Introduction
p. 13-15
Texte intégral
1“Kyr Michel (Michel V), jadis César, je (Kékauménos) le vis le matin au soleil levant, empereur tout-puissant et, à la troisième heure de ce jour, devenu pitoyable, solitaire et aveugle”1.
2“Les stupides habitants de Constantinople, particulièrement les vendeurs de saucisses, les tanneurs, tous les piliers de tavernes, les ressemeleurs de chaussures aux chiches moyens d’existence, les tailleurs qui peinent à gagner leur pain se réunirent comme les essaims de mouches au printemps quand elles se précipitent sur le lait renversé des cruches ; ils ne songeaient nullement que trois jours auparavant, ils avaient acclamé comme un sauveur et révéré ce basileus (Andronic) ceint du diadème, et lui avaient confirmé par les plus terribles serments leur fidélité et leur affection. Maintenant, emportés par leur colère insensée et la dernière des folies, ces impies n’épargnaient à Andronic aucune souffrance”2.
3Ces réflexions de Kékauménos et de Nicétas Chôniatès évoquent la versatilité de l’opinion publique et la fragilité du pouvoir impérial. Une novelle de Constantin VIII, contresignée par le patriarche et le synode, jette l’anathème sur ceux qui ont osé se révolter contre les empereurs (ἀποστασία ou τυραννίς), qui ont tramé un complot (ἐπιβουλὴ), ou fomenté des troubles (μοῦλτος), ainsi que sur leurs complices (συμπράττων, συγκοινωνῶν, συμβουλεύων) et même sur les instigateurs occultes (παρορμῶν)3. L’analyse de tous les troubles politiques et sociaux qui perturbèrent la taxis, l’ordre naturel de l’Empire, constitue l’objet de ce livre. Sont prises en compte non seulement les grandes rébellions militaires, mais aussi les complots, trahisons, désertions, fuites de populations, qui manifestaient tout autant le malaise social. Nous avons également retenu les aspirations légales au pouvoir en cas de vacance, car elles mettaient en valeur les desseins des différentes factions. En revanche sont exclues de l’étude des dissidences considérées, du point de vue des Byzantins, comme de véritables rébellions. Lorsque les princes latins d’Antioche, les sultans turcs d’Iconium ou de Sébastè, ou les chefs arméniens du Taurus rejetaient le joug qu’ils avaient auparavant accepté en se reconnaissant douloi du basileus, les empereurs, quand ils en avaient les moyens, les punissaient comme leurs autres sujets. Seule l’administration directe par des fonctionnaires impériaux constitue, selon nous, le critère d’appartenance effective à l’Empire.
4Une étude de ce type rendait nécessaire, nous semblait-il, de scruter les intérêts et les moyens d’action de chaque catégorie sociale, “puissants” et “faibles”, riches et pauvres, Constantinopolitains et provinciaux, citadins et paysans, et d’en déduire les ressorts de l’agitation qui saisissait périodiquement tout ou partie de l’Empire. Ainsi, selon une opinion commune, l’opposition entre les petits et les gros propriétaires représente un facteur primordial de l’évolution sociale aux xe et xie siècles où la grande propriété foncière aurait définitivement triomphé. De la même manière, les historiens se sont acharnés à déterminer si la pronoia fut instituée dès le xie siècle et quelle fut son extension, estimant qu’elle était à la fois reflet et cause des modifications sociales, alors qu’elle ne paraît point avoir jamais formé un enjeu autour duquel se seraient déterminées les factions en lutte pour le pouvoir.
5La lecture des sources a rapidement montré le caractère artificiel d’une telle démarche. Derrière chaque événement en effet apparaissait toujours un unique groupe, l’aristocratie. La recherche de jacqueries paysannes ou d’émeutes populaires se révélait vaine, car les rares tumultes où des éléments populaires paraissaient au premier plan étaient en fait, sinon guidés par des notables, du moins leur profitaient. D’emblée était donc éliminée toute explication reposant sur le conflit entre les riches et les pauvres, quelle que fût la période envisagée. Il ne s’ensuit pas que la législation sur la propriété au xe siècle ou le mode de financement de l’armée par la technique de la pronoia aient été absolument sans conséquence, mais ils ne constituaient pas un objet de recherche prioritaire.
6L’étude détaillée de l’aristocratie, agent quasi unique de la vie politique, s’imposait donc, qu’elle concernât la haute bureaucratie de la capitale et l’entourage impérial, l’élite de l’armée ou les notables grecs et allogènes dans les provinces. La lecture des sources classiques, chroniqueurs, épistoliers, actes de la pratique permettait d’obtenir certains résultats, notamment à propos de l’enracinement régional de cette aristocratie. Mais la sigillographie constitue l’apport le plus appréciable, car, contrairement aux autres sources déjà bien exploitées, elle comporte de nombreux inédits - dont une partie encore malheureusement inaccessible -, et permet de renouveler largement la prosopographie des élites entre le xe siècle et le début du xiiie siècle, le xie siècle étant privilégié car les hauts fonctionnaires faisaient alors fréquemment mention de leur patronyme - ce qui était plus rare dans la période précédente -, et de leurs fonctions, précision qui, sans disparaître, allait diminuant au xiie siècle.
7Plutôt que de choisir la date traditionnelle de 1025, marquant le sommet de la puissance pour l’Empire, nous avons préféré commencer notre étude au milieu du xe siècle en retenant la date de 963, symbole de la suprématie micrasiatique. Cette période offre une vision de la société à l’apogée militaire de l’Empire, et les clivages au sein des élites se perçoivent mieux que dans la période suivante qui nous resterait obscure sans cet éclairage préalable. La date de 1204 se justifie plus aisément, tant la chute de Constantinople a marqué les esprits aussi bien des Byzantins que de leurs adversaires. Pour l’étude de la société, elle a une signification moins prononcée dans la mesure où toute l’évolution de celle-ci s’insère nécessairement dans des mouvements de plus longue durée. 1204 et les quelques années qui suivirent l’établissement de l’Empire latin présentent deux avantages : les chroniqueurs cessant d’être obnubilés par Constantinople s’intéressèrent, par nécessité, aux provinces auparavant si méconnues et cette date marque aussi le terme d’une mutation de l’aristocratie, la société des Anges présentant beaucoup plus d’analogies avec celle des Paléologues qu’avec celle des Macédoniens.
8Notre démarche comporte trois phases : l’établissement des faits, puis la description des mécanismes favorables à l’éclosion des troubles, l’interprétation enfin de l’agitation politique à la lumière de ces derniers.
9Dans la première phase, nous avons gardé le souci constant de situer le mieux possible les acteurs des rébellions, par leurs titres, leurs fonctions et leurs attaches familiales. Dans le même esprit, nous avons jugé utile de présenter ceux que les autorités ont chargés de faire cesser les agissements répréhensibles, car de la confrontation des listes ainsi obtenues nous espérons déceler des groupes cohérents.
10Ensuite, nous nous sommes appliqué à déterminer comment les Byzantins se représentaient les luttes politiques, notamment pour le pouvoir suprême. Pour fonder notre propre interprétation, nous avons exposé les conditions favorables au développement des troubles, c’est-à-dire pour l’essentiel les liens qui permettaient à l’aristocratie d’influencer l’ensemble de la société, jouant de ses attaches provinciales, ou des solidarités créées par la parenté et les formes de dépendance.
11Enfin nous avons mis à l’épreuve des faits les ressorts sociaux ainsi présentés en les confrontant aux mouvements de contestation décrits dans la première partie, dégageant par là une interprétation qui par nécessité redonne toute sa place à la chronologie. Pour la commodité de l’exposé, nous avons séparé les luttes qui ont pour objectif Constantinople des dissidences provinciales, mais, bien évidemment, les unes n’étaient pas sans répercussions sur les autres, quand elles ne se trouvaient pas en rapport de cause à effet.
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