XIV. La domination de l’assemblée
p. 277-288
Texte intégral
1Le conseil argien n’est pas plus mal traité par la littérature que celui de bien d’autres cités, mais son absence des décrets, sauf en la personne de son président, pourrait correspondre à une exigence de 1’assemblée, jalouse de son exclusive souveraineté. Si tel était le cas, la violence des antagonismes entre oligarques et démocrates y trouverait une raison d’être.
ESCHYLE, LE DÈMOS ET LE ROI
2On a longtemps considéré le cadre argien des Suppliantes d’Eschyle comme un artifice d’auteur destiné à flatter une cité à laquelle les Athéniens voudraient s’allier, en lui attribuant leurs propres comportements1. La tendance actuelle serait plutôt de raccrocher l’intrigue à l’histoire récente d’Argos2. Le poète a fait de la triple relation entre les étrangères demandeuses d’asile et de protection, le roi de la cité et le peuple délibérant, un des moteurs de l’action. Les rapprochements avec d’autres situations de même type, mais situées en Attique, nous permettra de dégager une tonalité spécifiquement argienne.
3Le roi d’Argos que les Danaïdes, poursuivies par les fils d’Aigyptos, voudraient tout-puissant, car elles espèrent tout de sa protection, ce roi n’est qu’un magistrat déchiré entre son désir de respecter la loi d’hospitalité envers des suppliantes, son inquiétude de voir sa cité exposée à une guerre imprévue, son ignorance enfin de la décision que prendra le peuple. La mise en scène fait admirablement ressortir le fossé qui sépare la vision monarchique de l’autorité et sa vision démocratique :
4Le Roi : « Mais vous n’êtes pas assises au foyer de ma propre demeure ; si donc c’est la communauté qui est souillée, la cité, il appartient au peuple de se réunir pour trouver le remède. Pour moi, je ne suis pas maître de te faire une promesse avant d’avoir porté l’affaire à la connaissance de tous les citoyens »
5Le Choeur : « Mais toi, tu es la cité, tu es l’instance populaire ; chef sans contrôle, tu es le maître de l’autel, foyer de cette terre ; par ton seul suffrage donné d’un signe de tête, par ton seul sceptre tenu sur le trône, tu assures l’exécution de toute promesse. Garde-toi d’une souillure ! »3
6L’incompréhension durable des étrangères qui acceptent le vocabulaire de la démocratie mais n’en saisissent pas le contenu, s’exprime dans ces formules qui, à l’oreille d’un Athénien, devaient sonner comme de curieuses alliances de mots et que la traduction est impuissante à rendre dans sa concision et son rythme. Mais, lorsque Danaos a rapporté dans des termes très officiels la décision favorable des Argiens, les mêmes mots prennent un autre sens dans la prière que les Danaïdes adressent aux dieux pour attirer leur bienveillance sur leurs protecteurs, comme si les femmes avaient enfin accepté la nature de ce régime, dès lors qu’il remplissait ses devoirs envers des suppliants : « Que l’instance populaire conserve sans troubles sa fonction, elle qui gouverne cette cité... »4.
7Un détour s’impose par d’autres tragédies qui traitent de situations analogues, afin de savoir si l’atmosphère politique évoquée par Eschyle est spécifique du décor argien qu’il a planté5. Le thème de la demande de protection formulée par des étrangers qui, de ce fait, mettent la cité en danger, se retrouve notamment dans l'Oedipe à Colone de Sophocle et les Suppliantes d’Euripide. Sophocle fait de son Thésée le chef d’une cité unifiée : à la ville, entouré d’autres chefs, il prend les décisions : c’est la tradition du synoecisme athénien. Des responsables locaux peuvent décider, provisoirement, s’ils vont laisser l’étranger, Oedipe, rester là alors qu’il a souillé sans le savoir le sanctuaire des Euménides, mais c’est le seul Thésée, premier des basileis de l'Attique, qui pourra assurer la protection du roi moribond et de ses filles, contre les prétentions de Créon.
8C’est encore Thésée qu’Euripide met en scène dans ses Suppliantes. Mais son Thésée a la superbe d’un « démagogue » sûr d’avoir le peuple derrière lui. Entraîné dans une joute oratoire avec le héraut thébain, il défend la démocratie contre la tyrannie, selon une rhétorique que ne désavoueraient ni les Sophistes ni l’Hérodote du débat entre les chefs perses. Dans Eschyle, au contraire, si « le peuple des Pélasges a entendu les arguments persuasifs de l’orateur » (v. 623-4), la rhétorique est encore à venir et le roi ne nourrit aucune certitude sur ce que sera la décision populaire, il est même fort inquiet d’avoir à se plier à une décision du peuple qui privilégierait la paix aux dépens du respect des lois du Zeus des suppliants.
9Un épisode des conflits entre Argos et Sparte, en 418/7, rapporté par Thucydide, me paraît faire écho à l’esprit des Suppliantes d’Eschyle. Deux Argiens, Thrasyllos, l’un des stratèges, et Alciphron, un proxène des Lacédémoniens, ont négocié tout seuls une trêve avec Agis de Sparte, au moment où les deux armées allaient s’affronter.
10V, 60, 1 : « Les deux Argiens qui faisaient ces propositions parlaient de leur propre initiative et non sur instruction de l’assemblée (vel : de la majorité : ἀϕ’ ἑαυτῶν καὶ oὺ τοῦ πλήθους κελεύσαντος εἶπον). »
11Renoncer au combat rend les Argiens furieux. V, 60, 5-6 : « Quant aux Argiens, eux aussi (comme les Lacédémoniens contre Agis) ils nourrissaient des griefs, bien pires encore, contre ceux qui avaient traité sans l’aveu de l’assemblée (ἄνευ τοῦ πλήθους), car ils pensaient aussi qu’ils ne trouveraient pas de meilleure occasion et que pourtant les Lacédémoniens en avaient réchappé.... Au retour, arrivés au Kharadros où ils jugent les affaires relatives à la campagne militaire avant de revenir en ville, ils se mirent à lapider Thrasyllos. Lui se réfugia auprès de l’autel, ce qui lui valut la vie sauve, mais ses biens furent confisqués. »
12Thucydide situe-t-il la faute dans le mauvais choix fait par les deux personnages ou dans une négociation sans mandat populaire ? Si le peuple avait réellement une autre politique en tête et souhaitait risquer le combat, cela revient au même. La violence de sa réaction immédiate est provoquée par la frustration d’une victoire toujours espérée, mais l’argument semble avoir été l’action menée ἄνευ τοῦ πλήθους - sans l’aveu de l’assemblée - même si, ensuite, les Argiens se cramponnent à cette trêve. On était pourtant en pleine guerre et il n’était pas possible de consulter l’assemblée : alors il fallait s’en tenir aux décisions antérieures et combattre les Lacédémoniens et leurs alliés6. Le roi des Suppliantes s’efforçait, lui, de faire comprendre aux étrangères qu’il ne pouvait rien décider « sans l’aveu du peuple » (ἄνευ δήμου, v. 398), même s’il y avait urgence.
13La démocratie argienne semble avoir été bien comprise par Eschyle : elle a protégé jalousement les pouvoirs de « l’instance populaire», to dèmion. Mais en utilisant ce neutre, plus abstrait que dèmos, le poète signifiait-il l’assemblée dans laquelle se manifeste la souveraineté populaire, ou l’ensemble des organes délibératifs menant à la décision, et comprenant le conseil ? D’autres textes nous permettront peut-être de trancher.
POLITIQUE ÉTRANGÈRE
14Trois épisodes seulement nous permettent de voir le rôle joué par le conseil ou l’assemblée dans les décisions de politique extérieure.
L'accueil aux délégués de la ligue hellénique en 481 : Hérodote VII, 148-149
15Hérodote raconte comment les Argiens ont éconduit l’ambassade alliée qui venait demander à la cité de participer à la lutte contre les Perses ; il déclare tenir le récit des Argiens eux-mêmes :
16« Lorsque les ambassadeurs furent arrivés à Argos, ils se présentèrent au Bouleutérion et prononcèrent les paroles dont on les avait chargés ». Il leur fut répondu que « les Argiens » accepteraient de participer « après qu’ils auraient conclu avec les Lacédémoniens une paix de trente ans et à condition de partager par moitié le commandement de toute la coalition... C’est là ce que, selon eux, le conseil avait répondu, malgré l’interdiction que l’oracle leur avait faite de participer à la coalition avec les Grecs ». Arguant du refus des Spartriates de partager le commandement, les Argiens rompirent la négociation et les ambassadeurs furent invités à quitter le territoire avant le coucher du soleil.
17A première vue, ce texte attribue au conseil un rôle fondamental : il reçoit l’ambassade, lui fixe les termes d’un éventuel accord, l’éconduit en fin de compte. Pour F. Kiechle, seul un régime oligarchique pouvait ainsi privilégier un corps restreint mais, dans l’Athènes plutôt démocratique de 480, le conseil a barré toute négociation avec l’émissaire de Xerxès7. En fait, on peut considérer que c’est là une fonction normale du conseil en régime démocratique et, de toutes façons, l’histoire intérieure d’Argos dans les premières décennies du siècle est celle d’une évolution vers la démocratie8.
18A défaut d’être un guide sûr pour déterminer le régime politique d’Argos, cet épisode nous intrigue : le conseil n’y joue pas un simple rôle probouleutique ; non content de refuser de porter l’affaire devant l’assemblée, il a fixé lui-même les termes de la négociation et décidé du refus final. Cela peut s’expliquer de deux façons :
- Argos subit encore les conséquences de la saignée de Sépéia : l’assemblée en est affaiblie. Nous ignorons sa composition exacte, mais nous avons suggéré que son renouvellement était alors en cours, avec le vieillissement des orphelins et l’intégration des populations libres des villages de l’Argéia. Cette assemblée doit être encore assez inexpérimentée, ou tout au moins assez disparate. Le conseil, par contre, devait rassembler, autour de quelques anciens déjà libérés des charges militaires lors de Sépéia, des jeunes et des nouveaux citoyens, sélectionnés. Il pouvait, momentanément, jouer un rôle plus important.
- Ne sommes-nous pas engagés dans un faux problème, il est vrai en bonne compagnie ? Dans la suite du texte (VII, 150) Hérodote suggère que l’attitude des Argiens n’était pas innocente et que, par avance, ils avaient décidé de ne pas participer à cette guerre, à l’instigation des Perses eux-mêmes. Les exigences présentées n’auraient alors été destinées qu’à rejeter sur Sparte la responsabilité de ce refus. Dans ces conditions, le conseil n’aurait fait qu’exécuter une décision prise au préalable dans l’assemblée. Une question toutefois reste sans réponse : si le débat a eu lieu dans l'aliaia, n’est-il pas invraisemblable que les ambassadeurs n’en aient pas connu la teneur ?
Les négociations entre 421 et 417 : Thucydide V, 27-28, 41, 47, 59-61
19Soixante ans plus tard, nous pourrions nous demander si le conseil n’a pas disparu, si nous ne savions que Thucydide répugne toujours à en parler. Les Corinthiens ont approché quelques magistrats argiens (πρός τινας τῶν ἐv τέλει ὄντων) pour les inviter à proposer à leurs concitoyens de prendre la tête d’une vaste coalition contre Sparte ; ils demandent aux Argiens « ... de décréter (ψηϕίσασθαι) que toute cité grecque qui le voudrait, pourvu qu’elle soit autonome et qu’elle respecte l’égalité des droits, pourrait conclure avec les Argiens une alliance défensive ; de désigner d’autre part quelques citoyens comme magistrats munis de pleins pouvoirs au lieu de négocier dans l’assemblée, afin d’éviter à ceux qui ne convaincraient pas la majorité de se voir découverts (μὴ πρὸς τὸν δῆμον τοὺς λόγους εἶναι, τοῦ μὴ καταϕανεῖς γίγνεσθαι τοὺς μὴ πείσαντας τὸ πλῆθος). ... « Lorsque ceux des Argiens auxquels ils s’étaient adressés eurent rapporté leurs propositions aux magistrats et au peuple (ἔς τε τὰς ἀρχὰς καὶ τὸν δῆμον), les Argiens les votèrent et désignèrent douze citoyens avec lesquels feraient alliance ceux des Grecs qui le voudraient, à l’exception des Athéniens et des Lacédémoniens ; aucun de ces deux peuples n’était autorisé à traiter avec d’autres qu’avec le peuple argien (τούτων δὲ μηδετέροις ἐξεῖναι ἄνευ τοῦ δήμου τοῦ ’Aργείων σπείσασθαι) »9.
20Des magistrats - désignés par une formule chère à Thucydide, hoi en télei, « les gens en charge » - sont contactés en premier, ce qui n’a rien que de très normal : dans toute cité ils sont les mieux placés pour susciter un débat. Ils en réfèrent ensuite « aux magistratures (arkhai) et au peuple » : ces magistrats-là pourraient bien être les conseillers, auxquels on peut ajouter l’ensemble des magistrats concernés par les questions de politique extérieure10, peut-être ceux qui sont appelés à jurer le traité de 420, le conseil, les Quatre-vingt et les artynai11. Dans ce cas, le conseil pouvait jouer un rôle préparatoire, voire faire barrage à une discussion en assemblée.
21De ce rôle, nous avons peut-être un autre témoignage, un peu plus tard, en 418/7, après la trêve avec Sparte dont nous avons vu plus haut qu’elle n’avait pas été discutée en assemblée ; néanmoins les Argiens y tiennent, maintenant que la chance est passée (The. V, 61, 1). Sur ces entrefaites, arrive à Argos un détachement athénien d’hoplites et de cavaliers commandés par deux stratèges. « Les Argiens... leur demandèrent de repartir et ne les introduisirent pas dans l’assemblée alors qu’ils voulaient négocier (πρὸς τὸν δῆμον oὐ προσῆγον βουλομένους χρηματίσαι), jusqu’à Ce que les Mantinéens et Eléens, qui étaient encore présents, ne les y obligeassent par leurs demandes (κατηνάγκασαν δεόμενοι) ». On serait tenté d’identifier au conseil ces Argiens qui refusent l’accès à l’assemblée. Ils doivent néanmoins céder sous la pression des alliés présents : pression diplomatique ou avertissement de l’opinion publique ? La formule employée ferait plutôt songer à une insistance auprès des autorités.
22Ainsi, à condition d’interpréter le langage de Thucydide et de développer ses raccourcis, nous pouvons repérer quelques traces du conseil argien, mais sans être assurés qu’il s’agit bien de lui. Simplement, il y a place pour son intervention. On pourrait même le créditer de la modification à la proposition des Corinthiens qui lui avait été transmise. En revanche, il ne résiste pas longtemps à la pression de ceux qui veulent risquer une rupture avec Sparte en introduisant les stratèges athéniens devant l’assemblée. La faiblesse apparente de ce conseil rejoint son absence - en tant que corps délibérant - dans le formulaire des décrets.
23Un mot, pour terminer, sur la demande, présentée par les Corinthiens, de confier les négociations à une petite commission agissant à l’abri des oreilles et des votes de l’assemblée, après que celle-ci eut accepté le principe des alliances. De telles délégations de pouvoir étaient nécessaires pour faciliter les négociations et nous en connaissons plusieurs12, mais, dans le cas présent, les Argiens limitent considérablement la portée de cette tolérance car ces accords avec diverses cités n’ont de sens qu’en fonction des relations avec Sparte ou Athènes.
24Il reste que l’argument des Corinthiens en faveur d’une diplomatie du secret évoque le danger de la libre parole dans l’assemblée argienne13. Quel risque courait-on à suggérer un changement de politique extérieure ? S’il existe bien, à Argos comme ailleurs, toute une série de menaces envers quiconque ne respecterait pas les décisions prises et les annulerait par un procédé ou un autre14 il existe aussi des moyens de prévenir les sanctions qui s’abattraient sur les auteurs de propositions contraires à des dispositions existantes : l’équivalent de l'adéia à Athènes. Nous en avons un témoignage qui remonte aux années 480-470, dans un texte que l’on attribue maintenant à la cité voisine d’Halieis, mais dont l’inspiration argienne est évidente15 :
25« Au sujet du trésor d’Athèna. Si quelqu’un, alors qu’il est magistrat (τέλος ἔχον), soumet à reddition de comptes (εὐθύνοι) soit le conseil présidé par Ariston, soit les synartunai, soit quelqu’un d’autre remplissant les fonctions de trésorier, ou s’il les juge ou leur intente un procès (ἒ δικάσζοι ἒ δικάσζοιτο) à cause des versements - de leur proposition ou de leur vote en assemblée (τõν γρασσμάτον hένεκα τᾶς καταθέσιος ἒ τᾶς ἀλιάσσιος) -, qu’il soit exilé et que ses biens soient confisqués au profit d’Athèna. Que le conseil en fonctions le poursuive ; sinon, que les bouleutes soient responsables vis-à-vis d’Athèna. »
26Ainsi, ces gens savaient depuis longtemps comment tourner une interdiction émanant d’un précédent décret. Je serais donc portée à croire que le danger auquel les Corinthiens ont fait allusion provenait plutôt des tensions provoquées par les affrontements entre partisans et adversaires des Lacédémoniens, à Argos comme dans les autres cités. Il faudra la bataille de Mantinée pour que les partisans d’une entente avec Sparte osent s’exprimer au grand jour (Thc. V, 76, 3). Il se pourrait que l’ostracisme, dont Aristote affirme qu’il existait à Argos16, ait constitué une menace, comme il avait, à Athènes, sanctionné Cimon pour son philolaconisme. Ce serait cependant une menace mineure par rapport à ce que nous pouvons voir par ailleurs des affrontements entre Argiens.
OLIGARQUES CONTRE DÉMOCRATES : LA DÉLIBÉRATION ET LES VIOLENCES
27Dans la crise qui secoue Argos en 417, l’intervention Spartiate est décisive, aux côtés des Mille, soldats d’élite que la cité démocratique avait décidé d’entretenir aux frais de l’Etat, tout en les choisissant parmi les plus fortunés et valeureux des citoyens17. L’héroïque résistance dont ils auraient fait preuve dans la bataille de Mantinée cachait peut-être la volonté des Lacédémoniens d’épargner des alliés potentiels, mais elle leur valut un tel renom qu’ils purent convaincre la masse de leurs compatriotes (hoi polloi) de conclure un accord avec Sparte. Forts de cette alliance, ils peuvent mener, avec mille Lacédémoniens, une action qui aboutit au « renversement de la démocratie et à une oligarchie favorable aux Lacédémoniens », dit sommairement Thucydide. Le récit, plus circonstancié, de Diodore (XII, 80, 3) signale le massacre des « chefs attitrés du dèmos (τοὺς δημαγωγεῖν εἰωθότας) », la terreur qui frappe les démocrates et insiste sur la nature du nouveau régime : ils veulent détenir seuls le pouvoir « en établissant une aristocratie composée d’eux-mêmes » ; Aristote les appellera plus largement « les notables » (gnôrimoi, Pol. V, 1304 a 25). « Ils abolissent les lois et organisent les affaires publiques à leur manière ».
28Dans tout cela, jamais de conseil, ni comme obstacle à supprimer, ni comme instance à créer. Pas plus qu’il n’apparaît huit mois plus tard lorsque le peuple argien profitera des gymnopédies de Sparte pour rétablir son pouvoir en massacrant ou exilant les oligarques18. La violence, soulignée par Thucydide se retrouve dans le récit de Pausanias, mais dans une version différente : le Périégète donne comme origine à la révolte la brutalité arrogante des Mille et notamment de leur chef qui fit violence à une vierge alors que la cortège la menait vers son époux ; elle lui crève les yeux la nuit et « fuit se réfugier en suppliante auprès du dèmos (κατέϕυγεν ἱκέτις ἐς τὸν δῆμον) » : peu importe que l’anecdote soit controuvée, elle nous renvoie aux descriptions de sauvagerie tyrannique dans les cités grecques d’Asie mineure à l’époque archaïque. J’ai cru naguère y discerner les effets d’un régime qui manquait d’une base rurale suffisamment large pour assurer la stabilité du pouvoir du dèmos19. Serait-ce le même problème à Argos où, pourtant, l’assemblée est bien active, ou bien n’y aurait-il pas une déficience quelconque du système délibératif ?
29Les violences donnent lieu à un nouvel épisode tragique en 370, connu sous le nom de « bastonnade », skytalismos20. Selon Diodore, les démagogues auraient excité le plèthos contre les notables ; obsédé par la crainte d’un complot anti-démocratique, le peuple se déchaîne et frappe aveuglément les oligarques puis les démagogues jugés trop mous. Ce sont douze cents citoyens importants qui périrent (quinze cents selon Plutarque). Et Diodore de conclure : « Quant au peuple, une fois sa fureur retombée, il retrouva sa bienveillance (eunoia) d’antan ». Cependant, comme nous l’avons déjà noté, la violence sauvage entre concitoyens fait partie des comportements traditionnellement attribués aux Argiens. Il est possible que la crise du scytalisme ait suffisamment marqué l’opinion étrangère pour être responsable à elle seule de cette mauvaise réputation. Nous savons en effet par Enée le Tacticien que les Argiens, bien guidés par leur prostates, pouvaient désamorcer sans violences excessives une tentative de coup d’état oligarchique21. Toutefois, la menace semble avoir été lancinante et les institutions mal armées pour défendre la démocratie. Les Argiens resteront réputés pour la cruauté de leurs règlements de comptes qui font dire à Isocrate en 346 : « lorsque les ennemis cessent de les maltraiter, eux-mêmes font périr les plus illustres et les plus riches des citoyens, et prennent à cette action autant de plaisir que toute autre personne à tuer ses ennemis »22.
30Ce tour d’horizon du fonctionnement - ou de l’absence de fonctionnement - des institutions délibératives d’Argos permet certes de mesurer l’étendue de nos ignorances mais aussi de proposer une vision d’ensemble. Le rôle joué par le conseil est très réduit et deux raisons seulemen permettent de lui attribuer une fonction probouleutique : la présidence commune du conseil et de l’assemblée et son rôle présumé comme intermédiaire lors de certaines négociations. Le reste du temps, nous voyons des gens intervenir directement en assemblée, tandis que démagogues et prostatai manipulent assez facilement le peuple. Pas de remparts contre les coups de force, pas de cohérence dans la politique extérieure. Les notables, y compris les jeunes que la cité entretient, ne rêvent que de se débarrasser de la démocratie, quitte à tomber sous la domination de Sparte.
31La violence est plus fréquente, la menace plus présente que nous ne les trouverons à Athènes. En dehors des effets du voisinage Spartiate, je verrais deux causes majeures à cette instabilité. La première tiendrait au système social. Nous avons vu que les Argiens avaient intégré les hommes libres du territoire dans leur corps civique, mais disposaient-ils, comme les Athéniens, d’une base solide de paysans petits et moyens, attachés à la démocratie mais peu disposés aux excès et, selon Aristote, peu soucieux de s’occuper continuellement de politique ? A Athènes, ils sont prêts à laisser une large part du pouvoir aux notables de la ville, si l’on respecte leurs droits civiques. En Argolide, ces paysans - en majorité des dépendants - ne sauraient constituer l’assise politique de la démocratie. Quant aux hommes libres des régions annexées, peut-être leur intérêt pour l’assemblée n’a-t-il pas répondu au droit qui leur était donné d’y participer : éloignement ? Mauvaise intégration ?
32Par ailleurs, nous ignorons absolument les modalités de recrutement du conseil qui n’a peut-être contribué ni au brassage des populations ni à leur éducation politique comme le faisait le conseil athénien. Contrairement à ce qu’écrivait G.T. Griffith23, je crois que la démocratie argienne était par certains côtés plus radicale que celle d’Athènes : l’assemblée ne semble pas y avoir été freinée par le conseil, et les notables ne se sont pas glissés dans les institutions démocratiques pour en faire la base de leur pouvoir. A la suite de l’auteur des Helléniques d’Oxyrhynchos (ch.II), beaucoup d’historiens pensent que l’opposition entre oligarques et démocrates, dans les cités du Péloponnèse ou à Thèbes, ne repose que sur les sentiments vis-à-vis de Sparte24. Je crois que cela ne saurait suffire à expliquer la haine des oligarques argiens pour la démocratie. Je penserais plutôt qu’ils n’ont pas accepté de devoir partager le pouvoir politique avec ceux qui ne sont pas des Argiens de souche et que, faute d’avoir adapté les institutions délibératives à l’élargissement du corps civique, on a laissé s’y développer tous les antagonismes.
33Nous ignorons ce qui se passait alors dans le pays : les communautés intégrées, les phratries et les kômai, ont pu maintenir ou développer leur propre gestion, dans un esprit démocratique ou non mais avec des organes délibératifs actifs et une participation contrôlée, sans que cela nous ait laissé d’autres traces que quelques fragments épigraphiques d’interprétation difficile25.
Notes de bas de page
1 Le rapprochement avec l’alliance de 462/1 n’est possible que depuis 1952 : un papyrus (Ox.Pap. XX, 2256, fr.3) a permis de dater la représentation de la pièce des environs de 463.
2 Cf. supra, p. 267 et Ch. Kritzas, Polydipsion Argos, 240.
3 Vers 365-375 : - Οὔτοι κάθησθε δωμάτων ἐϕέστιοι ἐμῶν τò κοινòν δ’ εἰ μιαίνεται πόλις, ξυνῇ μελέσθω λαòς ἐκπονεῖν ἄκη· ἐγὼ δ’ ἂν οὐ κραίνοιμ’ ὑπόσχεσιν πάρος, ἀστοῖς δὲ πᾶσι τῶνδε κοινώσας πέρι.
- Σύ τοι πόλις, σὺ δὲ τò δήμιον, πρύτανις ἄκριτος ὢν κρατύνεις βωμόν, ἑστίαν χθονός, μονοψήϕοισι νεύμασιν σέθεν, μονοσκήπτροισι δ’ ἐν θρόνοις χρέος πᾶν ἐπικραίνεις· ἄγος ϕυλάσσου. Sur la valeur de krainô, voir E. Benveniste, Vocabulaire II, 35-42. Je crois que khréos renvoit à l’exécution de la promesse qu’il ferait aux suppliantes plutôt qu’à une idée générale de tout ce qu’il est nécessaire de décider.
4 Vers 698-700 : Φυλάσσοι τ’ ἀτρεμαῖα τιμάς τὸ δήμιον, τὸ πτόλιν κρατύνει ... La traduction proposée, inacceptable sur le plan poétique, s’efforce de rendre la valeur des termes employés.
5 J’écarte l’exploitation de la visite d’Aristagoras de Milet en 499/8, venu demander aux Spartiates d’abord, aux Athéniens ensuite, de l’aide pour sa cité. A Sparte, il s’adresse au roi Cléomène qui décide de l’éconduire ; à Athènes, il est introduit devant le peuple, sans précisions sur les intermédiaires, et le peuple aquiesce à sa requête (Hdte V, 49-51 ; 97). Il s’agit d’une ambassade ordinaire et il n’y a aucune ambiguïté possible sur la nature du pouvoir. Contra, A. Diamantopoulos, JHS, 1957, 224, avec la bibliographie antérieure.
6 Sur le procès d’Agis, à Sparte : cf. supra, p. 178, no 10.
7 Hdte IX, 4 sq., cf. infra, p. 440 sqq.
8 F. Kiechle, Philologus, 1960, 195 ; contra, R.F. Willetts, Hermes, 1959, 500 ; W.G. Forrest, CQ, 1960, 225 sq. ; M. Woerrle, 46. Mais J.L. O’neill, CQ, 1981, 344, attribue à Argos un régime oligarchique dès les années 470 et bien des historiens datent le régime démocratique d’Argos des années 460.
9 Thc. V, 27, 2 et 28, 1. De fait, en 41, 3, les Lacédémoniens exigeront des ambassadeurs argiens qu’ils aillent demander l’approbation de leur plèthos avant de ratifier l’accord.
10 M. Woerrle, Untersuchungen, 44, fait la même suggestion.
11 Cf. supra, p. 267.
12 Il serait trop long de passer en revue toutes les négociations faites par des délégations. Les plus récentes concernaient la paix de 421 entre Athènes et Sparte qui fut négociée au cours de synodoi, selon Thc. V, 17, 2, tandis que les deux cités auraient désigné chacune une commission habilitée à prendre toute décision conforme à l’intérêt de la cité, selon DS XII, 75, 4. A vrai dire, on ne voit pas très bien s’il s’agit de la commission chargée de la négociation elle-même ou des compléments à venir.
13 Je me suis demandé si les Corinthiens ne faisaient pas allusion aux négociateurs des cités, mal reçus chez eux après un échec devant l’assemblée argienne. Mais la logique de la phrase et les délibérations qui suivent me font rejeter cette interprétation.
14 Voir, par exemple, l’inscription publiée par M.Th. Mitsos, BCH 1983, 245 (Nomima I, 110) : « ... Si quelqu’un rend inefficaces (αἴ τις ἀτελὲ τιθείε) les décrets inscrits sur la stèle, l’auteur de la proposition et le président (hό τε λέγον καὶ ho ἀFρετεύον) subiront les mêmes peines que s’ils introduisaient des ennemis... ».
15 IG IV, 554 : cf. M.H. Jameson, Phoros Meritt, 1974, 67-75 et Nomima I, 107. Pour Athènes, cf. infra, p. 412 sqq.
16 Aristote, Pol. V, 1302 b 18. Dans les fouilles de l’agora par A. Pariente, M. Piérart et J.P. Thalmann (BCH, 1986, 764), un tesson avec un nom pourrait être un ostracon politique : mais il est encore bien isolé...
17 Thc. V, 67, 2 ; DS XII, 75, 7 : « Les Argiens choisirent parmi les citoyens mille jeunes gens qui se distinguaient par leurs qualités physiques et leur fortune. Les ayant dispensés de tout autre service public (leitourgia), et assurant leur entretien aux frais de l’Etat, ils leur imposèrent des exercices ininterrompus pour s’entraîner ».
18 DS XII, 80, 3 ; THC. V, 82 ; Aristote, Pol. V, 1304 a 25-27 ; Paus. II, xx, 2. Malheureusement le texte du traité conclu ensuite entre Athéniens et Argiens, IG I3 86, est trop abîmé pour que nous puissions en tirer le moindre renseignement sur les instances argiennes qui sont concernées.
19 F. Ruzé, REA, 1985, 162-165.
20 DS XV, 58 ; Plut., Mor. 814 b. G.E.M. de Ste Croix, Social Struggles, 295-6 : ce serait l’une des staseis les plus sanguinaires du IVème s., rappelant les violences des Corcyréens un demi-siècle auparavant.
21 Enée XI, 7-10 ; cf. supra, p. 248. Rien ne permet d’attribuer ce récit aux événements de 370, car la tentative a avorté sans que l’on ait eu recours à des exécutions sommaires.
22 Isocr. V, 52. Pour lui, c’est la guerre incessante et son cortège de ravages opérés sur le territoire argien qui en sont la cause. Sur les conflits et leur violence à Argos, Th. Mitsos, BCH, 1983, 246-248 ; E. David, AC, 1986, 113-124.
23 G.T. Griffith, Historia, 1950, 255.
24 Par exemple, S. Perlman, CQ, 1964, 64-81.
25 Par exemple l’inscription serpentiforme de Tirynthe, AE, 1975, 105-203, cf. Nomima I, 78.
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