Conclusion. De la « modernité » d’un antimoderne
p. 503-510
Texte intégral
1L’économiste allemand Wilhelm Röpke est né il y a un peu plus d’un siècle, le 13 octobre 1899, au crépuscule d’une époque dont il a parlé avec beaucoup de nostalgie au soir de son existence. Certes, avec ses penseurs rationalistes, ses usines gigantesques et ses villes tentaculaires, le xixe siècle est accusé d’avoir préparé l’avènement du « collectivisme ». Mais, dans ses marges préservées, là où l’esprit communautaire d’antan prévalait encore, il faisait toujours bon vivre, avant que la guerre de 1914 ne vienne tout balayer. Il est à vrai dire surprenant de voir un penseur antimoderne comme Wilhelm Röpke connaître un tel regain d’intérêt en ce début du xxie siècle. Certains auteurs soulignent même sa sensibilité écologique avant la lettre. Helge Peukert se consacre à l’approfondissement des pistes explorées par Wilhelm Röpke, « au regard de la crise de limitation [Begrenzungskrise] humaine et écologique actuelle ». À ses yeux, l’économiste genevois est un précurseur de l’économie de l’environnement1. Patricia Commun voit dans l’« ordolibéralisme de Röpke » un « humanisme économique qui pose les bases d’une philosophie du développement durable2 ». Un Röpke vert fait à coup sûr tendance. De fait, même si sa réflexion écologique se limite à quelques remarques, l’économiste s’est tôt inquiété d’un mode de développement menaçant la pérennité des ressources de la planète. Dès 1929, il souligne la dimension antiécologique de la mise en valeur des campagnes américaines3. En 1942, il dénonce l’« exploitation effrénée de ressources naturelles non remplaçables », la « campagne d’anéantissement contre les forêts sur les continents et les baleines dans les océans », s’indignant que l’édition dominicale d’un grand quotidien new-yorkais engloutisse environ trente hectares de forêt4. En 1958, il évoque la « dévastation totale de la nature » qui pourrait découler de la croissance démographique et s’insurge contre une « irresponsabilité criminelle à l’encontre des générations futures5 ».
2Mais, de manière plus générale, comment interpréter l’actualité de Wilhelm Röpke ? Elle invite à reconsidérer la signification du néolibéralisme dans son lien avec le conservatisme, idéologie qui a le vent en poupe depuis plusieurs décennies. Si Wilhelm Röpke est un libéral sur le plan économique, le regard global qu’il jette sur le monde, au-delà de l’offre et de la demande, l’ancre du côté du conservatisme. Par son parcours, ses relations, sa vision du monde, il illustre la porosité de la frontière entre les univers du libéralisme et du conservatisme dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. L’une des causes de la résonance des idées néolibérales jusqu’à aujourd’hui réside dans leur affinité avec un air du temps conservateur. Certes, le conservatisme nationaliste et antidémocratique, tel que l’a connu et combattu Wilhelm Röpke durant ses années weimariennes, n’a pas survécu à la fin des fascismes, du moins dans le monde occidental. En revanche, ce que l’on peut appeler le libéral-conservatisme, vaste palette de figures et de sensibilités allant de Konrad Adenauer à Barry Goldwater en passant par de nombreux intellectuels et de nombreux courants plus ou moins modérés et radicaux, constitue une idéologie qui n’a cessé de s’affirmer dans la seconde moitié du xxe siècle, d’abord aux États-Unis. Si les années 1960 ont vu l’affirmation du keynésianisme, du libéralisme à l’américaine et de la social-démocratie à l’européenne, avec un Lyndon Johnson ou un Willy Brandt, le retour de balancier se manifeste à partir des années 1970. Les constats de l’historiographie américaine, qui invite à ne pas considérer le conservatisme comme une survivance anachronique, ainsi qu’il a longtemps été perçu, mais au contraire comme une composante dynamique du paysage idéologique et politique contemporain, méritent d’être étendus à l’ensemble du monde occidental. La force d’attraction qu’exerce actuellement le néolibéralisme, entendu ici au sens strict d’une mouvance d’intellectuels et de réseaux promouvant un corpus idéologique clairement identifiable, renvoie à un contexte plus général d’affirmation du libéral-conservatisme sur la scène idéologique et politique occidentale depuis les années 1980. Les populismes de droite en plein essor en Europe, l’antiétatisme du tea party aux États-Unis relèvent eux aussi, suivant des modalités il est vrai assez différentes, de ce dynamisme des idées libérales et conservatrices.
3Le détour par le néolibéralisme et Wilhelm Röpke nous démontre qu’un corpus idéologique né dans l’entre-deux-guerres, fait de refus de l’interventionnisme étatique, de méfiance à l’encontre des masses et de valorisation d’un contre-modèle élitaire valorisant la liberté dans l’ordre, a fait preuve d’une remarquable longévité. Il n’a cessé depuis de séduire une fraction de l’opinion. Mieux, au lendemain de la chute du Mur, à l’heure de la globalisation sur tous les plans, à une époque où l’État-providence semble mis en question jusque dans les rangs de la social-démocratie européenne, les mots d’ordre néolibéraux, relayés par une vaste nébuleuse de courants et de think tanks, apparaissent plus attractifs que jamais. Par son caractère transnational et transatlantique, par son orientation « occidentale » par-delà les clivages nationalistes, par le cosmopolitisme de ses principaux porte-parole, par ses réseaux très internationalisés, l’idéologie néolibérale présentait, il est vrai, d’emblée des propriétés facilitant sa propagation. Cela dit, le néolibéralisme n’est pas un bloc monolithique, il a également muté entre les années 1940 et la fin du siècle. Il n’est pas question ici de nier ses nuances et ses évolutions. Mais il atteste également des permanences. Il n’est pas surprenant que ses pères fondateurs connaissent un regain d’intérêt. Ses mots d’ordre résistent à l’usure du temps, retrouvant même une nouvelle jeunesse. Si elle n’est pas à prendre pour argent comptant, la vision du néolibéralisme comme une success story après des débuts difficiles, très prisée dans les milieux néolibéraux et néoconservateurs, n’est pas dépourvue d’une certaine pertinence. Parmi les facteurs qui expliquent ce succès, le lien entre néolibéralisme et néoconservatisme a été trop négligé. Si l’antiétatisme constitue le noyau dur du discours néolibéral contemporain et lui confère une part de sa « modernité » dans le climat actuel, son inscription dans une vision du monde qui relève du conservatisme n’est pas non plus à négliger pour comprendre son audience. Par sa pensée, Wilhelm Röpke est une invitation à approfondir l’investigation de l’idéologie néolibérale au-delà de sa dimension strictement économique. Il incite également à relativiser son caractère novateur. Dans un sens, lui, Friedrich Hayek et d’autres ne font que réactualiser la pensée d’un Alexis de Tocqueville ou d’un Benjamin Constant, traduisant l’étonnante fixité de la méfiance libérale à l’encontre de la modernité, des masses et de la démocratie.
4Par son parcours, Wilhelm Röpke est enfin une invitation à orienter l’histoire des intellectuels sur des terrains qu’elle n’emprunte que trop rarement encore, du côté du libéralisme et du conservatisme. Si la notion d’intellectuel est imprécise, sa plasticité en fait, sur ce terrain également, un outil d’analyse irremplaçable. Il paraît difficile de lui substituer un qualificatif plus convaincant. Tout gain en précision analytique se fait au prix d’un rétrécissement de la focale, voire d’une simplification abusive. La notion d’intellectuel autorise toute une série de caractérisations permettant de cerner la figure du penseur néolibéral. Si aucune ne donne pleinement satisfaction, leur accumulation dessine un portrait assez précis. Wilhelm Röpke est déjà à considérer comme l’un des représentants de l’aile « moderniste » des « mandarins », ces universitaires allemands de l’époque impériale et weimarienne analysés par l’historien américain Fritz K. Ringer6. De conviction républicaine, hostile aux forces conservatrices et nationalités, le jeune Röpke se distingue des mandarins orthodoxes contempteurs de la République et thuriféraires d’un nationalisme plus ou moins radical. Mais il partage avec ces derniers cette vision du monde élitiste et antimoderniste qui fait le cœur de l’« idéologie » mandarinale, au-delà des clivages plus politiques opposant les « orthodoxes » aux « modernistes ». Le pessimisme culturel et la valorisation de la Bildung, la peur de la « civilisation » et des « masses » restent jusqu’à sa mort des références centrales de sa pensée structurée autour du paradigme de la « crise ». Ils témoignent de la profondeur de la socialisation universitaire weimarienne, en dépit des nombreuses années passées en exil et de l’acculturation qui l’a accompagné.
5Dans cette perspective, Wilhelm Röpke est d’abord un intellectuel allemand. Mais son parcours fait aussi ressortir les limites d’une caractérisation excessivement tributaire du paradigme exceptionnaliste. Comme Fritz Ringer le reconnaît lui-même, affirmer que la figure du mandarin serait intrinsèquement allemande ou le produit d’un contexte spécifiquement national n’est pas totalement convaincant7. En suivant Wilhelm Röpke, nous avons retrouvé le discours antimoderne et élitiste, typique de l’idéologie mandarinale identifiée par Fritz K. Ringer, chez de nombreux intellectuels de par le monde. Tous les mandarins ne sont d’ailleurs pas des universitaires. Ou trouve également parmi eux des essayistes et des journalistes. L’idéologie mandarinale n’est pas que le reflet d’un habitus institutionnel. Mais la figure du mandarin conserve toute sa pertinence à condition de ne pas la cantonner trop strictement à un pays ou à une chronologie. Elle désigne un rapport au monde qui est loin d’avoir disparu dans l’après-guerre, en Allemagne et ailleurs. Il ne faut pas surestimer, de ce point de vue, la césure de la guerre.
6Intellectuel mandarinal, Wilhelm Röpke est aussi un intellectuel expert. Ces deux figures de l’intellectuel ne sont pas incompatibles. À l’époque impériale, les « socialistes de la chaire » cumulaient les deux légitimités. Durant l’entre-deux-guerres, une demande accrue émane des décideurs pour décrypter une conjoncture toujours plus imprévisible. Pour un jeune loup comme Wilhelm Röpke, dénoncer les limites réelles ou supposées de l’École historique allemande, se poser en représentant d’une économie théorique à même d’anticiper les soubresauts de l’économie moderne sont les moyens de s’affirmer autant comme expert que comme universitaire. Certes, avec la Grande Dépression, c’en est fini de la prétention à l’infaillibilité affichée par la nouvelle économie théorique. Les idées interventionnistes et historicistes retrouvent du crédit. Mais, dans les organisations et réseaux scientifiques internationaux, les économistes réputés sont des experts recherchés. Si Wilhelm Röpke parvient à se faire recruter à Genève en 1937, c’est essentiellement en jouant d’une réputation d’expert acquise dès les années 1920, notamment aux yeux de la fondation Rockefeller.
7Mais Wilhelm Röpke n’est pas seulement un expert au sens strict du théoricien délivrant un savoir hermétique dans des cercles technocratiques. Il est également un expert médiatique et engagé, dont le savoir est mis en scène au service d’une cause et d’une politique. Au début des années 1950, Wilhelm Röpke est encore un partisan enthousiaste de l’« économie sociale de marché », dont il devient l’un des défenseurs patentés. C’est à lui que Konrad Adenauer fait appel en 1950 pour rédiger un mémoire en défense de la politique économique de Ludwig Erhard, alors soumise à de nombreuses critiques8. Enfin, dans un usage plus extensif encore de la notion d’expertise, Wilhelm Röpke peut être considéré comme un expert sociétal produisant une expertise tous azimuts touchant à l’économie, la société, la diplomatie ou la culture. Pour ses compétences sur la « question allemande », l’économiste genevois est ainsi abondamment sollicité dans l’immédiat après-guerre. S’il a décroché de la recherche pure dès la fin des années 1930, sa réputation d’expert au sens large reste considérable jusqu’à tard dans l’après-guerre, surtout lorsqu’il s’agit de penser le devenir des sociétés modernes. Du moins dans certains milieux dont il est idéologiquement proche. En effet, intellectuel mandarinal, intellectuel expert, Wilhelm Röpke est aussi un intellectuel engagé. Des figures comme Louis Rougier, Friedrich Hayek et Wilhelm Röpke ont joué un rôle majeur dans la réification militante de l’ambition néolibérale.
8Pour rendre compte du néolibéralisme comme quête d’influence, les grilles de lecture plus ou moins gramsciennes ont souvent été mobilisées. Dès la fondation de la Société du Mont-Pèlerin, voire avant, les intellectuels néolibéraux forment un collectif, animé d’une ambition commune, celle de miner l’hégémonie réelle ou supposée du « socialisme ». Dans son article « Les intellectuels et le socialisme », Friedrich Hayek a présenté en 1949 le rôle central qu’il assigne aux intellectuels pour influencer les masses et imposer une nouvelle hégémonie, celle de la philosophie de la liberté9. Un objectif de longue haleine auquel souscrivent les grandes figures du premier néolibéralisme depuis les années 1930. Après la guerre, la montée en puissance des think tanks néolibéraux, un travail de promotion tous azimuts, l’implication des intellectuels néolibéraux – le cas de Wilhelm Röpke est à cet égard très révélateur –, interdisent de faire du discours néolibéral la simple agrégation d’interventions isolées et confèrent à l’étude de l’hégémonie néolibérale dans une perspective gramscienne une réelle légitimité. Mais les intellectuels néolibéraux sont-ils des intellectuels organiques ?
9Certes, des liens existent avec le monde patronal, ne serait-ce qu’autour de l’épineuse question du financement de l’activisme néolibéral. Mais il serait caricatural de présenter les intellectuels néolibéraux comme les porteurs de la fonction hégémonique exercée par la « classe dominante », comme de simples relais dont la seule fonction serait d’homogénéiser la vision du monde de la classe à laquelle ils seraient organiquement reliés. Si le schéma gramscien est souple, la notion d’intellectuel organique ne semble pas totalement opératoire pour cerner des figures du calibre d’un Hayek ou d’un Röpke. Elle est plus convaincante, en revanche, s’agissant des personnalités de moindre envergure intellectuelle et académique, les journalistes, producteurs de discours et autres seconds couteaux plus ou moins influents. Le journaliste américain Henry Hazlitt et le publiciste allemand Volkmar Muthesius sont des exemples éclairants de ce point de vue. Enfin, la notion d’intellectuel organique semble plus opératoire pour analyser le néolibéralisme tardif et établi des vingt ou trente dernières années, avec sa multitude de relais et de réseaux, autant de rouages que des professionnels de la vulgarisation ou de la communication doivent faire fonctionner.
10S’il faut éviter tout déterminisme gommant l’autonomie de sa démarche et de sa pensée, Wilhelm Röpke a incontestablement tiré profit de son inscription dans de nombreux réseaux professionnels et militants. La construction de sa légitimité en a largement dépendu. Chronologiquement parlant, le premier réseau à avoir jouer un rôle considérable dans son parcours est la sociabilité académique et disciplinaire. S’il voit sa réputation de théoricien décliner à partir des années 1940, l’économiste en a tiré un grand profit, de son élection à Marbourg à son recrutement à Genève. Le second réseau marquant est celui que Wilhelm Röpke, en voie de muer en un essayiste de la cause libérale, construit en Suisse de la fin des années 1930 au sortir de la Seconde Guerre mondiale et dont le pivot est la NZZ, secondairement les revues intellectuelles libérales-conservatrices. Il lui permet d’occuper le devant de la scène helvétique. Fort d’une double légitimité scientifique et médiatique bâtie en deux temps, Wilhelm Röpke était particulièrement bien placé pour s’affirmer comme l’une des principales figures du néolibéralisme. Dans les années 1960, à la suite de l’affaire Hunold et de son départ de la Société du Mont-Pèlerin, son influence au sein des réseaux néolibéraux décline, il est vrai, sans disparaître pour autant. À cette date, l’économiste sociologue genevois relève également de la mouvance du nouveau conservatisme, un autre réseau plus informel et moins structuré, qui s’ancre aux États-Unis, mais dont les références et les figures sont également européennes.
11Intellectuel mandarinat intellectuel expert, intellectuel engagé, Wilhelm Röpke a cumulé plusieurs types de légitimité. Plusieurs réseaux, qui se recoupent partiellement, ont progressivement solidifié sa position dans l’espace intellectuel et militant du libéral-conservatisme. Mais, dans sa carrière, il y a eu un turning point. Röpke n’est devenu Röpke que le jour où son livre Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart, publié en 1942, a connu le succès. C’est donc moins l’universitaire que l’essayiste et le publiciste, moins le théoricien de la conjoncture que le propagandiste des idées néolibérales et le Cassandre antimoderne qui ont conféré une grande visibilité à Wilhelm Röpke, qui incarnent une certaine figure de l’intellectuel, celle du prophète néolibéral. L’entremêlement entre science et militantisme se trouve au cœur de son parcours. Le profil de Friedrich Hayek n’est pas très différent. Lui aussi se détourne de l’économie pure à la fin des années 1930 pour s’épanouir dans le registre de la philosophie politique, penser la crise collectiviste et prêcher la rédemption libérale. Lui aussi est une référence bien au-delà des cercles scientifiques et intellectuels confidentiels. Lui aussi a vu sa carrière profondément infléchie par un ouvrage ou plutôt un essai, La route de la servitude, au retentissement mondial. Certes, dans les décennies qui suivent, il produit des textes que l’on pourra considérer comme plus ambitieux que ceux de Wilhelm Röpke, encore que cela reste à démontrer. En fin de parcours, il décroche un prix Nobel qui redore son blason et consacre définitivement son aura. Sa production, entre prestation scientifique et prescription militante, s’apparente malgré tout à celle de Wilhelm Röpke qui, sans atteindre une consécration aussi manifeste, a récolté lui aussi une moisson de récompenses, doctorats honoris causa et prix divers10. Usant de leur prestige universitaire acquis en début de carrière, Wilhelm Röpke et Friedrich Hayek se sont transformés, sous le choc de la crise et de la guerre, en des entrepreneurs d’idéologie avides d’exercer une influence politique, par la construction d’un réseau à une échelle transatlantique, puis mondiale. Certes, le second est moins porté que le premier sur la propagande, se révèle moins direct et virulent dans ses modes d’intervention. Ces différences ne sont pas négligeables, mais elles ne sont pas fondamentales. À l’âge d’or des intellectuels, en plein cœur d’un xxe siècle saturé d’idéologie, les deux hommes ont incarné une sorte de contre-modèle à la figure de l’intellectuel progressiste. Canonisés comme les pères fondateurs de la grande renaissance néolibérale et néoconservatrice, ils jouent jusqu’à aujourd’hui le rôle de ciment intégrateur d’un discours antiétatiste soucieux de s’incarner dans une tradition et dans une pensée. Au-delà, la propension à l’essayisme est un trait marquant de l’intellectuel néolibéral, qu’il s’agisse de Louis Rougier, Walter Lippmann, Ludwig von Mises ou même Alfred Müllier-Armack.
12Mais, plus fondamentalement encore, Wilhelm Röpke doit son succès à sa capacité à incarner un message dans lequel s’est reconnue et se reconnaît encore une certaine opinion libérale-conservatrice. Sa pensée peut sembler caricaturale à certains égards, tant elle est saturée d’idéologie. Ses livres les plus connus sont en réalité des essais, pour une part « bricolés » à partir d’articles déjà publiés. Mais ils relèvent d’une sociologie culturaliste et idéaliste qui a profondément marqué les élites allemandes et occidentales de la première moitié du siècle. Le discours sur la crise culturelle, les interrogations face à la modernité, la peur de la massification peuvent apparaître réducteurs ou irrationnels. Ils n’en sont pas moins au cœur des réflexions de Karl Jaspers, Alfred Weber, Werner Sombart et de bien d’autres. Le succès de José Ortega y Gasset et de Jacob Burckhardt dans l’Allemagne ou les États-Unis de la guerre et de l’après-guerre est un indicateur de la considération alors accordée à la sociologie culturaliste et antimoderniste.
13À l’heure du chaos économique, des fascismes, de la guerre mondiale et de la guerre froide, la réflexion de Wilhelm Röpke constitue une sorte de négatif de la vision du monde des élites occidentales, de reflet du sens commun des élites bourgeoises, de condensé de leurs interrogations et de leurs angoisses, un véritable prêt-à-penser libéral-conservateur auquel le lecteur peut d’autant plus facilement s’identifier qu’il croit découvrir la formulation de ses propres pensées dans une formalisation accessible. Dans sa dimension plus proprement antiétatiste et néolibérale, elle est le discours dont les patrons engagés ont besoin pour penser le monde, dont les hommes politiques libéraux-conservateurs se nourrissent pour situer leur action dans un cadre, dont les journalistes et autres vulgarisateurs soucieux de chanter les louanges de la « liberté » font usage. La rhétorique röpkienne a constitué un master narrative à la fois puissant et aisé à condenser en des formules percutantes et des textes synthétiques, susceptibles d’être démultipliés à l’infini via les canaux les plus variés et dans les langues les plus diverses. À l’interface de l’université, de la science, de l’essayisme et du militantisme, Wilhelm Röpke a été un remarquable médiateur de la cause néolibérale. Après avoir connu une éclipse des années 1960 aux années 1980, son influence est de nouveau palpable. Du moins dans certains milieux. Car il ne faut pas exagérer le constat. La pensée de Wilhelm Röpke reste très marginale dans le milieu intellectuel français où elle est très mal connue. En Suisse ou en Allemagne, elle est clairement identifiée à un néolibéralisme affirmé. Mais sa redécouverte est le signe d’un climat favorable à sa diffusion. Gageons qu’elle va encore s’approfondir dans les années à venir, nous invitant à méditer sur la fascinante récurrence d’une vision du monde dont il est permis de douter qu’elle soit totalement compatible avec le modèle démocratique et social qui s’est imposé en Europe de l’Ouest depuis les années 1940.
Notes de bas de page
1 Helge Peukert, Das sozialökonomische Werk Wilhelm Röpkes, op. cit. p. 964 et 1298. Voir également Id. « Wilhelm Röpke als Pionier einer ökologischen Ökonomik », dans Heinz Rieter, Joachim Zweynert (dir.), Wort und Wirkung, op. cit., p. 123-163.
2 Patricia Commun, « Présentation », dans Wilhelm Röpke, Au-delà de l’offre et de la demande, Paris, Les Belles Lettres, 2009, p. 7-19, notamment p. 19.
3 Wilhelm Röpke, « Das Agrarproblem der Vereinigten Staaten. Die Grundlagen der amerikanischen Landwirtschaft », art. cité, p. 129.
4 Id., Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart, op. cit., p. 228-229.
5 Id., Jenseits von Angebot und Nachfrage, op. cit., p. 65.
6 Fritz K. Ringer, The Decline of the German Mandarins, op. cit ; Id., Die Gelehrten. Der Niedergang der deutschen Mandarine 1890-1933, Munich, Klett-Cotta, 1983 (édition raccourcie par rapport à la version originale). Pour une mise en perspective, James C. Albisetti, « The Decliné of the German Mandarins after Twenty-Five Years », History of Education Quarterly, 34, n° 4, 1994, p. 463-465.
7 Fritz K. Ringer, Die Gelehrten, op. cit., p. 11.
8 Wilhelm Röpke, Ist die deutsche Wirtschaftspolitik richtig ?, op. cit.
9 Friedrich Hayek, « The Intellectual and Socialism », art. cité.
10 Wilhelm Röpke a été docteur honoris causa des universités de New York (Columbia) en 1954, de Genève en 1960 et de Munich en 1964 (Technische Hochschule). Il a reçu en 1954 le prix Cremisini de Rome, il a été élu en 1959 membre correspondant étranger de l’Académie des sciences morales et politiques de l’Institut de France, il a reçu en 1960 la médaille Hugo-Grotius à Munich, en 1962 la médaille Willibald-Pirkheimer à Nuremberg. En 1964, il devient titulaire de la croix de grand officier de l’ordre du Mérite de la RFA.
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