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    Plan détaillé Texte intégral L’ASSEMBLÉE ARGIENNE COMPOSITION de l’ASSEMBLÉE PRINCIPALES INSCRIPTIONS UTILISEES EN REFERENCE Notes de bas de page

    Délibération et pouvoir dans la cité grecque

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    XII. A Argos, la délibération au coeur des tensions

    p. 241-266

    Texte intégral L’ASSEMBLÉE ARGIENNE COMPOSITION de l’ASSEMBLÉE Les subdivisions du corps civique Le désastre de Sépéia La signification des réformes de structure PRINCIPALES INSCRIPTIONS UTILISEES EN REFERENCE Notes de bas de page

    Texte intégral

    ’Aργεῖoι δὲ, ἅτε ἰσηγορίαν καὶ τὸ αὐτόνομον ἀγαπῶντες ἐκ παλαιοτάτου...
    Depuis les temps anciens, les Argiens chérissent la liberté de parole et l’indépendance...
    (Pausanias, II, xix , 2)

    1Vers la fin de la première décennie du IVème siècle, les deux cités voisines d’Argos et de Corinthe ont opéré une sorte de fusion de nature incertaine et de durée éphémère, sur la base d’une commune hostilité aux Lacédémoniens. Nous n’avons pas fini de nous interroger à ce sujet, plus encore que ne le faisaient les Anciens eux-mêmes : tout semble, en effet, opposer ces deux cités, notamment leurs pratiques délibératives et même la connaissance que nous en avons. En dehors de Sparte, Argos est la seule cité péloponnésienne qui nous livre quelques informations à la fois sur ses assemblées et sur les comportements de ses citoyens. Corinthe, par contre, reste la très mystérieuse, plus encore que les cités d’Arcadie ou de la plus lointaine Elide.

    2Cependant Argos apparaît comme une cité repliée sur un territoire qu’elle s’efforce sans cesse d’agrandir aux dépens des voisins, ce qui lui évite de rechercher des exutoires outre-mer. Informés de ce qui se passe dans le monde grec, les Argiens reçoivent les courants de l’extérieur pour en faire une variante locale, mais sans chercher à s’imposer. Jamais ils ne menaceront réellement le territoire des Spartiates mais resteront toujours au moins réticents face à leurs avances, la plupart du temps franchement hostiles. Leur plus grande audace consistera à vouloir contrôler les jeux Néméens, peut-être aussi, à un moment, ceux d’Olympie. Ils ne parviendront jamais à représenter une solution alternative crédible à la domination Spartiate dans le Péloponnèse, incapables qu’ils sont de se tenir à une politique offensive. Pourtant, Argos aurait pu cristalliser les velléités d’indépendance et de démocratie qui se faisaient jour çà et là, car elle-même, cité dorienne vivant du travail de paysans dépendants, les Gymnètes, a évolué vers la démocratie, évolution qu’Eschyle a magnifiquement saluée dans les Suppliantes.

    3La littérature antique s’est intéressée à un certain nombre d’épisodes de l’histoire argienne tels que la tyrannie de Phidon, l’élimination des rois, les conflits avec Sparte, dont la fameuse bataille de Sépéia, les hésitations diplomatiques du Vème siècle, etc... Mais nombre de ces événements ne sont pas datés ni même datables avec certitude. Pire encore : la fiabilité de ces récits est très contestable1. Les informations fournies par les auteurs tardifs, Strabon, Diodore de Sicile, Plutarque ou Pausanias, sont délicates à utiliser, car privées des nécessaires confrontations avec des sources plus anciennes ; les Suppliantes d’Eschyle nous informent surtout sur la manière dont le dramaturge et son public se représentaient l’esprit politique de la cité argienne avec laquelle la démocratie athénienne se sentait alors des affinités. Hérodote, lui, s’en tient à deux brefs récits : les conséquences de la défaite de Sépéia (VI, 83) et les réactions des Argiens face à la menace perse et à l’ambassade hellénique de 481 (VII, 148-149). - Thucydide ne s’attarde que sur les négociations complexes de la période 421-417 (V 21-79, passim). Quant à Xénophon, seul l’intéresse le côté corinthien de la tentative d’union entre Corinthe et Argos, en 392 (Hell. IV, iv) ; dans le reste de l’ouvrage, Argos n’apparaît que comme combattante.

    4La pauvreté de cette moisson littéraire confirme qu’Argos fut bien mal traitée par l’histoire, alors même qu’elle était réputée l’une des premières cités de Grèce. Déjà les poèmes homériques, prenant la partie pour le tout, n’hésitaient pas à chanter les Grecs en les appelant les Argiens2. Les traditions mythiques accordent à Argos une place centrale, au coeur du cycle thébain avec l’affaire des Sept contre Thèbes, au coeur de la tradition du retour des Héraclides avec la part de Téménos dans le partage du Péloponnèse3. Encore en 380, l’Athénien Isocrate déclare : « des cités grecques, en dehors de la nôtre, étaient alors les plus grandes et le sont encore, Argos, Thèbes et Lacédémone»4. En la circonstance, loin de se référer au mythe d’une ancienne puissance argienne liée à l’héritage de Téménos, l’auteur s’intéresse à une situation concrète et contemporaine et l’on devine qu’il rêve d’un équilibre géographique fondé sur les deux binômes Athènes/Thèbes, Lacédémone/Argos. Nous allons donc nous pencher sur une cité dont la réputation dépasse largement l’intérêt que les auteurs anciens lui ont porté ; nous tenterons de comprendre l’étonnant décalage entre la cité pour laquelle la tradition proclame un passé prestigieux et l’Argos assez frileuse du Vème siècle.

    5Les auteurs anciens ne sont pas seuls en cause. Bien des historiens ne s’intéressent à Argos que pour ses relations conflictuelles ou amicales avec Sparte ou Athènes, génératrices d’oscillations institutionnelles conçues en termes simples d’oligarchie ou de démocratie. Or, nous le verrons, le rôle joué par la délibération et la participation aux décisions déborde de ces cadres trop rigides de la pensée moderne.

    6Enfin, parce qu’Argos appartient au domaine des Doriens, on imagine que sa société est structurellement proche de celle de Sparte, avec des propriétaires fonciers libres de s’adonner aux activités militaires et politiques grâce à une population dépendante chargée de cultiver la terre. Par ailleurs, parce qu’elle s’est alliée à Athènes et qu’elle fut célébrée par Eschyle comme une cité où s’exerçait une monarchie démocratique identique à celle qu’Athènes aurait connue sous Thésée, on a tendance à combler les vides de l’information par des institutions à l’athénienne. Ces simplifications résistent mal à l’examen des sources.

    7Grâce à M. Wörrle, nous disposons d’une étude d’ensemble des institutions politiques d’Argos au Vème siècle5. Nous n’aurons pas beaucoup d’éléments nouveaux à ajouter : quelques nuances ou quelques précisions acquises par les trouvailles épigraphiques de ces dernières années, quelques divergences d’interprétation. Le dossier épigraphique s’enrichit continuellement, à la faveur de travaux opérés dans la ville moderne, mais, à l’exception de trois ou quatre inscriptions non datées autrement que « seconde moitié du Vème siècle », ou bien « courant IVème », et trop abîmées pour offrir plus de précisions, nous ne disposons encore d’aucune inscription importante entre le texte relatif à Cnossos et Tylissos au milieu du Vème siècle, et le gros lot des décrets honorifiques datés avec hésitation du dernier tiers du IVème siècle ou du début du IIIème6.

    8Toutes ces informations font apparaître une cité d’une incontestable originalité, tiraillée entre des tendances contradictoires. La tradition démocratique des Argiens est réputée ancienne et solide7, mais elle s’accompagne d’une grande instabilité : de sanglantes explosions de violences émaillent son histoire et le dèmos y apparaît souvent crispé dans une intransigeance maladive ; de ce fait, sa politique extérieure manque de la continuité qui lui aurait permis de s’imposer à la tête d’une opposition péloponnésienne à Sparte. Or ces faiblesses me semblent devoir être associées aux difficultés rencontrées pour intégrer les populations des cités d’Argolide et pour faire accepter au noyau dur des aristocrates le régime démocratique8. Le fonctionnement de la délibération à Argos reflète ces difficultés et pourrait en expliquer certaines.

    9C’est malheureusement une étude fort déséquilibrée que m’imposent les sources disponibles. La matière est riche lorsque l’on veut suivre l’histoire de la citoyenneté, donc du droit de participation aux assemblées, riche mais controversée. Elle est bien pauvre, par contre, lorsque nous cherchons à voir fonctionner les institutions.

    L’ASSEMBLÉE ARGIENNE

    10L’existence de l’assemblée argienne est solidement attestée, y compris lorsque, en 417, les oligarques philolaconiens reprennent le pouvoir quelque temps9. Il se pourrait même que l’on en connaisse le lieu de réunion, tant les arguments développés par R. Ginouvès sont convaincants pour l’identifier au théatron à gradins droits, peu éloigné d’un théâtre semi-circulaire destiné, lui, aux représentations10. A proximité de l’agora, le théatron pouvait contenir deux mille trois cents à deux mille cinq cents personnes. « Je vois s’avancer une foule qui s’assied sur l’escarpement où Danaos, dit-on, fut le premier à réunir le peuple en séance publique (ἀθροῖσαν λαòν εἰς κοινὰς ἕδρας), lorsqu’il fut accusé par Aigyptos » : ainsi s’exprime le paysan de l’Oreste d’Euripide (871-873) et le poète chargerait ainsi de vénération une construction qui daterait du milieu du siècle. Auparavant, le lieu de réunion variait peut-être selon les circonstances11.

    11La documentation épigraphique nous permet de poser la question du rythme des réunions de l’assemblée, tandis qu’il faudra combiner sources épigraphiques et littéraires pour tenter de déterminer qui participait à ces réunions, autrement dit qui était citoyen. Ce dossier, un peu lourd, nous entraînera hors des limites chronologiques, afin de mieux saisir une continuité de comportement.

    12Dès la première mention d’une assemblée dans une inscription, vers 475, elle s’appelle aliaia. Avec ou sans aspiration initiale, le nom lui restera, même s’il peut arriver qu’il soit repris par damos dans la formule de résolution des décrets12. Aucune source plus ancienne ni aucune allusion à des événements antérieurs ne la mentionnent. Il est vrai que les inscriptions du VIème siècle sont soit trop mutilées, soit d’une nature telle qu’on ne pourrait espérer y rencontrer l’assemblée. Il nous faut donc remédier par l’imagination à ce silence et nous sommes d’autant plus encouragés à le faire que, dès son apparition épigraphique l’assemblée est souveraine et la formulation insiste sur sa seule responsabilité dans la décision prise : « Décision de l’assemblée : Gnosstas d’Oinous sera proxène pour les Argiens. Sous la Présidence d’Epicratès, de la tribu des Pamphyloi, fils de Rhinôn »13.

    13Ce décret paraît abrégé, mais nous trouvons ensuite des intitulés plus détaillés. C’est ainsi qu’au milieu du Vème siècle, la décision d’accorder aux Crétois de Tylissos le même traitement qu’aux Cnossiens, à Argos, fut prise dans une assemblée dite « des affaires sacrées »14. S’il est probable que la participation aux fêtes et sacrifices constituait l’essentiel des droits reconnus aux Tylissiens, on peut néanmoins se demander si l’on ne traitait pas, dans ce type d’assemblées, toutes les affaires pendantes ; on finira par abandonner cette mention et, du reste, une réglementation du IVème siècle sur la bonne tenue dans le sanctuaire d’Apollon Lycien est adoptée dans une assemblée qui n’est plus dite « sacrée »15. Or, à peu près en même temps, les Aspendiens reçoivent l’autorisation de se présenter à l'aliaia « immédiatement après les affaires sacrées et les Rhodiens, tout comme les citoyens de Soloi »16 : on s’était donc mis à traiter des affaires sacrées dans des assemblées ordinaires, en leur réservant la première place, comme en bien d’autres cités. Peut-être avait-on d’abord accolé la mention « des affaires sacrées » aux assemblées qui devaient obligatoirement régler ces affaires et même commencer par elles.

    14Un autre qualificatif s’impose au IVème siècle, celui de téléia (tableau, infra, p. 271). On voit bien comment ce terme signifiant « achevé », « parfait », a pu finir par indiquer la détention de pleins pouvoirs17. Toute assemblée ne serait-elle pas souveraine ? Certes, mais toute assemblée ne l’est pas obligatoirement pour toutes les affaires. A quel besoin cette distinction répond-elle ? Je ne vois guère que deux possibilités. Ou bien l’assemblée dite téléia s’oppose à des assemblées supplémentaires, convoquées en urgence, et qui ne peuvent pas prendre toutes sortes de décisions. Ou bien elle s’oppose à des assemblées pour lesquelles il n’y a pas de condition contraignante, comme le serait un ordre du jour strictement défini, un quorum ou encore un délai de convocation. L’assemblée téléia pourrait correspondre à l’assemblée mensuelle obligatoire : régulièrement réunie et considérée comme la plus importante, elle devait aussi attirer le plus de participants.

    15Encore faudrait-il qu’elle fût convoquée à dates fixes. Sur seize assemblées de la fin du IVème et du IIIème siècles dont nous connaissons la date avec précision, douze se sont tenues entre le 24 et le 30 du mois. Nous ne pouvons savoir depuis quand ce calendrier s’était imposé. On pense généralement que l’assemblée obligatoire est un héritage d’une époque où l’on n’éprouvait pas le besoin de plus d’une assemblée par mois, mais que l’on ne voulait pas laisser sa convocation à la discrétion des autorités. La conjecture paraît raisonnable.

    16Mais faudrait-il alors parler d’exceptions pour les quatre qui ont été réunies les 4, 6 ou 9, songer à un report pour des raisons contraignantes et imprévues, par exemple de mauvais présages ? Ou bien admettre qu’il y avait plusieurs assemblées téleiai par mois ? Avant de répondre, il nous faut aborder un nouveau problème.

    17A partir des années 320, presque la moitié des assemblées mentionnées sont dites reportées d’un autre mois : « Décision de l’assemblée téléia, en report (ἀμβολίμωι) du mois de..., au mois de..., tel jour... »18 (tableau, infra, p. 265). N’y aurait-il encore qu’une seule assemblée par mois à laquelle on puisse renvoyer le travail inachevé lors d’une aliaia téleia précédente ? Ces reports ne sont pas exigés par des modifications19 et rien ne permet de distinguer entre les décisions prises avec ou sans report. Les assemblées téleiai auraient-elles été surchargées de travail et complétées par des assemblées supplémentaires, dites aussi téleiai ? Comme il s’agit toujours de décrets honorifiques, pour des particuliers ou des communautés, Ph. Gauthier y voit plutôt une procédure à deux temps, qui se serait imposée à Argos comme à Athènes : on proposait les honneurs dans une première assemblée et on les validait dans une assemblée du mois suivant20. On ignorerait alors pour quelle raison les Argiens n’ont pas adopté un formulaire constant pour dater ces décrets ; il se pourrait qu’il y ait eu plusieurs assemblées téleiai dans le mois21, une dans la première décade, une dans la troisième, et qu’ils n’aient mentionné les reports que d’un mois sur l’autre, parce que les responsables changeaient.

    18Les Argiens, en pleine démocratie, dans des périodes où les questions militaires et diplomatiques étaient nombreuses, ne connaissaient-ils que des assemblées téleiai ? Il n’est pas exclu qu’ils se soient aussi réunis en assemblées improvisées, si nous comprenons bien un texte d’Enée le Tacticien (XI, 7-10) : lors d’une tentative des riches contre le dèmos, « le chef (prostatès) du dèmos, ayant prévu ce qui allait arriver », se concilia deux membres de la conjuration qui l’informaient des décisions prises. Juste avant le déclenchement du coup de force, « le chef du dèmos décida de convoquer au plus vite une assemblée» et, sans révéler le complot aux Argiens afin d’éviter la panique, il les invita à se réunir la nuit suivante, en armes, par tribu.

    19Enée est un contemporain des événements, un voisin d’Arcadie, qui assuma lui-même de hautes responsabilités ; nous pouvons donc admettre la véracité de son récit, à défaut de l’exactitude absolue. Malgré le silence de l’auteur sur les fonctions exactes de ce « chef du peuple », il doit s’agir d’un magistrat, voire d’un stratège, eu égard au contexte. Notons qu’il peut réunir d’urgence le peuple, que celui-ci se présente et accepte des mesures qu’on lui propose sans justification explicite. Cela fut suffisant pour stopper la tentative de coup d’état, les comploteurs s’étant trouvés dispersés parmi les tribus et noyés dans la masse des citoyens en armes. Mais l’assemblée ne fut alors qu’un moyen d’action, non une instance dans laquelle furent réglés les conflits. Nous reviendrons sur ce problème22.

    20En résumé, l’aliaia d’Argos se réunit au moins une fois par mois en assemblée souveraine, à l’époque classique. Après la disparition des assemblées « consacrées aux affaires sacrées », ces dernières furent traitées dans les assemblées ordinaires, mais elles n’avaient sans doute jamais occupé la totalité de la réunion. Progressivement, ces assemblées dites téléiai furent insuffisantes et on dut convoquer d’autres assemblées, elles-mêmes téleiai. Les trous de notre documentation ne nous permettent pas de dire quand ces habitudes se sont prises, entre le milieu du Vème siècle et le dernier tiers du IVème. S’il a pu exister des assemblées improvisées ou des assemblées non téleiai, elles n’apparaissent pas dans les décrets qui nous sont parvenus, mais la nature même de nos textes suffirait à l’expliquer : les honneurs décernés à un étranger ne sauraient être traités à la légère car ils engagent soit le corps civique, soit les relations diplomatiques ; c’est un domaine privilégié d’exercice de la souveraineté populaire. De plus, il est possible que l’on ait veillé à ne pas multiplier les assemblées, car trop de citoyens, habitant loin d’Argos, auraient été bien en peine d’y participer : l’étude de la citoyenneté argienne nous le fera mieux comprendre.

    COMPOSITION de l’ASSEMBLÉE

    21Nous pouvons supposer que les citoyens d’Argos avaient tous accès à l’assemblée : rien, du moins, ne vient contredire cette affirmation. Mais l’histoire de la citoyenneté à Argos n’est pas banale et elle devrait nous permettre de mieux comprendre le fonctionnement des assemblées et les difficultés qu’elles rencontrent pour assurer la cohésion politique de la cité.

    22A défaut de précisions sur la nature de cette citoyenneté, les inscriptions nous informent sur les groupements entre lesquels sont répartis les citoyens et leur apparition progressive dans les formules d’identification des Argiens. Toute modification en ce domaine répond à des nécessités de réorganisation, aussi faut-il chercher quels changements quantitatifs ou qualitatifs du corps civique les a imposés. Un détour par les diverses subdivisions de la population libre et par les récits sur les suites du désastre de Sépéia, nous mènera à l’histoire, encore sommaire, de la citoyenneté à Argos.

    Les subdivisions du corps civique

    23Elles sont de mieux en mieux connues grâce aux travaux de W. Vollgraff, P. Charneux, M. Piérart et Ch. Kritsas23. Condamnés à ignorer les noms exacts donnés par les Argiens à certains de leurs groupements, nous utiliserons le langage communément admis, depuis W. Vollgraff, même par les contestataires : tribu ou phylè, phratrie, kômè (village, bourg) ou pentekostys24.

    24Les inscriptions d’Argos nous apprennent que trois changements sont intervenus entre le VIème et la fin du IVème siècle : le passage de trois à quatre tribus ; l’indication, pour désigner un citoyen, de sa phratrie (le « phratronyme ») tandis que disparaît la mention de sa tribu ou « phylétique »25 ; et enfin, plus tard, l’indication d’un toponyme, la kômè dans laquelle il est recensé (tableau p. 265 sq.)26.

    25Avant d’examiner de près les problèmes que nous posent ces usages, il convient de marquer les quelques certitudes que nous a apportées l’étude des inscriptions :

    1. La dernière née des tribus, celle des Hymathioi, n’a pas pu être composée de nouveaux citoyens de nature inférieure : nous savons maintenant qu’outre le choix d’Himatho, fille de Téménos, l’Héraclide fondateur, comme héroïne éponyme de cette tribu, les noms des phratries qui la composent évoquent Héra, Daïphontès, Téménos lui-même : cela ne saurait correspondre à une tribu « fourre-tout ». Son apparition doit donc être plutôt associée à une refonte du corps civique27.
    2. Les phratries - tout au moins les groupes auquels nous donnons ce nom - sont des subdivisions des tribus mais leurs assises ne sont probablement pas géographiques. La tribu des Hyrnathioi se composerait de douze phratries.
    3. La troisième dénomination, kômè (ou pentekostys ?), semble obéir, elle, à un découpage géographique : nous avons au moins deux exemples de membres d’une même phratrie appartenant à des kômai différentes ; or certaines kômai représentent des groupements de population au moins aussi importants que les phratries28. Il s’ensuit que nous devons marquer une différence fondamentale avec le système clisthénien : le bourg de rattachement ne constitue pas l’articulation de base du nouveau système tribal.

    26Ces préalables posés, il nous reste à voir si ces réformes peuvent être datées et si leurs objectifs peuvent être déterminés. Chronologiquement, la première mention est celle de la tribu (cf. infra, p. 262). Le nombre en est bien connu au Vème siècle : quatre, dès lors qu’existe la tribu des Hyrnathioi. De quand date celle-ci ? Si l’on associe le nombre des tribus à celui des magistrats mentionnés dans les inscriptions, nous disposons de repères chronologiques, malheureusement très approximatifs car fondés sur la seule paléographie29. Vers 460-450, une consécration est faite à Héra par quatre hiaromnamones, un de chaque tribu (cf. infra, p. 271). Deux autres dédicaces, également dues à quatre hiaromnamones, et dont l’une serait plus ancienne (480-475), ne nous donnent pas de noms de tribus : nous supposons, par pure analogie, qu’elles en fournissaient un chacune30. Mais au VIème siècle, les magistrats appelés damiorgoi sont neuf, puis six dans deux textes datés de 575-550 : il n’y aurait alors que trois tribus31. En attendant le document qui prouverait le bien-fondé de ce raisonnement, que d’autres ont fait avant nous32, nous aurons à nous demander à quelle occasion les Argiens ont modifié les tribus entre lesquelles était réparti leur corps civique.

    27L’apparition du phratronyme a suscité maint commentaire. A la fin du texte déjà mentionné concernant Cnossos et Tylissos, nous lisons : « cette stèle a été érigée lorsque Mélantas était roi et sous la présidence de Lycotadas, (de la tribu) des Hylleis » ; puis, d’une autre main, cet amendement : « Décision de l’assemblée pour les affaires sacrées ; sous la présidence du conseil d’Arkhistratos, (de la phratrie) des Lycophronidai. Les Tylissiens... »33 : on est donc passé de la mention de la tribu à celle de la phratrie pour identifier un magistrat (cf. tableau p. 265-6). Pourquoi ce changement dans la dénomination des citoyens, vers le milieu du Vème siècle ?

    28Selon P. Chameux, il n’y aurait pas eu passage du phylétique au phratronyme, mais seulement usage de l’un ou de l’autre selon les nécessités. Seule la nature des inscriptions donnerait cette impression de rupture : pour les plus anciennes, qui concernent des magistratures recrutées par tribus ou indiquent des présidences attribuées en rotation aux différentes tribus, l’usage du phylétique s’imposerait ; mais, à partir du milieu du Vème siècle, nous n’avons plus de listes de magistrats et, de plus, les présidents seraient alors choisis indifféremment dans toute la population, d’où la disparition du phylétique. Cette dernière modification serait intervenue entre le décret concernant Argos et Tylissos et son amendement final34. Faute de preuves complémentaires, ce raisonnement ne convainc pas, d’autant que le phratronyme permet d’identifier également la tribu et que rien ne permet de croire à une différence de recrutement entre les quatre hiaromnamones du Vème siècle (IG IV, 517) nommés avec leur phylétique, et ceux de la fin du IIIème (?) (IG IV, 530), avec leur phratronyme35. De surcroît, la répartition des citoyens en tribus permettait d’assurer une représentation proportionnelle aux postes importants de la cité, notamment à la tête des organismes délibératifs, et il est peu probable que les présidents aient échappé à la règle de rotation des tribus36.

    29Il est donc bien probable que la phratrie a joué un rôle fondamental dans l’organisation politique d’Argos à partir du milieu du Vème siècle. Toutefois, si l’on affirme fréquemment que le passage au phratronyme correspond à un changement institutionnel lié au développement de la démocratie argienne, on nous laisse le soin d’imaginer en quoi a consisté ce changement37. Avant de tenter une explication d’ensemble de ces réformes38, il nous faut faire un détour par l’événement, considérable d’après nos sources, que fut la bataille de Sépéia.

    Le désastre de Sépéia

    30A la recherche de changements qui justifieraient une réorganisation en profondeur du corps civique, nous ne pouvons éviter de nous pencher sur l’affaire abondamment commentée du désastre de Sépéia et des bouleversements qu’il aurait entraînés dans le corps civique. Nous ne pouvons en établir la date avec certitude : si celle de 494 est la plus couramment admise, d’autres possibilités restent ouvertes, dès l’instant qu’elles se situent durant le règne de Cléomène à Sparte, c’est à dire entre 520 (?) et 48839.

    31La tradition historiographique associe les textes suivants à cet événement :

    1. Hérodote, VI, 83 : « Argos fut à ce point vidée de citoyens (andres) que leurs esclaves (douloi) prirent en main toutes les affaires, dirigeant et administrant (ἔσχον πάντα τὰ πρήγματα ἄρχοντές τε καὶ διέποντες), jusqu’à ce que les fils des tués eussent atteint la majorité. Alors ceux-ci recouvrèrent Argos pour eux-mêmes et en chassèrent les esclaves qui, expulsés, s’emparèrent de Tirynthe par les armes ». Les relations sont bonnes, mais un Arcadien « persuada les esclaves de se soulever contre leurs maîtres », et les Argiens finirent par avoir péniblement le dessus.
    2. Hérodote, VII, 148 : En 481, les Argiens se sont enquis auprès de Delphes sur l’opportunité d’une participation à la lutte contre les Perses, « car, récemment, six mille d’entre eux étaient morts sous les coups des Lacédémoniens et de Cléomène, fils d’Anaxandridès ».
    3. Plutarque, Mor. 245 d-f, complété par 223 b et se référant à Socrate d’Argos (FGrHist 310 F 6) et Paus. II, xx 8-9 : alors que les Argiens avaient été massacrés, la poétesse Télésilla aurait entraîné toutes les jeunes femmes (selon Pausanias, tous les non-hoplites, y compris les serviteurs, oikétai), armées grâce aux dépôts des temples, à assurer la défense des villes, obligeant ainsi Cléomène à renoncer au combat. Plutarque ajoute que « pour remédier au manque d’hommes, ils (les citoyens ?40 n’unirent pas les femmes aux esclaves comme le rapporte Hérodote, mais aux meilleurs des périèques, après les avoir fait citoyens. Mais il apparut qu’elles les méprisaient et restaient indifférentes lorsqu’elles partageaient leur lit, les jugeant inférieurs... »
    4. Aristote, Pol. V, 1303 a : Un accroissement disproportionné d’une des composantes de la population peut entraîner un changement de régime ; ceci peut être accidentel, par exemple « à Tarente où, peu après les guerres médiques, la défaite et la mort de nombreux notables (gnorimoi) sous les coups des Iapyges fit remplacer la politeia par la démocratie, à Argos où, après la mort de ceux de la septième (?) sous les coups du laconien Cléomène, on fut contraint d’intégrer certains périèques, et à Athènes où la malchance de l’armée de terre diminua le nombre des gnorimoi, parce qu’on servait dans l’armée en vertu du catalogue, lors de la guerre laconienne. »
    5. Diodore de Sicile, X, 26 : Dans ce passage l’auteur additionne des anecdotes plus ou moins édifiantes sur le comportement des vainqueurs. Nous ignorons le sujet de cette phrase, mais certains41 ont pensé aux Argiens : « La haine qu’éprouvent les citoyens envers la multitude (hoi polloi), restée cachée à l’époque précédente, éclata massivement dès que l’occasion s’en présenta. Par ambition (philotimia), ils affranchirent les esclaves, préférant donner la liberté à leurs serviteurs (oikètai) plutôt que la citoyenneté aux gens libres. »

    32Ces textes suscitent un certain nombre de remarques.

    33En premier lieu, le déficit démographique. La tradition a gardé le souvenir de pertes dramatiques en citoyens-hoplites. Le chiffre de six mille, donné par Hérodote, inquiète, car il est récurrent pour tout ce qui a trait à l’armée argienne42, mais cela donne aussi du poids à l’information : parler de six mille morts, c’est une façon de dire que toute la force hoplitique avait été détruite. En 481, la situation ne serait toujours pas rétablie, ce qui justifierait la politique de neutralité adoptée par les Argiens dans le conflit avec les Perses. Et pourtant, quelques années plus tôt, nos Argiens se seraient curieusement conduits, toujours d’après Hérodote (VI, 92). Aux Eginètes que menaçaient les Athéniens et qui appelaient à l’aide, ils ont refusé tout secours officiel (ἀπὸ τοῦ δημοσίου) ; mais mille volontaires sont partis qui n’en reviendront pas, pour la plupart. Qui sont-ils, ces Mille, dont le nombre anticipe curieusement celui du corps d’élite de la cité ? Des survivants de Sépéia ? On serait tenté d’écarter cette idée puisque les Eginètes étaient accusés d’avoir aidé Cléomène à transporter ses troupes contre Argos par mer, lors de ce conflit ; à moins que la solidarité oligarchique n’ait permis d’occulter les circonstances du désastre national. De nouveaux citoyens adultes, marginalisés dans leur propre cité ? Hérodote ne nous aide guère à trouver une explication. Nous savons pourtant que les Argiens n’avaient pas recouvré le contrôle de leurs voisins d’Argolide, puisque Mycènes et Tirynthe peuvent se permettre d’envoyer leur propre contingent de quatre cents hommes en tout, pour contribuer aux forces helléniques de 480.

    34Si l’épisode éginétique est exact, le rétablissement d’une situation démographique saine parmi les familles citoyennes d’Argos en aura été retardé d’autant. De toute façon, il faudrait près de deux décennies pour que l’ensemble des enfants de moins de dix-huit ans au moment de Sépéia, disons en 494, ait atteint l’âge adulte. Et n’y a-t-il pas quelque invraisemblance à imaginer une reprise brutale du pouvoir politique lorsque les uns auront trente-cinq ans, les autres tout juste dix-huit, les premiers ayant patienté jusqu’à ce que leurs cadets soient en état de participer à l’opération ? En attendant, certains des plus âgés, supportant mal d’être exclus du pouvoir, seraient allés tenter une aventure sans lendemain chez leurs voisins d’Egine ? Tout ceci ressemble plus à de la fiction qu’à de l’histoire et il nous faut chercher un palliatif plus crédible de ce déficit démographique toujours relatif puisqu’il s’agit des seuls citoyens. Trois remèdes sont connus, nullement exclusifs les uns des autres :

    • La confiance dans l’accroissement naturel, qui suppose soit la très longue durée si l’on se contente d’attendre que les jeunes soient en âge de procréer, soit la reconnaissance comme citoyens des enfants que les veuves pourraient avoir eus avec des non-citoyens.
    • L’élargissement immédiat de la politeia aux exclus d’hier, serfs affranchis, hommes libres n’atteignant pas le cens hoplitique, ruraux trop éloignés pour avoir été intégrés. Notons que cela ne résout pas le problème militaire, à moins de leur assurer en même temps les moyens de s’équiper et des loisirs.
    • L’intégration de nouvelles communautés, le terme pudique de synoecisme cachant parfois de simples conquêtes militaires, sans réduction des populations conquises à la dépendance et, éventuellement, avec l’appui préalable d’une partie de celles-ci.

    35Toutes ces possibilités étaient ouvertes aux Argiens et, après avoir étudié comment les auteurs antiques ont imaginé divers dosages dans l’emploi de ces remèdes, nous examinerons les réformes de structure que suggèrent les inscriptions.

    36Les textes que nous avons mentionnés ci-dessus sont exploités pour illustrer, chacun à sa manière, les conséquences de la défaite et les remèdes tentés par les Argiens. Toutefois, on a souligné depuis longtemps les contradictions entre les auteurs à propos des populations appelées à compenser les pertes : esclaves (douloi) pour Hérodote, périèques pour Aristote et Plutarque (c’est à dire, en principe, des hommes libres de communautés autonomes) ; Pausanias nous dit que des serviteurs (oikétai) ont participé à la défense de la cité et Diodore identifie douloi et oikétai. On peut aisément prendre Hérodote comme Aristote, en flagrant délit d’imprécision de vocabulaire : pour le premier, il y a servitude (douléia) dès lors que l’on subit la loi d’un maître, que ce soit à titre personnel ou à titre collectif, dans le domaine privé ou dans le domaine politique. Aristote, lui, n’hésite pas à traiter de périèques ceux que les textes crétois qualifient de woikeis, terme que nous traduisons, faute de mieux, par « serfs »43. Comme l’union de femmes libres et de serfs n’a rien de surprenant en pays dorien44, on en est arrivé à l’idée qu’il s’agissait d’une seule et même catégorie. Selon les historiens, on a privilégié soit la dépendance personnelle, et ces esclaves sont assimilés aux gymnètes, serfs d’Argolide mentionnés par Pollux et Stéphane de Byzance45, soit la dépendance politique, et l’on songe à l’élite des cités d’Argolide qui étaient tombées sous contrôle argien.

    37Ainsi, rien ne s’opposerait, en théorie, à ce qu’Hérodote et Aristote aient eu en tête les mêmes gens lorsqu’ils les appelaient, l’un esclaves, l’autre périèques. Mais tout de même, Hérodote aurait-il volontairement confondu, pour une alliée d’Athènes, des hommes libres et des dépendants ? Aristote pouvait bien penser que le statut des communautés villageoises en Crète s’apparentait plus à celui de cités périèques qu’à celui des esclaves d’une famille, mais ignorait-il qu’Argos avait pu exercer, sur une partie au moins de l’Argolide, un contrôle qui privait certaines cités de leur souveraineté ? Avant de déclarer erronées les informations fournies par les anciens, il faut chercher une autre voie. Elle a été ouverte dès 1922, mais reste fort peu suivie dans l’ensemble46 : n’aurions-nous pas, nous, modernes, confondu deux opérations que les textes ne nous imposaient nullement de mêler ? Jamais, quoi qu’en dise Plutarque, Hérodote ne parle de mariage avec les esclaves ou de citoyenneté qui leur serait accordée. Il n’est même pas assuré que la place de ces esclaves fût politique47. Il vaudrait peut-être mieux admettre que nos trois auteurs évoquent trois événements distincts : la prise en charge des domaines (Hdte), le droit d’intermariage (Plut.), l’ouverture des droits politiques (Aristote).

    38Hérodote constate que les esclaves ont pris les affaires en charge, mais, lorsqu’il nous introduit dans le gouvernement d’Argos en 481, il évoque une cité normale bien qu’encore affectée par les conséquences démographiques de la défaite48. Rien ne laisse entrevoir qu’elle serait gouvernée par des dépendants affranchis ou des petits jeunes fraîchement arrivés au pouvoir. Imaginerait-on d’anciens esclaves réclamer pour le basileus de la cité un partage du commandement des troupes grecques, à égalité avec les rois de Sparte (VII, 148-149) ? Hérodote n’aurait pas manqué de souligner l’incongruité de la situation et les Spartiates en auraient tiré argument pour rejeter une telle revendication.

    39Dans l’histoire politique d’Argos, la « doulocratie » paraît donc ne pas devoir franchir les frontières de l’imaginaire et des rites d’inversion49. Par contre, il est un autre niveau où elle s’impose très logiquement, c’est celui de la gestion domaniale. Nous savons que, dans beaucoup de cités, les citoyens aisés abandonnaient l’exploitation de leur terre à des dépendants, et que ceux-ci ne le cédaient en rien aux paysans libres pour la qualité de leur gestion50. Nous savons aussi que les pays doriens n’avaient pas, vis-à-vis de ces Inférieurs, le mépris que nous leur attribuons trop souvent et qu’ils étaient plus libéraux dans l’octroi de la liberté51. Nous savons enfin que les femmes, en ces pays, jouaient souvent un rôle économique important, notamment dans la direction de la maison52. N’est-il pas normal, dans ces conditions, qu’en présence de garçons trop jeunes pour jouer les patrons - les kurioi-, ce soient les habituels gérants du domaine qui prennent en charge la maisonnée et son économie, quitte à s’occuper aussi des veuves ? Rien n’est changé à la structure foncière, ce qui permet au fils de citoyen de revendiquer légitimement l’héritage paternel lorsqu’il atteint sa majorité. Ceux qui avaient perdu l’habitude d’un maître ne supportent pas cette nouvelle situation ; les Argiens renoncent à les faire plier et préfèrent les voir partir coloniser Tirynthe, leur voisine ; peut-être même les auraient-ils aidés militairement53. Tout ceci ne se fit pas en un jour et l’on comprend aisément que pendant un certain temps ces nouveaux Tirynthiens n’aient pas été capables de constituer une menace pour Argos (Hdte VI, 8).

    40Mais cela n’apportait aucune solution au déficit démographique des citoyens. Or tout laisse à penser que ce problème fut résolu, puisque notre cité continue à être considérée, au Vème siècle, comme la seule puissance susceptible de contrebalancer l’influence Spartiate dans le Péloponnèse54.

    41Il a donc fallu ouvrir le recrutement des citoyens. C’est bien ce que nous dit Aristote : pour lui, cette ouverture du corps civique n’a pas été provisoire, n’a pas fabriqué des citoyens en sursis comme on l’imagine habituellement, sans prendre conscience des risques encourus. C’est un corps civique nouveau dans lequel l’ancienne aristocratie argienne s’est trouvée noyée à un point tel qu’un véritable changement de régime s’en serait suivi.

    42Aristote n’est guère prolixe sur la nature précise du changement opéré, mais il évoque clairement la fin d’un privilège d’exclusivité dont auraient joui les Argiens de souche. Ceux qui étaient auparavant exclus et qui vont être intégrés, il les appelle périèques. Mais, dans son propos, ils s’opposent aux gnôrimoi, comme à Tarente ou à Athènes, c’est-à-dire comme des gens exclus du pouvoir pour cause de pauvreté et d’incapacité hoplitique. À Argos non plus il ne s’agirait pas d’inclure des étrangers plus ou moins barbares dans le corps civique, ni d’intégrer des esclaves. Or, à ce moment là, le contrôle exercé par la cité sur l'Argolide semble être limité à la plaine environnante55. Dans la khôra, nous trouvons les douloi, ou gymnètes, dépendants qui cultivent les terres des Argiens, ou citoyens que leur pauvreté exclut de la vie civique. En outre, selon une pratique fréquente en milieu dorien, les villages alentour ne sont pas occupés par des citoyens argiens, mais plus probablement par des périèques : organisés en communautés, regroupés en kômai, ils ne participent pas à la vie politique à Argos même, et ne peuvent sans doute pas y prétendre car trop dispersés et militairement inexistants. La crise démographique, ouverte par la défaite de Sépéia, a pu aboutir à leur intégration dans le corps civique de plein exercice. Peut-être cela n’a-t-il concerné que « les meilleurs d’entre eux », entendons les notables locaux susceptibles de contribuer à l’armée hoplitique et probablement a-t-il fallu passer par l’union avec les femmes argiennes56. Quoi qu’il en soit, la notion de citoyen s’étend désormais à l’ensemble du territoire, ce qui représente incontestablement une révolution dans les mentalités : la voie est ouverte vers l’intégration dans la communauté civique des hommes libres dont la cité a été annexée. Il restera à compléter l’intégration géographique par une intégration sociologique : celle des plus pauvres. Ce sera chose faite en 417, puisque le coup d’état oligarchique mené par le corps d’élite des Mille vise à écarter de la participation politique les citoyens dépourvus de cens hoplitique (cf. infra, p. 285). Mais la tentation n’est pas nouvelle, et si la trilogie des Danaïdes est à dater des années 460, Eschyle y témoigne, en insistant sur le pouvoir du dèmos et sur le mariage imposé à des femmes dont une seule l’a accepté pour avoir des enfants, de la nécessité de rappeler aux aristocrates que l’ouverture de la citoyenneté fut décidée par la cité qui lui doit son salut et sa forme présente57.

    43Je ne crois donc pas à une « doulocratie » politique à Argos. Si d’aventure on avait intégré quelques affranchis dans le corps civique - et peut-être n’était-ce qu’une façon de donner une légitimité civique aux enfants qui naquirent alors - l’assimilation fut ratée si l’on s’en débarrassa en l’espace d’une génération. En fait, cela s’inscrit dans un mouvement de plus grande ampleur qui obligea les aristocrates argiens à renoncer à leur exclusivisme politique en invitant plus largement les hommes libres du territoire à participer à la gestion et à la défense de la cité ; ceci put se faire en plusieurs étapes : de façon limitée dans les années de repli qui ont suivi Sépéia, de façon plus large avec la reprise des conquêtes et la prétention à contrôler la région.

    La signification des réformes de structure

    44Il apparaît que la meilleure manière d’assurer la pérennité des intégrations de citoyens nouveaux aurait consisté à les associer à une réforme des pricipales subdivisions à l’intérieur desquelles les citoyens sont regroupés pour accomplir leurs devoirs militaires, religieux, politiques. Cyrène nous en donne l’exemple avec les réformes de Démonax, ou Athènes avec celles de Clisthène. Dans les nouvelles tribus, la fusion entre anciens et nouveaux citoyens se fait plus aisément car il n’y a pas encore d’appartenance héréditaire. Il est donc très tentant de situer la création de la quatrième tribu aux lendemains de Sépéia, en liaison avec la reconstitution d’un corps civique nouveau ; la répartition de tous entre les quatre tribus aurait été facilitée par le grand nombre de nouveaux et la jeunesse des citoyens de souche. L’épigraphie ne s’oppose pas à cette hypothèse.

    45Cette ouverture de la cité répondrait donc à une situation exceptionnelle nécessitant des mesures de survie. Rien ne suggère que l’apparition des phratries dans l’état-civil ait répondu à de telles exigences. Mais on comprendrait bien qu’à la suite d’un important accroissement du corps civique, la mention de la seule tribu n’ait plus été une précision suffisante. Vers le milieu du Vème siècle, les effets des mesures évoquées ci-dessus, conjugués avec la fécondité naturelle des rescapés du massacre, ont pu aboutir à reconstituer un corps civique important. Mais cela paraît quelque peu insuffisant. On oublie trop souvent que le départ d’une partie des dépendants vers Tirynthe a dû entraîner des perturbations dans le monde agricole et favoriser l’installation d’hommes libres comme cultivateurs. C’est peut-être l’intégration de ces citoyens, dépourvus, ou médiocrement pourvus, de biens personnels mais travaillant pour le compte d’autrui, qui justifie la réputation de démocratie alors acquise par Argos ; cela pourrait aider à expliquer la violence des affrontements entre oligarques et démocrates, les premiers se sentant menacés dans leur pouvoir, les seconds dans leurs droits politiques. Car c’est bien la politique intérieure qui est au coeur des conflits ; les hésitations entre Sparte et Athènes n’en sont que l’épiphénomène auquel sont plus sensibles les étrangers58. Certes, nous manquons de preuves déterminantes, et nous pouvons seulement souligner qu’une telle évolution permettrait de rendre compte de la restauration d’un corps civique important, des antagonismes qu’il suscite et de la nécessité qu’il entraîne de modifier l'état-civil. Il nous reste à voir s’il est possible d’en saisir les effets sur le fonctionnement des mécanismes de délibération.

    46Il a pu s’ajouter, à une croissance démographique interne, de nouveaux apports extérieurs. C’est en effet au cours du deuxième quart de ce siècle que l’on place la soumission par Argos des gens de Mycènes, Tirynthe, Asinè, Nauplie, Midéa, Hysiai, Lyrkéion, Ornéai. L’opération fut parfois difficile et Argos a mâté violemment les récalcitrants, Tirynthe ou Mycènes, allant jusqu’à transférer des populations. Mais, après, on a régularisé la situation en incorporant dans le corps civique les habitants des diverses bourgades : ils apparaîtront ensuite comme des citoyens argiens59. La tendance générale des historiens à utiliser les comportements des Spartiates ou des Athéniens comme modèles, a fait oublier que certaines cités grecques, anticipant les pratiques romaines, préféraient intégrer dans leur corps civique les membres des communautés qu’elles annexaient. Argos ne traite pas les gens de l’Argolide comme Athènes ceux d’Oropos60. Cependant les textes sont tardifs qui attestent l’intégration de tous ces nouveaux citoyens ; aussi ne pouvons-nous affirmer qu’elle se soit faite dès le Vème siècle, et non lors du vaste mouvement d’intégration et de réorganisation civique d’après 338 : nous sommes assurés qu’à ce moment les gens de Zarax et de Cléonai sont effectivement devenus des citoyens argiens à part entière, susceptibles de détenir de hautes fonctions61. Etait-ce une nouveauté du IVème siècle tardif ou bien une tradition de la cité dans la droite ligne des choix opérés après Sépéia ? De la réponse dépend l’idée que l’on peut se faire de la réforme associée à l’apparition du phratronyme : si le nombre des citoyens s’est démesurément agrandi, on a pu atteindre un seuil au delà duquel la simple dénomination par la tribu en plus du nom personnel devenait insuffisante, et où la tribu elle même devenait un ensemble trop vaste pour permettre la fusion d’éléments hétérogènes et la répartition des tâches civiques. Pour une population peut-être équivalente, Clisthène avait fait passer de quatre à dix le nombre des tribus athéniennes.

    47Une autre préoccupation a pu jouer. Tout accroissement du corps civique ouvre la voie à des fraudes favorisées par l’inadaptation des anciens cadres : les tribus, incapables de contrôler l’identité de tous ces nouveaux, ne risquaient-elles pas d’accueillir un peu n’importe qui ? Le contrôle de l’état-civil est plus aisé lorsqu’il passe par de petites unités : les phratries pourraient avoir joué, en ce milieu de siècle, un rôle semblable à celui que jouent les dèmes, à Athènes, pour l’application de la loi de 451 due à Périclès. Cela ne serait nullement incompatible, bien au contraire, avec une évolution démocratique. Pour mieux faire participer les citoyens, il faut en délimiter le corps. Il est un moment où l’on se méfie d’un accroissement indéfini du nombre des bénéficiaires de la citoyenneté. Ce serait la même fonction qui serait dévolue aux kômai, un peu plus d’un siècle après, avec, cette fois-ci, le souci de souligner l’origine géographique du citoyen. En somme, alors qu’elle étendait par étapes son contrôle sur toute l’Argolide et même au delà, par synoecisme et conquête brutale, Argos choisissait l’intégration progressive des populations civiques de ces nouveaux territoires ; mais en même temps, elle devait mettre sur pied les moyens de les recenser et de contrôler leur état-civil. S’il est bien évident que l’on ne pouvait dresser des listes au niveau de la cité62, il fallait se reposer sur ses subdivisions, tribu, puis phratrie et enfin kômè.

    48Allusions littéraires et suggestions de l’épigraphie nous ont donc permis d’entrevoir un accroissement continu de la communauté argienne depuis le désastre de Sépéia. C’est une population toujours plus nombreuse et plus lointaine qui était susceptible de participer à l’aliaia et l’on ne peut s’empêcher de se demander si celle-ci ne s’est pas trouvée parfois débordée par le nombre ou par l’absence de cohésion entre ses différents éléments. Aussi, tout naturellement, allons-nous étudier le conseil pour voir s’il était en mesure d’aider au bon fonctionnement de la délibération dans la cité.

    DATES DES ASSEMBLÉES TÉLÉIAI
    (Les no sont ceux du tableau de la page suivante)
    09. Décision de l’assemblée téléia, le [---- ca 11 ----] d’Amyclaios intercalaire...
    10. Décision de l’assemblée téléia, en report de Téléos, le 9 d’Arnéios...
    11. Décision de l’assemblée téléia, le 30 de Panamos...
    (12 et 13 sont des abrégés n’indiquant que le mois)
    14. Décision de l’assemblée téléia, le 4 de Karnéios...
    15. Décision de l’assemblée téléia, le 9 de la troisième décade d’Arnéios, en report de la téléia...
    16. Décision de l’assemblée téléia, en report d’Agyèios, le 9 de la première décade de Karnéios...
    17. Décision de l’assemblée téléia, le 4 de la troisième décade de Panamos...
    18. Décision de l’assemblée téléia, le 6 de la troisième décade de [---- ca 7 ----]...
    19. [Décision de l’assemblée téléia,] le 4 de la troisième décade de [-----]...
    20. Décision de l’assemblée téléia, le 9 de la troisième décade d’Hermaios, en report de Karnéios...
    21. Décision de l’assemblée téléia, le 4 de la troisième décade de Panamos...
    22. Décision de l’assemblée téléia, le 6 de la première décade d’Agyèios, en report de [---]...
    23. Décision de l’assemblée téléia, le 9 de la troisième décade d’Agyèios, en report de Panamos...

    PRINCIPALES INSCRIPTIONS UTILISEES EN REFERENCE

    49Remarques pour lire le tableau :

    50Colonnes numérotées :

    51ἀλ. : 1 * : ἀλιαίαι ἔδοξε 1 ** : ἀλιαίαι ἔδοξε (τᾶι τῶν) ἰαρῶν 2 * : ἀλιαίαι ἔδοξε τελείαι 2 ** : ἀλιαίαι ἔδοξε τελείαι ἀμβολίμωι ἐκ...

    52ἀρ. : 3 * : ἀρήτευε, sans précision 3 ** : ἀρήτευε βῶλας 4 : autre complément à ἀρήτευε

    53Nom : 5 * : tribu 5 ** : phratrie 6 : kômè

    54AKT : Décret d’Argos relatif à Knossos et Tylissos.

    55L’arrêt au no 24 est arbitraire : on pourrait prolonger la liste mais cela n’apporterait rien de plus.

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    Notes de bas de page

    1 TH. Kelly, A History of Argos, 1976, 214 p., a opéré un vigoureux travail d’élagage dans la tradition littéraire qui, à partir du IVème siècle au moins, avait reconstruit des pans entiers de l’histoire argienne archaïque : les Argiens se seraient employés, dès les « Ages obscurs », à dominer une aire correspondant à « l’héritage de Téménos » (soit l’ensemble de l’Argolide et même tout le nord-est du Péloponnèse), se heurtant alors à l’hostilité de Sparte. Pour K., Argos n’aurait fait preuve d’aucun esprit impérialiste, expansionniste ou simplement commercial - piètre dynamisme que l’archéologie confirmerait. Sur la reconstructio mythique du passé, voir M.F. Billot, Archaiognosia, 1989-90, 38-98.

    2 P.J. Lobston, AC, 1986, 42-65 ; Ed. Levy, ‛ΕΛΛΗΝΙΣΜΟΣ, 1989, 61-63.

    3 Belles mises au point par M. Piérart : Lei origini dei Greci, 1985, 277-292 ; La transizione del Miceneo all’alto arcaismo, 1991, 133-144. Voir aussi son édition des actes du colloque de 1987, Polydipsion Argos.

    4 Isocr., IV, 64. Dans son discours à Philippe (30), en 346, puis dans une lettre au même (Lettres, III, 2), il prône une nécessaire réconciliation entre les quatre grandes cités de la Grèce : Athènes, Lacédémone, Thèbes et Argos.

    5 M. Wörrle, Untersuchungen..., 1966.

    6 P. Charneux, BCH, 1990, 396-7, attribue ce phénomène au choix d’un support éminemment périssable, des lamelles de bronze.

    7 Paus. II, xix 2 : « Depuis les temps anciens, les Argiens chérissent la liberté de parole et l’indépendance, aussi réduisirent-ils au maximum la liberté d’action (τῆς ἐξουσίας) de leurs rois, de sorte qu’à Médon, fils de Keisos, et à ses descendants, ne fut laissée qu’une royauté nominale ». En 480, un cheval dèmosios d’Argos, est vainqueur à Olympie et en 472 un quadrige, tradition qui se perpétuera, puisqu’Alcibiade achètera un attelage à l’Etat argien (Isocr., XVI, 1) : la communauté reprend à son compte des pratiques autrefois réservées aux aristocrates aisés.

    8 Au VIIIème s., ces aristocrates marquaient leur supériorité sociale par leurs riches tombes à cistes, alors que les plus pauvres se contentaient de pithoi. Cf. R. Hägg, The Greek Renaissance, 1983, 27-31.

    9 A. Lintott, Violence, 90.

    10 R. Ginouves, Théatron, 17-82 : des rapprochements intéressants avec les places crétoises mais aussi avec la Pnyx athénienne ou le théâtre de Thoricos.

    11 Dans l’inscription serpentine de Tirynthe (SEG XXX, 380 ; fin du VIème siècle) qui ressemble à une imitation de décrets argiens (cf. Nomima I, 78), on pourrait lire : « où que le peuple veuille [tenir ?] une réunion (hόπυι κα δοκεῖ τõι δάμοι ἀλιαιίαν θεν---) ».

    12 La première mention du damos date de peu après 338, dans l’arbitrage entre Mélos et Kimôlos, IG XII 3, 1259 : ἔκρινε ὁ δᾶμος ὁ τῶν ’Aργείων. A partir du dernier tiers du IVe siècle, apparaît presque régulièrement la formule : ἔδοξε (ou δέδοχθαι) τῶν δαμῶι τῶν ’Aργείων (par exemple : Hesperia, 1984, 193 sq., SEG XI, 1084, ou encore SEG XIX, 317 = Moretti I, 40).

    13 ’Aλιαίαι ἔδοξξε πρόξενoν Imageμεν Γνόσσταν τòν Fοινόντιον τοῖς ’Αργείοις. ἀFρέτευε ’Επικράτες Πανϕύλας ‛Ρίνονος ηυιός. Texte publié par P. Charneux, BCH, 1953, 395-397 (Nomima I, 35). A Athènes aussi, la première formule de résolution connue mentionne la seule assemblée, le dèmos.

    14 ἀλιαίαι ἔδοξε τᾶι τõν ἰαρõν · ἀ(Fρέτευε) βολᾶς ’Aρχίστρατος Λυκοϕρονίδας τοὶ Τυλίσιοι ποὶ τὰν στάλαν ποιγραψάνσθο τάδε · κτλ. W. Vollgraff (1948) = IC I viii, 4 = Nomima I, 54 II, ll. 44-46. La même formule se retrouve, incomplète, dans un décret honorifique du IVème siècle, très mutilé : IG IV2 1, 69, corrigé par TH. Mitsos, Hesperia, 1947, 83 = SEG XI, 400 : ’Aλιαίαι ἔδ[ο]ξε ἰαρῶν, ἀρή(τευε) Δ – – τος Κερκάδας, γρο(ϕεὺς) Λυσικ – – Λευκυρίδας .... A la suite de Peek, P. Charneux adopte une autre interprétation (BCH, 1990, 402, n.50), en ponctuant entre ἔδοξε et ἰαρῶν : « Décision de l’assemblée. [Chapitre] des affaires sacrées ; D.... présidait. » Mais, en ce cas, ἰαρῶν devrait venir en tête comme dans IG IV, 554. Les scribes argiens abrégeaient volontiers les formulaires ; il ne me paraît donc pas difficile de voir là l’abréviation d’ἔδοξε [τᾶι τῶν] ἰαρῶν.

    15 IG IV, 557 : texte attribué au IV° s. d’après une copie de Fourmont.

    16 R.S. Stroud, Hesperia, 1984, 193 sqq., dernier tiers du IV° s., lignes 5-7 : πό[τοδον πòτ ἀ]λιαίαν πράτοις πεδὰ τὰ ἰαρὰ κτλ.

    17 P. Chantraine, DE sv τέλος. Cela permet de faire le rapprochement avec l’assemblée principale dans la prytanie athénienne, dite kyria : AP XLIII, 4. W. Vollgraff, Mnemosyne, 1916, 46-48, refuse d’assimiler les assemblées kyria, téléia et nomimos, car toute assemblée serait nomimos, conforme à la loi, mais toutes n’auraient pas l’importance d’une téleia. Cependant, L. Lerat, RPh, 1943, 71 sqq., considère qu’à Delphes l’assemblée téleios sera remplacée par l’assemblée ennomos, conforme à la loi (avec un quorum ?).

    18 Premier exemple : Décret pour les Pallantiens (SEG XI, 1084 = Nouveau Choix, 9) entre 318 et 316 : ἁλιαίαι ἔδοξε τελείαι, ἀμβολίμωι ἐκ τοῦ Tελέoυ, ’Αρνείου ἠνάται : « Décision de l’assemblée téleia, en report du mois de Téléos, le 9 d’Arnéios... ». L’ordre des mots peut varier et P. Charneux en a déduit qu’ἀμβολίμωι n’est pas un adjectif qualifiant l’assemblée, mais un neutre signifiant « en report de... » (BCH, 1990, 405).

    19 Un seul cas d’amendement dans ces textes, avec le décret pour les Pallantiens cité ci-dessus ; les auteurs sont les mêmes que ceux du décret principal.

    20 Ph. Gauthier, Bull., 295, REG, 1991, à propos de P. Charneux, supra, n. 18.

    21 La formulation du décret pour Alexandre de Sicyône (1° moitié du IIIo s.) fait penser qu’il s’agit du même mois : ἁλιαίαι ἔδοξε τελείαι, ’Aρνήου ἕκται δευτάται, ἀμβολίμωι ἐκ τᾶς τελείας κτλ. : « Décision de l’assemblée téléeia, au 6° jour de la troisième partie du mois d’Arnéios, en report de la téleia.... » (Mnemosyne, 1916, 64-71 ; DGE 90 ; Moretti, 41).

    22 Cf. infra, p. 285 sq.

    23 Voir aussi les travaux de P. Amandry indiqués dans la bibliographie et l’étude de M. Guarducci, L’istituzione délia fratria nelle Grecia antica..., Mem. Lincei, VIII, 2 (1938).

    24 Pour Ch. Kritsas et M. Piérart, la subdivision de la tribu, telle qu’elle apparaît dans les obituaires ou dans les comptes des Hyrnathioi, est la phratrie. P. Charneux (BCH, 1984, 210-212) en doute car on ne trouve jamais le terme de « phratrie » dans ces textes. Tout en reconnaissant que l’opinion générale est la plus probable, il suggère qu’il pourrait s’agir de pentekostys, puisque le décret pour A. de Sicyône (cf. supra, n. 21) précise aux 11.12-13, que le bénéficiaire sera inscrit « dans la phyla, la phratra, et la pentekostys de son choix ». Par ailleurs, il rejette absolument l’assimilation phratrie /patra ; cette dernière correspondrait à un groupe plus restreint, sans doute familial, comme en témoigne l’inscription publiée par Ch. Kritsas dans AE, 1973, 106-119.

    25 La réapparition de la tribu dans la dédicace des ilarques (SEG XI, 293 ; fin IVo-début IIIo s.) ne permet pas de déterminer les modes de désignation des responsables : il s’agit ici de préciser de quelle tribu les ilarques commandent la cavalerie. Malgré M. Woerrle, les contresens à ce sujet se poursuivent.

    26 Le décret pour A. de Sicyône (cf. supra, n. 21) amène M. Piérart, BCH, 1983, 274, à rapprocher la pentekostys de la kômè, troisième terme de la nomenclature habituelle du citoyen. Peut-être, cependant, s’agit-il d’un groupe plus large. Aucun rapprochement avec le système athénien ne me paraît possible, malgré P. Charneux (supra, n. 24), car à Athènes, depuis Clisthène, le dème suffit à indiquer la trittye et la tribu, la phratrie est extérieure au système tribal, elle est de l’ordre du privé.

    27 Les Hyrnathioi considérés comme de nouveaux citoyens : N.G.L. Hammond, CQ, 1960, 36 ; R.A. Tomlinson, Argos..., 86. Pour L.H. Jeffery (Archaic Greece..., 133), les membres de cette tribu pourraient ne pas être des citoyens complets. Contra, M. Woerrle, 11 sq. ; D. Roussel, Tribu et Cité, 247-249 ; M. Piérart, BCH, 1985 ; F. Ruzé, Ktèma, 1983, 301, et de façon concluante, Ch. Kritsas qui a présenté des comptes de cette tribu, établis par phratries (voir Nomima I, no 65).

    28 Voir M. Piérart, BCH, 1983, 270-272. Quelle qu’ait été la nature originelle des phratries (certains de leurs noms sont issus de toponymes), leur nombre n’a pas évolué alors même que les cités d’Argolide étaient intégrées comme kômai. Celles-ci ne correspondant ni à des fractions ni à des groupements de phratries, il n’est pas question de suivre W. Gomme, HCT ad The. V, 72, 4 (p. 122 sq.) selon lequel on serait passé, au milieu du Vo siècle, avec la phratrie, à une identification territoriale du citoyen.

    29 L.H. Jeffery, LSAG, 151 sqq.

    30 E. Schwyzer, DGE 96, 1.2.3. Seule la dédicace 96.1 (IG IV, 517 ; Nomima I, 86) porte l’indication du phylétique. Voir aussi L.H. Jeffery, LSAG, 161-170, no 21, 32, 36 et pl. 28.

    31 IG IV, 614 ; SEG XI, 314 = Nomima I, 87 et 88. La diminution de leur nombre peut s’expliquer de diverses manières : une baisse démographique ne conviendrait guère à cette période, mais la compétence de ces magistrats a pu diminuer du fait de la création d’autres magistratures ; peut-être aussi, sélectionnait-on un nombre variable de damiurges pour accomplir telle ou telle tâche, tout en respectant la représentation des tribus.

    32 Notamment N.G.L. Hammond, CQ, 1960, 35 sq. ; M. Woerrle, 58 sq. Un point de vue particulier est présenté par L.H. Jeffery, ArchClass, 1973-74, 319-330.

    33 Cf. supra, p. 246, n. 14.

    34 M. Woerrle, 20 ; P. Charneux, BCH, 1984, 208.

    35 Cf. M. Piérart, BCH, 1985, 348.

    36 F. Ruzé, Ktèma, 1983, 300 sq. Mais nous ignorons comment les Argiens répartissaient les charges civiques entre les phratries d’une même tribu.

    37 Ainsi M. Piérart et M. Woerrle associent le phratronyme au développement de la démocratie argienne sans préciser comment ils établissent entre les deux une relation déterminante.

    38 Auxquelles on pourrait ajouter l’indication des kômai : aussi anciennes que l’habitat groupé dans la chôra, elles ne sont donc pas nouvelles lorsqu’elles apparaissent après 338 dans la dénomination du citoyen, peut-être à cause de l’extension du territoire consécutif à la bataille de Chéronée, selon Pol. IX, 28, 7 et XVIII, 14, 7. Cf. R.A. Tomlinson, Argos.... 145 sq. ; P. Charneux, BCH, 1958, 10 sq. ; M. Piérart, BCH. 1983, 273.

    39 P. Carlier, Ktèma, 1977, 69.

    40 R. van Compernolle, Mél.Cl.Préaux, 1975, 363.

    41 Par ex. G. de Sanctis, Argo e i Gimneti, Scritti minori I, 49.

    42 Il correspond notamment à l’addition des mille soldats d’élite et des cinq mille soldats composant les cinq lochoi de l’armée (ex. Thc. V, 67, 2).

    43 Sur Hdte et la douleia : R. van Compernolle, Mél. Cl. Préaux (1975), 358-360. Sur Aristote et l’emploi de perioikoi : R.F. Willetts, Hermes, 1959, 496 ; P. Vidal-Naquet, Recherches sur les structures sociales..., 68-70 ; R. van Compernolle, op. cit., 361.

    44 Par exemple, Code de Gortyne, VII, 1-10 (Nomima II, 36). Cf. R.F. Willetts, Hermes, 1959, 496-498. Voir aussi les Parthéniens de Sparte, ci-dessus, p. 206.

    45 Pollux, III, 83 : « Entre les hommes libres et les esclaves se situent les hilotes des Lacédémoniens, les pénestes des Thessaliens, les Clarotes et mnôites des Crétois, les dôrophoroi des Mariandyniens, les gymnètes des Argiens et les korynèphoroi des Sicyôniens », confirmé par ST. de Byz., sv χίος. Pour G. Busolt, Gr. St. (1920), 211, les « gymnètes » pourraient être les citoyens pauvres légèrement armés ; P. Vidal-Naquet les rapproche des thètes athéniens.

    46 P.A. Seymour, JHS, 1922, 25 sq. : ces douloi étaient les serfs, gérant ou exploitant les propriétés pour le compte des Argiens, donc aptes à prendre en main les affaires des familles des citoyens ; on laisse ces anciens serfs se conduire en hommes libres, voire accéder aux magistratures inférieures. Cette hypothèse suscite l’ironie un peu désinvolte d’A. Pariente, Polydipsion Argos, 222, n.199. Pour D. Lotze, Chiron (1971), 95-109 : ces nouveaux citoyens ne sont ni d’anciens douloi, ni d’anciens perioikoi, mais des Argiens dont la fortune est inférieure au cens hoplitique, essentiellement des travailleurs ruraux. K. Adshead, Historia (1986), après une minutieuse analyse de la démonstration aristotélicienne, rappelle, p. 375, que, depuis E. Kirsten (Das dorische Kreta, 1942), on admet l’identification des douloi d’Hdte aux perioikoi des autres textes.

    47 Pour W.G. Forrest, CQ (1960), 222 sq., cette histoire de doulocratie serait née dans le milieu des fils de tués, à la recherche d’une justification de la faiblesse et du médisme des Argiens dans les premières décennies du Vo siècle, confondant dans une même douleia tous ceux que les aristocrates excluent de la classe gouvernante traditionnelle ; Hdte tiendrait d’eux ses informations. Mais cela ne justifie pas son refus absolu de comprendre arkhein dans le sens de « gouverner une maison », « commander » : nombreux exemples dans Aristote, Pol. I. Hdte lui-même emploie arkhein pour définir la relation maître/esclave (IV, 3). Dans SEG XXVI, 449 (vers 460), cf. Nomima II, 28, Callipos, un Argien, vient en suppliant à Epidaure, ἀρχòς καὶ Fοικιάται. « Magistrat avec ses serviteurs » pour O. Masson, Festschr. E. Risch, 451-457, ou « maître avec ses serviteurs », comme nous le comprenons. V. Lambrinoudakis, CRAI, 1990, 176 sq., admet aussi « maître », « propriétaire foncier », surtout pour un texte qui se veut poétique.

    48 Lien évident entre Hdte VI, 83 (conséquences de la bataille de Sépéia) et VII, 148-149 (circonstances de la réception de l’ambassade des Grecs).

    49 Sur les mythes de la doulocratie et les rites d’inversion, ajouter aux références de la note 42, K. Adshead, Historia, 1986, 376 et R.F. Willetts, Aux origines de l’hellénisme... (1984), 237-245.

    50 M.-Cl. Amouretti, Le pain et l’huile, 210-211.

    51 Selon J. Ducat, Hilotes, 126-127, ce serait précisément parce que les Spartiates sentaient les Hilotes trop proches d’eux qu’ils ont éprouvé le besoin d’un rituel de mépris pour marquer les distances.

    52 Cf. J. Redfield, CJ, 1977-78, 146-161 ; Cl. Mossé, La femme dans la Grèce antique et I. Savalli, La donna nella societa délia Grecia antica (1983).

    53 R.F. Willetts, Hermes, 1959, 501, a souligné, à juste titre, qu’en maintenant la structure foncière traditionnelle, les « esclaves » gestionnaires s’étaient privés d’un éventuel soutien social contre les revendications des héritiers. Les conditions de départ dépendent de la construction adoptée pour Hdte VI, 83 : « par les armes » (μάχῃ) peut porter sur la prise de Tirynthe, comme nous l’avons compris, ou sur l’expulsion des douloi. Selon Str. VIII, C373 et St. de Byz., fr. 98, ce serait vers 468 que Tirynthe aurait été prise par Argos et sa population dispersée. Mycènes aurait subi le même sort, selon DS XI, 65.

    54 Lys., XXXIV, 7, fin Vème s. : « les Argiens ne sont pas plus nombreux que nous » ; la formule implique un chiffre voisin de celui des Athéniens.

    55 A la suite de Sépéia, Mycènes et Tirynthe ont récupéré leur indépendance, puisqu’elles envoient leurs propres contingents aux côtés des Grecs contre les Perses. Mycènes prétend même contrôler l’Héraion et les Néméa. Cependant Asinè, Nauplie et Cléonai sont sans doute encore très liées à Argos.

    56 Peut-être aussi des réfugiés qui ont quitté des cités hostiles à Argos (CH. Kritsas, Polydipsion Argos, 232-233) ; la même attitude a pu être adoptée vis-à-vis des philargiens de cités reconquises : Mycènes en 468 (Str. VIII, C377) et Tirynthe entre 479 et 460 (Paus. II, xxv 8, suggère même un vrai synoecisme : « Les Argiens déplacèrent également les Tyrinthiens, désirant les accueillir comme synoikoi (συνοίκους προσλαβεῖν) et augmenter la puissance d’Argos »).

    57 Les Suppl. d’Esch. sont associées depuis longtemps au désastre de Sépéia. Pour A. Diamantopoulos, JHS, 1957, 220-229, allusions transparentes, v. 508 sq., 609-614, 635-638, 659-683, 741-759, 911-914, 921-927, 940-949.

    58 Sur cette primauté de la politique intérieure, voir W.G. Forrest, CQ, 1960, 224 sq. : la défaite aurait permis au groupe démocratique de s’emparer du pouvoir en s’appuyant sur ceux qui, dans des cités comme Tirynthe ou Mycènes, étaient favorables à cette même tendance qu’un synoecisme pourrait consolider (cf. Paus. VIII, xxvii 1). Certains de ces « périèques » seraient venus s’installer à Argos et grossir les rangs des citoyens.

    59 P. Charneux, BCH, 1958, 8 sq. Cependant, pour R.A. Tomlinson, Argos and the Argolid, 98 sq., le statut de ces populations soumises ne se distingue guère de celui des serfs. L’archéologie, contrairement à ce qu’affirme T., ne nous est pas d’un grand secours : la destruction des centres politiques des villes soumises, n’implique pas inévitablement la perte de la liberté ou de tout droit politique : cf. infra, p. 287 sq.

    60 M. Piérart, BCH, 1985, 349.

    61 ID°, ibido : un Léaithos de Kléônai est président, un Herpéas de Zarax, secrétaire. Sur l’extension d’Argos au IVo s. M. Piérart, BCH, 1982, 130. A noter que, dès les environs de 475, nous avons un Γνάθις Λυρκειεύς, dans une inscription inédite, trouvée sur l’agora d’Argos.

    62 P. Charneux, BCH, 1984, 224 sq. (corrigeant BCH, 1966, 159), confirmé par R.S. Stroud, Hesperia, 1984, 206-207 : les listes du sanctuaire d’Apollon Lycien devaient retenir seulement les noms des particuliers ou des cités auquels on a accordé la politeia.

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    1 TH. Kelly, A History of Argos, 1976, 214 p., a opéré un vigoureux travail d’élagage dans la tradition littéraire qui, à partir du IVème siècle au moins, avait reconstruit des pans entiers de l’histoire argienne archaïque : les Argiens se seraient employés, dès les « Ages obscurs », à dominer une aire correspondant à « l’héritage de Téménos » (soit l’ensemble de l’Argolide et même tout le nord-est du Péloponnèse), se heurtant alors à l’hostilité de Sparte. Pour K., Argos n’aurait fait preuve d’aucun esprit impérialiste, expansionniste ou simplement commercial - piètre dynamisme que l’archéologie confirmerait. Sur la reconstructio mythique du passé, voir M.F. Billot, Archaiognosia, 1989-90, 38-98.

    2 P.J. Lobston, AC, 1986, 42-65 ; Ed. Levy, ‛ΕΛΛΗΝΙΣΜΟΣ, 1989, 61-63.

    3 Belles mises au point par M. Piérart : Lei origini dei Greci, 1985, 277-292 ; La transizione del Miceneo all’alto arcaismo, 1991, 133-144. Voir aussi son édition des actes du colloque de 1987, Polydipsion Argos.

    4 Isocr., IV, 64. Dans son discours à Philippe (30), en 346, puis dans une lettre au même (Lettres, III, 2), il prône une nécessaire réconciliation entre les quatre grandes cités de la Grèce : Athènes, Lacédémone, Thèbes et Argos.

    5 M. Wörrle, Untersuchungen..., 1966.

    6 P. Charneux, BCH, 1990, 396-7, attribue ce phénomène au choix d’un support éminemment périssable, des lamelles de bronze.

    7 Paus. II, xix 2 : « Depuis les temps anciens, les Argiens chérissent la liberté de parole et l’indépendance, aussi réduisirent-ils au maximum la liberté d’action (τῆς ἐξουσίας) de leurs rois, de sorte qu’à Médon, fils de Keisos, et à ses descendants, ne fut laissée qu’une royauté nominale ». En 480, un cheval dèmosios d’Argos, est vainqueur à Olympie et en 472 un quadrige, tradition qui se perpétuera, puisqu’Alcibiade achètera un attelage à l’Etat argien (Isocr., XVI, 1) : la communauté reprend à son compte des pratiques autrefois réservées aux aristocrates aisés.

    8 Au VIIIème s., ces aristocrates marquaient leur supériorité sociale par leurs riches tombes à cistes, alors que les plus pauvres se contentaient de pithoi. Cf. R. Hägg, The Greek Renaissance, 1983, 27-31.

    9 A. Lintott, Violence, 90.

    10 R. Ginouves, Théatron, 17-82 : des rapprochements intéressants avec les places crétoises mais aussi avec la Pnyx athénienne ou le théâtre de Thoricos.

    11 Dans l’inscription serpentine de Tirynthe (SEG XXX, 380 ; fin du VIème siècle) qui ressemble à une imitation de décrets argiens (cf. Nomima I, 78), on pourrait lire : « où que le peuple veuille [tenir ?] une réunion (hόπυι κα δοκεῖ τõι δάμοι ἀλιαιίαν θεν---) ».

    12 La première mention du damos date de peu après 338, dans l’arbitrage entre Mélos et Kimôlos, IG XII 3, 1259 : ἔκρινε ὁ δᾶμος ὁ τῶν ’Aργείων. A partir du dernier tiers du IVe siècle, apparaît presque régulièrement la formule : ἔδοξε (ou δέδοχθαι) τῶν δαμῶι τῶν ’Aργείων (par exemple : Hesperia, 1984, 193 sq., SEG XI, 1084, ou encore SEG XIX, 317 = Moretti I, 40).

    13 ’Aλιαίαι ἔδοξξε πρόξενoν Imageμεν Γνόσσταν τòν Fοινόντιον τοῖς ’Αργείοις. ἀFρέτευε ’Επικράτες Πανϕύλας ‛Ρίνονος ηυιός. Texte publié par P. Charneux, BCH, 1953, 395-397 (Nomima I, 35). A Athènes aussi, la première formule de résolution connue mentionne la seule assemblée, le dèmos.

    14 ἀλιαίαι ἔδοξε τᾶι τõν ἰαρõν · ἀ(Fρέτευε) βολᾶς ’Aρχίστρατος Λυκοϕρονίδας τοὶ Τυλίσιοι ποὶ τὰν στάλαν ποιγραψάνσθο τάδε · κτλ. W. Vollgraff (1948) = IC I viii, 4 = Nomima I, 54 II, ll. 44-46. La même formule se retrouve, incomplète, dans un décret honorifique du IVème siècle, très mutilé : IG IV2 1, 69, corrigé par TH. Mitsos, Hesperia, 1947, 83 = SEG XI, 400 : ’Aλιαίαι ἔδ[ο]ξε ἰαρῶν, ἀρή(τευε) Δ – – τος Κερκάδας, γρο(ϕεὺς) Λυσικ – – Λευκυρίδας .... A la suite de Peek, P. Charneux adopte une autre interprétation (BCH, 1990, 402, n.50), en ponctuant entre ἔδοξε et ἰαρῶν : « Décision de l’assemblée. [Chapitre] des affaires sacrées ; D.... présidait. » Mais, en ce cas, ἰαρῶν devrait venir en tête comme dans IG IV, 554. Les scribes argiens abrégeaient volontiers les formulaires ; il ne me paraît donc pas difficile de voir là l’abréviation d’ἔδοξε [τᾶι τῶν] ἰαρῶν.

    15 IG IV, 557 : texte attribué au IV° s. d’après une copie de Fourmont.

    16 R.S. Stroud, Hesperia, 1984, 193 sqq., dernier tiers du IV° s., lignes 5-7 : πό[τοδον πòτ ἀ]λιαίαν πράτοις πεδὰ τὰ ἰαρὰ κτλ.

    17 P. Chantraine, DE sv τέλος. Cela permet de faire le rapprochement avec l’assemblée principale dans la prytanie athénienne, dite kyria : AP XLIII, 4. W. Vollgraff, Mnemosyne, 1916, 46-48, refuse d’assimiler les assemblées kyria, téléia et nomimos, car toute assemblée serait nomimos, conforme à la loi, mais toutes n’auraient pas l’importance d’une téleia. Cependant, L. Lerat, RPh, 1943, 71 sqq., considère qu’à Delphes l’assemblée téleios sera remplacée par l’assemblée ennomos, conforme à la loi (avec un quorum ?).

    18 Premier exemple : Décret pour les Pallantiens (SEG XI, 1084 = Nouveau Choix, 9) entre 318 et 316 : ἁλιαίαι ἔδοξε τελείαι, ἀμβολίμωι ἐκ τοῦ Tελέoυ, ’Αρνείου ἠνάται : « Décision de l’assemblée téleia, en report du mois de Téléos, le 9 d’Arnéios... ». L’ordre des mots peut varier et P. Charneux en a déduit qu’ἀμβολίμωι n’est pas un adjectif qualifiant l’assemblée, mais un neutre signifiant « en report de... » (BCH, 1990, 405).

    19 Un seul cas d’amendement dans ces textes, avec le décret pour les Pallantiens cité ci-dessus ; les auteurs sont les mêmes que ceux du décret principal.

    20 Ph. Gauthier, Bull., 295, REG, 1991, à propos de P. Charneux, supra, n. 18.

    21 La formulation du décret pour Alexandre de Sicyône (1° moitié du IIIo s.) fait penser qu’il s’agit du même mois : ἁλιαίαι ἔδοξε τελείαι, ’Aρνήου ἕκται δευτάται, ἀμβολίμωι ἐκ τᾶς τελείας κτλ. : « Décision de l’assemblée téléeia, au 6° jour de la troisième partie du mois d’Arnéios, en report de la téleia.... » (Mnemosyne, 1916, 64-71 ; DGE 90 ; Moretti, 41).

    22 Cf. infra, p. 285 sq.

    23 Voir aussi les travaux de P. Amandry indiqués dans la bibliographie et l’étude de M. Guarducci, L’istituzione délia fratria nelle Grecia antica..., Mem. Lincei, VIII, 2 (1938).

    24 Pour Ch. Kritsas et M. Piérart, la subdivision de la tribu, telle qu’elle apparaît dans les obituaires ou dans les comptes des Hyrnathioi, est la phratrie. P. Charneux (BCH, 1984, 210-212) en doute car on ne trouve jamais le terme de « phratrie » dans ces textes. Tout en reconnaissant que l’opinion générale est la plus probable, il suggère qu’il pourrait s’agir de pentekostys, puisque le décret pour A. de Sicyône (cf. supra, n. 21) précise aux 11.12-13, que le bénéficiaire sera inscrit « dans la phyla, la phratra, et la pentekostys de son choix ». Par ailleurs, il rejette absolument l’assimilation phratrie /patra ; cette dernière correspondrait à un groupe plus restreint, sans doute familial, comme en témoigne l’inscription publiée par Ch. Kritsas dans AE, 1973, 106-119.

    25 La réapparition de la tribu dans la dédicace des ilarques (SEG XI, 293 ; fin IVo-début IIIo s.) ne permet pas de déterminer les modes de désignation des responsables : il s’agit ici de préciser de quelle tribu les ilarques commandent la cavalerie. Malgré M. Woerrle, les contresens à ce sujet se poursuivent.

    26 Le décret pour A. de Sicyône (cf. supra, n. 21) amène M. Piérart, BCH, 1983, 274, à rapprocher la pentekostys de la kômè, troisième terme de la nomenclature habituelle du citoyen. Peut-être, cependant, s’agit-il d’un groupe plus large. Aucun rapprochement avec le système athénien ne me paraît possible, malgré P. Charneux (supra, n. 24), car à Athènes, depuis Clisthène, le dème suffit à indiquer la trittye et la tribu, la phratrie est extérieure au système tribal, elle est de l’ordre du privé.

    27 Les Hyrnathioi considérés comme de nouveaux citoyens : N.G.L. Hammond, CQ, 1960, 36 ; R.A. Tomlinson, Argos..., 86. Pour L.H. Jeffery (Archaic Greece..., 133), les membres de cette tribu pourraient ne pas être des citoyens complets. Contra, M. Woerrle, 11 sq. ; D. Roussel, Tribu et Cité, 247-249 ; M. Piérart, BCH, 1985 ; F. Ruzé, Ktèma, 1983, 301, et de façon concluante, Ch. Kritsas qui a présenté des comptes de cette tribu, établis par phratries (voir Nomima I, no 65).

    28 Voir M. Piérart, BCH, 1983, 270-272. Quelle qu’ait été la nature originelle des phratries (certains de leurs noms sont issus de toponymes), leur nombre n’a pas évolué alors même que les cités d’Argolide étaient intégrées comme kômai. Celles-ci ne correspondant ni à des fractions ni à des groupements de phratries, il n’est pas question de suivre W. Gomme, HCT ad The. V, 72, 4 (p. 122 sq.) selon lequel on serait passé, au milieu du Vo siècle, avec la phratrie, à une identification territoriale du citoyen.

    29 L.H. Jeffery, LSAG, 151 sqq.

    30 E. Schwyzer, DGE 96, 1.2.3. Seule la dédicace 96.1 (IG IV, 517 ; Nomima I, 86) porte l’indication du phylétique. Voir aussi L.H. Jeffery, LSAG, 161-170, no 21, 32, 36 et pl. 28.

    31 IG IV, 614 ; SEG XI, 314 = Nomima I, 87 et 88. La diminution de leur nombre peut s’expliquer de diverses manières : une baisse démographique ne conviendrait guère à cette période, mais la compétence de ces magistrats a pu diminuer du fait de la création d’autres magistratures ; peut-être aussi, sélectionnait-on un nombre variable de damiurges pour accomplir telle ou telle tâche, tout en respectant la représentation des tribus.

    32 Notamment N.G.L. Hammond, CQ, 1960, 35 sq. ; M. Woerrle, 58 sq. Un point de vue particulier est présenté par L.H. Jeffery, ArchClass, 1973-74, 319-330.

    33 Cf. supra, p. 246, n. 14.

    34 M. Woerrle, 20 ; P. Charneux, BCH, 1984, 208.

    35 Cf. M. Piérart, BCH, 1985, 348.

    36 F. Ruzé, Ktèma, 1983, 300 sq. Mais nous ignorons comment les Argiens répartissaient les charges civiques entre les phratries d’une même tribu.

    37 Ainsi M. Piérart et M. Woerrle associent le phratronyme au développement de la démocratie argienne sans préciser comment ils établissent entre les deux une relation déterminante.

    38 Auxquelles on pourrait ajouter l’indication des kômai : aussi anciennes que l’habitat groupé dans la chôra, elles ne sont donc pas nouvelles lorsqu’elles apparaissent après 338 dans la dénomination du citoyen, peut-être à cause de l’extension du territoire consécutif à la bataille de Chéronée, selon Pol. IX, 28, 7 et XVIII, 14, 7. Cf. R.A. Tomlinson, Argos.... 145 sq. ; P. Charneux, BCH, 1958, 10 sq. ; M. Piérart, BCH. 1983, 273.

    39 P. Carlier, Ktèma, 1977, 69.

    40 R. van Compernolle, Mél.Cl.Préaux, 1975, 363.

    41 Par ex. G. de Sanctis, Argo e i Gimneti, Scritti minori I, 49.

    42 Il correspond notamment à l’addition des mille soldats d’élite et des cinq mille soldats composant les cinq lochoi de l’armée (ex. Thc. V, 67, 2).

    43 Sur Hdte et la douleia : R. van Compernolle, Mél. Cl. Préaux (1975), 358-360. Sur Aristote et l’emploi de perioikoi : R.F. Willetts, Hermes, 1959, 496 ; P. Vidal-Naquet, Recherches sur les structures sociales..., 68-70 ; R. van Compernolle, op. cit., 361.

    44 Par exemple, Code de Gortyne, VII, 1-10 (Nomima II, 36). Cf. R.F. Willetts, Hermes, 1959, 496-498. Voir aussi les Parthéniens de Sparte, ci-dessus, p. 206.

    45 Pollux, III, 83 : « Entre les hommes libres et les esclaves se situent les hilotes des Lacédémoniens, les pénestes des Thessaliens, les Clarotes et mnôites des Crétois, les dôrophoroi des Mariandyniens, les gymnètes des Argiens et les korynèphoroi des Sicyôniens », confirmé par ST. de Byz., sv χίος. Pour G. Busolt, Gr. St. (1920), 211, les « gymnètes » pourraient être les citoyens pauvres légèrement armés ; P. Vidal-Naquet les rapproche des thètes athéniens.

    46 P.A. Seymour, JHS, 1922, 25 sq. : ces douloi étaient les serfs, gérant ou exploitant les propriétés pour le compte des Argiens, donc aptes à prendre en main les affaires des familles des citoyens ; on laisse ces anciens serfs se conduire en hommes libres, voire accéder aux magistratures inférieures. Cette hypothèse suscite l’ironie un peu désinvolte d’A. Pariente, Polydipsion Argos, 222, n.199. Pour D. Lotze, Chiron (1971), 95-109 : ces nouveaux citoyens ne sont ni d’anciens douloi, ni d’anciens perioikoi, mais des Argiens dont la fortune est inférieure au cens hoplitique, essentiellement des travailleurs ruraux. K. Adshead, Historia (1986), après une minutieuse analyse de la démonstration aristotélicienne, rappelle, p. 375, que, depuis E. Kirsten (Das dorische Kreta, 1942), on admet l’identification des douloi d’Hdte aux perioikoi des autres textes.

    47 Pour W.G. Forrest, CQ (1960), 222 sq., cette histoire de doulocratie serait née dans le milieu des fils de tués, à la recherche d’une justification de la faiblesse et du médisme des Argiens dans les premières décennies du Vo siècle, confondant dans une même douleia tous ceux que les aristocrates excluent de la classe gouvernante traditionnelle ; Hdte tiendrait d’eux ses informations. Mais cela ne justifie pas son refus absolu de comprendre arkhein dans le sens de « gouverner une maison », « commander » : nombreux exemples dans Aristote, Pol. I. Hdte lui-même emploie arkhein pour définir la relation maître/esclave (IV, 3). Dans SEG XXVI, 449 (vers 460), cf. Nomima II, 28, Callipos, un Argien, vient en suppliant à Epidaure, ἀρχòς καὶ Fοικιάται. « Magistrat avec ses serviteurs » pour O. Masson, Festschr. E. Risch, 451-457, ou « maître avec ses serviteurs », comme nous le comprenons. V. Lambrinoudakis, CRAI, 1990, 176 sq., admet aussi « maître », « propriétaire foncier », surtout pour un texte qui se veut poétique.

    48 Lien évident entre Hdte VI, 83 (conséquences de la bataille de Sépéia) et VII, 148-149 (circonstances de la réception de l’ambassade des Grecs).

    49 Sur les mythes de la doulocratie et les rites d’inversion, ajouter aux références de la note 42, K. Adshead, Historia, 1986, 376 et R.F. Willetts, Aux origines de l’hellénisme... (1984), 237-245.

    50 M.-Cl. Amouretti, Le pain et l’huile, 210-211.

    51 Selon J. Ducat, Hilotes, 126-127, ce serait précisément parce que les Spartiates sentaient les Hilotes trop proches d’eux qu’ils ont éprouvé le besoin d’un rituel de mépris pour marquer les distances.

    52 Cf. J. Redfield, CJ, 1977-78, 146-161 ; Cl. Mossé, La femme dans la Grèce antique et I. Savalli, La donna nella societa délia Grecia antica (1983).

    53 R.F. Willetts, Hermes, 1959, 501, a souligné, à juste titre, qu’en maintenant la structure foncière traditionnelle, les « esclaves » gestionnaires s’étaient privés d’un éventuel soutien social contre les revendications des héritiers. Les conditions de départ dépendent de la construction adoptée pour Hdte VI, 83 : « par les armes » (μάχῃ) peut porter sur la prise de Tirynthe, comme nous l’avons compris, ou sur l’expulsion des douloi. Selon Str. VIII, C373 et St. de Byz., fr. 98, ce serait vers 468 que Tirynthe aurait été prise par Argos et sa population dispersée. Mycènes aurait subi le même sort, selon DS XI, 65.

    54 Lys., XXXIV, 7, fin Vème s. : « les Argiens ne sont pas plus nombreux que nous » ; la formule implique un chiffre voisin de celui des Athéniens.

    55 A la suite de Sépéia, Mycènes et Tirynthe ont récupéré leur indépendance, puisqu’elles envoient leurs propres contingents aux côtés des Grecs contre les Perses. Mycènes prétend même contrôler l’Héraion et les Néméa. Cependant Asinè, Nauplie et Cléonai sont sans doute encore très liées à Argos.

    56 Peut-être aussi des réfugiés qui ont quitté des cités hostiles à Argos (CH. Kritsas, Polydipsion Argos, 232-233) ; la même attitude a pu être adoptée vis-à-vis des philargiens de cités reconquises : Mycènes en 468 (Str. VIII, C377) et Tirynthe entre 479 et 460 (Paus. II, xxv 8, suggère même un vrai synoecisme : « Les Argiens déplacèrent également les Tyrinthiens, désirant les accueillir comme synoikoi (συνοίκους προσλαβεῖν) et augmenter la puissance d’Argos »).

    57 Les Suppl. d’Esch. sont associées depuis longtemps au désastre de Sépéia. Pour A. Diamantopoulos, JHS, 1957, 220-229, allusions transparentes, v. 508 sq., 609-614, 635-638, 659-683, 741-759, 911-914, 921-927, 940-949.

    58 Sur cette primauté de la politique intérieure, voir W.G. Forrest, CQ, 1960, 224 sq. : la défaite aurait permis au groupe démocratique de s’emparer du pouvoir en s’appuyant sur ceux qui, dans des cités comme Tirynthe ou Mycènes, étaient favorables à cette même tendance qu’un synoecisme pourrait consolider (cf. Paus. VIII, xxvii 1). Certains de ces « périèques » seraient venus s’installer à Argos et grossir les rangs des citoyens.

    59 P. Charneux, BCH, 1958, 8 sq. Cependant, pour R.A. Tomlinson, Argos and the Argolid, 98 sq., le statut de ces populations soumises ne se distingue guère de celui des serfs. L’archéologie, contrairement à ce qu’affirme T., ne nous est pas d’un grand secours : la destruction des centres politiques des villes soumises, n’implique pas inévitablement la perte de la liberté ou de tout droit politique : cf. infra, p. 287 sq.

    60 M. Piérart, BCH, 1985, 349.

    61 ID°, ibido : un Léaithos de Kléônai est président, un Herpéas de Zarax, secrétaire. Sur l’extension d’Argos au IVo s. M. Piérart, BCH, 1982, 130. A noter que, dès les environs de 475, nous avons un Γνάθις Λυρκειεύς, dans une inscription inédite, trouvée sur l’agora d’Argos.

    62 P. Charneux, BCH, 1984, 224 sq. (corrigeant BCH, 1966, 159), confirmé par R.S. Stroud, Hesperia, 1984, 206-207 : les listes du sanctuaire d’Apollon Lycien devaient retenir seulement les noms des particuliers ou des cités auquels on a accordé la politeia.

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