Introduction
p. 5-22
Texte intégral
1Existe-t-il une histoire textuelle ? Et plus précisément, une histoire textuelle médiévale ? S’il est bien entendu que l’histoire est la recherche et l’analyse de traces, traces du passé humain, et que celles-ci sont loin d’être uniquement des traces écrites, le sens commun fait pourtant du texte l’apanage de l’historien. D’une part, l’entrée dans l’histoire se conjugue, dans l’Antiquité, avec l’invention de l’écriture, séparant ainsi un domaine de l’avant ou de l’ailleurs (pré-et protohistoire) non écrit, domaine exclusif des archéologues ou des ethnologues, d’un domaine des traces écrites du passé qui serait, par excellence, celui des historiens1. D’autre part, le binôme historien-archéologue, fortement institutionnalisé en France, suggère, en particulier pour le Moyen Âge, que l’investigation du passé emprunte des méthodes et des logiques différentes selon que l’on s’intéresse avant tout à la documentation écrite ou aux autres vestiges des cultures matérielles. Cette vision est certes caricaturale, dans la mesure où, pour toute culture ancienne dont une documentation écrite nous a été conservée, l’analyse des témoignages non textuels et textuels doit aller de pair ; dans la mesure, aussi, où la notion même de texte, sous l’influence de l’anthropologie du second xxe siècle, s’est peu à peu élargie jusqu’à inclure dans sa réflexion une bonne part des pratiques orales enregistrées (par l’ethnologie) ou supposées (à partir de reflets médiats, dans le passé historique lointain). Il n’empêche : pour nos prédécesseurs romantiques et positivistes, dissocier l’histoire de l’histoire textuelle n’aurait sans doute pas eu grand sens, et encore aujourd’hui, envisager l’histoire sans le texte revient à mettre en question par l’absurde la plupart des pratiques de l’historien2.
2Faut-il rappeler, pour rester dans un cadre géographiquement non européen, mais chronologiquement médiéval (eu égard aux découpages chronologiques ordinaires), à quel point l’interprétation des vestiges des civilisations Maya de la période classique (c. 300-900) a été radicalement renouvelée par l’accélération remarquable du déchiffrement de ses témoins scripturaux effectué ces trente-cinq dernières années, après un siècle de tâtonnements3 ? C’est là véritablement une histoire qui a émergé – fort différente de celle que les hypothèses avancées sur la base des seules investigations archéologiques proposaient–, avec sa complexité politique et socio-économique et son foisonnement prosopographique. De fait, l’interprétation historique des seuls vestiges des cultures matérielles trouve vite des limites hors de l’appui – certes souvent indisponible à haute époque – de la source écrite. Hors de l’écrit, on peut reconstituer un ensemble de pratiques matérielles, postuler des structures sociales, rêver à l’interprétation d’artefacts qui reflètent ou symbolisent des mythes : rien de tout cela ne remplace pourtant les indices que les textes, fussent-ils fragmentaires, donnent sur la pensée des acteurs des temps historiques, et, partant, sur leur religion, leur organisation sociale, leur structuration politique, leurs conflits…
3Le renouvellement de l’histoire textuelle médiévale, pour s’en tenir au seul Moyen Âge européen, n’a pourtant pas procédé d’une simple défense et illustration de l’importance de la source écrite, galvanisée par les progrès cumulatifs des méthodes de déchiffrement. Le mouvement de fond qui a placé la réflexion sur le texte au centre des préoccupations des médiévistes a été la résultante d’une série d’évolutions, certaines de longue durée, d’autres plus rapides, d’autres encore très récentes (le décollage d’internet et les progrès de la numérisation) qui ont affecté le métier d’historien. Et il est probable que l’histoire médiévale a été l’un des principaux théâtres de cette évolution, en tout cas qu’elle l’a accueillie avec une réceptivité exceptionnelle, en raison de la position ambiguë, intermédiaire, que le Moyen Âge européen occupe, entre une antiquité où l’archéologie possède par force un poids spécifique et un âge de l’Europe moderne et contemporaine où les logiques (apparentes) du tout-écrit ne donnent pas le même relief au statut de la source textuelle, envisagée comme une évidence, que dans le clair-obscur de la documentation médiévale, qui la fait briller par contraste. Partagé entre une période de l’écrit (relativement) rare et de l’écrit (plus ou moins) abondant, entrecoupé de seuils de rupture et de révolutions (passage du papyrus au parchemin, invention de la copie à pecia, de l’imprimerie4…), marqué par la présence de l’oralité ainsi que par l’héritage déjà complexe de cultures textuelles anciennes, gréco-latine comme proche-orientale (à travers l’héritage du christianisme et de l’islam, notamment), temps supposé d’une évolution des pratiques d’écriture et de lecture aux fondements de l’Europe moderne, le Moyen Âge était bien placé pour devenir un terrain de jeu majeur de l’histoire textuelle.
4Il s’en faut de beaucoup pourtant qu’une telle évolution ait été le fait des seuls médiévistes et qu’elle ait dépendu de leur seule réflexion sur leurs sources. On a déjà évoqué l’importance de l’anthropologie comme stimulus dans la réflexion des historiens sur le texte. Il est juste de rappeler que le mouvement de définition d’une histoire textuelle proprement autonomisée a été également conditionné par les révolutions dans la pensée philosophique, en particulier anglo-saxonne, symbolisées par (mais non réductibles à…) l’œuvre de Ludwig Wittgenstein5. Un aggiornamento global des historiens sur le statut de médiateur incontournable de la pensée et de la culture médiévale occupé par le texte – dans ses dimensions linguistiques, stylistiques, logiques – était en fait inséparable des bouleversements heuristiques qui ont atteint aussi bien la linguistique que l’anthropologie et la philosophie entre 1930 et 1960. On peut dès lors considérer que c’est par un effet en retour et avec un décalage chronologique notable que l’histoire des médiévistes a fini par percevoir dans toute sa force et intégrer pleinement à ses grilles de questionnement la réflexion sur le statut du texte en tant que prisme conditionnant nos lectures du passé, mais aussi de la pensée humaine en général, qui était déjà présente dans d’autres sciences humaines. En France comme en Angleterre, dans des optiques différentes, cet aggiornamento a essentiellement eu lieu dans le dernier tiers du xxe siècle6 pour imposer la centralité du texte comme une évidence au tournant des années 1990-20007. Il est pourtant juste de souligner que, deux générations plus tôt, le renouvellement apporté par l’école des Annales à la pratique historique, contre le positivisme caractéristique des bastions institutionnels d’une pratique de lecture du texte conservatrice, comme l’École des chartes des années 1930-1950 (laquelle ne se reconnaîtrait sans doute guère dans l’École des chartes des années 2000, devenue l’un des fers de lance de la nouvelle histoire textuelle médiévale en France…), avait anticipé par certains aspects la nécessité de porter une attention majeure aux caractéristiques du texte médiéval, entendue comme un élément parmi d’autres du renouvellement des pratiques historiques qu’elle appelait de ses vœux. Une telle attention est par exemple sensible dans le traitement novateur donné à la source diplomatique en tant que dispositif rhétorique par Marc Bloch, à l’époque où de monumentales synthèses sur tels aspects de la royauté française médiévale aboutissaient encore à des jugements méprisants sur les pratiques d’écriture de la chancellerie royale de la part des « gardiens du temple » de la vieille érudition8. De tels questionnements sur la valeur intrinsèque du texte n’étaient pourtant pas au centre des écoles historiques qui dominèrent l’histoire médiévale en France dans l’après-guerre. L’histoire textuelle n’a, au contraire, commencé à s’imposer dans l’Hexagone qu’assez tard, notamment à la faveur des changements de paradigme motivés par l’effacement de l’histoire économique, par la crise de l’histoire intellectuelle des années 1960-1970 (saison et remise en question de l’histoire des mentalités), par le renouvellement induit par la traduction et la lecture d’acteurs déterminants de l’anthropologie de langue anglaise tels que Jack Goody9.
5La montée en puissance de l’histoire textuelle, avec ses avancées mais aussi ses travers (fétichisme de la matérialité du texte au risque d’un déséquilibre souvent radical entre l’analyse proprement philologique et linguistique, absente ou sommaire, et l’attention proclamée aux aspects graphiques ou codicologiques ; porosité par rapport à certains des aspects scientifiquement les plus contestables de l’interprétation littéraire, en tant qu’ils sont dominés par des logiques herméneutiques ; plus récemment, hystérie du « tout numérique » sans cesse annoncé comme l’horizon ultime de la recherche) a également accompagné un temps de rééquilibrage de la discipline concomitant de l’écroulement du bloc de l’Est et de l’avènement de la globalisation. La montée en puissance d’une « nouvelle érudition » dépassant l’horizon de sous-disciplines souvent jusque-là cataloguées comme « conservatrices », telle la diplomatique, a côtoyé une interrogation des paradigmes de l’histoire sociale, socio-économique et sociopolitique dominants dans l’après-guerre par des chercheurs relayant des tendances universitaires importées d’outre Atlantique et visant à subvertir les cadres de recherche traditionnels. Des courants qui travaillaient ainsi en profondeur l’histoire médiévale européenne, de manière parfois opposée – résurgence « transfigurée10 » d’une érudition naguère condamnée au déclin des chapelles et promotion de paradigmes alternatifs appuyés sur les théories du texte aux prétentions avant-gardistes – ont ainsi pu cohabiter en apparence sous une étiquette globale d’histoire textuelle qui permettait de mener un certain nombre de batailles à front renversé en faveur d’une meilleure prise en considération du texte. Il y aurait à ce sujet une longue histoire à écrire sur les différentes idées de l’histoire textuelle qui ont été véhiculées et se sont imposées en France, en Angleterre, en Allemagne aussi (à l’ombre de la Memoria notamment) durant les trente dernières années, et sur la manière dont une unité factice due à la diffusion de certains concepts (comme celui des écritures pragmatiques dont il sera question dans ces pages) a masqué sans les annuler, au risque de malentendus de fond, les différences méthodologiques et historiographiques persistantes, parfois très importantes, liées aux développements séparés de l’histoire de la médiévistique dans les diverses aires académiques européennes. Mais, sans même entrer dans le détail de ces variations italo-, franco-, germano-ou anglophones sur l’histoire textuelle, parle-t-on de la même chose en 2015, en plaçant unanimement le texte au centre de la discipline, lorsque l’on est diplomatiste, spécialiste du féodalisme, historien du genre, spécialiste de la rhétorique ou des pratiques d’alimentation, lorsque l’on pratique une approche étiquetée comme philologique, linguistique, historique ou littéraire ?
6La centralité du texte dans la pratique affichée des historiens est une évidence fédératrice de la discipline depuis le début des années 2000. Elle n’empêche pas de se demander si ce qui est devenu un poncif n’est pas aussi une manière de fédérer de manière parfois peu consciente un ensemble de recherches au fond disparates par leur orientation. « Faire de l’histoire textuelle » est pour maint médiéviste aujourd’hui une manière d’afficher une certaine communauté d’idées concernant la nécessaire réflexivité de l’historien par rapport à sa source. Et il est probable que les bouleversements en chaîne induits par la numérisation et l’analyse informatique des documents nous conditionnent à penser le problème du rapport au texte de manière plus aiguë que nos devanciers. Nous sommes, en cela, aussi prisonniers de notre époque que les historiens des années 1950, quel que fût leur camp, l’étaient des problématiques politico-économiques qui conditionnaient plus ou moins pesamment tout ou partie de leurs recherches ; nous n’échapperons pas plus à la pesanteur des jargons que nous utilisons par réflexe et qui caractériseront notre époque pour les historiens postérieurs : nos tics auront souvent trait à la « matérialité », à « l’agencement », à la « transformation » du texte et de ses avatars. En ce sens, la transcendance d’une histoire textuelle qui dépasse largement les clivages disciplinaires et permet d’accumuler aussi bien les exercices de haute voltige philologiques, déconnectés de tout questionnement socio-économique, que les réflexions de l’histoire la plus sociale (et l’on retrouve le balancement dialectique entre retour de l’érudition et inspiration anthropologique) n’est-elle pas la marque d’une période dominée par un éclectisme patent, où les tensions entre différentes tendances historiques n’empêchent pas, sauf sur certains sujets brûlants, qui ne sont certes plus ceux des années 1960 – on pense à la part de l’islam dans l’Occident médiéval – un certain refus de cataloguer trop facilement les historiens en camps trop tranchés ? En prenant pour thème fédérateur un questionnement qui est avant tout d’ordre méthodologique – comment traiter un, le, les texte(s) médiéval/aux quand on est historien du Moyen Âge – l’époque offre en effet la possibilité d’inclure tous les historiens dans cet âge du texte, quelle que soit leur orientation : à condition qu’ils reconnaissent la nécessité d’un retour réflexif sur les fondements mêmes de leurs pratiques, laquelle semble tout de même de sens commun (mais ne sera jamais réellement partagée par l’ensemble des praticiens11…).
7Le déplacement du centre d’intérêt du médiéviste vers le statut du texte ne participe toutefois pas seulement d’un ensemble de facteurs unifiant l’histoire médiévale. Le problème se situe également au cœur de la discipline, dans son aspect éclaté de domaine partagé entre des spécialités et sous-spécialités dont les rapports internes se sont peu à peu modifiés et complexifiés depuis un demi-siècle. Comme toute science fondée sur l’accumulation des savoirs et des matériaux ainsi que sur l’amélioration graduelle des techniques d’investigation, l’histoire médiévale repose de plus en plus sur la mise en place de passerelles permettant de bénéficier des savoirs élaborés dans des secteurs qui ne peuvent être également dominés par un seul et même historien. Le régime relativement simple de connaissances philologiques qui constituait le bagage méthodologique de l’historien médiéviste du xixe siècle et, encore largement, du premier vingtième siècle s’est ainsi complexifié de manière exponentielle, au point que se pose le problème des compétences individuelles et d’équipe, disciplinaires et interdisciplinaires, nécessaires pour analyser intégralement un texte médiéval. De ce point de vue, l’avènement en majesté d’une histoire textuelle placée au centre des interrogations constitue un paradoxe permanent : elle stimule en effet constamment des tendances à l’interdisciplinarité qui entretiennent depuis trente ans la création de circulations entre l’histoire littéraire, la philologie, l’histoire sociale, les disciplines traditionnelles spécifiques du texte (codicologie, diplomatique, paléographie) ou novatrices (histoire numérique, à son tour matrice d’une diplomatique ou d’une paléographie numérique…). Mais l’approfondissement du texte place aussi beaucoup plus frontalement qu’il y a un demi-siècle l’historien devant ses limites. Quel historien peut se vanter de dominer les savoirs linguistiques et philologiques complexes qui font de l’analyse du latin tardif du haut Moyen Âge ou des différentes scriptae des langues vulgaires du bas Moyen Âge une opération requérant en théorie une longue spécialisation préalable, totalement dissociée (au moins en France) de sa formation académique12 ? Quel historien, s’il n’est pas diplomatiste professionnel, peut prétendre dominer parfaitement l’analyse de l’acte, portée à des niveaux de raffinement sans égal dans les écoles de pointe italiennes ou autrichiennes depuis soixante ans ? Quid de la paléographie, à présent révolutionnée par les traitements informatiques13 ? Quel historien, plus généralement, peut-il avoir une vision panoptique, sinon vague, des recherches menées sur les différentes littératures médiévales depuis cinquante ans, à l’heure où l’histoire du sermon, de l’hagiographie, du théâtre, de l’historiographie, des traductions médiévaux, sont devenues des sous-disciplines ?
8Ce n’est pas seulement sous l’influence de lectures anthropologiques que les médiévistes entretiennent une culture du bricolage méthodologique, c’est aussi, par force, pour tenter d’intégrer au moins partiellement des avancées qu’ils ne peuvent toutes dominer avec la meilleure formation. Plus, l’histoire textuelle court dans les années 2010 (au moins en France et dans d’autres pays particulièrement affectés par les changements de paradigme scolaire moins sensibles ailleurs, par exemple en Italie) le risque d’un écartèlement entre, d’une part, une accumulation de compétences avant-gardistes projetant la discipline dans le futur par la maîtrise des nouvelles possibilités numériques et informatiques, et d’autre part un effondrement des compétences philologiques de base dans le traitement de la langue la plus représentative de ses sources (particulièrement avant 1300), c’est-à-dire le latin qui n’est plus appris, sauf exception, avant l’université et dont le niveau de maîtrise moyen baisse sensiblement. De là à enregistrer l’apparition des premiers monstres scientifiques, où le raffinement des analyses lexicales assistées côtoiera les erreurs de transcription ou de traduction les plus crasses, il n’y a qu’un pas, qui est en train d’être franchi. Il n’existe pas de remède miracle à ces tensions, car ni le temps à disposition pour la recherche individuelle, ni les effectifs engagés dans les différents secteurs disciplinaires, ne font entrevoir la possibilité d’un « rééquilibrage » des compétences qui permettrait de former scientifiquement une nouvelle génération de médiévistes munie des instruments qui la rendrait apte à affronter le texte dans l’ensemble de ses aspects. Aidés d’une minorité de philologues et de linguistes, qui ne communiquent pas toujours dans une langue aisément traduisible pour eux, se nourrissant des avancées produites dans certains secteurs disciplinaires de pointe, en interaction souhaitable (peu souvent réalisée dans la pratique au pays de Molière) avec leurs collègues littéraires, les historiens médiévistes doivent faire leur marché pour se créer, sur le tas, une méthodologie et un savoir qui leur permette d’affronter les textes. Car au fond, c’est bien de cela qu’il s’agit : au-delà de sa banalité, fruit de son succès, l’histoire textuelle représente bien un enjeu scientifique : celui d’une tentation, à certains égards scientiste, de dominer pleinement le texte, qui place l’historien devant les contradictions de ses propres limites à l’âge de la culture numérique.
9C’est en grande partie de ce problème d’interdisciplinarité lié à un élargissement et à une mutation profonde de la masse des connaissances à traiter, des techniques d’investigation et, en bien comme en mal, des compétences réelles et requises, que sont nées les Journées d’histoire textuelle du Laboratoire de médiévistique occidentale de Paris (dorénavant LAMOP) dont les cinq ensembles de textes présentés dans ces pages sont les reflets, correspondant aux journées des années 2008-2012, et retravaillés par leurs auteurs en vue de la publication14. Au contraire d’un laboratoire strictement et explicitement centré sur l’histoire des textes comme l’IRHT (Institut de recherche et d’histoire des textes), dont l’organisation et les principes fondateurs suggèrent le rôle et la spécialisation sectorielle en histoire textuelle (reflétant logiquement un certain nombre de champs disciplinaires : romanistique, section latine, diplomatique, histoire du judaïsme, histoire de l’islam…), le LAMOP, unité généraliste d’histoire médiévale regroupant des historiens de formation et d’intérêts divers, fédérés autour d’un consensus large sur la volonté de produire une histoire sociale ouverte aux renouvellements disciplinaires, est sans cesse confronté au problème des limites de la spécialisation en histoire textuelle des historiens, et de ce que veut dire pour l’ensemble des médiévistes (et non seulement pour les philologues, codicologues, paléographes…) s’affronter à l’histoire textuelle. C’est de la présence de spécialistes et de non-spécialistes des disciplines au cœur de l’histoire textuelle, d’une majorité « d’historiens » et d’une minorité de « littéraires », d’un réseau de collaborations internationales impliquant particulièrement l’Italie et le Royaume-Uni, et ouvert aussi bien sur l’historiographie atlantique que continentale, qu’est née l’idée de soulever, sur un rythme annuel, les problèmes posés par l’histoire textuelle en privilégiant chaque fois un angle différent. Il s’est agi, en particulier, de confronter les approches historiques, linguistiques et littéraires sur un thème donné et de réaliser un dialogue entre les recherches effectuées par des membres du laboratoire et celles de collègues français et étrangers. Ces derniers ont bénéficié d’une attention spéciale, reflétée dans le choix des contributions retenues dans ce volume, pour des raisons déjà suggérées : l’histoire textuelle médiévale élaborée en Italie, en Angleterre, au Japon ou en Allemagne ces dernières années, tout en entretenant des liens plus ou moins nourris avec celle de l’espace académique francophone, se caractérise par de nombreuses spécificités, et la comparaison des méthodologies et des historiographies parallèles peut aider à faire comprendre ce que cette mutation globale du discours historique signifie exactement pour la discipline, en facilitant notamment le tri entre ce qui tient de l’effet de mode et ce qui relève de la véritable inflexion historiographique dans la rhétorique de la centralité du texte et de son analyse15.
10Le premier thème concerne la question des regroupements textuels. Il s’agit typiquement d’un angle de questionnement fédérateur dont l’apparente banalité (l’un des principes de l’histoire textuelle est de réfléchir à l’environnement textuel de l’unité examinée) dissimule la centralité. Non seulement l’histoire des collections, des regroupements, des articulations textuelles est inséparable d’une enquête sur le statut du texte dans ses différentes dimensions, et à différentes échelles (on pourrait parler ici de micro- et de macro-histoire textuelle, depuis le regroupement des unités discursives dans un corpus textuel donné jusqu’au regroupement des manuscrits en bibliothèques ou des actes en archives, en passant par le groupement des œuvres au sein des manuscrits isolés). Surtout, le thème du regroupement est l’un de ceux qui ont été affrontés en parallèle, non sans interactions, mais selon des logiques tout de même en grande partie autonomes, par la recherche littéraire et historique ces dernières années. Les deux essais de Pierre Chastang et de Richard Trachsler portant respectivement sur les opérations de remaniement textuel aboutissant à la création des cartulaires16 et sur le statut des recueils textuels dans la recherche littéraire17 permettent précisément d’aborder les deux faces de cette question en rappelant à quel point la montée en puissance de l’histoire textuelle a contribué à rapprocher thématiquement recherche littéraire et recherche d’histoire sociale, sans pour autant les faire fusionner. Rien n’est donné par avance dans cette interrogation, car si Pierre Chastang souligne à quel point la relecture des cartulaires en tant que recueils textuels à construction complexe possédant une dimension mémorielle multiplie des possibilités d’analyse – notamment en direction de domaines qu’on pourrait qualifier de paralittéraires – Richard Trachsler montre avec humour à quel point les conditionnements imposés par l’histoire de la recherche en littérature médiévale ont masqué pendant très longtemps l’intérêt d’une réflexion sur le statut des groupements de texte dans le manuscrit. L’homo philologicus littéraire se devait de montrer à son collègue moderniste qu’il possédait un objet d’étude autonome, et cette démonstration passait par l’éloignement du manuscrit au profit de l’exaltation de l’œuvre. L’antériorité de la réflexion littéraire dans la problématique des regroupements textuels est donc beaucoup moins évidente qu’il n’y paraît. Dimension, interaction, imbrication et réorganisation des unités textuelles de toute taille au fil du temps constituent toutefois un ensemble de facteurs dans la réflexion sur le texte qu’il est désormais impossible de négliger.
11Le second thème aborde par l’un des nombreux angles d’attaque possibles le problème de l’analyse linguistique du texte, un problème d’autant plus brûlant que, comme on l’a déjà souligné, l’historien peut de plus en plus difficilement se substituer au linguiste ; et les communications regroupées ici associent précisément une spécialiste du langage à deux historiens. Pour mettre en valeur les difficultés et les renouvellements de cet aspect crucial de l’histoire textuelle, on a choisi une thématique qui fait ressortir avec une particulière acuité le problème linguistique majeur posé par la documentation à l’historien médiéviste : l’instabilité. Les phénomènes de saut de langue ou code-switching, pour employer le vocabulaire utilisé par les linguistes pour décrire les passages d’une langue à une autre au sein d’un même discours, soulignent en effet à quel point une portion importante de la documentation médiévale est caractérisée par l’hétérogénéité linguistique. Le cas des écritures mixtes ou farcies latin-vulgaire, commun dans la pratique administrative (mais pas seulement, qu’on pense à la prédication) du bas Moyen Âge n’est que l’un des aspects, classiques, de cette dialectique, et l’on a choisi ici de pousser volontairement l’exercice à ses limites en envisageant l’une de ces langues mixtes comme un langage autonome. Dans le cas du langage mixte latin-sicilien élaboré par la chancellerie palermitaine au xve siècle (Benoît Grévin18), comme dans bien d’autres cas analogues, l’historien est en effet amené à se demander si la caractérisation de langage mixte ne recouvre pas en fait des phénomènes d’osmose plus spécifiques, encore non étudiés parce que non considérés jusqu’à ce jour comme dignes d’analyse, caractéristiques de langages administratifs qui n’ont pas le prestige des productions littéraires. La présence de vocables ou de séquences d’apparence exotique dans des traités magiques rédigés en latin ou en langue vulgaire étudiés par Julien Véronèse19 illustre également la porosité des frontières linguistiques d’artefacts circulant dans la société, ouverts à des importations qui finissent par se muer en pseudo-langages jouant un rôle concret dans les opérations performatives de la société médiévale. Avec l’étude de Marieke Van Acker sur la possibilité de retrouver des traces de code-switching dans des textes du haut Moyen Âge apparemment rédigés uniformément en latin, mais susceptibles de refléter des écarts importants de niveau linguistique20, on pose également la question des différences méthodologiques entre l’étude d’un haut Moyen Âge de l’écrit relativement unifié (malgré les exceptions insulaires) sous l’enveloppe du latin, et un bas Moyen Âge de la diversité linguistique qui s’affirme plus clairement dans le texte. Qu’il s’agisse de « latins tardifs » ou de langages mixtes conditionnés par l’interaction entre la matrice latine et les langues vernaculaires, il est désormais impossible de considérer les langues du texte médiéval comme des états imparfaits, reflets dégradés de langages classiques ou simples préfigurations des modernités linguistiques. Chaque texte médiéval doit être analysé comme une unité linguistique particulière, et l’abondance de la documentation administrative et pratique non caractérisée, quoique possédant un faciès linguistique particulier, suggère qu’énormément reste ici encore à faire pour profiter de renouvellements potentiels, mais encore peu exploités.
12Le troisième thème abordé permet d’affronter une autre question fondamentale de l’histoire textuelle médiévale, après les problèmes d’interactions entre unités textuelles et de description du médium linguistique : celui de l’impact de matrices textuelles au cœur du dispositif anthropologique de la chrétienté. L’étude des usages sociaux de la Bible au Moyen Âge, pour paraphraser le titre d’un dossier naguère coordonné par Dominique Iogna-Prat et Michel Lauwers21, part également d’une évidence – les textes sacrés du corpus biblique innervent la société médiévale – pour tenter de développer les formes multiples (en fait pratiquement infinies) prises par cette influence du texte sacré, telle qu’elle nous est documentée par d’autres textes médiatisant les deux testaments (et l’on pourrait légitimement arguer qu’à travers divers automatismes de base, comme la présence de formules légitimantes telles qu’amen, et l’interférence entre le latin des différentes versions bibliques et celui du reste de la documentation, la Bible est potentiellement partout présente dans la textualité médiévale). Trois facettes de ces métamorphoses textuelles sont ici envisagées. En présentant le phénomène historique, en quelque sorte symétrique de la culture des bibles atlantiques géantes du Moyen Âge central22, de l’apparition et de la diffusion des bibles miniatures au bas Moyen Âge, Chiara Ruzzier explore avec les outils de l’analyse codicologique et quantitative le phénomène de la diffusion matérielle du texte dans la société23. À travers l’étude des résumés en vers de la Bible diffusés en Europe centrale à la fin du Moyen Âge à des fins mnémotechniques, Lucie Doležalová introduit aux mutations de tout genre (anthologisations, mises en vers, traductions) subies par le corpus biblique au cours du Moyen Âge24. On pourrait arguer que ces transformations forment un continuum textuel sans véritable solution de continuité, depuis la variation à l’intérieur du texte (versions antérieures à la Vulgate, établissement d’une vulgate non standardisée) jusqu’à l’insertion de fragments du texte dans des corpus étrangers. La forme paradoxale des Summaria Biblica prouve en effet l’inanité d’établir une distinction stricte entre texte et paratexte (et entre écrit et oralité), puisque ces condensations du texte biblique sont à la fois des réductions à l’extrême et des aide-mémoires destinés à convoquer, potentiellement, l’entièreté du texte biblique au niveau même de l’opération de remémoration mentale (ou de la récitation). Enfin, en examinant l’impact du recours à l’argumentation biblique, et en particulier aux séquences historiques de l’ancien testament, dans l’argumentation politique sous influence wycliffite au tournant des xive et des xve siècles en Angleterre, Aude Mairey rappelle à quel point l’emprise sociale du texte biblique transcende les frontières souvent inconsciemment établies entre monde des clercs et monde des laïcs25. Pour comprendre les mécanismes d’utilisation du texte biblique dans la société anglaise du début du xve siècle, il faut précisément éviter une approche d’histoire des idées séparée de l’histoire sociale, et examiner au contraire l’imbrication des différentes phases de retraitement du texte biblique dans le corps social, depuis l’opération de traduction du texte lui-même, jusqu’à l’écho de sa lecture par les différents acteurs, en passant par ces interfaces stratégiques que sont les préfaces-commentaires, véritables clés de lecture du texte. De la diffusion matérielle à l’impact politique en passant par les logiques de transposition, le texte fondateur (qui pourrait également être la Chanson de Roland, le code Justinien, les Étymologies d’Isidore de Séville…), derrière l’évidence d’une familiarité liée au succès, apparaît comme un prisme concentrant les potentialités d’utilisation de l’écrit par la société médiévale, et qui n’en est pas un simple miroir puisqu’il interagit en permanence avec elle, en lui donnant et en en recevant des impulsions multiples. Le statut éditorial des bestsellers du Moyen Âge, généralement dépourvus d’édition scientifique car diffusés en un trop grand nombre d’exemplaires pour que l’établissement de leur tradition manuscrite puisse être géré par les procédures normales de l’édition scientifique, symbolise au fond le paradoxe des textes majeurs du Moyen Âge, encore sous-exploités pour la recherche historique en raison d’une omniprésence qui les a quasiment mimétisés dans le paysage documentaire : pratiquer l’histoire textuelle en historien, c’est aussi remettre au centre de la réflexion l’obvie, le texte-médian qui circule dans la société, en rééquilibrant ainsi la tendance à étudier le texte rare : le De vulgari eloquentia, a eu moins d’importance pour les idées linguistiques du Moyen Âge que les Derivationes d’Uguccione.
13Le quatrième et avant-dernier thème de ce volume est sans doute celui qui présente l’apparence la plus paradoxale. Étudier « l’absence du texte » n’est pourtant pas une provocation de potache. C’est au contraire une façon d’aborder de manière originale un aspect de la recherche historique conditionné par et conditionnant notre analyse des textes : la nécessité de comprendre ce que représente la documentation subsistante par rapport à la documentation qui a existé dans le passé, de faire la part de ce que le temps, « ce grand dévorateur », a dérobé aux historiens, et de ce qu’il a pu laisser. L’exercice comporte bien sûr certaines figures obligées, dont l’une est ici assumée par Gian Luca Borghese : à travers l’examen de l’histoire de l’ombre portée par les archives disparues de la chancellerie angevine de Naples, c’est la problématique de l’absence documentaire et de son traitement par l’historien qui est présentée26. Source de grande ampleur pour la reconstitution de l’histoire politico-administrative d’un royaume méditerranéen, les archives disparaissent par suite d’un crime de guerre en 1943, plongeant les spécialistes de la Sicile angevine dans une situation traumatique de dépossession. On se trouve donc en présence ici d’un cas d’école, permettant de mesurer la disparité de conditions d’une entreprise menée avant et après la disparition d’une documentation cohérente, et des stratégies de contournement opérées pour pallier une absence quantitativement mesurable (mais qui ne pourra jamais l’être qualitativement). Avec les archives de la Couronne d’Aragon, c’est au cas de figure symétrique et opposé que s’attelle brillamment Stéphane Péquignot27. Au royaume d’une abondance documentaire presque illimitée, quelles sont les limites qui s’opposent à l’historien ? Il ne s’agit pas tant ici de réfléchir uniquement sur la constitution de ces fonds archivistiques et sur leur densité, que d’envisager les problèmes matériels, historiographiques, institutionnels, et, non sans humour, humains, qui font que des gisements textuels surabondants peuvent être aussi inaccessibles à l’historien dans leur matérialité, un problème que les usagers français de la plus fameuse institution de conservation de manuscrits parisienne connaissent d’ailleurs depuis longtemps. Avec les deux communications de Taku Kuroiwa et Philippe Bernardi, c’est à un autre aspect de l’absence du texte (sur une échelle micro-à opposer à l’échelle macro-des grands fonds précédemment examinés ?) que l’on a affaire, celui de l’équilibre entre le texte écrit, tel qu’il nous est parvenu, et ce qui s’est joué, autour, en marge du, ou dans le texte même, mais dans le monde de l’oralité, à l’époque de sa création et de son utilisation. L’étude des variations textuelles des différentes versions des pièces de théâtre français de la fin du xve siècle par Taku Kuroiwa, à travers le cas de la deuxième édition Trepperel de Maistre Pierre Pathelin28, nous plonge en effet au cœur du problème de la réalisation d’un texte conçu pour la performance orale et retravaillé pour être diffusé par écrit dans le corps social. Ici, l’affinement des techniques d’analyse opéré au cours des dernières décennies a permis de révolutionner une approche dichotomique trop simpliste en posant à nouveaux frais la question des interactions entre version d’exécution (dans ses formes écrite et orale) et reflet manuscrit ou imprimé. C’est l’irrégularité même (sous la forme de vers isolés dans la structure rimique du texte) qui, au sein même du continuum textuel, permet de sonder l’absence ou la présence potentielle d’un hypotexte qui rapproche l’historien du monde de la performance. Une telle réflexion, induite par le statut même du texte théâtral, peut sembler intimement liée à une analyse de type littéraire. Elle n’a pourtant rien d’impossible dans le cas de de textes de la pratique plongeant directement au cœur de la vie matérielle des sociétés médiévales. C’est ce que montre Philippe Bernardi en étudiant la part du dit et du non-dit dans les contrats et devis en rapport avec des commandes portant sur des entreprises de construction de dimension variable, dans la Provence de la fin du Moyen Âge29. Ces textes programmatiques et descriptifs peuvent sembler donner à eux seuls la clé des bâtiments dont ils détaillent la structure. Une analyse attentive conduit pourtant à souligner à quel point ils se combinaient vraisemblablement avec des éléments détaillés hors texte dans la planification même de ces entreprises de construction. Il ne s’agit absolument pas ici, dans un monde de l’écrit abondant et familier, de difficultés d’énonciation, mais bien de stratégies d’équilibrage entre ce qui est mis en texte et ce qui est laissé à la garde d’une raison pratique de l’architecte, du charpentier, du technicien, et aux négociations qui se jouent dans le quotidien hors-texte. Ici, la culture matérielle se venge en quelque sorte de la prétention de l’historien des textes à régenter le réel, en rappelant que la dialectique de l’absence ou de la présence du texte est aussi celle qui oblige le chercheur à tenir compte des composantes non textuelles de la culture médiévale dans sa propre interprétation de la documentation.
14Après la mise en série des textes, leur analyse linguistique, la pesée de leur poids spécifique dans la société et celle de leur absence, le cinquième et dernier thème abordé affronte enfin l’un des questionnements majeurs de l’histoire des textes médiévaux, qui nous reporte aux fondements mêmes de la révolution de l’histoire textuelle : les catégories conceptuelles forgées et utilisées par les historiens ces quarante dernières années pour décrire les opérations de rédaction dans la société médiévale. Le biais ici choisi est celui des variations européennes du concept d’« écriture(s) pragmatique(s) », qui, particulièrement depuis l’ouvrage collectif Pragmatische Schriftlichkeit30, a innervé l’historiographie européenne. À travers les communications d’Helen Lacey, Isabella Lazzarini et Harmony Dewez, on perçoit à quel point la même notion a pu être utilisée dans des acceptions et avec des modalités différentes dans les trois sphères francophones, italophones et anglaises de la médiévistique (et une analyse des débats portant sur la Pragmatische Schriftlichkeit dans l’aire germanique montrerait que ces différences d’interprétation concernent également l’outre-Rhin31). La réflexion d’Harmony Dewez, qui part d’une reconstitution historiographique européenne, ancrant le développement de l’usage du concept d’écritures pragmatiques dans les études sur la literacy/littératie32, souligne les ambiguïtés conceptuelles de l’usage de la notion, tantôt présentée comme un outil pour conceptualiser les écritures « non littéraires » de type administratif, comptable, etc., tantôt pour qualifier une certaine logique de rédaction pragmatique s’étendant potentiellement à un champ beaucoup plus large. En France en particulier, le succès grandissant du concept semble avoir amené une dilution de ce qui se présente parfois comme un véritable outil de réflexion sur les modalités de mutation, de standardisation, d’application de la culture de l’écrit au bas Moyen Âge, parfois plutôt comme une étiquette servant essentiellement à promouvoir des projets d’études appliquées à des objets textuels relativement dénués de prestige, en en valorisant l’intérêt. Mais dans le métier d’historien, et tout particulièrement d’historien des textes, les deux facettes « conceptuelle » et « promotionnelle » de la réflexion sur le texte sont-elles véritablement dissociables ? Quoi qu’il en soit de ce dernier point, Helen Lacey montre à travers son essai sur les liens entre littératie pragmatique et conscience politique à la fin du Moyen Âge33 comment un usage intelligent de la notion par l’historiographie anglaise a pu amener à renouveler l’analyse du rôle des textes politico-administratifs et juridiques dans la société insulaire des xive et xve siècles : là encore, le perfectionnement progressif des grilles d’interrogation et des techniques d’analyse a conduit à intégrer à une enquête visant essentiellement à comprendre et à décrire l’impact de l’écrit dans la société des éléments qui auraient relevé, il y a encore cinquante ans, des techniques d’analyse littéraire (performance, théâtralité, gestualité), dans une argumentation qui est restée proprement historique. La focalisation sur les étapes du cycle textuel dans la société (motifs, modalités et conditions de la création, de la circulation, et des effets en retour, sociaux et textuels) a permis de renouveler radicalement l’appréhension de la valeur de l’écrit dans des pans des sociétés médiévales naguère considérés comme en marge ou hors du monde de la production textuelle (dans l’acception traditionnelle, et ici obsolète, qui la réduit à la production sur support écrit). Enfin, Isabella Lazzarini, dans un essai de synthèse sur l’inflexion historiographique opérée en Italie sur l’histoire du Duecento et de ses suites dans le sillage de la diffusion du concept de scritture pragmatiche34, retrace avec finesse la manière dont l’adoption par les chercheurs italiens d’un concept, adoption opérée en liaison avec les évolutions historiographiques françaises, anglaises et allemandes, mais très vite orientée de manière spécifique par les grilles de lecture résultant de traditions de recherches proprement péninsulaires, a pesé de manière globale sur l’interprétation de la culture communale et de ses suites. Se pose alors la question, digne d’intervenir en conclusion de ce recueil, de la manière dont l’ascension récente de l’histoire textuelle a conditionné le devenir global de l’histoire médiévale. Et l’on pourrait presque se demander, à travers le chassé-croisé entre les lectures des textualités médiévales pragmatiques mettant en valeur la documentation pratique, administrative, « non littéraire », et les aspects de l’histoire textuelle s’attachant plus particulièrement à l’analyse d’une documentation relevant d’un espace dont les principes d’autorité et de composition – religieuse, ludique, magique – semblent orienter la recherche vers d’autres sphères, si cette dimension par certains côtés omniprésente, par d’autres presque insaisissable, de l’histoire médiévale actuelle qu’est l’histoire textuelle, n’a pas avant tout, comme il a été suggéré plus haut, pour rôle de fédérer une discipline dont les champs d’interrogation et les méthodes d’analyse se sont trop diversifiés pour qu’elle ne courre pas le risque de l’éparpillement. En ressoudant l’ensemble d’une documentation utilisée par les historiens du politico-administratif, de l’archive, du comptable, naguère envisagée presque exclusivement sous l’angle du politique ou de l’économique, et aujourd’hui valorisée et explorée pour ses modes de structuration textuelle, avec d’autres textualités dont la fonctionnalité en apparence plus médiate renvoie au champ du littéraire, de l’autorité religieuse… – mais la séparation entre ces différents domaines se révèle bien sûr en parte factice : un texte magique, une prédication, ne sont-ils pas immédiatement « fonctionnels » dans la société du xive siècle ? – ; en établissant grâce aux mêmes grilles d’interrogation fécondes un continuum dans l’ensemble de la documentation médiévale, à travers le texte, et, par-delà le texte-même, dans la relation entre texte et non-texte ; en créant par la confrontation entre ces sources et ces méthodologies de types divers une stimulation pérenne, la focalisation sur l’histoire textuelle réalise finalement le seul type de synthèse qui soit pleinement fécond : celui qui nous force à nous interroger dans un mouvement perpétuel.
Notes de bas de page
1 Sur le statut de la source textuelle et non textuelle en histoire, cf. en particulier le numéro spécial de la revue Dimensioni e problemi della ricerca storica, 2, 2007, Sull’uso e l’abuso dei fonti, coordonné par Enrico Castelli Gattinara.
2 On verra que ce questionnement par l’absurde a pourtant une validité heuristique certaine, au sein même de l’histoire textuelle. Cf. infra, p. 18-19 et la section quatre de ce volume, « L’absence du texte », infra p. 179-240.
3 Sur les étapes du déchiffrement de l’écriture Maya, ses progrès après la Seconde Guerre mondiale et son accélération décisive dans la décennie 1980, cf. M. D. Coe, Breaking the Maya Code, 3e éd., Londres, Thames & Hudson, 2012.
4 Sur les révolutions du livre au xve siècle, et leur contextualisation dans la production des derniers siècles du Moyen Âge, cf. R. Chartier, « L’ordre des livres », dans P. Boucheron (dir.), Histoire du monde au xve siècle, Paris, Fayard, 2009, p. 756-768,
5 Sur la philosophie du langage de Wittgenstein, cf. J. Bouveresse, Essais III. Wittgenstein & les sortilèges du langage, Marseille, Agone, 2003.
6 On rappellera à cet égard le statut fondateur du livre de Michael Clanchy, From Memory to Written Record, England 1066-1307, Oxford/Cambridge, Blackwell, 1993 [1979].
7 Sur les limites de cet aggiornamento en France avant 2005, cf. É. Anheim et P. Chastang, « Les pratiques de l’écrit dans les sociétés médiévales », Médiévales, 56, 2009, Pratiques de l’écrit ( vie- xiiie siècle), p. 5-10. Sur l’évolution de l’histoire textuelle en Angleterre, voir les réflexions historiographiques d’Helen Lacey, infra, p. 255-276.
8 Voir sur cette question S. Barret et B. Grévin, Regalis excellentia. Les préambules des actes des rois de France au xive siècle (1300-1380), Paris, École des chartes (Mémoires et documents de l’École des chartes, 98), en particulier p. 23-24.
9 La réception de ses idées en France commence essentiellement avec le livre de Jack Goody, The Domestication of the Savage Mind, Cambridge, Cambridge University Press, 1977 (trad. française J. Bazin et A. Bensa, La raison graphique. La domestication de la pensée sauvage, Paris, Éditions de Minuit, 1979).
10 On fait bien sûr écho ici à O. Guyotjeannin, « L’érudition transfigurée », dans J. Boutier et D. Julia (dir.), Passés recomposés : champs et chantiers de l’histoire, Paris, Autrement, 1995, p. 152-162.
11 La réflexion sur le statut du texte, partagée avec plus ou moins d’intensité, reste certainement l’un des shibbolets qui, au-delà de l’appartenance académique à une institution de recherche, départagent l’histoire à vocation scientifique des narrations historiques à faible régime de scientificité. Sur les tensions existant dans les dernières décennies entre historiens professionnels et non-historiens ou historiens-amateurs autour du Moyen Âge, voir notamment les nombreux éléments présents dans le livre de Tommaso di Carpegna Falconieri, Medioevo militante. La politica di oggi alle prese con barbari e crociati, 2011, Turin, Einaudi (trad. fr. Médiéval et Militant. Penser le contemporain à travers le Moyen Âge, Paris, Publications de la Sorbonne, 2015).
12 Sur les scriptae du français au bas Moyen Âge, voir le dossier Médiévales, 45, 2003, Grammaires du vulgaire. Normes et variations de la langue française.
13 Voir à ce sujet D. Stutzmann, « Système graphique et normes sociales : pour une analyse électronique des écritures médiévales », dans N. Golob (éd.), Medieval Autograph Manuscripts, Proceedings of the XVIIth Colloquium of the Comité International de Paléographie Latine, Ljubljana, 7-10 Septembre 2010, Brepols, Turnhout (Bibliogia, 36), 2013, p. 429-434.
14 Les journées d’histoire textuelle du LAMOP ont été organisées dans la décennie 2000 (à partir de 2003) par Darwin Smith, dans une approche interdisciplinaire forte (notamment par la collaboration avec le laboratoire de linguistique africaine LLACAN, Langage, langues et cultures d’Afrique noire, UMR 8135 CNRS-INALCO), mais sans prévoir initialement de reflet textuel. Elles ont été réorganisées à partir de 2008 par Benoît Grévin, Aude Mairey, et (à partir de 2011) Christopher Fletcher, en incluant le principe d’une publication électronique qui recueille chaque année une partie des communications, et est hébergée par le site internet du LAMOP sous le nom de Cahiers électroniques d’histoire textuelle du LAMOP (CEHTL). Les numéros paraissent en principe dans l’année qui suit l’organisation de chaque rencontre, sous la forme d’articles ou de résumés détaillés (six numéros sont en lignes au 1er janvier 2015, correspondant aux années 2008-2013). C’est un choix de ces publications, reprises, mises à jour et étoffées par leurs auteurs qui a été retenu dans les présentes pages.
15 Voir en particulier infra, p. 19-22 et cinquième section : « L’écriture pragmatique : un concept d’histoire médiévale à l’échelle européenne », infra, p. 241-294.
16 Cf. infra, p. 26-43.
17 Cf. infra, p. 45-58.
18 Cf. infra, p. 93-108.
19 Cf. infra, p. 77-92.
20 Cf. infra, p. 61-75.
21 Médiévales, 55, 2008, Usages de la Bible.
22 Voir sur ce point l’article de Lila Yawn, « The Italian Giant Bibles, Lay Patronage and Professional Workmanship (11th-12th centuries) », Cahiers électroniques d’histoire textuelle du LAMOP, 3, 2011, p. 162-255 (non retenu dans ce volume en raison de sa dimension).
23 Cf. infra, p. 111-133.
24 Cf. infra, p. 135-164.
25 Cf. infra, p. 165-178.
26 Cf. infra, p. 181-192.
27 Cf. infra, p. 193-212.
28 Cf. infra, p. 213-227.
29 Cf. infra, p. 229-240.
30 H. Keller, K. Grubmüller et N. Staubach (éd.), Pragmatische Schriftlichkeit im Mittelalter. Erscheinungsformen und Entwicklungsstufen, Akten des internazionalen Kolloquiums, 17-19 mai 1989, Munich, Fink Verlag, 1992.
31 Un compte-rendu détaillé par Sébastien Barret et Dominique Stutzmann de l’atelier « L’écriture pragmatique. Un concept d’histoire médiévale à l’échelle européenne », journée d’histoire textuelle du LAMOP tenue le 12 avril 2012, qui incluait outre les communications d’Helen Lacey, Harmony Dewez et Isabella Lazzarini une communication de Ludolf Kuchenbuch sur le développement de la notion dans l’espace germanophone, est disponible sur le blog de Dominique Stutzmann, « Paléographie médiévale » [https://ephepaleographie.wordpress.com/2012/04/18/lecriture-pragmatique-1-concept-dhistoire-medievale/].
32 Cf. infra, p. 243-254.
33 Cf. infra, p. 255-276.
34 Cf. infra, p. 277-294.
Auteurs
-
Benoît Grévin
LAMOP – CNRS-Université Paris 1
-
Aude Mairey
LAMOP – CNRS-Université Paris 1
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