Évergétisme et épigraphie dans l’occident chrétien (IVe-VIe s.)
p. 371-396
Texte intégral
1Depuis quelques décennies, l'expression d'« évergétisme chrétien » est entrée dans l'usage des historiens de l'Antiquité Tardive, qui tendent ainsi à mettre en relief la permanence de traditions et de valeurs héritées du monde païen au sein d'une société progressivement conquise à la foi nouvelle. De fait, la pratique des « bonnes œuvres » accomplies par des fidèles au profit de tout ou partie du peuple chrétien paraît prendre le relais de l'activité bienfaisante exercée traditionnellement par les notables en faveur de la cité ou d'une catégorie de ses membres. La continuité en ce domaine semble d'autant mieux s'affirmer que l'Eglise locale s'identifie de plus en plus complètement, à mesure que progresse la conversion, à la communauté civique et que les évergètes chrétiens se recrutent en général dans les mêmes milieux que les évergètes païens : laïcs, ils appartiennent le plus souvent, comme ces derniers, par leur naissance ou leur carrière, à la société des notabilités locales ou à celles des fonctionnaires (impériaux ou royaux), voire aux familles régnantes ; clercs, évêques ou abbés (/abbesses), ils sont aussi fréquemment issus de cette élite ou, si ce n'est pas le cas, ils s'y agrègent de quelque manière par les dignités revêtues. D'autre part, de la même façon que par le passé et pour des raisons identiques, l'épigraphie, parce qu'elle porte témoignage aux yeux de tous, demeure le mode de publication privilégié pour célébrer toute bienfaisance profitant à la collectivité. En prose ou en vers et avec des formules parfois proches de celles léguées par la tradition, les inscriptions chrétiennes louent l'évergète de son dévouement au bien commun (elogium) ou s'attachent à célébrer une évergésie précise, en particulier lorsque celle-ci revêt la forme d'un monument au sens le plus large du terme (tituli ; inscriptions votives).
2Mais si commode soit-elle pour souligner une réelle continuité, la transposition en termes chrétiens d'une notion empruntée à l'Antiquité classique incite (et de récents ouvrages en témoignent) à assimiler de façon parfois assez sommaire des conceptions et des pratiques de nature profondément différente. Car la charité chrétienne peut-elle être purement et simplement identifiée à la philanthropia ? La pratique évergétique revêt-elle le même sens que dans le passé pour les chrétiens, qu'il s'agisse de l'auteur ou des bénéficiaires de l'évergésie ? Entre ceux-ci et celui-là implique-t-elle les mêmes rapports que dans la cité antique ?
3De fait, le témoignage des documents épigraphiques, étayé par celui des sources littéraires, met en valeur l'originalité profonde de l'évergétisme chrétien. Nous disposons d'une part de quelques textes littéraires ou épigraphiques qui nous livrent la réflexion d'une élite qui a voulu consciemment repenser l’évergétisme en termes chrétiens et qui, d’Ambroise de Milan à Grégoire le Grand, en fixe en quelque sorte la doctrine. D'autre part, les formulaires répétitifs de très nombreuses inscriptions plus banales (ou les lieux communs de la littérature chrétienne) apportent la preuve que ces idées sont largement passées dans les esprits et les moeurs des fidèles. C'est là l'enseignement concordant des enquêtes que nous avons menées dans les principaux secteurs géographiques de l'Occident chrétien, du ive au vie siècle, Yvette Duval, en Afrique et en Espagne, et Luce Pietri, en Italie et en Gaule. Certes des différences régionales, voire locales, sont apparues dans une documentation épigraphique inégale par son ampleur (écrasante pour l'Italie et l'Afrique ; plus aisément maîtrisable pour l'Espagne et la Gaule). Elles tiennent à des décalages chronologiques liés aux progrès plus ou moins précoces de la conversion, à la diversité des manifestations évergétiques qui parfois répondent à des modes locales (ainsi la vogue des offrandes de mosaïques de pavement dans l'Italie du Nord et dans quelques régions de l'Afrique), enfin à la spécificité des formulaires épigraphiques qui traduisent des façons de penser plus particulières à certaines communautés. Mais ces différences ne sont que nuances dans l'expression d'une tendance majeure, celle d'une inflexion profondément originale donnée par le christianisme à la pratique et à la conception de l'évergétisme, ainsi qu'au rôle dévolu à l'épigraphie pour sa célébration.
1. L'évergétisme monumental dans l'épigraphie chrétienne
4Sous la dénomination d'évergésies monumentales peuvent être regroupées les offrandes de « monuments » de toutes dimensions : depuis les édifices (construits, restaurés ou aménagés), avec les éléments d'un décor parfois ultérieurement composé, jusqu'aux différentes pièces de « mobilier » qui leur sont destinées. C'est en ce domaine que l'évergétisme des chrétiens, tel que le mettent en évidence les inscriptions de dédicace mais aussi, en quelques cas, l'elogium ou l’épitaphe célébrant le donateur, pourrait paraître le plus proche d'un modèle païen. On relève cependant de très nettes différences qui tiennent à la nature et à la destination des monuments, à l'attitude adoptée à l'égard du financement des entreprises et à la conception même de l'offrande.
5Bornons-nous, en ce qui concerne les monuments, à deux constatations d'évidence : comme par le passé, des édifices civils destinés à apporter confort, agrément (sauf dans le domaine des spectacles) ou sécurité à la collectivité locale, sont construits par des évergètes qui proclament bien haut dans la dédicace la foi chrétienne animant leur intervention. Leurs concitoyens leur doivent des thermes, des fontaines, des portiques, des ponts..., ou encore l'édification d'une muraille protectrice, ainsi le castrum élevé par le sous-diacre Marcellianus, à Côme1 ou l'enceinte de Mérida relevée par l’évêque Zeno et le dux Salla2. Mais ce sont désormais les monuments de caractère religieux qui l'emportent par le nombre. Par leur nature et dans leur diversité, les édifices chrétiens, avec leur décor et leur mobilier, répondent à des conceptions et à des pratiques propres à la foi nouvelle. Sanctuaires (églises, basiliques, baptistères, oratoires), ils sont, avec leurs aménagements liturgiques et leurs tombes saintes, la domus dei (comme le temple était la demeure du dieu), mais aussi la maison conçue pour accueillir le peuple fidèle, maintes fois évoqué dans le titulus : au point que l'afflux continu de nouveaux convertis justifie, en plus d'une occasion, la reconstruction sur un plan plus vaste, ut domini plebem opera majora tenerent comme le proclame le prêtre Theodorus pour le sanctuaire des saints Protus et Hyacinthus, à Rome3 ou comme, en des termes voisins, l'explique Sidoine Apollinaire célébrant dans un elogium la nouvelle basilique Saint-Martin édifiée à Tours par l'évêque Perpetuus4. Quant aux monastères et aux xenodochia, ils sont bâtis pour abriter, en permanence ou plus temporairement, certaines catégories de ce même peuple de Dieu. Enfin les cimetières sub divo, tel celui établi près de Velletri par Faltonia Hilaritas et donné par elle à la religio5, de même que les catacombes romaines, où le pape Damase, notamment, réalise d'importants travaux, sont aménagés pour que puisse s'y établir la communion des vivants avec les morts dans l'espérance de la résurrection. Tout ceci implique à l'évidence pour l'entreprise évergétique des conditions et une optique nouvelles.
6Le nombre élevé des édifices (souvent plusieurs sanctuaires dans des villes d'importance très moyenne), les proportions importantes de beaucoup d'entre eux, la somptuosité du décor (marbre, mosaïques...), la richesse du mobilier liturgique supposent un effort financier considérable, dont une partie, assez faible au total, est assumée, pour quelques entreprises prestigieuses, par les empereurs ou les souverains barbares convertis. Suivant l'exemple donné par les magistrats municipaux ou par le patronus de la cité, certains évergètes chrétiens mentionnent explicitement dans la dédicace leur apport financier. Cette indication est parfois chiffrée. Dans quelques cas assez rares, le ou les donateurs précisent le montant de leurs dépenses : l'exemple le plus célèbre demeure celui donné par l’évêque Rusticus de Narbonne et ses amis pour la reconstruction de l'ecclesia de la cité6. Plus fréquemment, lorsqu'il s'agit du décor du sanctuaire, ainsi pour les mosaïques de pavement en Italie du Nord, est noté le nombre de pieds carrés réalisés, dans le cadre d'un projet collectif, par chacun des donateurs, lui-même souvent associé à sa famille ou à des amis dans sa contribution. Dans une basilique près de Timgad, un véritable catalogue énumère les peuples-donateurs et leur participation précise à l'ouvrage7 : mais la réalisation est l'oeuvre d'un prêtre et d'un diacre (edificaverunt). Ou encore, c'est le nombre d'indigents pouvant y être hébergés qui suggère l’ampleur de l'effort accompli dans la construction d'un xenodochium à Reims par Atolus8. Dans un plus grand nombre de cas, une formule vague (de sumptu suo, deproprio...) indique que le bâtisseur a pris en charge le paiement de la construction ou/et obtenu le concours financier d'un autre évergète, ou bien encore, qu’il a fait ou reçu donation du terrain nécessaire à son érection9, parfois également qu’il a fourni la main d’oeuvre pour les travaux, ainsi l'illustris Gudiliv(...) qui fonde, sumptu proprio, trois églises à Nativola en ajoutant que celles-ci ont été édifiées grâce au travail des ouvriers de son domaine10. Des formules analogues se retrouvent dans les inscriptions relatives à la mise en place du décor.
7Mais le plus souvent, avec une discrétion certainement voulue, est évitée toute allusion directe à la dépense effectuée. Celle-ci est cependant très clairement sous-entendue avec, pour un sanctuaire ou un monastère, l'emploi de termes comme conditor, fundator (ou des verbes de même famille condidit, fundavit ou encore donavit) : ainsi l'épitaphe de Belisarius l'annonce comme conditor huius baselice, fondateur de cette basilique dans laquelle il est enterré ad sanctos11. Il faut d'ailleurs ajouter que la législation canonique, de plus en plus rigoureuse, impose au fondateur de pourvoir par une donation12 à l'entretien de l'édifice et à celui des clercs qui le desservent ou des moines qui l'habitent. Des expressions plus vagues mais fréquentes, telles que fecit, extulit, fabricavit, struxit pour les bâtiments ou, pour le décor, fecit encore, mais aussi tesselavit, ornavit, composuit, voire un simple nom gravé sur un élément d'architecture laissent également entendre que l'opération a été menée aux frais du dédicant. Ces offrandes sont d'ailleurs assez souvent annoncées comme l'accomplissement d'un voeu (votum solvit, ex voto, pro voto suo...). Lorsque le dédicant est un laïc, voire un clerc ou un moine prenant une initiative personnelle, sa participation financière n'est pas douteuse.
8En revanche, dans le cas des entreprises épiscopales, l'emploi du même vocabulaire, en l'absence de précisions d'ordre financier, est beaucoup plus ambigu. Les termes déjà évoqués pour désigner les travaux de construction de sanctuaires – tout comme ceux qui indiquent l'intervention liturgique de l'évêque pour la dédicace, avec dépôt de reliques, et pour la consécration – laissent planer une incertitude sur les sources de financement. Le prélat a-t-il puisé dans sa fortune personnelle ? A-t-il bénéficié de subventions accordées par un ou plusieurs riches fidèles ? (non opus est procerum, fait préciser l'évêque Alexandre dans sa basilique de Tipasa)13. A-t-il utilisé le produit d'une collecte ou bien encore mis à contribution le trésor constitué par les revenus du patrimoine ecclésial (dont un quart est attribué à la fabrica) ? Les sources littéraires attestant ces différentes pratiques, il est le plus souvent impossible de trancher quand les tituli ne précisent pas, ce qui est le plus souvent le cas. On peut sans doute supposer qu'en bien des circonstances, étant donné le coût élevé de l'opération, ces diverses formes de financement ont pu être employées simultanément. Quelques indices peuvent le suggérer : pour de grands sanctuaires comme Saint-Apollinaire in Classe ou l'ecclesia de Nantes, la durée des travaux qui se prolongent sous plusieurs épiscopats, s'explique peut-être parce que les moyens primitivement prévus se sont révélés ensuite insuffisants. De même, deux inscriptions au sol de la basilique africaine de Tigzirt semblent faire écho, pour l'achèvement de la mosaïque de pavement, à un appel lancé à la générosité de nouveaux donateurs14.
9Ces différentes constatations suggèrent que l'effort financier n'est pas, dans la conception chrétienne, le mode unique ni même principal par lequel se définit l'évergétisme monumental. Il est en effet clair, d'après les inscriptions, qu'un évêque bâtisseur est considéré de toute façon – qu'il ait ou non contribué au financement des travaux – comme un évergète et, avec lui, tous ceux qui l'ont secondé dans l'opération. Les mérites qui lui valent ce titre sont explicités par la documentation épigraphique. Bien souvent, il apparaît comme le promoteur (l'instigateur) de l'entreprise (mandante beatissimo Ursicino episcopo rappelle l'inscription de Saint-Apollinaire in Classe, mandante Ecclesio beatissimo episcopo dit celle de Saint-Vital15, pour deux sanctuaires élevés aux frais de Julianus argentarius), une entreprise qu'il a conçue pour le bien de la communauté fidèle. Dans les exemples cités, mais aussi dans le cas du pape Léon à Rome sollicitant l'ex-préfet Marinianus pour un aménagement à Saint-Pierre, il a d'autre part su obtenir d'un ou de plusieurs donateurs les fonds nécessaires16. L'évêque est ensuite présenté comme le maître d'oeuvre qui a fait l'offrande de son temps et de sa peine pour organiser et suivre les travaux du gros œuvre aussi bien que pour élaborer le programme ornemental et iconographique (dans lequel s'intègrent les évergésies des particuliers) et en surveiller l'éxécution. Pour mettre en valeur son rôle, un terme, labor, revient dans plusieurs inscriptions, appliqué ainsi par exemple à l'évêque Patiens de Lyon, à Avitus de Vienne17, à deux évêques de Tipasa ou à celui de Djemila : l'éloge des labores d'Alexandre de Tipasa (Diehl 1825) est repris, à l'identique, dans la dédicace de l'église de Djemila édifiée par l'évêque Cresconius18 ; quant à la dédicace de SainteSalsa à Tipasa, elle insiste sur le rôle de l'évêque Potentius : opus, laborque... curaque... Potenti19. Ce même mot de labor est employé pour reconnaître l'activité déployée par le clerc commis à la « fabrique », ainsi pour le prêtre romain Tigrinus, chargé par Léon le Grand d'édifier, selon les dernières volontés de la vierge Demetrias, une église à saint Etienne20, tandis que curavit souligne le zèle du diacre Mercurius mandaté par Damase pour la construction d'un baptistère21.
10Ainsi que le suggérait déjà la discrétion avec laquelle d'autres donateurs, laïcs, clercs ou moines, s'abstiennent de faire état de façon ostentatoire du sacrifice financier consenti par eux, l'exemple précis donné par nombre d'entreprises épiscopales montre bien que l'évergésie monumentale n'est pas seulement, dans l'optique des chrétiens, une affaire d'argent. A quelques exceptions près, les évergètes chrétiens n'affichent pas l'intention de vouloir tirer gloire et prestige, comme le faisaient les magistrats municipaux, de l'importance de la somme ou de la valeur des terrains dévolus pour des travaux de construction ou d'ornementation ; ils s'efforcent à l'humilité que doit inspirer le mépris des biens éphémères de ce monde. Dans les inscriptions chrétiennes témoignant d'évergésies monumentales, ce parti pris se révèle à deux niveaux. D'une part, dans la hiérarchie des mérites, les libéralités les plus dispendieuses n'obtiennent pas systématiquement la palme de l'éloge. Ainsi que l'a remarqué J.-P. Caillet22, un emplacement privilégié est loin d'être toujours réservé, dans les mosaïques de pavement des sanctuaires, aux inscriptions attestant la prise en charge des surfaces les plus considérables. En certains cas aussi, le travail de ceux qui ont réalisé l'ouvrage de leurs mains est célébré à l'égal de la générosité de celui qui l'a financé : ainsi pour le décor dont il a orné la Platonia (un oratoire annexe de la basilica Apostolorum de Rome = S. Sebastiano), le donateur Musicus associe à son nom celui de ses ouvriers (laborantes), Ursus, Maximus et Euserius23. Bien plus et quelle que soit l'importance des frais engagés, le mérite du sacrifice financier consenti par le donateur est en lui-même minimisé, relativisé. De donis Dei répètent inlassablement les inscriptions des mosaïques de pavement en Italie et les ex-votos africains ; Victorinus subdiaconus donum Domino redat, peut-on lire sur une cuve baptismale d'Oumcetren en Proconsulaire24 : l'évergète ne donne pas, il ne fait que restituer à Dieu des biens qui lui ont été concédés par Lui. Une autre formule, elle aussi répétitive dans ses diverses variantes, Deo adjuvante, favente, largiente...25, met l'accent sur le secours de Dieu sans lequel aucune entreprise humaine ne peut être réalisée. Quelques donateurs s'effacent même totalement, taisant volontairement leur nom, connu de Dieu seul : cuius nomen Deus scit. Au total, d'après l'épigraphie monumentale, le mérite de l'évergète qui bâtit ou décore pour la plus grande gloire de Dieu et pour le bien de son peuple réside bien plus dans l'intention et dans l'effort déployé que dans les dépenses consenties.
2. Assistance et protection
11S'ils mentionnent parfois des évergésies monumentales, les elogia chrétiens célébrant un vivant ou plus souvent un défunt, attestent aussi et surtout d'autres formes d'une bienfaisance exercée au profit de la collectivité ou d'une catégorie de ses membres. La foi qui inspire les initiatives des chrétiens donne à des pratiques traditionnelles une inflexion particulière et surtout elle suscite des interventions de nature radicalement nouvelle.
12Les communautés locales continuent de bénéficier de la généreuse activité de laïcs qui, détenant pouvoir et richesse, en usent pour le bien commun. Convertis au christianisme, hauts fonctionnaires ou notables restent fidèles aux traditions de l'évergétisme civique. Des tablettes de patronage dans lesquelles, précédant un formulaire inchangé, seul un chrisme révèle la foi du dédicataire, rendent hommage aux services rendus à la communauté par le consulaire de Sénonie, Cl. Lupicinus, ou par le praeses de Maurétanie Fl. Hyginus26. De même les citoyens d'Arles élèvent un monument funéraire à la gloire du responsable des finances dans le diocèse des Cinq Provinces, Geminus, dont seule la qualité de fidelis atteste les convictions chrétiennes27. Une épitaphe provenant de Valentine en Novempopulanie, celle de Nymphius, est peut-être chrétienne, bien qu’elle célèbre dans le disparu des mérites qui pourraient être ceux d'un notable païen : Nymphius, pleuré par sa cité et par toute la province, a donné de brillants jeux du cirque, convoqué une puissante assemblée et porté la parole au nom de son pays28. Cependant, dans certaines régions de l'Occident, en Gaule plus particulièrement, mais ailleurs également, l'évêque doit de plus en plus souvent se substituer aux autorités municipales défaillantes pour prendre en charge les intérêts de sa cité. Ce transfert que la littérature illustre très largement (qu'on songe par exemple à l'action d'Augustin telle que la décrivent les Lettres et les Nouvelles Lettres, à la Vie d'Epiphane de Pavie par Ennodius ou à nombre de Vitae gauloises), est également attesté par les inscriptions. D'une façon qui peut paraître surprenante, l'épitaphe de Sidoine Apollinaire, ancien préfet de la Ville devenu évêque de Clermont, lui fait gloire uniquement des services qu'il rendit à ses concitoyens arvernes, en assurant la paix civile par l'équité de ses jugements et en contenant la fureur des barbares par ses sages conseils29. Avec moins d'exclusive, les éloges funéraires d'autres évêques (ainsi ceux de Priscus de Lyon, d'Avitus, Hesychius et Namatius de Vienne30, ou de Jean de Tarragone, Vives 277) n’omettent pas d'inscrire, au nombre des bienfaits plus spécifiquement chrétiens répandus par le prélat, ceux qu'il procure à sa cité en y faisant régner la justice et la concorde. Dans ces divers exemples, les mérites reconnus à l'évêque ne sont guère différents de ceux que des administrés saluent avec reconnaissance chez le curator de la cité ou chez son patronus (deux titres qui ne sont jamais donnés au détenteur d'un siège épiscopal).
13Qu’ils soient clercs ou laïcs, les évergètes chrétiens sont loués cependant essentiellement pour la bienfaisance particulière qu'ils prodiguent aux catégories les plus défavorisées de la société. D'un éloge à l'autre on voit se constituer la liste des déshérités sur lesquels ils étendent leur protection : veuves, orphelins ou étrangers, dépourvus d'appui, humiliores opprimés par les puissants de ce monde, esclaves maltraités par un maître brutal, prisonniers broyés par les rouages d'une justice civile expéditive et arbitraire, captifs enlevés à leur foyer par les barbares (cf. dès le milieu du iiie siècle, la correspondance de Cyprien de Carthage). En tous ces cas, l'activité évergétique exercée par ceux qui détiennent quelque pouvoir ou prestige vise à réparer les injustices et les exactions dont sont victimes, du fait de leur infériorité sociale ou juridique, les faibles. Ainsi Nicetius de Lyon est-il loué d’avoir imposé un frein à la loi des puissants31. La protection dont ils sont l'objet se double souvent d'une assistance matérielle accordée aux pauperes, à tous ceux qui sont dans l'incapacité de subvenir à leurs besoins : ainsi que le rappelle leur épitaphe, de nombreux fidèles contribuent à ces oeuvres charitables, par le don d'aumônes, la distribution de nourriture et de vêtements, les soins donnés aux malades et aux infirmes (en dehors des xenodochia déjà évoqués ou dans leur cadre), l'accueil des étrangers. En tous ces domaines, ils suivent l'exemple donné par leur évêque, ainsi Domninus de Vienne : nihil proprium cupiens, redimit quos possidet hostis, vestitum, pastum, potum tectumque ministrat32 ; ou Sergius de Tarragone : hunc pauperes patrem, hunc tutorem habuere pupilli, uiduis solamen, captibis pretium, esurientibus repperit alimentum33.
14Ces initiatives de la charité chrétienne prennent-elles seulement le relais d'institutions organisées dans le monde romain dès le Haut-Empire, le système des alimenta instaurés par les empereurs Antonins, les fondations privées créées au profit des enfants de familles pauvres, voire les banquets réunissant aux frais de l'évergète tous ses concitoyens, ou les distributions alimentaires ? En fait, ces dernières libéralités témoignent de la generositas (une qualité propre à l'évergète et qui le distingue) que des citoyens, parce qu'ils sont bien nés (genus) ou parce que leur carrière leur permet d'entrer dans l'élite aristocratique, se doivent à eux-mêmes, compte tenu de leurs privilèges, de manifester à l'égard de leurs concitoyens moins favorisés. En effet les bénéficiaires ont droit à ces largesses parce qu'ils sont des membres à part entière de la cité et que l'évergétisme dont ils profitent est conçu dans l'intérêt bien compris de la collectivité locale et non pour le bonheur des individus composant l'ensemble de la société. Tout au contraire la charité chrétienne est un devoir qui, au nom de l'humanitas (un terme fréquemment employé dans les formulaires épigraphiques manifestant la solidarité due à ses semblables), s'impose à tous les fidèles, pourvu qu'ils jouissent d'un minimum de ressources : les moins aisés sont invités, dans la mesure de leurs moyens, à participer à cet effort, à l'image de la pauvre veuve de l'Evangile souvent donnée en exemple dans les tituli des églises ; les épitaphes témoignent que cet appel est entendu par nombre d'entre eux. D’autre part les œuvres charitables sont destinées à secourir tous les hommes, quel que soit leur statut social ou juridique (y compris donc les esclaves et les étrangers à la communauté locale), en vertu de la fraternité prêchée par la foi nouvelle.
15Les chrétiens ne se bornent pas à accorder aux membres des catégories les plus déshéritées une assistance matérielle : ils apportent aussi à chacun d'eux une assistance morale, ainsi qu'en témoignent les elogia faisant mérite à l'évergète d'avoir séché les larmes des malheureux34, dissipé les soucis qui les assombrissaient35, réveillé en eux l'espérance, ainsi l'abbé espagnol Ildemundus, tutor uiduis, spes et munimen pupillis36.
16De fait, tout le vocabulaire des elogia est destiné à mettre en valeur l'élan du coeur qui suscite et accompagne le bienfait et qui procure réconfort autant que le don lui-même. Affectu constat gloria non pretio, proclame une inscription jadis gravée à Saint-Martin de Tours37. Le sentiment qui incite à se porter au secours de ceux qui ont besoin d'aide est évoqué avec des termes divers : caritas et pietas, qui ont de multiples acceptions, désignent plus spécifiquement le penchant à assister le prochain, lorsqu'ils sont accompagnés de prédicats sans équivoque (caritate largissima ou diffusa ou profusa ; largus pietate) ; plus spécialisés apparaissent d'autres substantifs notant une attitude altruiste (humanitas, bonitas) ou évoquant – ainsi utilitas et volontas souvent associés – l'intention et la réalisation de l’oeuvre charitable. Quant à l'évergète lui-même, il est célébré par des qualificatifs mettant en relief son ardeur généreuse (larga ou prompta manus ; promptus in elemosinitate) ou son amour pour les déshérités (pauperibus pius ; amicus pauperum), des pauvres qui le paient de retour (amatus pauperum). Ces qualités valent à leur détenteur des titres qui sonnent comme une titulature honorifique : amator (ou amatrix) pauperum, tutor uiduarum, pater orfanorum (ou pauperum), largitor egentum, susceptor peregrum (sic). Enfin les auteurs d'épitaphes métriques usent volontiers de la métaphore pour exprimer que le bienfaiteur se donne lui-même tout entier à autrui : dans des registres différents, le donateur peut être dit panis egentum, esca inopum ou bien statio miseris et portus egentis, perfugium miseris38.
17Enfin l’évergétisme prend aussi la forme d'une assistance spirituelle : l'aménagement d'un saint tombeau ou le don de reliques (souvent liés à la construction d'une basilique), en favorisant l'instauration ou le développement du culte des saints et des martyrs, procurent à la communauté locale des protecteurs célestes dont la virtus assure à cette dernière un efficace patronage ici-bas. Aux nombreux textes littéraires qui célèbrent les honneurs rendus à la sépulture de saints martyrs ou confesseurs ou le dépôt de leurs reliques comme un munimen bien plus efficace pour la collectivité que l'édification des murailles d'un castrum, fait écho l'épitaphe métrique du prêtre d'Ivrée, Silvius : Sanctorum pignora condens / praesidio magnopatriam populumq. Fidelem / munivit tantis firmans custodibus urbem39. Mais les saints ainsi offerts à la vénération des fidèles sont surtout de puissants intercesseurs pour assurer à ces derniers, dans l'au-delà, la vie éternelle. Aussi celui qui procure des corps saints ou des brandea à la communauté fidèle est-il considéré comme accomplissant la forme la plus achevée de l'évergétisme chrétien, au témoignage des sources littéraires, mais aussi de l'épigraphie.
18Une abondante littérature fait d'Ambroise en Occident le modèle par excellence de l'invention de reliques : à la suite de la découverte « miraculeuse » des corps saints de Gervais et de Protais, il est considéré comme le bienfaiteur de la chrétienté où se sont diffusés très largement les brandea des martyrs milanais. Des inventions plus modestes sont cependant restées dans la mémoire des communautés locales, comme en témoignent les épitaphes des inventeurs : ceux-ci sont en effet souvent inhumés dans la basilique élevée par eux pour abriter le corps saint ; par cet ensevelissement ad sanctum ils méritent, les premiers, la récompense due au bienfait procuré à tous les autres fidèles. Ainsi à Léon en 630, l'épitaphe de l'évêque-abbé Vincent souligne-t-elle que son corps repose à l'endroit où il a trouvé une tombe de martyr (membra sacrata demonstrante Do... repperit)40. Les évêques Alexandre de Tipasa et Cresconius de Djemila sont célébrés par des inscriptions jumelles pour avoir regroupé les corps des Iusti priores, sans doute leurs prédécesseurs, et leur avoir consacré des basiliques dont la beauté attire la foule des fidèles visendi studio et dans lesquelles ils sont euxmêmes inhumés (ll. cc. supra). De même l'évêque Amacius de Sbeitla signale son rôle dans l'inventio de la sépulture de l'un de ses prédécesseurs41. A Haïdra, c'est un évergète laïc, Marcellus vir illustris, qui offre pour « les corps » des martyrs locaux de la persécution de Dioclétien une memoria construite à l'époque byzantine42 Plus encore que le bâtisseur de la basilica Martini, l'elogium composé par Sidoine Apollinaire pour l'abside du sanctuaire43 célèbre en Perpetuus l'évêque de Tours qui a oeuvré pour instaurer le culte de Martin dont la mémoire avait souffert d'un long oubli (longam Perpetuus sustulit invidiam) du fait de la négligence coupable de ses prédécesseurs (priores) : en rendant à son tombeau les honneurs qui lui étaient dus, il a assuré à la communauté tourangelle la protection d'un patronus validus, vénéré par toute la terre.
19Mais ces cas d'invention de corps saints ainsi offerts au culte constituent des évergésies assez rares. Le plus souvent, l'évergète acquiert, pour en faire don à la communauté, des reliques de contact avec les tombes saintes ou les reliquaires (brandea ou pignora), reliques « secondaires » – sauf pour la terre de Palestine ou le bois de la Croix. Ainsi, Augustin loue un de ses fidèles de la région d'Hippone de lui avoir remis une relique de la terre de Jérusalem qu'il gardait dans sa maison, afin que l'évêque l'enfouisse dans un lieu de prière où les chrétiens pourraient se rassembler pour célébrer le service de Dieu44 Or l'épigraphie africaine garde trace de telles évergésies : le nom du donateur apparaît tout près des reliques, à l'endroit du dépôt, soit après celui de l'évêque sur le procès-verbal de la déposition, soit parfois directement sur l'authentique à l'intérieur du reliquaire. Ces évergètes sont souvent des clercs : Iulianus prêtre ( ?) et Victor moine botum Deo boverunt, précise le procès-verbal d'Henchir Fellous45, après la mention de l'évêque qui a déposé les reliques de ses mains (per manus). L'évergésie particulière qu'est l'offrande de reliques est en effet, comme la plupart des autres, souvent liée à l'accomplissement d'un voeu. A Henchir Akrib, un procès-verbal signale sous l'autel principal le dépôt fait par l'évêque, « à la demande » d'un prêtre qui a très probablement procuré les reliques46. Dans la même église, un autre dépôt renferme une relique de Julien offerte par un prêtre Floridus47 qui, dans le même temps, dotait d'une autre relique du même saint une église d'une ville voisine48. Plus rarement en Afrique, les reliques ont été procurées par des laïcs, simples fidèles mais personnages importants, tel que le grand chef berbère Flavius Nubel qui, avec sa femme et tous les siens, a dédié une basilique à Rusguniae, après y avoir apporté et fait déposer une relique du bois de la Croix49. La « dédicace » semble dater du milieu du ive siècle ; l'inscription qui énumère les titres et les ascendants de Nubel vise surtout à honorer le donateur, elle évoque l'évergésie, non la cérémonie de consécration de l'édifice ou de déposition de la prestigieuse relique. De même en 452 un fidèle, Laurent, offre une relique du martyr homonyme, déposée à Sétif50. Pourtant, la plupart des nombreuses inscriptions africaines proches du saint dépôt ne mentionnent pas d'autre nom que celui de l'évêque qui a présidé la cérémonie de déposition des reliques : il est tentant d'en déduire que celui-ci a aussi procuré les reliques nécessaires à la consécration de l'autel, assumant lui-même cette évergésie.
20Bien que moins fréquentes qu'en Afrique, de telles attestations épigraphiques ne sont pas absentes des autres régions de l'Occident. A Milan, une inscription rappelle qu'Ambroise a offert à la basilica Apostolorum des reliques de Pierre et de Paul (munere reliquiis) déposées sous l'autel51 ; à Ravenne, le pape Grégoire et l'évêque de la cité, Jean II, sont également loués, le premier pour avoir fait don de brandea de Marcus, Marcellus et Felicula, le second pour avoir mérité de les déposer dans un oratoire proche de Saint-Apollinaire in Classe52. En Gaule, Fortunat énumère les reliques dont l’ecclesia de Nantes est redevable à l'évêque Felix et celles que Grégoire de Tours a données à l'église du village d'Artanne53. On le remarque, les évêques, en leur qualité de bâtisseurs et de consécrateurs, se préoccupent souvent de doter les édifices du culte de reliques qu'ils ont d’ailleurs certainement plus de facilités que d'autres à se procurer, grâce aux relations entretenues dans le corps épiscopal ou par l'envoi d'un clerc dans une région lointaine. Mais lorsqu'un simple fidèle (ou un clerc) est dit avoir construit et dédicacé à un saint une église, la seule mention de cette dedicatio implique très probablement qu'il a acquis les reliques du bienheureux pour en faire don au sanctuaire : cette pratique est en effet largement attestée jusqu'à la fin du vie siècle par les oeuvres de Grégoire de Tours et par la correspondance de Grégoire le Grand (voir ci-après les témoignages de l'épigraphie en Afrique, à Ravenne et en Espagne).
21C'est donc l'homme tout entier, avec ses besoins matériels, mais aussi ses aspirations morales et ses exigences spirituelles, que l'évergétisme chrétien tente de prendre en charge dans les secours qu'il dispense. D'autre part la pratique évergétique chrétienne, sous ses formes multiples, concerne l'ensemble de la communauté fidèle et, à des titres divers, chacun de ses membres. Aussi n'est-il pas étonnant que localement, dans la cité terrestre, l'évêque, pasteur du peuple, soit appelé à assumer un véritable ministère de l'évergétisme. Mais dans la mesure où les œuvres, indissolublement liées à l'espérance de la vie éternelle, sont la pierre de touche de la foi, l'acte évergétique, pour son auteur comme pour ses bénéficiaires, s'inscrit toujours dans une perspective eschatologique, celle de la cité céleste en voie d'édification, comme en témoignent, relayant l'enseignement de la pastorale, les inscriptions chrétiennes.
3. Evergétisme et mission chrétienne
22L'épigraphie atteste largement le rôle éminent que joue de façon croissante l'évêque dans le développement de l'évergétisme chrétien. On l'a vu, les prélats utilisent souvent leur propre fortune, leur prestige moral et spirituel pour accomplir à titre personnel des évergésies. Ce faisant, ils offrent à leurs ouailles un vivant exemple. Mais indépendamment de son action personnelle, l'évêque, en sa qualité de chef de la communauté, tend à devenir un ministre de l'évergétisme à trois niveaux différents. En bon gestionnaire tout d'abord, il suscite, canalise et coordonne nombre d'initiatives privées. Dans le domaine de l'assistance, il sollicite de tous le don d'aumônes qui sont offertes souvent dans le cadre de la liturgie (voir déjà les lettres et le De opere de Cyprien, qui d'ailleurs impose aux lapsi l'aumône pour pénitence), et il obtient des plus riches des donations plus considérables, orientant en de nombreux cas la distribution de ces secours en faveur de ceux qui en ont le plus besoin. Enfin, il recommande à la protection des puissants les faibles, victimes des injustices les plus criantes. Veillant à la redistribution des richesses de la communauté de même qu'au rééquilibrage des rapports sociaux, et assurant ainsi la direction d'une part importante des évergésies d'assistance, l'évêque se voit, pour l'exercice de ces responsabilités, paré des mérites de l'évergète.
23Pour la construction de nombreux édifices du culte, notamment les grands sanctuaires de la cité épiscopale, ainsi que pour la fondation de certains monastères ou xenodochia, l'épigraphie (comme aussi l'archéologie, grâce à l'analyse des édifices dont le décor est conservé) mettent encore plus clairement en évidence ce même rôle d'inspirateur. Ainsi à Reims, Atolus édifie un hospice pour les pauvres sub amore sacri studioque Remigi54. De façon plus fréquente, l'évêque gère les fonds, de provenances diverses, recueillis pour la construction de l'ecclesia de la cité ou pour celle des grandes basiliques martyriales. Il est, on l'a vu, le maître d'œuvre de la construction (choix du site et du plan architectural de l’édifice), et, pour son décor, il apparaît comme un ordonnateur, intégrant dans l'unité d'un programme d'ensemble les offrandes des divers donateurs pour les éléments du décor (ainsi dans les basiliques d'Italie du Nord et d'Afrique) comme pour le choix des thèmes iconographiques55. De même, Sergius de Tarragone est loué d'avoir bâti un monastère proche de la ville56. Mais les elogia soulignent plus souvent le rôle des évêques pour conduire, diriger les monastères institués par eux : ainsi à propos de Jean de Tarragone, prefuisti monacis et populis ; Justinianus de Valencia a « institué des vierges et gouverné des moines »57. De même Victorianus, abbé d'un monastère près de Saragosse, est glorifié dans deux épitaphes (dont l'une rédigée par Venance Fortunat ?) à la fois pour son oeuvre de créateur de monastères qui ont essaimé dans tout le pays, et pour son rôle à leur tête58.
24Mais par dessus tout, c'est l'évêque qui, par les pouvoirs sacramentels dont il est revêtu, ouvre les sanctuaires au culte public. Qu'il soit ou non bâtisseur, il se voit, à ce titre, reconnaître les mérites éminents d'un évergète. Ses fonctions sacerdotales en effet lui réservent le privilège exclusif de consacrer tous les sanctuaires (y compris les oratoires monastiques) nouvellement édifiés dans son diocèse. Il faut rappeler que dédicace et consécration, assez souvent confondues en une seule cérémonie lorsque l'évêque a pris l'initiative de la construction, sont, dans les autres cas, distinctes et séparées dans le temps. Ainsi, à Rusguniae en Maurétanie Césarienne un notable et à Aïn Ghorab un prêtre59 dédient chacun une basilique construite par eux, le premier en lui donnant une relique de la croix (voir supra), le second en réalisant un voeu aux apôtres Pierre et Paul sous le patronage desquels est placé le sanctuaire : mais ils ne consacrent pas ces basiliques ; le verbe employé dans les deux cas est dicare (ou dedicavit) ; en 661, le roi Reccesvinthe dédie (dicavi) au Précurseur l'église de San Juan de Baños, mais l'évêque consécrateur n'est même pas évoqué dans cet éloge royal, pas plus que le jour de la cérémonie60. De même à Ravenne, Julianus l'Argentier et Bacauda construisent une église et la dédient à l'archange Michel le 7 mai 545, à une époque de vacance du siège épiscopal61 ; deux ans plus tard, Maximianus, récemment élevé à l'épiscopat, consacre le sanctuaire, au témoignage d'Andreas Agnellus. De Saint-Vital et de Saint-Apollinaire in Classe, les inscriptions dédicatoires62 précisent que le même Julianus edificavit ornavit atque dedicavit, en ajoutant à chaque fois consecrante vero beato Maximiano episcopo et la date. Il est clair que la dedicatio exprime la volonté (imprescriptible) du fondateur, mais que seule la consecratio par l'évêque ouvre l'édifice au culte public. Que les deux cérémonies soient confondues ou non, l'inscription (ou les inscriptions), gravée sur les murs du sanctuaire pour commémorer l'événement, a une double valeur : juridique, dans la mesure où elle constitue le titulus, le titre de propriété de l'Eglise ; sacramentelle, puisqu'elle consacre l'édifice à Dieu (et à ses saints), en appelant la protection céleste non seulement sur le bâtisseur mais aussi sur le peuple fidèle : hoc opus excoluit quo plebs festina recurrens eripitur morsu dilaceranda lupi, dit l'inscription de la basilique élevée à Rome en l'honneur des saints Philippe et Jacques par le pape Jean III, tandis que le pape Hilaire63 ou l'évêque Donatus du Portus Romae64 proclament sobrement qu'ils ont oeuvré « pour le saint peuple de Dieu ». L'importance accordée au rôle de l'évêque consécrateur apparaît de façon particulièrement nette, lorsque le pape Simplicius reçoit du maître des milices Valila donation d'une domus située sur l'Esquilin, dont il fait, selon les voeux du général, une basilique placée sous le vocable de saint André65 : le pontife qui n'a pas financé l'opération et qui ne peut guère être qualifié de bâtisseur, est cependant célébré par l’inscription dédicatoire pour avoir établi sur l'édifice les mystica jura (par la consecratio, évidemment) et ainsi offert à la plebs devota, invitée à accourir vers le nouveau sanctuaire, la protection des deux saints. Car les reliques – quels qu'en soient les donateurs – sont au moment de la consécration, suivant une pratique qui se généralise au vie siècle, déposées sous l'autel par les soins de l'évêque66 : c'est donc ce dernier qui institue, en officialisant la dédicace, le culte d'un saint, donnant par ce bienfait un protecteur à la communauté. Ainsi Martin de Braga, qui a élevé une basilique en l'honneur de saint Martin de Tours, est loué d'avoir donné à la Galice un patron67, et l'épitaphe du Galicien mort en 580 lui fait gloire d'avoir, par cette construction, introduit le culte de Martin de Tours68. Enfin la dédicace d'un sanctuaire consacré aux trois martyrs de Cordoue Faustus, Ianuarius et Martialis, énumère clairement les différents moments dans lesquels intervient l'évêque, Honoratus de Séville (636-641), fondateur, puis consécrateur d'abord de l'autel par la déposition des reliques, ensuite de l'édifice entier : fundavit... templum... Hic aram in medio sacrans altare recondit Tres fratres sanctos... Aedem deinde trium sanctorum iure dicavit69.
25Ce ministère de l'évergétisme, l'évêque l'assure aussi et surtout par un enseignement qui lui est compté au nombre de ses bienfaits. En effet, dans de nombreuses inscriptions composées en l'honneur d'évêques (ou d'abbés) sont célébrés, étroitement mêlés à leur oeuvre de bâtisseur et à leurs initiatives en faveur de la cité ou des déshérités, des bienfaits d'ordre spirituel. L'enseignement qu'ils ont dispensé par la parole et par l’écrit est présenté comme une nourriture spirituelle généreusement distribuée aux fidèles. Ainsi l'évêque d'Arcavica, Sefronius, est-il pleuré par ceux « qu'il a nourris de sa parole, de sa main et de ses larmes » et le décès d'Aurelianus d’Arles laisse-t-il le « peuple affamé de la nourriture des saints dogmes qu'il enseignait »70. L'hommage rendu au zèle déployé pour éduquer les fidèles par Iohannes de Tarragone, rector et doctor, par Iustinianus de Valence, praeclarus doctor alacer facundus71 ou par Alexandre de Tipasa et Cresconius de Djemila (cuius doctrina floret innumera plebs)72, l'éloge du talent oratoire mis au service de la même mission par Viventiolus de Lyon et par nombre d'évêques de Vienne73 sont de la même façon intégrés à l'oeuvre bienfaisante accomplie par ces prélats. Et ce n'est pas là l'effet d'une rhétorique désordonnée procédant par accumulation, sans idée directrice. L'auteur du panégyrique funéraire d'Avitus de Vienne74, avant de donner la liste des mérites acquis par l'évêque au regard de ses ouailles (entre autres par ses homélies et ses écrits), a soin de préciser que tous les bienfaits qui vont être énumérés ont contribué à la félicité de celles-ci : Avitus accède à la dignité épiscopale augeat ut soliti felicia cepta laboris. Ce point de vue était celui d'Ambroise de Milan : il l'exprime dans la lettre par laquelle il félicite l'évêque Marcellus d'avoir su mettre fin à des querelles familiales en renonçant en faveur de son frère et de sa soeur à sa part de l'héritage paternel, mais apaise aussi les scrupules de son correspondant ; à ce dernier qui se sent fautif, car renonçant à ces biens pour lui-même, il y a renoncé aussi pour son Eglise, Ambroise écrit : « Ne crains pas que ton Eglise sois privée de ta générosité (liberalitas). Elle dispose de fruits qui sont beaucoup plus abondants : elle a les fruits de ta doctrine, elle a le tribut de ta vie, elle a la fécondité procurée par l'enseignement dont tu l'irrigues. Riche de ces revenus, elle ne recherche pas des biens temporels, puisqu'elle possède les biens éternels »75.
26L'enseignement de l'évêque – docteur et orateur –, qui attire à la vraie foi une foule innombrable par les bienfaits spirituels qu'il dispense, se trouve, dans le contexte des elogia, placé sous le double signe de l'évergétisme et de l'oeuvre de mission chrétienne, l'un étant évidemment au service de l'autre. Ainsi p. ex., l'épitaphe de Cresconius de Djemila fond en une seule les deux inscriptions consacrées à Alexandre dans la basilique de Tipasa – la dédicace du sanctuaire et l'épitaphe de l’évêque – qui sont, à Djemila, recopiées bout à bout, presque à l'identique. Or les deux évêques sont loués d'avoir attiré la foule des fidèles de leur ville pour des raisons et par des moyens qui se conjuguent ; les fidèles sont attirés par la beauté de leur enseignement (doctrina), par la beauté de l'édifice (la foule accourt visendi studio), par la présence des Iusti priores qui consacrent les limina sancta, et enfin ils viennent dans cette église pour y recevoir le sacrement de la communion : les évergésies que représentent la construction du sanctuaire et le regroupement des corps saints sont unies aux qualités personnelles du doctor pour le triomphe de la mission chrétienne.
27Toutes ces activités de l'évêque, que nous aurions tendance à considérer comme relevant simplement du bon exercice de la cura pastoralis, sont donc pour les contemporains versées au compte de la bienfaisance. Faut-il s'en étonner ? En fait, la distinction qui est la nôtre entre activité publique et action personnelle est étrangère à la mentalité antique : en latin classique munus désigne tout à la fois l'exercice d'une charge, mais aussi celui d'un devoir moral, aussi bien qu'il a le sens de présent fait dans l'accomplissement de l'une ou de l'autre. C’est encore là l'idée que s'en fait Grégoire le Grand dans les reproches adressés au préfet du prétoire Iohannes qui n'avait pas fourni les allocations officiellement prévues pour l'assistance des pauvres à Naples : « si votre Eminence ne pouvait imputer la dépense sur ses comptes, écrit le pontife, elle aurait dû puiser dans sa propre fortune... pour que la gestion de son office (officii administratio) lui procure la louange des hommes et lui assure la récompense de Dieu tout puissant »76. Il n'est donc nullement surprenant que la cura pastoralis et l'action personnelle de l'évêque, avec tous les bienfaits qui peuvent découler de l'une et de l'autre pour le peuple chrétien, soient confondues dans la conception chrétienne de l'évergétisme.
4. Evergétisme et eschatologie
28La pastorale dont les inscriptions se font souvent l'écho77 situe la pratique des « bonnes oeuvres » dans une perspective eschatologique, mettant ainsi en évidence le sens véritable de l'évergétisme pour un chrétien : si cesset opere, nempe fides vacua est78. Une mosaïque de Tipasa, près de la basilique d'Alexandre, développe, au sol d'une salle d'accès à l'édifice, la même idée : « quisquis es, christianus,...aelemosynam facito et vivis in regno caelesti. Hoc est opus enim quod facit vivere semper »79. L'acte évergétique a pour chaque fidèle la valeur d'une ascèse qui doit le rapprocher de la vie parfaite, en le faisant renoncer non au superflu mais à ce qui lui est le plus nécessaire. La littérature exalte l'exemple héroïque d'aristocrates fortunés qui, tels Paulin de Nole ou Mélanie, se sont dépouillés de leurs biens immenses pour les distribuer aux pauvres. L'épigraphie invite tous les chrétiens à faire ce même sacrifice, encore plus méritoire pour les plus démunis que pour les riches ; lege sub hac pariter locuples pauperque tenetur, dit un titulus de la basilique Saint-Martin de Tours80, commentant ainsi une « peinture » qui représentait la pauvre veuve de l'Evangile versant son obole dans le gazophylacium : « Nul ne peut alléguer comme excuse des ressources faibles et limitées... Celui qui a offert tout ce qui lui était nécessaire a apporté beaucoup plus ». Car en se dépouillant de ses biens au profit de bonnes oeuvres, les fidèles qui sont parvenus à mépriser les richesses81 se détachent des liens qui les asservissaient pour se rapprocher de Dieu82. La pauvreté délibérément recherchée et vécue comme un progrès spirituel est dans plusieurs inscriptions présentée comme la contrepartie des richesses dispensées en bienfaits : pauperibus locuples (ou dives), sibi pauper83 ; ou encore parcus in abundantia, locuplex egentibus84. C'est pourquoi une inscription de Tipasa relevée dans l'église d'Alexandre va jusqu'à égaler la pratique de l'aumône au martyre : Clausula justitiae est martyrium votis optare. Habes et aliam similem aelemosinam viribus facere85.
29L'évergète chrétien n'attend pas en effet la récompense de ses bienfaits des hommes ici-bas, mais de Dieu dans l'au-delà. On doit d'ailleurs le remarquer, l'activité charitable fait assez rarement l'objet d'un elogium du vivant du dédicataire ; elle est comptée le plus souvent au nombre des mérites qui peuvent obtenir au défunt la vie éternelle. Parmi les thèmes les plus fréquemment orchestrés par les épitaphes métriques ou par les poèmes funéraires (probablement destinés eux aussi à l'épigraphie) figure celui de la transmutation des biens terrestres généreusement distribués en un trésor acquis au ciel par le donateur : perpetuis caelum donis terrestribus emit, dit l'inscription gravée en l’honneur d'Hilaire d'Arles, et celle qui célèbre à Reims le fondateur d'un xenodochium, Atolus, commente : sic proprium censum coelum transvexit in altum86. De la même façon, deux fidèles de la région de Narbonne, Diusvirus et Wiliesinda, qui ont édifié à leurs frais une église, affirment que, ce faisant, in aeterno locaverunt atria Xpo87. L'évêque Iustinianus de Valencia qui a construit et restauré des sanctuaires, institué et dirigé des monastères, écrit plusieurs traités, est inhumé dans la basilique du martyr Vincent dont il fait son héritier (Vincentium... devotus moriens reliquid eredem) : toutes ces oeuvres doivent lui valoir, à sa mort, d'être compté parmi les saints (connumerandus scis : Vives 279). Dans un autre registre, des elogia assurent que donner aux pauvres c'est faire un investissement dont les intérêts seront rendus au centuple par Dieu : semina jactavit centeno pinguia fructu cui modo de reditu messis adulta placet, déclare Fortunat dans l'épitaphe de l'évêque Eumerius de Nantes (Carm. 4, 1).
30De ce fait, les relations unissant le bienfaiteur chrétien à ses protégés ne ressemblent en rien aux rapports établis par la pratique classique de l'évergétisme. Le notable généreux qui oeuvrait pour sa propre gloire et pour celle de sa civitas n'attendait guère en retour de ses clients que la célébration de sa générosité dans une inscription louangeuse et la survie de son souvenir. Le peuple fidèle rend lui aussi hommage à celui qui s'est illustré par ses bonnes oeuvres, ainsi dans l'épitaphe d'un prêtre romain : hoc tibi plebs Christi mutuo pro munere carmen / obtulit egregiae vir probitatis apex88. Mais ici l'éloge, en faisant référence au Christ et en utilisant le terme mutuum, définit un complexe d'échanges qui passent par Dieu pour unir les hommes entre eux. Dans cette relation triangulaire, c'est l'amour de Dieu qui commande à l'évergète la charité envers le prochain, ainsi que le précise la même inscription : plenus amore dei plenus quoque amore propinqui / mandatum supplens actibus ac meritis. De ceux qui bénéficient de ses bienfaits le donateur attend en retour qu'ils l'assistent de leurs prières afin d'intercéder pour lui (ou pour un de ses proches défunt) auprès du Christ : qui legis in mente nos habeas, font écrire deux diacres sur le pavement de mosaïque de la basilique préeuphrasienne de Poreč ; pro commemoratione Zebide, demande dans la basilique de Pola le donateur d'une portion de pavement, Donatianus89. Pro sua prece posuerunt, précise sur la table offerte à Pierre et Paul une famille de dédicants en Maurétanie Césarienne (LSA 184). S'appauvrir en donnant ses biens aux déshérités c'est, en fait, acquérir la vraie richesse, celle qui n'est pas périssable, tout en s’imposant à soi-même l'ascèse salvatrice de la pauvreté : c'est là le sens profond de la formule déjà citée, dives pauperibus, sibi pauper, « pauvre pour lui-même, mais riche pour les pauvres (ou plutôt, grâce aux pauvres) », ainsi qu'en témoignent les développements que lui donne Fortunat dans ses poèmes.
31C'est encore Grégoire le Grand qui résume en une formule vigoureuse les leçons de l'épigraphie en leur donnant toute leur portée et leur cohérence : la distribution de biens aux pauvres, écrit-il, n'est pas un donum mais un mutuum90. On retrouve ici la métaphore financière déjà citée, puisque le mutuum est, au sens juridique, un prêt qui rapporte intérêts, comme le précise d'ailleurs le pape (quod datur...multiplicato sine dubio fructu recipitur). Mais Grégoire donne aussi à mutuum son sens plus large de réciprocité, de bénéfice mutuel que tirent de leur relation les deux parties ; il s'agit d'un échange de bienfaits auquel Dieu préside toujours, ainsi que l'explique la fin de la lettre pontificale : Dieu est à la source de la distribution, puisque tous les biens donnés viennent de Lui (de donis Dei) et que leur offrande n'est possible qu'avec Son aide (Deo adjuvante...) ; d'autre part, c'est Dieu qui procure au donateur, pour ses bienfaits, la rétribution, une merces qui a le double sens d'intérêt produit par le capital et de récompense : il est le véritable auteur du « contre don » que sollicitent de Lui, par leurs prières, les bénéficiaires ou la communauté locale tout entière en faveur de l'évergète.
32Il faut ajouter, pour finir, que l'épigraphie permet d'affiner encore cette relation triangulaire dans toute sa complexité. Certaines inscriptions, surtout en Afrique, expriment clairement le rôle des saints intercesseurs dans cette double relation entre le donateur et Dieu. Dans la dédicace à un saint patron d'une « offrande », monument ou ex-voto, il est souvent difficile de savoir si la formule in mente habeas ou habete s'adresse aux fidèles qui lisent le texte, ou aux saints nommés dans l'inscription : ainsi sur la table offerte à Felix (et Nabor ?), in mente habete Victorem prb cum omnibus suis qui fecerunt semble solliciter pour les évergètes l'intercession des deux martyrs plutôt que la prière des fidèles utilisant cette « table des martyrs » (mensa marturum) pendant la liturgie91. Dans d'autres cas, l'attente sinon de la reconnaissance des martyrs, du moins de leur intervention en faveur des dédicants est clairement exprimée : Sancti ac baeatissimi martures petimus ut in mente habeatis ut donentur uobis..., en tête de la dédicace à Dougga d'un édifice comprenant quatre cubicula92. De même, à Sbeitla, Bonifatius s'adresse au vocatif aux martyrs Sylvain et Fortunat auxquels il a consacré une offrande : a quibus petimus ut orationes nostras in mente habeatis, martyres cum comites vestros93. L'évergésie fait donc des saints bénéficiaires les relais de la piété des fidèles en face de Dieu, ce que demande sans ambage l'inscription gravée sur un rocher à Constantine (Numidie), par des fidèles qui taisent leurs noms, en l'honneur d'un groupe de martyrs locaux : l'offrande, qui consiste dans le texte lui-même destiné à commémorer la passion du groupe, se termine par un appel aux saints, au vocatif (Sci Di, memoramini in conspectu Dni cuarum nomina scit is qui fecit : LSA 93). Enfin la dédicace à sainte Salsa d'une basilique par Potentius de Tipasa élucide avec une certaine ingénuité les liens créés par l'évergésie : l'évêque creditum sibi... gaudet perficere munus, se réjouit d'accomplir sa tâche, son dû, mais il attend de la sainte, comme un reciprocum munus, qu'elle lui ouvre le ciel à sa mort (reciprocum sancto gaudens munus impertire Potentio, meritumq. eius celorum regno probabit, LSA 170) ; probabit au futur, car l'évêque a inscrit de son vivant son espérance d'un don en retour. On saisit bien là que l'évergétisme chrétien s'inscrit dans l'économie du salut, en même temps que du triomphe de la foi ; il n'appartient pas à la structure des rapports sociaux.
Du rôle de l'épigraphie dans l'évergétisme chrétien : conclusions
33Le titulus du monasterium ss. Marci, Marcelli et Feliculae édifié à Ravenne par l'évêque Jean II associe à ce dernier l'exarque Smaragdus cujus in his titulis participantur opes94. Celui qui a financé de ses deniers la gravure de l'inscription est donc considéré comme un évergète au même titre que l'évêque bâtisseur de l'édifice. Certes, il s'agit en l'occurrence d'une opération coûteuse à laquelle Smaragdus a généreusement contribué. Mais l'évergésie épigraphique que réalise le donateur ou le graveur tire son vrai mérite du fait qu'elle concourt à toutes les fins que s'assigne la bienfaisance. Les inscriptions votives gravées sur les murs des édifices du culte sont souvent conçues et réalisées comme des oeuvres d'art contribuant à l'ornementation du sanctuaire élevé à la gloire de Dieu (et de ses saints) pour accueillir les fidèles. Si Furius Dionysius Filocalus inscrit verticalement dans la marge de quelques carmina de Damase – avec, évidemment, l'autorisation du pape – son nom, suivi de la mention scribsit95, c'est bien parce que son talent de calligraphe pour le dessin et la gravure des lettres est mis au service de la beauté de l'édifice, comme l'est celui de l'architecte ou du mosaïste. De la même façon, Venance Fortunat compose ses « calligrammes » comme un élément intégré au décor architectural par son dessin et ses couleurs, avec l'intention, ainsi qu'il le dit lui-même, d'« ourdir sur le même métier une oeuvre où la poésie et la peinture aient une part égale »96.
34Cependant le soin apporté à la graphie n'a d'importance que parce que, dans tous les cas, il est destiné à mettre en valeur, en prenant le relais de la pastorale, un enseignement profitable aux fidèles. L'éloge de l'évergète n'est pas seulement un hommage rendu à ses bienfaits, mais aussi un exemple proposé pour être imité de tous ; parfois la leçon est plus directe encore, ainsi lorsqu'une inscription, déjà citée, de la basilique de Saint-Martin de Tours invite les fidèles à méditer la parabole de la pauvre veuve ou lorsque des préceptes inscrits dans (ou près de) la basilique d'Alexandre de Tipasa incitent les visiteurs à l'aelemosyna. Qu'ils recopient un verset biblique ou qu'ils commentent un épisode du Nouveau Testament, les tituli gravés dans les sanctuaires s'attachent souvent à rappeler que la foi sans les oeuvres est vaine. Mais ils sont aussi destinés à apporter le soutien d'une assistance morale et spirituelle à la défaillance humaine, en exaltant la virtus du martyr ou du confesseur présent à son tombeau ou dans ses reliques, et en assurant les dévots de l'intercession agissante de leur saint patron.
35Bien plus, dans le cas de cénotaphes97, l'inscription, en énumérant les noms des martyrs, supplée à l'absence de restes saints. Ainsi à Hai'dra, dans le choeur de l'église de Candidus, le soin inusité mis à décrire la clôture de l'édicule offert par l'illustris Marcellus aux martyrs locaux de la persécution de Dioclétien (LSA 51-52) est certes destiné à la louange de l'évergète, et aussi, surtout, à la gloire de Dieu dont l'inspiration (cui divinitus inspirare hoc in animo dignatus est) et la « divine clémence » ont permis la réalisation du « mémorial ». Mais l'inscription, avec sa description détaillée, a également en soi une autre valeur : la dédicace est gravée sur une des dalles qui enclosent l'édicule, et reproduite en mosaïque au sol de l'espace consacré où elle introduit une liste de 34 noms ; or les deux textes inscrits et la longue liste de noms, en deux colonnes au sol de l'enclos, constituent en fait les seules traces matérielles des martyrs (on n'a retrouvé ni reliquaires ni tombes) et représentent donc le centre du culte rendu aux martyrs présents par leurs noms. Ainsi que le note Paulin de Périgueux, le titulus « gravé dans le ciment et la pierre d'un édifice terrestre » recopie ce que « les étoiles inscrivent en gemmes rutilantes dans la demeure du Roi des cieux »98.
36Enfin les tituli sont destinés aussi à conforter l'espérance des récompenses promises à la foi et à la charité dans la vie à venir : tantôt les inscriptions proclament que ces récompenses sont déjà acquises aux évergètes défunts et que ceux-ci joignent dans le ciel leurs prières à l'intercession des saints en faveur de la plebs fidelis ; tantôt elles décrivent le sanctuaire où cette dernière se rassemble ainsi que les différents éléments de son architecture et de son décor, donnant une lecture spirituelle de l'édifice du culte, présenté comme une image de la demeure céleste et des vérités éternelles dont les fidèles sont ainsi admis, par anticipation, à percevoir le reflet99.
37Le bienfait des enseignements diffusés par l'épigraphie paraît si important que certains évergètes, tels Damase, Ambroise de Milan ou Paulin de Nole, prennent soin de composer eux-mêmes les tituli du monument qu'ils offrent à la communauté fidèle, et cela non pour exalter leur œuvre personnelle, mais pour que tous puissent tirer le meilleur profit de leur évergésie monumentale. En d'autres cas, un écrivain propose une série d'épigrammes de sa composition à l'un de ses amis – ainsi Paulin de Nole à Sulpice Sévère ou Fortunat à Grégoire de Tours100 – pour que celui-ci puisse, à son choix, les faire graver dans le sanctuaire bâti par ses soins. A l'inverse, un évêque sollicite d'un poète en renom la composition d'une inscription métrique destinée au sanctuaire qu'il vient de construire : pour l'ecclesia de Lyon, Patiens s'adresse à Sidoine Apollinaire101 dont le talent est, avec ceux de Paulin de Périgueux102 et d'autres écrivains demeurés anonymes, mobilisé pour la nouvelle basilique Saint-Martin élevée à Tours par Perpetuus. Dans tous ces cas, le poète, par l'harmonie et la beauté de ses vers, apporte sa contribution à la diffusion des vérités de la foi et, par leur pouvoir incantatoire, soulève l'élan de la piété des lecteurs.
38Les auteurs des grandes inscriptions métriques destinées à être gravées sur les murs des sanctuaires ou sur le tombeau d'un saint, ont d'ailleurs le sentiment, même s'ils l'expriment avec humilité, d'être par leur œuvre des évergètes : ad obsequium quae remanserunt verba conferimus, commente Sidoine à propos de l'épitaphe qu'il compose en l'honneur du saint abbé Abraham103 ; Fortunat lui fait écho en présentant ses vers comme le seul présent que lui permet sa pauvreté104. De même, le moine Ianuarius de Sainte-Croix d'Arles, qui versifie à la gloire de saint Florentinus, fondateur de la communauté, s'associe aux abbés qui ont œuvré et à celui qui œuvre encore pour organiser, autour de son tombeau, le culte de ce dernier ; il conclut en recommandant au bienheureux tous les frères du monastère mais aussi lui-même, « parce que ses humbles chants ont publié sa louange », sans oublier le lapicide Tantillus, qui a gravé ses vers dans le marbre du monument funéraire105. Dans ce dernier exemple comme dans les précédents, l'épigraphie n'apparaît plus seulement comme la servante de l'évergétisme dont elle est chargée d'assurer la publicité : l’inscription est associée à l'évergésie, elle est elle-même évergésie.
39Les chrétiens n'ont pas rompu avec les pratiques évergétiques en honneur dans l'Antiquité classique et dans l'Antiquité tardive. Mais ils en ont, par la foi qui anime leurs entreprises, profondément modifié le sens. Héritiers de la tradition civique de dévouement au bien commun dans l’exercice de fonctions officielles ou à titre privé, ils ont repris à leur compte l'idéal évergétique ; mais par leur foi, ils ont transformé celui-ci, lui conférant une portée qui dépasse les limites de la cité et de la vie terrestre. Par voie de conséquence, ils n'ont pas transposé au sein de leurs communautés les rapports de patronus à clients qui s'établissaient dans la cité entre l'auteur et les bénéficiaires d'une évergésie. Certes, on a parfois tenté de démontrer qu'évêques et riches laïcs, se servant de la foi comme de l’idéologie désormais dominante, ont imposé leur pouvoir à la masse des humbles fidèles, en s'assurant, notamment par leurs libéralités, sa clientèle. Une pareille thèse, qui érige en un système d'explication globale quelques cas où l'ambition a pu effectivement jouer un rôle, méconnaît sans doute ce que furent pour la majorité des fidèles ces tempora christiana où se dessine un idéal évergétique tout neuf. L'évergétisme est en effet l'un des moyens de la réalisation de l'oeuvre de mission chrétienne. Pour l'évergète païen, la publication de sa générosité par voie épigraphique assure sa notoriété dans le présent et perpétue son souvenir dans la mémoire des générations futures. L'évergète chrétien a le devoir devant Dieu d'être charitable envers tous les autres hommes qui sont ses frères. De ceux-ci, il reçoit autant qu'il donne, puisqu'il attend récompense non en ce monde, mais dans l'autre. L'inscription, qui donne son activité charitable en exemple, porte témoignage des liens qui unissent en Dieu tous les fidèles : non donum sed mutuum.
Notes de bas de page
1 CIL V, 799.
2 Qui ensuite répara le pont en 483 : Vives, Inscripciones cristianas di Espana romana y visigoda (cité Vives), 363.
3 ICUR II 108, 58.
4 Ep. IV, 18.
5 Diehl, ILCV 3681 A.
6 CIL ΧΠ, 5336.
7 L’inscription annonce le peuple qui en a eu l'initiative, puis ceux qui ont offert les colonnes, construit l'abside, assuré la décoration. Diehl 1859 ; voir surtout P.-A. Février, « Qui construit et le dit ? », dans Artistes, artisans et production artistique au Moyen Age Colloq. intern. Rennes 1983, t. II, Paris, 1987, p. 9-14 ; Id., Approches du Maghreb romain Aix, 1989, t. I, p. 184.
8 Le Blant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule..., 334.
9 Le roi Thierry pour la construction du monastère de Saint Pierre du Ham : Le Blant
10 Vives 303 ; cf Y. Duval, « Nativola-les-trois-églises... », MEFRA 103, 1991, p. 807-820.
11 Vives 157.
12 Quelques fois elle-même mentionnée dans l'inscription : Le Blant 91, celle de l'évêque Frodomundus d'Avranches.
13 Diehl 1825 ; il s'agit de l'inscription de dédicace de l'édifice – où l'évêque fut enterré – situé dans la nécropole occidentale de la ville (l'épitaphe d'Alexandre = Diehl 1103).
14 Diehl 1891 et 1892.
15 CIL XI, 294 et 288.
16 ICUR II, 55, 10.
17 Le Blant 54 ; RICG XV, 81 ; cf. Honorat de Marseille, Vie d'Hilaire d'Arles, 11, 37-41.
18 Diehl, Add., t. II, p. 511-512.
19 Y. Duval, Loca Sanctorum Africae (cité LSA), 70. Cette basilique est située dans la nécropole orientale de la ville.
20 ICUR, NS 6, 15764.
21 Epigr. Damas. 3, 10.
22 L'évergétisme monumental chrétien à la fin de l'Antiquité : le dossier épigraphique de l'Italie et de ses marges, Coll. de l'EFR 175, Rome, 1993.
23 ICUR, NS 5, 13279.
24 L. et C. Poinssot, Karthago VI, 1955, p. 124-126.
25 Déjà dans les premières années du ive s., à Aquilée, l'évêque Theodorus est célébré pour son oeuvre de bâtisseur [a]diuvante deo (Brusin et Zovatto, Monumenti paleocristiani, p. 111-113).
26 CIL XIII, 921 ; Diehl 85.
27 CIL XII, 674.
28 Le Blant 195.
29 Leblant 562 et F. Prévot, « Deux fragments de l'épitaphe de S. A. découverts à Clermont Ferrand », Antiquité tardive, I, 1993, p. 207-219.
30 Le Blant 26 ; RICG XV, 81, 97 et 99.
31 Jura potestatum verbis terrore coercens ; Le Blant 25.
32 RICG XV, 87.
33 Vives 278.
34 Le Blant 483.
35 RICG XV, 81.
36 Vives 281.
37 Le Blant 173.
38 Sur ces formules, voir F. Descombes, Introduction au RICG XV, p. 197-198.
39 CIL V, 6817. Cf. Y. Duval, Auprès des saints corps et âme..., 1988, p. 180 et 184.
40 Vives 285. Voir Y. Duval, « Projet d'enquête sur l'épigraphie martyriale en Espagne... », Antiquité tardive, I, 1993, p. 173-206.
41 Hic inventa est dp sci Iucundi epsc per inquisitione Amaci epscpi : ILTun 376.
42 Il s'agit d'un cénotaphe sans doute : LSA 51-52 ; voir infra, conclusions.
43 Le Blant 181.
44 De civit. Dei, 22, 8, 7. Cf. Y. Duval, Auprès des saints..., p. 121-122.
45 LSA 21.
46 Per istantia Donati prb : LSA 126.
47 LSA 131 B et 132 B.
48 Aïn Guigba, LSA 133 : Floridus pres. misericordia indigens votum reddit Dno Do aiuvante.
49 De sancto ligne crucis... adlato adq. hic sito, Flavius Nuvel... basilicam voto promissam... dedicavit : LSA 167.
50 LSA 146 : dedicante Laurentio VVS, après la date consulaire, désigne le donateur, non l'évêque.
51 ICUR II, p. 162.
52 CIL XI, 297.
53 Carm. III, 7 ; Carm. X, 10.
54 Le Blant 334.
55 Tel Grégoire pour l'ecclesia de Tours ; Fortunat, Carm. X, 6.
56 Haud procul ab urbe construxit cenobium scis : Vives 278.
57 Vives 277 et 279.
58 Vives 283, plurimaper patria monacor. examina fundens floribus eternis mellifi cabit apis ; et 284, augmine multo monacorum Iberiam Galliasve replebit quibus ipse prefecit primus homo V. abbas.
59 LSA 167 et 68 A
60 Cf. Y. Duval, op. cit., Antiq. tard.
61 CIL XI, 287.
62 CIL XI, 294 et 288.
63 ICUR II, 65 et 424, 47.
64 CIL XIV, 1937.
65 ICUR II, 436, 15.
66 Per manus episcopi remplace ab episcopo N dans les inscriptions africaines de la fin du vie siècle : LSA p. 573-4.
67 Vives 349 : tenet te Gallia gaudens pastorem, teneat Gallicia tota patronum.
68 Vives 275 : tua hac dicatus in aula antistes cultum institui ritumque sacrorum.
69 Vives 313.
70 Vives 276 ; Le Blant 23.
71 Vives 277 et 279.
72 Loc. cit. supra n. 13 et 18.
73 CIL XIII, 2396 et RICG XV, 87 ; 95 ; 97 ; 99.
74 RICG XV, 81.
75 Ep. 24.
76 Ep. 10, 8, MGH Ep. II, p. 242-243.
77 Implebat actu quidquid sermone docebat proclame l'une d'elles : ICUR NS 2, 4156.
78 Le Blant 178.
79 Année Ep. 1940, n° 24.
80 Le Blant 178.
81 Fortunae semper munera despiciens, ICUR NS 7, 19220.
82 Contemptis opibus malui cognoscere Christum proclame l'évêque Leo : ICUR NS 7, 19004.
83 ICUR NS, 4, 12601 ; Le Blant 426 et 492.
84 Vives 278.
85 LSA 173.
86 Le Blant 516 et 336.
87 CIL XII, 5349.
88 ICUR NS 1, 3906.
89 Voir thèse de J.-P. Caillet, op. cit., p. 312 et 344.
90 Quicquid tribuitur pauperi... non est donum sed mutuum ; Ep. 10, 8.
91 Aïn el Ksar, LSA 164.
92 Salles de banquets ? LSA 16.
93 LSA 34. Est-ce le panneau décoré en mosaïque ou l'ensemble de l'édifice qui constitue l'offrande ?
94 CIL XI, 297.
95 Epigr. Damas. 18, 2.
96 Carm. V, 6, 7.
97 Cf. LSA chap. VII, p. 595 sq.
98 Le Blant 176.
99 Cf. L. Pietri, Pagina inpariete reserata, dans La Terza età dell'epigrafia, Colloquio AIEGL — Borghesi 86, Faenza 1988, p. 137-157.
100 Ep. 32 ; Carm. X, 6.
101 Ep. II, 10 ; Ερ. IV, 18.
102 Le Blant 176.
103 Ep. 7, 17.
104 Carm. V, 6.
105 Le Blant 512. Cf. L. et Ch. Pietri, « Un abbé arlésien promu à la sainteté : Florentinus », dans De Tertullien aux Mozarabes, Mélanges J. Fontaine, I, 1992, p. 45-57.
Auteurs
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Marquer la ville
Signes, traces, empreintes du pouvoir (xiiie-xvie siècle)
Patrick Boucheron et Jean-Philippe Genet (dir.)
2013
Église et État, Église ou État ?
Les clercs et la genèse de l’État moderne
Christine Barralis, Jean-Patrice Boudet, Fabrice Delivré et al. (dir.)
2014
La vérité
Vérité et crédibilité : construire la vérité dans le système de communication de l’Occident (XIIIe-XVIIe siècle)
Jean-Philippe Genet (dir.)
2015
La cité et l’Empereur
Les Éduens dans l’Empire romain d’après les Panégyriques latins
Antony Hostein
2012
La délinquance matrimoniale
Couples en conflit et justice en Aragon (XVe-XVIe siècle)
Martine Charageat
2011
Des sociétés en mouvement. Migrations et mobilité au Moyen Âge
XLe Congrès de la SHMESP (Nice, 4-7 juin 2009)
Société des historiens médiévistes de l’Enseignement supérieur public (dir.)
2010
Une histoire provinciale
La Gaule narbonnaise de la fin du IIe siècle av. J.-C. au IIIe siècle ap. J.-C.
Michel Christol
2010
