Chapitre 1. Un printemps 1942, ou comment le succès vint à Wilhelm Röpke
p. 37-63
Texte intégral
Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart : le livre de tous les débats
1Un soir du printemps 1942, il règne une joyeuse ambiance à la villa Barton, sur les bords du Léman. C’est dans ses locaux que l’IUHEI de Genève a choisi de fêter l’un des siens pour la notoriété qu’il vient d’acquérir. Mais de qui s’agit-il ? De Wilhelm Röpke, professeur d’économie, dont les collègues célèbrent les mérites sur l’air de « Savez-vous planter des choux ? » :
| Savez-vous quel est le livre | L’auteur n’voit que des tourments | De cette pauvre économie |
| À la mode, à la mode, | À la mode, à la mode, | À la mode, à la mode, |
| Savez-vous quel est le livre | L’auteur n’voit que des tourments | De cette pauvre économie |
| À la mode en ce moment ? | Si l’on veut c’qui a fait son temps. | À la mode depuis vingt ans. |
| Ce n’est certes pas un roman, | Ainsi pas de laissez-faire | Ce qu’il faut à notre monde |
| À la mode, à la mode, | À la mode, à la mode, | À la mode, à la mode, |
| Ce n’est certes pas un roman, | Ainsi pas de laissez-faire | Ce qu’il faut à notre monde |
| Que l’on cite au parlement. | À la mode d’il y a cent ans. | C’est de marcher sagement |
| C’est un ouvrage savant | Mais au ciel pas davantage | Le long de ce tiers chemin |
| À la mode, à la mode, | À la mode, à la mode, | À la mode, à la mode, |
| C’est un ouvrage savant | Mais au ciel pas davantage | Le long de ce tiers chemin |
| Qui éreinte le temps présent. | L’affreux embrigadement | Dont Röpke dit tant de bien1. |
2Le livre qui fait fureur, Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart, approximativement « La crise sociale de notre temps », a été publié au mois de mars et rencontre un succès phénoménal. À la fin de l’année, 10 000 exemplaires ont été écoulés. Le chiffre peut paraître modeste. Rappelons qu’en ce début des années 1940, la Suisse compte à peine plus de 4 millions d’habitants, les cantons alémaniques, premier débouché d’un livre dont la version française ne verra le jour qu’en 1945, moins encore2. Compte tenu du différentiel de population avec la Grande-Bretagne, la performance est assez comparable à celle réalisée par la fameuse Road to Serfdom de Friedrich Hayek, publiée deux ans plus tard à Londres3. Mais de quoi s’agit-il ? Non pas d’un docte traité d’économie, mais d’une réflexion percutante sur la crise du monde contemporain. En quelque 400 pages, Wilhelm Röpke se fait sociologue pour dresser l’inquiétant portrait d’un monde sorti de ses gonds, ravagé par l’industrialisation, la massification, l’urbanisation, la prolétarisation, la sécularisation, le gigantisme, l’interventionnisme, l’étatisme, le socialisme, le rationalisme et la perte des valeurs. À l’entendre, la civilisation occidentale risque purement et simplement de disparaître. Le processus qui a débuté « avec les anciens Ioniens lors de l’un des plus grands moments de l’histoire de l’humanité » semble appelé à connaître une « fin irrévocable ». Pour dramatique qu’elle soit, la situation ne doit pas inciter à l’inaction, nuance l’auteur qui a fait sienne la devise de Guillaume le Taciturne : « Point n’est nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. » Wilhelm Röpke ne livre pas seulement un diagnostic ; il propose de nouveaux repères ; il indique la voie du redressement. Sa thérapie est une ambitieuse troisième voie entre le laissez-faire accusé d’avoir dramatiquement failli et le « collectivisme » décrit comme une terrible menace. Son credo est celui d’un « libéralisme constructif », d’un « humanisme économique », d’un nouveau libéralisme loin des impasses du libéralisme classique et immunisé contre la tentation étatiste et socialiste4. Sa perspective dépasse l’horizon de l’économie : la crise du monde moderne est d’abord spirituelle, et sa résolution refondera la civilisation sur des bases saines. Tel est le message qui fait débat à partir du printemps 1942 et suscite force commentaires5.
3Comment expliquer un tel succès ? Sans conteste, Wilhelm Röpke n’est déjà plus un inconnu au début de 1942. Sa réputation d’économiste n’est plus à faire puisque l’ancien professeur de Marbourg jouit depuis longtemps d’une réputation de niveau international. Crises and Cycles, sa dernière contribution à l’intense débat sur les théories de la conjoncture qui court depuis les années 1920, a été publiée en 1936 en Grande-Bretagne, où paraît également, en 1942, International Economic Disintegration, analyse de la crise des relations économiques internationales6. En Suisse, Wilhelm Röpke n’est pas un obscur professeur confiné dans les amphithéâtres et les revues académiques. Depuis la fin des années 1930, il est un contributeur en vue de la NZZ, dont la renommée dépasse largement les frontières de la Confédération. Mais Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart élargit considérablement la stature de Wilhelm Röpke, qui devient du jour au lendemain une figure de premier plan, presque une célébrité. Les lettres de lecteurs enthousiastes s’accumulent, un peintre veut faire son portrait, un sculpteur son buste. Au début de 1943, lorsque la New School of Social Research de New York propose une chaire à Wilhelm Röpke, la nouvelle répercutée par la presse fait figure d’événement. Au même moment, la Schweizer Illustrierte Zeitung et Annabelle, deux illustrés à grande diffusion, réalisent des articles sur un intellectuel qui fait tout, de son côté, pour attirer les projecteurs sur lui7.
4Wilhelm Röpke tire le meilleur parti de sa célébrité fraîchement acquise pour multiplier textes et conférences un peu partout en Suisse. Il n’a pas son pareil pour faire parler de lui en incitant inlassablement collègues et journalistes à signaler ses activités, en s’enquérant de manière insistante de la publication d’une recension ou d’un article le concernant. Il envoie quotidiennement un courrier considérable, rédigé indifféremment en allemand, anglais ou français. En bref, il s’affirme comme un remarquable entrepreneur intellectuel, un habile impresario de sa propre carrière, un travailleur infatigable également : en 1944, Civitas humana, son deuxième grand essai sociologique, relance le débat autour de ses idées ; en 1945, Internationale Ordnung prolonge sa réflexion sur le terrain international ; la même année, Die deutsche Frage propose une ambitieuse analyse de la « question allemande8 ». Certes, il y a des répétitions chez un auteur qui n’aurait pas dédaigné le copié/collé si la technologie informatique avait été à sa disposition. L’impressionnante accumulation de ses publications n’en traduit pas moins un souci existentiel de peser dans les débats de la Cité. Mais ce stakhanovisme éditorial ne doit pas nous détourner de l’essentiel, de la remarquable adéquation entre les thèses de l’économiste et un certain Zeitgeist. Wilhelm Röpke nous intéressera moins ici que la lecture que les Suisses en font. Bien au-delà des milieux libéraux, il fascine. Les critiques les plus virulentes révèlent l’impact d’un essai qui touche une corde sensible dans une Suisse en pleine interrogation sur elle-même et son avenir.
5Du côté des économistes, les réactions approbatrices ne manquent pas. Edgar Salin (1892-1974), le professeur d’origine allemande installé à Bâle depuis 1927, salue un succès tel qu’aucun économiste n’en aurait connu depuis Werner Sombart. Il s’interroge toutefois sur la faisabilité de la troisième voie préconisée par son collègue genevois, doutant qu’il soit possible de « déprolétariser » la société ou d’en terminer avec les monopoles9. Professeur de statistiques et de sciences financières à l’université de Zurich, expert influent auprès des autorités fédérales, Eugen Grossmann (1879-1963) ne tarit pas d’éloges : Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart appartiendrait au « si petit nombre des livres faisant véritablement avancer notre science ». Il souscrit à la vision röpkienne d’un retour aux formes d’existence paysanne et artisanale (Verbäuerlichung und Verhandwerklichung), juge que son collègue a « rendu un grand service à la Suisse » et souligne l’impératif de faire connaître ses idées à l’auditoire le plus large10. Précisons qu’Edgar Salin et Eugen Grossmann ont été marqués par l’École historique allemande, qui fait la part belle à l’intégration des paramètres non économiques dans la réflexion économique. Ce sont également des « humanistes » dans la plus pure tradition de la bourgeoisie cultivée germanique (Bildungsbürgertum), autrement dit des universitaires sensibles, de par leur habitus, à un discours de valorisation de la culture occidentale et de rejet de la modernité. Durant l’époque weimarienne, Edgar Salin a été membre de l’élitiste cercle qui s’est formé autour du poète Stefan George. C’est un fin connaisseur du monde antique, un traducteur de Platon.
6Mais d’autres économistes ont la dent plus dure. Notamment Eugen Böhler (1897-1977), professeur à l’École polytechnique fédérale de Zurich, fondateur et membre de nombreux instituts et commissions, intervenant de longue date dans les débats sur l’avenir économique du pays11. Il reproche à Wilhelm Röpke d’opérer avec des concepts approximatifs ou déconnectés de la réalité, de manquer de rigueur dans ses analyses historiques, de proposer une perspective de réforme excessivement timide, en décalage, voire en contradiction avec sa dénonciation de la crise du monde contemporain. Mais cette charge virulente est également une réaction de défense face à un collègue devenu subitement un redoutable concurrent dans la définition de la norme légitime en matière de politique économique. Car Eugen Böhler et Wilhelm Röpke ne sont pas si éloignés l’un de l’autre. Le premier reconnaît au second le mérite de souligner que la nature du système économique conditionne pour une large part celle du système politique, que le socialisme débouche tendanciellement sur la dictature. Les deux hommes chassent en quelque sorte sur les mêmes terres, celles de la refondation de l’ordre économique, au-delà du libéralisme classique et dans la confrontation avec le socialisme. Mais Eugen Böhler, qui a été l’un des principaux promoteurs de la rénovation du libéralisme en Suisse dans les années 1930, qui se déclare partisan d’une politique économique à coloration corporatiste, reproche à Wilhelm Röpke de rester un libéral pur et dur. Habilement dissimulé derrière la rhétorique de la troisième voie, l’économiste genevois proposerait des solutions hors du temps12.
7Mais le plus spectaculaire est peut-être l’écho rencontré par Wilhelm Röpke dans le milieu catholique. Parmi ses lecteurs enthousiastes, il y a Franz Seiler (1897-1966), président de la Seiler Hotels SA et président du comité de rédaction de la Schweizer Rundschau. Dans les colonnes de cette revue intellectuelle catholique, il salue une analyse « dominée par une inspiration chrétienne affirmée et qui va au fond des choses », un auteur qui « ne fait aucun mystère de son inclination pour les penseurs catholiques », un économiste dont les « propositions de réforme recoupent, dans leurs grandes lignes, largement les conceptions de la doctrine sociale catholique ». De son côté, Vaterland, l’organe du catholique Parti conservateur populaire, loue l’« étonnante profondeur » d’un livre qui tient des « propos nets et sans bavure sur les déviances du capitalisme et de sa manifestation collatérale naturelle, le socialisme ». Deux ans plus tard, Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart est intégré au panthéon des principales œuvres ayant contribué à dissiper la « vieille erreur du libéralisme », qui avait cru pouvoir dissocier les valeurs culturelles, économiques et sociales de leur substrat chrétien. L’ouvrage serait donc un antidote à la « crise totale13 ».
8Dans un pays historiquement marqué par le clivage entre catholiques et protestants, par l’opposition entre libéralisme et catholicisme, le libéral protestant Röpke séduit les catholiques, qui se reconnaissent dans sa mise en cause du libéralisme classique, dans sa dénonciation de la sécularisation, dans sa valorisation de la famille. De son côté, l’économiste est soucieux du contact avec le milieu catholique. Il entretient une correspondance suivie avec Franz Seiler, avec Joseph Zürcher également, professeur au séminaire de Sion. Il approuve les propositions de réforme du jésuite Jakob David (1904- 1980), conseiller du Mouvement des ouvriers et employés catholiques, de la Confédération des syndicats chrétiens et du Parti conservateur populaire, s’enthousiasme pour la « philosophie sociale » qui les sous-tend, voyant en elles une alternative au plan Beveridge14. Le 16 juillet 1943, à l’instigation de Franz Seiler, Wilhelm Röpke intervient dans le cadre du Club Felix, une académie catholique zurichoise. Devant un public composé de membres de l’élite – médecins, juges, conseillers nationaux –, il défend l’idée que libéralisme et catholicisme sont compatibles. L’expérience se serait bien déroulée, mais l’économiste reconnaît qu’il n’a pu totalement convaincre. La contradiction est venue moins du théologien Hans-Urs von Balthasar que d’un autre jésuite, Richard Gutzwiller (1896-1958), le « lion de Zurich », figure marquante du catholicisme zurichois15.
9Un article publié dans Christliche Kultur, le supplément hebdomadaire des Neue Zürcher Nachrichten, que Richard Gutzwiller a fondé et marqué de son empreinte, permet de cerner les limites de l’audience atteinte par Wilhelm Röpke dans le milieu catholique. Il est possible de faire un bon bout de chemin avec l’auteur de la Gesellschaftskrisis, reconnaît le recenseur, mais son analyse doit être corrigée : c’est l’Église qui constitue l’antithèse du pouvoir étatique sans limite, et non le « principe libéral16 ». La condamnation du corporatisme par l’économiste indispose également bien des catholiques en délicatesse avec le principe individualiste et qui ont cru trouver dans la vision d’une société organisée peu ou prou par le principe professionnel la grande alternative à l’ordre libéral et capitaliste tant décrié. Parmi les critiques de Wilhelm Röpke, l’un des plus virulents est Jakob Lorenz (1883-1946), professeur de sociologie et d’économie à l’université de Fribourg et apôtre du corporatisme depuis les années 1930. Dans son hebdomadaire, Das Aufgebot, Wilhelm Röpke se voit dénier toute originalité. Il ne ferait que répéter « ce que nous disons chaque semaine depuis dix ans de la société moderne et de l’économie d’aujourd’hui ». Son programme ne serait qu’une utopie refusant de prendre en compte le principe corporatiste. Dans un numéro de la Schweizer Rundschau, qui comporte également un article de Wilhelm Röpke, Jakob Lorenz lui reproche de dissimuler une réalité essentielle : si la Suisse est moins « capitaliste » que d’autres pays, c’est grâce à la résistance que les cantons catholiques ont jadis opposée à l’État libéral centralisateur. L’économiste aurait enfin passé sous silence la « littérature anticapitaliste-catholique des cinquante dernières années17 ». Ces critiques soulignent a contrario le rayonnement d’un intellectuel libéral hors de son milieu de réception naturel. Du côté catholique, les discussions autour de son œuvre se poursuivent jusqu’à la fin de la guerre, même si Wilhelm Röpke se décourage de ne pas être totalement approuvé18.
10L’économiste rencontre également un grand écho dans les milieux préoccupés par la question agraire et le sort de la paysannerie. Le Bâlois Hugo Gschwind (1900-1975), député catholique conservateur membre du Conseil national, la chambre basse du parlement, écrit à Wilhelm Röpke tout le bien qu’il pense de sa troisième voie avant de lui présenter sa propre action en faveur de la paysannerie19. Dans la National-Zeitung, la recension de Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart est signée par Ernst Laur (1871-1964) en personne. Professeur d’économie rurale internationalement reconnu à l’École polytechnique fédérale de Zurich, directeur jusqu’en 1939 de l’Union suisse des paysans, dont il a fait un organisme capable de peser sur la définition de la politique économique helvétique, le vieux leader paysan a encore une voix qui porte même si sa carrière est derrière lui20. Or son jugement est sans appel : pour ce partisan convaincu de la cogestion de l’agriculture par le pouvoir politique et les organisations agricoles, acquis également à l’interventionnisme étatique si la nécessité s’en fait ressentir, la perspective röpkienne pour sauver la paysannerie et l’artisanat reste désespérément libérale. Mais le constat prend une connotation douloureuse : « J’ai rarement ressenti une plus grande déception qu’à la lecture du livre de Röpke21. » Car les deux hommes se connaissent et partagent la même vision du monde antimoderne et ruralophile. Très préoccupé du sort des paysans de montagne, Wilhelm Röpke estime fort Ernst Laur pour son action en leur faveur via son Œuvre sociale pour la montagne (Schweizer Heimatwerk), dont il devient membre. Ernst Laur a été pour sa part très impressionné par les articles publiés par Wilhelm Röpke dans la NZZ sur la nécessité d’une réorientation économique ou l’avenir de l’artisanat22. Par la suite, les deux hommes continuent de s’éloigner, Ernst Laur répliquant à un article de Wilhelm Röpke qui mettait en garde contre le « laissez-faire » et le « collectivisme agraire23 ». Mais la controverse en dit long sur la visibilité acquise par l’économiste genevois. Le tract qui invite à une conférence, le 21 mars 1944, du professeur Oskar Howald, successeur d’Ernst Laur à la direction de l’Union suisse des paysans, cite Wilhelm Röpke parmi les personnalités préconisant une politique de préservation du monde rural24.
11Cette reconnaissance contribue pour une part non négligeable à la notoriété de l’économiste. Car dans la Suisse des années de guerre, la référence à la paysannerie est centrale. Depuis la fin des années 1930, l’heure est à la « défense nationale spirituelle » (geistige Landesverteidigung), à l’affirmation des valeurs supposées incarner l’esprit de la Confédération et insuffler à ses habitants la détermination nécessaire face aux menaces extérieures. Dans un « message » de 1938, le Conseil fédéral, c’est-à-dire le gouvernement, a exalté la Suisse située au carrefour de trois grandes civilisations, le caractère original de sa démocratie et de son patrimoine culturel. Des sociaux-démocrates aux conservateurs catholiques en passant par les libéraux du Parti radical-démocratique (PRD), la classe politique se regroupe derrière une idéologie de rassemblement que chacun s’approprie en fonction de sa sensibilité. La mystique de la défense nationale spirituelle n’en véhicule pas moins des représentations très conservatrices. Plus que la Suisse libérale et démocratique de l’époque contemporaine, c’est la Suisse éternelle, ou peu s’en faut, celle du serment du Grütli de 1291, qui se trouve au cœur de l’argumentation. La Landi (diminutif de Landesaustellung), la quatrième exposition nationale de l’histoire suisse qui se tient à Zurich en 1939, exalte elle aussi les « valeurs » helvétiques.
12En 1941, le 650e anniversaire de la naissance de la Confédération se déroule à Schwyz, dans le cadre mythique de la Suisse primitive. Il prend la forme d’une imposante commémoration avec force flambeaux et uniformes, non sans similitudes dans sa chorégraphie avec les grandes mises en scène des régimes fascistes. Dans les discours dominants, la famille, le fédéralisme, la religion chrétienne, la communauté, la tradition sont à l’honneur. Le paysan est supposé incarner dans sa forme la plus pure l’idéal de l’helvétisme, auquel la population est appelée à s’identifier. En 1941, le chef du Département fédéral de l’économie publique, le radical-démocrate Walter Stampfli, l’un des premiers personnages de l’État donc, justifie les mesures prises en faveur des paysans de montagne : « Ce sont les paysans de montagne, animés par une inflexible aspiration à la liberté et une force inébranlable, qui ont donné la vie à notre État. Si la Suisse doit rester la Suisse, telle que nous l’avons héritée de l’histoire, alors nous devons nous préoccuper des conditions d’existence de nos paysans de montagne. » Le plan Wahlen d’extension de la surface cultivée est glorifié comme la « bataille des champs », alors que le service du travail obligatoire à la campagne, lancé lui aussi en 1941, participe de la valorisation du mode de vie paysan comme école de la nation25.
13Cette exaltation de la ruralité des plaines et des alpages ne fait qu’amplifier une vision très idéologique de la paysannerie qui séduit bien des libéraux et des conservateurs depuis la fin de la Première Guerre mondiale, lorsque les paysans avaient fait figure de rempart face à la révolution qui menaçait, du moins dans l’esprit des élites bourgeoises. Dans l’entre-deux-guerres, de nombreux intellectuels du camp antimarxiste glorifient la paysannerie, du libéral Albert Oeri au conservateur Gonzague de Reynold. L’historien libéral Emil Dürr affirme que la nature profonde des Suisses serait paysanne. Un sentiment qu’Ernst Laur résume parfaitement par sa célèbre formule « La nature suisse est une nature paysanne » (Schweizerart ist Bauernart)26. Dans sa valorisation de la paysannerie, Wilhelm Röpke est donc à l’unisson d’un sentiment largement partagé dans l’atmosphère lourdement consensuelle de la défense nationale spirituelle. Mais l’adéquation de sa pensée avec la rhétorique identitaire des années de guerre va au-delà de la question agraire. C’est la Suisse dans son ensemble qui est érigée en modèle. Sans qu’il y fasse la moindre allusion dans sa correspondance et dans son journal, ce qui laisse supposer qu’il n’en était peut-être pas tout à fait conscient tant son admiration pour la Suisse était profonde, Wilhelm Röpke s’est mis au « service de la défense spirituelle », pour paraphraser Carlo Mötteli, le journaliste de la NZZ qui est l’un de ses plus fervents admirateurs et relais27.
14Wilhelm Röpke devient donc une référence incontournable, évoquée à plusieurs reprises dans l’enceinte du Conseil national, le cœur de la démocratie helvétique. Un député de l’Alliance des indépendants, le parti lancé en 1936 par Gottlieb Duttweiler, le fondateur des magasins Migros, voit dans Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart le vade-mecum de l’homme politique suisse. Leader du Parti des paysans, artisans et bourgeois (PAB), chef du Département fédéral de justice et police, et responsable de la politique d’accueil restrictive des réfugiés juifs, Eduard von Steiger (1881-1962) loue un article de Wilhelm Röpke sur Démosthène28. Lui et Philipp Etter, autre figure de premier plan du conservatisme helvétique, ne manquent pas de remercier l’économiste qui a pris soin de leur envoyer un exemplaire de son ouvrage vedette. Pour sa part, le conseiller national Antoine Vodoz, l’un des principaux représentants du libéralisme vaudois, membre un temps de la Ligue vaudoise d’inspiration maurrassienne, n’a pas attendu de recevoir un exemplaire dédicacé pour apprécier un penseur auquel il sait gré d’« enseigner d’autre principes que les règles étouffantes que certaines doctrines absolues nous proposent29 ». Certains hommes politiques se réclament de la Gesellschaftskrisis pour légitimer leur action. Lors d’une conférence, le conseiller national Armin Meili (1892-1981), l’architecte maître d’œuvre de la Landi de 1939, s’y réfère pour exposer sa conception de l’aménagement du territoire30.
15Mais, au-delà des grandes figures du monde universitaire et politique, Wilhelm Röpke suscite également intérêt et ferveur à la base de l’élite, si l’on ose dire, parmi les médecins, avocats, professeurs, ingénieurs, commerçants et autres notables. En juin 1942, le Dr Breitenbach, un enseignant de grec et de latin à l’école cantonale de Soleure, juge le bilan qu’il fait de la civilisation moderne « vrai de A jusqu’à Z ». Il se déclare convaincu que la guérison de l’Europe passe par la troisième voie et dit l’« expérience heureuse » qu’a représentée pour lui la rencontre avec une personne incarnant le « vieil esprit allemand de l’humanisme31 ». Quelques jours plus tôt, Wilhelm Röpke a été invité à prononcer une conférence à Arbon, au bord du lac de Constance, devant le groupe de Haute-Thurgovie de la Nouvelle Société helvétique, vecteur de la socialisation culturelle de la bourgeoisie. La majorité des membres de la section sont alors occupés par la lecture approfondie de son livre et veulent contribuer à la diffusion de ses « idées fortes et réconfortantes ». Membre du comité exécutif de la « Croix-Rouge suisse – secours aux enfants », le docteur Hugo Oltramare exprime à Wilhelm Röpke le « grand intérêt » qu’il porte à une « conception économique qui doit triompher si nous ne voulons pas voir la personnalité humaine sombrer dans le collectivisme32 ». Grossiste en denrées coloniales à Thun, au bord du lac du même nom, G. Streit-Lieer a trouvé dans la troisième voie la justification de sa pratique professionnelle33. Courtier en immeuble, à Genève, Louis Stalder approuve la vision röpkienne d’une société de (petits) propriétaires et précise que, depuis 1920, il a vendu « près de 600 000 m2 de terrain à près de 400 petits acheteurs34 ».
16La notoriété de l’économiste se nourrit également des articles évoquant sa pensée dans de nombreuses publications à finalité professionnelle, comme le Solothurnische Staatspersonnal, la Schweizerische Zeitschrift für Betriebswirtschaft und Arbeitsgestaltung, Büro und Verkauf, le Schweizerische Wïrte-Zeitung ou encore le Bulletin des gardes malades. Revue zurichoise, Organisator évoque un « livre écrit pour le commerçant qui veut disposer d’un savoir approfondi » sur l’avenir économique de la Suisse35. Wilhelm Röpke semble particulièrement intéresser les médecins. Spécialiste neuchâtelois des affections nerveuses, le Dr Richard médite ses analyses sur la prolétarisation et l’« action psychologique des différents facteurs sociaux36 ». Professeur d’hygiène et de bactériologie à l’École polytechnique de Zurich, proche de Gottlieb Duttweiler, Willi von Gonzenbach (1880-1955) épouse les réticences de Wilhelm Röpke à l’égard du plan Beveridge, dénonce la « psychose de sécurité prolétaire » et soumet à l’économiste une théorie du salaire familial37. Le psychiatre Walter Morgenthaler (1882-1965), qui devait faire découvrir le peintre schizophrène Adolf Wölfli, salue Wilhelm Röpke pour avoir montré que la crise contemporaine serait plus un « désordre mental » qu’une « maladie socio-économique38 ».
17D’autres professions moins intellectuelles font aussi leur miel de la prose röpkienne. Dans l’organe de la Fédération des menuisiers et fabricants de meubles suisses, Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart sert de caution à un éditorial sur « L’avenir de l’artisanat39 ». À Neuchâtel, le 14 novembre 1942, la Société générale de l’horlogerie suisse SA est présentée sous un jour flatteur par son président, M. Renggli. Elle ne serait pas une « société financière au sens habituel de ce mot » parce qu’elle se comporte en fonction de principes qui échappent aux critiques dont les trusts et les holdings sont la cible de la part de Wilhelm Röpke40. Le 12 décembre 1942, devant les délégués de la Fédération des lieux de cure suisses, son président, B. Diethelm, tisse un parallèle entre Paracelse, le père de la balnéothérapie, et Wilhelm Röpke pour étayer son argumentation en faveur d’une « éthique du travail, du service et de la solidarité41 ».
18Mais il y a également des milieux réfractaires à Wilhelm Röpke. Dans les Nationale Hefte, revue de l’extrême droite pro-allemande, les frontistes Hans Oehler et Rolf Henne saluent certes sa « critique pertinente du capitalisme ploutocratique malade, de la dégénérescence de la démocratie et de la déviance mortelle du socialisme marxiste ». Mais ils regrettent l’orientation anglo-saxonne et antiallemande d’un auteur pourtant « doué et, du fait de ses origines, pas inaccessible à une pensée et des sentiments sains », pour finalement condamner un livre qui « rend un mauvais service à l’Occident et à la Suisse en particulier ». Dans la même veine, un lecteur reproche à Wilhelm Röpke de confondre dans la plus grande mauvaise foi bolchevisme et national-socialisme, et de contribuer à l’orientation antiallemande et antinazie d’une opinion déjà matraquée par la propagande42. Mais les voix les plus critiques viennent du côté social-démocrate. Promoteur d’un marxisme rénové, auteur d’une histoire de la Suisse faisant la part belle aux aspects économiques et sociaux, le socialiste zurichois Valentin Gitermann (1900- 1965) accuse Wilhelm Röpke de disculper le capitalisme, de s’enferrer dans les contradictions, d’émettre des « jugements de valeur hautement subjectifs » et de recourir à une terminologie très floue. Sa définition approximative de la massification (Vermassung) refléterait le « sentiment subjectif qui est celui des couches privilégiées de tous les temps face aux processus de modification de la stratification sociale », bien loin donc des réflexions proposées par « Max Weber, Georg Simmel, Ernst Troeltsch et même Werner Sombart ». Son analyse du collectivisme tendancieuse et non scientifique servirait une entreprise de dénigrement du socialisme. Son programme serait « réactionnaire, en dépit d’un enrobage progressiste, voire radical43 ».
19Dans les mois qui suivent, les socialistes se livrent à un véritable tir de barrage. Dans un tract de mai 1943 dirigé contre le PRD, le conseiller national Walther Bringolf (1895-1981), un ancien communiste devenu l’une des voix les plus tonitruantes du Parti socialiste suisse, dit ne pas vouloir de la « troisième voie du professeur allemand Röpke, qui n’est rien d’autre que le retour gêné au capitalisme ». La même année, le Volksrecht, l’un des deux principaux organes socialistes, dénonce un économiste qui, à l’instigation de l’« aile de la bourgeoisie suisse la plus proche du grand capital », serait devenu le promoteur le plus en vue d’une propagande antisocialiste illustrant tous les risques d’une science abusée, mise au service de l’idéologie. Le socialiste et économiste réformateur Max Weber (1897-1974) ironise pour sa part sur le « complexe Röpke du Parti radical-démocratique et de la grande industrie44 ». Ce tableau mérite toutefois d’être nuancé. Professeur d’économie à Berne, proche des milieux syndicaux, expert consulté par le Conseil fédéral, le socialiste Fritz Marbach (1892-1974) regrette ces attaques. Il ne voit pas dans l’économiste genevois le partisan d’un libéralisme pur ou dur et salue son ouvrage comme une « grande réalisation de valeur », un « portrait monumental de l’époque libérale-capitaliste ». Certes, le fossé est profond entre le keynésien Marbach, adepte de la théorie de la sous-consommation, et le libéral Röpke, apôtre de la concurrence. Le socialiste ne croit guère à sa troisième voie et s’insurge contre sa condamnation du socialisme jugée à l’emporte-pièce. Mais il en appelle au dialogue45. Rien d’étonnant de la part d’un homme qui a toujours voulu ouvrir la réflexion socialiste à la science économique non marxiste et dont l’ambition était de substituer le compromis à la lutte des classes46.
20Tel est également le point de vue de Konrad Ilg (1877-1954), conseiller national de la droite du PSS et surtout leader de la Fédération des ouvriers sur métaux et horlogers, qui a joué un rôle important dans la signature en 1937 de l’accord de paix du travail avec l’Association patronale suisse de l’industrie et des métaux. En mai 1943, il propose à Wilhelm Röpke d’écrire un article dans la Metallarbeiter-Zeitung, l’hebdomadaire du syndicat qui a publié la recension par Fritz Marbach de Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart. L’économiste pourrait résumer sa conception d’un changement de la condition ouvrière par l’accès à la propriété47. À la fin de 1942, les socialistes zurichois sous la houlette d’Ernst Nobs convient de leur côté Wilhelm Röpke à un dialogue critique avec les militants, mais l’intéressé se dérobe48. Quelle que soit leur réalité, ces contacts ne sont pas sans arrière-pensées. Chez Wilhelm Röpke déjà, très méfiant, pour ne pas dire fondamentalement hostile à toute manifestation de socialisme. Dans les milieux proches du PSS, le souci de contrer le très prolifique économiste néolibéral croît au fur et à mesure de sa montée au firmament. Le constat vaut également pour la gauche de la gauche. Le Parti du travail né en 1944 rassemble plusieurs sensibilités, dont les communistes. En 1946, une maison d’édition située dans leur mouvance publie Anti-Röpke, un pamphlet pesamment dogmatique, émaillé de longues citations de Marx, Engels et Lénine. Parce qu’il occulte des réalités aussi fondamentales que l’armée de réserve du prolétariat et la chute tendancielle du taux de profit, parce qu’il affirme la possibilité d’un capitalisme sans impérialisme, parce qu’il se refuse à une analyse du communisme soviétique, esquissée par l’auteur dans une vision paradisiaque, Wilhelm Röpke serait le « nouveau prophète d’une partie importante de la bourgeoisie49 ». De fait, la réception de l’économiste traduit un clivage profond entre les forces de gauche et de droite. Il convient maintenant de cerner plus précisément l’engouement de l’opinion libérale-conservatrice helvétique pour le penseur allemand.
Le « bon message au bon moment » : analyse d’un engouement
21Le « bon message au bon moment ». Wilhelm Röpke résume ainsi le sentiment de ses lecteurs enthousiastes50. L’appréciation est d’une rare pertinence. L’économiste séduit d’abord par sa sociologie de la modernité en phase avec la Weltanschauung des élites bourgeoises. Il est également un essayiste de talent capable de produire un récit extraordinairement suggestif, condensé des interrogations angoissées sur l’irruption des « masses » dans l’histoire. Wilhelm Röpke est le José Ortega y Gasset de la Suisse des années de guerre, sa rhétorique apocalyptique fascine. S’il ne réagit pas de manière appropriée, le monde paraît condamné à sa perte, c’est-à-dire au « collectivisme ». Ce concept lourd de connotations idéologiques parle aux élites d’une Suisse dont l’histoire est un bon exemple des mécanismes de peur sociale à l’œuvre dans les sociétés européennes de la première moitié du xxe siècle, de la force de l’antisocialisme dans les imaginaires. Un détour s’impose dans notre narration pour saisir l’état d’esprit qui règne dans les milieux libéraux et conservateurs, qui recoupent sociologiquement une grande partie de la bourgeoisie. Depuis la fin de la Première Guerre mondiale, les élites helvétiques sont tenaillées par la peur du bolchevisme. Elles ont tôt organisé la riposte. Des gardes bourgeoises ont vu le jour au moment de la grève générale de 1918, dans l’attente d’une confrontation ouverte avec le mouvement ouvrier, avant de se fondre en 1919 dans la Fédération patriotique suisse. Pendant l’entre-deux-guerres, la vie politique est dominée par l’alliance des partis radical-démocratique et conservateur populaire, que tout opposait jadis, auxquels s’adjoint, à partir de 1929, le Parti des paysans, artisans et bourgeois, d’orientation agrarienne et conservatrice. Tous souscrivent à une stratégie de « bloc bourgeois » pour faire barrage au PSS. Dans les années 1930, les socialistes lissent leur profil, abandonnent la référence à la lutte des classes, reconnaissent l’impératif de la défense nationale et recherchent le compromis sur le plan social. Mais cette modération ne leur ouvre pas l’accès au gouvernement, le Conseil fédéral restant dominé par les représentants du PRD, du Parti conservateur populaire et du PAB. Le socialisme demeure plus que jamais une menace pour une grande partie des élites bourgeoises. Les dramatiques événements de Genève le 8 novembre 1932, lorsque l’armée tire sur une foule de manifestants socialistes, faisant 13 morts, sont interprétés comme une illustration de la menace subversive, d’autant plus que les socialistes genevois parviennent ensuite au pouvoir et le conservent jusqu’en 1936.
22Les communistes sont la cible de dénonciations plus virulentes encore, révélatrices de l’angoisse que suscite un mouvement pourtant peu puissant, peu attractif et peu populaire51. Une grande peur qui ne se dissipe pas pendant le second conflit mondial. Dans les Schweizer Monatshefte, avec la Neue Schweizer Rundschau, l’une des deux principales revues libérales-conservatrices du pays, les articles se succèdent sur la « menace communiste », la plupart signés par Raymond Déonna (1910-1972). Ce libéral d’influence, député du Grand Conseil genevois, futur conseiller national et futur directeur du Journal de Genève, est un anticommuniste de choc, membre de l’Entente internationale contre la IIIe Internationale, dite ligue Aubert. S’appuyant sur un « matériel documentaire » fourni par cette officine anticommuniste fondée en 1924 par l’avocat genevois Théodore Aubert, il décline une rhétorique incantatoire. Il décrit dans le détail le travail de subversion réel ou supposé des communistes de par le monde, y compris en Suisse, où non seulement les communistes, bien qu’interdits depuis 1940 et réduits à quelques centaines de militants, mais d’autres forces de gauche comme le « Parti Nicole et la Jeunesse socialiste suisse » formeraient un « dangereux triangle ». Cette dénonciation du communisme international et de son épicentre, Moscou, s’insère dans une vision du conflit suggérant que l’URSS serait le véritable instigateur de son déclenchement : « La guerre voulue par Staline a éclaté ; elle dure maintenant depuis dix-huit mois déjà », écrit Raymond Déonna en mars 1941. Il exprime ensuite l’espoir que les belligérants, c’est-à-dire la Grande-Bretagne et l’Allemagne, cesseront rapidement leur « combat fraternel » afin d’empêcher le triomphe de la révolution, la « destructrice de toute civilisation ».
23Plus tard, avec la résistance qu’oppose l’Armée rouge à la Wehrmacht, l’anticommunisme des Schweizer Monatshefte grandit encore. Raymond Déonna dénonce l’exploitation de la guerre russo-soviétique à des fins de propagande, s’insurge contre l’image lénifiante de l’URSS qui aurait cours en Suisse. Il évoque la dimension criminelle et annexionniste du système communiste et invite à faire preuve de vigilance. Rappelant les événements de 1918, il délivre un message à propos duquel il est difficile de faire la part de la conviction et de la manipulation : si l’Europe et la Suisse ont déjà été secouées par des mouvements révolutionnaires à la fin de la Première Guerre mondiale, alors que n’existait encore aucune internationale de la subversion, qu’en sera-t-il à la fin de la Seconde Guerre mondiale, au terme d’un conflit plus violent et plus épuisant que le précédent, avec des opinons travaillées de longue date par le communisme ? Jann von Sprecher, le rédacteur en chef, esquisse pour sa part la perspective horrifique des Russes faisant irruption sur les bords du lac de Constance, à la frontière suisse donc, avec toutes les conséquences qui pourraient en découler52.
24Dans la Suisse des années 1930, antisocialisme et anticommunisme s’accompagnent fréquemment d’une insatisfaction croissante face à l’ordre existant, alors que l’avènement du nazisme a créé une profonde onde de choc dans le pays. Des fronts, c’est-à-dire des mouvements d’extrême droite se réclamant plus ou moins ouvertement de l’exemple allemand, connaissent un apogée au printemps de 1933. Leur impact électoral est limité et leur succès éphémère, mais certains partis classiques ont été tentés un moment de s’allier avec eux pour faire barrage au Parti socialiste. En 1933, le Parti radical-démocratique de Zurich conclut une alliance avec le Front national pour reprendre la mairie aux socialistes, les élites traditionnelles n’ayant pas digéré la victoire des « rouges » cinq ans auparavant. Si les fronts déclinent par la suite, une partie de l’opinion reste ouverte à des changements plus ou moins radicaux. En 1934, une initiative populaire est lancée, à l’instigation des fronts, pour une réforme totale de la Constitution dans un sens autoritaire. Une large majorité, 21 cantons et demi-cantons sur 25, la rejette en 1935, mais 27 % de l’électorat a tout de même voté en sa faveur, le camp du « oui » l’emportant dans le Valais et à Fribourg. Du côté des jeunes conservateurs, des jeunes libéraux, des libéraux romands, nombreux sont ceux qui aspirent à une refondation autoritaire et/ou corporatiste de la Suisse. Cette sensibilité est minoritaire, mais elle prospère avec une Europe qui s’enfonce dans la crise et les démocraties qui cèdent face aux dictatures.
25Le sommet de l’ambiguïté est atteint à l’été 1940, dans le sillage de l’impensable effondrement français. Le 25 juin, le radical Marcel Pilet-Golaz (1889-1958), conseiller fédéral et président de la Confédération, prononce un discours aux accents pétainistes qui semble préparer la voie à un virage antidémocratique. « Le temps est venu de la renaissance intérieure, chacun de nous doit dépouiller le vieil homme. Cela signifie : ne pas palabrer, concevoir, ne pas disserter, oeuvrer, ne pas jouir, produire, ne pas demander, donner », assène-t-il avant d’appeler ses compatriotes à suivre le gouvernement comme un « guide sûr et dévoué53 ». Le discours est relayé en allemand par le conseiller fédéral Philipp Etter (1891-1977). Ancien journaliste, ce catholique conservateur zougois n’a jamais fait mystère de ses opinions antilibérales et antisocialistes. Au début des années 1930, il estime que la démocratie parlementaire, égalitaire et libérale serait moins suisse que la démocratie autoritaire, « traditionnelle » et conservatrice, nourrie de la culture des Landsgemeinden héritée de la période médiévale et incarnée dans l’autorité du Landammann (bailli). Au libéralisme débridé et à la lutte des classes destructrice, il oppose la perspective corporatiste. Dans les fronts, il voit des demi-alliés tout en dénonçant leur alignement sur un modèle étranger. Il considère néanmoins le fascisme comme une forme transitoire porteuse d’éléments sains pouvant conduire à un ordre étatique supérieur. Que nombre de libéraux aient voté Philipp Etter en 1934 pour pourvoir un siège vacant au Conseil fédéral en dit long sur la détermination des élites libérales-conservatrices à faire barrage au socialisme, quitte à envoyer au gouvernement une personnalité prêchant la rupture avec la tradition libérale et démocratique. Une fois élu, Philipp Etter modère il est vrai son discours. Mais il est tout de même le seul conseiller fédéral à prendre position, en 1935, en faveur de l’initiative pour une réforme totale de la Constitution54.
26À partir de 1936, Philipp Etter noue une relation étroite avec Gonzague de Reynold (1880-1970). Issu de l’aristocratie fribourgeoise, proche de l’aile la plus antimoderniste du catholicisme helvétique, cet intellectuel s’est imposé comme un dénonciateur en vue de la modernité, du principe d’égalité, de la sécularisation, du libéralisme, de l’américanisme et du communisme. Si sa perception du nazisme comme religion séculière et composante de la révolution moderne est critique, il voit dans Benito Mussolini un homme politique de premier plan. Sa principale référence extérieure est en réalité l’Estado Novo. De telles convictions ne font aucunement de Gonzague de Reynold un marginal. De même que Franco, Salazar est plutôt bien vu dans les milieux libéraux et conservateurs. Et l’université de Lausanne n’a-t-elle pas accordé en 1937 un doctorat honoris causa au dictateur italien ? En novembre 1938, Gonzague de Reynold publie Conscience de la Suisse, qui exalte un renouveau fédéraliste jugé incompatible avec la démocratie moderne dénigrée. Le succès est considérable, en Romandie du moins, les appréciations alémaniques étant plus mitigées55. Mais lorsque, en juin 1939, le député socialiste zurichois Paul Meierhans dénonce l’intellectuel fribourgeois comme un « adversaire acharné de la démocratie », plusieurs hommes politiques de rang national, dont le conseiller fédéral Guiseppe Motta, prennent sa défense. L’historien Aram Mattioli a montré comment Gonzague de Reynold, dans le contexte trouble de l’été 1940, devient l’espoir de tous ceux qui aspirent à un renouveau autoritaire. Le 20 juillet, lors de l’assemblée générale de la Société des étudiants suisses, en présence des conseillers fédéraux Philipp Etter et Enrico Celio, l’intellectuel prononce une conférence sur les « conditions de la rénovation nationale ». Il affirme que « tous devraient savoir que l’ère du parlementarisme est close, le système des partis rouillé, le règne des opinions, terminé », avant de réclamer un « changement de régime ». Le texte de la conférence est publié dans de nombreuses revues et sous la forme d’une brochure56.
27En 1941 toutefois, le moment de désarroi synonyme de menaces pour la démocratie est passé. Les partisans d’une solution autoritaire n’ont pas su ou pu s’organiser. Lorsque, à l’automne, Gonzague de Reynold, Jakob Lorenz, Gustav Däniker, un militaire proallemand fasciné par la Wehrmacht, Oscar de Chastonay, conseiller d’État valaisan, et Marcel Regamey, l’un des leaders de la Ligue vaudoise de sensibilité maurrassienne, s’avisent de monter une initiative pour la réforme de l’État, ils ne parviennent pas à rassembler les signatures nécessaires au lancement de la procédure. En réalité, dans la Suisse de la fin des années 1930 et du début des années 1940, la fenêtre de tir antidémocratique était assez improbable, il n’y a jamais eu de consensus au sein des élites en faveur d’une rupture avec la démocratie. Des libéraux, comme William Rappard, le directeur de l’IUHEI, Willy Bretscher, le rédacteur en chef de la NZZ, Albert Oeri, le rédacteur en chef des Basler Nachrichten, s’opposent à toute dérive antidémocratique et proallemande. Dès septembre 1940 s’est constituée une Action pour la résistance nationale (Aktion Nationaler Widerstand), composée de militaires et d’hommes politiques, parmi lesquels des socialistes, dans le but de contrecarrer une éventuelle politique d’accommodation proallemande. Le poids considérable des forces politiques modérées représentait un obstacle majeur au renversement de la démocratie. Fondamentalement, la majorité du pays n’était pas favorable à une rupture autoritaire. Si la montée des fascismes et les débuts de la guerre ont semblé mettre en question, aux yeux de certains en tout cas, la pertinence de la démocratie, les menaces pesant sur la Suisse ont également imposé un rapprochement entre la droite et la gauche, un rapprochement contraint d’une certaine manière, qui commence à se manifester à la fin des années 1930 avec l’accord de la paix du travail de 1937. Au fur et à mesure que l’on avance dans le conflit, la tendance est à un certain apaisement des antagonismes. En décembre 1943, après le succès remporté par les socialistes lors des élections législatives et pour la première fois, un socialiste, Ernst Nobs, devient conseiller fédéral. Sur fond de guerre, le débat politique reprend. L’après-guerre est déjà là.
28Reste que le prégnance des idées antidémocratiques dans les années 1930 et au lendemain de mai-juin 1940 est difficile à apprécier, comme l’illustre la controverse qui a opposé les historiens Kurt Imhof et Hans Ulrich Jost. Pour le premier, la défense nationale spirituelle témoigne de la vigueur du consensus démocratique et antitotalitaire. Pour le second, elle a surtout pris une connotation conservatrice qui a contribué à un certain air du temps antidémocratique et potentiellement autoritaire. S’il penche plutôt du côté de Kurt Imhof et rejette la formulation, il est vrai excessive, de Hans Ulrich Jost, qui a évoqué un « totalitarisme helvétique » en 1940, l’historien Josef Mooser invite à ne pas sous-estimer la profondeur des clivages idéologiques derrière la rhétorique de la défense nationale spirituelle57. Si les socialistes et certains radicaux alémaniques lui donnent une coloration plus progressiste que celle privilégiée par la droite conservatrice, il n’est pas sûr qu’ils parviennent à l’imposer dans le débat public, leur parole constituant un contrepoint difficilement audible dans les mois qui suivent la défaite. Les figures les plus marquantes, qui se trouvent au sommet de l’État ou à sa proximité immédiate, sont alors les Etter, Pilet-Golaz et autres Gonzague de Reynold. Dans le sillage de ces thuriféraires de la rénovation autoritaire, toute une intelligentsia s’active, appelant de ses vœux une rupture en profondeur. Les Schweizer Monatshefte leur fournissent une tribune, qui documente l’ampleur du malaise antimoderniste et des réticences antidémocratiques au sein d’une certaine opinion libérale-conservatrice58.
29Dans cette revue née en 1921 dans les milieux très ancrés à droite de la Ligue populaire pour l’indépendance de la Suisse et qui reste empreinte d’un conservatisme marqué même après que l’aile la plus extrémiste du comité de rédaction, incarnée par Hans Oehler, a fait scission en 1934 pour fonder les Nationale Hefte d’orientation frontiste, la critique de l’ordre ancien et la recherche d’un ordre nouveau sont à l’ordre du jour au début des années 1940. Dès mai 1939, Gonzague de Reynold a souligné l’importance de la mobilisation de l’arrière pour la défense nationale, mais jugé impossible de « défendre notre pays s’il est divisé et miné par la lutte des classes, s’il est abandonné à la démagogie parlementaire et aux machinations des partis ». En juillet-août 1940, Jann von Sprecher, le rédacteur en chef, frère d’Andreas von Sprecher, l’un des principaux représentants du courant proallemand dans les milieux d’affaires, condamne la gauche antifasciste en des termes grinçants. Il invite ses compatriotes à un retour aux sources de « notre démocratie suisse, enracinée, non dénaturée » (unsere schweizerische, bodenständige, unverfälschte Demokratie). Ancien du Front fédéral (Eidgenössische Front), une organisation d’extrême droite des années 1930, laudatrice de la Confédération primitive et contemptrice des évolutions politiques et spirituelles survenues depuis la Révolution française, il dénonce la confusion entre la démocratie suisse et le parlementarisme à la française. Il affirme la nécessité de réformer la démocratie helvétique par la suppression du vote proportionnel et la fin de l’activisme des partis. Il en appelle enfin à des mesures radicales contre certains hommes politiques dont le comportement n’est pas jugé responsable. Dans le numéro d’octobre 1940, Hans Zopfi, un frontiste de Schaffhouse, se réjouit qu’il soit désormais possible en Suisse de critiquer le « peuple français malade » (krankefranzösische Volkskörper) ainsi que la « corruption du parlementarisme français ». La mission de la défense nationale spirituelle serait de permettre au peuple suisse, encore « sain dans ses fondements », de lutter efficacement contre les pathologies mortelles qui le rongent – l’alcoolisme, la dissolution de la famille, la baisse de la natalité, l’infiltration étrangère (artfremde Infiltration), l’urbanisation. Pourra alors renaître un « peuple sain, jeune et fort ». Au début de 1941, Jakob Lorenz plaide l’urgence d’une réforme totale de la Constitution. En mai 1942, Oskar Beer se désole de la perte du « sens pour la hiérarchie naturelle des valeurs » et condamne l’« émergence d’une pensée de masse standardisée, américanisée, bolchevisée », à l’origine de la « dégénérescence de la démocratie ». Le rétablissement passera par la sélection des élites, la restauration de l’ordre naturel et de la communauté. Il faut confiner le droit de vote au niveau local et désigner les responsables de plus haut niveau jusqu’au gouvernement par un vote indirect, les intérêts économiques étant représentés dans une chambre professionnelle59.
30Dans les Schweizer Monatshefte, le registre antidémocratique et antimoderniste a droit de cité. On y fait même preuve de bienveillance à l’égard des publications les plus extrémistes. Certes, l’orientation proallemande du Mois suisse est clairement condamnée, mais cette revue romande se voit créditée de son orientation catholique et de sa critique de l’art dégénéré60. Pour les Schweizer Monatshefte, l’affirmation de la neutralité suisse constitue il est vrai un principe intangible, qui se traduit par une fin de non-recevoir prudente mais ferme opposée aux reproches que l’Allemagne nazie adresse à la Suisse. Mais elle va de pair avec l’aspiration à une rénovation en profondeur dans un sens autoritaire. Les discours ambigus sur la démocratie se retrouvent également chez de célèbres partisans de la fermeté vis-à-vis de l’Allemagne. Le général Henri Guisan (1874-1960), le commandant en chef de l’armée suisse devenu une icône nationale pour avoir incarné la détermination à préserver l’indépendance helvétique, n’était pas imperméable à l’air du temps. Le manuscrit du célèbre discours qu’il a prononcé le 25 juillet devant quatre cents officiers afin de galvaniser l’esprit de résistance de ses compatriotes contient une critique de l’existence des partis politiques, en appelle à un système autoritaire et corporatiste61. Membre de la Ligue des officiers qui s’est constituée à la suite du discours de Marcel Pilet-Golaz le 25 juin 1940 dans le but de poursuivre le combat même en cas de démission du gouvernement fédéral, Walter Allgöwer (1912-1980) se réclame d’une volonté de régénération faite de critique de la modernité issue de la Révolution française, de promotion d’un citoyen-soldat ancré dans les valeurs du christianisme et d’appel à une « direction forte et courageuse », l’attribution des postes à responsabilité ne devant plus être laissée au « hasard ou à l’intrigue politique62 ».
31Cantonner le rejet de la démocratie aux seuls milieux pronazis ou proallemands serait donc simplificateur. De même, le rayonnement des idées antidémocratiques va au-delà de la seule droite catholique incarnée par Philipp Etter ou Gonzague de Reynold. L’inconfort face à la modernité et au parlementarisme est ressenti dans d’autres milieux, allant des libéraux romands aux lobbies patronaux et libéraux qui se sont multipliés dans les années 1930, en passant par une partie du PRD. Il est impossible de recourir à une typologie tranchée, qui opposerait abruptement des libéraux inflexibles défenseurs des valeurs de l’humanisme, de la liberté et de la démocratie à des représentants d’un conservatisme pur et dur tenté par les solutions autoritaires. Dans le bouillonnement des années de crise, la frontière entre libéralisme et conservatisme s’avère poreuse. La critique de la démocratie est plus diffuse qu’on ne pourrait le penser au premier abord. Même dans le camp libéral et radical, on se montre accessible à des analyses ambivalentes. Par ses prises de position parfois contradictoires, par les luttes d’influence en son sein, la NZZ reflète l’incertitude qui règne dans bien des esprits. S’il soutient la SDN, juge positivement le président allemand Friedrich Ebert et critique l’extrême droite allemande des années 1920, le journal a également publié des analyses positives du fascisme. Au début des années 1930, l’ambiguïté s’accentue. Le slogan typiquement frontiste du « renouveau » (Erneuerung) n’est pas rejeté en tant que tel. Bien qu’ils n’épargnent guère le journal, les fronts sont considérés avec une certaine bienveillance. Lors des élections municipales de 1933, la NZZ soutient la politique d’alliance avec eux contre les socialistes.
32Mais la lourde défaite que subissent alors les libéraux aide le nouveau rédacteur en chef, Willy Bretscher, à imposer une ligne plus clairement libérale. De fait, la nouvelle équipe fait un portrait très critique du régime nazi et s’emploie à combattre les fronts sur le plan intérieur. Mais cette nouvelle posture « antitotalitaire » n’est pas exempte de relents contre l’« individualisme occidental », voire de manifestations xénophobes. La défense des valeurs démocratiques manque parfois de clarté. Ainsi y a-t-il liberté de discussion au sein de la rédaction sur la question de la réforme totale de la Constitution. Gonzague de Reynold est recensé avec beaucoup de respect, publiant d’ailleurs plusieurs contributions dans le journal. Si les catholiques-conservateurs sont traités avec la considération qui convient à un allié du PRD, les socialistes sont en revanche dénoncés avec beaucoup de virulence. L’antimarxisme continue de structurer la ligne éditoriale, sur le plan extérieur comme sur le plan intérieur. La crise de 1934 en Autriche est ainsi imputée aux austro-marxistes, et la disparation de la démocratie enregistrée sans beaucoup de regrets. Vis-à-vis du fascisme, le journal est toujours indulgent. Il se montre également prosalazariste et profranquiste. À certains égards, le libéralisme de la NZZ réside moins dans l’affirmation des grands principes libéraux et démocratiques que dans les différences ou nuances qui le distinguent des prises de position plus extrêmes qui ont cours à la droite et à l’extrême droite. Le principe de l’indépendance nationale commande il est vrai bien des analyses, la NZZ se signalant par sa dénonciation de la marche à la guerre et ses prises de position antiallemandes. C’est pourquoi certains milieux libéraux et conservateurs intriguent à la fin de 1940 pour faire écarter Willy Bretscher, sans succès63.
33Il est donc possible de cerner une nébuleuse idéologique libérale-conservatrice dont les caractéristiques sont l’antimarxisme, une certaine méfiance vis-à-vis de la modernité, un rapport plus ou moins distancié à la « démocratie de masse » et la recherche d’une alternative à un présent ressenti sur le registre du malaise. Certes, entre Willy Bretscher et Caspar Jenny, industriel situé très à droite qui a souhaité son retrait de la direction de la NZZ, entre William Rappard, ferme défenseur des principes de l’économie libérale et de l’internationalisme helvétique, et Philipp Etter, les divergences sont profondes. Mais, au-delà, les uns et les autres partagent la même grammaire pour interpréter le monde. À la fin des années 1930, à l’orée des années 1940, l’« opinion » libérale-conservatrice est à la recherche d’une nouvelle synthèse. Elle absorbe les signaux idéologiques émis par les revues, les journaux, les hommes qu’elle a l’habitude de lire et d’écouter. Les prises de position d’un Gonzague de Reynold ont rencontré un réel écho au-delà du milieu conservateur stricto sensu. Certes, dans cette quête de « solutions » pour surmonter la « crise », tout le monde ne souscrit pas aux scénarios de refondation autoritaire. Mais inversement, personne, dans les milieux libéraux-conservateurs, n’est totalement insensible aux discours de mise en cause de la démocratie et du parlementarisme. Lors de la réunion du comité central du PRD de février 1937, Willy Bretscher voit dans la démocratie un type de régime susceptible d’être emporté par un excès de liberté, de dégénérer en démagogie, et plaide en faveur d’une « synthèse étroite entre les notions d’ordre et de liberté64 ».
34Une fois passée l’onde de choc consécutive à l’effondrement français, un certain malaise n’en subsiste pas moins dans le milieu libéral-conservateur. Les interrogations sur les « défauts » de la démocratie, la nécessité de la « refonder », la peur des « masses », l’angoisse face au « bolchevisme » ne se dissipent pas comme par enchantement. La recherche de solutions pour conjurer la « menace collectiviste » est toujours d’actualité. Or, dès 1941, Gonzague de Reynold a perdu de son aura, après que ses prises de position invitant à l’intégration dans le nouvel ordre européen l’ont disqualifié aux yeux de nombreux observateurs. La NZZ se montre désormais très critique pour celui qui était encore une référence incontournable quelques mois auparavant. Les temps sont en train de changer. La teneur des leçons tirées du contexte international n’est plus de la même nature. La probabilité croissante d’une victoire alliée redonne des couleurs aux principes libéraux et démocratiques. Les options marquées au sceau du conservatisme, voire de l’autoritarisme apparaissent désormais moins crédibles. D’emblée peu séduisantes, les alternatives peu ou prou inspirées du nazisme sont quant à elles définitivement discréditées. C’est à ce moment charnière que Wilhelm Röpke surgit. Les développements qui ont précédé permettent de mieux comprendre l’extraordinaire écho qu’il rencontre. Intellectuel antifasciste au-dessus de toute soupçon, libéral convaincu en exil depuis 1933, il a le profil idéal pour combler le vide programmatique entraîné par la démonétisation accélérée des perspectives autoritaires. À la fois diagnostic et thérapie de la « crise », sa pensée rencontre un succès extraordinaire parce qu’elle semble à la fois familière et nouvelle à la Suisse libérale-conservatrice, parce qu’elle permet de penser la sortie de guerre.
35Wilhelm Röpke n’écrit pourtant rien de fondamentalement inédit. Ses thèmes de prédilection sont dans l’air du temps depuis les années 1920, voire depuis le début du siècle. Mais l’économiste réussit une synthèse percutante, qui fait sens aux yeux de l’opinion libérale-conservatrice parce qu’elle veut concilier ordre et liberté. Sa pensée est suffisamment conservatrice pour séduire ceux qui, à des degrés divers, ont admiré Salazar ou Mussolini, ont fait du Front populaire un épouvantail et vivent dans le peur du bolchevisme. Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart et Civitas humana contiennent des considérations sceptiques sur la Révolution française, la démocratie de masse et le suffrage universel qui ne sont pas pour déplaire à des lecteurs libéraux-conservateurs qui peuvent ainsi identifier dans Wilhelm Röpke l’un des leurs. En juillet 1940, dans la NZZ, l’économiste s’est livré à des considérations ambiguës sur la possibilité d’une « démocratie présidentielle », d’une « démocratie directoriale » et même d’une « démocratie dictatoriale ». Dans sa correspondance, il a écrit le 20 octobre 1940 que les « vieilles formules du parlementarisme se sont révélées inutilisables65 ». Mais la synthèse röpkienne est également suffisamment libérale et progressiste pour apparaître crédible dans la compétition programmatique qui s’amorce dès 1942-1943. Face à une gauche qui relève la tête, l’économiste libéral est perçu comme le meilleur antidote. Si l’élection du socialiste Ernst Nobs au Conseil fédéral témoigne d’une réelle décrispation du climat politique, l’angoisse face au « collectivisme » est toujours présente dans tout ou partie de l’opinion libérale-conservatrice. Wilhelm Röpke propose des solutions pour parer la menace.
36C’est pourquoi les rédacteurs de revues et journaux libéraux-conservateurs se pressent auprès de lui pour obtenir des manuscrits. Le 23 mars 1942, Walther Meier, le rédacteur en chef de la Neue Schweizer Rundschau, espère que Wilhelm Röpke acceptera de collaborer régulièrement avec sa revue. Il est appuyé par l’ensemble du comité de rédaction, placé sous la présidence de Dietrich Schindler (1890-1948), l’un des juristes les plus influents de Suisse, membre également du conseil d’administration de la NZZ et lecteur enthousiaste de l’économiste. C’est le début d’une collaboration fructueuse, avec, de mai 1942 à avril 1944, pas moins de sept contributions de l’économiste dans la Neue Schweizer Rundschau. Walther Meier considère que sa pensée incarne purement et simplement la ligne de la revue et dit sa volonté de la promouvoir de « façon toujours plus claire, synthétique et vivante66 ». Dans la Neue Schweizer Rundschau comme dans les Schweizer Monatshefte, où paraissent également de nombreux articles de l’économiste, on observe une sorte de passage de relais. Si Gonzague de Reynold a été sollicité en 1939/1940, il disparaît ensuite des tables des matières, avant que Wilhelm Röpke ne fasse une entrée en force à partir de 1942. Ce constat n’équivaut pas à une analyse approfondie des deux revues. Mais il souligne les mutations de l’offre idéologique dans le camps libéral-conservateur.
37La même évolution est discernable en Suisse romande. En 1938, la Gazette de Lausanne avait ouvert ses colonnes à Gonzague de Reynold, publiant une trentaine de ses articles, les « Billets à ces Messieurs de Berne », qui fournirent l’ossature de sa célèbre Conscience de la Suisse parue à la fin de l’année. La tribune ainsi offerte par le quotidien libéral à un intellectuel catholique conservateur ne surprend pas de la part du rédacteur en chef, le très conservateur Georges Rigassi (1885-1967)67. Dès les années 1920, ce libéral vaudois s’est monté ouvert au dialogue avec les étudiants de l’extrême droite maurrassienne, qui devaient fonder la Ligue vaudoise au début de la décennie suivante. S’il fait preuve d’indulgence vis-à-vis des fronts, dont les « bons principes » ne seraient que la resucée des valeurs défendues de tout temps par les libéraux, sa sympathie va plutôt à une refondation conservatrice de la démocratie, entre exaltation de l’ordre, valorisation du corporatisme et limitation du suffrage universel68. Georges Rigassi est également un thuriféraire de Salazar puisqu’il voit dans l’Estado novo un exemple « particulièrement instructif » et « extraordinairement original », allant jusqu’à nier son caractère antidémocratique69. Membre du comité exécutif de la Fédération patriotique suisse née en 1919 du regroupement des gardes bourgeoises, membre également de l’Entente internationale contre la IIIe Internationale, le journaliste souscrit à un anticommunisme virulent. En juillet 1941, il envisage avec satisfaction une victoire des armées allemandes qui aboutirait à l’« anéantissement du bolchevisme70 ».
38Dans sa quête de nouveaux horizons programmatiques, le rédacteur en chef de la Gazette de Lausanne ne pouvait passer à côté de Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart. Enthousiaste, il ne jure désormais plus que par l’économiste genevois, saluant sa « géniale explication de la grande crise moderne ». Wilhelm Röpke lui répond que « cette convergence de vues [entre lui et le journaliste] sur les choses essentielles est précisément ce qui [lui] donne un peu d’optimisme en ces temps apocalyptiques71 ». Au début de 1943, Georges Rigassi le prie instamment de lui envoyer des manuscrits, afin que son journal, « qui n’a jamais cessé de défendre les principes du libéralisme spirituel, puisse continuer à exercer cette mission [...] dans la période de fin de guerre et de préliminaires de paix ». On ne saurait exprimer plus clairement la fonction de relais qu’assure la pensée röpkienne aux yeux d’une élite libérale-conservatrice à la recherche d’un outillage idéologique pour penser l’après-guerre entre continuité et rupture. Bien qu’il craigne d’être étiqueté comme réactionnaire, l’économiste se dit fier de publier, en mai 1943, son premier article dans la Gazette de Lausanne. Il y déplore la « décadence de la société occidentale » et la « décomposition progressive de toutes les vraies communautés72 ».
39Mais la pensée antimoderne qui fait tout le succès du Röpke sociologue dans un milieu libéral-conservateur défini au sens large ne doit pas faire perdre de vue le Röpke économiste, dont le message séduit un auditoire plus restreint, limité à un milieu libéral défini dans un sens plus strict. En effet, la perspective de redressement que promeut l’économiste est moins syncrétique qu’il n’y paraît au premier abord. Sa troisième voie est tout sauf à équidistance entre libéralisme et socialisme, entre libéralisme et corporatisme. On l’a vu, la critique socialiste ou catholique ne s’y laisse pas prendre. Wilhelm Röpke est soucieux de conférer une nouvelle légitimité à un libéralisme vilipendé de toutes parts. Il devient dès lors une référence pour tous les libéraux qui ont fait depuis la fin des années 1930 de la lutte contre l’étatisme et le socialisme la première de leurs priorités. Le constat de l’adéquation des idées de Wilhelm Röpke avec un certain air du temps ne suffit pas pour rendre compte de sa notoriété. Pour comprendre comment un économiste ayant fui le nazisme devient en l’espace de quelques années, voire de quelques mois le grand prophète des élites libérales, il faut reconstituer le parcours sans faute d’un émigré qui a reconstruit sa carrière en dépit du handicap de l’exil, il faut cerner plus précisément les réseaux, les groupes, les personnalités qui ont activement soutenu sa promotion.
Notes de bas de page
1 « Soirée des Institut, Sommersemester 1942 », Nachlaß Röpke (désormais NR), Institut für Wirtschatfspolitik, Cologne.
2 Wilhelm Röpke, Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart, Erlenbach-Zurich, Rentsch, 1942 ; Id., La crise de notre temps, Neuchâtel, La Baconnière, 1945.
3 Friedrich Hayek, The Road to Serfdom, Londres, Routledge, 1944.
4 Wilhelm Röpke, Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart, op. cit., p. 11, 43.
5 Pour une présentation plus approfondie de la sociologie röpkienne, voir infra les chapitres 14 et 16.
6 Id., Crises and Cycles, Londres, William Hodge & Company, 1936 ; Id., International Economic Disintegration, Londres, William Hodge & Company, 1942.
7 « Wer ist Wilhelm Röpke ? », Schweizer Illustrierte Zeitung, 17/2/43.
8 Wilhelm Röpke, Civitas humana. Grundfragen der Gesellschafts- und Wirtschaftsreform, Erlenbach-Zurich, Rentsch, 1944 (trad. française : Civitas humana ou Les questions fondamentales de la réforme économique et sociale : capitalisme, collectivisme, humanisme économique, état, société, économie, Paris, Librairie de Médicis, 1946) ; Id., Internationale Ordnung, Erlenbach-Zurich, Rentsch, 1945 ; Id., Die deutsche Frage, Erlenbach-Zurich, Rentsch, 1945 (trad. française : Explication de l’Allemagne, Genève, Éditions du Cheval ailé, 1945).
9 Edgar Salin, « Ein dritter Weg ? (Bemerkungen zu Röpkes Gesellschaftskrisis der Gegenwart und Marbachs Theorie des Mittelsstandes) », Zeitschrift für schweizerische Statistik und Volkswirtschaft, 78, 4, 1942, p. 237-245.
10 Lettre d’Eugen Grossmann à Wilhelm Röpke, 15/4/1942, NR, dossier Briefe 1940-1942. À partir de maintenant, les références à des correspondances ne mentionneront pas l’émetteur ou le destinataire du courrier cité lorsqu’il s’agira de Wilhelm Röpke. Il est également à noter que tous les passages en italique dans les citations restituent le choix typographique des auteurs cités.
11 Sur Eugen Böhler, des éléments dans Sophie Pavillon, « Les affinités économiques et le bon usage du diagnostic conjoncturel en Suisse, 1932-1947 », Traverse. Revue d’histoire, 2, 2001, p. 110-123.
12 Eugen Böhler, Zur Neuordnung von Wirtschaft und Gesellschaft, Separatabdruck aus dem Aargauer Tagblatt, 1942, première publication les 19,20 et 21 mai 1942 ; Id., « Staatspolitische Postulate der Wïrtschafts- und Sozialpolitik », Industrielle Organisation, 4, décembre 1942, p. 1-15.
13 Franz Seiler, « Krise und Geneseung », Schweizer Rundschau, 2, 1942/1943, Separatabdruck, « Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart », Vaterland, 16 mars 1942, « Politik aus dem Glauben », Vaterland, 12/05/1944.
14 Lettre du 27/3/1943 à Franz Seiler, lettre du 5/4/1943 à Joseph Zürcher, NR, dossier MZ 42-43.
15 Lettre du 30/7/1943 à Joseph Zürcher, NR, dossier Briefe M-Z (42-43), Tagebuch Wilhelm Röpke n° 3 (désormais TG), entrée du 30/7/1943, « Begegnung mit dem Katholizismus ».
16 Stefan Ettlinger, « Liberale und katholische Wirtschaftsauffassung. Gedanken zum Buche von Wilhelm Röpke : Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart », Christliche Kultur, 6, 29, 8 août 1942 (supplément des Neue Zürcher Nachrichten).
17 « Wirtschaftshumanismus », Das Aufgebot, 10, 45, 5 novembre 1942 ; Jakob Lorenz, « Die wirtschaftliche Lage der Katholiken in der Schweiz », Schweizer Rundschau, n° 6, septembre 1942, p. 267-273.
18 Lettre du 20 mai 1944 à Heinrich Pfeiffer, NR, dossier Fan mail II
19 Lettre du 6 juin 1942 de Hugo Gschwind, NR, dossier AL 42-44.
20 Sur Ernst Laur, voir Werner Baumann, « Ernst Laur oder “Der Bauernstand muss erhalten werden, koste es, was es wolle” », dans Aram Mattioli (dir.), Intellektuelle von rechts. Idéologie und Politik in der Schweiz 1918-1939, Zurich, Orell Füssli, 1995, p. 257-272.
21 Ernst Laur, « Die Gesellschaftskrise der Gegenwart », National-Zeitung, 12 août 1941.
22 Voir les courriers échangés entre les deux hommes de septembre 1940 à janvier 1941, ainsi que la lettre du 20 septembre 1940 à Paul Senn, NR, dossier Briefe 1940-1942.
23 Wilhelm Röpke, « Bauerntum und freie Wirtschaft », NZZ, 1956, 1960 et 1964, 3 et 4 décembrel942. Réplique d’Ernst Laur le 13 décembre 1942, réplique de Wilhelm Röpke le 20 décembre.
24 Tract pour une conférence intitulée « Grundzüge einer bäuerlichen Sozialpolitik », NR, dossier Gesellschaftskrisis.
25 Hans Ulrich Jost, Le salaire des neutres. Suisse 1938-1948, Paris, Denoël, 1999, p. 208, 216 notamment.
26 Sur les paysans et la paysannerie, voir Werner Baumann, Peter Moser, Bauern im Industriestaat. Agrarpolitische Konzeptionen und bäuerliche Bewegungen in der Schweiz 1918-1968, Zurich, Orell Füssli, 1999, citation de Walter Stampfli p. 36.
27 Carlo Mötteli, « Der Dritte Weg », NZZ, 16 mai 1942.
28 Lettre du 13 juillet 1942 à Alexander Rüstow, NR, dossier Rüstow.
29 Lettre du 23 septembre 1943 d’Antoine Vodoz, NR, classeur Fan mail II
30 Lettre du 12 juin 1942 de Hermann Frey, NR, dossier AL 42-44.
31 Lettre du 30 juin 1942 du Dr Breitenbach, NR, dossier Briefe 40-42.
32 Lettre du 17 novembre 1943 de Hugo Oltramare, NR, dossier Fan mail II.
33 Lettre du 29 mai de G. Streit-Lier, NR, dossier Fan mail II
34 Lettre du 1er février 1944 de Louis Stalder, NR, dossier Fan mail II
35 « Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart », Organisator, août 1942, p. 1-3.
36 Lettre du 27 juin 1943 de G. Richard, NR, dossier Fan mail II
37 Lettre du 20 juillet 1943 de Willi von Gonzenbach, NR, dossier Fan mail II
38 Walter Morgenthaler, « Röpke ! Bemerkungen zu : Wilhelm Röpke. Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart », Schweizerische Zeitschrift für Psychologie und ihre Anwendungen, n° 1-2, 1942, p. 145-148.
39 « Die Zukunft des Handwerks », Schweizerische Schreinerzeitung, 53,7 août 1942, p. 361-362.
40 Voir l’encart « À la Société générale de l’horlogerie », Le Peuple. Quotidien des travailleurs romands du 17 septembre 1942, p. 2 ; « Économie organisée ou libéralisme », Effort, 15 décembre 1942.
41 B. Diehthelm, Die Ethik der Heilbäder, Nummer 3 des Verbandes der schweizerischen Badekurorte.
42 « Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart », Nationale Hefte. Schweizer Monatsschrift, 9,1942, p. 181-183. Lettre du 31 juillet 1942 de Serge Bourgeois, NR, dossier Briefe 40-42.
43 Valentin Gitermann, « Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart. Bemerkungen zu einem Buch von Wilhelm Röpke », Rote Revue. Sozialistische Monatsschrift, 21, n° 10, juin 1942, p. 337-351.
44 Walter Bringolf, « Was und Wohin willst du ? », tract de mai 1943, NR, dossier Gesellschaftskrisis, « Röpke und Beveridge », Volksrecht, 24 août 1943, « Das Trauma des Herrn Röpke », Volksrecht, 29 septembre 1943, « Walther Bringolf, Die neue gegen die alte Schweiz », Volksrecht, 11 octobre 1943, « Mißbrauchte Wissenschaft », Volksrecht, 16 octobre 1943
45 Fritz Marbach, « Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart », Schweizeriche Metallarbeiter Zeitung 19 septembre 1942.
46 Sur Fritz Marbach, voir Pascal Jurt, « Volkswirtschaftslehre : Von der Nationalökonomie zu den “Economies” », dans Claudia Honegger, Hans Ulrich Jost, Susanne Burren, Pascal Jurt (dir.), Konkurrierende Deutungen des Sozialen. Geschichts-, Sozial- und Wirtschaftswissenschaften im Spannungsfeld von Politik und Wissenschaft, Zurich, Chronos Verlag, 2007, p. 187-210, notamment p. 205.
47 Lettre du 5 mai 1942 de Konrad Ilg, NR, dossier AL 42-43/44.
48 Lettres des 16 novembre 1942, 21 décembre 1942 et 5 février 1943 du Parti socialiste de la ville de Zurich. Lettre du 22 décembre 1942 au Parti socialiste de la ville de Zurich, NR, dossier MZ 42-43.
49 Christian Reinecke, Anti-Röpke. Eine Streitschrift über Volkswirtschaft und Politik, Zurich, Literatur-Vertrieb, 1946, citation p. 31.
50 Lettre du 25 mars 1942 à Alexander Rüstow, NR, dossier Rüstow.
51 Sur l’anticommunisme en Suisse, voir Michel Caillat, Mauro Cerutti, Jean-François Fayet, Stéphanie Roulin (dir.), Histoire(s) de l’anticommunisme en Suisse, Zurich, Chronos Verlag, 2009.
52 Raymond Déonna, « Die Weltgefahr des Kommunismus in heutiger Beleuchtung », Schweizer Monatshefte, 19, n° 10 (avril 1939-mars 1940), p. 593-601 ; Id., « Le danger communiste en Suisse », Schweizer Monatshefte, 20, n° 2 (avril 1940-mars 1941), p. 62-68, citation p. 68 ; Id., « Le communisme devant les événements actuels », Schweizer Monatshefte, 20, n° 6, p. 234-240 ; Id., « Der Krieg und die revolutionäre Drohung, Schweizer Monatshefte, 20, n° 12, p. 581- 602, citations p. 581, 601 et 602 ; Id., « Der deutsch-russische Krieg und die revolutionäre Zersetzungsarbeit », Schweizer Monatshefte, 21, n° 10/11 (avril 1941-mars 1942), p. 521-536 ; Id., « L’activité subversive d’extrême gauche en Suisse », Schweizer Monatshefte, 22, n° 6 (avril 1942-mars 1943), p. 306-318 ; Id., « Das russische Problem und die schweizerische öffentliche Meinung », Schweizer Monatshefte, 22, n° 12, p. 675-690 ; Id., « 7 Monate nach der Auflösung des Komintern », Schweizer Monatshefte, 23, n° 9/10 (avril 1943-mars 1944), p. 523-540 ; Jann von Sprecher, « Die Schweiz vor der Neuordnung Europas », Schweizer Monatshefte, 22, n° 7, p. 359-370, notamment p. 365.
53 Discours intégral à l’adresse http://www.yrub.com/histoire/discoursgolaz.htm.
54 Sur Philipp Etter, voir Georg Kreis, « Philipp Etter – “voll auf eidgenössischem Boden” », dans Aram Mattioli (dir.), Intellektuelle von rechts, op. cit., p. 201-217.
55 Gonzague de Reynold, Conscience de la Suisse. Billets à ces Messieurs de Berne, Neuchâtel, Éditions de la Baconnière, 1938.
56 Aram Mattioli, « Gonzague de Reynold – Vordenker, Propagandist und gescheiterter Chef der “nationalen Revolution” », dans Aram Mattioli (dir.), Intellektuelle von rechts, op. cit., p. 135- 156 ; Id., Gonzague de Reynold. Idéologue d’une Suisse autoritaire, Fribourg, 1997, citations de G. de Reynold p. 235.
57 Kurt Imhof, Hans Ulrich Jost, « Geistige Landesverteidigung. Helvetischer Totalitarismus oder antitotalitärer Basiskompromis ? Ein Streitgespräch », dans Erfindung der Schweiz 1848- 1998. Bildentwürfe einer Nation, Zurich, Landesmuseum Zurich, 1998, p. 364-380. Kurt Imhof, « Das kurze Leben der geistigen Landesverteidigung. Von der “Volksgemeinschaft” vor dem Krieg zum Streit über die “Nachkriegsschweiz” im Krieg », dans Id., Heinz Kleger, Gaetano Romano (dir.), Konkordanz und Kalter Krieg. Analyse von Medienereignissen in der Schweiz der Zwischen- und Nachkriegszeit, Zurich, Seismo, 1996, p. 19-84 ; Hans Ulrich Jost, « Menace et repliement 1914-1945 », dans Nouvelle histoire de la Suisse et des Suisses, Lausanne, Payot, 2e éd. revue et augmentée, 1986, p. 683-770 ; Id., Le salaire des neutres, op. cit. ; Josef Mooser, « Die “geistige Landesverteidigung” in den 30er Jahren », Revue suisse d’histoire, 1997,44, p. 685-708. Sur la remise en cause de la démocratie dans la Suisse des années 1930 et la difficile année 1940, voir également Roland Ruffieux, La Suisse de l’entre-deux-guerres, Lausanne, Payot, 1974.
58 Sur les Schweizer Monatshefte, voir Adrian Zimmermann, « Der “Schweizer Monat” – reaktionär seit 1921 », WOZ. Die Wochenzeitung, 31 mars 2011, édition online.
59 Gonzague de Reynold, « Schweizer, seid Schweizer », Schweizer Monatshefte, 19, n° 2, (avril 1939-mars 1940), p. 73-82, citation p. 74 ; Jann von Sprecher, « Zur politischen Lage », Schweizer Monatshefte, 20, n° 4-5 (avril 1940-mars 1941), p. 149-198, citation p. 157 ; Hans Zopfi, « Bemerkungen zur Lage der Schweiz », Schweizer Monatshefte, 20, n° 7, p. 261-271, citations p. 262, 270 et 271 ; Jakob Lorenz, « Politische Aspekte zur Totalrevision der Bundesverfassung », Schweizer Monatshefte, 20, n° 10, p. 445-460 ; Oskar Beer, « Grundsätzliches zum Parteienstaat », Schweizer Monatshefte, 22, n° 2, (avril 1942-mars 1943), p. 116-122, citations p. 119 et 120.
60 Schweizer Monatshefte, 20, n° 11 (avril 1940-mars 1941), p. 555-557.
61 Ces passages n’ont toutefois pas été prononcés à l’oral. Voir Hans Ulrich Jost, Le salaire des neutres, op. cit., p. 127 ; Oscar Gauye, « “Au Rütli, 25 juillet 1940”. Les discours du général Guisan : nouveaux aspects », Études et sources, 10, 84, p. 5-52.
62 Walther Allgöwer, « Erziehung zum Eidgenossen », Neue Schweizer Rundschau, IX, mai 1941-avril 1942, p. 222-233.
63 Voir Thomas Maissen, Die Geschichte der NZZ 1780-2005, Zurich, Verlag Neue Zürcher Zeitung, 2005, notamment p. 93-134.
64 Cité par Michael Gehrken, « Im Zeichen einer wahrhaft eidgenössischen Solidarität ». Krise und Stabilisierung des Freisinns zwischen 1929 und 1947, Berne, Selbstverlag, 2002, p. 180.
65 Wilhelm Röpke, « Grundfragen wirtschaftlicher Neuorientierung », NZZ, 24 et 25 juillet 1940, nos 1060 et 1064 ; lettre du 20 octobre 1940 à Marcel Van Zeeland, NR, dossier Briefe 1940-1942. Sur les analyses de la démocratie par Wilhelm Röpke, voir infra le chapitre 16.
66 Lettres du 23 mars 1942 et du 5 janvier 1943 de Walther Meier, voir également la réponse reconnaissante de Wilhelm Röpke, NR, dossier Briefe 40-42.
67 Sur Georges Rigassi et le libéralisme vaudois de l’entre-deux-guerres, voir Roland Butikofer, Le refus de la modernité. La Ligue vaudoise : une extrême droite et la Suisse, Lausanne, Payot, 1996. Sur la Gazette de Lausanne début de siècle, voir Alain Clavien, Histoire de la « Gazette de Lausanne ». Le temps du colonel 1874-1917, Vevey, Éditions de l’Aire, 1997.
68 Citation extraite de propos tenus lors d’une réunion du comité cantonal du Parti libéral. Cité par Roland Butikofer, Le refus de la modernité, op. cit., p. 176.
69 Georges Rigassi, « L’expérience portugaise vue par Gonzague de Reynold », Gazette de Lausanne, 2 avril 1937.
70 Id., Gazette de Lausanne, 11 juillet 1941.
71 Id., Notre libéralisme. Une mise au point nécessaire, Lausanne, Imprimerie centrale, 1941, brochure avec dédicace, tiré-à-part de la Gazette de Lausanne, 1941, lettre du 13 août 1942 à George Rigassi, NR, dossier Briefe 40-42.
72 Lettre du 10/2/1943 de Georges Rigassi, lettre du 1 mai 1943 à Georges Rigassi, NR, dossier Briefe MZ 42-43, Wilhelm Röpke, « Maux de l’Occident », Gazette de Lausanne, 4 mai 1943.
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