URL originale : https://books.openedition.org/psorbonne/34084
Pour une histoire de l’expertise économico-administrative
Peritia et disciplina monastiques
p. 189-199
Résumés
Notre objectif est l’analyse d’une tradition lexicale chrétienne sur l’estimation, dans le but de montrer la spécialisation des lexiques monastiques dans le domaine de la peritia. À partir du ive siècle, il est en effet possible de retracer le parcours de formation d’une disposition à l’évaluation propre à l’abbé bénédictin, qui se réalise dans une expertise économique comme celle confiée en 813 à Adalhard de Corbie par le pouvoir royal. Sans attribuer au monachisme la paternité de certaines pratiques sociales, l’analyse de la parole des moines présente un intérêt, car, en tant que langage d’autorité normatif et spirituel, elle contribue à la construction de concepts et à la définition des réalités socio-économiques médiévales. Chez Cassien ou dans les règles monastiques, la métaphore du changeur-banquier ainsi que le lexique de la necessitas contribuent à déterminer une notion chrétienne d’évaluation.
Our purpose is to analyze a Christian lexical tradition concerning valuation in order to demonstrate the specialization of monastic vocabulary of peritia. From the fourth century onwards it is in fact possible to retrace the development of tendency towards estimation characteristic of the Benedictine abbot which translated into economic expertise like that entrusted to Adalhard of Corbie by the king in 813. Though the monks did not invent social practices like valuation, the analysis of monks’ discourse is still of interest, for, in its role as the language of spiritual and normative authority, it contributes to the construction of concepts and the definition of medieval social and economic conditions. In the writings of Cassian and in the various monastic rules the metaphor of the banker-changer and the vocabulary of necessitas contribute to the construction of a Christian notion of valuation.
Texte intégral
1L’époque carolingienne nous a légué un certain nombre d’actes de la pratique qui laissent entrevoir des formes d’expertise économique portant sur la valeur de biens engagés dans une procédure d’échange (commutatio) entre des personnes privées et/ou entre des établissements ecclésiastiques. François Bougard a étudié un bref portant sur les enquêtes préliminaires à un échange de terres entre les monastères de Nonantola et de Saint-Sauveur de Brescia (813). Cet acte, malheureusement unique en son genre, porte le nom prestigieux du missus chargé d’examiner les terres échangées : Adalhard, abbé de Corbie et cousin de Charlemagne. Il révèle non seulement l’expérience de l’abbé, mais aussi sa maîtrise des critères d’évaluation. D’autres documents italiens, moins riches en détails, rapportent l’intervention de commissions pour de semblables travaux d’expertise : les représentants de l’institution qui échange, agents du roi, de l’évêque ou de l’abbaye, travaillent en équipe avec des hommes de confiance connaissant les lieux (idonei, boni homines). À chaque fois, et particulièrement lorsque l’échange concerne un établissement monastique, les experts mettent au service du bon déroulement des transactions une évaluation des biens fondée sur des principes juridiques précis issus de la loi franque ou lombarde1.
2Au-delà des pratiques de terrain que l’on voit surgir inopinément dans les actes, est-il possible de rendre compte des caractéristiques de l’intelligence pratique qu’elles supposent2 ? Peut-on retracer le parcours de formation spécifique au haut Moyen Âge d’une disposition à l’évaluation se réalisant dans une expertise économique, comme celle qui est confiée à Adalhard de Corbie par le pouvoir royal ? Il faudrait essayer de comprendre si cette action se fonde sur des bases culturelles et sociales, voire sur une formation particulière. Les textes ecclésiastiques de la fin de l’Antiquité et du haut Moyen Âge permettent de suivre les traces éparses d’un langage chrétien et d’un discours épiscopal et monastique portant sur l’évaluation, afin d’étudier les premiers maillons d’une chaîne lexicale qui se déroule et s’enrichit tout au long du Moyen Âge. Cette approche n’exclut pas l’apport d’autres sources, tant laïques qu’ecclésiastiques, allant de la théologie aux actes de la pratique, pour mener une enquête en profondeur sur l’élaboration d’un discours médiéval sur l’évaluation et d’une pratique de l’expertise fondée sur cette évaluation. Toutefois, l’objectif plus restreint de cette étude est d’éclairer les caractéristiques et les apports d’une tradition lexicale monastique très ancienne et peu connue, dans le but de montrer la spécialisation des vocabulaires monastiques dans le domaine de la peritia. Il ne s’agit pas d’attribuer au monachisme la paternité de certaines pratiques sociales, et il est clair que les principes de l’administration (une forme d’expertise et de savoir-faire) ne viennent pas tous de la pensée chrétienne ni a fortiori monastique3. L’analyse de la parole des moines présente toutefois un certain intérêt pour la question. De même que la parole des évêques, elle a le statut particulier d’un langage d’autorité, normatif et spirituel, qui forge les consciences et établit une conduite conforme au salut. De ce fait, elle acquiert un poids non négligeable dans la construction de concepts et dans la définition des réalités socio-économiques, sans être pour autant exclusive d’autres influences culturelles qu’elle contribue même à relayer, comme dans le cas du droit romain4.
3Le début de notre chaîne textuelle se situe au iiie siècle en Égypte, où Clément, prêtre à Alexandrie, exhorte les nouveaux convertis au christianisme à faire preuve d’une bonne capacité à évaluer le message évangélique. Dans ses Stromates, au cœur d’une polémique contre les Hellènes et les Juifs qui s’attaquent à la prolifération des sectes chrétiennes, Clément compare les groupes hérétiques à une épreuve pour déterminer le vrai croyant, celui qui peut être défini dókimos (éprouvé), comme la monnaie ou l’or dans la fournaise. Les nouveaux convertis du paganisme parvenus à la vraie foi sont comparés à des changeurs experts, des dókimoi trapezîtai, qui savent reconnaître la monnaie du Seigneur et la distinguer des contrefaçons5 Le fidèle qui veut reconnaître la voie du salut de l’hérésie doit faire preuve de la même perspicacité et habileté que le changeur capable d’évaluer et de distinguer la bonne monnaie de la fausse.
4Clément utilise le vocabulaire technique de la dokimasía (probatio en latin), qui appartient au champ sémantique économique de la frappe de la monnaie et plus généralement à celui des métiers de la banque et du change. À la base de la métaphore du changeur se trouve l’un des dits apocryphes de Jésus : l’agraphon 87 (« Soyez des changeurs habiles »)6. D’autres passages bibliques véhiculent le lexique de l’épreuve de la monnaie, comme Ps. 11, 7 (« Les paroles du Seigneur sont des paroles pures, argent éprouvé par un passage au feu, épuré par la terre à sept reprises ») et Prov. 10, 20 (« La langue du juste est un argent passé par le feu »). Mais surtout un passage de Paul attribue au chrétien le devoir de mettre à l’épreuve sa connaissance de la Parole et fonde son rapport au monde sur une aptitude à l’analyse et à l’évaluation des données du réel : « Examinez tout et ne retenez que le bon » (I Thess. 5, 21).
5La tradition textuelle de la métaphore du changeur est ancienne. Comme on l’a vu chez Clément, l’agraphon 87 a d’abord été utilisé pour caractériser le discernement entre la vérité et l’erreur dans le domaine exégétique et dogmatique. Dans ce sens, selon Athanase d’Alexandrie, il revient au théologien d’être un bon changeur, lorsqu’il doit analyser les paroles de l’Écriture pour prouver la divinité du Saint-Esprit7. Dans les provinces orientales de l’Empire romain, la signification de l’agraphon évolue dans le contexte ascético-mystique de la doctrine du discernement des esprits, la discretio spirituum, fondée par Origène et élaborée par Évagre le Pontique8. Il désigne particulièrement la capacité du moine expérimenté – le terme est toujours dókimos ou probatus/probabilis – à reconnaître et à évaluer les pensées d’origine démoniaque qui entraînent au péché, en les distinguant des pensées d’origine divine qui ouvrent la voie à la perfection ascétique. Dans le sillage origéniste, la métaphore du changeur-banquier et de son habileté professionnelle devient caractéristique de la figure du moine, par exemple dans les dits des Pères du désert égyptien (fin ive-début ve siècle). Dans l’apophtegme 102, un vieillard conseille de jeûner avec intelligence et exactitude pour éviter les embûches du diable. Le moine, comme un changeur expérimenté (dókimos), doit être capable de reconnaître la monnaie de bon aloi avec l’effigie royale de ses contrefaçons, en sachant que la différence ne réside pas dans la matière précieuse mais dans la frappe. Le jeûne, la continence et l’aumône sont l’or dont est faite la monnaie, mais les faussaires – les « fils des Hellènes » et les « hérétiques » – y ont imprimé leur frappe à l’image de leur tyran, le démon9.
6La prédication épiscopale compte aussi des exemples de ce langage insistant sur une capacité particulière du chrétien à discerner le vrai du faux, tant dans le domaine spirituel qu’éthico-économique. Jean Chrysostome utilise la métaphore du changeur-banquier pour parler du discernement de la Parole et de sa fructification par les fidèles. Dans l’Homélie IV sur l’inscription des Actes, il développe la métaphore de la dette spirituelle contractée par l’orateur envers les fidèles, une dette à payer sous la forme d’une homélie, c’est-à-dire avec la monnaie de la Parole. Les talents ainsi distribués pour solder la dette doivent être à leur tour confiés aux banquiers (trapezîtai) pour les faire fructifier. Il appelle en effet trapezîtai les fidèles recevant l’homélie, car ils doivent se montrer capables d’examiner toutes les paroles du prédicateur avec le même soin que les banquiers mettent à examiner et à accepter les monnaies. De même que les banquiers refusent une pièce altérée ou mal frappée et reçoivent celle qui est bonne et sans défaut, les fidèles ne doivent pas accepter sans discernement n’importe quelle parole. Ils doivent rejeter celle qui est impure et corrompue et retenir celle qui est correcte et salutaire10. Les Constitutions apostoliques (fin ive siècle) appliquent l’exemple des changeurs habiles aux évêques et à leurs capacités de jugement dans le domaine de la justice, en particulier dans l’audition des témoins et la recevabilité des témoignages. Ils sont définis comme les experts de la monnaie11.
7Mais le texte le plus important qui influence durablement la tradition monastique occidentale se trouve dans la Première Conférence aux moines de Jean Cassien (ve siècle). En s’insérant dans la tradition de la discretio spirituum élaborée à partir de bases origénistes par son maître en Égypte, Évagre, il contribue à importer en Occident l’idée que le moine doit être capable de discerner les pensées qui naissent du cœur, en enquêtant soigneusement sur leurs origines, leurs causes et leurs auteurs12. Pour cela, le moine doit faire preuve de capacités d’analyse et d’évaluation qui sont propres à la figure professionnelle du changeur-banquier. Cassien développe considérablement la métaphore en approfondissant différents aspects du métier. Il renvoie ainsi en particulier à quatre caractéristiques du travail de changeur qui correspondent à autant de qualités professionnelles dont le moine probatus doit faire preuve dans l’exercice de son évaluation : la summa peritia et la disciplina du trapezita servent à juger de l’authenticité d’une pièce (probare) et à reconnaître dans sa matière l’or le plus pur ; sa prudentissima discretio sert à déceler, sous la couleur de l’or, la pièce en vil bronze qui imite le précieux nomisma. Par sa sagacité et son discernement (peritia sagaciore discernere), il peut démasquer la monnaie de mauvais aloi, celle qui ne porte pas la frappe légitime du vrai roi, mais qui a été frappée par le tyran. Enfin, il doit vérifier diligemment (diligenter inquirere) le poids de la monnaie, pour découvrir si le métal précieux n’a pas été rongé13. Les termes clés qui indiquent l’habileté du moine à évaluer les pensées et les situations renvoient à l’idée de l’enquête en profondeur et aux capacités de l’enquêteur : une capacité d’observation particulière propre au métier, le discernement (discretio), la perspicacité (sagacitas), la maîtrise technique (peritia) et le savoir-faire (disciplina). En particulier, le terme discretio se retrouve couramment dans les règles monastiques des vie et viie siècles.
8Par le biais du texte de Cassien, l’idée de l’évaluation des pensées véhiculée par la métaphore de l’expert de la monnaie et de sa valeur s’enracine dans le monde monastique occidental et devient l’une des références de base du langage chrétien de l’estimation. Ce texte confirme en outre que, parmi les chrétiens, les moines en particulier font preuve des mêmes capacités professionnelles que les changeurs, grâce à la discipline caractéristique à laquelle ils sont soumis dès leur entrée dans la communauté. À travers l’emploi métaphorique du langage de la probatio, Cassien définit les caractéristiques fondamentales d’un modèle de comportement monastique qui associe la sphère éthique et spirituelle à la sphère économico-administrative et rationnelle. En se concentrant sur le problème de la connaissance et de la maîtrise de soi, il établit un lien durable entre les aptitudes du moine probatus, expérimenté dans l’exercice de sa peritia et de sa discretio, et le domaine du bon jugement éthico-économique, car ces deux qualités, qui le désignent clairement comme un professionnel de la perfection, coïncident avec les qualités du probabilis trapezita, qui est un professionnel de l’économie. Grâce au mécanisme linguistique de la métaphore capable de relier le niveau spirituel et théologique du discours au domaine de la réalité économique en suggérant une coïncidence entre les qualités du moine et celles du trapezita14, la capacité d’évaluation de l’expert, identifiée par le terme discretio, peut s’appliquer tant aux faits spirituels et religieux qu’aux contingences de la vie quotidienne. Dans le discours de Cassien, cela fait des moines probati – ceux qui suivent la règle et dont la discipline a été éprouvée – les personnes les plus à même de porter un jugement avisé sur la réalité qui les entoure et de la comprendre.
9Cette double application des capacités pour ainsi dire « professionnelles » du moine, acquises, selon Cassien, grâce à la discipline de la vie cénobitique et à l’exemple des anciens, est bien visible dans les sources monastiques du vie et du viie siècle relatives aux attributions et devoirs des supérieurs, qu’ils soient les abbés ou d’autres figures préposées à l’administration de la communauté. Dans la Règle de Benoît, la discretio est la mère des vertus et elle caractérise principalement l’abbé, défini comme providus et consideratus15. De même, Césaire d’Arles, dans sa Regula ad virgines, fait de la discretio la qualité principale de l’abbesse appelée à s’occuper aussi bien des âmes des moniales que de la substantiola monasterii, en se préoccupant de distribuer, selon les besoins des sœurs, les biens nécessaires au quotidien16. Le supérieur est donc la figure qui exerce une capacité particulière d’évaluation dans le domaine de l’administration de la communauté, de ses membres et de ses biens. On remarque l’emploi de termes indiquant le discernement et l’estimation. En particulier dans la Règle de Benoît, les termes consideratio/considerare, renvoyant eux aussi à l’examen attentif et à la réflexion, marquent toute une série de passages où l’on peut voir en application la discretio dans des contextes qui appellent un choix économique. L’abbé est appelé à évaluer en chaque occasion les conditions physiques des moines et les conditions naturelles de l’environnement pour adapter aux divers cas qui se présentent à son jugement les prescriptions de la règle concernant la mesure de la nourriture et de la boisson, ou la distribution des biens de première nécessité17. On peut glaner d’autres exemples du vocabulaire de la discretio abbatiale, tranchant entre le bon et le mauvais jugement, dans les règles espagnoles de Léandre et Isidore, où il est appliqué à des cas pratiques d’évaluation concernant la distribution des necessaria et des vestimenta selon le besoin de chacun18. Les règles monastiques offrent ainsi de nombreux exemples d’une disposition à l’évaluation des nécessités individuelles et communautaires et de contingences temporelles propre à l’abbé et, dans une moindre mesure, à d’autres moines chargés d’une activité administrative, comme par exemple le cellérier. Cette disposition est le résultat d’une formation au mode de vie cénobitique, grâce à la discipline imposée par la règle à laquelle le moine est soumis dès son entrée au monastère.
10Pour comprendre pleinement ces textes, il faut mobiliser d’autres sources qui, dès la fin du ive siècle, ont jeté les bases d’un modèle de comportement monastique fondé sur la capacité à évaluer et à estimer les données du réel en fonction d’une rationalisation des conduites et d’une bonne gestion des ressources de la communauté. Le vocabulaire de l’évaluation et de la capacité d’analyse des situations et des personnes se trouve par exemple dans le Praeceptum augustinien19 et dans les Grandes règles de Basile de Césarée, deux œuvres qui ont beaucoup influencé les règles monastiques occidentales :
Quant aux aliments […] comme les besoins diffèrent pour les uns et pour les autres, selon l’âge, les occupations et la constitution physique, il faut une mesure et une forme diverses (tò métron tês chrêseôs diáphoron, kaì ho trópos). Il en résulte qu’on ne peut, dans une seule règle, embrasser toutes celles qui s’imposent dans l’exercice de la piété, mais en fixant la mesure qui convient aux santés normales, nous permettons aux supérieurs d’établir prudemment des changements pour les cas particuliers […] D’accord en cela avec celui qui a dit « on donnait à chacun selon ses besoins », les supérieurs tiendront toujours raisonnablement compte des nécessités (tês chreías oíkonomêsousin), pour procurer des soulagements dans la nourriture aux malades, à ceux qu’un travail soutenu aura épuisés, et à ceux qui se préparent à une grande fatigue, comme un voyage ou tout autre effort pénible20.
11S’appuyant sur la notion de besoin (opus/chreía) évoquée par la citation des Actes concernant la première communauté de Jérusalem, Basile et Augustin chargent l’abbé de l’observation pragmatique du réel et de l’estimation des contingences. Ces deux passages offrent au monachisme occidental le matériel lexical utile pour développer un modèle d’autorité abbatiale fondé sur l’évaluation des nécessités quotidiennes et des besoins physiques et spirituels des moines, sur l’abdication de la volonté individuelle et sur la soumission complète au pouvoir de décision du supérieur, qui est le seul capable d’estimer les besoins économiques de la communauté et d’y pourvoir. Cette autorité à évaluer produit une modulation constante de la norme régulière qui ne s’applique jamais sans nuances mais qui est censée s’adapter et être adaptée par les soins des supérieurs aux cas concrets.
12En se rapprochant de l’époque carolingienne, le lexique de l’estimation se retrouve dans un texte à visée administrative, qui règle le fonctionnement interne du monastère de Corbie : les Statuts d’Adalhard. Étant donné la complexité de la source, nous avons choisi un seul exemple concernant le fonctionnement de l’hospice et l’accueil des pauvres. Après avoir fixé les rations maximales, Adalhard déclare que la distribution des pains est laissée au jugement de l’hospitalier, qui doit évaluer l’affluence des hôtes et leur degré d’indigence21. Celui-ci doit être à même de juger de leurs besoins et de décider, en conséquence, de la gestion des ressources qui lui sont allouées. Il est donc libre de varier les rations alimentaires en fonction du nécessaire, selon son discernement22, en s’en tenant aux cadres fixés par l’abbé. En ce qui concerne en particulier les pauperes qui passent sans s’arrêter, l’abbé fixe la ration alimentaire à un quart de pain avec son companaticus, mais il envisage en même temps de se fier à une appréciation de l’hospitalarius adaptée à un état de necessitas qui s’estime en fonction du nombre variable de visiteurs et des ressources du moment23. Adalhard n’impose pas simplement une règle fixe dans la gestion de l’hôtellerie, mais il met en avant la nécessité de s’appuyer sur la capacité d’évaluation de ses officiers en vue de gérer les cas concrets. Si l’abbé prend soin de fixer par le menu les mesures générales des approvisionnements, il prévoit pourtant une variété de cas qui viennent moduler le calcul des rations alimentaires. La rationalité qui préside à la distribution du pain et de la boisson et qui est à la base de la gestion concrète de l’hospice se rattache donc moins à une règle fixe qu’à l’évaluation précise des contingences, comme l’affluence et l’état physique des hôtes.
13Enfin, dans le bref de 813 faisant état de l’enquête préliminaire à la commutatio de terres entre les abbayes de Nonantola et Saint-Sauveur de Brescia, l’action d’Adalhard montre comment la discipline de l’estimation propre au monde monastique se traduit par une véritable expertise technique, mise au service d’une rationalité d’administration des biens des monastères. La rationalité qui préside à l’échange des terres est très élaborée, car elle se fonde sur l’évaluation de l’état de nécessité des deux maisons, sur l’appréciation des variables géo-économiques, telles que la distance, la qualité des cultures, la surface des sols et les données du marché de la terre, enfin sur l’adéquation des nouveaux bénéfices aux necessitates spiritales et corporales de la communauté monastique. Le facteur principal déterminant l’échange est une necessitas, qui n’est pas un simple lieu commun rhétorique, mais une notion qui résume en soi le devoir imposé aux moines d’administrer efficacement les revenus des biens consacrés dont dépendent les intérêts de la communauté. Pour combler la perte ou le manque à gagner dus à une mauvaise exploitation du temporel, qui contraindrait les monastères à reconnaître leur état de nécessité, un meilleur choix administratif s’impose. Le moteur de l’échange se situe alors dans la capacité d’estimation des contingences et des besoins internes de la communauté : c’est de l’application de la discipline monastique de la discretio dont l’abbé bénédictin est le technicien.
14Autour de la métaphore économico-spirituelle du changeur-banquier, et grâce à la définition de termes tels qu’opus et necessitas dans des traités à finalité didactique, des homélies, des textes normatifs et des règles monastiques, on assiste à partir du ive siècle à la construction progressive d’un lexique de l’évaluation de situations spirituelles, mais aussi plus proprement économico-administratives. Le champ sémantique concernant le domaine de l’économie et de l’administration de la communauté se trouve déterminé, notamment en milieu monastique, par le recours à un lexique de l’expertise, comme dans les Statuta Adalhardi de 822, où les officiers monastiques sont formés à une discipline de l’évaluation constante des ressources et des besoins de l’institution. Au fil des sources, à travers les différentes applications de la métaphore du changeur-banquier et à travers une réflexion sur les notions de besoin et de nécessité, il est possible d’étudier l’émergence d’une notion d’estimation reliant la sphère de l’action économique à la sphère spirituelle du salut. Cette acception du travail de l’expert, capable de maîtriser tant le domaine concret de la gestion des biens que celui des moyens du salut, s’impose comme une qualité caractéristique des hommes d’Église, incarnée notamment par l’abbé bénédictin, formé par la tradition, lexicale et normative, économico-administrative qui a fourni au monde monastique occidental l’armature pour construire sa puissance économique.
Notes de bas de page
1 F. Bougard, « Adalhard de Corbie entre Nonantola et Brescia (813) : commutatio, gestion des biens monastiques et marché de la terre », Puer Apuliae. Mélanges offerts à Jean-Marie Martin, éd. E. Cuozzo et alii, Paris, 2008, p. 51-67.
2 Il s’agit de l’une des préoccupations exprimées dans Écrire, compter, mesurer. Vers une histoire des rationalités pratiques, dir. N. Coquery, F. Menant, F. Weber, Paris, 2006, p. 14.
3 Comme nous l’avons montré, le lexique monastique de l’administration puise à pleines mains dans le droit romain et dans ses catégories juridiques, qu’il adapte aux besoins de la communauté des moines, voir V. Toneatto, Banquiers du Seigneur, Rennes, 2012.
4 Sur la culture juridique romaine des moines en Gaule au haut Moyen Âge, voir P. Riché, « Enseignement du droit en Gaule du vie au xie siècle », Ius Romanum Medii Aevi, I, 5, b, bb, Milan, 1965, p. 12-19. À propos de l’expertise juridique, Jean-Pierre Brunterc’h (« Un monde lié aux archives : les juristes et les praticiens aux ixe-xe siècles », Plaisir d’archives. Recueil de travaux offerts à Danielle Neyrinck, Mayenne, 1997, p. 409-427) constate que « ce monde des juristes comprend bon nombre de laïcs, mais aussi des clercs ou des moines » (p. 419) et montre qu’il est impossible de dresser des frontières nettes entre savoir-faire des laïcs et des hommes d’Église puisque, du moins entre les ixe et xe siècles, on est confronté plutôt à une circulation et à un partage des connaissances dont l’apprentissage se faisait surtout dans les écoles cathédrales et monastiques (ibid., p. 426-427). Nous remercions Laurent Morelle de nous avoir indiqué cet article. Sans donc vouloir attribuer à une tradition « ecclésiastique » la prééminence sur une tradition « laïque », notre objectif est plutôt de comprendre comment le monachisme, en tant que nouvelle forme de vie réglée et codifiée, rationnellement tournée vers le profit spirituel et matériel, a envisagé son rapport aux biens matériels et dans quelle mesure ce rapport spécifique aux choses a enrichi et peut-être influencé les conceptions administratives et économiques du haut Moyen Âge.
5 Clément d’Alexandrie, Stromata, VII, 90, 5, éd. O. Stählin, Leipzig, 1909 (Die griechischen christlichen Schriftsteller, 17), t. 3, p. 61. Voir aussi : Id., Stromata, VI, 10, 81, 2, éd. O. Stählin, Leipzig, 1906 (Die griechischen christlichen Schriftsteller, 15), t. 2, p. 472.
6 A. Resch, Agrapha. Aussercanonische Schriftfragmente, Leipzig, 1906, p. 112-128 ; sur les emplois de cet agraphon, voir R. Bogaert, « Changeurs et banquiers chez les Pères de l’Église », Ancient Society, 4 (1973), p. 239-270.
7 Athanase d’Alexandrie, Lettres à Sérapion sur la divinité du Saint-Esprit, 1, 21, éd. J. Lebon, Paris, 1947 (Sources chrétiennes, 15), p. 121.
8 Antoine Guillaumont reconnaît, dans la théorie des huit logismoi, des influences origéniennes, juives et même stoïciennes, voir Évagre le Pontique, Traité pratique, éd. A. Guillaumont, Paris, 1971 (Sources chrétiennes, 170), p. 58-84. Sur la vie et l’œuvre d’Évagre, voir entre autres ibid., p. 21-37 et 38-63 ; A. et C. Guillaumont, « Évagre le Pontique », Dictionnaire de spiritualité, Paris, 1961, t. 4, col. 1731-1744.
9 Apophtegmata, IV, 102, Apophtegmes des Pères, éd. J.-C. Guy, Paris, t. 1, 1993 (Sources chrétiennes, 387), p. 236.
10 Jean Chrysostome, Hom. IV in principium Actorum, PG 51, col. 98-99 : « Oui, vous avez des plateaux, vous avez une balance non d’airain ni de fer, mais de sainteté et de foi : or, c’est avec cette balance que vous devez évaluer (dokimázeîn) toute parole ; comme il est dit “Devenez des changeurs habiles”, non pour s’établir dans l’agora en train de compter l’argent, mais pour examiner soigneusement toutes les paroles, comme l’a dit Paul “Examinez tout et ne retenez que le bon” (I Thess. 5, 21). »
11 Constitutions apostoliques, II, 36, 9-10 ; 37, 1-2, Constitutions apostoliques, éd. M. Metzger, Paris, 1985 (Sources chrétiennes, 320), t. 1, p. 262.
12 S. Marsili, Giovanni Cassiano ed Evagrio Pontico, Rome, 1936 (Studia Anselmiana, 5).
13 Jean Cassien, Conlationes, I, XX, 1 : Hanc igitur tripertitam rationem oportet nos iugiter obseruare et uniuersas cogitationes quae emergunt in corde nostro sagaci discretione discutere, origines earum et causas auctoresque primitus indagantes […] ut efficiamur secundum praeceptum domini probabiles trapezitae. Quorum summa peritia est ac disciplina probare quodnam sit aurum purissimum et ut uulgo dicitur obrizum quodue sit minus purgatione ignis excoctum, aereo quoque uilique denario, si pretiosum nomisma sub colore auri fulgentis imitetur, prudentissima discretione non falli, et non solum nomismata tyrannorum uultus exprimentia sapienter agnoscere, sed etiam illa, quae sunt ueri quidem regis imagine, sed non legitime figurata, peritia sagaciore discernere, deinde ne quid illis a legitimo pondere deminutum sit censura trutinae diligenter inquirere (Conférences, I-VII, éd. M. Petschenig, Paris, 2008 [Sources chrétiennes, 42bis], t. 1, p. 134). Voir sur ce texte : Toneatto, Banquiers du Seigneur, op. cit. n. 3.
14 Sur cet aspect du langage métaphorique des Pères, voir : G. Todeschini, « Quantum Valet ? Alle origini di un’economia della povertà », Bullettino dell’Istituto Storico Italiano per il Medioevo, 98 (1992), p. 173-234 ; Id., Il prezzo della salvezza. Lessici medievali del pensiero economico, Rome, 1994 ; Id., « I vocabolari dell’analisi economica fra Alto e Basso Medioevo : dai lessici della disciplina monastica ai lessici antiusurari (x-xiii) », Rivista Storica Italiana, 110 (1998), no 3, p. 781-833 ; V. Toneatto, « I linguaggi della ricchezza nella testualità omiletica e monastica dal iii al iv secolo », Economia monastica. Dalla disciplina del desiderio all’amministrazione razionale, éd. V. Toneatto, P. Cernič, S. Paulitti, Spolète-Florence, 2004, p. 1-88 ; Ead., « Diligenter et fideliter. Linguaggi monastici della razionalità economica tra Oriente e Occidente (iv-vi sec.) », Il moderno nel Medioevo. Seminari dell’Istituto Storico Italiano per il Medioevo 2005/2006, éd. A. De Vincentiis, Rome, 2010 (Nuovi Studi Storici, 82), p. 175-199 ; Ead., Banquiers du Seigneur, op. cit. n. 3.
15 Benoît de Nursie, Regula, 64, 17-19 : In ipsis imperiis suis prouidus et consideratus, et siue secundum Deum siue secundum saeculum sit opera quam iniungit, discernat et temperet, cogitans discretionem sancti Iacob dicentis : « si greges meos plus in ambulando fecero laborare, morientur cuncti una die » (Gen. 33, 13). Haec ergo aliaque testimonia discretionis matris uirtutum sumens, sic omnia temperet ut sit et fortes quod cupiant et infirmi non refugiant (La Règle de Saint Benoît, éd. A. de Vogüé, J. Neufville, Paris, 1972 [Sources chrétiennes, 182], t. 2, p. 652).
16 Césaire d’Arles, Regula ad virgines, 27 : et mater monasterii quibus necesse fuerit cum sancta discretione dispenset (Œuvres pour les moniales, éd. A. de Vogüé, J. Courreau, Paris, 1988 [Sources chrétiennes, 345], p. 206) ; voir aussi discretio : ibid., 35, p. 216.
17 Benoît de Nursie, Regula, 34, 1 : Sicut scriptum est : « Diuidebatur singulis prout cuique opus erat » (Act. 4, 35). Ubi non dicimus ut personarum – quod absit ! – acceptio sit, sed infirmitatum consideratio (La Règle de Saint Benoît, op. cit. n. 15, p. 564) ; Regula, 55, 21 : Ita ergo et abbas consideret infirmitates indigentium (ibid., p. 622) ; Regula, 37, 1-3 : Licet ipsa natura humana trahatur ad misericordiam, senum uidelicet et infantum, tamen et regulae auctoritas eis prospiciat. Consideretur semper in eis inbecillitas et ullatenus eis districtio regulae teneatur in alimentis ; sed sit in eis pia consideratio et praeueniant horas canonicas (ibid., p. 572) ; Regula, 40, 5 : De mensura potus […] Quod si aut loci necessitas uel labor aut ardor aestatis amplius poposcerit, in arbitrio prioris consistat, considerans in omnibus ne subrepat satietas aut ebrietas (ibid., p. 580).
18 Léandre de Séville, Regula, 27 : omnia erant communia omnibus ? Verum est et legitur : sed si omnes aequaliter ualeant. Adtamen, interest quaedam discretio senioris praeuidentis quid unaquaeque possit. Sic enim diuidendum est, « prout uniuscuiusque opus est » [Act. 4, 35] (Reglas monastica de la España visigoda, éd. J. Campos, I. Roca, Madrid, 1971, p. 41) ; Isidore de Séville, Regula, 12 : Vestimenta non erunt aequaliter distribuenda omnibus, set cum discretione prout cuique aetas gradusque postulat [suit Act. 4, 35] (ibid., p. 98).
19 Augustin, Praeceptum, 1, 2-3 : Primum, propter quod in unum estis congregati, ut unanimes habitetis in domo et sit uobis anima una et cor unum in Deum. Et non dicatis aliquid proprium, sed sint uobis omnia communia, et distribuantur unicuique uestrum a praeposito uestro uictus et tegumentum, non aequaliter omnibus, quia non aequaliter ualetis omnes, sed potius unicuique sicut cuique opus fuerit. Sic enim legitis in Actibus Apostolorum, quia « erant illis omnia communia et distribuebatur unicuique sicut cuique opus erat » [Act. 4, 32-35] (La Règle de Saint Augustin, éd. L. Verheijen, t. I, Paris, 1967, 29, p. 418).
20 Basile, Grande règle, 19, Regulae fusius tractatae, PG 31, col. 968.
21 Statuta Adalhardi : Ipsam tamen distributionem panum arbitrio committimus hospitalarii ea uidelicet ratione, ut, si uenerit maior numerus pauperum aut plus uel minus indigentes sicut inedia defecti aut pueroli paruuli, ipse discernat iuxta quod oportet (éd. J. Semmler, Initia consuetudinis benedictinae, t. 1, éd. K. Hallinger, Siegburg, 1963, p. 372-373).
22 Ibid.
23 Ibid. : iuxta quod hospitalarius praeuiderit in maiori uel minori numero aut necessitate expedire.
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Experts et expertises au Moyen Âge. Consilium quaeritur a perito
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