Chapitre 14. Néolibéralisme ou néoconservatisme ? La modernité haïe de Wilhelm Röpke
p. 409-435
Texte intégral
De la force du paradigme antimoderne
1Le 26 août 1958, Wilhelm Röpke embarque à bord du Nieuw Amsterdam, un transatlantique qui le transporte à Hoboken, dans le New Jersey. C’est là le quatrième et, jure-t-il dans son journal, le dernier de ses séjours américains1. Il s’était déjà fait la même promesse, deux ans auparavant, après un voyage qui l’avait notamment conduit à Emory University, à Atlanta, où enseignait son ami Helmut Schoeck. Il avait alors évoqué le pays « le plus laid, le plus ennuyeux, le plus hostile à l’esprit, le plus grossier du monde », avant de s’interroger : « Pourquoi affirme-t-on toujours le contraire2 ? » Nous reviendrons dans le chapitre suivant sur ce rapport problématique à l’Amérique, retenons juste quelques impressions du voyage de septembre 1958. Wilhelm Röpke voit dans New York une « monstruosité si affreuse, extravagante et épouvantable » qu’il se réjouit d’y échapper pour cette fois. À vrai dire, outre-Atlantique, tout l’indispose. Les Américains seraient perdus dès qu’ils s’écartent du plan préétabli. Une impuissance à improviser et à s’adapter symbolisée par les « neuf ascenseurs contrôlés électroniquement » qui desservent l’immeuble de Princeton dans lequel se déroule le congrès de la Société du Mont-Pèlerin, le premier sur le sol américain. « L’Américain, un cerveau électronique ? », se demande Wilhelm Röpke, qui dit également sa déception après avoir déambulé dans la ville de l’« une des plus grandes universités du pays ». Les commerces seraient « indescriptibles dans leur désordre, leur entassement confus, leur saleté ». Il y a bien deux librairies, mais très inférieures à celles que l’on peut trouver à Buxtehude en Allemagne ou à Solothurn (Soleure) en Suisse.
2La culture et la mesure européennes face à l’inculture et au gigantisme américains : ces poncifs se nourrissent d’un profond malaise vis-à-vis de la civilisation moderne. Dès 1944, dans Civitas humana, Wilhelm Röpke a présenté le mode de vie américain, urbain et motorisé, comme la terrible menace planant sur l’Europe. Sa vision est prémonitoire : « Qui n’a pas vu ces épouvantables files d’automobiles progressant lentement les unes derrière les autres, dans lesquelles les New-Yorkais se dirigent vers la nature le dimanche, ne sait pas ce qui nous attend, lorsque le paysage de nos routes de campagne, aujourd’hui idyllique, laissera place, après la guerre, à l’utilisation de masse de l’automobile, l’idéal que les constructeurs automobiles semblent avoir en tête3. » Le séjour de septembre 1958 ravive donc une inquiétude profondément ancrée. Le retour vers l’Europe, à bord du Chistoforo Colombo, est promesse de soulagement : « Enfin sur l’océan, arraché au climat empoisonné de l’Amérique et à sa laideur. » Mais il n’apporte pas le réconfort escompté de la coupure au monde, dans l’ambiance élitiste d’un paquebot de luxe. En effet, « partout à bord », l’économiste découvre, « entre les mains des passagers américains, le livre (Lolita) d’un Russe décadent (Nabukof), un livre manifestement pornographique à la puanteur moderne ». Il observe sombrement que l’« auteur est fier de son amoralisme et plein de mépris pour le philistin qui pense qu’il doit y avoir au-dessus de l’art une norme plus élevée (ein höheres Direktionszentrum). L’art pour l’art ne vaut pas mieux que la science pour la science4 ». L’autonomisation de l’art et de la science des principes transcendants qui devraient les gouverner est réprouvée.
3Ces notes de voyage nous confrontent à un antimodernisme qui n’a rien d’anecdotique chez Wilhelm Röpke. La massification, la prolétarisation, la sécularisation ne sont pas des catégories secondaires, mais centrales de sa vision du monde. Elles structurent ses trois principaux ouvrages, Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart de 1942, Civitas humana de 1944, Jenseits von Angebot und Nachfrage de 1958. On pourrait défendre la thèse d’un Röpke plus sociologue qu’économiste. Son œuvre est autant, voire davantage une réflexion antimoderne empreinte de pessimisme culturel que la dénonciation de l’étatisme et du collectivisme ou la promotion de la libre concurrence. Fondamentalement, Wilhelm Röpke propose l’étiologie d’un monde malade. Certes, tout cela n’a rien de très original. On l’a vu, cette réflexion s’inscrit dans un climat de suspicion antimoderniste observable dans l’espace germanique et plus largement dans le monde occidental depuis les années 1930, voire le début du siècle5. À l’ère des guerres mondiales et des totalitarismes, elle est emblématique d’un malaise libéral-conservateur dans un monde ravagé par le « collectivisme » ou perçu comme tel. L’adéquation entre la pensée de l’économiste et un certain Zeitgeist explique son audience. Wilhelm Röpke est un marqueur, le sismographe d’un ébranlement. Il traduit une inquiétude dans des ouvrages ambitieux mais accessibles, directement consommables par les élites cultivées. Mais s’il n’a rien d’inédit, l’argumentaire antimoderne doit être soupesé dans l’importance qu’il revêt aux yeux de l’intelligentsia libérale-conservatrice. Sa virulence témoigne de la radicalité du néolibéralisme comme pensée critique.
4Dès la fin de l’ère weimarienne, Wilhelm Röpke dénonce le « soulèvement des masses » et la « civilisation de masses moderne6 ». En 1942, il définit la massification comme la « maladie dont souffre depuis plus d’un siècle et de façon de plus en plus aiguë la société des pays occidentaux », comme un « processus destructeur qui émiette et grumelle la structure sociale7 ». Quinze ans plus tard, alors que l’Europe de l’Ouest enregistre une prospérité inédite, ses effets sont plus délétères que jamais. Wilhelm Röpke fulmine contre les « super-intelligents » qui refusent de s’en préoccuper et ne la considèrent pas comme un « stade (Stufe) pathologique de l’évolution culturelle ». Même l’Allemagne de l’Ouest est touchée. Ceux qui ignorent le problème de la masse négligent une variable fondamentale dont dépend l’« avenir moral, spirituel, politique et économico-social du monde dans lequel nous sommes nés ». Plus grave encore, ils se retrouvent sur la même ligne que les éléments les plus radicaux : une proximité existerait entre une « certaine pensée occidentale et le communisme ». L’économiste en veut pour preuve le Lexikon A-Z in einem Band. Cet ouvrage est-allemand de 1955 ne connaît d’autre masse que la « masse des travailleurs dans leur ensemble » et voit dans José Ortega y Gasset un « philosophe extraordinairement réactionnaire et individualiste8 ».
5S’attaquer au penseur espagnol est sacrilège, revient à nier la réalité même de la massification. Wilhelm Röpke présente au contraire la sociologie de ce phénomène destructeur comme une entreprise foncièrement scientifique. En février 1939, face à l’économiste Allan G. B. Fischer, peu convaincu par son antimodernisme, il se défend d’être réactionnaire et souligne la rigueur, qui irait de soi, de concepts tels que « société de masse » ou « structure hiérarchique de la société9 ». Mais il n’est pas le seul à se profiler comme un expert de la massification sur un marché éditorial très encombré dès les années 1930. Il doit démontrer la plus-value de ses analyses. S’il reconnaît en 1942 un caractère pionnier aux réflexions de José Ortega y Gasset, il juge qu’elles méritent approfondissement et regrette que le penseur espagnol n’ait pas dénoncé la « massification dans l’art10 ». Wilhelm Röpke se réclame aussi d’autres « œuvres importantes » dues à Lucien Romier, Karl Jaspers, Walter Lippmann, Nicolas Berdiaev, Konrad Heiden, Johan Huizinga, Christopher Dawson, Charles-Ferdinand Ramuz ou Kurt Baschwitz11. L’enjeu est donc, affirme-t-il encore en 1958, d’apporter du neuf, non de souscrire à un discours réactionnaire qui dénigre tout ce qui se rapporte au peuple (Volk)12. L’économiste soutient en effet que la massification n’est pas circonscrite aux milieux prolétarisés, que ce « processus de dégénérescence » touche également les élites13. Il n’y a jamais eu de classe privilégiée qui n’ait moralement succombé du fait de ses privilèges, qui n’ait pas été corrompue par eux, note-t-il en décembre 1940. La bourgeoisie a partout failli parce qu’elle est une manifestation de la massification, précise-t-il sous le choc de l’effondrement français. En Italie et en Allemagne, elle n’a su que « mettre en selle le fascisme », en France, elle a « conspiré avec un fascisme étranger contre les intérêts nationaux14 ».
6Mais le plus souvent, dans le sombre tableau peint par Wilhelm Röpke, l’homme de la masse est d’abord un prolétaire. Si l’économiste les distingue, les concepts de massification et de prolétarisation se recoupent15. La prolétarisation est un « destin de masse qui, plus que toute autre chose, menace notre société dans son existence et condamne des millions de personnes à une existence où ils ne peuvent s’épanouir ni comme êtres humains ni comme citoyens ». C’est l’« action dévitalisante du mode de vie prolétarien, du travail dans la grande industrie16 ». Massification et prolétarisation n’ont pas atteint partout le même stade. Si la Suisse représente un cas bénin, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et les États-Unis sont plus touchés. Dans les pays gravement prolétarisés, une grande partie de la population appartient à la masse de salariés dépendants, non propriétaires et citadins, sous l’effet du déclin de la paysannerie et de l’artisanat, de la multiplication des grandes entreprises et de la concentration de la propriété17. L’urbanisation, l’industrialisation et la prolétarisation concourent à une ténébreuse alchimie. Privée de sa structuration verticale et horizontale, victime de dislocation, de décomposition et de dissolution, la société massifiée se réduit à un amas d’individus. Ces derniers ne sont plus que des « grains de sable » formant mécaniquement des « masses », celles des « grandes villes, du public, des centres industriels, des associations millionnaires, des partis de masse, des plébiscites de masse, sans véritable lien intérieur, sans enracinement profond de chacun dans son environnement social et dans son milieu, sans vraie communauté (Gemeinschaft) et sans direction par de vraies autorités, naturellement appelées à l’être et se tenant au-dessus des masses ». La massification détruit l’humus de la société, la transforme en un dust-bowl social18. L’homme de la masse est un « nouveau type d’homme », c’est l’« homme fragmentaire et désintégré19 ».
7Dans la grande ville, dont la mégalopole nord-américaine est l’archétype cauchemardesque, l’homme moderne mène une « existence grégaire urbanisée et artificielle », une vie de termite20. Coupé des forces élémentaires de la nature, arraché au lien communautaire, il s’enivre de la civilisation technique. L’« automobilisme » a atteint un stade où le risque devient réel, pour tout un chacun, d’enrichir les statistiques de l’insécurité routière. Mais, s’indigne l’économiste, les « fadaises » sur la technique qui ne serait pas mauvaise en soi continuent d’avoir cours tranquillement21. Or, l’automobile, cette « invention diabolique », est « devenue le cœur de notre culture22 ». Elle favorise même la massification des vacances. Ce n’est pas la démocratisation des congés qui pose problème, mais la standardisation des comportements, le nouveau rapport à l’interruption du travail induit par la civilisation des loisirs. Le téléski n’est que la transposition du travail à la chaîne aux sports d’hiver. Les « vacances modernes » reflètent les maux de la société industrielle et urbaine : travail et loisir ne forment plus une « unité harmonieuse » ; à l’« existence laborieuse non naturelle » correspond une « existence de loisir qui ne l’est guère plus23 ».
8Plongé dans la misère psychique, l’homme massifié est matraqué par la culture de masse que Wilhelm Röpke exècre tant, celle des magazines illustrés, de la radio et du cinéma. En décembre 1941, il est suffisamment indigné pour publier un article sur Fantasia, la dernière création de Walt Disney, qui a divisé la critique helvète24. L’expérience cinématographique vécue par l’économiste s’apparente à une « opération du ventre sans anesthésie ». La mise en animation des chefs-d’œuvre de la musique classique serait la « tentative infantile de croiser la Symphonie pastorale avec l’esprit des comic strips ». Elle fournit en tout cas au sociologue de la crise moderne l’occasion de disserter sur sa dimension culturelle. Au regard de la consommation intensive de radio et de films par la jeunesse américaine, nul doute que l’opium serait une dépendance moins dommageable25. Les cinémas ne sont rien d’autre que les « vespasiennes du besoin de divertissement moderne26 ». Cette phobie de la culture de masse ne passe pas avec le temps. À la fin des années 1950, Wilhelm Röpke semeut des « comic books incroyablement abominables » qui inondent le marché américain. En 1965, il critique l’attribution de l’Order of the British Empire aux « braillards mal peignés » que sont les Beatles27.
9Au-delà des loisirs de masse, la massification mine la culture des élites. La lecture, du moins celle de la grande littérature, décline du fait d’une alphabétisation aux retombées ambivalentes. Wilhelm Röpke invoque une « sorte de loi de Gresham » culturelle, la culture de masse chassant la haute culture. En Grande-Bretagne, après un demi-siècle d’école obligatoire, le lecteur moyen ne lirait plus qu’une presse de bas niveau. Au Portugal, avec son taux d’alphabétisation le plus faible d’Europe, le nombre de livres et de journaux sérieux lu par habitant est en revanche plus élevé28. Wilhelm Röpke prolonge cette analyse empruntée au conservateur américain Russell Kirk par la parabole du doctorant et du bouquiniste. Le premier, auteur d’une recherche sur le transport aérien, n’a jamais entendu parler du mythe d’Icare. Le second a été surpris par l’économiste au fond de son petit commerce, commentant l’Odyssée à sa fille29. Si l’on précise que le doctorant est américain30 et le bouquiniste grec, le message fait sens : la modernité scientifico-technicienne entraîne la disparition de la « tradition culturelle chrétienne et humaniste ». L’« image touchante » du père qui, « dans un recoin sombre de l’antique Byzance », transmet la « beauté impérissable d’Homère » comme un « héritage toujours vivant, vieux de trois millénaires », suggère a contrario la « crise de la culture actuelle », la décadence de l’Occident miné par le culte de la science et la culture de masse. Il n’est pas jusqu’à la langue allemande qui ne soit touchée, avec le « refoulement du patrimoine linguistique organique, d’origine rurale et régionale », le « remplacement de la langue suggestive par une langue abstraite et administrative », la « sensibilité linguistique de plus en plus grossière » et l’« indifférence effrayante aux règles de la langue maternelle et en même temps de la logique ». Suivant les lieux, le processus est plus ou moins avancé. Le style d’écriture helvétique, se ressourçant à un dialecte toujours vivant, aurait plus de « correction, de suggestivité, de force dans les images et de saveur paysanne » que l’allemand d’Allemagne31.
10Ce goût de l’authentique alimente un rejet foncier de l’art moderne. Les peintures de Klee, Chagall et Picasso sont le « miroir de notre temps dans toute sa dégénérescence, son déchirement intérieur et son désespoir », des « symptômes pathologiques » à ne pas confondre avec l’art32. La malfaisance de la crise moderne réside dans l’effacement de la « dimension humaine » et de la « ligne normale » comme critères d’appréciation des manifestations de la vie sociale, spirituelle et artistique. Ce brouillage des normes naturelles entraîne un malaise existentiel que l’art moderne, dans sa disharmonie, reflète pleinement. La « ligne normale » permet pourtant à une société de distinguer « ce qui est sain de ce qui est malade, ce qui préserve de ce qui détruit, ce qui relève du vrai travail de ce qui relève de la décadence ». Mais les « normes déviantes », ce qui est anormal (Abnormen), se substituent chaque jour plus aux normes saines. Il devient possible d’entendre des propositions du type : « Nous trouvons Sartre rafraîchissant et ensoleillé comme une matinée de printemps » ; « nous nous sentons très bien dans le clapier de notre super-immeuble au milieu de la grande ville millionnaire33 ». En 1958, Wilhelm Röpke vitupère contre les « néonéandertaliens qui donnent aujourd’hui le la », adulent une « sculpture nègre, un grimaçant faciès mexicain ou une idiotie de Klee ou de Picasso », mais se montrent insensibles à la beauté de l’Erechtéion, de Raphaël « et de tout ce qui fait l’Europe34 ». L’« esprit destructeur du modernisme » qui triomphe partout se manifeste particulièrement dans l’urbanisme et l’architecture. Le Corbusier est le porte-parole le plus radical du « destructionnisme révolutionnaire » avec son ambition de détruite le cœur de villes en remplaçant les cathédrales par des gratte-ciel35. L’économiste dénonce l’« architecture dodécaphonique ». Rien d’étonnant donc s’il accepte, en 1960, de préfacer la seconde édition de Der gegenstandslose Kunst : Ein Denkfehler (L’art sans objet : une faute de raisonnement), le plaidoyer antimoderniste du peintre Hans Münch36.
11Dans ses analyses, Wilhelm Röpke se réfère à l’historien de l’art Hans Sedlmayr (1896-1984). Membre du NSDAP dès 1932, professeur à l’université de Vienne de 1936 à 1945, ce catholique conservateur a été révoqué au lendemain de la guerre. Mais en 1951, il décroche une chaire à l’université de Munich. Ses diatribes contre l’art moderne ont rencontré un réel écho à la fin des années 1940. Son ouvrage le plus connu, Verlust der Mitte (La perte du centré), cristallise bien des inquiétudes37. La revue catholique conservatrice Neues Abendland prend fait et cause pour celui qui interprète l’art moderne comme la perte du sens de la mesure. Dans son autonomie prométhéenne, l’homme moderne entretient un rapport perturbé à la tradition humaniste et a perdu le contact avec Dieu38. Grâce à l’« analyse structurelle » (Strukturanalyse) Hans Sedlmayr décrypte l’art comme le reflet d’un air du temps moderniste et alimente la réflexion de Wilhelm Röpke sur la perte de la « ligne normale » et de la « dimension humaine ». De son côté, l’historien de l’art admire l’économiste genevois qui, avec l’écrivain suisse Max Picard, est l’un des rares intellectuels dont il se sent proche au milieu des années 1960. Les trois hommes communient dans la même condamnation de l’« occidentalisation du monde », assimilée à la « diffusion d’une pseudo-culture matérialiste », accusée de dissoudre dans la « civilisation » les « restes encore nobles des cultures non européennes39 ».
12Produit de la massification, la figure emblématique de la modernité est le « barbare civilisé », ce « sauvage spirituellement nu comme un ver, mais équipé de radio et de mitrailleuse, et peut-être demain d’un appareil à détruire les atomes, et par là même doublement et triplement effrayant », un « barbare familier des hormones, des complexes, des textes ronéotypés ou des théories popularisées de l’hérédité, mais qui n’a jamais ressenti la beauté d’Homère et l’humanité éternelle du livre de Job ». Après ce portrait dressé en 1944, Wilhelm Röpke dépeint un « avenir admirable », c’est-à-dire très noir, fait de « cinéma parlant à domicile, de trains rapides aérodynamiques, d’autoroutes, de réseau électrique mondial unifié (qui peut donc être déconnecté par un seul homme), d’avions volant à la vitesse du son, de l’agriculture en laboratoire, de l’urbanisation totale, de l’allongement de la vie à deux cents ans (qui nous permettront de jouir pleinement de ce paradis), du contrôle scientifique de la vie de lame et de la reproduction40 ».
Aux origines de la crise moderne
13Mais d’où vient la crise moderne ? D’un point de vue mécanique, la massification est une conséquence de la démographie, analyse l’économiste en 1938. Elle ne serait rien d’autre que la vengeance de Malthus, suivant des modalités qu’il n’avait su prévoir41. Dès 1930, Wilhelm Röpke a fait de la démographie un paramètre d’importance. Le capitalisme n’a pu réaliser pleinement la promesse de bien-être inhérente à sa capacité à produire de la richesse parce que cette dernière a dû être partagée entre un nombre croissant de personnes42. Ce n’est pas un hasard si la France et la Suède, à l’avant-garde du recul des naissances, garantissent un niveau élevé de bien-être à leurs habitants43. De l’autre côté de l’Atlantique, la prospérité des années 1920 repose sur la richesse en matières premières et plus encore sur la rareté du facteur travail. Les États-Unis ont atteint un optimum démographique. L’envolée de leur économie a coïncidé avec les restrictions à l’immigration44. Si le retournement démographique qui s’esquisse dans le monde développé va sans nul doute poser des problèmes, il facilitera donc la résolution de la crise moderne. Car l’« accroissement énorme du nombre des humains pendant le xixe siècle » a pris les proportions d’une « calamité naturelle45 ». Vingt ans plus tard, l’espoir déçu d’une démographie assagie a été remplacé par la vision cataclysmique d’une population mondiale doublant tous les cinquante ans. Wilhelm Röpke évoque des « océans humains déjà presque impossibles à se représenter » en Asie et s’indigne du peu de cas qui serait fait de ce delirium mundi pullulantis46.
14L’augmentation de la population n’est pas seule responsable. La technique ou du moins l’usage qu’on en fait, la concentration industrielle, l’interventionnisme étatique ont eux aussi contribué à faire de la prolétarisation un « destin de masse47 ». Mais ce faisceau de facteurs ne résument pas la genèse de la massification, également imputable à des facteurs d’ordre spirituel. Moins souvent évoquée par Wilhelm Röpke, la sécularisation n’en est pas moins un concept clé de l’imaginaire libéral-conservateur. L’économiste la définit comme l’« élimination du sens religieux, la dissolution de certaines normes, valeurs et croyances ultimes et transcendantes », comme un « “nihilisme” au sens de la destruction du concept de vérité, des valeurs absolues et de la signification immatérielle de la vie et du monde ». Il en résulte un « vacuum de croyances qui, par une nécessité relevant pour ainsi dire de la physique, doit être comblé par de nouvelles croyances48 ». C’est alors le temps des « pseudo-religions », des « religions sociales » qui sont autant d’« ersatz ». La souffrance anthropologique de l’homme sans Dieu explique l’attraction exercée par les « émotions de masse, les amusements de masse, les événements de masse », dont l’homme moderne, désespérément soucieux de combler le « vide spirituel de son âme », « jouit comme de narcotiques49 ».
15La sécularisation produit fatalement du désespoir, se traduisant sur le plan intellectuel et social par un « étourdissement dans la simple “action”, dans la “conscience sociale” ou dans rengagement” (Sartre). » Surtout, elle signifie la « totale émancipation de l’homme », devenu le nouveau Dieu, l’homme-Dieu50. Dans un monde où la transcendance a disparu, « toute espèce de philosophie ou d’art apparaît légitime51 ». C’est la porte ouverte à l’« hybris de la raison », au règne du « scientisme », ce mode de pensée quantitatif, mathématisé, calqué sur la science expérimentale, dont les plus radicaux des encyclopédistes, Cordorcet, l’École polytechnique, le comte de Saint-Simon et Auguste Comte ont été les premiers représentants, et qui fait l’objet d’un véritable culte à l’ère moderne. Largement français à l’origine, le courant scientiste s’est mêlé à des tendances d’autres pays, avant tout à l’hégélianisme, pour accoucher d’un « funeste mélange de cartésianisme, d’encyclopédie, d’École polytechnique, de prussianisme, de relativisme, de matérialisme, de marxisme, d’utilitarisme, de biologisme, d’évolutionnisme, un mélange détonant qui devait finalement dynamiter le monde ». Outre le scientisme matérialiste et technicien, Wilhelm Röpke incrimine un autre scientisme, de nature critique et analytique, qui prévaut dans les sciences de l’esprit. L’une et l’autre convergent dans la même catastrophe finale de l’« inhumanisme » et du nihilisme52 dont le « barbare civilisé » est le symbole. Dans son aboutissement, le scientisme est régression éthique, voire perversion criminelle. Wilhelm Röpke identifie une « ligne assez directe de Darwin à Auschwitz ». Les « monstruosités de notre temps » sont particulièrement atroces parce qu’elles n’ont pas été le fait d’« Assyriens », mais d’« hommes qui ont poussé jusqu’à son terme la logique inhérente à un certain sang-froid scientiste ». Dans le monde moderne où la science est l’objet d’un « culte pseudo-religieux », l’invention de la bombe atomique est devenue possible, alors qu’en son temps Léonard de Vinci n’avait pas voulu dévoiler certaines inventions qu’il jugeait terriblement destructrices53.
16Au total, différentes causalités s’entremêlent dans une vision où l’économique, le social, le culturel et le spirituel sont étroitement liés54. Si Wilhelm Röpke récuse un quelconque primat du culturel ou de l’économique55, les facteurs spirituels et idéologiques apparaissent déterminants. Dès 1942, les « manifestations de dégénérescence dans le domaine spirituel et moral » sont convoquées pour rendre compte de la crise moderne là où les ravages de la massification ne sont pas jugés très marqués56. En 1958, l’économiste affirme que le « siège le plus profond de la maladie de notre culture réside dans la crise religieuse et spirituelle ». Le monde est sorti de ses gonds parce que l’homme, qui est d’abord un homo religiosus, tente depuis un siècle de s’en sortir sans Dieu57. Wilhelm Röpke souscrit à une lecture idéaliste de l’histoire qui, à ses yeux, s’accomplit toujours en deux phases. D’abord celle de l’« incubation spirituelle et invisible » des nouvelles idées et des nouvelles croyances, puis celle de leur « réalisation matérielle et visible ». Le xixe siècle est à interpréter « pour l’essentiel comme l’éclosion de la semence du xviiie siècle ». Au milieu du xxe siècle, l’humanité se trouve dans la « situation malheureuse de devoir récolter ce que les esprits dominants ont commencé à semer cent ans auparavant58 ». Présentée dans Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart, cette théorie de l’« interférence historique » fait de chaque siècle une séquence de matérialisation d’une incubation remontant au siècle précédent et une phase d’incubation préparant la physionomie du siècle suivant.
17Ainsi, la crise moderne s’inscrit dans une temporalité, celle de l’industrialisation, du rationalisme prométhéen et du rejet des valeurs transcendantes. Si elle remonte à la Renaissance, l’évolution s’est accélérée aux xixe et xxe siècles59. Ce n’est certes pas la première crise que l’humanité ait dû affronter. L’effondrement de l’Empire romain a été un ébranlement de premier ordre. À certains égards, l’histoire est cyclique. Mais la crise moderne présente un caractère unique, menace d’emporter la culture occidentale. La sociologie röpkienne revêt indéniablement un caractère historiciste. À l’instar de l’École historique, elle accorde une attention extrême au cadre extra-économique, à la culture, à la religion, à l’État. De même, le programme de redressement qu’elle induit ne se limite pas à l’économie, comprend d’importantes préconisations politiques, culturelles et spirituelles60. Il se veut réponse adéquate à une crise historiquement située. Recourant à une catégorie fréquemment usitée par l’historicisme tardif de l’entre-deux-guerres, l’économiste voit dans l’économie sociale de marché un « style » distinct de celui du libéralisme historique61. C’est là une analyse développée plus amplement par Alfred Müller-Armack. Auteur en 1940 d’une généalogie des styles économiques, le père de la notion d’économie sociale de marché a été profondément marqué par le mode de pensée génético-historique de l’historicisme62.
18En dernière analyse, toute la réflexion röpkienne est conditionnée par le diagnostic de la crise moderne. Les grandes passions politiques des xixe et xxe siècles traduisent un mal-être. Le nationalisme, la guerre, la haine de classe ou de race sont les drogues de l’« homme de la masse qui souffre du manque d’intégration et ne trouve pas de sens à son existence63 ». Le welfare State est la prothèse d’une société ravagée par la prolétarisation et la massification64. La « société de masse et la technicisation à pas de géant de notre monde » sont les « véritables causes du collectivisme et du totalitarisme qui menacent la liberté et la personnalité65 ». « Formes de croyance sécularisée », les idéologies progressistes sont extraordinairement difficiles à combattre avec les armes de la raison66. Socialisme et communisme sont des retombées de la « sécularisation » et de la « dissolution de l’esprit », des pseudo-religions qui « portent en elles la négation totale de toutes les forces transcendantes », « les remplacent par la déification de la société qui devient ainsi la véritable idole des masses67 ». Dans cette perspective, l’Est et l’Ouest se distinguent moins par une différence de nature que de degré. L’URSS a porté à son point extrême et insupportable « ce mépris de l’individu qui va de pair avec notre civilisation de masse technique et collectiviste ». La guerre froide fait perdre de vue que, partout en Occident sont à l’œuvre les tendances qui, en Russie, ont déjà atteint leur aboutissement monstrueux et inhumain68.
19Le combat de Wilhelm Röpke contre le « collectivisme » perd donc son intelligibilité si l’on oublie qu’il découle d’une vision du monde antimoderniste dont on peut toutefois se demander si elle ne fait pas de l’économiste genevois une figure atypique dans le paysage néolibéral. Wilhelm Röpke et Friedrich Hayek ne sont ainsi pas totalement sur la même longueur d’onde lorsqu’ils font le bilan du capitalisme historique, celui qui, au xixe siècle, a changé le visage de l’Angleterre puis du monde. En 1951, lors du congrès de Beauvallon, la session « Le traitement du capitalisme par les historiens », présidée par John Jewkes, a récusé les accusations portées contre le capitalisme. Fait unique dans l’histoire de la société, ces discussions ont été publiées. De Capitalism and the Historians, qui paraît en 1954 sous la direction de Friedrich Hayek, Wilhelm Röpke fait pourtant un compte rendu ambivalent69. Certes, il souscrit à une partie de l’analyse. Karl Marx et Friedrich Engels se sont fondés sur des sources contestables ; les conditions de vie des ouvriers et des enfants ont été dépeintes sous un jour exagérément pessimiste ; la vision des débuts du capitalisme comme période particulièrement sombre n’est qu’un mythe. Mais l’économiste met également en garde contre un retour de balancier trop marqué. Ce ne sont pas les contemporains « les plus mauvais et les plus stupides » qui ont vécu l’avènement du « capitalisme » comme une « catastrophe ». Si les premiers ouvriers ont mangé plus de viande et bu plus de bière qu’on ne l’a dit, ils n’en ont pas moins été des « prolétaires au sens le plus large et le moins réjouissant du terme », « apparus en masse sur la scène de l’histoire à cette époque pour la première fois, au même moment que leur pendant, les “capitalistes” ». Bien des manifestations de la crise culturelle datent de ce moment « et il est difficile ici de transformer un moins en un plus ». Wilhelm Röpke évoque les « effets dissolvants et prolétarisants du système de la fabrique sur les communautés traditionnelles et l’ensemble du système social de notre époque ». La classe paysanne traditionnelle a été anéantie, la constitution d’un réservoir de prolétaires s’en est trouvée favorisée. De ces phénomènes, il regrette qu’il ne soit fait que très secondairement état dans Capitalism and the Historians.
20Dans ses grands essais sociologiques, Wilhelm Röpke nuance il est vrai sa critique du capitalisme par la distinction qu’il établit entre le « capitalisme », phénomène historiquement situé, et le principe de l’économie de marché, jugé fondamentalement positif. L’usage des guillemets invite à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Mais la dénonciation du capitalisme historique n’est pas qu’un rideau de fumée. Elle est en profonde cohérence avec sa conception du néolibéralisme comme entreprise de refondation globale, économique, mais aussi socioculturelle. Reste que Wilhelm Röpke et Friedrich Hayek se retrouvent sur bien des points. Le procès du scientisme auquel se livre le premier dans Civitas humana s’inspire de l’article « The Counter-Revolution of Science », dans lequel le second analyse en 1941 le développement du rationalisme et du positivisme en France depuis la fin du xixe siècle, s’en prenant aux encyclopédistes, à l’École polytechnique, au comte de Saint-Simon et à Auguste Comte70.
21L’originalité de Wilhelm Röpke ne résiderait-elle pas plutôt dans le fait qu’il propose une pensée globale, au-delà de l’économie ? Rien n’est moins évident puisque, à partir des années 1940, Friedrich Hayek délaisse lui aussi la théorie économique pour l’histoire des idées et la philosophie politique. Les deux intellectuels ont un parcours très similaire. Si l’on restreint l’analyse au néolibéralisme allemand, Wilhelm Röpke apparaît moins original encore. Il s’inscrit dans la tradition de la Kultursoziologie weimarienne. Dans l’immédiat après-guerre, Alfred Müller-Armack fustige lui aussi la massification et la sécularisation71. Dès 1938, lors du colloque Walter Lippmann, Alexander Rüstow a tenu avec Wilhelm Röpke des considérations empruntant à la problématique de la crise moderne. Ces deux hommes sont souvent présentés comme formant la variante sociologique de l’École de Fribourg. Très proche de l’économiste genevois, sur lequel il a exercé une influence considérable bien que difficile à mesurer, Alexander Rüstow a publié de 1950 à 1957 une somme magistrale, mûrie deux décennies durant, Die Ortsbestimmung der Gegenwart (l’identification du temps présent). Il s’agit d’une réflexion sur la civilisation européenne et occidentale, des origines préhistoriques à la modernité72.
22Alexander Rüstow soumet de multiples lectures empruntant à la philosophie, la sociologie, l’histoire, l’ethnologie et l’économie à une grille interprétative puissamment structurante, la théorie du recouvrement (Überlagerung), dont il est considéré comme l’ultime représentant après les sociologues Ludwig Gumplowitz (1838-1909) et Franz Oppenheimer (1864- 1942). Marqué par l’ethnologie autrichienne de l’École viennoise, Alexander Rüstow analyse l’avènement des civilisations comme l’imposition de la domination d’un peuple sur un autre. Les grandes civilisations présupposent en effet un degré élevé de division du travail qui n’a pu voir le jour qu’à l’échelle de sociétés relativement vastes, au sein desquelles les groupes tribaux sédentaires ont été forcés de cohabiter sous l’autorité de conquérants venus de l’extérieur. Jusqu’à notre ère, quatre grandes « vagues de recouvrement » ont marqué le cours de l’histoire. La quatrième, dont les effets se font sentir jusqu’à nos jours, a débuté avec les migrations indo-européennes deux mille ans avant notre ère. L’histoire proprement dite ne débute qu’alors, lorsque les nomades victorieux soumettent les peuples qu’ils conquièrent à des tributs et se pérennisent en une élite se démarquant de la population autochtone. Il en a résulté des sociétés hiérarchisées faites d’une couche dominante et d’une couche dominée. Alexander Rüstow les qualifient de « féodales » ou de « médiévales » au sens le plus large du terme. L’État est la forme institutionnelle qui a permis au recouvrement de s’ancrer dans la durée. Le colonialisme, l’impérialisme, la concentration du pouvoir et de la richesse entre les mains d’une minorité ou encore les idéologies raciales sont des traits du « féodalisme de recouvrement », tandis que l’aspiration à l’égalité, le passage de l’aristocratie à la ploutocratie, de l’économie de nature à l’économie de marché ou la rationalisation seraient au contraire des « forces transféodales » (transfeudale Triebskräfte) tendant à effacer l’arbitraire de la configuration étatico-sociale née du recouvrement.
23L’analyse va plus loin encore. Alexander Rüstow considère également comme des recouvrements les situations sans interférences extérieures, mais se caractérisant par un recours à la violence ou une atteinte aux libertés. La lutte des classes rassemble les vaincus d’hier qui aspirent à une inversion de la domination, à un « recouvrement interne » (Binnenüberlagerung) ou un autorecouvrement (Selbstüberlagerung), par opposition au recouvrement externe originel. Les prises du pouvoir bolchevique et nazie ont été des recouvrements internes. Si les fascismes ont disparu, le monde contemporain fait face au « totalitarisme fortement universaliste du bolchevisme », à la menace d’un nouveau recouvrement « d’une ampleur et d’une intensité sans égal73 ». En dernière analyse, l’histoire est un affrontement titanesque entre deux groupes de principes irrémédiablement antagonistes, la liberté contre la domination, l’humanité contre la barbarie, la paix contre la violence. Dans le tome 3 de son Ortsbestimmung der Gegenwart, Alexander Rüstow évoque l’ère contemporaine, qui souffrirait d’une contradiction destructrice entre la raison et le sentiment. L’hypertrophie de la raison a entraîné celle du sentiment. Le progrès technique, la domination de la nature, la technocratie et l’économie planifiée, la dégénérescence capitaliste de l’économie, la décomposition pluraliste de l’État résultent des tendances rationalistes de la modernité. Mais elles ont suscité des contre-tendances irrationalistes, la réaction conservatrice, le nationalisme, l’enthousiasme belliciste, le communisme, le socialisme démocratique, le fascisme et le national-socialisme. De ce double processus pathologique a résulté la dissolution des liens traditionnels et la perte des repères. L’industrialisation, l’urbanisation, la croissance démographique, la déclin des Églises ont entraîné la sous-intégration dans les sociétés capitalistes. La masse, en manque d’intégration, succombe alors aux religions de substitution. Les régimes socialistes provoquent au contraire la surintégration, c’est-à-dire que l’intégration prescrite et contrôlée par l’État se substitue aux structurations communautaires traditionnelles. Si l’Allemagne a d’abord souffert de sous-intégration sous Weimar, elle a ensuite subi la surintégration du nazisme.
24Accompagnée de considérations violemment hostiles à l’art moderne, empreinte d’une rhétorique apocalyptique qui fait du bolchevisme la tyrannis universalis, la « force du mal qui siège déjà sur le trône du monde », la sociologie rüstowienne recoupe la sociologie röpkienne74. Au-delà, la vision antimoderne structure l’ordolibéralisme dans son ensemble, même si tous les penseurs qui s’en réclament ne proposent pas des sociologies aussi ambitieuses. Walter Eucken a évoqué la massification dans son article de 1932 sur les mutations structurelles du capitalisme75. La réflexion menée sous le nazisme par l’École de Fribourg ou dans les milieux de la Résistance conservatrice est imprégnée de la phobie des masses et de l’angoisse face à la sécularisation76. Dans la premier numéro de la revue ORDO, qui paraît en 1948, Edith Eucken-Erdsieck mobilise les catégories du « démon » et du « nihilisme ». L’« homme moderne » veut échapper à sa condition. Mais les méthodes auxquelles il recourt aggravent le chaos au lieu de le réduire. La « force de séduction des pseudovaleurs » a conduit à la massification. Ce concept décidément omniprésent figure également dans les considérations plus strictement économiques que son mari développe dans le même numéro77. Au-delà des ordolibéraux, l’antimodernisme irrigue le discours libéral-conservateur allemand et occidental. La sociologie röpkienne n’est pas une anomalie ou un anachronisme, mais la formulation d’un sentiment largement répandu. La dénonciation des masses et de la sécularisation ancre le néolibéralisme dans l’horizon du conservatisme. Les références de Wilhelm Röpke montrent sa proximité avec une idéologie dont il n’hésite pas à saluer les mérites, voire à se réclamer.
La mue conservatrice de Wilhelm Röpke
25Le jeune libéral de gauche qui, dans les années 1920, s’était résolument opposé au nationalisme et à l’antirépublicanisme, mue en un conservateur à partir des années 1940. Certes, Wilhelm Röpke n’a jamais renié son appréciation d’emblée négative du DNVP ou de la révolution conservatrice. Aucune inclinaison chez lui pour Ernst Jünger ou Oswald Spengler, aucune compréhension pour l’alliance avec le nazisme. Tout conservatisme se réclamant d’un nationalisme exacerbé suscite sa réprobation. Si l’économiste correspond en 1963 avec le général Challe, emprisonné à la prison de la Santé et grand admirateur de sa pensée, s’il souhaite que le général de Gaulle soit clément à son égard, il n’a jamais approuvé le jusqu’au-boutisme des militaires pro-Algérie française. En mai 1958, la « dimension de droite dans la rébellion algéroise » lui semble aussi éloignée du « vrai conservatisme » que ne l’était le conservatisme d’Alfred Hugenberg ou d’Elard von Oldenburg-Januschau78. Mais Wilhelm Röpke a évolué par rapport à l’avant-guerre. L’ancien membre du DDP ne se retrouve pas dans le FDP. Sa sympathie et son soutien, constant sinon forcément enthousiaste, vont à la CDU, à Konrad Adenauer et à Ludwig Erhard. Au-delà, l’économiste se reconnaît dans des figures et des revues très éloignées d’une quelconque forme de progressisme. Il est ainsi très proche de Franz Albert Kramer, le fondateur très conservateur du Rheinischer Merkur79. Après sa disparition en 1950, il poursuit une collaboration étroite avec la revue catholique conservatrice. Il ressent une insatisfaction croissante vis-à-vis de la CDU. Lorsque cette dernière conquiert en 1957 une impressionnante majorité absolue, il manifeste un enthousiasme modéré, qui contraste avec ses éloges appuyés des victoires précédentes80.
26Il se réjouit surtout pour des considérations de politique extérieure. Sinon, « la CDU est loin d’être le champion du libéralisme de M. Erhard, la majorité de ce parti consistant peut-être de socialistes ou de socialisants catholiques et de fonctionnaires de syndicats ». Voir en elle un mouvement dominé par des tendances dirigistes et favorables à l’État-providence serait il est vrai exagéré ; Ludwig Erhard aurait la situation bien en main, nuance-t-il quelques jours plus tard. Mais en 1957, l’économiste a regretté le faible score du Deutsche Partei (parti allemand)81. Fondée au milieu de 1947, cette petite formation sise à la droite de la CDU est la continuation du Niedersächsiche Landespartei apparu en 1945, lui-même résurgence du Parti allemand-hanovrien, le petit parti conservateur protestant né après l’annexion du Hanovre par la Prusse. En 1947, le Hanovrien Röpke considère avec sympathie le Niedersächsiche Landespartei, à ses yeux le seul parti fédéraliste dans le paysage politique allemand renaissant. Son leader, Heinrich Hellwege, friand d’argumentaires antibismarckiens, lui a d’ailleurs demandé un exemplaire de Die deutsche Frage82. À la fin des années 1940, le DP gomme toutefois son particularisme hanovrien, affiche une lignée très marquée à droite. Un rassemblement dans un bloc de droite avec le très extrémiste DRP est envisagé en 1949. En 1952, la rupture de l’alliance avec la CDU est même à l’ordre du jour. Mais le DP finit par renoncer à toute dérive extrémiste. Son existence reste subordonnée à l’alliance avec la CDU, qui lui garantit d’entrer au Bundestag en dépit de résultats inférieurs à la barre des 5 %. Mais le grand frère démocrate-chrétien siphonne progressivement l’électorat de la DP, comme celui des autres partis qui ont tenté de s’affirmer sur sa droite. En juin 1960, la fraction parlementaire du DP se disloque. Les poids lourds du mouvement, Hans-Joachim von Merkatz, Hans-Christoph Seebohm et Margot Kalinke, rejoignent la CDU, Heinrich Hellwege est placé devant le fait accompli83.
27Le DP est le marqueur d’une certaine opinion conservatrice qui, dans la première décennie de la RFA, ne se reconnaît pas dans la CDU. Soit par nostalgie nationale-conservatrice, soit par sympathie antimoderniste et fédéraliste, les deux sensibilités cohabitant en son sein. Wilhelm Röpke est séduit par la seconde. Fin 1956, il écrit à Margot Kalinke, qu’il apprécie et dont il saluera peu après le combat au Bundestag contre la réforme des retraites, pour s’enquérir de la « petite philosophie du conservatisme » du DP, faisant sans doute référence aux Zwanzig Thesen einer freiheitlichen konservativen Politik (Vingt thèses pour une politique conservatrice libre) présentées à Bielefeld en 195584. Comme bien d’autres, ce texte porte la marque de Hans-Joachim von Merkatz, le principal théoricien du parti85. Début 1957, Wilhelm Röpke écrit très chaleureusement à ce Poméranien, juriste de formation, installé en Basse-Saxe après la guerre, pour le remercier de lui avoir envoyé les écrits sur le conservatisme qu’il souhaitait connaître. Il dit « suivre avec un intérêt brûlant et une vive sympathie ses efforts très fructueux pour libérer les principes inestimables du conservatisme des décombres et de la boue des malentendus et des calomnies86 ». En affirmant que « chaque époque, chaque génération ressent le besoin d’une redéfinition de ce qu’est être conservateur, penser conservateur, agir en conservateur », Hans-Joachim von Merkatz rencontre l’aspiration à la refondation idéologique qui habite Wilhelm Röpke depuis des lustres87.
28Dans ses écrits, Hans-Joachim von Merkatz dénonce la sécularisation survenue depuis la fin du Moyen Âge. L’« homme médiéval » inséré dans un monde commandé par la foi a cédé la place au « nouvel homme » de la Renaissance et de l’Aufklärung. Ce fut alors la consécration du rationalisme calculateur, planificateur, décomposant, l’avènement de la civilisation et de la technique, le triomphe des idéologies88. Avec l’« affaiblissement des liens religieux », avec la « crise spirituelle et morale », le « mariage et la famille, le sens de ce qui est commun, l’éthique du travail » ont été « plongés dans une crise et menacés de dissolution ». Le penseur conservateur incrimine la « soi-disant démocratie de masse », vectrice d’une « curieuse dépolitisation des masses » se traduisant par la disparition du jugement individuel et pondéré au profit d’une « façade de l’opinion » normée et conditionnée par la propagande89. Dans l’évolution funeste qui a conduit de l’ordre médiéval chrétien au chaos de la modernité, il s’en prend à la Révolution française, qui a « sécularisé », d’une « manière extrême », l’« idée anglo-saxonne de la liberté et de la souveraineté populaire ». La liberté d’essence libérale est opposée à l’égalité d’essence jacobine90.
29Sans conteste, Wilhelm Röpke adhère au topos conservateur de la Révolution comme matrice de tous les maux. Pourtant si prometteur, le xviiie siècle « s’est achevé en 1789 avec une tragédie, qui marque le début d’une crise mondiale se prolongeant jusqu’à aujourd’hui ». S’il se refuse à cautionner l’ordre ancien, son arbitraire et son absolutisme, l’économiste voit dans la Révolution française une « catastrophe gigantesque », la « première amorce de ce processus de décomposition »« dont l’aboutissement a été la civilisation de masse, le nihilisme et le collectivisme ». L’analyse repose sur une anthropologie sociale et politique foncièrement conservatrice. « Toute révolution véritable est un authentique malheur », une « crise catastrophique de la société », pouvant parfois aller jusqu’à la « paralysie mortelle ». Elle signifie dans tous les cas « anarchie, dissolution de l’ordre, déchaînement inné des passions et des instincts ». La critique de la Révolution française induit un procès des idéologies émancipatrices, auquel n’échappe pas le libéralisme. Tant le libéralisme économique que le libéralisme politique auraient succombé aux mêmes errements91.
30Sans nier que l’étiquette libérale renvoie à des réalités différentes suivant les pays, Wilhelm Röpke propose deux définitions du libéralisme. La première le considère dans ses attendus philosophiques les plus généraux, le présente comme une idée générale et atemporelle. La seconde désigne le « mouvement spirituel, politique et social du dernier siècle92 ». Dans le premier cas, « nous sommes tous des libéraux, affirme l’économiste, dans la mesure où nous défendons les valeurs et les institutions qui nous semblent irremplaçables contre ces forces destructrices que nous pouvons désigner comme le collectivisme, le totalitarisme ou le national-socialisme ». Le libéralisme est l’« essence même de notre civilisation occidentale », héritage de l’Antiquité, du christianisme également, dont il n’est pas le « reniement », mais le « fils spirituel légitime ». Dans le second cas, en revanche, il n’est plus que perversion de l’idéal originel, que « pousse sauvage » sur le tronc d’une idée millénaire. Dans ses manifestations récentes, il a montré une « dangereuse ambivalence », ayant toujours porté en lui une force qui menaçait de l’emporter au-delà de lui-même. Wilhelm Röpke incrimine la « pensée de la libération de l’homme par lui-même, par l’appel à la raison », synonyme de « rejet des contraintes, d’émancipation de l’homme et de l’établissement de son autonomie ». Encore maîtrisée par le droit naturel chrétien, cette dynamique a pris ensuite toujours plus d’importance. Le libéralisme a tendu soit vers le conservatisme, soit vers l’anarchie. Mais, à l’ère moderne, toutes les limites ont été dépassées. De libératrice, la fonction du libéralisme est devenue dissolvante93.
31Le libéral n’est plus alors qu’un « rationaliste, qui ne respecte plus aucune règle objective, qui remet tout en question au nom de n’importe quelle pensée, qui détruit tout ce qui est constitué [...] qui ne sait plus que l’homme est inséré dans l’histoire et la nature ». Ce libéralisme dévoyé, qui a succombé à la « logique des mathématiques et des sciences de la nature » et n’a plus le « sens de la raison historique et du caractère absolument non géométrique de la société », devient la « mère de la pensée révolutionnaire, qui conduit à la croyance présomptueuse que l’homme peut “faire” l’homme et la société comme il fabrique une machine ou une bombe atomique94 ». « Authentique enfant du rationalisme », le libéralisme économique a « superbement ignoré les données vitales et anthropologiques qui fixent des limites au développement de l’industrialisme capitaliste, si l’on ne veut pas imposer aux hommes une forme d’existence contre laquelle ils finiront pas se rebeller car elle va à l’encontre de leur nature ». Un certain libéralisme n’a pas su analyser le mode d’existence industriel comme un « problème vital, c’est-à-dire extra-économique et immatériel95 ». Ce rationalisme dénaturant le « rapport authentique de l’homme à la société », méconnaissant les « conditions subtiles du bonheur humain, qui découle de notre rapport à la nature, au travail, aux vraies communautés », accouchant d’une « pensée urbanistique » impuissante à « reconnaître la forme de l’ordre naturel des choses », Wilhelm Röpke le baptise individualisme et renvoie à la conférence « Individualism : True and False » de Friedrich Hayek à Dublin en 194596. Ayant refusé de voir que la société est un tout qui ne se réduit pas à la somme de ses parties, le « libéralisme individualiste » a fait le lit de la décomposition moderne, a mué en un collectivisme qui, au nom de la raison et de l’individu, a perverti les idéaux originaux et authentiques du libéralisme97.
32Ce bilan critique du libéralisme plonge ses racines dans les débats allemands du premier tiers du xxe siècle. La réflexion sur la question sociale fut la marque de fabrique du socialisme de la chaire. L’ambivalence de la modernité accapare toute une pensée philosophique et sociologique, de Karl Jaspers à Oswald Spengler. La méfiance à l’encontre de la « civilisation » et de la « technique » fait partie intégrante de l’habitus universitaire allemand98. Mais il faut également prendre la mesure des effets acculturants de l’émigration. L’évolution de Wilhelm Röpke vers un certain conservatisme coïncide avec l’avènement de l’espace transnational du néolibéralisme naissant, intervient dans un contexte global marqué par l’avènement du fascisme et du communisme, le déchaînement de la guerre totale et la tension de la guerre froide. Dans cette configuration favorable à une redéfinition des fondements du libéralisme, les intellectuels émigrés, en particulier ceux issus du monde germanique, jouent, on l’a vu, un rôle moteur. Wilhelm Röpke plaide dès la fin des années 1930 la pertinence d’un ressourcement conservateur du libéralisme. En février 1937, il évoque ainsi auprès de Lionel Robbins la « propension dangereuse de nous, les gens “progressistes”, à ignorer les imponderabilia, l’élément vital ou humain ou tout ce qui peut désigner ces choses insaisissables. C’est sur ces questions que nous avons encore beaucoup à apprendre du conservatisme ». Et de préciser qu’une « éventuelle renaissance du libéralisme dans le monde doit prendre cela en considération99 ». Die Gesellschatskrisis der Gegenwart relève d’un « conservatisme libéral », juge l’économiste en 1944100.
33Au lendemain du conflit, en pleine guerre froide, son conservatisme s’affirme. « Il m’est toujours plus évident que la grande ligne de partage séparant les forces diaboliques du totalitarisme technocratico-positiviste de celles préservant la culture se situe beaucoup plus à droite que ne l’imaginent les progressistes naïfs de toutes tendances », écrit-il dans son journal sous un chapeau intitulé « Devenir plus conservateur ». Encore faut-il distinguer la bonne de la mauvaise droite101. En Allemagne, il faut en finir avec l’assimilation entre « non-socialisme » et « conservatisme à la Hugenberg ». Il faut libérer les « non-socialistes », autrement dit la bourgeoisie (Bürgertum), de l’hypothèque que représente la tradition nationale-libérale prussienne. Tout le mérite du Rheinischer Merkur serait de favoriser l’éclosion de ce « nouveau conservatisme102 ». En 1950, Wilhelm Röpke observe que sa critique de la société et de la culture l’éloigne du libéralisme traditionnel et le rapproche de « courants conservateurs et religieux qui, sur le plan philosophique et politique, se sentent tout sauf “libéraux”103 ». En 1958, il se dit plus conservateur que libéral sur le plan de la philosophie sociale, le plus important à ses yeux104.
34Wilhelm Röpke puise ses références conservatrices à de multiples sources. Dans l’Allemagne des années 1920, un libéral n’avait guère d’autre choix que de pencher à gauche, explique-t-il en 1962. C’est en Suisse qu’il aurait « appris que l’on peut, même que l’on doit être conservateur105 ». Mais sa réflexion présente un éclectisme transcendant les frontières. Au-delà de Jacob Burckhardt et José Ortega y Gasset, elle s’appuie sur des penseurs de nombreux pays. Dans ce panthéon, les Allemands sont assez peu nombreux. Les ténors de la révolution conservatrice ne sont pas évoqués, si ce n’est de façon critique. Wilhelm Riehl est la seule grande référence antimoderne empruntée à l’Allemagne d’avant 1945. Le peu de cas fait de la pensée conservatrice ouest-allemande, pourtant très active, surprend. Il y a quelques renvois à Winfried Martini ou Hans Sedlmayr, mais la réflexion conservatrice de l’immédiat après-guerre sur la « catastrophe allemande » est peu mentionnée. Il n’y a rien, ou peu de chose, sur les Freyer, Schelsky, Zehrer, Fried et autres figures du conservatisme posthitlérien.
35Seul le premier est évoqué pour sa Théorie des Gegenwärtigen Zeitalters de 1955106. Wilhelm Röpke n’a sans doute encore qu’une sympathie limitée pour les anciens du groupe néoconservateur Die Tat, notamment pour Ferdinand Fried, avec lesquels il a croisé le fer au début des années 1930. Mais ces hommes se revendiquent désormais d’un conservatisme modéré, peu éloigné de ses propres positions. On les retrouve actifs dans les colonnes de Die Welt107. Wilhelm Röpke ne renvoie pas plus au conservatisme conservateur catholique, incarné par la revue Neues Abendland, très mobilisé dans la défense de l’« Occident » et de ses « valeurs » face à la « menace » matérialiste et bolchevique. Il ne semble pas avoir de relation suivie avec l’Académie occidentale, le groupe de réflexion chrétien conservateur fondé en 1952 et présidé par Friedrich Freiherr von der Heydte, ni avec les académies évangéliques qui fleurissent après la guerre. Via les réseaux anticommunistes, par ses lectures et ses connaissances, le Rheinischer Merkur, Hans-Joachim von Merkatz, Otto von Habsburg, Robert Ingrim, Erik von Kuehnelt-Leddihn, ces milieux ne sont pourtant pas étrangers à l’économiste, qui se sent proche de leurs idées, pensant par exemple le plus grand bien des académies évangéliques108. Mais l’émigré Röpke se nourrit à bien d’autres sources que les allemandes.
36Les références francophones sont nombreuses. Certes, l’économiste se montre sévère pour le « groupe réactionnaire autour de Charles Maurras et du défunt Léon Daudet ». Mais d’autres figures non moins controversées font l’objet d’appréciations plus neutres, voire franchement positives. Les Mythes socialistes de Thierry Maulnier sont évoqués109. Dans l’index de Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart, Henri Massis est référencé à sept reprises, soit à peine moins souvent que Jacob Burckhardt (neuf occurrences) et José Ortega y Gasset (huit occurrences). L’économiste mentionne Défense de l’Occident, un « beau livre ». L’ancien membre du Conseil national de Vichy et titulaire de la francisque est souvent cité, en français dans le texte, pour évoquer l’« abandon des certitudes essentielles », le « désordre mental » ou la « confusion de la volonté et de la mort » caractéristique de la jeunesse, soit des thématiques relevant de la « crise » spirituelle110. Deux ans plus tard, dans Civitas humana, Gustave Thibon lui vole toutefois la vedette. Renvoyant à Diagnostics et à Retour au réel, Wilhelm Röpke salue la « santé et la fraîcheur émanant des écrits du philosophe-paysan catholique Gustave Thibon ». De celui qui est devenu la référence incontournable du régime de Vichy, Wilhelm Röpke se réjouit qu’il « exerce désormais en France une influence extraordinaire111 ».
37Après la guerre, en mars 1948, les deux hommes font une conférence conjointe en Belgique, sur les terres de l’industriel Henri de Lovinfosse. Le patron des usines Manta, invité par Wilhelm Röpke au congrès fondateur de la Société du Mont-Pèlerin, est un patron engagé, hostile à l’impôt et aux syndicats, partisan de la suppression du droit de grève. Il aime dialoguer avec les intellectuels qu’il admire et les faire intervenir lors de journées organisées dans son usine de Waasmunster112. Des liens étroits l’unissent à Wilhelm Röpke, mais plus encore à Gustave Thibon, avec lequel il cosigne en 1951 un petit ouvrage, Solution sociale113. Wilhelm Röpke, qui a relu le manuscrit, approuve ses lignes générales, mais regrette sa condamnation trop générale du libéralisme114. À l’initiative d’Albert Hunold, autre lecteur de Solution sociale, Gustave Thibon est invité en compagnie de Henri de Lovinfosse au congrès de Bloemendaal de la Société du Mont-Pèlerin115. Le catholique traditionaliste Marcel de Corte (1905-1994) est une autre relation de l’industriel. Cet ancien élève de l’École normale supérieure fait toute sa carrière à l’université de Liège dont il devient le recteur. Coauteur de Salazar et son œuvre en 1956, il contribue à l’hebdomadaire néomauraussien La Nation française, fondé en 1955 par Pierre Boutang, et collaborera par la suite à Itinéraires de Jean Madiran. En 1950, Wilhelm Röpke a salué son Essai sur la fin d’une civilisation pour avoir montré que le communisme est la « dernière phase de la politisation totale de l’existence, qui accompagne le refoulement de la vraie religiosité et la divinisation du collectif politique116 ». Quelques années plus tard, l’économiste dit le plus grand bien de l’un de ses cours, dont Henri de Lovinfosse lui a fourni le texte pour avis, approuvant son « nouvel effort de “situer” l’économie dans son cadre social et humain117 ».
38Aux côtés de Pierre Boutang à La Nation française, il y a d’autres figures que Wilhelm Röpke admire, Jules Monnerot, Henri Massis, Gustave Thibon et René Gillouin. Avec ce dernier, qui a gagné la Suisse en 1943 pour ne la quitter que cinq ans plus tard, les liens sont amicaux. Les réseaux de sensibilité maréchaliste qui se constituent à la fin de la guerre au bord du Léman, dans une Romandie libérale-conservatrice sensible au traditionalisme, favorisent la sociabilité entre émigrés et indigènes. René Gillouin a évoqué un « demi-exil », adouci par les anciennes amitiés qu’il y possédait et « par les nouvelles que j’eus la bonne fortune d’y ajouter118 ». Parmi elles, Wilhelm Röpke qui, en 1946, recense pour la NZZ Aristarchie ou recherche d’un gouvernement119. Jusqu’à la fin des années 1950, l’ancien opposant au nazisme devenu un héraut du néolibéralisme et l’ancien pétainiste qui n’a pas renié ses convictions d’antan maintiennent une relation d’autant plus étroite que René Gillouin est, on l’a vu, le vice-président du Cepec120. Accointances libérales et connivences antimodernistes unissent les deux hommes. En décembre 1953, l’économiste salue un « article magistral sur le conservatisme » de son ami, en accord sur les « choses essentielles » malgré quelques réserves sur sa critique du capitalisme121. En 1957, René Gillouin est invité au congrès de Saint-Moritz.
39Le vif intérêt de Wilhelm Röpke pour des conservateurs qui ont parfois plus que flirté avec les idées autoritaires souligne la dimension traditionaliste d’un certain néolibéralisme. Diagnostics de Gustave Thibon et Essai sur la fin d’une civilisation de Marcel de Corte sont parus à la Librairie de Médicis, qui, sous la houlette de Marie-Thérèse Genin, a publié les têtes de file du néolibéralisme à partir de la fin des années 1930. Parmi les auteurs français, Louis Baudin illustre la proximité entre le conservatisme élitiste et autoritaire et le néolibéralisme conservateur et antimoderniste. Que certaines de ses relations traversent des moments délicats à la sortie de la guerre ne gêne pas outre mesure l’économiste genevois. En janvier 1946, s’il approuve Willy Bretscher d’avoir supprimé une référence à Bertrand de Jouvenel dans l’un de ses articles, il prend la défense de son ami, lui aussi installé en Suisse, avec lequel il a noué une relation suffisamment étroite pour regretter vivement son retour en France. Son passé est certes jugé « douteux », mais l’ancien membre du PPF au parcours trouble sous Vichy ne mériterait pas tout à fait sa réputation : « Il s’agit d’un homme incroyablement doué, un ancien socialiste qui a vécu son chemin de Damas libéral et doit maintenant “mériter son voyage de retour”122. » Aux yeux de Wilhelm Röpke, c’est déjà fait depuis longtemps. Au début de 1944, il a été enthousiasmé par son projet de livre, Du pouvoir123. En août 1945, dans le Journal de Genève, il célèbre un livre « magistral » à « saluer respectueusement », dont l’auteur a surmonté les « difficultés inouïes » posées par l’analyse de la « crise de l’État moderne124 ». Fin septembre, il se désole de n’avoir pu convaincre son éditeur, Eugen Rentsch, de le traduire en allemand125. En Romandie, l’ouvrage est paru aux Éditions du Cheval ailé, la maison d’édition de Constant Bourquin spécialisée dans la publication d’anciens vichystes, collaborateurs ou fascistes, par exemple Aristarchie ou recherche d’un gouvernement de René Gillouin. Enfin, Wilhelm Röpke apprécie la sollicitude de Bertrand de Jouvenel envers l’Allemagne vaincue126. Pour les néolibéraux, l’intellectuel français, qui est aussi dans les meilleurs termes avec Friedrich Hayek, est une recrue de choix, bien que sulfureuse dans un premier temps. Il est invité à la première réunion de la Société du Mont-Pèlerin, dont il restera membre jusqu’au début des années 1960127.
40Mais Wilhelm Röpke ne se limite pas à l’Europe continentale dans sa quête de références. S’il manifeste une méfiance croissante à l’encontre de la Grande-Bretagne, théâtre d’une industrialisation ravageuse et terre d’élection d’un travaillisme honni, quelques « penseurs clairvoyants » démontrent toutefois que la « cécité sociologique » dont font preuve certains milieux face à la crise moderne ne concerne pas tous les Anglo-Saxons. Les plus fréquemment cités sont Hillaire Belloc et Gilbert K. Chesterton. Wilhelm Röpke se reconnaît dans la troisième voie des deux célèbres intellectuels catholiques, essayistes polygraphes et contempteurs de la modernité128. Il salue leur « programme de décentralisation économique et sociale, de paysannisation (Verbäuerlichung), d’individualisation, de lutte contre les monopoles et la concentration, et de déprolétarisation129 ». De Gilbert K. Chesterton, il regrette tristement qu’il soit mort trop tôt pour découvrir les retombées décentralisatrices de la technique moderne130. L’économiste pense également le plus grand bien du poète et essayiste Michael Roberts (1902-1948), dont il loue The Recovery of the West, traduit en allemand en 1943131, et de l’essayiste catholique Christopher Dawson (1889-1970), dont il cite Progress and Religion, en relation avec la problématique culture/religion et la question de la massification132. Le Britannique, qui occupa de 1958 à 1962 la Charles Chauncey Stillman Chair en études catholiques à l’université de Harvard, a également influencé les conservateurs américains, notamment Russell Kirk. En 1958, ce dernier fait une entrée fracassante dans l’index de Jenseits von Angebot und Nachfrage, où il est mentionné à dix reprises, soit un nombre de fois supérieur à celui atteint par Walter Eucken, Friedrich Hayek et Alexander Rüstow réunis. Le calcul des occurrences dans un index est certes une mesure bien fruste des influences qu’avoue un intellectuel. Mais les renvois à Russell Kirk reflètent la découverte d’une autre Amérique. Non pas celle de la civilisation de masse et du progressisme libéral, mais celle d’un nouveau conservatisme avec lequel Wilhelm Röpke établit des contacts solides et durables.
Notes de bas de page
1 Wilhelm Röpke, TG, 58, voir de manière générale le mois de septembre 1958 pour le récit de ce séjour américain.
2 Id., TG, 56, entrée du 24 juin-8 juillet 1956.
3 Id., Civitas humana, op. cit., p. 285.
4 En français dans le texte.
5 Voir supra le chapitre 3.
6 Wilhelm Röpke, « Die sökulare Bedeutung der Weltkrisis », Weltwirtschaftliches Archiv, 1, 1933, p. 1-27, notamment p. 4, 26. Voir également supra les chapitre 3 et 7.
7 Wilhelm Röpke, Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart, op. cit., p. 23.
8 Id., Jenseits von Angebot und Nachfrage, op. cit., p. 56-58.
9 Lettre du 24 février 1939 à Allan G. B. Fischer, NR, dossier Wichtige Briefe.
10 Wilhelm Röpke, Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart, op. cit., p. 23, 20.
11 Ibid., p. 57-58.
12 Id., Jenseits von Angebot und Nachfrage, op. cit., p. 56-57.
13 Id., Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart, op. cit., p. 27.
14 Id., TG, 2, entrée du 11 décembre 1940.
15 Id., Civitas humana, op. cit., p. 246.
16 Id., Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart, op. cit., p. 29.
17 Id., Civitas humana, op. cit., p. 249.
18 Ibid., p. 249-250.
19 Id., Jenseits von Angebot und Nachfrage, op. cit., p. 26.
20 Id., Maβ und Mitte, op. cit., p. 201 ; Id., Civitas humana, op. cit., p. 273.
21 Id., TG, 59, entrée du 5 janvier 1959.
22 Id., TG, 60-64, entrée du 18 octobre 1964.
23 Id., Die Gesellschajtskrisis der Gegenwart, op. cit., p. 59-60.
24 Id., « Disney auf Abwegen. Tiefere Moral eines Filmstreites », NZZ, 16 novembre 1941. Voir également la recension critique publiée dans la NZZ et l’appréciation positive dans la Weltwoche : « Zu Walt Disne’s Film “Fantasia” », NZZ, 3 novembre 1941, « Zürcher Diskussionen », Die Weltwoche, 7 novembre 1941.
25 Wilhelm Röpke, TG, 3, entrée du 15 décembre 1945.
26 Id., Maβ und Mitte, op. cit., p. 77.
27 Id., Jenseits von Angebot und Nachfrage, op. cit., p. 81, Wilhelm Röpke, TG, 60-64, entrée du 14 juin 1965.
28 Id., Jenseits von Angebot und Nachfrage, op. cit., p. 82.
29 Ibid., p. 82-84. Wilhelm Röpke reprend ici une analyse présentée dans Id., « Die Kellerräume unserer Kultur », Rheinischer Merkur, 3 décembre 1949.
30 Comme précisé dans son journal : Id., TG, 3, entrée du 21 décembre 1948.
31 Id., Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart, op. cit., p. 57.
32 Id., TG, 3, entrée du 21 décembre 1948.
33 Id., « Auflösung und Bewahrung », NZZ, 7 février 1950.
34 Id., TG, 58, entrée du 24 septembre 1958.
35 Id., Jenseits von Angebot und Nachfrage, op. cit., p. 111.
36 Hans Münch, Dergegenstandslose Kunst : Ein Denkfehler. Mit Tatsachenmaterial über den Kunstdirigismus, préface de Wilhelm Röpke, Vienne, Wancura, 1960.
37 Hans Sedlmayr, Verlust der Mitte. Die bildende Kunst des 19. und 20. Jahrhunderts als Symbol der Zeit, Salzbourg, Müller, 1948. Voir également Id., Die Revolution der modernen Kunst, Hambourg, Rowohlt, 1955. Sur l’écho rencontré par Hans Seldmayr, voir Axel Schildt, Moderne Zeiten. Freizeit, Massenmedien und « Zeitgeist » in der Bundesrepublik der 50er Jahre, Hambourg, Christians, 1996, p. 332-333 ; Id., Zwischen Abendland und Amerika. Studien zur westdeutschen Ideenlandschaft der 50er Jahre, Munich, Oldenbourg, 1999, p. 50.
38 Voir « Kulturnihilisten gegen Sedlmayr », Neues Abendland, 6, 1951, p. 306-307. Hans Sedlmayr a également pu présenter ses analyses : Hans Sedlmayr, « Vier Arten der Kunstbetrachtung », Neues Abendland, 6,1951, p. 431-434.
39 Lettre du 11 juillet 1964 de Hans Sedlmayr, NR, dossier AK 64-65.
40 Wilhelm Röpke, Civitas humana, op. cit., p. 140,145.
41 Id., « Les problèmes économiques internationaux d’un monde en transformation », op. cit., p. 319-321 ; Id., L’explication économique du monde, op. cit., p. 285-287.
42 Id., « Die sozialôkonomische Bedeutung des abnehmenden Bevölkerungsüberschusses », Magazin der Wirtschaft, 6, n° 49, 1930, p. 2237-2242, notamment p. 2240.
43 Ibid., p. 2241. Voir également Id., « Sozialökonomische Betrachtungen über den abnehmenden Bevölkerungszuwachs », Economist, 1930, p. 637-655.
44 Id., « Amerikanische Prosperität und Europäische Armut », Mitteilungen. Universitatsbund Marburg e. V., novembre 1929, p. 38-39.
45 Id., L’explication économique du monde, op. cit., p. 286.
46 Id., Jenseits von Angebot und Nachfrage, op. cit., p. 62-63.
47 Id., Die Gesellschajtskrisis der Gegenwart, op. cit., p. 29.
48 Id., Maβ und Mitte, op. cit., p. 58-59.
49 Id., Jenseits von Angebot und Nachfrage, op. cit., p. 80.
50 Id., Maβ und Mitte, op. cit., p. 62-63.
51 Ibid., p. 63-64.
52 Id., Civitas humana, op. cit., p. 121,135,140.
53 Lettre du 1er mars 1963 à Herr Heitler, NR, dossier AK 63-64.
54 Wilhelm Röpke, Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart, op. cit., p. 17.
55 Id., « Was bestimmt den Lauf der Geschichte : Wirtschaft oder Kultur ? », Schweizer Illustrierte Zeitung, date imprécise, sans doute 1950. Reparaît sous le même titre dans la Technische Rundschau du 26 octobre 1962.
56 Id., Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart, op. cit., p. 22.
57 Id., Jenseits von Angebot und Nachfrage, op. cit., p. 21.
58 Id., Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart, op. cit., p. 89-90.
59 Ibid., p. 63.
60 Voir infra le chapitre 16.
61 Wilhelm Röpke, « Marktwirtschaft und Wirtschaftspolitik », art. cité, p. 116.
62 Alfred Müller-Armack, Genealogie der Wirtschaftsstile. Die gels tesgeschichtlichen Ursprünge der Staats- und Wirtschaftsformen bis zum Ausgang des 18. Jahrhunderts, Stuttgart, Kohlhammer, 1940. Sur ce point, voir Ralf Ptak, Vom Ordoliberalismus zur Sozialen Marktwirtschaft, op. cit., p. 215.
63 Wilhelm Röpke, Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart, op. cit., p. 245.
64 Id., « Das Problem der Lebensvorsorge in der freien Gesellschaft », art. cité, p. 7.
65 Id., Jenseits von Angebot und Nachfrage, op. cit., p. 99.
66 Id., Maβ und Mitte, op. cit., p. 59.
67 Id., « Le complexe progressiste », art. cité.
68 Id., « Der Sinn des heutigen Weltkampfes », art. cité.
69 Friedrich Hayek, Capitalism and the Historians, Londres, Routledge, 1954 ; Wilhelm Röpke, « Der “Kapitalismus” und die Wirtschaftshistoriker », NZZ, 16 mars 1954.
70 Friedrich Hayek, « The Counter-Revolution of Science », Economica, 8,1941, p. 281-320. Voir Hans-Jörg Hennecke, Friedrich August Hayek, op. cit., p. 161-163.
71 Voir les références citées supra dans le chapitre 3.
72 Alexander Rüstow, Ortsbestimmung der Gegenwart. Eine Universalgeschichtliche Kulturkritik, I. Band : Ursprung der Herrschaft, Erlenbach-Zurich, Rentsch, 1950, 2. Band : Weg der Freiheit, Erlenbach-Zurich, Rentsch, 1952,3. Band : Herrschaft oder Freiheit ?, Erlenbach-Zurich, Rentsch, 1957. Sur l’œuvre maîtresse d’Alexander Rüstow, voir Kathrin Meier-Rust, Alexander Rüstow, op. cit. ; Jan Hegner, Alexander Rüstow. Ordnungspolitische Konzeption und Einfluß auf das wirtschaftspolitische Leitbild der Nachkriegszeit in der Bundesrepublik Deutschland, Stuttgart, Lucius & Lucius, 2000.
73 Alexander Rüstow, Ortsbestimmung der Gegenwart, op. cit., t. 3, p. 508.
74 Ibid., p. 521.
75 Walter Eucken, « Staatliche Strukturwandlungen und die Krisis des Kapitalismus », art. cité, voir supra le chapitre 6.
76 Voir supra le chapitre 7.
77 Edith Eucken-Erdsick, « Chaos und Stagnation », ORDO. Jahrbuch für die Ordnung von Wirtschaft und Gesellschaft, 1,1948, p. 3-15 ; Walter Eucken, « Das ordnungspolitische Problem », art. cité, p. 56-90, notamment p. 79.
78 Wilhelm Röpke, TG, 58, entrée du 17 mai 1958. Pour la correspondance entre le général Challe et Wilhelm Röpke, voir NR, dossier AK 63-64, sur la clémence espérée du général de Gaulle, lettre du 17 octobre 1963 à Olof Gigon, ibid.
79 Voir supra le chapitre 4.
80 Voir supra le chapitre 9.
81 Lettre du 18 septembre 1957 à René Gillouin, lettre du 26 septembre 1957 à Otto H. Vogel, lettre du 18 septembre 1957 à René Gillouin, NR, dossier AK 57-58.
82 Lettres du 12 juin et 10 juillet 1947 de Ludwig Baucke, NR, dossier AK 47-49.
83 Le reste du DP fusionne alors avec le Bloc des réfugiés et dépossédés (BHE) pour former le Gesamtdeutsche Partei, qui ne dépasse pas 2,8 % des voix en 1961 et ne conquiert aucun siège direct. Le DP préfère alors rejoindre la CDU.
84 Lettre du 27 octobre 1956 à Margot Kalinke, NR, dossier AK 56-57. Sur Margot Kalinke et la rente dynamique, voir lettre du 26 janvier 1957 à Carl Zimmerer, ibid. Les 21 et 22 janvier 1957, lors des deuxième et troisième lectures du projet de loi, les médias ont parlé d’une « bataille de la retraite ». Le social-démocrate Ernst Schellenberg et Margot Kalinke du DP ont croisé le fer, intervenant l’un comme l’autre à de multiples reprises.
85 Avec Hans Mühlenfeld. Voir Heinz-Siegfried Strelow, « Konservative Politik in der frühen Bundesrepublik : Hans-Joachim von Merkatz (1905-1982) », dans Hans-Christof Kraus (dir.), Konservative Politiker in Deutschland. Eine Auswahl biographischer Porträts aus zwei Jahrhunderten, Berlin, Duncker & Humblot, 1995, p. 315-334.
86 Lettre du 15 janvier 1957 à Hans-Joachim von Merkatz, NR, dossier AK 56-57.
87 Hans-Joachim von Merkatz, Die konservative Funktion. Ein Beitrag zur Geschichte des politischen Denkens, Munich, Isar-Verlag, 1957, p. 7.
88 Ibid., p. 14.
89 Id., « Ein konservatives Leitbild für unesere Zeit », dans Id., In der Mitte des Jahrhunderts. Politische Lebensfragen unserer Zeit, Munich, Vienne, Langen/Müller, 1963, p. 7-22, notamment p. 9.
90 Id., « Das Parteiwesen in Deutschland », dans Id., In der Mitte des Jahrhunderts, op. cit., p. 50-65, notamment p. 53.
91 Wilhelm Röpke, Die Gesellschatskrisis der Gegenwart, op. cit., p. 69-72 et 79.
92 Id., Das Kulturideal des Liberalismus, Francfort, Schulte-Bulmke, 1947, p. 11.
93 Ibid., p. 11, 14, 12-14 et 22.
94 Ibid., p. 22 et 23.
95 Id., Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart, op. cit., p. 87.
96 Id., Das Kulturideal des Liberalismus, op. cit., p. 23-24 ; Friedrich Hayek, Individualism : True and False, Oxford, B. H. Blackwell Ltd, 1946.
97 Wilhelm Röpke, Das Kulturideal des Liberalismus, op. cit., p. 23-25.
98 Fritz K. Ringer, The Decliné of the German Mandarins, op. cit.
99 Lettre du 13 février 1937 à Lionel Robbins, NR, dossier Wichtige Briefe.
100 Wilhelm Röpke, Civitas humana, op. cit., p. 18.
101 Id., TG, 3, entrée du 11 novembre 1949.
102 Lettre du 19 mai 1949 de Wilhelm Röpke à Hans Kohn, NR, dossier AK 49-52.
103 Wilhelm Röpke, Maβ und Mitte, op. cit., p. 152.
104 Id., Jenseits von Angebot und Nachfrage, op. cit., p. 16.
105 Id., TG, 60-64, entrée du 1er mars 1962.
106 Hans Freyer, Théorie des Gegenwärtigen Zeitalters, Stuttgart, DVA, 1955 ; voir Wilhelm Röpke, Jenseits von Angebot und Nachfrage, op. cit., p. 101 et 117.
107 Voir supra le chapitre 6 pour la controverse entre Wilhelm Röpke et Ferdinand Fried. Sur la déradicalisation du Tatkreis, voir Axel Schildt, « Deutschlandsplatz in einem “christlichen Abendland”. Konservative Publizisten aus dem Tat-Kreis in der Kriegs- und Nachkriegszeit », dans Thomas Koebner (dir.), Deutschlands nach Hitler. Zukunfspldne im Exil und aus der Besatzungszeit 1939-1949, Opladen, 1987, p. 344-369.
108 « Ces académies évangéliques constituent une innovation de grande valeur. » Lettre du 14 décembre 1954 à René Gillouin, NR, dossier AK 54-55. Sur ces groupes chrétiens et conservateurs, voir Axel Schildt, Zwischen Abendland und Amerika. Studien zur westdeutschen Ideenlandschaft der 50er Jahre, Munich, Oldenbourg, 1999.
109 Wilhelm Röpke, Civitas humana, op. cit., p. 115,128, et 95.
110 Id., Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart, op. cit., p. 130,18, 22, 53.
111 Id., « Die Enzyklika “Quadragesimo Anno” in der heutigen Diskussion », Schweizer Rundschau, 44, mai 1944, p. 88-97, notamment p. 95.
112 Wilhelm Röpke, TG, 3, entrée du 21 mars 1948. Sur Henri de Lovinfosse, voir la lettre du 2 juin 1950 de Henri de Lovinfosse, NR, dossier AK 49-52.
113 Henri de Lovinfosse, Gustave Thibon, Solution sociale, Éditions « Les journées de Waasmunster », 1951.
114 Lettre du 24 mai 1950 à Henri de Lovinfosse, NR, dossier AK 49-52.
115 Lettre du 21 juin 1949 d’Albert Hunold à Friedrich Hayek, TNL Hunold. Lettre du 25 septembre 1950 de Henri de Lovinfosse, NR, dossier AK 49-52.
116 Wilhelm Röpke, Maβ und Mitte, op. cit., p. 45-46 ; Marcel de Corte, Essai sur la fin d’une civilisation, Paris, Libraire de Médicis, 1944, 1949.
117 Marcel de Corte, Theodor Maunz, Carlos Ruiz, Salazaretson œuvre, Lisbonne, SNI, 1956 ; lettre du 9 décembre 1957 à Henri de Lovinfosse, NR, dossier AK 57-58, lettre du 7 novembre 1958 à Henri de Lovinfosse, NR, dossier AK 58-59.
118 Cité sans évocation de la source par Luc Van Dongen, Un purgatoire très discret. La transition « helvétique » d’anciens nazis, fascistes et collaborateurs après 1945, Paris, Perrin, 2008, p. 393. Sur tous ces réseaux, voir les analyses de Luc Van Dongen.
119 Wilhelm Röpke, « Kapitalismus, Sozialismus und Demokratie », NZZ, 28 avril 1946. L’article porte essentiellement sur le livre de Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie. Voir supra le chapitre 10.
120 Voir supra le chapitre 8 ; François Denord, Néolibéralisme version française, op. cit., p. 219.
121 Lettre du 17 décembre 1953 à René Gillouin, NR, dossier AK 52-53. Intitulé « Néoconservatisme », l’article a été publié dans la revue Fédération.
122 Lettre du 3 janvier 1946 à Willy Bretscher, NR, dossier AK 46.
123 Sur ce point, voir Olivier Dard, Bertrand de Jouvenel, Paris, Perrin, 2008, p. 207.
124 Wilhelm Röpke, « Du pouvoir : histoire naturelle de sa croissance », Journal de Genève, 13 août 1945.
125 Lettre du 20 septembre 1945 à Bertrand de Jouvenel, NR, dossier Wichtige Briefe ; Bertrand de Jouvenel, Du pouvoir, Genève, Éditions du Cheval ailé, 1945.
126 Lettre du 16 septembre 1945 de Bertrand de Jouvenel à Wilhelm Röpke, ibid.
127 Sur l’engagement de Bertrand de Jouvenel au sein de la Société du Mont-Pèlerin, voir Olivier Dard, Bertrand de Jouvenel, op. cit., p. 278-285.
128 Wilhelm Röpke, Die Gesellschajtskrisis der Gegenwart, op. cit., p. 308 ; Wilhelm Röpke, Civitas humana, op. cit., p. 259-260.
129 Id., Civitas humana, op. cit., p. 98.
130 Ibid., p. 310-311.
131 Ibid., p. 124, 187 ; Michael Roberts, The Recovery of the West, Londres, Faber & Faber, 1941 ; trad. Die Erneuerung des Westens, Zurich, Europa, 1943.
132 Wilhelm Röpke, Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart, op. cit., p. 50-57 ; Christopher Dawson, Progress and Religion. An Historical Inquiry Into the Causes and Development of the Idea of Progress and its Relationship to Religion, Londres, Sheed and Ward, 1929. L’ouvrage a été traduit en de nombreuses langues, dont l’allemand : Die wahre Einheit der europàischen Kultur. Eine geschichtliche Untersuchung, Regensburg, Pustet, 1935.
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