionnalisé. L’affiliation à ce syndicalisme de masse est également encouragée par l’octroi de primes spécifiques et autres avantages réservés aux seuls syndiqués. Certains auteurs parlent de syndicalisme d’intégration ou, comme Pierre Rosanvallon, d’« agence sociale », c’est-à-dire d’institution quasi publique, le syndicat assumant des fonctions de représentation et de gestion, qui feraient de lui une sorte de « fonctionnaire du social »12. Le taux élevé d’affiliation traduirait le fait qu’en Belgique, l’utilité du syndicat comme institution est reconnue. Pourtant, ainsi que le montre le cas français, le lien entre institutionnalisation et syndicalisation n’est pas nécessairement simple.
Le déclin français : exception culturelle ou avenir du syndicalisme ?
22« Pourquoi le coq ne se syndique-t-il pas ? », s’interrogeait René Mouriaux en 1983, soulignant à juste titre que cette question se posait déjà... à la veille de la Grande Guerre13. La méditation sur la faiblesse de la syndicalisation, en dehors des périodes de hautes eaux (Front populaire, Libération...), constitue un passage obligé des études sur le syndicalisme en France. Les auteurs mettent souvent en avant ce qui distingue le « modèle » français de ses homologues d’Europe du Nord : absence de contraintes (pas de closed shop, sauf exception, chez les ouvriers du livre ou les dockers), absence d’incitation (ni primes syndicales, ni gamme de services réservés aux seuls syndiqués, ni gestion syndicale des caisses de chômage...), longue tradition d’hostilité de l’État et surtout du patronat à la reconnaissance de l’organisation ouvrière, particulièrement dans ces petites et moyennes entreprises si importantes dans le tissu économique national. Le syndicalisme lui-même, dans ce contexte, se serait construit comme un mouvement de contestation radicale, fondé sur l’action de minorités agissantes, ne voyant dans l’adhérent, plus ou moins sélectionné, qu’un militant en devenir. À cela s’ajouterait, pour ce syndicalisme militant et fortement idéologisé, une lourde propension à la division. A la différence de la Belgique et des pays d’Europe du Nord, la forte présence communiste a mené à une scission syndicale durable au sein de la confédération majoritaire (CGT/ CGTU en 1921, puis CGT/CGT-FO et FEN en 1947-1948). De même, contrairement à la CSC belge, le syndicalisme chrétien français s’est « déconfessionnalisé » et divisé à son tour (scission CFTC/CFDT en 1964).
23Tous ces facteurs auraient contribué à un faible taux de syndicalisation. Pourtant, les travaux récents ont tendance à nuancer ce tableau, au moins pour l’après-1945. En 1946-1947, selon Dominique Labbé, la moitié des salariés français étaient syndiqués14. Si la chute est brutale entre 1948 et 1958, les deux décennies suivantes comptent encore un quart de travailleurs syndiqués. Outre que ce niveau moyen certes faible, mais nullement négligeable, cache d’importantes disparités (des « bastions » du public aux « déserts » syndicaux de nombreuses PME), il masque également une évolution du rapport des forces syndicales, au détriment de la centrale la mieux implantée, la CGT. Pour Dominique Labbé, ce maintien sur vingt ans témoigne également de la capacité d’adaptation relative des organisations syndicales aux mutations sociologiques au sein du salariat. En revanche, l’effondrement spectaculaire des effectifs à partir de 1977-1978, malgré un palier en 1981-1982, ouvre incontestablement une période nouvelle : en dix ans, le taux de syndicalisation est une nouvelle fois divisé par deux, le passage sous la barre des 10 % se profilant dangereusement à l’horizon. Si certains auteurs, comme René Mouriaux, se référant aux précédents historiques, continuent à ériger la théorie des « cycles » (basses eaux succédant aux hautes eaux lorsque le contexte devient défavorable aux travailleurs) en caractéristique de la « syndicalisation à la française », et y inscrivent le phénomène contemporain de désyndicalisation, d’autres insistent sur le caractère inédit de celle-ci. Dominique Labbé met en cause, après d’autres auteurs, l’« institutionnalisation » du syndicalisme. La reconnaissance du syndicat comme interlocuteur obligé dans l’entreprise, les moyens importants mis à sa disposition par la loi de décembre 1968 et les lois Auroux de 1982, auraient eu pour effet pervers d’éloigner les professionnels du syndicalisme de leur base, et de les constituer en élite gestionnaire fermée. Dans cette configuration nouvelle, les adhérents ne trouveraient plus vraiment leur place. À l’inverse du cas belge, l’institutionnalisation, loin de garantir la permanence de forts taux de syndicalisation, serait le principal facteur d’une désyndicalisation accélérée.
24Pierre Rosanvallon, en 1988, radicalise encore le constat15. Même le syndicalisme de services, inspiré des modèles nordiques, et parfois avancé comme réponse à la désyndicalisation, lui semble une fausse solution, anachronique et vaine. Il va jusqu’à envisager l’horizon d’un « syndicalisme sans adhérents », dont la légitimité serait purement électorale, financé par la puissance publique en contrepartie de son utilité en tant qu’« agence sociale ». Là encore, on est aux antipodes du cas belge, où la reconnaissance de l’utilité sociale du syndicalisme est perçue comme l’une des explications principales du caractère massif de la syndicalisation. Mais pour Pierre Rosanvallon, la désyndicalisation n’est nullement une exception française. Outre qu’elle constitue une réalité partagée par certains pays industriels, des « cliquets » institutionnels ont pu retarder, atténuer ou masquer le phénomène dans d’autres pays. Pour lui, la désyndicalisation traduit la mise en cause générale de l’« essence profonde du phénomène syndical », l’épuisement d’une vision de la société et d’une forme de régulation sociale nées de la révolution industrielle. Le cas français, pour des raisons qui tiennent à l’histoire nationale, apparaîtrait donc comme « une préfiguration » de l’avenir du syndicalisme dans l’ensemble du monde industrialisé.
25Est-il légitime d’extrapoler ainsi à partir de la situation française, elle-même susceptible de faire l’objet de lectures différentes ? Le modèle belge représente-t-il un contre-exemple parfait de résistance syndicale aux bouleversements de tous ordres qui affectent les sociétés occidentales depuis trois décennies ? Ou bien a-t-il été affecté, à sa manière, par une crise générale de la forme syndicale ? L’approche du syndicalisme et de ses évolutions récentes à partir d’un retour, non sur les institutions ou les structures, mais sur les hommes et les femmes qui les font vivre, c’est-à-dire les militants, pourra peut-être apporter quelques éléments de réponse.
À la recherche du militant : approche quantitative, approche qualitative
26Si l’on peut traquer l’adhérent grâce à la trace laissée par le règlement d’une cotisation, le militant ne se laisse pas aisément saisir par une approche purement quantitative. Dès lors, comme le souligne Guy Caire, il faut admettre qu’« avec le militantisme, nous pénétrons dans un domaine où la subjectivité des appréciations risque de l’emporter »16. Annie Kriegel17 avait bien tenté une définition par le nombre de timbres payés comme gage d’implication : le « militant » serait alors celui qui paierait régulièrement ses douze timbres annuels. Cette équivalence entre adhérent « vrai fidèle » (selon l’heureuse formule d’Antoine Prost)18 et « militant » ne va pas de soi. Sans même évoquer à ce stade le cas de figure paradoxal, vraisemblablement plus tardif, du militant non cotisant (ou cotisant irrégulier), le fait de payer régulièrement ses timbres n’implique pas automatiquement un engagement qui dépasse la contribution financière. Le militant n’est pas seulement celui qui donne son argent, mais celui qui donne de son temps et de sa personne. Le militant, dit-on souvent à juste titre, c’est l’« adhérent actif », dont l’engagement – rappellent Andrée Andrieux et Jean Lignon après Jean Maitron, René Mouriaux et Jacques Capdevielle – n’est pas seulement ponctuel, mais suppose une certaine continuité dans le temps.
27N’est donc pas militant au sens classique du terme l’adhérent qui participe même activement à un conflit, ni même celui qui, de temps à autre, accepte de donner un « coup de main » au syndicat (distribution de tracts, vente de la presse syndicale...), sans être d’ailleurs forcément adhérent. Une action continue suppose une ou des tâches précises, une ou des responsabilités ou fonctions confiées par l’organisation.
28En Belgique, l’approche la plus couramment répandue du militantisme syndical est de type fonctionnaliste, ce qui s’explique sans doute par la forte hiérarchisation et division des fonctions au sein de l’« institution » syndicale belge. Aussi, à partir des diverses fonctions syndicales existantes, des auteurs belges ont-ils défini des « typologies de militants ». Marie-Paule Dehou19 identifie trois types de militants à partir du statut (permanent ou délégué) et du champ d’action géographique (interne/externe à l’entreprise) : les ouvriers-délégués, les permanents d’entreprise et les permanents de fédération. René de Saedeleer20 distingue, quant à lui, deux catégories de militants : les délégués syndicaux, « mandataires des travailleurs désignés par l’organisation syndicale ou élus sur présentation du syndicat » et les permanents ou dirigeants syndicaux, « salariés rétribués par le syndicat, nommés ou élus, et agissant extérieurement à l’entreprise, à l’échelon local, régional ou national ». Pour cet auteur, le critère principal est celui de la salarisation. Celui-ci présente l’intérêt de poser la question du temps de travail du militant. En effet, si le permanent dispose de l’intégralité de son temps pour militer, le délégué doit composer entre temps de travail et temps de « militance ».
29Cela dit, aucun de ces auteurs ne donne un ordre de grandeur même approximatif du nombre total de ces militants « officiels ». Sans doute le calcul est-il difficile. Car si on peut obtenir une estimation du nombre de postes occupés par des syndicalistes aux CE (9378 élus en 1967, 10413 en 1971, 12510 en 1975 et 16865 en 1979) et aux CHS (19093 élus en 1967, 20929 en 1971, 23186 en 1975 et 25751 en 1979)21, encore faudrait-il pouvoir décompter les mandats multiples et surtout estimer, pour les ajouter, les nombreux postes occupés dans chaque délégation syndicale d’entreprise pour lesquels aucune donnée statistique n’est disponible, pas même pour les entreprises de plus de cinquante travailleurs. Le seul indice calculable – très approximativement toutefois, puisqu’on ne connaît pas le nombre de mandats multiples – sur la base de données officielles est le pourcentage des adhérents à un syndicat occupant une fonction au sein des CE ou des CSH. Pour l’année 1979, nous pouvons estimer ce chiffre à 1,5 % des syndiqués22.
30Cette approche, strictement fonctionnaliste, a suscité des réserves. Dans le cas français, où « l’institutionnalisation » est plus récente, moins poussée et où le modèle « contestataire » est fortement prégnant, elle pose des problèmes comparables. On peut distinguer sommairement entre les militants élus, proches de leurs homologues belges, qui tiennent leur légitimité du vote des salariés, même s’ils ont été présentés à l’élection par l’organisation syndicale : délégués du personnel (DP), membres du comité d’entreprise ou d’établissement (CE)23, de la commission administrative paritaire (CAP) dans le secteur public, mais aussi, à l’extérieur de l’entreprise, administrateurs de Sécurité sociale et conseillers prud’hommes ; et ceux qui tiennent leur légitimité exclusivement de l’organisation syndicale : collecteur de cotisations, secrétaire ou membre du bureau de section, délégué syndical, et, hors entreprise, membre des instances des organisations confédérées (syndicat, UL, UD, fédération professionnelle, etc.) ou de la confédération, lequel peut être ou non permanent rémunéré par l’organisation.
31En ce qui concerne les élus, on retombe sur les apories constatées pour la Belgique : René Mouriaux et Jacques Capdevielle24 rappellent justement que, même si on disposait de données officielles complètes et incontestables, le cumul des fonctions ne permettrait pas de comptabiliser les militants réels. Le CNPF, constatent-ils simplement, estimerait à plus de 200000, en 1971, les « salariés protégés » en raison de leurs fonctions : élus du personnel (DP, CE) ou délégués syndicaux. Quand bien même l’ordre de grandeur serait exact, comment appréhender les autres militants ?
32L’approche fonctionnaliste montre donc ses limites. Si le militant est d’abord l’homme d’une organisation syndicale avant d’être, éventuellement, l’homme d’une institution, il n’est pas absurde alors de considérer comme « militant » celui que l’organisation à laquelle il appartient reconnaît comme tel. Dans le cas français, Andrée Andrieux et Jean Lignon25 avançaient en 1973, sur la base d’évaluations données « par les organisations syndicales elles-mêmes » (sans autre précision), une fourchette allant de 300 000 à 350000 militants, soit 10 % des syndiqués, ces derniers représentant entre 20 et 25 % des salariés dans les années de l’enquête (1963-1970), taux confirmés depuis par Dominique Labbé. On compterait donc, à ce moment, un militant pour dix syndiqués, soit un militant pour cinquante salariés. Mais la fiabilité des sources demeure aléatoire.
33Dernière approche du militantisme, plus « subjective » encore : l’autorevendication du statut de militant. Claude Pennetier et Bernard Pudal dans leur article consacré à « l’évolution des méthodes d’analyse du militant ouvrier, archétype du militant »26, ont souligné, à propos de la revendication du « label militant » par des syndicalistes eux-mêmes, la pertinence de l’analyser « comme une stylisation de soi lorsque l’estime de soi s’ancre principalement dans l’activité syndicale ou politique ». Ils illustrent leur propos par la définition du militant donnée par un secrétaire de fédération CGT :
Le militant, c’est l’individu qui, d’abord, a conscience qu’il a quelque chose à faire, et à faire pas d’abord pour lui tout seul, mais pour l’ensemble de la classe ouvrière. Il a conscience que l’action militante est première dans la vie. Pour moi, c’est simple, elle passe de toute évidence devant la profession puisqu’en définitive j’ai renoncé à ma profession pour être militant, bien que ma profession m’intéressât beaucoup. Et je mets l’activité militante aussi avant la vie familiale, quoique je ne pense pas être un homme qui néglige sa famille27.
34Ce qui, pour ce syndicaliste, fait manifestement du syndiqué un « militant », c’est d’abord le fait qu’il place consciemment au centre de sa vie l’activité syndicale. On verra plus loin que cette vision traditionnelle du militant a pu être profondément remise en cause au cours de la période qui nous occupe.
35Cette autorevendication par le militant de son statut peut-elle être, cependant, utile à une évaluation quantitative du phénomène ? En France, selon une grande enquête par sondage (1116 questionnaires) conduite en 196928, 8 % des ouvriers exerceraient une fonction militante, élue ou non, soit un quart des syndiqués ouvriers (donc environ 600000 personnes). Les auteurs de l’ouvrage restent dubitatifs devant ce taux, qui, multipliant par deux le chiffre habituellement admis, résulterait d’une surestimation par les interviewés « tenant peut-être à une volonté de valorisation ».
36On retrouve un cas de figure comparable en Belgique, à travers une enquête, conduite vingt ans plus tard par l’Institut universitaire de sondage d’opinion publique (INUSOP), et portant sur « les attitudes à l’égard des organisations syndicales »29. Là, 17 % des adhérents à la CSC se considèrent militants, contre 22 % des syndiqués FGTB interrogés. Soit, tous syndicats confondus, 19 % de militants, près d’un adhérent sur cinq. Si l’on rapporte ce taux aux quelque deux millions de syndiqués FGTB et CSC en 198830, on obtiendrait un nombre absolu élevé de près de 400 000 militants, parmi lesquels 12 % environ siégeraient aux CE et CSH (sans tenir compte des éventuels doubles mandats). Selon l’enquête, parmi les 19 % de militants autoproclamés, 15 % occupent une fonction syndicale, y compris dans les délégations syndicales pour lesquelles nous ne disposons d’aucune donnée statistique31. Si l’on rapporte ce taux à la population militante calculée plus haut, cela donnerait plus de 300 000 membres de délégations syndicales. Cette estimation, très imparfaite, paraît ici encore globalement surestimée.
37Cependant, compte tenu de la pénurie de sources sur le militantisme en Belgique, l’enquête de l’INUSOP constitue un document précieux pour notre sujet. Sur cette base, il apparaît que ce qui distingue d’abord le militant du simple syndiqué, c’est sa participation à l’activité syndicale (réunions, actions). C’est sur ce point que les différences entre les réponses obtenues sont les plus importantes. On retrouve la notion avancée plus haut d’« adhérent actif ».
38Ainsi, au sein de la FGTB, 65 % de militants contre 35 % seulement de non-militants déclarent avoir participé à la dernière action menée dans l’entreprise. Parmi les syndiqués CSC, ces pourcentages sont encore moins élevés : 45 % des militants contre 19 % chez les simples affiliés. Les différences entre militants et non-militants s’accroissent encore lorsqu’on examine la participation aux réunions. Ce décalage varie selon le type de réunion. Par exemple, pour les réunions du personnel de l’entreprise, on a une participation de 46 % des militants CSC contre 12 % chez les adhérents non-militants, et, côté FGTB, de 39 % pour les militants contre 10 % chez les adhérents. Les écarts les plus importants concernent les réunions syndicales hors de l’entreprise avec, pour la CSC, 32 % de militants présents contre 1 % seulement de non-militants !
39En termes d’activité syndicale, il n’est pas surprenant de constater que près de la moitié des militants contre 10 % environ des non-militants, toutes tendances confondues, songent à suivre une formation syndicale. On obtient les mêmes pourcentages lorsqu’on les interroge sur la perspective de devenir délégué. Les militants de la FGTB envisageraient davantage de devenir délégués, assisteraient plus souvent à des réunions syndicales dans l’entreprise et participeraient plus aux actions menées dans l’entreprise, tandis que les militants de la CSC suivraient davantage les réunions du personnel, les réunions syndicales en dehors de l’entreprise, et y prendraient plus fréquemment la parole32.
40Le militant se distingue également du simple affilié par l’intérêt accordé à la presse syndicale. La télévision vient largement en tête chez le syndiqué de base comme moyen d’information sociale tandis que presse, réunions et brochures syndicales ne semblent toucher que les militants. De plus, selon cette enquête, les militants de la FGTB semblent plus informés par la presse syndicale, ceux de la CSC par leurs représentants syndicaux33. Cela n’empêche pas les premiers de se plaindre le plus de la mauvaise qualité des informations syndicales : un militant FGTB sur trois les trouve peu pratiques, contre moins de un sur cinq du côté de la CSC. Enfin, tant du côté de la FGTB que de la CSC, la moitié des militants déclarent ne pas avoir été mis au courant des dernières négociations34. Cela pose la question de la démocratie syndicale et de sa perception par les militants. Nous y reviendrons.
41Au-delà des typologies, qui renvoient tant à la structuration interne du syndicat qu’aux modalités nationales d’organisation des relations professionnelles, le militant se distingue donc de l’adhérent par son implication forte dans la hiérarchie de l’organisation ou les fonctions qu’il exerce. Ce militant a-t-il changé, en relation avec les mutations qui ont affecté les sociétés occidentales au cours de la période qui nous occupe, et si oui, de quelle manière et jusqu’à quel point ? En ce qui concerne le cas français, si profondément bouleversé par la crise et la désyndicalisation, la richesse des sources à notre disposition permet d’avancer quelques éléments de réponse.
France : crise et mutation du militant
Les années 1960 : un « âge d’or » du syndicalisme français ?
42Pour tenter de cerner qualitativement le militant français des années soixante, point de départ de notre étude, nous disposons d’une enquête exceptionnelle, achevée à la veille de Mai 68 par Jacques Capdevielle et René Mouriaux35. Ceux-ci nous ont aimablement autorisés à consulter l’intégralité des entretiens retranscrits, soit quarante-deux interviews approfondies de militants ouvriers CGT de la région Rhône-Alpes, du permanent au collecteur de cotisations, dans des secteurs aussi divers que les métaux, la chimie, les transports ou la construction36.
43Les « entraves » au militantisme constituent le fil directeur des entretiens. L’une des principales difficultés avancées est le manque de temps. Les heures légales de délégation, quand elles existent, sont toujours regardées comme insuffisantes, et leur dépassement fragilise le militant (heures retenues sur la paie, menaces de licenciement). Les témoignages expriment parfois une tendance à l’accablement, voire au découragement face à la masse de travail, à la disponibilité constante exigée aussi bien par les salariés que par les permanents du syndicat (eux-mêmes se plaignant d’être « corvéables à merci », à la disposition des militants d’entreprise), à l’ingratitude parfois et à l’incompréhension des travailleurs. Le surmenage peut conduire à la maladie et à l’arrêt du militantisme. Le personnage qui incarne le mieux cette surcharge militante est le secrétaire de section.
44L’engagement militant vient dévorer le temps consacré à la vie familiale, entraînant souvent des tensions dans le couple. Il faut alors « éduquer » la femme du militant, éventuellement en la faisant participer à ses activités dans le cadre du foyer. L’adhésion aux idéaux du militant ne suffit pas toujours à compenser l’absence du mari : « ma femme n’est pas contre les activités syndicales, mais contre les miennes » (C33). Dans le cas d’une tension prolongée, soit le mari se réfugie dans son coin (parfois au sens littéral du terme) pour militer comme auparavant, au risque de provoquer la rupture, soit il accepte d’abandonner une partie de ses responsabilités (surtout celles qui se déroulent hors de l’entreprise). Ne pas voir grandir ses enfants au risque de ne plus avoir sur eux l’autorité nécessaire constitue souvent un signal d’alerte. Demeure cependant un discours de légitimation de la militance, reposant sur la « fierté » exprimée par les enfants d’avoir un père vivant sa vie sur le mode de l’héroïsme. Un jeune délégué CGT de la SNCF (T21), militant de l’Action catholique ouvrière (ACO), va plus loin en prenant le contre-pied du discours majoritaire sur la préservation de la cellule familiale : il refuse tout cloisonnement, tout espace purement privé. Vie de famille, action militante sont pour lui une seule et même chose, partagées 24 heures sur 24 par femme, enfants et proches. Il est significatif que ce modèle d’engagement total, revendiqué avec panache, soit le fait d’un militant chrétien de la CGT, qui refuse par ailleurs la séparation des plans entre foi et action syndicale et voit dans l’unité d’action intersyndicale, la réalisation terrestre du « plan de Dieu ». Précisons enfin que l’entrée ici est exclusivement masculine. On connaît la sous-représentation chronique des femmes dans l’univers du militantisme syndical français, et plus encore celle des femmes mariées et mères de famille.
45Ce modèle de militantisme à 100 % fait le plus souvent l’objet de critiques de la part des interviewés. Certes, la plupart ne regrettent pas leur choix. Les bénéfices classiques du militantisme sont régulièrement avancés : donner un sens à sa vie (« celui qui se bagarre a une vie », C33), acquérir une « densité humaine » (M1), progresser intellectuellement et moralement, être capable de parler d’égal à égal avec le patron, avoir pu aider un camarade. D’où le sentiment de faire partie d’une élite, d’être de ceux qui prennent leurs responsabilités, qui ont « compris » et se distinguent nécessairement, en cela, de la « masse » engluée dans le quotidien. Pourtant, nombre de militants ne se satisfont pas de cette vision élitiste. Cette image valorisante non seulement ne suffit pas à contrebalancer les difficultés concrètes au quotidien, mais elle va à l’encontre des objectifs des confédérations visant à développer un syndicalisme de masse, participatif et proche des travailleurs. D’où une critique récurrente à l’égard du modèle militant traditionnel. Celui-ci est parfois identifié à une phase révolue de l’histoire syndicale, celle de l’avant-guerre, en partie prolongée par la séquence Résistance/Libération/Guerre froide. Jusque dans les années cinquante, le combat syndical, pour les militants CGT, est perçu comme frontal. La vie du militant est dure, la répression patronale féroce ; il use lui-même éventuellement de méthodes brutales pour syndiquer, de mots d’ordre simples pour faire cesser le travail (« le patron est un voleur »), peut prendre seul les décisions. Sa principale qualité est d’être un meneur charismatique.
46À la fin des années soixante, les choses apparaissent bien différentes, au moins dans le discours. Il faut bien reconnaître, explique un délégué SNCF (T23) que la « vie militante est beaucoup moins dure qu’autrefois ». Le militant doit prendre en compte les progrès du syndicalisme et de la législation, il doit discuter et argumenter plutôt que chercher à imposer. Il faut maintenant des militants « avertis, éduqués », passés par les écoles syndicales. Ils doivent connaître la dimension économique des problèmes, notamment en CE, tout en maintenant une ligne de « classe », qui leur évite de tomber dans la « gestion » pure, donc dans la collaboration. En ce sens, le militantisme moderne apparaît plus complexe, donc peut-être plus difficile à vivre que le militantisme traditionnel37. De même, le modèle du militant héroïque, qui impose confiance et admiration, assume seul tâches et décisions, ne suscite guère de vocation par son mode de vie jugé inhumain et apparaît inadapté à l’époque. Le militant doit savoir déléguer, partager les responsabilités. Pour cela, lui-même doit cesser d’être un anti-modèle et prendre en compte les aspirations nouvelles. Le militant a droit – comme les autres – aux loisirs, aux vacances, aux week-ends, à la vie de famille. Ainsi, un cheminot accepte de déplacer en semaine un débat prévu un samedi, après que plusieurs jeunes lui ont rétorqué : « le syndicat lutte pour le temps de loisirs et veut nous le prendre » (T25). Le modèle de consommation et la faiblesse des rémunérations poussent également des salariés à faire des travaux au noir, le week-end, réduisant encore le temps qui pourrait être consacré à la militance. Selon un métallurgiste (M11), le syndicat, faute de vivier, sera bien obligé d’accepter ces nouveaux délégués qui acceptent la fonction pour un an, puis cèdent la place. Si l’on veut un véritable syndicalisme de masse, il faut éviter que la simple adhésion soit assimilée à une entrée en « religion », à un engrenage qui va nécessairement happer l’individu tout entier et dévorer sa vie. Il doit y avoir pluralité des modèles d’engagement offerts au militant potentiel.
47Parallèlement, ce militantisme moderne doit s’appuyer sur davantage de démocratie dans la vie syndicale. Les mots d’ordre de la confédération en faveur de la décentralisation sont interprétés en ce sens. Le développement des syndicats d’entreprise doit permettre de rapprocher la décision des travailleurs. Au sein de la CGT, cette question n’est pas séparable de celle du poids des militants communistes dans l’organisation. Ici encore, quand elle est abordée (par des militants non communistes), c’est le changement en cours qui est mis en avant. Politiquement, explique un métallo CGT membre du PSU, les anciennes générations de responsables étaient d’abord communistes avant d’être syndicalistes, les réunions de section syndicales ne faisaient qu’appliquer les décisions déjà prises en réunion de cellule (M11). Aujourd’hui, affirme-t-il, les jeunes cadres des syndicats d’entreprise ont changé. Ils se montrent syndicalistes avant tout, défendent dans le syndicat des positions différentes, au point qu’il est difficile de savoir qui est communiste et qui ne l’est pas. En revanche, selon lui, ce n’est absolument pas le cas des générations plus anciennes, rigides, forgées par la Guerre froide, qui constituent les permanents de la CGT aux échelons supérieurs de l’organisation. Mais la vision apparaît optimiste : le changement est une question de temps, la CGIL italienne a ouvert la voie de l’autonomie et du syndicalisme de masse, et la classe ouvrière française apparaît beaucoup moins influencée par le PCF qu’elle ne l’a été.
48Mutations sociologiques et culturelles, changements politiques, semblent donc appeler à l’émergence, possible et nécessaire, d’un nouveau type de militant, au moins aux yeux des interviewés qui analysent les difficultés et font des propositions. Mais la grande majorité se rattache, en dépit des critiques, à une image assez traditionnelle du militant. Celui-ci, soldat du mouvement ouvrier, est tout entier engagé dans un combat collectif. Cette responsabilité librement assumée lui impose des obligations lourdes, une éthique particulière et des sacrifices ; en échange, elle donne « un sens » à sa vie, le valorise, lui permet de développer des qualités de réflexion, d’organisation et d’action, de satisfaire un besoin de reconnaissance, de bénéficier de la chaleur du groupe militant. La contrepartie de cette conception exigeante du militantisme est, outre les difficultés quotidiennes, la tendance au repli sur un groupe fermé, qui parle le « même langage », au risque d’accentuer la coupure avec la masse.
49Cette conception traditionnelle, même si elle est déjà mise en question par certains, est encore très présente dans plusieurs travaux de sciences sociales. Ainsi, l’image qui ressort de l’étude publiée en 1973 par Andrée Andrieux et Jean Lignon, est-elle toujours celle du militant dont « l’activité façonne la personnalité elle-même », qui identifie le « militant-type » à « l’engagement total »38. Celui, à l’inverse, que les auteurs désignent comme « le militant en retrait », militant malheureux, qui « rapporte tout à la vie privée » (à la différence du « militant de bon aloi », qui, lui se réfère d’abord à « la vie sociale ») est expédié en deux pages, considéré comme « une race à part » (sic)39. Le vocabulaire est éclairant : le type-idéal, le Militant par excellence, est celui pour qui la finalité militante prime tout. La problématique « moderne » de l’étude (« aujourd’hui ») consiste surtout à voir comment des couches salariées « nouvelles » (cadres, techniciens) produisent de nouveaux militants, dont les motivations peuvent être différentes de celles de l’ouvrier, mais qui s’insèrent dans un projet de transformation radicale, donc dans un modèle de militantisme, qui n’est pas remis en question.
Crise du militant ?
50À quel moment l’image du militant a-t-elle été l’objet d’une remise en question en profondeur ? Michel Tozzi40 évoque le rôle de Mai 68, mettant en cause le fonctionnement des organisations, les objectifs et les moyens de la lutte, mais aussi l’être même du militant par le mouvement général de « politisation de la vie quotidienne ». La question de la cohérence entre vie quotidienne et engagement militant, déjà présente dans l’éthique militante traditionnelle, prend un sens nouveau dès lors que tout devient politique, brisant les barrières entre privé et public, individuel et collectif et remettant en question les normes antérieures de comportement. Cette lecture serait à nuancer. Quels sont les militants touchés de plein fouet par cette « crise » et que représentent-ils quantitativement ? Le modèle traditionnel ne se perpétue-t-il pas largement dans le milieu des militants syndicalistes ? Le « pilotage par l’idéologie d’une évolution personnelle », la « mise en question de la personnalité » ne concerne-t-elle qu’une frange intellectuelle et jeune des militants ? Nous n’avons guère les éléments pour répondre à cette question. Ecartons les divers militantismes d’extrême gauche, militants ouvriers semi-clandestins de Lutte ouvrière, individualités liées à différents groupes trotskistes, « établis maoïstes », dont il serait vain de contester le rôle, mais qui constituent des micromilieux avec leurs codes spécifiques. Michel Tozzi évoque des personnalités ébranlées, comme ce syndicaliste dont le comportement quotidien se voit interpeller par les idées féministes, ou cet enseignant dont la pratique est mise en cause par la critique de l’autorité. Rappelons que celle-ci touche également les organisations politiques, y compris le Parti communiste, ce qui n’est pas sans effet – après un temps de latence – sur la CGT. À la CFDT, Mai 68 a été lu par certains responsables, pourtant de formation « classique », comme une véritable révolution culturelle interrogeant le militantisme lui-même41. Quelle place pour le militant, dont le pouvoir repose sur la délégation, le charisme et l’éthique du sacrifice, dans un projet autogestionnaire qui tend à donner une responsabilité directe de plus en plus grande aux travailleurs d’un côté, à refuser de sacrifier le présent au profit de l’avenir radieux de l’autre ? Le militant n’est-il pas, comme le proclament certains groupes d’extrême gauche, celui qui dépossède le travailleur de sa parole et de son action, pour l’enrégimenter au sein d’organisations nécessairement intégrées dans le système ? N’est-il pas non plus, par les sacrifices qu’il s’auto-impose, comme par le type d’organisation hiérarchique dans lequel il s’insère, le reflet de la société qu’il prétend combattre ? Le militantisme n’est-il pas, paradoxalement, le « stade suprême de l’aliénation » ?
51Michel Tozzi remarque avec justesse que cette « crise du militant » est d’abord une « crise de croissance » dans un moment historique porteur d’espoir et de rêve, à un moment où le syndicalisme tire profit du bouillonnement idéologique de Mai et de la reconnaissance par la loi de la présence syndicale dans l’entreprise. Il voit ses effectifs croître et des jeunes affluer. La critique du militantisme traditionnel est conduite par des militants, qui, même s’ils dénoncent le syndicalisme de leur temps, ne remettent pas en cause la légitimité ultime du combat collectif pour l’émancipation de la classe ouvrière. Par ailleurs, il ne semble pas que ces critiques aient été relayées massivement au sein des organisations syndicales, mais plutôt que le militantisme et ses conditions d’exercice se soient modifiés en profondeur au cours des années soixante-dix, et que ces mutations n’aient fait l’objet de débat et d’analyse que tardivement. C’est ce qui ressort d’un article que Pierre Rosanvallon publie dans la revue théorique de la CFDT, CFDT Aujourd’hui, à l’été 197642. Pour le rédacteur en chef de la revue, le militant au singulier commence à peine à devenir objet d’études ou de récit digne d’intérêt. Mais la « vie concrète » du militant, sa « vie personnelle » demeurent à l’écart, « comme s’il n’y avait aucun rapport entre la vie tout court et le militantisme ». Pourtant, lorsque ce thème est proposé à la réflexion d’équipes syndicales, il suscite un véritable « soulagement ». Les langues se délient, un tabou est brisé, celui du « coût du militantisme » : non seulement son coût professionnel (répression patronale, carrières ralenties ou bloquées existent toujours), mais aussi son coût « privé » et familial. L’organisation, à force de refuser de prendre en compte les questions de vie privée, en arrive à imposer comme norme des exigences que seuls des célibataires peuvent remplir sans tensions graves. La question, on l’a vu, n’est pas nouvelle. Ce qui est nouveau, c’est qu’une revue syndicale s’intéresse à ces problèmes en leur donnant une importance stratégique. Pour Pierre Rosanvallon, il y a certes une remise en question dans les faits du vieux modèle militant, qui se traduit en particulier par la raréfaction des réunions et des activités le week-end ; mais ces changements sont lents et insuffisants. Dans les têtes domine toujours le « vieux schéma » du sacrifice de l’individu au combat collectif. La conséquence en est que le militant apparaîtrait comme de plus en plus éloigné du travailleur, comme un « repoussoir » par son genre de vie et comme un expert supposé penser et agir à sa place. Ce modèle serait plus proche du modèle léniniste du révolutionnaire professionnel que de celui du militant autogestionnaire. À ce titre, ajouterons-nous, l’usure du prestige du militant communiste formé par les écoles centrales et régionales, sélectionné par cette véritable direction des ressources humaines qu’est la commission des cadres, agit sur les esprits comme sur le syndicalisme CGT, quand bien même cette usure est masquée par l’embellie du « Programme commun ». Enfin, ce décalage croissant présente un risque majeur, celui de tarir le recrutement militant, donc de mettre en danger l’organisation elle-même.
52Cet article, intitulé « Militantisme : l’envers du décor », se veut le premier d’une série sur ce thème et appelle les lecteurs à réagir. En réalité, le programme n’est guère tenu. En dehors d’études techniques sur le militantisme et de rares lettres publiées, le seul papier sur la question sort au printemps 1979, sous la plume d’un « ancien », Gilbert Declercq, à partir d’une enquête menée dans sa région des Pays-de-la-Loire43. L’accent est délibérément optimiste. Le militantisme, constate-t-il, a changé. Les militants sont peut-être même plus nombreux qu’auparavant. Mais le lyrisme gratuit, les réunions interminables après dîner, les congrès du week-end, le sacrifice des loisirs et de la vie familiale, l’austérité affichée, tout cela semble appartenir au passé. Le militant n’est plus une « machine » tournant en permanence à 100 % jusqu’au point de rupture. Les nouveaux militants seront, espère-t-il, nombreux, disponibles à 20 ou 30 % de leur temps, proches dans leur mode de vie des travailleurs qu’ils sont censés représenter. L’organisation doit adapter ses structures à cette réalité, somme toute plus conforme à son discours démocratique et autogestionnaire, et cesser de regarder en arrière. L’article paraît représentatif de l’attitude des responsables syndicalistes dans la seconde moitié des années soixante-dix. La remise en question du modèle militant après 1968 et les mutations sociologiques et culturelles qui ont suivi auraient permis l’émergence lente d’un nouveau modèle militant, traduisant la capacité d’adaptation du syndicalisme aux exigences de la société moderne.
Désyndicalisation et crise du militantisme
53Pourtant, dans la seconde moitié des années soixante-dix, la conjoncture syndicale s’est retournée. Les taux de syndicalisation reculent dès 1977, les effectifs des confédérations décroissent en chiffres absolus. Après une légère remontée conjoncturelle au lendemain de l’accession de la gauche au pouvoir (1981-1982), la courbe replonge brutalement. La CGT aurait perdu en dix ans la moitié de ses effectifs, la CFDT autour de 40 %, FO reculant beaucoup plus faiblement au cours de cette période (moins de 15 %). Au total le phénomène est brutal, massif, alarmant, sans commune mesure avec l’érosion constatée dans les autres grands pays européens. La CFDT est la première des grandes confédérations à aborder frontalement le problème : des recherches sur la « crise du syndicalisme » sont lancées dès 1979, au moment même où la centrale adopte une stratégie nouvelle dite de « recentrage » ou de « resyndicalisation ». Les chiffres annoncés pour l’année 1983 sont suffisamment alarmants pour que la confédération officialise au printemps 1984 un groupe de travail « Actions pour la syndicalisation » (GAPS), directement rattaché à la commission exécutive, et dont l’idée avait germé dès l’été 198344. Il ne s’agit plus simplement de lancer de nouvelles campagnes de syndicalisation ou même de développer des techniques comme le prélèvement automatique des cotisations (PAC), mais de comprendre en profondeur ce qui est en train de se passer, et qui pourrait compromettre l’existence même du syndicalisme français. Pour cela, le groupe se propose d’analyser le fonctionnement concret de structures syndicales de base, sections d’entreprise et syndicats.
54Or, en se penchant sur les militants, les enquêteurs du GAPS disent avoir subi un véritable « choc ». Premier constat : la section syndicale n’est le plus souvent constituée que par le groupe des élus (délégués syndicaux, délégués du personnel, membres du CE ou du CHSCT). Les « nouvelles sections » n’ont plus grand-chose à voir, selon les auteurs du premier rapport (décembre 1984), avec les sections telles qu’on les connaissait « au cours des vingt dernières années » et dont les « textes confédéraux » décrivent « encore aujourd’hui le fonctionnement théorique ». Les nouveaux militants ont d’autres centres d’intérêt et de « reconnaissance sociale » que le syndicalisme (vie familiale, sport, parents d’élèves, construction de leur maison), ils mettent des limites à leur investissement dans le syndicalisme (parfois strictement limité au temps de travail). Le « professionnalisme » dans l’investissement institutionnel est plus important que par le passé, mais la relation avec les salariés passe principalement par les élections professionnelles. Le collecteur de cotisations, personnage central de l’ancienne section, « militant de base » sans mandat selon Daniel Mothé45, est en train de disparaître. Le collectage n’est assuré que très irrégulièrement, et surtout par les élus eux-mêmes. Le terme même de « collecteur » semble ne plus avoir cours dans nombre de sections. Le groupe d’élus a tendance à se refermer sur lui-même, accentuant les traits fusionnels et claniques de l’ancien groupe militant. Le simple adhérent, quand il existe, est tenu à l’écart de la vie de la section et même des esprits. « Faire des adhérents » n’est pas un objectif valorisé, et présenterait plus d’inconvénients que d’avantages : surcroît de travail, voire surcoût financier, risque de perturbation des équilibres de la section. Sans beaucoup d’arguments (« intuition » revendiquée), les auteurs du rapport évaluent le ratio élus/adhérents à un pour trois ou un pour quatre – peut-être autour de 80 à 100 000 élus pour sans doute 300 000 adhérents CFDT dans le privé (la moitié des effectifs totaux). De même, ils estiment qu’« une très grande proportion » des nouvelles sections ne regroupe qu’une dizaine de personnes.
55Quelques mois plus tard (juin 1985), après d’autres études de cas, un nouveau rapport confirme et affine le constat. Les ressources financières externes, à tous les niveaux de l’organisation (comme les 0,2 % du CE à l’échelle de la section), ont rendu moins nécessaire, sur le plan financier, de faire de nouvelles adhésions. Au-delà, les progrès successifs du droit syndical, détachements, mises à disposition, dans la fonction publique et les grandes entreprises nationales, ont doté les organisations de moyens sans rapport avec l’évolution réelle des effectifs. Ainsi, en vingt ans, telle UD est passée d’un demi à six permanents. Cela renforce la professionnalisation du militantisme. Les « droits nouveaux », multipliant tâches et instances de représentation, laissent fort peu de temps pour le contact direct avec les salariés. Le fonctionnement « démocratique » de l’organisation syndicale renforce encore la clôture du groupe sur lui-même, et le cumul des responsabilités par un petit cercle de « notables » du syndicalisme : pour pouvoir légitimement représenter sa structure à un échelon supérieur, le militant doit forcément cumuler mandats et responsabilités. Logique électorale et logique organisationnelle s’additionnent donc pour faire du groupe militant un groupe à part, même si celui-ci apparaît « hétérogène », divisé, selon les observateurs de la CFDT, entre « protestataires », nostalgiques d’un syndicalisme de revendication et de combat, et « réalisateurs » pragmatiques, à l’aise dans les institutions et désireux d’y déployer leurs « compétences » sans s’encombrer d’idéologie.
56Les études sociologiques engagées au même moment tendent à corroborer ce constat. Pierre-Eric Tixier46 constate également la disparition du militant de base, et d’abord du collecteur, ce qui constitue selon lui, un « phénomène très grave », car elle porte en elle la disparition d’« espaces de médiation » entre la section et les salariés. Le rôle du délégué du personnel lui-même semble remis en cause par les nouveaux modes de gestion des ressources humaines, permettant de court-circuiter ses interventions. Symptomatique de cette situation nouvelle est l’appauvrissement du contenu des cahiers de revendication, comme de la fonction de défense individuelle. Dominique Labbé insiste fortement sur ce point. Depuis la fin des années soixante-dix, il constate que la « tournée » des bureaux et ateliers par les collecteurs et élus, où ceux-ci recueillaient la longue litanie souvent répétitive des « malheurs de la classe ouvrière », a largement disparu, de même que la « régulation informelle » des problèmes individuels par le militant-intercesseur47. L’activité de la section syndicale proprement dite, autrefois centrale, tend à s’effacer au profit de l’investissement professionnalisé au sein des organismes institutionnels, à commencer par le CE. Si le travail des militants peut être aussi intense, voire davantage, que par le passé, cette activité se déroule de plus en plus en circuit fermé, entre militants-élus, ou avec les représentants de la direction, pendant le temps de travail : les rencontres avec les salariés sont rares, ou, plus précisément, les militants ne vont plus à leur rencontre. D’où la formule provocatrice de Dominique Labbé : la désyndicalisation, la « fin des syndicats », « c’est d’abord la disparition des militants », tout au moins leur disparition du lieu de travail. Le retrait des militants saperait à sa base le « syndicalisme à la française » tel qu’il fonctionnait au cours des Trente Glorieuses. Encore faut-il s’entendre sur le terme de « disparition » : si les militants ont déserté le lieu de travail, si les militants sans mandat ont quasiment disparu, les organisations syndicales françaises apparaissent plus que jamais comme des organisations de militants.
57Le cas de la CFDT, analysé par Dominique Labbé, éclaire ce paradoxe, bien que l’analyse porte sur le début des années quatre-vingt-dix : la tendance paraît déjà bien engagée dix ans auparavant. Les « adhérents de base », sans activité syndicale autre que le paiement de la cotisation, ne constitueraient que 40 % des effectifs totaux. La « base » serait donc bien minoritaire dans la « pyramide » syndicale. À côté des permanents et responsables de syndicats, syndicalistes à plein-temps ou presque, qui forment un « sommet » sans commune mesure avec ce qu’il était à la fin des années soixante (3 000 permanents stricto sensu, soit un pour cent soixante-dix adhérents, alors que Guy Caire évaluait en 1971 le ratio à un pour quatre ou cinq mille, toutes centrales confondues, sous-encadrement qu’il tenait alors pour une caractéristique du syndicalisme français48 !), le ventre de la pyramide est constitué par les « syndicalistes d’établissement », qui rassemblent près de la moitié des effectifs totaux ! Le militant, qui représentait peut-être, selon Andrée Andrieux et Jean Lignon, un syndiqué sur dix dans les années soixante, en représenterait désormais un sur deux ! Ces militants, pour les neuf dixièmes d’entre eux, sont des élus ou des mandatés disposant d’un contingent d’heures pour leur activité syndicale. Les collecteurs et autres « bénévoles », qui formaient autrefois le tissu vivant du syndicalisme, ne représentent plus qu’un militant d’établissement sur dix. Comme l’« adhérent de base », le « militant de base » semble appartenir au passé, et avoir cédé la place à ce quasi professionnel du social et de la représentation que Dominique Labbé a baptisé « syndicaliste », et que l’on pourrait également appeler, pour éviter toute ambiguïté, « conseiller syndical ». Qui sont ces nouveaux militants et en quoi se différencient-ils de leurs prédécesseurs ?
Le militant de la crise
58Plusieurs enquêtes et travaux permettent de se faire une idée globale des profils militants et de leur évolution, notamment à travers l’étude des délégués de congrès. Certes, on le sait, les congrès n’ont pas vocation à refléter la « base » et les délégués sont des militants sélectionnés. Néanmoins, le matériau rassemblé sur une longue période est riche d’enseignement. Il traduit une véritable mutation.
59En 1961, 80 % des délégués au congrès confédéral de la CGT étaient des ouvriers, 12 % des employés, 7 % des ingénieurs, cadres, techniciens, agents de maîtrise (ICTAM). En 1985, les ouvriers représentent moins de la moitié des délégués (44 %), contre un quart d’employés et un tiers d’ICTAM, avec une progression particulière des techniciens49. Parallèlement, sans avoir de données aussi précises, on constate une progression relative très nette du secteur public et nationalisé, et surtout de la fonction publique, encore marginale au milieu des années soixante, au détriment du privé. En 1961, un délégué sur dix est une femme ; en 1985, depuis dix ans, elles représentent le quart des délégués. En revanche, les immigrés progressent peu : 1,6 % en 1965, 3,8 % en 1982 (chiffre exceptionnel), avant de régresser. L’âge moyen des délégués paraît stable entre 1961 et 1985 : 38 ans. En réalité, il a baissé à partir de la fin des années soixante jusqu’en 1978, pour remonter ensuite. Il en va de même pour la part des « jeunes » : en progression constante jusqu’au milieu des années soixante-dix (de 4 à 15 %), elle chute ensuite très brutalement pour retrouver les taux du début des années soixante (7 % en 1985), puis continuer à décroître.
60Pour la CFDT, on ne possède pas de données globales sur les délégués aux congrès confédéraux avant 197350. À cette date, les ouvriers ne représentent qu’un tiers des délégués (plus des deux tiers pour la CGT en 1972). En 1985, ils n’en constituent plus qu’un cinquième (la moitié pour la CGT). Les ouvriers non qualifiés (OS) sont très fortement sous-représentés au regard de leur proportion dans la population salariée, ce qui n’est pas le cas des ouvriers professionnels (OP) et qualifiés (OQ). Comme à la CGT, la tendance est à la baisse du privé au profit du secteur public et nationalisé et de la fonction publique : d’un peu moins de la moitié des délégués à la fin des années soixante-dix, le privé est réduit à un tiers au milieu des années quatre-vingt. Les femmes sont encore moins bien loties qu’à la CGT : moins de 15 % des délégués en 1973-1976, un cinquième au milieu des années 1980. Les immigrés (ou plus exactement les « étrangers ») sont eux aussi cruellement absents : 1 % au milieu des années 1980, soit la même proportion qu’en 1976. A la CFDT, l’âge moyen s’élève de 34 ans en 1976 à 38 ans en 1985, soit le même âge qu’à la CGT. Les « jeunes » délégués (moins de 30 ans) s’effondrent également : un tiers des congressistes en 1976, un quart en 1979, un sur dix en 1985, les moins de 25 ans disparaissant pratiquement du paysage.
61Au total, on constate que, dans les deux organisations, le passage de « l’apogée » à la « crise » se traduit pour les militants-délégués, par un net vieillissement militant (après un « coup de jeune » assez net à la fin des années soixante), un très fort recul du militant ouvrier au profit du militant issu de catégories intermédiaires, technicien surtout, employé, cadre moyen et fonctionnaire. Le militant du privé s’efface de manière spectaculaire au profit du militant issu du secteur public et de la fonction publique. En revanche, par rapport aux années fastes, deux points semblent ne bouger que très lentement : malgré les discours et les campagnes, les militantes demeurent très minoritaires et les immigrés globalement absents des responsabilités syndicales.
62Une étude plus approfondie sur les délégués au congrès des fédérations et unions régionales de la CFDT, fondée sur l’analyse de 15000 questionnaires remplis entre 1979 et 1985, dessine un portrait plus fin de ces nouveaux militants et les met en relation avec la réalité du monde salarial français au début des années quatre-vingt51. Les étrangers sont très fortement sous-représentés (1 % des délégués, contre 7 % des salariés), sans qu’on connaisse leur poids réel parmi les adhérents, que l’on devine plus important. Les femmes représenteraient un cinquième des congressistes, contre plus de 40 % des salariés et un tiers des adhérents CFDT. Les militants de 30 à 40 ans représentent la moitié des congressistes, contre moins d’un tiers des salariés. Les deux tiers des délégués sont mariés, pères de famille, se situant dans la norme des salariés. En revanche, les femmes déléguées sont trois fois plus souvent seules (célibataires ou divorcées) que les hommes, et deux fois plus souvent dans cette situation que les femmes salariées. Les délégués du secteur privé s’effondrent en quelques années : de près de la moitié encore en 1979-1982, ils ne représentent plus que le tiers des délégués en 1982-1985. La taille de l’établissement reste stable, traduisant la marginalité du syndicalisme dans les petits établissements (un délégué sur sept travaille dans un établissement privé de moins de cinquante salariés) qui emploieraient pourtant près de la moitié des salariés. Les OS, on l’a vu, sont très fortement sous-représentés, et leur absence explique la sous-représentation ouvrière globale. Techniciens, agents de maîtrise, enseignants, voient leur sur-représentation croître. Parmi les congressistes, le poids des permanents a doublé en quelques années, ce qui reflète la croissance du secteur public et nationalisé. Trois délégués sur quatre ont moins d’un tiers-temps de délégation ou de décharge, ce qui relativise l’image de « fonctionnaires du syndicalisme » accolée aux nouveaux militants. Six délégués sur dix sont élus du personnel, six sur dix membres du conseil syndical. Le cumul moyen des responsabilités dépasse 2,2 par délégué, sans compter les tâches de représentation des organismes non syndicaux (prud’hommes, organismes paritaires, commissions diverses).
63Il faut ajouter à cela le pluri-militantisme, qui concerne six délégués sur dix, avec un net recul de l’appartenance à un parti (ici surtout le PS, passant de 17 à 14 %) ou à une organisation confessionnelle au profit de l’association culturelle ou familiale et, surtout, de l’association de parent d’élève. Le militant CFDT tend à se déconfessionnaliser et à se dépolitiser. Un quart des militants ont adhéré à un mouvement de jeunesse : mais cette adhésion concerne moins d’un jeune de moins de 25 ans sur cinq, alors qu’elle touche près d’un retraité sur deux. Le militant cédétiste d’aujourd’hui n’est plus, comme ses aînés, passé par le moule d’un mouvement de jeunesse, et d’abord de la JOC. La moitié des cédétistes interrogés par Andrée Andrieux et Jean Lignon, et même un cégétiste sur cinq, ont été membres de la JOC. Ce tarissement du vivier des mouvements de jeunesse, reflet de leur effacement progressif du paysage social et culturel français, n’implique pas, comme on l’a parfois affirmé, un « tarissement du militantisme »52. Les militants existent toujours, même s’ils ont tendance à vieillir, à l’unisson d’autres formes de représentation sociale, associations, partis ou édiles municipaux. Mais ils ont, au cours de la période considérée, changé en profondeur.
Bilan du cas français
64Au total, le militant syndical, qui a été dès l’origine la clé de voûte du syndicalisme français, a connu au cours des années 1960-1985 des mutations majeures. Dans les années soixante et au début des années soixante-dix, les militants se voient encore et sont vus comme les soldats de la lutte des classes. Ce modèle est une référence partagée, même par les militants venus d’une tout autre tradition culturelle (la CFDT issue du syndicalisme chrétien) et qui entend s’approprier, à sa manière, l’héritage du mouvement ouvrier. En mai-juin 1976 encore, quand Pierre Rosan vallon met en cause, dans CFDT Aujourd’hui, le « vocabulaire militaire » des militants, c’est significativement au nom d’une analyse qu’il veut conforme aux concepts stratégiques modernes (dissuasion, etc.) : c’est, au moins dans l’expression (prudente) de l’article, le caractère anachronique des références militaires des militants qui est dénoncé, et non la légitimité de la lutte et des métaphores guerrières53. Cette armée syndicale est logiquement hiérarchisée, encadrée par des permanents peu nombreux, et repose, dans les entreprises, sur une minorité active de responsables, élus ou non, bénéficiaires de moyens réduits, qui font fonctionner l’organisation syndicale de base, appuyés sur des militants « bénévoles » relativement nombreux, faisant le lien avec les adhérents passifs et les travailleurs. Le collecteur et le délégué du personnel sont les deux figures majeures de ce militantisme de base. Si le contact avec la « base » est régulier, les tensions sont fréquentes, et le militant responsable surchargé, épuisé, connaît des difficultés familiales ; il retire de cette activité une satisfaction réelle en termes de valorisation de soi, mais dont le coût visible contribue à le distinguer du non-militant et à limiter les vocations des moins motivés. Le passage par les mouvements de jeunesse et l’héritage familial militant contribuent à perpétuer l’engagement « total ». Dès avant Mai 68, ce quotidien militant est interrogé par certains syndicalistes, au nom des valeurs de démocratie et de participation plus large de la base, au nom de la prise en compte nécessaire de couches nouvelles (femmes, jeunes, OS, immigrés, mais aussi cadres et techniciens), au nom enfin d’un désir de vivre en adéquation avec son temps (loisirs, réalisation de soi). Mai 68 développe et radicalise ce type de critique du mode de vie militant.
65La véritable mutation s’engage dans le courant des années soixante-dix et devient apparente dans la première moitié des années quatre-vingt. L’« institutionnalisation » par étapes du syndicalisme (loi de décembre 1968 sur le droit syndical, lois Auroux...) donne aux organisations et aux militants une reconnaissance, des droits et des moyens nouveaux. Le militantisme se « professionnalise », même si le terme a été contesté54. Le CE devient le lieu privilégié d’investissement dans l’entreprise, la conflictualité globale recule avec la crise, le militant devient un expert plus qu’un soldat. Parallèlement, la désyndicalisation est si massive et l’univers syndical se rétracte à un point tel que Pierre Rosanvallon peut développer, en 1988, son hypothèse d’un « syndicalisme sans adhérents »55. De fait, le syndicalisme du milieu des années quatre-vingt apparaît plus que jamais comme un syndicalisme de militants, à condition de bien préciser combien ces militants ont changé. A côté d’adhérents devenus très rares, peu reconnus et peu valorisés, les « militants » seraient donc – si l’on généralisait l’analyse de la CFDT de la fin des années 1980 faite par Dominique Labbé – devenus majoritaires au sein de l’organisation syndicale. L’examen de la vie des sections semble confirmer cette analyse : non seulement les adhérents sont absents, mais les militants bénévoles de base, qui faisaient, en théorie au moins, le lien entre salariés et organisations sur le lieu de travail, ont pratiquement disparu. Il est symptomatique que la CFDT, qui – sur la base des constats faits par le GAPS – engage une politique volontariste et efficace de syndicalisation sur le thème du « syndicalisme d’adhérents », entérine la disparition du collecteur en généralisant la pratique du prélèvement automatique des cotisations (PAC). Les militants nouveaux, en dehors des permanents que la législation a permis de multiplier, apparaissent d’abord comme des élus, porteurs d’une légitimité électorale, dotés de moyens matériels et de temps, très engagés dans les lieux institutionnels (CE) et les pratiques de négociation collective.
66Sont-ils plus ou moins proches des salariés que les militants des années soixante ? Sur le plan du mode de vie, il semble que les nouveaux militants ont rompu avec l’image du saint laïque ou du soldat : l’engagement apparaît limité, les week-ends et soirées préservées, les locaux syndicaux ne sont plus guère ouverts à toute heure du jour et de la semaine. La valorisation de l’espace privé et l’accent mis sur l’épanouissement personnel correspondent à des tendances culturelles lourdes qui traversent la société dans son ensemble. Mais la normalisation apparente du mode de vie militant ne suffit pas, loin de là, à surmonter les obstacles matériels et culturels qui entravent l’accession des femmes, et surtout des mères de famille, aux responsabilités militantes.
67Surtout, si le mode de vie militant se rapproche de celui de la population générale, si un certain nombre de paramètres reflètent l’évolution générale de la société (déclin des effectifs ouvriers, élévation générale du niveau d’études, recul de l’influence des organisations confessionnelles et des partis politiques...), la sociologie des militants syndicaux au milieu des années quatre-vingt, considérée dans son ensemble, demeure très décalée par rapport au monde salarié. Cela reflète d’abord une implantation de plus en plus sélective, laissant de côté petites entreprises et petits établissements au profit des grands établissements, mais surtout une hypertrophie du secteur public, des entreprises nationales et de la fonction publique. Là où il est présent, le syndicalisme recrute peu ses militants chez les OS, parmi les immigrés, ou, à l’autre bout de la chaîne, chez les ingénieurs et cadres supérieurs, attire peu les femmes (sauf dans certaines professions très féminisées). Il semble qu’à mesure que l’on grimpe dans l’échelle des responsabilités militantes, les traits les plus « décalés » par rapport à l’ensemble de la population salariée soient plus marqués.
68En 1976, Daniel Mothé, ancien OS et militant CFDT chez Renault devenu sociologue, issu de l’extrême gauche (Socialisme ou Barbarie), auteur trois ans plus tôt d’un ouvrage pionnier consacré au Métier de militant, s’interrogeait sur l’avenir du « rapport militant/travailleur dans l’entreprise »56. Le militant « tribun » ou « superman », héritier des luttes et des représentations collectives d’autrefois, gérant la contradiction d’appartenir au groupe des travailleurs qu’il représente, mais d’être en même temps extérieur au groupe par son statut, son savoir et sa conscience militante, appartient désormais au passé. La multiplication des institutions a changé les données. Le risque, pour le militant, est qu’il s’appuie sur ce pouvoir institutionnel pour devenir un « administratif », dévoré par le nombre exorbitant d’institutions dans lesquelles on lui demande de siéger, et décidant « à la place et au nom des autres », au titre d’un savoir difficilement communicable, car c’est bien le savoir militant qui se transforme profondément. L’alternative, pour lui, est celle de l’émergence d’un militant « animateur », transférant, dans une perspective autogestionnaire, les pouvoirs de décision aux travailleurs concernés. Cette voie lui semble « conforme à l’évolution des comportements des travailleurs », plus informés, moins malléables, plus confiants dans leur aptitude gestionnaire propre, moins enclins à accorder crédit et considération automatiques à un militant omniscient. « Fini, ironise-t-il, le temps où le leader ouvrier voyait son anniversaire fêté avec émotion. » Certes. Mai 68 a certainement accéléré la désacralisation de la figure du Militant. Mais, dix ans après l’article de Daniel Mothé, dans un contexte entièrement bouleversé par la crise, la désyndicalisation massive, le recul des conflits et la déshérence de l’utopie autogestionnaire, l’émergence du militant « animateur » ne paraît pas s’être vérifiée. Si le type du « tribun » d’atelier, contestataire et charismatique, tout comme celui du « doctrinaire » privilégiant l’idéologique ont, bien globalement, cédé la place, ce n’est pas au profit de l’« animateur » autogestionnaire, mais bien, semble-t-il, d’abord au profit du « conseiller syndical », autre nom du militant « administratif » que Daniel Mothé décrivait en 1973 dans le Métier de militant : homme des « situations calmes », des chiffres et des institutions, des contacts avec les patrons, proche des travailleurs moins ou peu sensibles à l’idéologie ou aux traditions ouvrières, il serait, selon l’auteur, « le seul militant qui n’apparaît pas en rupture de ban avec la société dans laquelle il vit »57. Si ce type de militant s’impose dans un paysage syndical français dévasté par la crise, le contexte belge offre un cas de figure radicalement différent.
Y a-t-il une crise du militantisme en Belgique ?
69Dans son article « Crise du syndicalisme ou syndicalisme de crise ? »58, Angelo Basile parlait de « perte d’influence des syndicats en Belgique » depuis le milieu des années 1970 même s’il soulignait d’emblée que celle-ci n’était pas « liée à une baisse hémorragique de leur nombre d’affiliés ». Il défendait l’existence d’une « crise » des syndicats belges au regard des « problèmes qu’ils rencontrent dans leur capacité de négociation (comme le démontre en particulier la diminution quantitative d’accords sectoriels et interprofessionnels enregistrés pendant les années 1976 à 1986). À quoi s’ajoute qu’avec la crise, le ressort unissant le principe de solidarité aux conditions matérielles de sa réalisation s’est cassé. Dès le milieu des années 1970, le patronat est parvenu à diviser les forces ouvrières, renversant en sa faveur le rapport de forces qui avait permis aux organisations syndicales d’arracher un ensemble d’acquis sociaux ». La « crise syndicale » est donc envisagée à partir de la « crise des résultats obtenus », constat que l’on peut sans difficulté étendre à l’ensemble de l’Europe. Pour ne pas trop nous éloigner de notre objet, nous interrogerons uniquement ici l’existence d’une « crise syndicale » sur le plan du militantisme. La consolidation d’un très fort taux de syndicalisation fait que le débat ne peut être posé dans les mêmes termes qu’en France.
70Historiquement, l’adhérent a toujours été considéré dans les organisations syndicales belges à la fois comme un consommateur de services offerts – si ceux-ci améliorent son sort immédiat, ils ont surtout pour but de convaincre, par l’octroi d’avantages pratiques, le travailleur de l’utilité de s’organiser – et comme une force potentiellement mobilisable. Chez le militant, la distinction entre la part de l’engagement dans l’action sociale et celle de l’engagement dans l’aide sociale a toujours été très difficile à établir. Pour certains, les « services » sont avant tout le relais de la « conscience syndicalisée »59, avec des visées plus contestataires. Pour d’autres l’offre de services est déjà une manière de réformer la société, en rendant effective la solidarité ouvrière.
71Le syndicalisme belge a réuni ces deux modèles d’« agence de services » et même d’« agence sociale » d’un côté, de « mouvement social » de l’autre, pour reprendre la distinction proposée par Pierre Rosanvallon. Cette alliance fut sans doute le moteur principal de l’ascension de la Belgique au rang des pays les plus syndicalisés d’Europe. Les tensions entre ces modèles ont été nombreuses : fractions communistes au sein des syndicats en 1920, remise en cause des directions syndicales à l’occasion des conflits de 1932 et 1936, mais aussi pendant les grèves de l’hiver 1960-1961 et lors de la fermeture de charbonnages ou d’entreprises en Wallonie.
72Le cadre de ce chapitre ne nous permet pas d’analyser dans son ensemble une éventuelle « crise du syndicalisme » en Belgique. En revanche, il nous a semblé utile d’interroger l’existence d’une crise plus particulière du militantisme au travers de l’analyse des rapports entre militants et adhérents au sein de l’organisation syndicale.
Une étude de terrain : l’image d’une organisation syndicale auprès de ses militants et de ses adhérents
73L’étude de terrain effectuée par Marie-Paule Dehou60 est une usine sidérurgique de Charleroi, le contexte social celui des grèves nombreuses qui ont eu lieu en 1982 dans ce secteur, l’organisation envisagée : la FGTB. La situation sidérurgique wallonne en déclin lui semblait être un bon laboratoire d’analyse des effets psychologiques sur les organisations de la crise économique et, plus généralement, du passage d’une société industrielle à une société postindustrielle.
74Pour mener à bien son enquête, l’auteur a distribué un questionnaire type auprès d’un échantillon de soixante affiliés, dont vingt-huit ouvriers et trente-deux militants. Elle a subdivisé ces derniers en trois catégories : les ouvriers délégués, les permanents d’entreprise et les permanents de fédération. Les « militants » sont donc distingués des simples adhérents par la seule fonction qu’ils occupent au sein du syndicat.
75À partir de ce « statut de militant », Marie-Paule Dehou tente d’analyser le degré de cohérence entre l’image du militant idéal (ce qu’on en attend) et le militant réel (ce qu’il fait réellement) et ce, aux yeux du simple adhérent et du militant lui-même. Elle s’est également interrogée sur la perception que ceux-ci avaient de l’organisation syndicale. Son hypothèse de départ est que la non-cohérence des avis et des perceptions des différents acteurs syndicaux pourrait être l’indicateur d’une crise syndicale. La crise serait alors de nature qualitative, entre la base et l’appareil.
76En ce qui concerne la perception du militant réel, elle n’identifie pas d’opposition stricte entre base et appareil. Si les plus critiqués sont les militants d’usine (délégués-ouvriers et permanents), cette critique est portée tant par la base ouvrière que par les responsables fédéraux. Le phénomène est donc plus complexe et obéit à une autre dynamique : l’imputation d’inefficacité est généralement rejetée sur le militant le plus proche. Ainsi, le délégué-ouvrier sera jugé inefficace par les ouvriers, tandis que les délégués-ouvriers rejetteront cette responsabilité sur les permanents de l’usine. Dans le même ordre d’idée, les permanents d’usine se rallieront à l’item « les adhérents n’y croient pas assez », et les permanents fédéraux, eux, mettront en cause leurs homologues d’usine et les délégués-ouvriers en invoquant la mauvaise information des syndiqués.
77En revanche, les discordances – quant à l’image du militant idéal – correspondraient bien à un hiatus entre base et appareil. Les ouvriers s’orientent vers des idées de cogestion, de corporatisme, de conciliation et de réformisme, tandis que les militants voient le militant idéal comme revendicateur, révolutionnaire et prônant l’action interprofessionnelle. Au terme de son étude, Marie-Paule Dehou conclut très prudemment en faveur de l’existence d’une crise, « la FGTB ne répondant plus ni aux attentes de ses militants, ni de ses adhérents ». Cependant, elle relativise la portée de sa conclusion :
« Les discordances pourraient ainsi tout aussi bien résulter d’une dynamique momentanée – liée à la situation sidérurgique [...] et donc aux échecs des actions légales pour l’instant – que d’un choix plus profond. Il se pourrait que dans quinze jours, l’opposition n’existe plus... et par conséquent on en arrive à conclure à la cohésion – et donc à rejeter l’idée de crise. »61
78Quoi qu’il en soit, ce travail, qu’il faudrait confronter à d’autres études, a le mérite de proposer une analyse de type qualitatif. En distinguant les diverses composantes et acteurs du monde syndical, cette démarche permet d’envisager la « crise du militantisme » en termes relationnels et plus uniquement en termes d’adhésions.
L’intégration militante de nouvelles catégories de travailleurs
79Dans ses conclusions consécutives à l’enquête de l’INUSOP parue en 1988, la FGTB dresse un profil sociologique de ses militants à la fin de la période qui nous occupe. La majorité d’entre eux ont entre 30 et 50 ans et sont principalement des ouvriers – surtout semi-qualifiés et qualifiés – travaillant dans les secteurs industriels et les services publics. Ils votent socialiste et ne se disent pas catholiques. Ensuite, la FGTB passe en revue les groupes-cibles qu’elle estime ne pas atteindre suffisamment :
- les jeunes sont les premiers cités comme n’étant « guère attirés par la FGTB ». Celle-ci s’en inquiète sérieusement, consciente qu’à terme, « cette tendance ne peut que signifier l’érosion de la FGTB ». Parmi les jeunes, il y a de nombreux chômeurs, salariés à contrat précaire et à temps partiel, ce qui implique de mener des actions en direction de cette population spécifique ;
- les femmes constituent la seconde « cible majeure ». Elles sont globalement peu syndiquées à la FGTB et encore moins militantes : « d’une manière générale les diverses manifestations d’intérêt syndical (devenir déléguée, suivre une formation, assister à des réunions, etc.) les attirent peu. C’est le manque de temps qui est allégué le plus souvent pour en rendre compte »62 ;
- les employés, fonctionnaires de rang moyen, techniciens et cadres de niveau moyen constituent la troisième catégorie-cible, puisque « incontestablement appelée à voir augmenter sa part relative dans le volume de l’emploi ».
80Les zones de faiblesse militante de la FGTB soulignent, par contraste, les zones de force relative du syndicalisme chrétien, même si l’enquête n’en parle guère. On a vu plus haut combien les organisations féminines du « pilier » chrétien ont permis à la CSC de mieux prendre en charge l’intégration de la main-d’œuvre féminine, en particulier dans le secteur où elle est la mieux implantée : tertiaire et employé. En 1975, dix-huit propagandistes féminines régionales sont à l’œuvre (cinq en Wallonie, une à Bruxelles, douze en Flandre), dix au sein de centrales professionnelles, dont sept à la Centrale des employés. On retrouve un cas de figure semblable en ce qui concerne les jeunes et le rôle des organisations de jeunesse chrétiennes. Sur ce dernier point, et malgré l’absence de « pilier » institutionnel, le cas français, au moins au début de la période, n’est pas si différent : on ne saurait trop insister sur le rôle des militants issus de la JOC française dans le développement de la CFTC, puis de la CFDT. Il faudrait enfin souligner, en ce qui concerne la Belgique, que l’attention particulière portée aux femmes et aux jeunes s’est traduite depuis longtemps, pour la CSC, par un programme de formation militante spécifiquement adapté à ces catégories.
81Enfin, l’intégration de la main-d’œuvre immigrée constitue également un enjeu important. Sur ce plan, des efforts ont été menés, parfois depuis longtemps. Dès l’arrivée des travailleurs italiens dans les mines belges (1947), la CSC en coopération avec les ACLI, a cherché à intégrer ces nouveaux travailleurs, comme l’avait fait d’ailleurs la CFTC en France. En 1979-1981, ils constituent 50 % des travailleurs étrangers affiliés63. Un service des travailleurs migrants a été mis sur pied, ainsi que des sections par nationalité. Du côté socialiste, c’est l’intégration par le travail qui entraîna l’intégration syndicale, mais plus tardivement64, et parfois brutalement, à la suite de mouvements sociaux, comme ceux de Citroën et de Michelin (1970-1980), qui ont pour acteurs principaux des travailleurs d’origine étrangère, remettant en cause les délégations syndicales « belges », parfois composées de brigadiers et de contremaîtres.
82L’interrégionale de Bruxelles-Hal-Vilvorde joue alors un rôle pionnier dans ce domaine. Des permanents d’origine immigrée sont engagés dans les centrales professionnelles, mais surtout à la régionale interprofessionnelle, où une vingtaine de militants sont recrutés comme employés, animateurs de services, répondant ainsi aux modifications intervenues au sein de la main-d’œuvre salariée, mais qui n’avaient pas été prises en compte au niveau syndical. Cette prise de conscience tardive entraîne les organisations syndicales à s’impliquer dans la dénonciation des discriminations à l’embauche, dans l’entreprise, et plus généralement dans la société, et à participer aux actions antiracistes. En 1974 à Bruxelles, 4000 travailleurs clandestins sur les grands chantiers sont régularisés par l’intermédiaire de la régionale FGTB65.
83En revanche, même si, dès 1949 et surtout 1958, suffrage et éligibilité sont conférés sous certaines conditions aux travailleurs étrangers, l’intégration, mesurée par les candidatures et les résultats aux élections sociales, reste globalement faible, tant à la FGTB qu’à la CSC, au moins jusqu’en 1975 (à partir de cette date, la nationalité du candidat n’est plus indiquée).
84Il est difficile de tirer des enseignements généraux de ces quelques observations. Il semble, ici encore, que la CSC ait mieux et plus précocement répondu à l’attente des nouvelles catégories de travailleurs que la FGTB, et que la progression de la première au détriment de la seconde soit à mettre en relation avec une meilleure intégration militante de ces groupes en expansion. Peut-on généraliser et avancer que, dans les pays où les effectifs ont résisté, cette intégration s’est déroulée de manière plus satisfaisante que dans les pays touchés par la désyndicalisation ? On observe en tout cas que cette préoccupation se retrouve un peu partout. Même un pays de culture politique égalitaire et à très fort taux de syndicalisation féminine comme la Suède, la question de la faible place relative des femmes dans les états-majors syndicaux se pose66. En ce qui concerne les immigrés, on a vu dans le premier chapitre comment, dans le cas allemand, les syndicalistes de l’automobile avaient réussi à renverser la tendance à la désyndicalisation dans ce secteur en concentrant leur effort sur les ouvriers immigrés et en assurant leur promotion aux fonctions de représentants du personnel. Le cas le plus spectaculaire, étudié par Jean Steinauer et Malik von Allmen, concerne la Suisse67. La prise de conscience dès la fin des années 1950, en dépit d’une tradition syndicale très hostile à l’immigration de travail, de la nécessité de syndiquer massivement les étrangers, notamment au sein du Syndicat Industrie et Bâtiment (SIB), entraîne en trois décennies une véritable révolution dans les mentalités. En 1990, au SIB, le plus puissant des syndicats suisses, plus de la moitié des cent quatre-vingts permanents sont d’origine immigrée. En sens inverse, au cours des dernières années, le retour au pays de nombreux militants étrangers semble avoir fortement contribué à affaiblir le syndicalisme helvétique.
Conclusion
85Il serait évidemment hasardeux de prétendre conclure au terme de l’examen de deux cas aussi contrastés, approchés, par la force des choses, de manière différente. Certaines des tendances observées dans le cas français (déclin du militant ouvrier traditionnel au profit de nouvelles catégories socioprofessionnelles, « professionnalisation » du militantisme et relative banalisation du mode de vie militant, prise de distance à l’égard des références idéologiques, politiques ou religieuses) devraient se retrouver dans les autres pays de l’espace de référence considéré, affectés par les transformations économiques, sociales et culturelles des années de croissance, puis de « crise ». Il faudrait cependant pouvoir disposer de données comparables afin de mesurer les différences et les décalages, apprécier l’influence de facteurs tels que la syndicalisation, le degré, l’ancienneté et les formes de l’institutionnalisation, les cultures militantes, le pluralisme syndical éventuel, l’existence ou non de « piliers » politiques ou confessionnels. D’autres phénomènes constatés en France, comme la quasi-disparition des militants de base non élus ou la mutation, voire la rupture du lien militant/adhérent, apparaissent difficilement dissociables de la désyndicalisation brutale subie par le mouvement syndical français. Observe-t-on des évolutions comparables dans d’autres pays touchés par la « crise » syndicale ? Le cas de la Belgique, épargnée de ce point de vue, a permis de poser d’autres questions. Un recrutement massif de militants dans de nouvelles catégories de salariés (femmes, immigrés, jeunes, services) est-il une condition déterminante pour le maintien d’un taux de syndicalisation élevé ? Les militants syndicalistes chrétiens, ou d’origine chrétienne, dans les pays où ils constituent une force, auraient-ils été mieux armés que leurs camarades de culture socialiste ou communiste, pour répondre aux défis de l’expansion et surtout de la crise ? Enfin, « institutionnalisation » et « professionnalisation » du militantisme syndical paraissent avoir, en Belgique et en France, produit des effets opposés en ce qui concerne la syndicalisation. Comment interpréter ce paradoxe ? Essayer de répondre à ces questions, et à bien d’autres, suppose évidemment d’élargir le champ des pays considérés afin d’avancer vers une véritable histoire comparée des militantismes et des militants européens.
Notes de bas de page
1 Cité par Mouriaux René, Les syndicats dans la société française, Paris, Presses de la FNSP, 1983, p. 55.
2 Ibid., p. 54.
3 Pasture Patrick, Slomp Hans, « Belgium », dans Ebbinghaus Bernhard, Visser Jelle (dir.), The societies of Europe. Trade unions in Western Europe since 1945, Londres/Oxford, Basingstoke/MacMillan, 2000, p. 144-145.
4 Selon Jean Neuville, il passe de 70,95 % en 1972 à 80,84 % en 1981 (Neuville Jean, « L’évolution du taux de syndicalisation », Courrier hebdomadaire du CRISP, n° 1147, 1987, p. 20).
5 Taux calculés sur la base des chiffres absolus de syndiqués par région fournis par Arcq Étienne, « L’évolution de l’implantation syndicale », Courrier hebdomadaire du CRISP, n° 1147, 1987, p. 13.
6 Ibid.
7 Voir l’analyse des effectifs syndicaux de l’ACV (Algemeen Christelijk Vakbonden, traduction flamande de CSC) réalisée par Pasture Patrick, Mampuys Jozef, In de ban van het Getal, ledenanalyse van het ACV 1900-1990, Leuven, KUL, 1990.
8 Taux calculés par Pasture Patrick, Slomp Hans, « Belgium », dans Ebbinghaus Bernhard, Visser Jelle (dir.), The societies of Europe..., op. cit., p. 119.
9 Van Kerkhoven Jean, « Pourquoi la CSC est-elle plus grande que la FGTB ? », Contradictions, 49-50 (Le mouvement ouvrier chrétien vu de Flandre), automne 1986.
10 Spitaels Guy, Le mouvement syndical en Belgique, Bruxelles, ULB, Institut de Sociologie, 1967, p. 50. Sur la CSC, voir Gérard Emmanuel et Wynants Paul (dit.), Histoire du mouvement ouvrier chrétien en Belgique, Leuven, Leuven University Press, Coll. « KADOC-Studies, n° 16 », 1994, 2 vol., 400 et 645 p.
11 Sur les mutations du paysage industriel wallon, voir Fusulier Bernard, L’ouvrier, l’usine et le syndicalisme wallons. Involutions et enjeux (1960-2000), Louvain-la-Neuve, Academia-Bruylant, 1999, 190 p.
12 Rosanvallon Pierre, La question syndicale. Histoire et avenir d’une forme sociale, Paris, Calmann-Lévy/Fondation Saint-Simon, Coll. « Liberté de l’esprit, n° 71 », 1988, p. 24.
13 Mouriaux René, Les syndicats..., op. cit., p. 68sq.
14 Cf. Labbé Dominique, Syndicats et syndiqués en France depuis 1945, Paris, L’Harmattan, Coll. « Logiques politiques », 1996, 164 p.
15 Rosanvallon Pierre, La question syndicale.op. cit.
16 Caire Guy, « Introduction. Syndicalisme en crise ? », dans Bibes Geneviève et Mouriaux René (dit.), Les syndicats européens à l’épreuve, Paris, Presses de la FNSP, 1990, p. 20.
17 Kriegel Annie, La croissance de la CGT, 1918-1921. Essai statistique, Paris, Mouton, Coll. « École pratique des hautes études-Sorbonne. 6e section : sciences économiques et sociales », 1966, p. 21.
18 Prost Antoine, La CGT à l’époque du Front populaire 1934-1939. Essai de description numérique, Paris, A. Colin, Coll. « Cahiers de la Fondation nationale des sciences politiques, n° 129 », 1964, p. 10.
19 Dehou Marie-Paule, Le syndicat. Image d’une organisation syndicale auprès de ses militants et de ses adhérents, Mémoire de sciences en psychologie et pédagogie sous la dir. de P. Salengros, Université libre de Bruxelles, 1982, p. 25.
20 Saedeleer René de, Grève, syndicalisme et démocratie, Liège, Éd. Desoer, 1961, 260 p.
21 Voir les tableaux de répartition des élus aux CE et CSH (1967 à 1979), dans « Élections sociales de 1979 », Courrier hebdomadaire du CRISP, 1980, nos 886-887, p. 11-12.
22 Taux estimé par nous d’après « Élections sociales de 1979 », ibid., p. 11-12 et p. 25.
23 On pourrait y ajouter les membres des comités d’hygiène et de sécurité (CHS, puis CHSCT lorsqu’on a ajouté à leurs attributions les conditions de travail), qui sont également des représentants du personnel, mais désignés par les élus du CE et les DP
24 Capdevielle Jacques, Mouriaux René, « Le militantisme syndical en France. Esquisse biographique », Revue française de science politique, juin 1972, p. 567-568.
25 Andrieux Andrée, Lignon Jean, Le militant syndicaliste d’aujourd’hui, Paris, Denoël, Coll. « Grand format médiations », 1973, p. 41-42.
26 Pennetier Claude, Pudal Bernard, « L’évolution des méthodes d’analyse du militant ouvrier, archétype du militant », dans Gotovitch José, Morelli Anne (dir.), Militantisme et militants, Bruxelles, EVO, Coll. « Couleur savoir », 2000, p. 19.
27 Les auteurs reprennent l’extrait de l’entretien d’un secrétaire de fédération CGT dans Andrieux Andrée, Lignon Jean, Le militant syndicaliste..., op. cit., p. 33.
28 Adam Gérard et alii, L’ouvrier français en 1970. Enquête nationale auprès de 1116 ouvriers d’industrie, Paris, Armand Colin/Presses de la FNSP, Coll. « Travaux et recherches de science politique, n° 13 », 1970, 276 p.
29 INUSOP, Les attitudes à l’égard des organisations syndicales, Bruxelles, 1988, 72 p. Cette enquête (conduite sur un échantillon représentatif de 2710 personnes entre 16 et 60 ans) ne concerne pas uniquement les travailleurs syndicalisables, mais également les chômeurs, étudiants, ménagères, à l’exception des indépendants et professions libérales.
30 Pasture Patrick, Slomp Hans, « Belgium », contribution citée, p. 152.
31 INUSOP, Les attitudes..., op. cit., p. 59.
32 Ibid., p. 19.
33 Ibid., p. 6.
34 Ibid., p. 7.
35 Capdevielle Jacques, Mouriaux René, Continuité et mutation dans le militantisme syndical français. Les militants de la CGT et de la CFDT, Mémoire de 3e cycle, Fondation nationale des sciences politiques-Paris, 1968.
36 Les entretiens sont codés pour préserver l’anonymat ; il s’agit du code utilisé par les auteurs. La lettre renvoie au secteur professionnel « M » pour métallurgie, « T » pour transports, « C » pour chimie, « B » pour bâtiment. Malheureusement, les entretiens concernant les militants CFDT n’ont pu être retrouvés.
37 Cette distinction entre militantisme « moderne » et militantisme « traditionnel » renvoie au discours des intéressés. Elle ne prétend évidemment pas rendre compte de l’ensemble de l’histoire des pratiques syndicales : au lendemain de la Grande Guerre, de juin 1936 ou de la Libération, celles-ci ont déjà connu des transformations très importantes.
38 Andrieux Andrée, Lignon Jean, Le militant syndicaliste.op. cit., p. 29-38.
39 Ibid., p. 152-154.
40 Tozzi Michel, Militer autrement, Lyon/Bruxelles, Chronique sociale/Vie ouvrière, Coll. « Nouvelles pratiques sociales, n° 5 », 1985, p. 26sq. L’auteur est professeur de philosophie et permanent régional CFDT.
41 Cf. Georgi Frank, L’invention de la CFDT, 1957-1970. Syndicalisme, catholicisme et socialisme dans la France de l’expansion, Paris, Éditions de L’Atelier/CNRS Éditions, 1995, p. 551-599.
42 Rosanvallon Pierre, « Militantisme. L’envers du décor », CFDT Aujourd’hui, juil.– août 1976, p. 3-12.
43 Declercq Gilbert, « Être militant, militante en 1979 », CFDT Aujourd’hui, mai-juin 1979, p. 18-30.
44 Les données qui suivent sont extraites des archives du GAPS conservées aux archives confédérales de la CFDT.
45 Mothé Daniel, Le métier de militant, Paris, Le Seuil, Coll. « Politique, n° 59 », 1973, p. 46.
46 Tixier Pierre-Éric, Mutation ou déclin du militantisme ? Le cas de la CFDT, Paris, PUF, Coll. « Sociologies », 1992, p. 33-34.
47 Labbé Dominique, Syndicats et syndiqués…, op. cit., p. 73sq.
48 Caire Guy, Les syndicats ouvriers, Paris, PUF, Coll. « Thémis. Science politique », 1971, p. 369.
49 Pour ces données sur la CGT, voir : Andolfatto Dominique, Labbé Dominique, La CGT. Organisation et audience depuis 1945, Paris, La Découverte, Coll. « Recherches », 1997, p. 56sq.
50 Une analyse des données est ensuite régulièrement publiée dans CFDT Aujourd’hui. Pour une synthèse, voir : Bévort Antoine, Labbé Dominique, La CFDT : organisation et audience depuis 1945, Paris, La Documentation française, Coll. « Document Travail Emploi », 1992, p. 85sq.
51 Les délégués dans les congrès CFDT, Paris, CFDT-IRES, 1986.
52 Basson Jean-Charles, Le tarissement du militantisme. Socialisation politique et sociologie syndicale. L’UD CFDT de l’Isère 1945-1993, Thèse de doctorat de science politique, IEP Grenoble, 1996.
53 Rosanvallon Pierre, « Le vocabulaire militaire de la lutte des classes », CFDT Aujourd’hui, mai-juin 1976, p. 59-70.
54 Ubbiali Georges, La professionnalisation des directions syndicales à la CGT et à la CFDT. Éléments pour une socio-histoire, Thèse de doctorat de sociologie, Université Paris 1, 1997.
55 Rosanvallon Pierre, La question syndicale..., op. cit., p. 90sq.
56 Mothé Daniel, « Le rapport militant/travailleurs dans l’entreprise », CFDT Aujourd’hui, mars-avril 1976, p. 15-26.
57 Mothé Daniel, Le métier…, op. cit., p. 154.
58 Paru dans la revue Alternatives Wallonnes, n° 79, janvier 1992, p. 24-27.
59 Voir Degee Jean-Luc, « Glissement de terrain, base ébranlée », La Revue Nouvelle, n° spécial de Syndicalisme, 45e année, n° 2, février 1989, p. 32.
60 Dehou Marie-Paule, Le syndicat..., contribution citée.
61 Ibid., p. 68.
62 Voir aussi Marie-Thérèse Coenen (La grève des femmes de la FN en 1966. Une première en Europe, Bruxelles, De Boeck université, Coll. « POL-HIS », 1991) qui souligne l’absence de déléguées syndicales dans une entreprise d’armement où la main-d’œuvre féminine est depuis les origines très importante (grève « À travail égal, salaire égal »).
63 Coenen Marie-Thérèse, Lewin Rosine (dir.), La Belgique et ses immigrés. Les politiques manquées, Bruxelles, De Boeck université, Coll. « POL-HIS », 1997, p. 184.
64 Si le premier texte de la CSC en la matière date de 1975, celui de la FGTB date de 1986.
65 Puissant Jean (dir.), Fil rouge d’un siècle de syndicalisme. 100 ans de syndicalisme FGTB à Bruxelles, Bruxelles, Dossiers de la Fonderie, 1998, 104 p.
66 Goetschy Jeanine, « Le confort suédois », dans Bibes Geneviève, Mouriaux René (dir.), Les syndicats européens à l’épreuve, op. cit., p. 160-162.
67 Steinauer Jean, Von Allmen Malik, Changer la baraque. Les immigrés dans les syndicats suisses 1945-2000, Lausanne, Éditions d’en bas, 2000, 127 p.
Auteurs
-
Frank Georgi
Maître de conférences à l’université Paris 1, chs du xxe siècle
-
Francine Bolle
Assistante à l’université libre de Bruxelles
-
Claude Pennetier
Chargé de recherche au cnrs, chs du xxe siècle
-
Jean Puissant
Professeur ordinaire à l’université libre de Bruxelles.
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L’Europe des Français, 1943-1959
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1997
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Raphaëlle Branche, Nadine Picaudou et Pierre Vermeren (dir.)
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2002
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Didier Georgakakis
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