Le home sweet home de la noblesse d’Europe centrale dans la première moitié du xixe siècle
p. 185-193
Résumé
At the turn of the 18th century, the distinction between public and private spheres has become obvious. In the course of the 19th century, the nobility adjusts more and more to the habits and customs of the bourgeoisie, but this evolution works also in the opposite direction, originating in the industrial, economic and social revolution which turned then all Europe upside down. The changes which occurred in the mentalities and in the structures transformed the private world into a synonym of happiness. This was valid for all sorts of aristocratic residences, in the capital as well as in the provinces of the Habsburg Empire. All in all, the aristocratic private sphere becomes more domestic, without neglecting the necessity to represent and the liking for politics and social activities. In this the women play a very important role for they are regarded as the keepers of the home sweet home. Through the fittings made by princess Pauline Schwarzenberg and countess Therese Buquoy in their residences we see the care for comfort and cosy interiors already characteristic of the Biedermeier period personified by Emperor Francis I. who visits twice the castle of countess Buquoy. A great attention is also paid to the gardens where the influence of the ideas of Rousseau is expressed through the ties between man and nature. Thanks to their castles, lands and forests, the nobles were able to maintain their social ranking in front of the constantly growing weight of the bourgeoisie.
Texte intégral
1Au tournant du xviiie siècle, la distinction entre les sphères du public et du privé s’affirme1. La noblesse aussi, surtout au cours du xixe siècle, s’adapte peu à peu aux mœurs et aux coutumes bourgeoises, mais cette évolution fonctionne également dans le sens inverse. Elle trouve son origine dans la révolution industrielle, économique et sociale qui bouleversait alors l’Europe. L’ère du machinisme, des vastes concentrations urbaines provoque une rupture radicale dans le développement pluriséculaire de la civilisation2. Le changement des mentalités et celui des structures socio-économiques ont fait de la sphère privée un synonyme du bonheur, ce qui est aussi valable pour toutes sortes d’habitations aristocratiques – pour les hôtels particuliers dans la capitale de la monarchie, à Vienne, mais aussi dans les capitales provinciales, à Prague ou à Brno, de même que pour les châteaux et les manoirs3, entourés de bâtiments de ferme, habités surtout en été et pendant la période de chasse. En somme, sans oublier l’impératif de représenter le goût de la politique et de la sociabilité, le monde privé de l’aristocratie devient plus familial. La femme y joue dorénavant un rôle primordial car il lui appartient de créer ce home sweet home.
2Pour dessiner les contours de cet espace privé, son ambiance ainsi que les changements qui interviennent entre 1790 et 1840, nous disposons de plusieurs sortes de sources. Ce sont d’abord les livres érudits consacrés à l’architecture, aux meubles et aux jardins qui se trouvent en nombre dans les bibliothèques aristocratiques ; remarquons surtout la présence de trois œuvres importantes : René-Louis Girardin, De la composition de paysage, qui date de 1777 ; le livre de Joseph Nash, architecte préféré de Georges IV : The Mansions of England in the Old Time, en quatre volumes parus à Londres entre 1839 et 1849 ; et enfin celui de Charles James Richardson : Observations on the Architecture England during the Reigns of Queen Elisabeth and King James I, paru à Londres en 1837. Ce sont ces œuvres qui vont être source d’inspiration et de know-how pendant presque un siècle entier.
3Quant aux témoignages plus personnels, nous les trouvons dans les journaux intimes et les récits de voyage, la correspondance qui est vraiment éloquente, en nous renseignant sur les déménagements, les changements de décor, les reconstructions, les livres de comptes (prix des meubles, du matériel, du travail, noms des fournisseurs et des architectes). N’oublions pas les catalogues des fournisseurs, leurs dépliants publicitaires, les cartes de visite, et enfin les œuvres picturales, y compris celles de familiers dilettantes. Toutes ces sources témoignent d’une transformation du goût qui s’accélère au cours de la première moitié du siècle.
Des nobles architectes
4L’architecture des dernières décennies du xviiie siècle ne change guère dans les Pays tchèques, voire dans la monarchie danubienne. Les hôtels particuliers, les manoirs et les châteaux, construits ou remaniés par la noblesse, gardent le style néoclassique inspiré très souvent par la nouvelle architecture de Rome, mais aussi par les voyages effectués en France dans les années 1780 et 1790. Ainsi, au tournant du siècle, le style reste orienté vers le dépouillement formel des extérieurs, insistant sur les éléments géométriques des volumes. L’ameublement de l’intérieur répond aux caractéristiques de l’extérieur. La symétrie y pénètre, au point que l’on cherche à dissimuler le mobilier seulement utile (parfois les armoires à vêtements disparaissent) et que l’on donne du relief aux meubles moins fonctionnels, mais structurellement beaux, comme la console. On aime utiliser les tapis qui, par leur dessin et leur teinte, accompagnent les lignes architecturales et la couleur de la pièce. Les intérieurs sont devenus plus simples, mais la représentation garde son rôle important. Le goût pour l’acajou est caractéristique.
5La Révolution française a valorisé la famille, même en Europe centrale. Les hommes étaient éloignés du foyer par leurs tâches économiques, politiques et administratives, les femmes régnaient sur le privé par le système de l’étiquette, les règles de la « société » et de la « saison ». Nous comprenons ainsi que la participation considérable des femmes aux transformations des maisons, des châteaux et des parcs n’a pas été le fruit du hasard.
6Prenons l’exemple des Schwarzenberg, une des plus riches familles appartenant à la première société, l’« élite de l’élite » de Vienne : pendant la première moitié du xixe siècle, ses biens s’étendent sur 640000 ha, et même après l’abolition du servage, en 1848, il reste 178000 ha, ce qui la place au premier rang des familles nobles installées dans les Pays tchèques4. Ils étaient propriétaires de deux hôtels particuliers, l’un à Vienne, l’autre à Prague, de plusieurs châteaux (Krumau, Frauenberg, Wittingau) et de nombreux manoirs dispersés en Bohême du Sud et du Nord ainsi qu’en Basse-Autriche. Joseph de Schwarzenberg (1769-1833) et son épouse Pauline (1774-1810), née d’Arenberg, ont choisi après leur mariage en 1794 l’hôtel particulier au centre de Vienne, sur l’ancien Mehlmarkt, appelé plus tard Neuer Markt5, comme résidence principale. L’hôtel a été bâti entre 1722 et 1725 par Josef Emanuel Fischer von Erlach. Il a gardé son ambiance baroque jusqu’à la fin du xixe siècle, mais son intérieur a subi en 1808, grâce à Pauline, une reconstruction importante dans le plus pur style Empire qui triomphait alors.
7Ce qui nous intéresse ici, c’est l’inspiration française en matière d’ameublement que la princesse avait gardée de son voyage à Paris en 1790-1791, quand elle avait seize ans. Nous en trouvons la trace dans ces lignes de son journal de voyage :
« Le 28 [février 1791] j’allai voir la Maison Montesson à la Chaussée d’Antin. C’est un luxe recherché qui ne se comprend pas. La maison est entre cour et jardin et voici la description du rez-de-chaussée. Après la première antichambre tout en stuc, on passe dans la seconde qui n’est point grande, mais les portes sont de bois d’acajou et ornées au[x] figures étrusques, etc. laissant apercevoir néanmoins le bois. On passe à gauche dans une salle à manger tout en stuc de différentes couleurs, et ce que je trouve charmant, ce sont des médaillons de même matière, mais imitant parfaitement des pierres précieuses. [...] Il y a une superbe table de bois de marron et deux glace [s] de grandeur énorme et un très beau tableau au plafond. On entre de la salle à manger dans la première antichambre en vis-à-vis de la porte du salon. C’est là que président la beauté et le goût. [...] Le salon est rond, le plafond est doré. Les meubles en tapisserie de Beauvais, d’une finesse parfaite. On passe dans un boudoir [...]. On va du boudoir dans la chambre à coucher qui est le chef-d’œuvre. Rien n’est mieux imaginé, le lit est un divan de diverses étoffes, il y a deux commodes qui sont des modèles de goût et de travail fin, car c’est garni d’agates et d’albâtre. [...] De là, on nous fit passer par le cabinet de toilette pour aller dans la salle de bains ; le bain est au milieu. La salle est de la forme ronde, le jour vient par en haut. [...] De la salle de bains, on entre dans un cabinet tout aussi recherché que le reste. Même les chaises d’acajou sont peintes sur le dossier en or. [...] Le haut est plus simple et il n’y a de remarquable que la galerie qui est en haut de la salle de bains et qui ferme la bibliothèque. Il y a un petit jardin fort joliment arrangé, mais tout petit6. »
8Pauline a été dès son enfance bercée par l’ambiance de luxe de l’hôtel d’Arenberg à Bruxelles, où les vastes pièces, « percées d’œils-de-bœuf, sous le toit de mansarde », donnaient vers le sud sur le parc ; « là ce ne sont que charmilles, berceaux de tilleuls, ifs et buis taillés, dont la verdure cache mal la nudité des Niobés, des Vénus ou des Latones sorties du ciseau de Duquesnoy, d’Olivier ou de Delvaux7 ». Elle avait décidé de remanier son nouveau domicile aussitôt après son arrivée à Vienne. Mais l’époque était agitée et les grossesses quasi annuelles de la princesse ont permis de réaliser son projet qu après quatorze ans de mariage8. Mais en contrepartie, les transformations ont été importantes et coûteuses : les dépenses ont atteint 50000 florins9. À partir du printemps 1808, maçons, peintres, tapissiers, verriers, ornemanistes, doreurs, menuisiers, couvreurs, poêliers et carreleurs ont envahi l’intérieur de l’hôtel du Mehlmarkt. La princesse les a surveillés en personne. L’ameublement seul a coûté 2700 florins et les tissus ont été fournis pour 1737 florins par le négociant viennois Vincent Lemberg qui jouissait à l’époque d’une renommée considérable. Les travaux, en pur style Empire, ont été achevés le 20 septembre 180810. Pauline en fait le bilan dans une lettre du 22 septembre adressée à son père, le duc Louis Engilbert d’Arenberg (1750-1820) :
« Je suis logée à la perfection ici, actuellement, mon cher papa, ainsi que tout le monde selon ce que j’ai entendu. Il m’a fallu quatorze ans pour faire ici le changement. On entre à droite du g[ran]d escalier qui sera échauffé l’hiver prochain. La g[ran]de salle a un poêle suédois qui en rend la température si bonne que les valets de chambre s’y tiennent. On entre de là dans la petite salle à manger construite au-dessus de la chapelle. À gauche dans mon salon qui, étant réuni à la petite antichambre qui avait une fenêtre sur la cour, offre actuellement la longueur de 30 pieds sur 24. Une belle cheminée de granit est au milieu du mur. [...] Ma chambre à coucher est remeublée en draperies vertes avec des bordures orange et le salon est en jonquille avec des bordures violet et noir. Vis-à-vis, la porte qui mène droit chez moi, l’ancien salon de mon mari [...] a sa liaison avec mon appartement et nous nous trouvons mutuellement satisfaits de ces changements et en pleine jouissance d’être enfin chaudement et décemment logés, car il était inouï de faire entrer les gens qui venaient chez nous par mon cabinet de toilette11. »
9Mais le style Empire se termine avec la chute de Napoléon pour être remplacé par d’autres. Par la suite, l’architecture du xixe siècle montre un grand éclectisme qui va du néoclassicisme au néogothique, du néobaroque au néorenaissance, en s’inspirant de temps en temps de l’Orient. Elle échappe donc à toute périodisation précise. Au cours des années 1820 et 1830, le goût de l’aristocratie, son style de vie et les formes de son habitat subissent une transformation profonde. Pour des raisons diverses, y compris politiques et économiques, l’inspiration anglaise remplace le modèle français. Le style néogothique, appelé survival, regency et revival dans la terminologie anglaise, prend dans l’historiographie le nom d’historicisme. Il symbolise le nationalisme ou le régionalisme selon les modèles créés par Thomas Hope pour sa résidence de Deepnede (Surrey) en 180712. Mais il ne survit pas aux années 1850, supplanté par le néorenaissance (surtout apprécié des libéraux), le néoclassicisme (adoré par les cosmopolites), etc.
10Mais revenons au néogothique et à la famille Schwarzenberg. Le fils aîné de Joseph et Pauline, Jean-Adolphe (1799-1888), héritier des biens familiaux, a entrepris plusieurs voyages en Angleterre, dont le dernier, en 1835, à l’occasion du couronnement de la reine Victoria, a été le plus significatif. Séduit par la reconstruction du château de Windsor, il a appellé les architectes viennois F. Beer et D. Deworetzky à réaliser la transformation en style néogothique du château résidentiel de Frauenberg en Bohême du Sud. Les travaux ont été achevés en 1841 et c’est son épouse Éléonore, née princesse Liechtenstein (1812-1873), qui a surtout inspiré et imposé l’essentiel de ces changements. Les Schwarzenberg n’étaient de toute évidence pas les seuls à transformer leur résidence. La première moitié du xixe siècle a été une époque de changements architecturaux où, dans le milieu aristocratique, a prédominé le style néogothique.
Du nouveau à l’intérieur...
11Le souci de l’aristocratie d’une plus grande intimité se manifeste aussi dans la construction et la transformation de ses demeures. À côté du salon traditionnel, on aménage des fumoirs strictement réservés aux messieurs et des petits salons à l’attention des dames. On réserve une ou plusieurs chambres pour les enfants13, sans les empêcher de laisser traîner leurs jouets et leurs livres dans l’espace habité par leur mère. C’est toujours le style Empire à l’élégance simple, aux couleurs plutôt claires, le gris, le blanc ivoire, le bleu pâle, qui domine. Ce style dédaignait les pièces encombrées de meubles, il ne refusait pas l’espace vide qui permet la symétrie. Les bois exotiques sont à la mode : acajou, ébène, bois de rose14. La lumière, l’espace bien aéré, les meubles qui cèdent la place aux tissus, la présence de plantes en pots – tout ceci caractérise le salon des premières décennies du xixe siècle, tel que celui aménagé par la comtesse Thérèse de Buquoy (1747-1818), née Paar, au château de Gratzen (Nové Hrady) en Bohême du Sud, qu’elle décrit dans une lettre d’août 1812 : « Me voilà établie depuis le 1er dans ce charmant petit pavillon dont la destination était la loge du jardinier. Cette maison est devenue, par la manière dont je l’ai arrangée, meublée, et surtout par son délicieux emplacement, la chose la plus agréable possible. Je paye avec plaisir à Georges [Georges de Buquoy, son neveu] le tribut de reconnaissance que je lui dois pour être prêt à mon désir, vaguement exprimé, à des frais inévitables pour élever un modeste pavillon... Nouveaux parquets, quelques murs, portes, fenêtres, il a fallu tout changer. Je ne me suis chargée que de l’ameublement. Ce petit château que j’habite toute seule, moi et ma cour, est devenu enchanteur. Dans le bas il y a, de plain-pied, un joli salon où je dîne. Il est tapissé d’un papier à fond vert, recouvert de roses et de jasmins. Une porte-fenêtre donne sur le jardin. À côté, il y a une chambre de bain, peinte en gris uni. Un escalier dérobé me conduit dans mon cabinet de toilette. À côté, cuisine et chambres de domestiques. Je monte 20 marches, et je suis dans une antichambre qui communique avec le grand château. La chambre des enfants est à dix pas... J’ai dans mon alcôve, drapée en taffetas bleu, le beau tableau que j’ai acheté à Prague, représentant le Sauveur au moment où il bénit le pain et le vin15. »
12Le néoclassicisme était alors en vigueur et l’inspiration des pavillons français ou italiens y est évidente – d’ailleurs, la comtesse, qui n’avait pas d’enfants, aimait beaucoup voyager. Ajoutons que la petite ville de Gratzen, l’un des lieux de résidence des Buquoy, est située au pied des montagnes et que le climat des Pays tchèques est un peu plus rude que celui de la France ou de l’Italie... On se demande donc si le pavillon pouvait être habité pendant l’hiver.
13Tandis que le néoclassicisme est caractérisé par une simple élégance, l’extérieur des constructions autrichiennes en style néogothique ne cache pas sa volonté de représenter, de prouver que la noblesse continue à jouer un rôle moteur dans la société. L’abondance des tours et tourelles, des hauts et austères vitraux structurés par des ossatures en plomb en est le meilleur exemple. L’intérieur en revanche montre que l’aristocratie ne goûte plus les vertus héroïques du Moyen Âge, qu’elle privilégie le bien-être que procurent les transformations technologiques qui se multiplient durant cette époque. Au rez-de-chaussée, une seule pièce de représentation se maintient, c’est un hall (le mot anglais est généralement accepté) qui est à la fois une entrée et un lieu de réception, mais aussi pièce principale, salle à manger, voire parfois salle de billard, très en vogue à partir du début du siècle. L’ameublement du hall respecte le passé : des meubles en bois, des chaises « cathédrale » sombres et lourdes évoquant le Moyen Âge. Mais les chambres des membres de la famille situées dans les étages ne cachent pas que l’on aime le confort16.
... et à l’extérieur
14Les compositions paysagères sont une autre caractéristique dominante du goût de cette époque. Dans le climat du siècle, où la richesse de la bourgeoisie rejoint celle de la noblesse, les nobles cherchaient à conserver des signes de leur différence. La propriété foncière offre une solution : un parc naturel, un paysage artificiellement composé qui répond aux besoins des hommes de s’approcher de la nature. Ces parcs reflètent le goût de l’asymétrie et du romantisme, parfois même de la bizarrerie.
15Un parc naturel entoure le château de Frauenberg dont nous avons déjà parlé. À la suite de la démolition des anciens remparts, les architectes disposaient d’une surface de 90 hectares. Les travaux se sont poursuivis jusqu’en 1864. La totalité du château et du parc est alors reliée aux réserves de chasse, aux forêts et aux champs. Un autre exemple est fourni par le parc de Gratzen, dit « Vallon chéri », que le comte jean de Buquoy a fait aménager pour sa femme Thérèse à partir de 1788. L’inspiration rousseauiste est évidente, le lien entre l’homme et la nature patent. Sur 67 hectares a été aménagé un panorama magnifique avec des pelouses, une plantation de conifères du Canada, des arbres feuillus, avec de vastes prairies et une cascade artificielle haute de 29 mètres et un petit hameau semblable à celui de Versailles. Des vers de Goethe ont été gravés sur les rochers. Au total, c’était un asile charmant pour la comtesse et ses invités. Le parc, chef-d’œuvre des jardiniers, recevait de nombreux visiteurs nobles, parmi lesquels, en 1794, la princesse Pauline, quelques jours après son mariage avec Joseph de Schwarzenberg. Elle relate dans son journal :
« Le 31 [juillet 1794], toute la société de Weitra partit après dîner pour Gratzen de Mme de Buquoy ; le landgrave, Lobkowizc, ma cousine Éléonore et moi dans la première carrosse. Le 1er août, nous déjeunâmes au hameau. Chaque chaumière y a une destination particulière, comme c’est fait à celui de Trianon. Nous parcourûmes ensuite tout le jardin qui est superbe et domine toutes les parties [?] d’une grande étendue de pays [...]. Nous entrâmes dîner et vers 5 heures, nous allâmes en voiture vers le Vallon Chéri. C’est une ferme ornée que Mme de Buquoy a bâtie dans un vallon délicieux où coule un ruisseau qui forme deux très belles cascades. Ce lieu charmant est orné avec tout le goût et l’intelligence imaginables. La maison a l’élégance française et la recherche anglaise, bref, je n’ai jamais rien vu d’aussi charmant. Nous quittâmes l’aimable comtesse Buquoy le 2 [août] à 10 heures du matin17... »
16La maison mentionnée par Pauline de Schwarzenberg est en fait le pavillon des bains aménagé dans les années 1788-1797 en style Empire, dont les murs sont ornés de motifs pompéiens, complété par une terrasse, un bassin et une grotte artificielle. En mémoire du père de madame de Buquoy, les bains ont pris le nom de Wenceslas (Wenzelsbad). La première pierre de la maison a été posée par la comtesse en personne le 13 juin 178818. Le parc est devenu l’orgueil de la comtesse, comme ses lettres le prouvent : « J’ai un grand plaisir à passer quelques jours avec mon amie à lui montrer Vallon Chéri quoiqu’en vérité il ne soit pas à son avantage, elle en a été enchantée, elle disait toujours qu’il n’y a rien de plus joli dans toute l’Angleterre ; je regrette bien qu’elle n’ait pas pu le voir au mois de mai, là il était vraiment charmant – je ne l’ai encore jamais vu aussi beau19. »
17Malheureusement, le parc était aussi sujet aux caprices du climat : la pluie en a abîmé les serres, puis ce fut la sécheresse qui mit en péril tout le parc. Ainsi dans une autre lettre : « J’ai eu des visites sans fin depuis que le manque de pluie a tout abîmé. Les amateurs ont bien mal choisi le moment de venir admirer le jardin et Vallon Chéri. Si cette sécheresse n’avait brûlé que les arbres et les prairies, on s’en consolerait, mais elle a détruit la moisson, les pommes de terre, le vin20. »
18En 1801 et 1812, l’empereur François Ier a honoré la comtesse de sa visite, comme elle le raconte après son second passage : « Quinze jours après, autre missive de Budweis qui m’annonce l’Empereur avec une suite de douze voitures venant de Carlsbad où il avait quitté sa fille. Pour le coup, j’ai cru qu’il serait au-dessus de mon pouvoir de recevoir cette chère Majesté et sa compagnie. J’ai pourtant fait ce véritable miracle mais je n’ai pas été sans peine et travail. [...] L’Empereur par tempérament est de toute indulgence et de toute bonté. Quand son tour est venu, il a paru très satisfait. Il répétait toujours que je me donnais trop de peine pour lui. En descendant de voiture il m’a d’abord annoncé la volonté d’aller à Vallon Chéri qui lui avait beaucoup plu dans sa première visite21. »
19Le Vallon Chéri des Buquoy est loin d’être une exception dans les entreprises de la noblesse. Au contraire, le début du xixe siècle fut une période propice aux constructions et reconstructions de parcs, de grands jardins, œuvres de la noblesse mais aussi de la grande bourgeoisie. Les vastes espaces de verdure se mariaient avec les résidences confortables et accueillantes, ce home sweet home du xixe siècle.
Notes de bas de page
1 Histoire de la vie privée, Philippe Ariès, Georges Duby dir., vol. IV. De la Révolution à la Grande Guerre, Paris, Seuil, 1987, p. 17.
2 Legrand atlas de l’architecture mondiale, Encyclopedia Universalis, 1988, p. 336.
3 Ni le tchèque ni l’allemand ne font la différence entre les expressions relatives aux demeures aristocratiques. Les châteaux et manoirs français sont exprimés par l’unique Schloss, l’hôtel particulier et le palais traduits par Palast.
4 Hannes Stekl, Österreichs Aristokratie im Vormärz. Herrchattsstil und Lebensformen der Fürsthäuser Lichtenstein und Schwarzenberg, Vienne, 1973, p. 12.
5 Archives régionales de Třeboň (SOA Třeboň), anexe český Krumlov (prac. ČK), Schwarzen-berská ústřední pokladna České Budějovice, 1244 III B/3a/8, 1727-1826, k. c. 101.
6 SOA Třeboň, prac. ČK, RAS, fasc. 539, Fürstin Pauline, Tagebuch, p. 20-22.
7 R. Vanderburght, /ose/?/? François. Peintre belge, émule de David. 17S9-1851, Bruxelles, 1948, p. 153-154.
8 SOA Třeboň, prac. ČK, RAS, Fürstin Pauline, Korrespondenz, Pauline à son père, Vienne, 22. 9. 1808.
9 SOA Třeboň, prac. ČK, RAS, ÚP, inv. č. 1244 III B/3a/8, 1727 – 1826, kart. č. 101.
10 Ibid.
11 SOA Třeboň, prac. Český Krumlov, RAS, fasc. 539, Fürstin Pauline, Korrespondenz, Pauline à son père, Vienne, 22. 9. 1808.
12 Henry de Morant, Histoire des arts décoratifs des origines à nos jours, Paris, Bibliothèque des Guides Bleus, 1970, p. 404.
13 Histoire de la vie privée, op. cit., p. 85.
14 H. de Morant, op. cit., p. 401.
15 Lettre de Thérèse de Buquoy à sa fille adoptive Rosalie Apfalter, épouse Massanne, d’août 1812. SOA Trebon, RA Buquoy, inv. 949, sg. 250.11 – Korespondence, 1773-1818, kart. č. 171.
16 Marie Pospíšilová, « Historizující zámecký interiér 19. století v Čechách » (Intérieurs de châteaux historicisés au xixe siècle en Bohême), Umění XXVII, 1979, n° 4, p. 296-321.
17 Fürstin Pauline, Tagebuch, op. cit., p. 208-210.
18 A. Teichl, Geschichte der Stadt Gratzen, s. d., p. 194.
19 Thérèse Buquoy à Gabrielle Buquoy, Gratzen, s. d., SOA Trebon, fonds RA Buquoyu, inv. č. 1000, sign 258.210, kart. č. 209.
20 Thérèse Buquoy à Rosalie de Massanne, Gratzen, août 1811, SOA Trebon, fonds RA Buquoyu, inv. č. 949, sign. 250.10, kart. 171.
21 Thérèse Buquoy à Rosalie de Massanne, s. L, août 1812, SOA Trebon, fonds RA Buquoyu, inv. č. 948, sign. 250.10, kart. 171.
Auteur
-
Milena Lenderová
Université de Pardubice.
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
L’Europe des Français, 1943-1959
La IVe République aux sources de l’Europe communautaire
Gérard Bossuat
1997
Les identités européennes au XXe siècle
Diversités, convergences et solidarités
Robert Frank (dir.)
2004
Autour des morts de guerre
Maghreb - Moyen-Orient
Raphaëlle Branche, Nadine Picaudou et Pierre Vermeren (dir.)
2013
Capitales culturelles, capitales symboliques
Paris et les expériences européennes (XVIIIe-XXe siècles)
Christophe Charle et Daniel Roche (dir.)
2002
Au service de l’Europe
Crises et transformations sociopolitiques de la fonction publique européenne
Didier Georgakakis
2019
Diplomatie et religion
Au cœur de l’action culturelle de la France au XXe siècle
Gilles Ferragu et Florian Michel (dir.)
2016
